et nageait de l’autre.
--Cela va! Cela va!... Répondit le digne savant, et même, je ne
suis pas fâché...»
De quoi n’était-il pas fâché? on ne le sut jamais, car le pauvre
homme fut forcé d’avaler la fin de sa phrase avec une demi-pinte
d’eau limoneuse. Le major s’avançait tranquillement, en tirant une
coupe régulière qu’un maître nageur n’eût pas désavouée.
Les matelots se faufilaient comme deux marsouins dans leur liquide
élément. Quant à Robert, accroché à la crinière de Thaouka, il se
laissait emporter avec lui. Thaouka fendait les eaux avec une
énergie superbe, et se maintenait instinctivement dans la ligne de
l’arbre où portait le courant.
L’arbre n’était plus qu’à vingt brasses. En quelques instants, il
fut atteint par la troupe entière.
Heureusement, car, ce refuge manqué, toute chance de salut
s’évanouissait, et il fallait périr dans les flots.
L’eau s’élevait jusqu’au sommet du tronc, à l’endroit où les
branches mères prenaient naissance.
Il fut donc facile de s’y accrocher. Thalcave, abandonnant son
cheval et hissant Robert, grimpa le premier, et bientôt ses bras
puissants eurent mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais
Thaouka, entraîné par le courant, s’éloignait rapidement.
Il tournait vers son maître sa tête intelligente, et, secouant sa
longue crinière, il l’appelait en hennissant.
«Tu l’abandonnes! dit Paganel à Thalcave.
--Moi!» s’écria l’indien.
Et, plongeant dans les eaux torrentueuses, il reparut à dix
brasses de l’arbre. Quelques instants après, son bras s’appuyait
au cou de Thaouka, et cheval et cavalier dérivaient ensemble vers
le brumeux horizon du nord.
Chapitre XXIII
-Où l’on mène la vie des oiseaux-
L’arbre sur lequel Glenarvan et ses compagnons venaient de trouver
refuge ressemblait à un noyer.
Il en avait le feuillage luisant et la forme arrondie.
En réalité, c’était «l’ombu», qui se rencontre isolément dans les
plaines argentines. Cet arbre au tronc tortueux et énorme est fixé
au sol non seulement par ses grosses racines, mais encore par des
rejetons vigoureux qui l’y attachent de la plus tenace façon.
Aussi avait-il résisté à l’assaut du mascaret.
Cet -ombu- mesurait en hauteur une centaine de pieds, et pouvait
couvrir de son ombre une circonférence de soixante toises. Tout
cet échafaudage reposait sur trois grosses branches qui se
trifurquaient au sommet du tronc large de six pieds. Deux de ces
branches s’élevaient presque perpendiculairement, et supportaient
l’immense parasol de feuillage, dont les rameaux croisés, mêlés,
enchevêtrés comme par la main d’un vannier, formaient un
impénétrable abri.
La troisième branche, au contraire, s’étendait à peu près
horizontalement au-dessus des eaux mugissantes; ses basses
feuilles s’y baignaient déjà; elle figurait un cap avancé de cette
île de verdure entourée d’un océan. L’espace ne manquait pas à
l’intérieur de cet arbre gigantesque; le feuillage, repoussé à la
circonférence, laissait de grands intervalles largement dégagés,
de véritables clairières, de l’air en abondance, de la fraîcheur
partout. À voir ces branches élever jusqu’aux nues leurs rameaux
innombrables, tandis que des lianes parasites les rattachaient
l’une à l’autre, et que des rayons de soleil se glissaient à
travers les trouées du feuillage, on eût vraiment dit que le tronc
de cet -ombu- portait à lui seul une forêt tout entière.
À l’arrivée des fugitifs, un monde ailé s’enfuit sur les hautes
ramures, protestant par ses cris contre une si flagrante
usurpation de domicile.
Ces oiseaux qui, eux aussi, avaient cherché refuge sur cet -ombu-
solitaire, étaient là par centaines, des merles, des étourneaux,
des -isacas-, des -hilgueros- et surtout les -picaflors-, oiseaux-mouches
aux couleurs resplendissantes; et, quand ils s’envolèrent,
il sembla qu’un coup de vent dépouillait l’arbre de toutes ses
fleurs.
Tel était l’asile offert à la petite troupe de Glenarvan. Le jeune
Grant et l’agile Wilson, à peine juchés dans l’arbre, se hâtèrent
de grimper jusqu’à ses branches supérieures. Leur tête trouait
alors le dôme de verdure. De ce point culminant, la vue embrassait
un vaste horizon. L’océan créé par l’inondation les entourait de
toutes parts, et les regards, si loin qu’ils s’étendissent, ne
purent en apercevoir la limite. Aucun arbre ne sortait de la
plaine liquide; l’-ombu-, seul au milieu des eaux débordées,
frémissait à leur choc. Au loin, dérivant du sud au nord,
passaient, emportés par l’impétueux courant, des troncs déracinés,
des branches tordues, des chaumes arrachés à quelque rancho
démoli, des poutres de hangars volées par les eaux aux toits des
estancias, des cadavres d’animaux noyés, des peaux sanglantes, et
sur un arbre vacillant toute une famille de jaguars rugissants qui
se cramponnaient des griffes à leur radeau fragile.
Plus loin encore un point noir, presque invisible déjà, attira
l’attention de Wilson. C’était Thalcave et son fidèle Thaouka, qui
disparaissaient dans l’éloignement.
«Thalcave, ami Thalcave! s’écria Robert, en tendant la main vers
le courageux patagon.
--Il se sauvera, Monsieur Robert, répondit Wilson; mais allons
rejoindre son honneur.»
Un instant après, Robert Grant et le matelot descendaient les
trois étages de branches et se trouvaient au sommet du tronc. Là,
Glenarvan, Paganel, le major, Austin et Mulrady étaient assis, à
cheval ou accrochés, suivant leurs aptitudes naturelles. Wilson
rendit compte de sa visite à la cime de l’-ombu-. Tous partagèrent
son opinion à l’égard de Thalcave. Il n’y eut doute que sur la
question de savoir si ce serait Thalcave qui sauverait Thaouka, ou
Thaouka qui sauverait Thalcave. La situation des hôtes de l’-ombu-
était, sans contredit, beaucoup plus alarmante. L’arbre ne
céderait pas sans doute à la force du courant, mais l’inondation
croissante pouvait gagner ses hautes branches, car la dépression
du sol faisait de cette partie de la plaine un profond réservoir.
Le premier soin de Glenarvan fut donc d’établir, au moyen
d’entailles, des points de repère qui permissent d’observer les
divers niveaux d’eau.
La crue, stationnaire alors, paraissait avoir atteint sa plus
grande élévation. C’était déjà rassurant.
«Et maintenant, qu’allons-nous faire? dit Glenarvan.
--Faire notre nid, parbleu! répondit gaiement Paganel.
--Faire notre nid! s’écria Robert.
--Sans doute, mon garçon, et vivre de la vie des oiseaux, puisque
nous ne pouvons vivre de la vie des poissons.
--Bien! dit Glenarvan, mais qui nous donnera la becquée?
--Moi», répondit le major.
Tous les regards se portèrent sur Mac Nabbs; le major était
confortablement assis dans un fauteuil naturel formé de deux
branches élastiques, et d’une main il tendait ses alforjas
mouillées, mais rebondies.
«Ah! Mac Nabbs, s’écria Glenarvan, je vous reconnais bien là! Vous
songez à tout, même dans des circonstances où il est permis de
tout oublier.
--Du moment qu’on était décidé à ne pas se noyer, répondit le
major, ce n’était pas dans l’intention de mourir de faim!
--J’y aurais bien songé, dit naïvement Paganel, mais je suis si
distrait!
--Et que contiennent les alforjas? demanda Tom Austin.
--La nourriture de sept hommes pendant deux jours, répondit Mac
Nabbs.
--Bon, dit Glenarvan, j’espère que l’inondation aura suffisamment
diminué d’ici vingt-quatre heures.
--Ou que nous aurons trouvé un moyen de regagner la terre ferme,
répliqua Paganel.
--Notre premier devoir est donc de déjeuner, dit Glenarvan.
--Après nous être séchés toutefois, fit observer le major.
--Et du feu? dit Wilson.
--Eh bien! Il faut en faire, répondit Paganel.
--Où?
--Au sommet du tronc, parbleu!
--Avec quoi?
--Avec du bois mort que nous irons couper dans l’arbre.
--Mais comment l’allumer? dit Glenarvan. Notre amadou ressemble à
une éponge mouillée!
--On s’en passera! répondit Paganel; un peu de mousse sèche, un
rayon de soleil, la lentille de ma longue-vue, et vous allez voir
de quel feu je me chauffe. Qui va chercher du bois dans la forêt?
--Moi!» s’écria Robert.
Et, suivi de son ami Wilson, il disparut comme un jeune chat dans
les profondeurs de l’arbre. Pendant leur absence, Paganel trouva
de la mousse sèche en quantité suffisante; il se procura un rayon
de soleil, ce qui fut facile, car l’astre du jour brillait alors
d’un vif éclat; puis, sa lentille aidant, il enflamma sans peine
ces matières combustibles, qui furent déposées sur une couche de
feuilles humides à la trifurcation des grosses branches de
l’-ombu-. C’était un foyer naturel qui n’offrait aucun danger
d’incendie. Bientôt Wilson et Robert revinrent avec une brassée de
bois mort, qui fut jeté sur la mousse. Paganel, afin de déterminer
le tirage, se plaça au-dessus du foyer, ses deux longues jambes
écartées, à la manière arabe; puis, se baissant et se relevant par
un mouvement rapide, il fit au moyen de son -poncho- un violent
appel d’air.
Le bois s’enflamma, et bientôt une belle flamme ronflante s’éleva
du brasero improvisé. Chacun se sécha à sa fantaisie, tandis que
les -ponchos- accrochés dans l’arbre se balançaient au souffle du
vent; puis on déjeuna, tout en se rationnant, car il fallait
songer au lendemain; l’immense bassin se viderait moins vite peut-être
que l’espérait Glenarvan, et, en somme, les provisions
étaient fort restreintes. L’-ombu- ne produisait aucun fruit;
heureusement, il pouvait offrir un remarquable contingent d’œufs
frais, grâce aux nids nombreux qui poussaient sur ses branches,
sans compter leurs hôtes emplumés.
Ces ressources n’étaient nullement à dédaigner.
Maintenant donc, dans la prévision d’un séjour prolongé, il
s’agissait de procéder à une installation confortable.
«Puisque la cuisine et la salle à manger sont au rez-de-chaussée,
dit Paganel, nous irons nous coucher au premier étage; la maison
est vaste; le loyer n’est pas cher; il ne faut pas se gêner.
J’aperçois là-haut des berceaux naturels dans lesquels, une fois
bien attachés, nous dormirons comme dans les meilleurs lits du
monde. Nous n’avons rien à craindre; d’ailleurs, on veillera, et
nous sommes en nombre pour repousser des flottes d’indiens et
autres animaux.
--Il ne nous manque que des armes, dit Tom Austin.
--J’ai mes revolvers, dit Glenarvan.
--Et moi, les miens, répondit Robert.
--À quoi bon, reprit Tom Austin, si M Paganel ne trouve pas le
moyen de fabriquer la poudre?
--C’est inutile, répondit Mac Nabbs, en montrant une poudrière en
parfait état.
--Et d’où vous vient-elle, major? demanda Paganel.
--De Thalcave. Il a pensé qu’elle pouvait nous être utile, et il
me l’a remise avant de se précipiter au secours de Thaouka.
--Généreux et brave indien! s’écria Glenarvan.
--Oui, répondit Tom Austin, si tous les patagons sont taillés sur
ce modèle, j’en fais mon compliment à la Patagonie.
--Je demande qu’on n’oublie pas le cheval! dit Paganel. Il fait
partie du patagon, et je me trompe fort, ou nous les reverrons,
l’un portant l’autre.
--À quelle distance sommes-nous de l’Atlantique? demanda le
major.
--À une quarantaine de milles tout au plus, répondit Paganel. Et
maintenant, mes amis, puisque chacun est libre de ses actions, je
vous demande la permission de vous quitter; je vais me choisir là-haut
un observatoire, et, ma longue-vue aidant, je vous tiendrai
au courant des choses de ce monde.»
On laissa faire le savant, qui, fort adroitement, se hissa de
branche en branche et disparut derrière l’épais rideau de
feuillage. Ses compagnons s’occupèrent alors d’organiser la
couchée et de préparer leur lit. Ce ne fut ni difficile ni long.
Pas de couvertures à faire, ni de meubles à ranger, et bientôt
chacun vint reprendre sa place autour du brasero. On causa alors,
mais non plus de la situation présente, qu’il fallait supporter
avec patience. On en revint à ce thème inépuisable du capitaine
Grant. Si les eaux se retiraient, le -Duncan-, avant trois jours,
reverrait les voyageurs à son bord. Mais Harry Grant, ses deux
matelots, ces malheureux naufragés, ne seraient pas avec eux. Il
semblait même, après cet insuccès, après cette inutile traversée
de l’Amérique, que tout espoir de les retrouver était
irrévocablement perdu. Où diriger de nouvelles recherches? Quelle
serait donc la douleur de lady Helena et de Mary Grant en
apprenant que l’avenir ne leur gardait plus aucune espérance!
«Pauvre sœur! dit Robert, tout est fini, pour nous!»
Glenarvan, pour la première fois, ne trouva pas un mot consolant à
répondre. Quel espoir pouvait-il donner au jeune enfant? N’avait-il
pas suivi avec une rigoureuse exactitude les indications du
document?
«Et pourtant, dit-il, ce trente-septième degré de latitude n’est
pas un vain chiffre! Qu’il s’applique au naufrage ou à la
captivité d’Harry Grant, il n’est pas supposé, interprété, deviné!
Nous l’avons lu de nos propres yeux!
--Tout cela est vrai, votre honneur, répondit Tom Austin, et
cependant nos recherches n’ont pas réussi.
--C’est irritant et désespérant à la fois, s’écria Glenarvan.
--Irritant, si vous voulez, répondit Mac Nabbs d’un ton
tranquille, mais non pas désespérant. C’est précisément parce que
nous avons un chiffre indiscutable, qu’il faut épuiser jusqu’au
bout tous ses enseignements.
--Que voulez-vous dire, demanda Glenarvan, et, à votre avis, que
peut-il rester à faire?
--Une chose très simple et très logique, mon cher Edward. Mettons
le cap à l’est, quand nous serons à bord du -Duncan-, et suivons
jusqu’à notre point de départ, s’il le faut, ce trente-septième
parallèle.
--Croyez-vous donc Mac Nabbs, que je n’y aie pas songé? répondit
Glenarvan. Si! Cent fois! Mais quelle chance avons-nous de
réussir? Quitter le continent américain, n’est-ce pas s’éloigner
de l’endroit indiqué par Harry Grant lui-même, de cette Patagonie
si clairement nommée dans le document?
--Voulez-vous donc recommencer vos recherches dans les pampas,
répondit le major, quand vous avez la certitude que le naufrage du
-Britannia- n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique ni sur les
côtes de l’Atlantique?»
Glenarvan ne répondit pas.
«Et si faible que soit la chance de retrouver Harry Grant en
remontant le parallèle indiqué par lui, ne devons-nous pas la
tenter?
--Je ne dis pas non... Répondit Glenarvan.
--Et vous, mes amis, ajouta le major en s’adressant aux marins,
ne partagez-vous pas mon opinion?
--Entièrement, répondit Tom Austin, que Mulrady et Wilson
approuvèrent d’un signe de tête.
--Écoutez-moi, mes amis, reprit Glenarvan après quelques instants
de réflexion, et entends bien, Robert, car ceci est une grave
discussion. Je ferai tout au monde pour retrouver le capitaine
Grant, je m’y suis engagé, et j’y consacrerai ma vie entière, s’il
le faut. Toute l’Écosse se joindrait à moi pour sauver cet homme
de cœur qui s’est dévoué pour elle. Moi aussi, je pense que, si
faible que soit cette chance, nous devons faire le tour du monde
par ce trente-septième parallèle, et je le ferai. Mais la question
à résoudre n’est pas celle-là. Elle est beaucoup plus importante
et la voici: devons-nous abandonner définitivement et dès à
présent nos recherches sur le continent américain?»
La question, catégoriquement posée, resta sans réponse. Personne
n’osait se prononcer.
«Eh bien! reprit Glenarvan en s’adressant plus spécialement au
major.
--Mon cher Edward, répondit Mac Nabbs, c’est encourir une assez
grande responsabilité que de vous répondre -hic et nunc-. Cela
demande réflexion. Avant tout, je désire savoir quelles sont les
contrées que traverse le trente-septième degré de latitude
australe.
--Cela, c’est l’affaire de Paganel, répondit Glenarvan.
--Interrogeons-le donc», répliqua le major.
On ne voyait plus le savant, caché par le feuillage épais de
l’-ombu-. Il fallut le héler.
«Paganel! Paganel! s’écria Glenarvan.
--Présent, répondit une voix qui venait du ciel.
--Où êtes-vous?
--Dans ma tour.
--Que faites-vous là?
--J’examine l’immense horizon.
--Pouvez-vous descendre un instant?
--Vous avez besoin de moi?
--Oui.
--À quel propos?
--Pour savoir quels pays traverse le trente-septième parallèle.
--Rien de plus aisé, répondit Paganel; inutile même de me
déranger pour vous le dire.
--Eh bien, allez.
--Voilà. En quittant l’Amérique, le trente-septième parallèle sud
traverse l’océan Atlantique.
--Bon.
--Il rencontre les îles Tristan d’Acunha.
--Bien.
--Il passe à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance.
--Après?
--Il court à travers la mer des Indes.
--Ensuite?
--Il effleure l’île Saint-Pierre du groupe des îles Amsterdam.
--Allez toujours.
--Il coupe l’Australie par la province de Victoria.
--Continuez.
--En sortant de l’Australie...»
Cette dernière phrase ne fut pas achevée. Le géographe hésitait-il?
Le savant ne savait-il plus?
Non; mais un cri formidable se fit entendre dans les hauteurs de
l’-ombu-. Glenarvan et ses amis pâlirent en se regardant. Une
nouvelle catastrophe venait-elle d’arriver? Le malheureux Paganel
s’était-il laissé choir? Déjà Wilson et Mulrady volaient à son
secours, quand un long corps apparut. Paganel dégringolait de
branche en branche.
Était-il vivant? était-il mort? on ne savait, mais il allait
tomber dans les eaux mugissantes, quand le major, l’arrêta au
passage.
«Bien obligé, Mac Nabbs! s’écria Paganel.
--Quoi? Qu’avez-vous? dit le major. Qu’est-ce qui vous a pris?
Encore une de vos éternelles distractions?
--Oui! oui! répondit Paganel d’une voix étranglée par l’émotion.
Oui! Une distraction... Phénoménale cette fois!
--Laquelle?
--Nous nous sommes trompés! Nous nous trompons encore! Nous nous
trompons toujours!
--Expliquez-vous!
--Glenarvan, major, Robert, mes amis, s’écria Paganel, nous
cherchons le capitaine Grant où il n’est pas!
--Que dites-vous? s’écria Glenarvan.
--Non seulement où il n’est pas, ajouta Paganel, mais encore où
il n’a jamais été!»
Chapitre XXIV
-Où l’on continue de mener la vie des oiseaux-
Un profond étonnement accueillit ces paroles inattendues. Que
voulait dire le géographe?
Avait-il perdu l’esprit? Il parlait cependant avec une telle
conviction, que tous les regards se portèrent sur Glenarvan. Cette
affirmation de Paganel était une réponse directe à la question
qu’il venait de poser. Mais Glenarvan se borna à faire un geste de
dénégation qui ne prouvait pas en faveur du savant.
Cependant celui-ci, maître de son émotion, reprit la parole.
«Oui! dit-il d’une voix convaincue, oui! Nous nous sommes égarés
dans nos recherches, et nous avons lu sur le document ce qui n’y
est pas!
--Expliquez-vous, Paganel, dit le major, et avec plus de calme.
--C’est très simple, major. Comme vous j’étais dans l’erreur,
comme vous j’étais lancé dans une interprétation fausse, quand, il
n’y a qu’un instant, au haut de cet arbre, répondant à vos
questions, et m’arrêtant sur le mot «Australie», un éclair a
traversé mon cerveau et la lumière s’est faite.
--Quoi! s’écria Glenarvan, vous prétendez que Harry Grant?...
--Je prétends, répondit Paganel, que le mot -austral- qui se
trouve dans le document n’est pas un mot complet, comme nous
l’avons cru jusqu’ici, mais bien le radical du mot -Australie-.
--Voilà qui serait particulier! répondit le major.
--Particulier! répliqua Glenarvan, en haussant les épaules, c’est
tout simplement impossible.
--Impossible! reprit Paganel. C’est un mot que nous n’admettons
pas en France.
--Comment! Ajouta Glenarvan du ton de la plus profonde
incrédulité, vous osez prétendre, le document en main, que le
naufrage du -Britannia- a eu lieu sur les côtes de l’Australie?
--J’en suis sûr! répondit Paganel.
--Ma foi, Paganel, dit Glenarvan, voilà une prétention qui
m’étonne beaucoup, venant du secrétaire d’une société
géographique.
--Pour quelle raison? demanda Paganel, touché à son endroit
sensible.
--Parce que, si vous admettez le mot -Australie-, vous admettez
en même temps qu’il s’y trouve des -indiens-, ce qui ne s’est
jamais vu jusqu’ici.»
Paganel ne fut nullement surpris de l’argument. Il s’y attendait
sans doute, et se mit à sourire.
«Mon cher Glenarvan, dit-il, ne vous hâtez pas de triompher; je
vais vous «battre à plates coutures», comme nous disons, nous
autres français, et jamais anglais n’aura été si bien battu! Ce
sera la revanche de Crécy et d’Azincourt!
--Je ne demande pas mieux. Battez-moi, Paganel.
--Écoutez donc. Il n’y a pas plus d’indiens dans le texte du
document que de Patagonie! Le mot incomplet -indi...- Ne signifie
pas -indiens-; mais bien -indigènes!- or, admettez-vous qu’il y
ait des «indigènes» en Australie?»
Il faut avouer qu’en ce moment Glenarvan regarda fixement Paganel.
«Bravo! Paganel dit le major, --admettez-vous mon interprétation,
mon cher lord?
--Oui! répondit Glenarvan, si vous me prouvez que ce reste de mot
-gonie- ne s’applique pas au pays des patagons!
--Non! Certes, s’écria Paganel, il ne s’agit pas de -Patagonie!-
lisez tout ce que vous voudrez, excepté cela.
--Mais quoi?
---Cosmogonie! Théogonie! Agonie!-...
---Agonie!- dit le major.
--Cela m’est indifférent, répondit Paganel; le mot n’a aucune
importance. Je ne chercherai même pas ce qu’il peut signifier. Le
point principal, c’est que -austral- indique l’-Australie-, et il
fallait être aveuglément engagé dans une voie fausse, pour n’avoir
pas découvert, dès l’abord, une explication si évidente. Si
j’avais trouvé le document, moi, si mon jugement n’avait pas été
faussé par votre interprétation, je ne l’aurais jamais compris
autrement!»
Cette fois, les hurrahs, les félicitations, les compliments
accueillirent ces paroles de Paganel.
Austin, les matelots, le major, Robert surtout, si heureux de
renaître à l’espoir, applaudirent le digne savant. Glenarvan, dont
les yeux se dessillaient peu à peu, était, dit-il, tout près de se
rendre.
«Une dernière observation, mon cher Paganel, et je n’aurai plus
qu’à m’incliner devant votre perspicacité.
--Parlez, Glenarvan.
--Comment assemblez-vous entre eux ces mots nouvellement
interprétés, et de quelle manière lisez-vous le document?
--Rien n’est plus facile. Voici le document», dit Paganel, en
présentant le précieux papier qu’il étudiait si consciencieusement
depuis quelques jours.
Un profond silence se fit, pendant que le géographe, rassemblant
ses idées, prenait son temps pour répondre. Son doigt suivait sur
le document les lignes interrompues, tandis que d’une voix sûre,
et soulignant certains mots, il s’exprima en ces termes: «-le 7
juin 1862, le trois-mâts Britannia de Glasgow a sombré après-...»
Mettons, si vous voulez, «-deux jours, trois jours-» ou «-une
longue agonie-», peu importe, c’est tout à fait indifférent, «-sur
les côtes de l’Australie. Se dirigeant à terre, deux matelots et
le capitaine Grant vont essayer d’aborder-» ou «-ont abordé le
continent, où ils seront-» ou «-sont prisonniers de cruels
indigènes. Ils ont jeté ce document-», etc., etc. Est-ce clair?
--C’est clair, répondit Glenarvan, si le nom de «continent» peut
s’appliquer à l’Australie, qui n’est qu’une île!
--Rassurez-vous, mon cher Glenarvan, les meilleurs géographes
sont d’accord pour nommer cette île «le continent australien.»
--Alors, je n’ai plus qu’une chose à dire, mes amis, s’écria
Glenarvan. En Australie! Et que le ciel nous assiste!
--En Australie! répétèrent ses compagnons d’une voix unanime.
--Savez-vous bien, Paganel, ajouta Glenarvan, que votre présence
à bord du -Duncan- est un fait providentiel?
--Bon, répondit Paganel. Mettons que je suis un envoyé de la
providence, et n’en parlons plus!»
Ainsi se termina cette conversation qui, dans l’avenir, eut de si
grandes conséquences. Elle modifia complètement la situation
morale des voyageurs. Ils venaient de ressaisir le fil de ce
labyrinthe dans lequel ils se croyaient à jamais égarés. Une
nouvelle espérance s’élevait sur les ruines de leurs projets
écroulés. Ils pouvaient sans crainte laisser derrière eux ce
continent américain, et toutes leurs pensées s’envolaient déjà
vers la terre australienne. En remontant à bord du -Duncan-, ses
passagers n’y apporteraient pas le désespoir à son bord, et lady
Helena, Mary Grant, n’auraient pas à pleurer l’irrévocable perte
du capitaine Grant! Aussi, ils oublièrent les dangers de leur
situation pour se livrer à la joie, et ils n’eurent qu’un seul
regret, celui de ne pouvoir partir sans retard.
Il était alors quatre heures du soir. On résolut de souper à six.
Paganel voulut célébrer par un festin splendide cette heureuse
journée. Or, le menu était très restreint, il proposa à Robert
d’aller chasser «dans la forêt prochaine.» Robert battit des mains
à cette bonne idée. On prit la poudrière de Thalcave, on nettoya
les revolvers, on les chargea de petit plomb, et l’on partit.
«Ne vous éloignez pas», dit gravement le major aux deux chasseurs.
Après leur départ, Glenarvan et Mac Nabbs allèrent consulter les
marques entaillées dans l’arbre, tandis que Wilson et Mulrady
rallumaient les charbons du brasero.
Glenarvan, descendu à la surface de l’immense lac, ne vit aucun
symptôme de décroissance. Cependant les eaux semblaient avoir
atteint leur maximum d’élévation; mais la violence avec laquelle
elles s’écoulaient du sud au nord prouvait que l’équilibre ne
s’était pas encore établi entre les fleuves argentins. Avant de
baisser, il fallait d’abord que cette masse liquide demeurât
étale, comme la mer au moment où le flot finit et le jusant
commence. On ne pouvait donc pas compter sur un abaissement des
eaux tant qu’elles courraient vers le nord avec cette torrentueuse
rapidité.
Pendant que Glenarvan et le major faisaient leurs observations,
des coups de feu retentirent dans l’arbre, accompagnés de cris de
joie presque aussi bruyants. Le soprano de Robert jetait de fines
roulades sur la basse de Paganel. C’était à qui serait le plus
enfant. La chasse s’annonçait bien, et laissait pressentir des
merveilles culinaires.
Lorsque le major et Glenarvan furent revenus auprès du brasero,
ils eurent d’abord à féliciter Wilson d’une excellente idée. Ce
brave marin, au moyen d’une épingle et d’un bout de ficelle,
s’était livré à une pêche miraculeuse. Plusieurs douzaines de
petits poissons, délicats comme les éperlans, et nommés
«mojarras», frétillaient dans un pli de son -poncho-, et
promettaient de faire un plat exquis.
En ce moment, les chasseurs redescendirent des cimes de l’-ombu-.
Paganel portait prudemment des œufs d’hirondelle noire, et un
chapelet de moineaux qu’il devait présenter plus tard sous le nom
de mauviettes. Robert avait adroitement abattu plusieurs paires
«d’hilgueros», petits oiseaux verts et jaunes, excellents à
manger, et fort demandés sur le marché de Montevideo.
Paganel, qui connaissait cinquante et une manières de préparer les
œufs, dut se borner cette fois à les faire durcir sous les
cendres chaudes.
Néanmoins, le repas fut aussi varié que délicat.
La viande sèche, les œufs durs, les -mojarras- grillés, les
moineaux et les -hilgueros- rôtis composèrent un de ces festins
dont le souvenir est impérissable.
La conversation fut très gaie. On complimenta fort Paganel en sa
double qualité de chasseur et de cuisinier. Le savant accepta ces
congratulations avec la modestie qui sied au vrai mérite. Puis, il
se livra à des considérations curieuses sur ce magnifique -ombu-
qui l’abritait de son feuillage, et dont, selon lui, les
profondeurs étaient immenses.
«Robert et moi, ajouta-t-il plaisamment, nous nous croyions en
pleine forêt pendant la chasse. J’ai cru un moment que nous
allions nous perdre. Je ne pouvais plus retrouver mon chemin! Le
soleil déclinait à l’horizon! Je cherchais en vain la trace de mes
pas. La faim se faisait cruellement sentir! Déjà les sombres
taillis retentissaient du rugissement des bêtes féroces... C’est-à-dire,
non! Il n’y a pas de bêtes féroces, et je le regrette!
--Comment! dit Glenarvan, vous regrettez les bêtes féroces?
--Oui! Certes.
--Cependant, quand on a tout à craindre de leur férocité...
--La férocité n’existe pas... Scientifiquement parlant, répondit
le savant.
--Ah! Pour le coup, Paganel, dit le major, vous ne me ferez
jamais admettre l’utilité des bêtes féroces! à quoi servent-elles?
--Major! s’écria Paganel, mais elles servent à faire des
classifications, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres,
des espèces...
--Bel avantage! dit Mac Nabbs. Je m’en passerais bien! Si j’avais
été l’un des compagnons de Noé au moment du déluge, j’aurais
certainement empêché cet imprudent patriarche de mettre dans
l’arche des couples de lions, de tigres, de panthères, d’ours et
autres animaux aussi malfaisants qu’inutiles.
--Vous auriez fait cela? demanda Paganel.
--Je l’aurais fait.
--Eh bien! Vous auriez eu tort au point de vue zoologique!
--Non pas au point de vue humain, répondit le major.
--C’est révoltant! reprit Paganel, et pour mon compte, au
contraire, j’aurais précisément conservé les mégathériums, les
ptérodactyles, et tous les êtres antédiluviens dont nous sommes si
malheureusement privés...
--Je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repartit le major, et
qu’il a mérité jusqu’à la fin des siècles la malédiction des
savants!»
Les auditeurs de Paganel et du major ne pouvaient s’empêcher de
rire en voyant les deux amis se disputer sur le dos du vieux Noé.
Le major, contrairement à tous ses principes, lui qui de sa vie
n’avait discuté avec personne, était chaque jour aux prises avec
Paganel. Il faut croire que le savant l’excitait particulièrement.
Glenarvan, suivant son habitude, intervint dans le débat et dit:
«Qu’il soit regrettable ou non, au point de vue scientifique comme
au point de vue humain, d’être privé d’animaux féroces, il faut
nous résigner aujourd’hui à leur absence. Paganel ne pouvait
espérer en rencontrer dans cette forêt aérienne.
--Pourquoi pas? répondit le savant.
--Des bêtes fauves sur un arbre? dit Tom Austin.
--Eh! Sans doute! Le tigre d’Amérique, le jaguar, lorsqu’il est
trop vivement pressé par les chasseurs, se réfugie sur les arbres!
Un de ces animaux, surpris par l’inondation, aurait parfaitement
pu chercher asile entre les branches de l’-ombu-.
--Enfin, vous n’en avez pas rencontré, je suppose? dit le major.
--Non, répondit Paganel, bien que nous ayons battu tout le bois.
C’est fâcheux, car ç’eût été là une chasse superbe. Un féroce
carnassier que ce jaguar! D’un seul coup de patte, il tord le cou
à un cheval! Quand il a goûté de la chair humaine, il y revient
avec sensualité. Ce qu’il aime le mieux, c’est l’indien, puis le
nègre, puis le mulâtre, puis le blanc.
--Enchanté de ne venir qu’au quatrième rang! répondit Mac Nabbs.
--Bon! Cela prouve tout simplement que vous êtes fade! riposta
Paganel d’un air de dédain!
--Enchanté d’être fade! riposta le major.
--Eh bien, c’est humiliant! répondit l’intraitable Paganel. Le
blanc se proclame le premier des hommes! Il paraît que ce n’est
pas l’avis de messieurs les jaguars!
--Quoi qu’il en soit, mon brave Paganel, dit Glenarvan, attendu
qu’il n’y a parmi nous ni indiens, ni nègres, ni mulâtres, je me
réjouis de l’absence de vos chers jaguars. Notre situation n’est
pas tellement agréable...
--Comment! Agréable, s’écria Paganel, en sautant sur ce mot qui
pouvait donner un nouveau cours à la conversation, vous vous
plaignez de votre sort, Glenarvan?
--Sans doute, répondit Glenarvan. Est-ce que vous êtes à votre
aise dans ces branches incommodes et peu capitonnées?
--Je n’ai jamais été mieux, même dans mon cabinet. Nous menons la
vie des oiseaux, nous chantons, nous voltigeons! Je commence à
croire que les hommes sont destinés à vivre sur les arbres.
--Il ne leur manque que des ailes! dit le major.
--Ils s’en feront quelque jour!
--En attendant, répondit Glenarvan, permettez-moi, mon cher ami,
de préférer à cette demeure aérienne le sable d’un parc, le
parquet d’une maison ou le pont d’un navire!
--Glenarvan, répondit Paganel, il faut accepter les choses comme
elles viennent! Bonnes, tant mieux. Mauvaises, on n’y prend garde.
Je vois que vous regrettez le confortable de Malcolm-Castle!
--Non, mais...
--Je suis certain que Robert est parfaitement heureux, se hâta de
dire Paganel, pour assurer au moins un partisan à ses théories.
--Oui, Monsieur Paganel! s’écria Robert d’un ton joyeux.
--C’est de son âge, répondit Glenarvan.
--Et du mien! riposta le savant. Moins on a d’aises, moins on a
de besoins. Moins on a de besoins, plus on est heureux.
--Allons, dit le major, voilà Paganel qui va faire une sortie
contre les richesses et les lambris dorés.
--Non, Mac Nabbs, répondit le savant, mais si vous le voulez
bien, je vais vous raconter, à ce propos, une petite histoire
arabe qui me revient à l’esprit.
--Oui! oui! Monsieur Paganel, dit Robert.
--Et que prouvera votre histoire? demanda le major.
--Ce que prouvent toutes les histoires, mon brave compagnon.
--Pas grand’chose alors, répondit Mac Nabbs. Enfin, allez
toujours, Shéhérazade, et contez-nous un de ces contes que vous
racontez si bien.
--Il y avait une fois, dit Paganel, un fils du grand Haroun-Al-Raschid
qui n’était pas heureux. Il alla consulter un vieux
derviche. Le sage vieillard lui répondit que le bonheur était
chose difficile à trouver en ce monde. «Cependant, ajouta-t-il,
je connais un moyen infaillible de vous procurer le bonheur. --
Quel est-il? demanda le jeune prince. --C’est, répondit le
derviche, de mettre sur vos épaules la chemise d’un homme
heureux!» --là-dessus, le prince embrassa le vieillard, et s’en
fut à la recherche de son talisman. Le voilà parti. Il visite
toutes les capitales de la terre! Il essaye des chemises de roi,
des chemises d’empereurs, des chemises de princes, des chemises de
seigneurs. Peine inutile. Il n’en est pas plus heureux! Il endosse
alors des chemises d’artistes, des chemises de guerriers, des
chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi bien du chemin
sans trouver le bonheur. Enfin, désespéré d’avoir essayé tant de
chemises, il revenait fort triste, un beau jour, au palais de son
père, quand il avisa dans la campagne un brave laboureur, tout
joyeux et tout chantant, qui poussait sa charrue. «Voilà pourtant
un homme qui possède le bonheur, se dit-il, ou le bonheur n’existe
pas sur terre.» Il va à lui. «Bonhomme, dit-il, es-tu heureux? --
Oui! fait l’autre. --Tu ne désires rien? --Non. --Tu ne
changerais pas ton sort pour celui d’un roi? --Jamais! --Eh
bien, vends-moi ta chemise! --Ma chemise! Je n’en ai point!»
Chapitre XXV
-Entre le feu et l’eau-
L’histoire de Jacques Paganel eut un très grand succès. On
l’applaudit fort, mais chacun garda son opinion, et le savant
obtint ce résultat ordinaire à toute discussion, celui de ne
convaincre personne.
Cependant, on demeura d’accord sur ce point, qu’il faut faire
contre fortune bon cœur, et se contenter d’un arbre, quand on n’a
ni palais ni chaumière.
Pendant ces discours et autres, le soir était venu.
Un bon sommeil pouvait seul terminer dignement cette émouvante
journée. Les hôtes de l’-ombu- se sentaient non seulement fatigués
des péripéties de l’inondation, mais surtout accablés par la
chaleur du jour, qui avait été excessive. Leurs compagnons ailés
donnaient déjà l’exemple du repos; les -hilgueros-, ces rossignols
de la pampa, cessaient leurs mélodieuses roulades, et tous les
oiseaux de l’arbre avaient disparu dans l’épaisseur du feuillage
assombri. Le mieux était de les imiter.
Cependant, avant de se «mettre au nid», comme dit Paganel,
Glenarvan, Robert et lui grimpèrent à l’observatoire pour examiner
une dernière fois la plaine liquide. Il était neuf heures environ.
Le soleil venait de se coucher dans les brumes étincelantes de
l’horizon occidental. Toute cette moitié de la sphère céleste
jusqu’au zénith se noyait dans une vapeur chaude. Les
constellations si brillantes de l’hémisphère austral semblaient
voilées d’une gaze légère et apparaissaient confusément.
Néanmoins, on les distinguait assez pour les reconnaître, et
Paganel fit observer à son ami Robert, au profit de son ami
Glenarvan, cette zone circumpolaire où les étoiles sont
splendides. Entre autres, il lui montra la croix du sud, groupe de
quatre étoiles de première et de seconde grandeur, disposées en
losange, à peu près à la hauteur du pôle; le Centaure, où brille
l’étoile la plus rapprochée de la terre, à huit mille milliards de
lieues seulement; les nuées de Magellan, deux vastes nébuleuses,
dont la plus étendue couvre un espace deux cents fois grand comme
la surface apparente de la lune; puis, enfin, ce «trou noir» où
semble manquer absolument la matière stellaire.
À son grand regret, Orion, qui se laisse voir des deux
hémisphères, n’apparaissait pas encore; mais Paganel apprit à ses
deux élèves une particularité curieuse de la cosmographie
patagone. Aux yeux de ces poétiques indiens, Orion représente un
immense -lazo- et trois bolas lancées par la main du chasseur qui
parcourt les célestes prairies. Toutes ces constellations,
reflétées dans le miroir des eaux, provoquaient les admirations du
regard en créant autour de lui comme un double ciel.
Pendant que le savant Paganel discourait ainsi, tout l’horizon de
l’est prenait un aspect orageux.
Une barre épaisse et sombre, nettement tranchée, y montait peu à
peu en éteignant les étoiles. Ce nuage, d’apparence sinistre,
envahit bientôt une moitié de la voûte qu’il semblait combler. Sa
force motrice devait résider en lui, car il n’y avait pas un
souffle de vent. Les couches atmosphériques conservaient un calme
absolu. Pas une feuille ne remuait à l’arbre, pas une ride ne
plissait la surface des eaux. L’air même paraissait manquer, comme
si quelque vaste machine pneumatique l’eût raréfié. Une électricité
à haute tension saturait l’atmosphère, et tout être vivant la
sentait courir le long de ses nerfs.
Glenarvan, Paganel et Robert furent sensiblement impressionnés par
ces ondes électriques.
«Nous allons avoir de l’orage, dit Paganel.
--Tu n’as pas peur du tonnerre? demanda Glenarvan au jeune
garçon.
--Oh! -Mylord-, répondit Robert.
--Eh bien, tant mieux, car l’orage n’est pas loin.
--Et il sera fort, reprit Paganel, si j’en juge par l’état du
ciel.
--Ce n’est pas l’orage qui m’inquiète, reprit Glenarvan, mais
bien des torrents de pluie dont il sera accompagné. Nous serons
trempés jusqu’à la moelle des os. Quoi que vous disiez, Paganel,
un nid ne peut suffire à un homme, et vous l’apprendrez bientôt à
vos dépens.
--Oh! avec de la philosophie! répondit le savant.
--La philosophie, ça n’empêche pas d’être mouillé!
--Non, mais ça réchauffe.
--Enfin, dit Glenarvan, rejoignons nos amis et engageons-les à
s’envelopper de leur philosophie et de leurs -ponchos- le plus
étroitement possible, et surtout à faire provision de patience,
car nous en aurons besoin!»
Glenarvan jeta un dernier regard sur le ciel menaçant. La masse
des nuages le couvrait alors tout entier. À peine une bande
indécise vers le couchant s’éclairait-elle de lueurs
crépusculaires.
L’eau revêtait une teinte sombre et ressemblait à un grand nuage
inférieur prêt à se confondre avec les lourdes vapeurs. L’ombre
même n’était plus visible. Les sensations de lumière ou de bruit
n’arrivaient ni aux yeux ni aux oreilles. Le silence devenait
aussi profond que l’obscurité.
«Descendons, dit Glenarvan, la foudre ne tardera pas à éclater!»
Ses deux amis et lui se laissèrent glisser sur les branches
lisses, et furent assez surpris de rentrer dans une sorte de demi-clarté
très surprenante; elle était produite par une myriade de
points lumineux qui se croisaient en bourdonnant à la surface des
eaux.
«Des phosphorescences? dit Glenarvan.
--Non, répondit Paganel, mais des insectes phosphorescents, de
véritables lampyres, des diamants vivants et pas chers, dont les
dames de Buenos-Ayres se font de magnifiques parures!
--Quoi! s’écria Robert, ce sont des insectes qui volent ainsi
comme des étincelles?
--Oui, mon garçon.»
Robert s’empara d’un de ces brillants insectes.
Paganel ne s’était pas trompé. C’était une sorte de gros bourdon,
long d’un pouce, auquel les indiens ont donné le nom de «tuco-tuco».
Ce curieux coléoptère jetait des lueurs par deux taches
situées en avant de son corselet, et sa lumière assez vive eût
permis de lire dans l’obscurité. Paganel, approchant l’insecte de
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