fend en violentes craquelures comme un gâteau trop poussé, et sans
doute ce plateau s’abîmerait dans une incandescente fournaise si,
douze milles plus loin, les vapeurs emprisonnées ne trouvaient une
issue par les cratères du Tongariro.
De la rive du nord, ce volcan apparaissait empanaché de fumée et
de flammes, au-dessus de petits monticules ignivomes. Le Tongariro
semblait se rattacher à un système orographique assez compliqué.
Derrière lui, le mont Ruapahou, isolé dans la plaine, dressait à
neuf mille pieds en l’air sa tête perdue au milieu des nuages.
Aucun mortel n’a posé le pied sur son cône inaccessible; l’œil
humain n’a jamais sondé les profondeurs de son cratère, tandis
que, trois fois en vingt ans, MM Bidwill et Dyson, et récemment M
De Hochstetter, ont mesuré les cimes plus abordables du Tongariro.
Ces volcans ont leurs légendes, et, en toute autre circonstance,
Paganel n’eût pas manqué de les apprendre à ses compagnons. Il
leur aurait raconté cette dispute qu’une question de femme éleva
un jour entre le Tongariro et le Taranaki, alors son voisin et
ami. Le Tongariro, qui a la tête chaude, comme tous les volcans,
s’emporta jusqu’à frapper le Taranaki. Le Taranaki, battu et
humilié, s’enfuit par la vallée du Whanganni, laissa tomber en
route deux morceaux de montagne, et gagna les rivages de la mer,
où il s’élève solitairement sous le nom de mont Egmont.
Mais Paganel n’était guère en disposition de conter, ni ses amis
en humeur de l’entendre. Ils observaient silencieusement la rive
nord-est du Taupo où la plus décevante fatalité venait de les
conduire. La mission établie par le révérend Grace à Pukawa, sur
les bords occidentaux du lac, n’existait plus. Le ministre avait
été chassé par la guerre loin du principal foyer de
l’insurrection.
Les prisonniers étaient seuls, abandonnés à la merci de maoris
avides de représailles et précisément dans cette portion sauvage
de l’île où le christianisme n’a jamais pénétré.
Kai-Koumou, en quittant les eaux du Waikato, traversa la petite
crique qui sert d’entonnoir au fleuve, doubla un promontoire aigu,
et accosta la grève orientale du lac, au pied des premières
ondulations du mont Manga, grosse extumescence haute de trois
cents toises. Là, s’étalaient des champs de «phormium», le lin
précieux de la Nouvelle-Zélande. C’est le «harakeké» des
indigènes. Rien n’est à dédaigner dans cette utile plante. Sa
fleur fournit une sorte de miel excellent; sa tige produit une
substance gommeuse, qui remplace la cire ou l’amidon; sa feuille,
plus complaisante encore, se prête à de nombreuses
transformations: fraîche, elle sert de papier; desséchée, elle
fait un excellent amadou; découpée, elle se change en cordes,
câbles et filets; divisée en filaments et teillée, elle devient
couverture ou manteau, natte ou pagne, et, teinte en rouge ou en
noir, elle vêtit les plus élégants maoris.
Aussi, ce précieux phormium se trouve-t-il partout dans les deux
îles, aux bords de la mer comme au long des fleuves et sur la rive
des lacs. Ici, ses buissons sauvages couvraient des champs
entiers; ses fleurs, d’un rouge brun, et semblables à l’agave,
s’épanouissaient partout hors de l’inextricable fouillis de ses
longues feuilles, qui formaient un trophée de lames tranchantes.
De gracieux oiseaux, les nectariens, habitués des champs de
phormium, volaient par bandes nombreuses et se délectaient du suc
mielleux des fleurs.
Dans les eaux du lac barbotaient des troupes de canards au plumage
noirâtre, bariolés de gris et de vert, et qui se sont aisément
domestiqués.
À un quart de mille, sur un escarpement de la montagne,
apparaissait un «pah», retranchement maori placé dans une position
inexpugnable. Les prisonniers débarqués un à un, les pieds et les
mains libres, y furent conduits par les guerriers. Le sentier qui
aboutissait au retranchement traversait des champs de phormium, et
un bouquet de beaux arbres, des «kaikateas», à feuilles
persistantes et à baies rouges, des «dracenas australis», le «ti»
des indigènes, dont la cime remplace avantageusement le chou-palmiste,
et des «huious» qui servent à teindre les étoffes en
noir. De grosses colombes à reflets métalliques, des glaucopes
cendrés, et un monde d’étourneaux à caroncules rougeâtres,
s’envolèrent à l’approche des indigènes.
Après un assez long détour, Glenarvan, lady Helena, Mary Grant et
leurs compagnons arrivèrent à l’intérieur du -pah-.
Cette forteresse était défendue par une première enceinte de
solides palissades, hautes de quinze pieds; une seconde ligne de
pieux, puis une clôture d’osier percée de meurtrières, enfermaient
la seconde enceinte, c’est-à-dire le plateau du -pah-, sur lequel
s’élevaient des constructions maories et une quarantaine de huttes
disposées symétriquement.
En y arrivant, les captifs furent horriblement impressionnés à la
vue des têtes qui ornaient les poteaux de la seconde enceinte.
Lady Helena et Mary Grant détournèrent les yeux avec plus de
dégoût encore que d’épouvante.
Ces têtes avaient appartenu aux chefs ennemis tombés dans les
combats, dont les corps servirent de nourriture aux vainqueurs.
Le géographe les reconnut pour telles, à leurs orbites caves et
privés d’yeux.
En effet, l’œil des chefs est dévoré; la tête, préparée à la
manière indigène, vidée de sa cervelle et dénudée de tout
épiderme, le nez maintenu par de petites planchettes, les narines
bourrées de phormium, la bouche et les paupières cousues, est mise
au four et soumise à une fumigation de trente heures.
Ainsi disposée, elle se conserve indéfiniment sans altération ni
ride, et forme des trophées de victoire.
Souvent les maoris conservent la tête de leurs propres chefs;
mais, dans ce cas, l’œil reste dans son orbite et regarde. Les
néo-zélandais montrent ces restes avec orgueil; ils les offrent à
l’admiration des jeunes guerriers, et leur payent un tribut de
vénération par des cérémonies solennelles.
Mais, dans le -pah- de Kai-Koumou, les têtes d’ennemis ornaient
seules cet horrible muséum, et là, sans doute, plus d’un anglais,
l’orbite vide, augmentait la collection du chef maori.
La case de Kai-Koumou, entre plusieurs huttes de moindre
importance, s’élevait au fond du -pah-, devant un large terrain
découvert que des européens eussent appelé «le champ de bataille.»
Cette case était un assemblage de pieux calfeutrés d’un
entrelacement de branches, et tapissé intérieurement de nattes de
phormium. Vingt pieds de long, quinze pieds de large, dix pieds de
haut faisaient à Kai-Koumou une habitation de trois mille pieds
cubes. Il n’en faut pas plus pour loger un chef zélandais.
Une seule ouverture donnait accès dans la hutte; un battant à
bascule, formé d’un épais tissu végétal, servait de porte. Au-dessus,
le toit se prolongeait en manière d’impluvium. Quelques
figures sculptées au bout des chevrons ornaient la case, et le
«wharepuni» ou portail offrait à l’admiration des visiteurs des
feuillages, des figures symboliques, des monstres, des rinceaux
contournés, tout un fouillis curieux, né sous le ciseau des
ornemanistes indigènes.
À l’intérieur de la case, le plancher fait de terre battue
s’élevait d’un demi-pied au-dessus du sol.
Quelques claies en roseaux, et des matelas de fougère sèche
recouverts d’une natte tissée avec les feuilles longues et
flexibles du «typha», servaient de lits. Au milieu, un trou en
pierre formait le foyer, et au toit, un second trou servait de
cheminée. La fumée, quand elle était suffisamment épaisse, se
décidait enfin à profiter de cette issue, non sans avoir déposé
sur les murs de l’habitation un vernis du plus beau noir.
À côté de la case s’élevaient les magasins qui renfermaient les
provisions du chef, sa récolte de phormium, de patates, de taros,
de fougères comestibles, et les fours où s’opère la cuisson de ces
divers aliments au contact de pierres chauffées. Plus loin, dans
de petites enceintes, parquaient des porcs et des chèvres, rares
descendants des utiles animaux acclimatés par le capitaine Cook.
Des chiens couraient çà et là, quêtant leur maigre nourriture.
Ils étaient assez mal entretenus pour des bêtes qui servent
journellement à l’alimentation du maori.
Glenarvan et ses compagnons avaient embrassé cet ensemble d’un
coup d’œil. Ils attendaient auprès d’une case vide le bon plaisir
du chef, non sans être exposés aux injures d’une bande de vieilles
femmes.
Cette troupe de harpies les entourait, les menaçait du poing,
hurlait et vociférait. Quelques mots d’anglais qui s’échappaient
de leurs grosses lèvres laissaient clairement entrevoir qu’elles
réclamaient d’immédiates vengeances.
Au milieu de ces vociférations et de ces menaces, lady Helena,
tranquille en apparence, affectait un calme qui ne pouvait être
dans son cœur. Cette courageuse femme, pour laisser tout son
sang-froid à lord Glenarvan, se contenait par d’héroïques efforts.
La pauvre Mary Grant, elle, se sentait défaillir, et John Mangles
la soutenait, prêt à se faire tuer pour la défendre. Ses
compagnons supportaient diversement ce déluge d’invectives,
indifférents comme le major, ou en proie à une irritation
croissante comme Paganel.
Glenarvan, voulant éviter à lady Helena l’assaut de ces vieilles
mégères, marcha droit à Kai-Koumou, et montrant le groupe hideux:
«Chasse-les», dit-il.
Le chef maori regarda fixement son prisonnier sans lui répondre;
puis, d’un geste, il fit taire la horde hurlante. Glenarvan
s’inclina, en signe de remerciement, et vint reprendre lentement
sa place au milieu des siens.
En ce moment, une centaine de néo-zélandais étaient réunis dans le
-pah-, des vieillards, des hommes faits, des jeunes gens, les uns
calmes, mais sombres, attendant les ordres de Kai-Koumou, les
autres se livrant à tous les entraînements d’une violente douleur;
ceux-ci pleuraient leurs parents ou amis tombés dans les derniers
combats.
Kai-Koumou, de tous les chefs qui se levèrent à la voix de William
Thompson, revenait seul aux districts du lac, et, le premier, il
apprenait à sa tribu la défaite de l’insurrection nationale,
battue dans les plaines du bas Waikato. Des deux cents guerriers
qui, sous ses ordres, coururent à la défense du sol, cent
cinquante manquaient au retour.
Si quelques-uns étaient prisonniers des envahisseurs, combien,
étendus sur le champ de bataille, ne devaient jamais revenir au
pays de leurs aïeux!
Ainsi s’expliquait la désolation profonde dont la tribu fut
frappée à l’arrivée de Kai-Koumou. Rien n’avait encore transpiré
de la dernière défaite, et cette funeste nouvelle venait d’éclater
à l’instant.
Chez les sauvages, la douleur morale se manifeste toujours par des
démonstrations physiques. Aussi, les parents et amis des guerriers
morts, les femmes surtout, se déchiraient la figure et les épaules
avec des coquilles aiguës. Le sang jaillissait et se mêlait à
leurs larmes. Les profondes incisions marquaient les grands
désespoirs.
Les malheureuses zélandaises, ensanglantées et folles, étaient
horribles à voir.
Un autre motif, très grave aux yeux des indigènes, accroissait
encore leur désespoir. Non seulement le parent, l’ami qu’ils
pleuraient, n’était plus, mais ses ossements devaient manquer au
tombeau de la famille. Or, la possession de ces restes est
regardée, dans la religion maorie, comme indispensable aux
destinées de la vie future; non la chair périssable, mais les os,
qui sont recueillis avec soin, nettoyés, grattés, polis, vernis
même, et définitivement déposés dans «l’oudoupa», c’est-à-dire «la
maison de gloire». Ces tombes sont ornées de statues de bois qui
reproduisent avec une fidélité parfaite les tatouages du défunt.
Mais aujourd’hui, les tombeaux resteraient vides, les cérémonies
religieuses ne s’accompliraient pas, et les os qu’épargnerait la
dent des chiens sauvages blanchiraient sans sépulture sur le champ
du combat.
Alors redoublèrent les marques de douleur. Aux menaces des femmes
succédèrent les imprécations des hommes contre les européens. Les
injures éclataient, les gestes devenaient plus violents. Aux cris
allaient succéder les actes de brutalité.
Kai-Koumou, craignant d’être débordé par les fanatiques de sa
tribu, fit conduire ses captifs en un lieu sacré, situé à l’autre
extrémité du -pah- sur un plateau abrupt. Cette hutte s’appuyait à
un massif élevé d’une centaine de pieds au-dessus d’elle, qui
terminait par un talus assez raide ce côté du retranchement. Dans
ce «waré-atoua», maison consacrée, les prêtres ou les -arikis-
enseignaient aux zélandais un dieu en trois personnes, le père, le
fils, et l’oiseau ou l’esprit.
La hutte, vaste, bien close, renfermait la nourriture sainte et
choisie que Maoui-Ranga-Rangui mange par la bouche de ses prêtres.
Là, les captifs, momentanément abrités contre la fureur indigène,
s’étendirent sur des nattes de phormium. Lady Helena, ses forces
épuisées, son énergie morale vaincue, se laissa aller dans les
bras de son mari.
Glenarvan, la pressant sur sa poitrine, lui répétait: «Courage, ma
chère Helena, le ciel ne nous abandonnera pas!»
Robert, à peine enfermé, se hissa sur les épaules de Wilson, et
parvint à glisser sa tête par un interstice ménagé entre le toit
et la muraille, où pendaient des chapelets d’amulettes. De là, son
regard embrassait toute l’étendue du -pah- jusqu’à la case de Kai-Koumou.
«Ils sont assemblés autour du chef, dit-il à voix basse... Ils
agitent leurs bras... Ils poussent des hurlements... Kai-Koumou
veut parler...»
L’enfant se tut pendant quelques minutes, puis il reprit:
«Kai-Koumou parle... Les sauvages se calment... Ils l’écoutent...
--Évidemment, dit le major, ce chef a un intérêt personnel à nous
protéger. Il veut échanger ses prisonniers contre des chefs de sa
tribu! Mais ses guerriers y consentiront-ils?
--Oui!... Ils l’écoutent... Reprit Robert. Ils se dispersent...
Les uns rentrent dans leurs huttes... Les autres quittent le
retranchement...
--Dis-tu vrai? s’écria le major.
--Oui, Monsieur Mac Nabbs, répondit Robert. Kai-Koumou est resté
seul avec les guerriers de son embarcation. Ah! L’un d’eux se
dirige vers notre case.
--Descends, Robert», dit Glenarvan.
En ce moment, lady Helena, qui s’était relevée, saisit le bras de
son mari.
«Edward, dit-elle d’une voix ferme, ni Mary Grant ni moi nous ne
devons tomber vivantes entre les mains de ces sauvages!»
Et, ces paroles dites, elle tendit à Glenarvan un revolver chargé.
«Une arme! s’écria Glenarvan, dont un éclair illumina les yeux.
--Oui! Les maoris ne fouillent pas leurs prisonnières! Mais cette
arme, c’est pour nous, Edward, non pour eux!...
--Glenarvan, dit rapidement Mac Nabbs, cachez ce revolver! Il
n’est pas temps encore...»
Le revolver disparut sous les vêtements du lord.
La natte qui fermait l’entrée de la case se souleva. Un indigène
parut.
Il fit signe aux prisonniers de le suivre.
Glenarvan et les siens, en groupe serré, traversèrent le -pah-, et
s’arrêtèrent devant Kai-Koumou.
Autour de ce chef étaient réunis les principaux guerriers de sa
tribu. Parmi eux se voyait ce maori dont l’embarcation rejoignit
celle de Kai-Koumou au confluent du Pohaiwhenna sur le Waikato.
C’était un homme de quarante ans, vigoureux, de mine farouche et
cruelle. Il se nommait Kara-Tété, c’est-à-dire «l’irascible» en
langue zélandaise. Kai-Koumou le traitait avec certains égards,
et, à la finesse de son tatouage, on reconnaissait que Kara-Tété
occupait un rang élevé dans la tribu. Cependant, un observateur
eût deviné qu’entre ces deux chefs il y avait rivalité. Le major
observa que l’influence de Kara-Tété portait ombrage à Kai-Koumou.
Ils commandaient tous les deux à ces importantes peuplades du
Waikato et avec une puissance égale. Aussi, pendant cet entretien,
si la bouche de Kai-Koumou souriait, ses yeux trahissaient une
profonde inimitié.
Kai-Koumou interrogea Glenarvan:
«Tu es anglais? lui demanda-t-il.
--Oui, répondit le lord sans hésiter, car cette nationalité
devait rendre un échange plus facile.
--Et tes compagnons? dit Kai-Koumou.
--Mes compagnons sont anglais comme moi. Nous sommes des
voyageurs, des naufragés. Mais, si tu tiens à le savoir, nous
n’avons pas pris part à la guerre.
--Peu importe! répondit brutalement Kara-Tété. Tout anglais est
notre ennemi. Les tiens ont envahi notre île! Ils ont brûlé nos
villages!
--Ils ont eu tort! répondit Glenarvan d’une voix grave. Je te le
dis parce que je le pense, et non parce que je suis en ton
pouvoir.
--Écoute, reprit Kai-Koumou, le Tohonga, le grand prêtre de Nouï-Atoua,
est tombé entre les mains de tes frères; il est prisonnier
des Pakekas. Notre dieu nous commande de racheter sa vie. J’aurais
voulu t’arracher le cœur, j’aurais voulu que ta tête et la tête
de tes compagnons fussent éternellement suspendues aux poteaux de
cette palissade! Mais Nouï-Atoua a parlé.»
En s’exprimant ainsi, Kai-Koumou, jusque-là maître de lui,
tremblait de colère, et sa physionomie s’imprégnait d’une féroce
exaltation.
Puis, après quelques instants, il reprit plus froidement: «Crois-tu
que les anglais échangent notre Tohonga contre ta personne?»
Glenarvan hésita à répondre, et observa attentivement le chef
maori.
«Je l’ignore, dit-il, après un moment de silence.
--Parle, reprit Kai-Koumou. Ta vie vaut-elle la vie de notre
Tohonga?
--Non, répondit Glenarvan. Je ne suis ni un chef ni un prêtre
parmi les miens!»
Paganel, stupéfait de cette réponse, regarda Glenarvan avec un
étonnement profond.
Kai-Koumou parut également surpris.
«Ainsi, tu doutes? dit-il.
--J’ignore, répéta Glenarvan.
--Les tiens ne t’accepteront pas en échange de notre Tohonga?
--Moi seul? Non, répéta Glenarvan. Nous tous, peut-être.
--Chez les maoris, dit Kai-Koumou, c’est tête pour tête.
--Offre d’abord ces femmes en échange de ton prêtre», dit
Glenarvan, qui désigna lady Helena et Mary Grant.
Lady Helena voulut s’élancer vers son mari. Le major la retint.
«Ces deux dames, reprit Glenarvan en s’inclinant avec une grâce
respectueuse vers lady Helena et Mary Grant, occupent un haut rang
dans leur pays.»
Le guerrier regarda froidement son prisonnier. Un mauvais sourire
passa sur ses lèvres; mais il le réprima presque aussitôt, et
répondit d’une voix qu’il contenait à peine:
«Espères-tu donc tromper Kai-Koumou par de fausses paroles,
européen maudit? Crois-tu que les yeux de Kai-Koumou ne sachent
pas lire dans les cœurs!»
Et, montrant lady Helena:
«Voilà ta femme! dit-il.
--Non! La mienne!» s’écria Kara-Tété.
Puis, repoussant les prisonniers, la main du chef s’étendit sur
l’épaule de lady Helena, qui pâlit sous ce contact.
«Edward!» cria la malheureuse femme éperdue.
Glenarvan, sans prononcer un seul mot, leva le bras.
Un coup de feu retentit. Kara-Tété tomba mort.
À cette détonation, un flot d’indigènes sortit des huttes. Le
-pah- s’emplit en un instant. Cent bras se levèrent sur les
infortunés. Le revolver de Glenarvan lui fut arraché de la main.
Kai-Koumou jeta sur Glenarvan un regard étrange; puis d’une main,
couvrant le corps du meurtrier, de l’autre, il contint la foule
qui se ruait sur les enfants.
Enfin sa voix domina le tumulte.
«Tabou! Tabou!» s’écria-t-il.
À ce mot, la foule s’arrêta devant Glenarvan et ses compagnons,
momentanément préservés par une puissance surnaturelle.
Quelques instants après, ils étaient reconduits au -waré-atoua-,
qui leur servait de prison. Mais Robert Grant et Jacques Paganel
n’étaient plus avec eux.
Chapitre XII
-Les funérailles d’un chef maori-
Kai-Koumou, suivant un exemple assez fréquent dans la Nouvelle-Zélande,
joignait le titre d’-ariki- à celui de chef de tribu. Il
était revêtu de la dignité de prêtre, et, comme tel, il pouvait
étendre sur les personnes ou sur les objets la superstitieuse
protection du tabou.
Le tabou, commun aux peuples de race polynésienne, a pour effet
immédiat d’interdire toute relation ou tout usage avec l’objet ou
la personne tabouée.
Selon la religion maorie, quiconque porterait une main sacrilège
sur ce qui est déclaré tabou, serait puni de mort par le Dieu
irrité. D’ailleurs, au cas où la divinité tarderait à venger sa
propre injure, les prêtres ne manqueraient pas d’accélérer sa
vengeance.
Le tabou est appliqué par les chefs dans un but politique, à moins
qu’il ne résulte d’une situation ordinaire de la vie privée. Un
indigène est taboué pendant quelques jours, en mainte
circonstance, lorsqu’il s’est coupé les cheveux, lorsqu’il vient
de subir l’opération du tatouage, lorsqu’il construit une pirogue,
lorsqu’il bâtit une maison, quand il est atteint d’une maladie
mortelle, quand il est mort. Une imprévoyante consommation menace-t-elle
de dépeupler les rivières de leurs poissons, de ruiner dans
leurs primeurs les plantations de patates douces, ces objets sont
frappés d’un tabou protecteur et économique. Un chef veut-il
éloigner les importuns de sa maison, il la taboue; monopoliser à
son profit les relations avec un navire étranger, il le taboue
encore; mettre en quarantaine un trafiquant européen dont il est
mécontent, il le taboue toujours. Son interdiction ressemble alors
à l’ancien «veto» des rois.
Lorsqu’un objet est taboué, nul n’y peut toucher impunément. Quand
un indigène est soumis à cette interdiction, certains aliments lui
sont défendus pendant un temps déterminé. Est-il relevé de cette
diète sévère, s’il est riche, ses esclaves l’assistent et lui
introduisent dans le gosier les mets qu’il ne doit pas toucher de
ses mains; s’il est pauvre, il est réduit à ramasser ses aliments
avec sa bouche, et le tabou en fait un animal.
En somme, et pour conclure, cette singulière coutume dirige et
modifie les moindres actions des néo-zélandais. C’est l’incessante
intervention de la divinité dans la vie sociale. Il a force de loi
et l’on peut dire que tout le code indigène, code indiscutable et
indiscuté, se résume dans la fréquente application du tabou.
Quant aux prisonniers enfermés dans le -waré-atoua-, c’était un
tabou arbitraire qui venait de les soustraire aux fureurs de la
tribu. Quelques-uns des indigènes, les amis et les partisans de
Kai-Koumou, s’étaient arrêtés subitement à la voix de leur chef et
avait protégé les captifs.
Glenarvan ne se faisait cependant pas illusion sur le sort qui lui
était réservé. Sa mort pouvait seule payer le meurtre d’un chef.
Or, la mort chez les peuples sauvages n’est jamais que la fin d’un
long supplice. Glenarvan s’attendait donc à expier cruellement la
légitime indignation qui avait armé son bras, mais il espérait que
la colère de Kai-Koumou ne frapperait que lui.
Quelle nuit ses compagnons et lui passèrent! Qui pourrait peindre
leurs angoisses et mesurer leurs souffrances? Le pauvre Robert, le
brave Paganel n’avaient pas reparu. Mais comment douter de leur
sort? N’étaient-ils pas les premières victimes sacrifiées à la
vengeance des indigènes? Tout espoir avait disparu, même du cœur
de Mac Nabbs, qui ne désespérait pas aisément.
John Mangles se sentait devenir fou devant le morne désespoir de
Mary Grant séparée de son frère. Glenarvan songeait à cette
terrible demande de lady Helena qui, pour se soustraire au
supplice ou à l’esclavage, voulait mourir de sa main! Aurait-il
cet horrible courage?
«Et Mary, de quel droit la frapper?» pensait John dont le cœur se
brisait.
Quant à une évasion, elle était évidemment impossible. Dix
guerriers, armés jusqu’aux dents, veillaient à la porte du -waré-atoua-.
Le matin du 13 février arriva. Aucune communication n’eut lieu
entre les indigènes et les prisonniers défendus par le tabou. La
case renfermait une certaine quantité de vivres auxquels les
malheureux touchèrent à peine. La faim disparaissait devant la
douleur. La journée se passa sans apporter ni un changement ni un
espoir. Sans doute, l’heure des funérailles du cher mort et
l’heure du supplice devaient sonner ensemble.
Cependant, si Glenarvan ne se dissimulait pas que toute idée
d’échange avait dû abandonner Kai-Koumou, le major conservait sur
ce point une lueur d’espérance.
«Qui sait, disait-il en rappelant à Glenarvan l’effet produit sur
le chef par la mort de Kara-Tété, qui sait si Kai-Koumou, au fond,
ne se sent pas votre obligé?»
Mais, malgré les observations de Mac Nabbs, Glenarvan ne voulait
plus espérer. Le lendemain s’écoula encore sans que les apprêts du
supplice fussent faits. Voici quelle était la raison de ce retard.
Les maoris croient que l’âme, pendant les trois jours qui suivent
la mort, habite le corps du défunt, et, pendant trois fois vingt-quatre
heures, le cadavre reste sans sépulture. Cette coutume
suspensive de la mort fut observée dans toute sa rigueur. Jusqu’au
15 février, le -pah- demeura désert. John Mangles, hissé sur les
épaules de Wilson, observa souvent les retranchements extérieurs.
Aucun indigène ne s’y montra. Seules, les sentinelles, faisant
bonne garde, se relayaient à la porte du -waré-atoua-.
Mais, le troisième jour, les huttes s’ouvrirent; les sauvages,
hommes, femmes, enfants, c’est-à-dire plusieurs centaines de
maoris, se rassemblèrent dans le -pah-, muets et calmes.
Kai-Koumou sortit de sa case, et, entouré des principaux chefs de
sa tribu, il prit place sur un tertre élevé de quelques pieds, au
centre du retranchement. La masse des indigènes formait un demi-cercle
à quelques toises en arrière. Toute l’assemblée gardait un
absolu silence.
Sur un signe de Kai-Koumou, un guerrier se dirigea vers le -waré-atoua-.
«Souviens-toi», dit lady Helena à son mari.
Glenarvan serra sa femme contre son cœur. En ce moment, Mary
Grant s’approcha de John Mangles:
«Lord et lady Glenarvan, dit-elle, penseront que si une femme peut
mourir de la main de son mari pour fuir une honteuse existence,
une fiancée peut mourir aussi de la main de son fiancé pour y
échapper à son tour. John, je puis vous le dire, dans cet instant
suprême, ne suis-je pas depuis longtemps votre fiancée dans le
secret de votre cœur? Puis-je compter sur vous, cher John, comme
lady Helena sur lord Glenarvan?
--Mary! s’écria le jeune capitaine éperdu. Ah! chère Mary!...»
Il ne put achever; la natte se souleva, et les captifs furent
entraînés vers Kai-Koumou; les deux femmes étaient résignées à
leur sort; les hommes dissimulaient leurs angoisses sous un calme
qui témoignait d’une énergie surhumaine.
Ils arrivèrent devant le chef zélandais. Celui-ci ne fit pas
attendre son jugement:
«Tu as tué Kara-Tété? dit-il à Glenarvan.
--Je l’ai tué, répondit le lord.
--Demain, tu mourras au soleil levant.
--Seul? demanda Glenarvan, dont le cœur battait avec violence.
--Ah! si la vie de notre Tohonga n’était pas plus précieuse que
la vôtre!» s’écria Kai-Koumou, dont les yeux exprimaient un regret
féroce!
En ce moment, une agitation se produisit parmi les indigènes.
Glenarvan jeta un regard rapide autour de lui. Bientôt la foule
s’ouvrit, et un guerrier parut, ruisselant de sueur, brisé de
fatigue.
Kai-Koumou, dès qu’il l’aperçut, lui dit en anglais, avec
l’évidente intention d’être compris des captifs:
«Tu viens du camp des Pakékas?
--Oui, répondit le maori.
--Tu as vu le prisonnier, notre Tohonga?
--Je l’ai vu.
--Il est vivant?
--Il est mort! Les anglais l’ont fusillé!»
C’en était fait de Glenarvan et de ses compagnons.
«Tous, s’écria Kai-Koumou, vous mourrez demain au lever du jour!»
Ainsi donc, un châtiment commun frappait indistinctement ces
infortunés. Lady Helena et Mary Grant levèrent vers le ciel un
regard de sublime remerciement.
Les captifs ne furent pas reconduits au -waré-atoua-.
Ils devaient assister pendant cette journée aux funérailles du
chef et aux sanglantes cérémonies qui les accompagnent. Une troupe
d’indigènes les conduisit à quelques pas au pied d’un énorme
-koudi-.
Là, leurs gardiens demeurèrent auprès d’eux sans les perdre de
vue. Le reste de la tribu maorie, absorbé dans sa douleur
officielle, semblait les avoir oubliés.
Les trois jours réglementaires s’étaient écoulés depuis la mort de
Kara-Tété. L’âme du défunt avait donc définitivement abandonné sa
dépouille mortelle. La cérémonie commença.
Le corps fut apporté sur un petit tertre, au milieu du
retranchement. Il était revêtu d’un somptueux costume et enveloppé
d’une magnifique natte de phormium. Sa tête, ornée de plumes,
portait une couronne de feuilles vertes. Sa figure, ses bras et sa
poitrine, frottés d’huile, n’accusaient aucune corruption.
Les parents et les amis arrivèrent au pied du tertre, et, tout
d’un coup, comme si quelque chef d’orchestre eût battu la mesure
d’un chant funèbre, un immense concert de pleurs, de gémissements,
de sanglots, s’éleva dans les airs. On pleurait le défunt sur un
rythme plaintif et lourdement cadencé.
Ses proches se frappaient la tête; ses parentes se déchiraient le
visage avec leurs ongles et se montraient plus prodigues de sang
que de larmes.
Ces malheureuses femmes accomplissaient consciencieusement ce
sauvage devoir. Mais ce n’était pas assez de ces démonstrations
pour apaiser l’âme du défunt, dont le courroux aurait frappé sans
doute les survivants de sa tribu, et ses guerriers, ne pouvant le
rappeler à la vie, voulurent qu’il n’eût point à regretter dans
l’autre monde le bien-être de l’existence terrestre. Aussi, la
compagne de Kara Tété ne devait-elle pas abandonner son époux dans
la tombe. D’ailleurs, l’infortunée se serait refusée à lui
survivre.
C’était la coutume, d’accord avec le devoir, et les exemples de
pareils sacrifices ne manquent pas à l’histoire zélandaise.
Cette femme parut. Elle était jeune encore. Ses cheveux en
désordre flottaient sur ses épaules. Ses sanglots et ses cris
s’élevaient vers le ciel. De vagues paroles, des regrets, des
phrases interrompues où elle célébrait les vertus du mort,
entrecoupaient ses gémissements, et, dans un suprême paroxysme de
douleur, elle s’étendit au pied du tertre, frappant le sol de sa
tête.
En ce moment, Kai-Koumou s’approcha d’elle.
Soudain, la malheureuse victime se releva; mais un violent coup de
«méré» sorte de massue redoutable, tournoyant dans la main du
chef, la rejeta à terre. Elle tomba foudroyée.
D’épouvantables cris s’élevèrent aussitôt. Cent bras menacèrent
les captifs, épouvantés de cet horrible spectacle. Mais nul ne
bougea, car la cérémonie funèbre n’était pas achevée.
La femme de Kara-Tété avait rejoint son époux dans la tombe. Les
deux corps restaient étendus l’un près de l’autre. Mais, pour
l’éternelle vie, ce n’était pas assez, à ce défunt, de sa fidèle
compagne. Qui les aurait servis tous deux près de Nouï-Atoua, si
leurs esclaves ne les avaient pas suivis de ce monde dans l’autre?
Six malheureux furent amenés devant les cadavres de leurs maîtres.
C’étaient des serviteurs que les impitoyables lois de la guerre
avaient réduits en esclavage. Pendant la vie du chef, ils avaient
subi les plus dures privations, souffert mille mauvais
traitements, à peine nourris, employés sans cesse à des travaux de
bêtes de somme, et maintenant, selon la croyance maorie, ils
allaient reprendre pour l’éternité cette existence
d’asservissement.
Ces infortunés paraissaient être résignés à leur sort. Ils ne
s’étonnaient point d’un sacrifice depuis longtemps prévu. Leurs
mains, libres de tout lien, attestaient qu’ils recevraient la mort
sans se défendre.
D’ailleurs, cette mort fut rapide, et les longues souffrances leur
furent épargnées. On réservait les tortures aux auteurs du
meurtre, qui, groupés à vingt pas, détournaient les yeux de cet
affreux spectacle dont l’horreur allait encore s’accroître.
Six coups de -méré-, portés par la main de six guerriers
vigoureux, étendirent les victimes sur le sol, au milieu d’une
mare de sang. Ce fut le signal d’une épouvantable scène de
cannibalisme.
Le corps des esclaves n’est pas protégé par le tabou comme le
cadavre du maître. Il appartient à la tribu. C’est la menue
monnaie jetée aux pleureurs des funérailles. Aussi, le sacrifice
consommé, toute la masse des indigènes, chefs, guerriers,
vieillards, femmes, enfants, sans distinction d’âge ni de sexe,
prise d’une fureur bestiale, se rua sur les restes inanimés des
victimes. En moins de temps qu’une plume rapide ne pourrait le
retracer, les corps, encore fumants, furent déchirés, divisés,
dépecés, mis, non pas en morceaux, mais en miettes. Des deux cents
maoris présents au sacrifice, chacun eut sa part de cette chair
humaine. On luttait, on se battait, on se disputait le moindre
lambeau. Les gouttes d’un sang chaud éclaboussaient ces monstrueux
convives, et toute cette horde répugnante grouillait sous une
pluie rouge. C’était le délire et la furie de tigres acharnés sur
leur proie. On eût dit un cirque où les belluaires dévoraient les
bêtes fauves. Puis, vingt feux s’allumèrent sur divers points du
-pah-; l’odeur de la viande brûlée infecta l’atmosphère, et, sans
le tumulte épouvantable de ce festin, sans les cris qui
s’échappaient encore de ces gosiers gorgés de chair, les captifs
auraient entendu les os des victimes craquer sous la dent des
cannibales.
Glenarvan et ses compagnons, haletants, essayaient de dérober aux
yeux des deux pauvres femmes cette abominable scène. Ils
comprenaient alors quel supplice les attendait le lendemain, au
lever du soleil, et, sans doute, de quelles cruelles tortures une
pareille mort serait précédée. Ils étaient muets d’horreur.
Puis, les danses funèbres commencèrent. Des liqueurs fortes,
extraites du «piper excelsum», véritable esprit de piment,
activèrent l’ivresse des sauvages. Ils n’avaient plus rien
d’humain. Peut-être même, oubliant le tabou du chef, allaient-ils
se porter aux derniers excès sur les prisonniers qu’épouvantait
leur délire? Mais Kai-Koumou avait gardé sa raison au milieu de
l’ivresse générale. Il accorda une heure à cette orgie de sang
pour qu’elle pût atteindre toute son intensité, puis s’éteindre,
et le dernier acte des funérailles se joua avec le cérémonial
accoutumé.
Les cadavres de Kara-Tété et de sa femme furent relevés, les
membres ployés et ramassés contre le ventre, suivant la coutume
zélandaise. Il s’agissait alors de les inhumer, non pas d’une
façon définitive, mais jusqu’au moment où la terre, ayant dévoré
les chairs, ne renfermerait plus que des ossements.
L’emplacement de l’-oudoupa-, c’est-à-dire de la tombe, avait été
choisi en dehors du retranchement, à deux milles environ, au
sommet d’une petite montagne nommée Maunganamu, située sur la rive
droite du lac.
C’est là que les corps devaient être transportés.
Deux espèces de palanquins très primitifs, ou, pour être franc,
deux civières furent apportées au pied du tertre. Les cadavres,
repliés sur eux-mêmes, plutôt assis que couchés, et maintenus dans
leurs vêtements par un cercle de lianes, y furent placés.
Quatre guerriers les enlevèrent sur leurs épaules, et toute la
tribu, reprenant son hymne funèbre, les suivit processionnellement
jusqu’au lieu de l’inhumation.
Les captifs, toujours surveillés, virent le cortège quitter la
première enceinte du -pah-; puis, les chants et les cris
diminuèrent peu à peu.
Pendant une demi-heure environ, ce funèbre convoi resta hors de
leur vue dans les profondeurs de la vallée. Puis, ils le
réaperçurent qui serpentait sur les sentiers de la montagne.
L’éloignement rendait fantastique le mouvement ondulé de cette
longue et sinueuse colonne.
La tribu s’arrêta à une hauteur de huit cents pieds, c’est-à-dire
au sommet du Maunganamu, à l’endroit même préparé pour
l’ensevelissement de Kara-Tété.
Un simple maori n’aurait eu pour tombe qu’un trou et un tas de
pierres. Mais à un chef puissant et redouté, destiné sans doute à
une déification prochaine, sa tribu réservait un tombeau digne de
ses exploits.
L’-oudoupa- avait été entouré de palissades, et des pieux ornés de
figures rougies à l’ocre se dressaient près de la fosse où
devaient reposer les cadavres.
Les parents n’avaient point oublié que le «waidoua», l’esprit des
morts, se nourrit de substances matérielles, comme fait le corps
pendant cette périssable vie. C’est pourquoi des vivres avaient
été déposés dans l’enceinte, ainsi que les armes et les vêtements
du défunt.
Rien ne manquait au confort de la tombe. Les deux époux y furent
déposés l’un près de l’autre, puis recouverts de terre et
d’herbes, après une nouvelle série de lamentations.
Alors le cortège redescendit silencieusement la montagne, et nul
maintenant ne pouvait gravir le Maunganamu sous peine de mort, car
il était taboué, comme le Tongariro, où reposent les restes d’un
chef écrasé en 1846 par une convulsion du sol zélandais.
Chapitre XIII
-Les dernières heures-
Au moment où le soleil disparaissait au delà du lac Taupo,
derrière les cimes du Tuhahua et du Puketapu, les captifs furent
reconduits à leur prison. Ils ne devaient plus la quitter avant
l’heure où les sommets des Wahiti-Ranges s’allumeraient aux
premiers feux du jour.
Il leur restait une nuit pour se préparer à mourir.
Malgré l’accablement, malgré l’horreur dont ils étaient frappés,
ils prirent leur repas en commun.
«Nous n’aurons pas trop de toutes nos forces, avait dit Glenarvan,
pour regarder la mort en face. Il faut montrer à ces barbares
comment des européens savent mourir.»
Le repas achevé, lady Helena récita la prière du soir à haute
voix. Tous ses compagnons, la tête nue, s’y associèrent.
Où est l’homme qui ne pense pas à Dieu devant la mort?
Ce devoir accompli, les prisonniers s’embrassèrent.
Mary Grant et Helena, retirées dans un coin de la hutte,
s’étendirent sur une natte. Le sommeil, qui suspend tous les maux,
s’appesantit bientôt sur leurs paupières: elles s’endormirent dans
les bras l’une de l’autre, vaincues par la fatigue et les longues
insomnies. Glenarvan, prenant alors ses amis à part, leur dit:
«Mes chers compagnons, notre vie et celle de ces pauvres femmes
est à Dieu. S’il est dans les décrets du ciel que nous mourions
demain, nous saurons, j’en suis sûr, mourir en gens de cœur, en
chrétiens, prêts à paraître sans crainte devant le juge suprême.
Dieu, qui voit le fond des âmes, sait que nous poursuivions un
noble but. Si la mort nous attend au lieu du succès, c’est qu’il
le veut. Si dur que soit son arrêt, je ne murmurerai pas contre
lui. Mais la mort ici, ce n’est pas la mort seulement, c’est le
supplice, c’est l’infamie, peut-être, et voici deux femmes...»
Ici, la voix de Glenarvan, ferme jusqu’alors, s’altéra. Il se tut
pour dominer son émotion. Puis, après un moment de silence:
«John, dit-il au jeune capitaine, tu as promis à Mary ce que j’ai
promis à lady Helena. Qu’as-tu résolu?
--Cette promesse, répondit John Mangles, je crois avoir, devant
Dieu le droit de la remplir.
--Oui, John! Mais nous sommes sans armes?
--En voici une, répondit John, montrant un poignard. Je l’ai
arraché des mains de Kara-Tété, quand ce sauvage est tombé à vos
pieds. -Mylord-, celui de nous qui survivra à l’autre accomplira
le vœu de lady Helena et de Mary Grant.»
Après ces paroles, un profond silence régna dans la hutte. Enfin,
le major l’interrompit en disant:
«Mes amis, gardez pour les dernières minutes ce moyen extrême. Je
suis peu partisan de ce qui est irrémédiable.
--Je n’ai pas parlé pour nous, répondit Glenarvan. Quelle qu’elle
soit, nous saurons braver la mort! Ah! Si nous étions seuls, vingt
fois déjà je vous aurais crié: mes amis, tentons une sortie!
Attaquons ces misérables! Mais elles! Elles!...»
John, en ce moment, souleva la natte, et compta vingt-cinq
indigènes qui veillaient à la porte du -waré-atoua-. Un grand feu
avait été allumé et jetait de sinistres lueurs sur le relief
accidenté du -pah-.
De ces sauvages, les uns étaient étendus autour du brasier; les
autres, debout, immobiles, se détachaient vivement en noir sur le
clair rideau des flammes. Mais tous portaient de fréquents regards
sur la hutte confiée à leur surveillance.
On dit qu’entre un geôlier qui veille et un prisonnier qui veut
fuir, les chances sont pour le prisonnier. En effet, l’intérêt de
l’un est plus grand que l’intérêt de l’autre. Celui-ci peut
oublier qu’il garde, celui-là ne peut pas oublier qu’il est gardé.
Le captif pense plus souvent à fuir que son gardien à empêcher sa
fuite.
De là, évasions fréquentes et merveilleuses.
Mais, ici, c’était la haine, la vengeance, qui surveillaient les
captifs, et non plus un geôlier indifférent. Si les prisonniers
n’avaient point été attachés, c’est que des liens étaient
inutiles, puisque vingt-cinq hommes veillaient à la seule issue du
-waré-atoua-.
Cette case, adossée au roc qui terminait le retranchement, n’était
accessible que par une étroite langue de terre qui la reliait par
devant au plateau du -pah-. Ses deux autres côtés s’élevaient au-dessus
de flancs à pic et surplombaient un abîme profond de cent
pieds. Par là, la descente était impraticable. Nul moyen non plus
de fuir par le fond, que cuirassait l’énorme rocher. La seule
issue, c’était l’entrée même du -waré-atoua-, et les maoris
gardaient cette langue de terre qui la réunissait au -pah- comme
un pont-levis. Toute évasion était donc impossible, et Glenarvan,
après avoir pour la vingtième fois sondé les murs de sa prison,
fut obligé de le reconnaître.
Les heures de cette nuit d’angoisses s’écoulaient cependant.
D’épaisses ténèbres avaient envahi la montagne. Ni lune ni étoiles
ne troublaient la profonde obscurité. Quelques rafales de vent
couraient sur les flancs du -pah-. Les pieux de la case
gémissaient. Le foyer des indigènes se ranimait soudain à cette
ventilation passagère, et le reflet des flammes jetait des lueurs
rapides à l’intérieur du -waré-atoua-. Le groupe des prisonniers
s’éclairait un instant. Ces pauvres gens étaient absorbés dans
leurs pensées dernières. Un silence de mort régnait dans la hutte.
Il devait être quatre heures du matin environ, quand l’attention
du major fut éveillée par un léger bruit qui semblait se produire
derrière les poteaux du fond, dans la paroi de la hutte adossée au
massif. Mac Nabbs, d’abord indifférent à ce bruit, voyant qu’il
continuait, écouta; puis, intrigué de sa persistance, il colla,
pour le mieux apprécier, son oreille contre la terre. Il lui
sembla qu’on grattait, qu’on creusait à l’extérieur.
Quand il fut certain du fait, le major, se glissant près de
Glenarvan et de John Mangles, les arracha à leurs douloureuses
pensées et les conduisit au fond de la case.
«Écoutez», dit-il à voix basse, en leur faisant signe de se
baisser.
Les grattements étaient de plus en plus perceptibles; on pouvait
entendre les petites pierres grincer sous la pression d’un corps
aigu et s’ébouler extérieurement.
«Quelque bête dans son terrier», dit John Mangles.
Glenarvan se frappa le front:
«Qui sait, dit-il, si c’était un homme?...
--Homme ou animal, répondit le major, je saurai à quoi m’en
tenir!»
Wilson, Olbinett se joignirent à leurs compagnons, et tous se
mirent à creuser la paroi, John avec son poignard, les autres avec
des pierres arrachées du sol ou avec leurs ongles, tandis que
Mulrady, étendu à terre, surveillait par l’entre-bâillement de la
natte le groupe des indigènes.
Ces sauvages, immobiles autour du brasier, ne soupçonnaient rien
de ce qui se passait à vingt pas d’eux.
Le sol était fait d’une terre meuble et friable qui recouvrait le
tuf siliceux. Aussi, malgré le manque d’outils, le trou avança
rapidement. Bientôt il fut évident qu’un homme ou des hommes,
accrochés sur les flancs du -pah-, perçaient une galerie dans sa
paroi extérieure. Quel pouvait être leur but?
Connaissaient-ils l’existence des prisonniers, ou le hasard d’une
tentative personnelle expliquait-il le travail qui semblait
s’accomplir?
Les captifs redoublèrent leurs efforts. Leurs doigts déchirés
saignaient, mais ils creusaient toujours.
Après une demi-heure de travail, le trou, foré par eux, avait
atteint une demi-toise de profondeur. Ils pouvaient reconnaître
aux bruits plus accentués qu’une mince couche de terre seulement
empêchait alors une communication immédiate.
Quelques minutes s’écoulèrent encore, et soudain le major retira
sa main coupée par une lame aiguë.
Il retint un cri prêt à lui échapper.
John Mangles, opposant la lame de son poignard, évita le couteau
qui s’agitait hors du sol, mais il saisit la main qui le tenait.
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