--Précisément. Nous avons pris terre à quelques milles au-dessus
du havre Kawhia, où doit flotter encore le pavillon national des
maoris.
--Alors, nous ferons sagement de remonter vers le nord, dit
Glenarvan.
--Très sagement, en effet, répondit Paganel. Les néo-zélandais
sont enragés contre les européens, et particulièrement contre les
anglais. Donc, évitons de tomber entre leurs mains.
--Peut-être rencontrerons-nous quelque détachement de troupes
européennes? dit lady Helena. Ce serait une bonne fortune.
--Peut-être, madame, répondit le géographe, mais je ne l’espère
pas. Les détachements isolés ne battent pas volontiers la
campagne, quand le moindre buisson, la plus frêle broussaille
cache un tirailleur habile. Je ne compte donc point sur une
escorte des soldats du 40e régiment. Mais quelques missions sont
établies sur la côte ouest que nous allons suivre, et nous pouvons
facilement faire des étapes de l’une à l’autre jusqu’à Auckland.
Je songe même à rejoindre cette route que M De Hochstetter a
parcourue en suivant le cours du Waikato.
--Était-ce un voyageur, Monsieur Paganel? demanda Robert Grant.
--Oui, mon garçon, un membre de la commission scientifique
embarquée à bord de la frégate autrichienne -la Novara- pendant
son voyage de circumnavigation en 1858.
--Monsieur Paganel, reprit Robert, dont les yeux s’allumaient à
la pensée des grandes expéditions géographiques, la Nouvelle-Zélande
a-t-elle des voyageurs célèbres comme Burke et Stuart en
Australie?
--Quelques-uns, mon enfant, tels que le docteur Hooker, le
professeur Brizard, les naturalistes Dieffenbach et Julius Haast;
mais, quoique plusieurs d’entre eux aient payé de la vie leur
aventureuse passion, ils sont moins célèbres que les voyageurs
australiens ou africains.
--Et vous connaissez leur histoire? demanda le jeune Grant.
--Parbleu, mon garçon, et comme je vois que tu grilles d’en
savoir autant que moi, je vais te la dire.
--Merci, Monsieur Paganel, je vous écoute.
--Et nous aussi, nous vous écoutons, dit lady Helena. Ce n’est
pas la première fois que le mauvais temps nous aura forcés de nous
instruire. Parlez pour tout le monde, Monsieur Paganel.
--À vos ordres, madame, répondit le géographe, mais mon récit ne
sera pas long. Il ne s’agit point ici de ces hardis découvreurs
qui luttaient corps à corps avec le minotaure australien. La
Nouvelle-Zélande est un pays trop peu étendu pour se défendre
contre les investigations de l’homme. Aussi mes héros n’ont-ils
point été des voyageurs, à proprement parler, mais de simples
touristes, victimes des plus prosaïques accidents.
--Et vous les nommez?... Demanda Mary Grant.
--Le géomètre Witcombe, et Charlton Howitt, celui-là même qui a
retrouvé les restes de Burke, dans cette mémorable expédition que
je vous ai racontée pendant notre halte aux bords de la Wimerra.
Witcombe et Howitt commandaient chacun deux explorations dans
l’île de Tawaï-Pounamou.
» Tous deux partirent de Christ-church, dans les premiers mois de
1863, pour découvrir des passages différents à travers les
montagnes du nord de la province de Canterbury. Howitt,
franchissant la chaîne sur la limite septentrionale de la
province, vint établir son quartier général sur le lac Brunner,
Witcombe, au contraire, trouva dans la vallée du Rakaia un passage
qui aboutissait à l’est du mont Tyndall. Witcombe avait un
compagnon de route, Jacob Louper, qui a publié dans le -lyttleton-times-
le récit du voyage et de la catastrophe. Autant qu’il m’en
souvient, le 22 avril 1863 les deux explorateurs se trouvaient au
pied d’un glacier où le Rakaia prend sa source. Ils montèrent
jusqu’au sommet du mont et s’engagèrent à la recherche de nouveaux
passages. Le lendemain, Witcombe et Louper, épuisés de fatigue et
de froid, campaient par une neige épaisse à quatre mille pieds au-dessus
du niveau de la mer. Pendant sept jours, ils errèrent dans
les montagnes, au fond de vallées dont les parois à pic ne
livraient aucune issue, souvent sans feu, parfois sans nourriture,
leur sucre changé en sirop, leur biscuit réduit à une pâte humide,
leurs habits et leurs couvertures ruisselants de pluie, dévorés
par des insectes, faisant de grandes journées de trois milles et
de petites journées pendant lesquelles ils gagnaient deux cents
yards à peine. Enfin, le 29 avril, ils rencontrèrent une hutte de
maoris, et, dans un jardin, quelques poignées de pommes de terre.
Ce fut le dernier repas que les deux amis partagèrent ensemble. Le
soir, ils atteignirent le rivage de la mer, près de l’embouchure
du Taramakau. Il s’agissait de passer sur sa rive droite, afin de
se diriger au nord vers le fleuve Grey. Le Taramakau était profond
et large.
» Louper, après une heure de recherches, trouva deux petits canots
endommagés qu’il répara de son mieux et qu’il fixa l’un à l’autre.
Les deux voyageurs s’embarquèrent vers le soir. Mais à peine au
milieu du courant, les canots s’emplirent d’eau.
» Witcombe se jeta à la nage et retourna vers la rive gauche.
Jacob Louper, qui ne savait pas nager, resta accroché au canot. Ce
fut ce qui le sauva, mais non sans péripéties. Le malheureux fut
poussé vers les brisants.
» Une première lame le plongea au fond de la mer. Une seconde le
ramena à la surface. Il fut heurté contre les rocs. La plus sombre
des nuits était venue. La pluie tombait à torrents. Louper, le
corps sanglant et gonflé par l’eau de mer, resta ainsi ballotté
pendant plusieurs heures. Enfin, le canot heurta la terre ferme,
et le naufragé, privé de sentiment, fut rejeté sur le rivage. Le
lendemain, au lever du jour, il se traîna vers une source, et
reconnut que le courant l’avait porté à un mille de l’endroit où
il venait de tenter le passage du fleuve. Il se leva, il suivit la
côte et trouva bientôt l’infortuné Witcombe, le corps et la tête
enfouis dans la vase. Il était mort. Louper de ses mains creusa
une fosse au milieu des sables et enterra le cadavre de son
compagnon. Deux jours après, mourant de faim, il fut recueilli par
des maoris hospitaliers, --il y en a quelques-uns, --et, le 4
mai, il atteignit le lac Brunner, au campement de Charlton Howitt,
qui, six semaines plus tard, allait périr lui-même comme le
malheureux Witcombe.
--Oui! dit John Mangles, il semble que ces catastrophes
s’enchaînent, qu’un lien fatal unit les voyageurs entre eux, et
qu’ils périssent tous, quand le centre vient à se rompre.
--Vous avez raison, ami John, répondit Paganel, et souvent j’ai
fait cette remarque. Par quelle loi de solidarité Howitt a-t-il
été conduit à succomber à peu près dans les mêmes circonstances?
on ne peut le dire. Charlton Howitt avait été engagé par M Wyde,
chef des travaux du gouvernement, pour tracer une route praticable
aux chevaux depuis les plaines d’Hurunui jusqu’à l’embouchure du
Taramakau. Il partit le 1er janvier 1863, accompagné de cinq
hommes. Il s’acquitta de sa mission avec une incomparable
intelligence, et une route longue de quarante milles fut percée
jusqu’à un point infranchissable du Taramakau. Howitt revint alors
à Christchurch et, malgré l’hiver qui s’approchait, il demanda à
continuer ses travaux.
» M Wyde y consentit. Howitt repartit pour approvisionner son
campement afin d’y passer la mauvaise saison. C’est à cette époque
qu’il recueillit Jacob Louper. Le 27 juin, Howitt et deux de ses
hommes, Robert Little, Henri Mullis, quittèrent le campement. Ils
traversèrent le lac Brunner. Depuis, on ne les a jamais revus.
Leur canot, frêle et ras sur l’eau, fut retrouvé échoué sur la
côte. On les a cherchés pendant neuf semaines, mais en vain, et il
est évident que ces malheureux, qui ne savaient pas nager, se sont
noyés dans les eaux du lac.
--Mais pourquoi ne seraient-ils pas sains et saufs, chez quelque
tribu zélandaise? dit lady Helena. Il est au moins permis d’avoir
des doutes sur leur mort.
--Hélas! Non, madame, répondit Paganel, puisque, au mois d’août
1864, un an après la catastrophe, ils n’avaient pas reparu... Et
quand on est un an sans reparaître dans ce pays de la Nouvelle-Zélande,
murmura-t-il à voix basse, c’est qu’on est
irrévocablement perdu!»
Chapitre IX
-Trente milles au nord-
Le 7 février, à six heures du matin, le signal du départ fut donné
par Glenarvan. La pluie avait cessé pendant la nuit. Le ciel,
capitonné de petits nuages grisâtres, arrêtait les rayons du
soleil à trois milles au-dessus du sol. La température modérée
permettait d’affronter les fatigues d’un voyage diurne.
Paganel avait mesuré sur la carte une distance de quatre-vingts
milles entre la pointe de Cahua et Auckland; c’était un voyage de
huit jours, à dix milles par vingt-quatre heures. Mais, au lieu de
suivre les rivages sinueux de la mer, il lui parut bon de gagner à
trente milles le confluent du Waikato et du Waipa, au village de
Ngarnavahia.
Là, passe l’«overland mail -track-», route, pour ne pas dire
sentier, praticable aux voitures, qui traverse une grande partie
de l’île depuis Napier sur la baie Hawkes jusqu’à Auckland. Alors,
il serait facile d’atteindre Drury et de s’y reposer dans un
excellent hôtel que recommande particulièrement le naturaliste
Hochstetter.
Les voyageurs, munis chacun de leur part de vivres, commencèrent à
tourner les rivages de la baie Aotea. Par prudence, ils ne
s’écartaient point les uns des autres, et par instinct, leurs
carabines armées, ils surveillaient les plaines ondulées de l’est.
Paganel, son excellente carte à la main, trouvait un plaisir
d’artiste à relever l’exactitude de ses moindres détails.
Pendant une partie de la journée, la petite troupe foula un sable
composé de débris de coquilles bivalves, d’os de seiche, et
mélangé dans une grande proportion de peroxyde et de protoxyde de
fer. Un aimant approché du sol se fût instantanément revêtu de
cristaux brillants.
Sur le rivage caressé par la marée montante s’ébattaient quelques
animaux marins, peu soucieux de s’enfuir. Les phoques, avec leurs
têtes arrondies, leur front large et recourbé, leurs yeux
expressifs, présentaient une physionomie douce et même
affectueuse. On comprenait que la fable, poétisant à sa manière
ces curieux habitants des flots, en eût fait d’enchanteresses
sirènes, quoique leur voix ne fût qu’un grognement peu harmonieux.
Ces animaux, nombreux sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, sont
l’objet d’un commerce actif. On les pêche pour leur huile et leur
fourrure.
Entre eux se faisaient remarquer trois ou quatre éléphants marins,
d’un gris bleuâtre, et longs de vingt-cinq à trente pieds. Ces
énormes amphibies, paresseusement étendus sur d’épais lits de
laminaires géantes, dressaient leur trompe érectile et agitaient
d’une grimaçante façon les soies rudes de leurs moustaches longues
et tordues, de vrais tire-bouchons frisés comme la barbe d’un
dandy. Robert s’amusait à contempler ce monde intéressant, quand
il s’écria très surpris:
«Tiens! Ces phoques qui mangent des cailloux!»
Et, en effet, plusieurs de ces animaux avalaient les pierres du
rivage avec une avidité gloutonne.
«Parbleu! Le fait est certain! répliqua Paganel. On ne peut nier
que ces animaux ne paissent les galets du rivage.
--Une singulière nourriture, dit Robert, et d’une digestion
difficile!
--Ce n’est pas pour se nourrir, mon garçon, mais pour se lester,
que ces amphibies avalent des pierres. C’est un moyen d’augmenter
leur pesanteur spécifique et d’aller facilement au fond de l’eau.
Une fois revenus à terre, ils rendront ces pierres sans plus de
cérémonies. Tu vas voir ceux-ci plonger sous les flots.»
Bientôt, en effet, une demi-douzaine de phoques, suffisamment
lestés, se traînèrent pesamment le long du rivage et disparurent
sous le liquide élément.
Mais Glenarvan ne pouvait perdre un temps précieux à guetter leur
retour pour observer l’opération du délestage et, au grand regret
de Paganel, la marche interrompue fut reprise.
À dix heures, halte pour déjeuner au pied de grands rocs de
basalte disposés comme des dolmens celtiques sur le bord de la
mer. Un banc d’huîtres fournit une grande quantité de ces
mollusques. Ces huîtres étaient petites et d’un goût peu agréable.
Mais, suivant le conseil de Paganel, Olbinett les fit cuire sur
des charbons ardents, et, ainsi préparées, les douzaines
succédèrent aux douzaines pendant toute la durée du repas.
La halte finie, on continua de suivre les rivages de la baie. Sur
ses rocs dentelés, au sommet de ses falaises, s’étaient réfugiés
tout un monde d’oiseaux de mer, des frégates, des fous, des
goélands, de vastes albatros immobiles à la pointe des pics aigus.
À quatre heures du soir, dix milles avaient été franchis sans
peine ni fatigue. Les voyageuses demandèrent à continuer leur
marche jusqu’à la nuit. En ce moment, la direction de la route dut
être modifiée; il fallait, en tournant le pied de quelques
montagnes qui apparaissaient au nord, s’engager dans la vallée du
Waipa.
Le sol présentait au loin l’aspect d’immenses prairies qui s’en
allaient à perte de vue, et promettaient une facile promenade.
Mais les voyageurs, arrivés à la lisière de ces champs de verdure,
furent très désillusionnés. Le pâturage faisait place à un taillis
de buissons à petites fleurs blanches, entremêlés de ces hautes et
innombrables fougères que les terrains de la Nouvelle-Zélande
affectionnent particulièrement. Il fallut se frayer une route à
travers ces tiges ligneuses, et l’embarras fut grand. Cependant, à
huit heures du soir, les premières croupes des Hakarihoata-Ranges
furent tournées, et le camp organisé sans retard.
Après une traite de quatorze milles, il était permis de songer au
repos. Du reste, on n’avait ni chariot ni tente, et ce fut au
pied de magnifiques pins de Norfolk que chacun se disposa pour
dormir. Les couvertures ne manquaient pas et servirent à
improviser les lits.
Glenarvan prit de rigoureuses précautions pour la nuit. Ses
compagnons et lui, bien armés, durent veiller par deux jusqu’au
lever du jour. Aucun feu ne fut allumé. Ces barrières
incandescentes sont utiles contre les bêtes fauves, mais la
Nouvelle-Zélande n’a ni tigre, ni lion, ni ours, aucun animal
féroce; les néo-zélandais, il est vrai, les remplacent
suffisamment. Or, un feu n’eût servi qu’à attirer ces jaguars à
deux pattes.
Bref, la nuit fut bonne, à cela près de quelques mouches de sable,
des «ngamu» en langue indigène, dont la piqûre est très
désagréable, et d’une audacieuse famille de rats qui grignota à
belles dents les sacs aux provisions.
Le lendemain, 8 février, Paganel se réveilla plus confiant et
presque réconcilié avec le pays. Les maoris, qu’il redoutait
particulièrement, n’avaient point paru, et ces féroces cannibales
ne le menacèrent même pas dans ses rêves. Il en témoigna toute sa
satisfaction à Glenarvan.
«Je pense donc, lui-dit-il, que cette petite promenade s’achèvera
sans encombre. Ce soir, nous aurons atteint le confluent du Waipa
et du Waikato, et, ce point dépassé, une rencontre d’indigènes est
peu à craindre sur la route d’Auckland.
--Quelle distance avons-nous à parcourir, demanda Glenarvan, pour
atteindre le confluent du Waipa et du Waikato?
--Quinze milles, à peu près le chemin que nous avons fait hier.
--Mais nous serons fort retardés si ces interminables taillis
continuent à obstruer les sentiers.
--Non, répondit Paganel, nous suivrons les rives du Waipa, et là,
plus d’obstacles, mais un chemin facile, au contraire.
--Partons donc», répondit Glenarvan, qui vit les voyageuses
prêtes à se mettre en route.
Pendant les premières heures de cette journée, les taillis
retardèrent encore la marche. Ni chariot, ni chevaux n’eussent
passé où passèrent les voyageurs.
Leur véhicule australien fut donc médiocrement regretté. Jusqu’au
jour où des routes carrossables seront percées à travers ses
forêts de plantes, la Nouvelle-Zélande ne sera praticable qu’aux
seuls piétons. Les fougères, dont les espèces sont innombrables,
concourent avec la même obstination que les maoris à la défense du
sol national.
La petite troupe éprouva donc mille difficultés à franchir les
plaines où se dressent les collines d’Hakarihoata. Mais, avant
midi, elle atteignit les rives du Waipa et remonta sans peine vers
le nord par les berges de la rivière.
C’était une charmante vallée, coupée de petits creeks aux eaux
fraîches et pures, qui couraient joyeusement sous les arbrisseaux.
La Nouvelle-Zélande, suivant le botaniste Hooker, a présenté
jusqu’à ce jour deux mille espèces de végétaux, dont cinq cents
lui appartiennent spécialement. Les fleurs y sont rares, peu
nuancées, et il y a disette presque absolue de plantes annuelles,
mais abondance de filicinées, de graminées et d’ombellifères.
Quelques grands arbres s’élevaient çà et là hors des premiers
plans de la sombre verdure, des «métrosideros «à fleurs écarlates,
des pins de Norfolk, des thuyas aux rameaux comprimés
verticalement, et une sorte de cyprès, le «rimu», non moins triste
que ses congénères européens; tous ces troncs étaient envahis par
de nombreuses variétés de fougères.
Entre les branches des grands arbres, à la surface des
arbrisseaux, voltigeaient et bavardaient quelques kakatoès, le
«kakariki» vert, avec une bande rouge sous la gorge, le «taupo»,
orné d’une belle paire de favoris noirs, et un perroquet gros
comme un canard, roux de plumage, avec un éclatant dessous
d’ailes, que les naturalistes ont surnommé le «Nestor méridional.»
Le major et Robert purent, sans s’éloigner de leurs compagnons,
tirer quelques bécassines et perdrix qui se remisaient sous la
basse futaie des plaines.
Olbinett, afin de gagner du temps, s’occupa de les plumer en
route.
Paganel, pour son compte, moins sensible aux qualités nutritives
du gibier, aurait voulu s’emparer de quelque oiseau particulier à
la Nouvelle-Zélande. La curiosité du naturaliste faisait taire
en lui l’appétit du voyageur. Sa mémoire, si elle ne le trompait
pas, lui rappelait à l’esprit les étranges façons du «tui» des
indigènes, tantôt nommé «le moqueur» pour ses ricaneries
incessantes et tantôt «le curé» parce qu’il porte un rabat blanc
sur son plumage noir comme une soutane.
«Ce -tui-, disait Paganel au major, devient tellement gras pendant
l’hiver qu’il en est malade. Il ne peut plus voler. Alors, il se
déchire la poitrine à coups de bec, afin de se débarrasser de sa
graisse et se rendre plus léger. Cela ne vous paraît-il pas
singulier, Nabbs?
--Tellement singulier, répondit le major, que je n’en crois pas
le premier mot!»
Et Paganel, à son grand regret, ne put s’emparer d’un seul
échantillon de ces oiseaux et montrer à l’incrédule major les
sanglantes scarifications de leur poitrine.
Mais il fut plus heureux avec un animal bizarre, qui, sous la
poursuite de l’homme, du chat et du chien, a fui vers les contrées
inhabitées et tend à disparaître de la faune zélandaise. Robert,
furetant comme un véritable furet, découvrit dans un nid formé de
racines entrelacées une paire de poules sans ailes et sans queue,
avec quatre orteils aux pieds, un long bec de bécasse et une
chevelure de plumes blanches sur tout le corps. Animaux étranges,
qui semblaient marquer la transition des ovipares aux mammifères.
C’était le «kiwi» zélandais, «l’aptérix australis» des
naturalistes, qui se nourrit indifféremment de larves, d’insectes,
de vers ou de semences. Cet oiseau est spécial au pays. À peine a-t-on
pu l’introduire dans les jardins zoologiques d’Europe. Ses
formes à demi ébauchées, ses mouvements comiques, ont toujours
attiré l’attention des voyageurs, et pendant la grande exploration
en Océanie de l’-Astrolabe- et de la -Zélée-, Dumont-d’Urville fut
principalement chargé par l’académie des sciences de rapporter un
spécimen de ces singuliers oiseaux. Mais, malgré les récompenses
promises aux indigènes, il ne put se procurer un seul kiwi vivant.
Paganel, heureux d’une telle bonne fortune, lia ensemble ses deux
poules et les emporta bravement avec l’intention d’en faire
hommage au jardin des plantes de Paris. «-Donné par M Jacques
Paganel-», il lisait déjà cette séduisante inscription sur la plus
belle cage de l’établissement, le confiant géographe!
Cependant, la petite troupe descendait sans fatigue les rives du
Waipa. La contrée était déserte; nulle trace d’indigènes, nul
sentier qui indiquât la présence de l’homme dans ces plaines. Les
eaux de la rivière coulaient entre de hauts buissons ou glissaient
sur des grèves allongées. Le regard pouvait alors errer jusqu’aux
petites montagnes qui fermaient la vallée dans l’est. Avec leurs
formes étranges, leurs profils noyés dans une brume trompeuse,
elles ressemblaient à des animaux gigantesques, dignes des temps
antédiluviens. On eût dit tout un troupeau d’énormes cétacés,
saisis par une subite pétrification. Un caractère essentiellement
volcanique se dégageait de ces masses tourmentées. La Nouvelle-Zélande
n’est, en effet, que le produit récent d’un travail
plutonien. Son émersion au-dessus des eaux s’accroît sans cesse.
Certains points se sont exhaussés d’une toise depuis vingt ans.
Le feu court encore à travers ses entrailles, la secoue, la
convulsionne, et s’échappe en maint endroit par la bouche des
geysers et le cratère des volcans.
À quatre heures du soir, neuf milles avaient été gaillardement
enlevés. Suivant la carte que Paganel consultait incessamment, le
confluent du Waipa et du Waikato devait se rencontrer à moins de
cinq milles. Là, passait la route d’Auckland. Là, le campement
serait établi pour la nuit. Quant aux cinquante milles qui les
séparaient de la capitale, deux ou trois jours suffisaient à les
franchir, et huit heures, au plus, si Glenarvan rencontrait la
malle-poste, qui fait un service bi-mensuel entre Auckland et la
baie Hawkes.
«Ainsi, dit Glenarvan, nous serons encore forcés de camper pendant
la nuit prochaine?
--Oui, répondit Paganel, mais, je l’espère, pour la dernière
fois.
--Tant mieux, car ce sont là de dures épreuves pour lady Helena
et Mary Grant.
--Et elles les supportent sans se plaindre, ajouta John Mangles.
Mais, si je ne me trompe, Monsieur Paganel, vous aviez parlé d’un
village situé au confluent des deux rivières.
--Oui, répondit le géographe, le voici marqué sur la carte de
Johnston. C’est Ngarnavahia, à deux milles environ au-dessous du
confluent.
--Eh bien! Ne pourrait-on s’y loger pour la nuit? Lady Helena et
miss Grant n’hésiteraient pas à faire deux milles de plus pour
trouver un hôtel à peu près convenable.
--Un hôtel! s’écria Paganel, un hôtel dans un village maori! Mais
pas même une auberge, ni un cabaret! Ce village n’est qu’une
réunion de huttes indigènes, et loin d’y chercher asile, mon avis
est de l’éviter prudemment.
--Toujours vos craintes, Paganel! dit Glenarvan.
--Mon cher lord, mieux vaut défiance que confiance avec les
maoris. Je ne sais dans quels termes ils sont avec les anglais, si
l’insurrection est comprimée ou victorieuse, si nous ne tombons
pas en pleine guerre. Or, modestie à part, des gens de notre
qualité seraient de bonne prise, et je ne tiens pas à tâter malgré
moi de l’hospitalité zélandaise. Je trouve donc sage d’éviter ce
village de Ngarnavahia, de le tourner, de fuir toute rencontre des
indigènes. Une fois à Drury, ce sera différent, et là, nos
vaillantes compagnes se referont à leur aise des fatigues du
voyage.»
L’opinion du géographe prévalut. Lady Helena préféra passer une
dernière nuit en plein air et ne pas exposer ses compagnons. Ni
Mary Grant ni elle ne demandèrent à faire halte, et elles
continuèrent à suivre les berges de la rivière.
Deux heures après, les premières ombres du soir commençaient à
descendre des montagnes. Le soleil, avant de disparaître sous
l’horizon de l’occident, avait profité d’une subite trouée de
nuages pour darder quelques rayons tardifs. Les sommets éloignés
de l’est s’empourprèrent des derniers feux du jour.
Ce fut comme un rapide salut à l’adresse des voyageurs.
Glenarvan et les siens hâtèrent le pas. Ils connaissaient la
brièveté du crépuscule sous cette latitude déjà élevée, et combien
se fait vite cet envahissement de la nuit. Il s’agissait
d’atteindre le confluent des deux rivières avant l’obscurité
profonde. Mais un épais brouillard se leva de terre et rendit très
difficile la reconnaissance de la route.
Heureusement, l’ouïe remplaça la vue, que les ténèbres rendaient
inutile. Bientôt un murmure plus accentué des eaux indiqua la
réunion des deux fleuves dans un même lit. À huit heures, la
petite troupe arrivait à ce point où le Waipa se perd dans le
Waikato, non sans quelques mugissements des ondes heurtées.
«Le Waikato est là, s’écria Paganel, et la route d’Auckland
remonte le long de sa rive droite.
--Nous la verrons demain, répondit le major. Campons ici. Il me
semble que ces ombres plus marquées sont celles d’un petit fourré
d’arbres qui a poussé là tout exprès pour nous abriter. Soupons et
dormons.
--Soupons, dit Paganel, mais de biscuits et de viande sèche, sans
allumer un feu. Nous sommes arrivés ici incognito, tâchons de nous
en aller de même! Très heureusement, ce brouillard nous rend
invisibles.»
Le bouquet d’arbres fut atteint, et chacun se conforma aux
prescriptions du géographe. Le souper froid fut absorbé sans
bruit, et bientôt un profond sommeil s’empara des voyageurs
fatigués par une marche de quinze milles.
Chapitre X
-Le fleuve national-
Le lendemain, au lever du jour, un brouillard assez dense rampait
lourdement sur les eaux du fleuve. Une partie des vapeurs qui
saturaient l’air s’était condensée par le refroidissement et
couvrait d’un nuage épais la surface des eaux. Mais les rayons du
soleil ne tardèrent pas à percer ces masses vésiculaires, qui
fondirent sous le regard de l’astre radieux. Les rives embrumées
se dégagèrent, et le cours du Waikato apparut dans toute sa
matinale beauté.
Une langue de terre finement allongée, hérissée d’arbrisseaux,
venait mourir en pointe à la réunion des deux courants. Les eaux
du Waipa, plus fougueuses, refoulaient les eaux du Waikato pendant
un quart de mille avant de s’y confondre; mais le fleuve, puissant
et calme, avait bientôt raison de la rageuse rivière, et il
l’entraînait paisiblement dans son cours jusqu’au réservoir du
Pacifique.
Lorsque les vapeurs se levèrent, une embarcation se montra, qui
remontait le courant du Waikato.
C’était un canot long de soixante-dix pieds, large de cinq,
profond de trois, l’avant relevé comme une gondole vénitienne, et
taillé tout entier dans le tronc d’un sapin -kahikatea-. Un lit de
fougère sèche en garnissait le fond. Huit avirons à l’avant le
faisaient voler à la surface des eaux, pendant qu’un homme, assis
à l’arrière, le dirigeait au moyen d’une pagaie mobile.
Cet homme était un indigène de grande taille, âgé de quarante-cinq
ans environ, à la poitrine large, aux membres musculeux, armé de
pieds et de mains vigoureux. Son front bombé et sillonné de plis
épais, son regard violent, sa physionomie sinistre, en faisaient
un personnage redoutable.
C’était un chef maori, et de haut rang. On le voyait au tatouage
fin et serré qui zébrait son corps et son visage. Des ailes de son
nez aquilin partaient deux spirales noires qui, cerclant ses yeux
jaunes, se rejoignaient sur son front et se perdaient dans sa
magnifique chevelure. Sa bouche aux dents éclatantes et son menton
disparaissaient sous de régulières bigarrures, dont les élégantes
volutes se contournaient jusqu’à sa robuste poitrine.
Le tatouage, le «moko» des néo-zélandais, est une haute marque de
distinction. Celui-là seul est digne de ces paraphes honorifiques
qui a figuré vaillamment dans quelques combats. Les esclaves, les
gens du bas peuple, ne peuvent y prétendre. Les chefs célèbres se
reconnaissent au fini, à la précision et à la nature du dessin qui
reproduit souvent sur leurs corps des images d’animaux. Quelques-uns
subissent jusqu’à cinq fois l’opération fort douloureuse du
moko. Plus on est illustre, plus on est «illustré» dans ce pays de
la Nouvelle-Zélande.
Dumont-d’Urville a donné de curieux détails sur cette coutume. Il
a justement fait observer que le moko tenait lieu de ces armoiries
dont certaines familles sont si vaines en Europe. Mais il remarque
une différence entre ces deux signes de distinction:
C’est que les armoiries des européens n’attestent souvent que le
mérite individuel de celui qui, le premier, a su les obtenir, sans
rien prouver quant au mérite de ses enfants; tandis que les
armoiries individuelles des néo-zélandais témoignent d’une manière
authentique que, pour avoir le droit de les porter, ils ont dû
faire preuve d’un courage personnel extraordinaire.
D’ailleurs, le tatouage des maoris, indépendamment de la
considération dont il jouit, possède une incontestable utilité. Il
donne au système cutané un surcroît d’épaisseur, qui permet à la
peau de résister aux intempéries des saisons et aux incessantes
piqûres des moustiques.
Quant au chef qui dirigeait l’embarcation, nul doute possible sur
son illustration. L’os aigu d’albatros, qui sert aux tatoueurs
maoris, avait, en lignes serrées et profondes, sillonné cinq fois
son visage.
Il en était à sa cinquième édition, et cela se voyait à sa mine
hautaine.
Son corps, drapé dans une vaste natte de «phormium» garnie de
peaux de chiens, était ceint d’un pagne ensanglanté dans les
derniers combats.
Ses oreilles supportaient à leur lobe allongé des penchants en
jade vert, et, autour de son cou, frémissaient des colliers de
«pounamous», sortes de pierres sacrées auxquelles les zélandais
attachent quelque idée superstitieuse. À son côté reposait un
fusil de fabrique anglaise, et un «patou-patou», espèce de hache à
double tranchant, couleur d’émeraude et longue de dix-huit pouces.
Auprès de lui, neuf guerriers d’un moindre rang, mais armés, l’air
farouche, quelques-uns souffrant encore de blessures récentes,
demeuraient dans une immobilité parfaite, enveloppés de leur
manteau de phormium. Trois chiens de mine sauvage étaient étendus
à leurs pieds. Les huit rameurs de l’avant semblaient être des
serviteurs ou des esclaves du chef. Ils nageaient vigoureusement.
Aussi l’embarcation remontait le courant du Waikato, peu rapide du
reste, avec une vitesse notable.
Au centre de ce long canot, les pieds attachés, mais les mains
libres, dix prisonniers européens se tenaient serrés les uns
contre les autres.
C’étaient Glenarvan et lady Helena, Mary Grant, Robert, Paganel,
le major, John Mangles, le -stewart-, les deux matelots.
La veille au soir, toute la petite troupe, trompée par l’épais
brouillard, était venue camper au milieu d’un nombreux parti
d’indigènes. Vers le milieu de la nuit, les voyageurs surpris dans
leur sommeil furent faits prisonniers, puis transportés à bord de
l’embarcation. Ils n’avaient pas été maltraités jusqu’alors, mais
ils eussent en vain essayé de résister. Leurs armes, leurs
munitions étaient entre les mains des sauvages, et leurs propres
balles les auraient promptement jetés à terre.
Ils ne tardèrent pas à apprendre, en saisissant quelques mots
anglais dont se servaient les indigènes, que ceux-ci, refoulés par
les troupes britanniques, battus et décimés, regagnaient les
districts du haut Waikato. Le chef maori, après une opiniâtre
résistance, ses principaux guerriers massacrés par les soldats du
42e régiment, revenait faire un nouvel appel aux tribus du fleuve,
afin de rejoindre l’indomptable William Thompson, qui luttait
toujours contre les conquérants. Ce chef se nommait Kai-Koumou,
nom sinistre en langue indigène, qui signifie «celui qui mange les
membres de son ennemi.» Il était brave, audacieux, mais sa cruauté
égalait sa valeur. Il n’y avait aucune pitié à attendre de lui.
Son nom était bien connu des soldats anglais, et sa tête venait
d’être mise à prix par le gouverneur de la Nouvelle-Zélande.
Ce coup terrible avait frappé lord Glenarvan au moment où il
allait atteindre le port si désiré d’Auckland et se rapatrier en
Europe. Cependant, à considérer son visage froid et calme, on
n’aurait pu deviner l’excès de ses angoisses. C’est que Glenarvan,
dans les circonstances graves, se montrait à la hauteur de ses
infortunes. Il sentait qu’il devait être la force, l’exemple de sa
femme et de ses compagnons, lui, l’époux, le chef; prêt d’ailleurs
à mourir le premier pour le salut commun quand les circonstances
l’exigeraient. Profondément religieux, il ne voulait pas
désespérer de la justice de Dieu en face de la sainteté de son
entreprise, et, au milieu des périls accumulés sur sa route, il ne
regretta pas l’élan généreux qui l’avait entraîné jusque dans ces
sauvages pays.
Ses compagnons étaient dignes de lui; ils partageaient ses nobles
pensées, et, à voir leur physionomie tranquille et fière, on ne
les eût pas crus entraînés vers une suprême catastrophe.
D’ailleurs, par un commun accord et sur le conseil de Glenarvan,
ils avaient résolu d’affecter une indifférence superbe devant les
indigènes. C’était le seul moyen d’imposer à ces farouches
natures. Les sauvages, en général, et particulièrement les maoris,
ont un certain sentiment de dignité dont ils ne se départissent
jamais. Ils estiment qui se fait estimer par son sang-froid et son
courage.
Glenarvan savait qu’en agissant ainsi, il épargnait à ses
compagnons et à lui d’inutiles mauvais traitements.
Depuis le départ du campement, les indigènes, peu loquaces comme
tous les sauvages, avaient à peine parlé entre eux. Cependant, à
quelques mots échangés, Glenarvan reconnut que la langue anglaise
leur était familière. Il résolut donc d’interroger le chef
zélandais sur le sort qui leur était réservé.
S’adressant à Kai-Koumou, il lui dit d’une voix exempte de toute
crainte:
«Où nous conduis-tu, chef?»
Kai-Koumou le regarda froidement sans lui répondre.
«Que comptes-tu faire de nous?» reprit Glenarvan.
Les yeux de Kai-Koumou brillèrent d’un éclair rapide, et d’une
voix grave, il répondit alors:
«T’échanger, si les tiens veulent de toi; te tuer, s’ils
refusent.»
Glenarvan n’en demanda pas davantage, mais l’espoir lui revint au
cœur. Sans doute, quelques chefs de l’armée maorie étaient tombés
aux mains des anglais, et les indigènes voulaient tenter de les
reprendre par voie d’échange. Il y avait donc là une chance de
salut, et la situation n’était pas désespérée.
Cependant, le canot remontait rapidement le cours du fleuve.
Paganel, que la mobilité de son caractère emportait volontiers
d’un extrême à l’autre, avait repris tout espoir. Il se disait que
les maoris leur épargnaient la peine de se rendre aux postes
anglais, et que c’était autant de gagné. Donc, tout résigné à son
sort, il suivait sur sa carte le cours du Waikato à travers les
plaines et les vallées de la province. Lady Helena et Mary Grant,
comprimant leurs terreurs, s’entretenaient à voix basse avec
Glenarvan, et le plus habile physionomiste n’eût pas surpris sur
leurs visages les angoisses de leur cœur.
Le Waikato est le fleuve national de la Nouvelle-Zélande. Les
maoris en sont fiers et jaloux, comme les allemands du Rhin et les
slaves du Danube. Dans son cours de deux cents milles, il arrose
les plus belles contrées de l’île septentrionale, depuis la
province de Wellington jusqu’à la province d’Auckland. Il a donné
son nom à toutes ces tribus riveraines qui, indomptables et
indomptées, se sont levées en masse contre les envahisseurs.
Les eaux de ce fleuve sont encore à peu près vierges de tout
sillage étranger. Elles ne s’ouvrent que devant la proue des
pirogues insulaires. C’est à peine si quelque audacieux touriste a
pu s’aventurer entre ces rives sacrées. L’accès du haut Waikato
paraît être interdit aux profanes européens.
Paganel connaissait la vénération des indigènes pour cette grande
artère zélandaise. Il savait que les naturalistes anglais et
allemands ne l’avaient guère remonté au delà de sa jonction avec
le Waipa.
Jusqu’où le bon plaisir de Kai-Koumou allait-il entraîner ses
captifs? Il n’aurait pu le deviner, si le mot «taupo», fréquemment
répété entre le chef et ses guerriers, n’eût éveillé son
attention.
Il consulta sa carte et vit que ce nom de -taupo- s’appliquait à
un lac célèbre dans les annales géographiques, et creusé sur la
portion la plus montagneuse de l’île, à l’extrémité méridionale de
la province d’Auckland. Le Waikato sort de ce lac, après l’avoir
traversé dans toute sa largeur. Or, du confluent au lac, le fleuve
se développe sur un parcours de cent vingt milles environ.
Paganel, s’adressant en français à John Mangles pour ne pas être
compris des sauvages, le pria d’estimer la vitesse du canot. John
la porta à trois milles à peu près par heure.
«Alors, répondit le géographe, si nous faisons halte pendant la
nuit, notre voyage jusqu’au lac durera près de quatre jours.
--Mais les postes anglais, où sont-ils situés? demanda Glenarvan.
--Il est difficile de le savoir! répondit Paganel. Cependant la
guerre a dû se porter dans la province de Taranaki, et, selon
toute probabilité, les troupes sont massées du côté du lac, au
revers des montagnes, là où s’est concentré le foyer de
l’insurrection.
--Dieu le veuille!» dit lady Helena.
Glenarvan jeta un triste regard sur sa jeune femme, sur Mary
Grant, exposées à la merci de ces farouches indigènes et emportées
dans un pays sauvage, loin de toute intervention humaine. Mais il
se vit observé par Kai-Koumou, et, par prudence, ne voulant pas
lui laisser deviner que l’une des captives fût sa femme, il
refoula ses pensées dans son cœur et observa les rives du fleuve
avec une parfaite indifférence.
L’embarcation, à un demi-mille au-dessus du confluent, avait passé
sans s’arrêter devant l’ancienne résidence du roi Potatau. Nul
autre canot ne sillonnait les eaux du fleuve. Quelques huttes,
longuement espacées sur les rives, témoignaient par leur
délabrement des horreurs d’une guerre récente.
Les campagnes riveraines semblaient abandonnées, les bords du
fleuve étaient déserts. Quelques représentants de la famille des
oiseaux aquatiques animaient seuls cette triste solitude. Tantôt,
le «taparunga», un échassier aux ailes noires, au ventre blanc, au
bec rouge, s’enfuyait sur ses longues pattes. Tantôt, des hérons
de trois espèces, le «matuku» cendré, une sorte de butor à mine
stupide, et le magnifique «kotuku», blanc de plumage, jaune de
bec, noir de pieds, regardaient paisiblement passer l’embarcation
indigène. Où les berges déclives accusaient une certaine
profondeur de l’eau, le martin-pêcheur, le «kotaré» des maoris,
guettait ces petites anguilles qui frétillent par millions dans
les rivières zélandaises. Où les buissons s’arrondissaient au-dessus
du fleuve, des huppes très fières, des rallecs et des
poules sultanes faisaient leur matinale toilette sous les premiers
rayons du soleil. Tout ce monde ailé jouissait en paix des loisirs
que lui laissait l’absence des hommes chassés ou décimés par la
guerre.
Pendant cette première partie de son cours, le Waikato coulait
largement au milieu de vastes plaines. Mais en amont, les
collines, puis les montagnes, allaient bientôt rétrécir la vallée
où s’était creusé son lit. À dix milles au-dessus du confluent, la
carte de Paganel indiquait sur la rive gauche le rivage de
Kirikiriroa, qui s’y trouva en effet. Kai-Koumou ne s’arrêta
point. Il fit donner aux prisonniers leurs propres aliments
enlevés dans le pillage du campement. Quant à ses guerriers, ses
esclaves et lui, ils se contentèrent de la nourriture indigène, de
fougères comestibles, le «pteris esculenta» des botanistes,
racines cuites au four, et de «kapanas», pommes de terre
abondamment cultivées dans les deux îles. Nulle matière animale ne
figurait à leur repas, et la viande sèche des captifs ne parut
leur inspirer aucun désir.
À trois heures, quelques montagnes se dressèrent sur la rive
droite, les Pokaroa-Ranges, qui ressemblaient à une courtine
démantelée. Sur certaines arêtes à pic étaient perchés des «pahs»
en ruines, anciens retranchements élevés par les ingénieurs maoris
dans d’inexpugnables positions. On eût dit de grands nids
d’aigles.
Le soleil allait disparaître derrière l’horizon, quand le canot
heurta une berge encombrée de ces pierres ponces que le Waikato,
sorti de montagnes volcaniques, entraîne dans son cours. Quelques
arbres poussaient là, qui parurent propres à abriter un campement.
Kai-Koumou fit débarquer ses prisonniers, et les hommes eurent les
mains liées, les femmes restèrent libres; tous furent placés au
centre du campement, auquel des brasiers allumés firent une
infranchissable barrière de feux.
Avant que Kai-Koumou eût appris à ses captifs son intention de les
échanger, Glenarvan et John Mangles avaient discuté les moyens de
recouvrer leur liberté. Ce qu’ils ne pouvaient essayer dans
l’embarcation, ils espéraient le tenter à terre, à l’heure du
campement, avec les hasards favorables de la nuit.
Mais, depuis l’entretien de Glenarvan et du chef zélandais, il
parut sage de s’abstenir. Il fallait patienter. C’était le parti
le plus prudent.
L’échange offrait des chances de salut que ne présentaient pas une
attaque à main armée ou une fuite à travers ces contrées
inconnues.
Certainement, bien des événements pouvaient surgir qui
retarderaient ou empêcheraient même une telle négociation; mais le
mieux était encore d’en attendre l’issue. En effet, que pouvaient
faire une dizaine d’hommes sans armes contre une trentaine de
sauvages bien armés? Glenarvan, d’ailleurs, supposait que la tribu
de Kai-Koumou avait perdu quelque chef de haute valeur qu’elle
tenait particulièrement à reprendre, et il ne se trompait pas.
Le lendemain, l’embarcation remonta le cours du fleuve avec une
nouvelle rapidité. À dix heures, elle s’arrêta un instant au
confluent du Pohaiwhenna, petite rivière qui venait sinueusement
des plaines de la rive droite.
Là un canot, monté par dix indigènes, rejoignit l’embarcation de
Kai-Koumou. Les guerriers échangèrent à peine le salut d’arrivée,
le «aïré maira», qui veut dire «viens ici en bonne santé», et les
deux canots marchèrent de conserve. Les nouveaux venus avaient
récemment combattu contre les troupes anglaises. On le voyait à
leurs vêtements en lambeaux, à leurs armes ensanglantées, aux
blessures qui saignaient encore sous leurs haillons.
Ils étaient sombres, taciturnes. Avec l’indifférence naturelle à
tous les peuples sauvages, ils n’accordèrent aucune attention aux
européens.
À midi, les sommets du Maungatotari se dessinèrent dans l’ouest.
La vallée du Waikato commençait à se resserrer. Là, le fleuve,
profondément encaissé, se déchaînait avec la violence d’un rapide.
Mais la vigueur des indigènes, doublée et régularisée par un chant
qui rythmait le battement des rames, enleva l’embarcation sur les
eaux écumantes. Le rapide fut dépassé, et le Waikato reprit son
cours lent, brisé de mille en mille par l’angle de ses rives.
Vers le soir, Kai-Koumou accosta au pied des montagnes dont les
premiers contreforts tombaient à pic sur d’étroites berges. Là,
une vingtaine d’indigènes, débarqués de leurs canots, prenaient
des dispositions pour la nuit. Des feux flambaient sous les
arbres. Un chef, l’égal de Kai-Koumou, s’avança à pas comptés, et,
frottant son nez contre celui de Kai-Koumou, il lui donna le salut
cordial du «chongui». Les prisonniers furent déposés au centre du
campement et gardés avec une extrême vigilance.
Le lendemain matin, cette longue remontée du Waikato fut reprise.
D’autres embarcations arrivèrent par les petits affluents du
fleuve. Une soixantaine de guerriers, évidemment les fuyards de la
dernière insurrection, étaient réunis alors, et, plus ou moins
maltraités par les balles anglaises, ils regagnaient les districts
des montagnes. Quelquefois, un chant s’élevait des canots qui
marchaient en ligne. Un indigène entonnait l’ode patriotique du
mystérieux «Pihé», -papa ra ti wati tidi i dounga nei-... Hymne
national qui entraîne les maoris à la guerre de l’indépendance. La
voix du chanteur, pleine et sonore, réveillait les échos des
montagnes, et, après chaque couplet, les indigènes, frappant leur
poitrine, qui résonnait comme un tambour, reprenaient en chœur la
strophe belliqueuse. Puis, sur un nouvel effort de rames, les
canots faisaient tête au courant et volaient à la surface des
eaux.
Un phénomène curieux vint, pendant cette journée, marquer la
navigation du fleuve. Vers quatre heures, l’embarcation, sans
hésiter, sans retarder sa course, guidée par la main ferme du
chef, se lança à travers une vallée étroite. Des remous se
brisaient avec rage contre des îlots nombreux et propices aux
accidents.
Moins que jamais, dans cet étrange passage du Waikato, il n’était
permis de chavirer, car ses bords n’offraient aucun refuge.
Quiconque eût mis le pied sur la vase bouillante des rives se fût
inévitablement perdu.
En effet, le fleuve coulait entre ces sources chaudes signalées de
tout temps à la curiosité des touristes. L’oxyde de fer colorait
en rouge vif le limon des berges, où le pied n’eût pas rencontré
une toise de tuf solide. L’atmosphère était saturée d’une odeur
sulfureuse très pénétrante. Les indigènes n’en souffraient pas,
mais les captifs furent sérieusement incommodés par les miasmes
exhalés des fissures du sol et les bulles qui crevaient sous la
tension des gaz intérieurs. Mais si l’odorat se faisait
difficilement à ces émanations, l’œil ne pouvait qu’admirer cet
imposant spectacle.
Les embarcations s’aventurèrent dans l’épaisseur d’un nuage de
vapeurs blanches. Ses éblouissantes volutes s’étageaient en dôme
au-dessus du fleuve. Sur ses rives, une centaine de geysers, les
uns lançant des masses de vapeurs, les autres s’épanchant en
colonnes liquides, variaient leurs effets comme les jets et les
cascades d’un bassin, organisés par la main de l’homme. On eût dit
que quelque machiniste dirigeait à son gré les intermittences de
ces sources. Les eaux et les vapeurs, confondues dans l’air,
s’irisaient aux rayons du soleil.
En cet endroit, le Waikato coulait sur un lit mobile qui bout
incessamment sous l’action des feux souterrains. Non loin, du côté
du lac Rotorua, dans l’est, mugissaient les sources thermales et
les cascades fumantes du Rotomahana et du Tetarata entrevues par
quelques hardis voyageurs. Cette région est percée de geysers, de
cratères et de solfatares.
Là s’échappe le trop-plein des gaz qui n’ont pu trouver issue par
les insuffisantes soupapes du Tongariro et du Wakari, les seuls
volcans en activité de la Nouvelle-Zélande.
Pendant deux milles, les canots indigènes naviguèrent sous cette
voûte de vapeurs, englobés dans les chaudes volutes qui roulaient
à la surface des eaux; puis, la fumée sulfureuse se dissipa, et un
air pur, sollicité par la rapidité du courant, vint rafraîchir les
poitrines haletantes. La région des sources était passée.
Avant la fin du jour, deux rapides furent encore remontés sous
l’aviron vigoureux des sauvages, celui d’Hipapatua et celui de
Tamatea. Le soir, Kai-Koumou campa à cent milles du confluent du
Waipa et du Waikato. Le fleuve, s’arrondissant vers l’est,
retombait alors au sud sur le lac Taupo, comme un immense jet
d’eau dans un bassin.
Le lendemain, Jacques Paganel, consultant la carte, reconnut sur
la rive droite le mont Taubara, qui s’élève à trois mille pieds
dans les airs.
À midi, tout le cortège des embarcations débouchait par un
évasement du fleuve dans le lac Taupo, et les indigènes saluaient
de leurs gestes un lambeau d’étoffe que le vent déployait au
sommet d’une hutte. C’était le drapeau national.
Chapitre XI
-Le lac Taupo-
Un gouffre insondable, long de vingt-cinq milles, large de vingt,
s’est un jour formé, bien avant les temps historiques, par un
écroulement de cavernes au milieu des laves trachytiques du centre
de l’île.
Les eaux, précipitées des sommets environnants, ont envahi cette
énorme cavité. Le gouffre s’est fait lac, mais abîme toujours, et
les sondes sont encore impuissantes à mesurer sa profondeur.
Tel est cet étrange lac Taupo, élevé à douze cent cinquante pieds
au-dessus du niveau de la mer, et dominé par un cirque de
montagnes hautes de quatre cents toises. À l’ouest, des rochers à
pic d’une grande taille; au nord quelques cimes éloignées et
couronnées de petits bois; à l’est, une large plage sillonnée par
une route décorée de pierres ponces qui resplendissent sous le
treillis des buissons; au sud, des cônes volcaniques derrière un
premier plan de forêts encadrent majestueusement cette vaste
étendue d’eau dont les tempêtes retentissantes valent les cyclones
de l’océan.
Toute cette région bout comme une chaudière immense, suspendue sur
les flammes souterraines. Les terrains frémissent sous les
caresses du feu central.
De chaudes buées filtrent en maint endroit. La croûte de terre se
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