Il était neuf heures du matin. Quatre heures devaient encore
s’écouler jusqu’à la pleine mer. Elles ne furent pas perdues. John
les employa à établir son mât de fortune sur l’avant du brick,
afin de remplacer le mât de misaine. Il pourrait ainsi s’éloigner
de ces dangereux parages, dès que le navire serait à flot. Les
travailleurs firent de nouveaux efforts, et, avant midi, la vergue
de misaine était solidement assujettie en guise de mât.
Lady Helena et Mary Grant se rendirent très utiles, et
enverguèrent une voile de rechange sur la vergue du petit
perroquet. C’était une joie pour elles de s’employer au salut
commun. Ce gréement achevé, si le -Macquarie- laissait à désirer
au point de vue de l’élégance, du moins pouvait-il naviguer à la
condition de ne pas s’écarter de la côte.
Cependant, le flot montait. La surface de la mer se soulevait en
petites vagues houleuses. Les têtes de brisants disparaissaient
peu à peu, comme des animaux marins qui rentrent sous leur liquide
élément. L’heure approchait de tenter la grande opération. Une
fiévreuse impatience tenait les esprits en surexcitation. Personne
ne parlait. On regardait John. On attendait un ordre de lui.
John Mangles, penché sur la lisse du gaillard d’arrière, observait
la marée. Il jetait un coup d’œil inquiet au câble et au grelin
élongés et fortement embraqués. À une heure, la mer atteignit son
plus haut point. Elle était étale, c’est-à-dire à ce court instant
où l’eau ne monte plus et ne descend pas encore. Il fallait opérer
sans retard.
La grand’voile et le grand hunier furent largués et coiffèrent le
mât sous l’effort du vent.
«Au guindeau!» cria John.
C’était un guindeau muni de bringuebales, comme les pompes à
incendie. Glenarvan, Mulrady, Robert d’un côté, Paganel, le major,
Olbinett de l’autre, pesèrent sur les bringuebales, qui
communiquaient le mouvement à l’appareil. En même temps, John et
Wilson, engageant les barres d’abattage, ajoutèrent leurs efforts à
ceux de leurs compagnons.
«Hardi! Hardi! Cria le jeune capitaine, et de l’ensemble!»
Le câble et le grelin se tendirent sous la puissante action du
guindeau. Les ancres tinrent bon et ne chassèrent point. Il
fallait réussir promptement.
La pleine mer ne dure que quelques minutes. Le niveau d’eau ne
pouvait aider à baisser. On redoubla d’efforts. Le vent donnait
avec violence et masquait les voiles contre le mât. Quelques
tressaillements se firent sentir dans la coque. Le brick parut
près de se soulever. Peut-être suffirait-il d’un bras de plus pour
l’arracher au banc de sable.
«Helena! Mary!» cria Glenarvan.
Les deux jeunes femmes vinrent joindre leurs efforts à ceux de
leurs compagnons. Un dernier cliquetis du linguet se fit entendre.
Mais ce fut tout. Le brick ne bougea pas. L’opération était
manquée. Le jusant commençait déjà, et il fut évident que, même
avec l’aide du vent et de la mer, cet équipage réduit ne pourrait
renflouer son navire.
Chapitre VI
-Où le cannibalisme est traité théoriquement-
Le premier moyen de salut tenté par John Mangles avait échoué. Il
fallait recourir au second sans tarder. Il est évident qu’on ne
pouvait relever le -Macquarie-, et non moins évident que le seul
parti à prendre, c’était d’abandonner le bâtiment.
Attendre à bord des secours problématiques, ç’eût été imprudence
et folie. Avant l’arrivée providentielle d’un navire sur le
théâtre du naufrage, le -Macquarie- serait mis en pièces! La
prochaine tempête, ou seulement une mer un peu forte, soulevée par
les vents du large, le roulerait sur les sables, le briserait, le
dépècerait, en disperserait les débris. Avant cette inévitable
destruction, John voulait gagner la terre.
Il proposa donc de construire un radeau, ou, en langue maritime,
un «ras» assez solide pour porter les passagers et une quantité
suffisante de vivres à la côte zélandaise.
Il n’y avait pas à discuter, mais à agir. Les travaux furent
commencés, et ils étaient fort avancés, quand la nuit vint les
interrompre.
Vers huit heures du soir, après le souper, tandis que lady Helena
et Mary Grant reposaient sur les couchettes du roufle, Paganel et
ses amis s’entretenaient de questions graves en parcourant le pont
du navire. Robert n’avait pas voulu les quitter.
Ce brave enfant écoutait de toutes ses oreilles, prêt à rendre un
service, prêt à se dévouer à une périlleuse entreprise.
Paganel avait demandé à John Mangles si le radeau ne pourrait
suivre la côte jusqu’à Auckland, au lieu de débarquer ses
passagers à terre. John répondit que cette navigation était
impossible avec un appareil aussi défectueux.
«Et ce que nous ne pouvons tenter sur un radeau, dit Paganel,
aurait-il pu se faire avec le canot du brick?
--Oui, à la rigueur, répondit John Mangles, mais à la condition
de naviguer le jour et de mouiller la nuit.
--Ainsi, ces misérables qui nous ont abandonnés...
--Oh! Ceux-là, répondit John Mangles, ils étaient ivres, et, par
cette profonde obscurité, je crains bien qu’ils n’aient payé de
leur vie ce lâche abandon.
--Tant pis pour eux, reprit Paganel, et tant pis pour nous, car
ce canot eût été bien utile.
--Que voulez-vous, Paganel? dit Glenarvan. Le radeau nous portera
à terre.
--C’est précisément ce que j’aurais voulu éviter, répondit le
géographe.
--Quoi! Un voyage de vingt milles au plus après ce que nous avons
fait dans les Pampas et à travers l’Australie, peut-il effrayer
des hommes rompus aux fatigues?
--Mes amis, répondit Paganel, je ne mets en doute ni votre
courage ni la vaillance de nos compagnes. Vingt milles! Ce n’est
rien en tout autre pays que la Nouvelle-Zélande. Vous ne me
soupçonnerez pas de pusillanimité. Le premier, je vous ai
entraînés à travers l’Amérique, à travers l’Australie. Mais ici,
je le répète, tout vaut mieux que de s’aventurer dans ce pays
perfide.
--Tout vaut mieux que de s’exposer à une perte certaine sur un
navire échoué, fit John Mangles.
--Qu’avons-nous donc tant à redouter de la Nouvelle-Zélande?
demanda Glenarvan.
--Les sauvages, répondit Paganel.
--Les sauvages! répliqua Glenarvan. Ne peut-on les éviter, en
suivant la côte? D’ailleurs, une attaque de quelques misérables ne
peut préoccuper dix européens bien armés et décidés à se défendre.
--Il ne s’agit pas de misérables, répondit Paganel en secouant la
tête. Les néo-zélandais forment des tribus terribles, qui luttent
contre la domination anglaise, contre les envahisseurs, qui les
vainquent souvent, qui les mangent toujours!
--Des cannibales! s’écria Robert, des cannibales!»
Puis on l’entendit qui murmurait ces deux noms:
«Ma sœur! Madame Helena!
--Ne crains rien, mon enfant, lui répondit Glenarvan, pour
rassurer le jeune enfant. Notre ami Paganel exagère!
--Je n’exagère rien, reprit Paganel. Robert a montré qu’il était
un homme, et je le traite en homme, en ne lui cachant pas la
vérité. Les néo-zélandais sont les plus cruels, pour ne pas dire
les plus gourmands des anthropophages. Ils dévorent tout ce qui
leur tombe sous la dent. La guerre n’est pour eux qu’une chasse à
ce gibier savoureux qui s’appelle l’homme, et il faut l’avouer,
c’est la seule guerre logique. Les européens tuent leurs ennemis
et les enterrent. Les sauvages tuent leurs ennemis et les mangent,
et, comme l’a fort bien dit mon compatriote Toussenel, le mal
n’est pas tant de faire rôtir son ennemi quand il est mort, que de
le tuer quand il ne veut pas mourir.
--Paganel, répondit le major, il y a matière à discussion, mais
ce n’est pas le moment. Qu’il soit logique ou non d’être mangé,
nous ne voulons pas qu’on nous mange. Mais comment le
christianisme n’a-t-il pas encore détruit ces habitudes
d’anthropophagie?
--Croyez-vous donc que tous les néo-zélandais soient chrétiens?
Répliqua Paganel. C’est le petit nombre, et les missionnaires sont
encore et trop souvent victimes de ces brutes. L’année dernière,
le révérend Walkner a été martyrisé avec une horrible cruauté. Les
maoris l’ont pendu. Leurs femmes lui ont arraché les yeux. On a bu
son sang, on a mangé sa cervelle. Et ce meurtre a eu lieu en 1864,
à Opotiki, à quelques lieues d’Auckland, pour ainsi dire sous les
yeux des autorités anglaises. Mes amis, il faut des siècles pour
changer la nature d’une race d’hommes. Ce que les maoris ont été,
ils le seront longtemps encore. Toute leur histoire est faite de
sang. Que d’équipages ils ont massacrés et dévorés, depuis les
matelots de Tasman jusqu’aux marins du -Hawes-! et ce n’est pas la
chair blanche qui les a mis en appétit. Bien avant l’arrivée des
européens, les zélandais demandaient au meurtre l’assouvissement
de leur gloutonnerie.
Maints voyageurs vécurent parmi eux, qui ont assisté à des repas
de cannibales, où les convives n’étaient poussés que par le désir
de manger d’un mets délicat, comme la chair d’une femme ou d’un
enfant!
--Bah! fit le major, ces récits ne sont-ils pas dus pour la
plupart à l’imagination des voyageurs?
On aime volontiers à revenir des pays dangereux et de l’estomac
des anthropophages!
--Je fais la part de l’exagération, répondit Paganel. Mais des
hommes dignes de foi ont parlé, les missionnaires Kendall,
Marsden, les capitaines Dillon, d’Urville, Laplace, d’autres
encore, et je crois à leurs récits, je dois y croire. Les
zélandais sont cruels par nature. À la mort de leurs chefs, ils
immolent des victimes humaines. Ils prétendent par ces sacrifices
apaiser la colère du défunt, qui pourrait frapper les vivants, et
en même temps lui offrir des serviteurs pour l’autre vie! Mais
comme ils mangent ces domestiques posthumes, après les avoir
massacrés, on est fondé à croire que l’estomac les y pousse plus
que la superstition.
--Cependant, dit John Mangles, j’imagine que la superstition joue
un rôle dans les scènes du cannibalisme. C’est pourquoi, si la
religion change, les mœurs changeront aussi.
--Bon, ami John, répondit Paganel. Vous soulevez là cette grave
question de l’origine de l’anthropophagie. Est-ce la religion,
est-ce la faim qui a poussé les hommes à s’entre-dévorer? Cette
discussion serait au moins oiseuse en ce moment. Pourquoi le
cannibalisme existe? La question n’est pas encore résolue; mais il
existe, fait grave, dont nous n’avons que trop de raisons de nous
préoccuper.»
Paganel disait vrai. L’anthropophagie est passée à l’état
chronique dans la Nouvelle-Zélande, comme aux îles Fidji ou au
détroit de Torrès. La superstition intervient évidemment dans ces
odieuses coutumes, mais il y a des cannibales, parce qu’il y a des
moments où le gibier est rare et la faim grande. Les sauvages ont
commencé par manger de la chair humaine pour satisfaire les
exigences d’un appétit rarement rassasié; puis, les prêtres ont
ensuite réglementé et sanctifié ces monstrueuses habitudes. Le
repas est devenu cérémonie, voilà tout.
D’ailleurs, aux yeux des maoris, rien de plus naturel que de se
manger les uns les autres. Les missionnaires les ont souvent
interrogés à propos du cannibalisme. Ils leur ont demandé pourquoi
ils dévoraient leurs frères. À quoi les chefs répondaient que les
poissons mangent les poissons, que les chiens mangent les hommes,
que les hommes mangent les chiens, et que les chiens se mangent
entre eux. Dans leur théogonie même, la légende rapporte qu’un
dieu mangea un autre dieu. Avec de tels précédents, comment
résister au plaisir de manger son semblable?
De plus, les zélandais prétendent qu’en dévorant un ennemi mort on
détruit sa partie spirituelle. On hérite ainsi de son âme, de sa
force, de sa valeur, qui sont particulièrement renfermés dans la
cervelle. Aussi, cette portion de l’individu figure-t-elle dans
les festins comme plat d’honneur et de premier choix.
Cependant, Paganel soutint, non sans raison, que la sensualité, le
besoin surtout, excitaient les zélandais à l’anthropophagie, et
non seulement les sauvages de l’Océanie, mais les sauvages de
l’Europe.
«Oui, ajouta-t-il, le cannibalisme a longtemps régné chez les
ancêtres des peuples les plus civilisés, et ne prenez point cela
pour une personnalité, chez les écossais particulièrement.
--Vraiment? dit Mac Nabbs.
--Oui, major, reprit Paganel. Quand vous lirez certains passages
de saint Jérôme sur les -atticoli- de l’Écosse, vous verrez ce
qu’il faut penser de vos aïeux! Et sans remonter au delà des temps
historiques, sous le règne d’Élisabeth, à l’époque même où
Shakespeare rêvait à son Shylock, Sawney Bean, bandit écossais, ne
fut-il pas exécuté pour crime de cannibalisme? Et quel sentiment
l’avait porté à manger de la chair humaine? La religion? Non, la
faim.
--La faim? dit John Mangles.
--La faim, répondit Paganel, mais surtout cette nécessité pour le
carnivore de refaire sa chair et son sang par l’azote contenu dans
les matières animales. C’est bien de fournir au travail des
poumons au moyen des plantes tubéreuses et féculentes. Mais qui
veut être fort et actif doit absorber ces aliments plastiques qui
réparent les muscles. Tant que les maoris ne seront pas membres de
la société des légumistes, ils mangeront de la viande, et, pour
viande, de la chair humaine.
--Pourquoi pas la viande des animaux? dit Glenarvan.
--Parce qu’ils n’ont pas d’animaux, répondit Paganel, et il faut
le savoir, non pour excuser, mais pour expliquer leurs habitudes
de cannibalisme. Les quadrupèdes, les oiseaux mêmes sont rares
dans ce pays inhospitalier. Aussi les maoris, de tout temps, se
sont-ils nourris de chair humaine. Il y a même des «saisons à
manger les hommes», comme dans les contrées civilisées, des
saisons pour la chasse. Alors ont lieu les grandes battues, c’est-à-dire
les grandes guerres, et des peuplades entières sont servies
sur la table des vainqueurs.
--Ainsi, dit Glenarvan, selon vous, Paganel, l’anthropophagie ne
disparaîtra que le jour où les moutons, les bœufs et les porcs
pulluleront dans les prairies de la Nouvelle-Zélande.
--Évidemment, mon cher lord, et encore faudra-t-il des années
pour que les maoris se déshabituent de la chair zélandaise qu’ils
préfèrent à toute autre, car les fils aimeront longtemps ce que
leurs pères ont aimé. À les en croire, cette chair a le goût de la
viande de porc, mais avec plus de fumet. Quant à la chair blanche,
ils en sont moins friands, parce que les blancs mêlent du sel à
leurs aliments, ce qui leur donne une saveur particulière peu
goûtée des gourmets.
--Ils sont difficiles! dit le major. Mais cette chair blanche ou
noire, la mangent-ils crue ou cuite?
--Eh! Qu’est-ce que cela vous fait, Monsieur Mac Nabbs? s’écria
Robert.
--Comment donc, mon garçon, répondit sérieusement le major, mais
si je dois jamais finir sous la dent d’un anthropophage, j’aime
mieux être cuit!
--Pourquoi?
--Pour être sûr de ne pas être dévoré vivant!
--Bon! Major, reprit Paganel, mais si c’est pour être cuit
vivant!
--Le fait est, répondit le major, que je n’en donnerais pas le
choix pour une demi-couronne.
--Quoi qu’il en soit, Mac Nabbs, et si cela peut vous être
agréable, répliqua Paganel, apprenez que les néo-zélandais ne
mangent la chair que cuite ou fumée. Ce sont des gens bien appris
et qui se connaissent en cuisine. Mais, pour mon compte, l’idée
d’être mangé m’est particulièrement désagréable! Terminer son
existence dans l’estomac d’un sauvage, pouah!
--Enfin, de tout ceci, dit John Mangles, il résulte qu’il ne faut
pas tomber entre leurs mains. Espérons aussi qu’un jour le
christianisme aura aboli ces monstrueuses coutumes.
--Oui, nous devons l’espérer, répondit Paganel; mais, croyez-moi,
un sauvage qui a goûté de la chair humaine y renoncera
difficilement. Jugez-en par les deux faits que voici.
--Voyons les faits, Paganel, dit Glenarvan.
--Le premier est rapporté dans les chroniques de la société des
jésuites au Brésil. Un missionnaire portugais rencontra un jour
une vieille brésilienne très malade. Elle n’avait plus que
quelques jours à vivre. Le jésuite l’instruisit des vérités du
christianisme, que la moribonde admit sans discuter. Puis, après
la nourriture de l’âme, il songea à la nourriture du corps, et il
offrit à sa pénitente quelques friandises européennes. «Hélas!
répondit la vieille, mon estomac ne peut supporter aucune espèce
d’aliments. Il n’y a qu’une seule chose dont je voudrais goûter;
mais, par malheur, personne ici ne pourrait me la procurer. --
Qu’est-ce donc? demanda le jésuite. --Ah! Mon fils! C’est la main
d’un petit garçon! Il me semble que j’en grignoterais les petits
os avec plaisir!»
--Ah çà! Mais c’est donc bon? demanda Robert.
--Ma seconde histoire va te répondre, mon garçon, reprit Paganel.
Un jour, un missionnaire reprochait à un cannibale cette coutume
horrible et contraire aux lois divines de manger de la chair
humaine. «Et puis ce doit être mauvais! Ajouta-t-il. --Ah! mon
père! répondit le sauvage en jetant un regard de convoitise sur le
missionnaire, dites que Dieu le défend! Mais ne dites pas que
c’est mauvais! Si seulement vous en aviez mangé!...»
Chapitre VII
-Où l’on accoste enfin une terre qu’il faudrait éviter-
Les faits rapportés par Paganel étaient indiscutables.
La cruauté des néo-zélandais ne pouvait être mise en doute. Donc,
il y avait danger à descendre à terre.
Mais eût-il été cent fois plus grand, ce danger, il fallait
l’affronter. John Mangles sentait la nécessité de quitter sans
retard un navire voué à une destruction prochaine. Entre deux
périls, l’un certain, l’autre seulement probable, pas d’hésitation
possible.
Quant à cette chance d’être recueilli par un bâtiment, on ne
pouvait raisonnablement y compter. Le -Macquarie- n’était pas sur
la route des navires qui cherchent les atterrages de la Nouvelle-Zélande.
Ils se rendent ou plus haut à Auckland, ou plus bas à New-Plymouth.
Or, l’échouage avait eu lieu précisément entre ces deux
points, sur la partie déserte des rivages d’Ika-Na-Maoui. Côte
mauvaise, dangereuse, mal hantée. Les bâtiments n’ont d’autre
souci que de l’éviter, et, si le vent les y porte, de s’en élever
au plus vite.
«Quand partirons-nous? demanda Glenarvan.
--Demain matin, à dix heures, répondit John Mangles. La marée
commencera à monter et nous portera à terre.»
Le lendemain, 5 février, à huit heures, la construction du radeau
était achevée. John avait donné tous ses soins à l’établissement
de l’appareil.
La hune de misaine, qui servit au mouillage des ancres, ne pouvait
suffire à transporter des passagers et des vivres. Il fallait un
véhicule solide, dirigeable, et capable de résister à la mer
pendant une navigation de neuf milles. La mâture seule pouvait
fournir les matériaux nécessaires à sa construction.
Wilson et Mulrady s’étaient mis à l’œuvre. Le gréement fut coupé
à la hauteur des capes de mouton, et sous les coups de hache, le
grand mât, attaqué par le pied, passa par-dessus les bastingages
de tribord qui craquèrent sous sa chute. Le -Macquarie- se
trouvait alors rasé comme un ponton.
Le bas mât, les mâts de hune et de perroquet furent sciés et
séparés. Les principales pièces du radeau flottaient alors. On les
réunit aux débris du mât de misaine, et ces espars furent liés
solidement entre eux. John eut soin de placer dans les interstices
une demi-douzaine de barriques vides, qui devaient surélever
l’appareil au-dessus de l’eau.
Sur cette première assise fortement établie, Wilson avait posé une
sorte de plancher en claire-voie fait de caillebotis. Les vagues
pouvaient donc déferler sur le radeau sans y séjourner, et les
passagers devaient être à l’abri de l’humidité. D’ailleurs, des
pièces à eau, solidement saisies, formaient une espèce de pavois
circulaire qui protégeait le pont contre les grosses lames.
Ce matin-là, John, voyant le vent favorable, fit installer au
centre de l’appareil la vergue du petit perroquet en guise de mât.
Elle fut maintenue par des haubans et munie d’une voile de
fortune. Un grand aviron à large pelle, fixé à l’arrière,
permettait de gouverner l’appareil, si le vent lui imprimait une
vitesse suffisante.
Tel, ce radeau, établi dans les meilleures conditions, pouvait
résister aux secousses de la houle. Mais gouvernerait-il,
atteindrait-il la côte si le vent tournait? C’était la question. À
neuf heures commença le chargement.
D’abord les vivres furent embarqués en suffisante quantité pour
durer jusqu’à Auckland, car il ne fallait pas compter sur les
productions de cette terre ingrate.
L’office particulière d’Olbinett fournit quelques viandes
conservées, ce qui restait des provisions achetées pour la
traversée du -Macquarie-. Peu de chose, en somme. Il fallut se
rejeter sur les vivres grossiers du bord, des biscuits de mer de
qualité médiocre, et deux barriques de poissons salés. Le
-stewart- en était tout honteux.
Ces provisions furent enfermées dans des caisses hermétiquement
closes, étanches et impénétrables à l’eau de mer, puis descendues
et retenues par de fortes saisines au pied du mât de fortune. On
mit en lieu sûr et au sec les armes et les munitions.
Très heureusement, les voyageurs étaient bien armés de carabines
et de revolvers.
Une ancre à jet fut également embarquée pour le cas où John, ne
pouvant atteindre la terre dans une marée, serait forcé de
mouiller au large.
À dix heures, le flot commença à se faire sentir. La brise
soufflait faiblement du nord-ouest. Une légère houle ondulait la
surface de la mer.
«Sommes-nous prêts? demanda John Mangles.
--Tout est paré, capitaine, répondit Wilson.
--Embarque!» cria John.
Lady Helena et Mary Grant descendirent par une grossière échelle
de corde, et s’installèrent au pied du mât sur les caisses de
vivres, leurs compagnons près d’elles. Wilson prit en main le
gouvernail. John se plaça aux cargues de la voile, et Mulrady
coupa l’amarre qui retenait le radeau aux flancs du brick.
La voile fut déployée, et l’appareil commença à se diriger vers la
terre sous la double action de la marée et du vent.
La côte restait à neuf milles, distance médiocre qu’un canot armé
de bons avirons eût franchie en trois heures. Mais, avec le
radeau, il fallait en rabattre. Si le vent tenait, on pourrait
peut-être atteindre la terre dans une seule marée. Mais, si la
brise venait à calmir, le jusant l’emporterait, et il serait
nécessaire de mouiller pour attendre la marée suivante. Grosse
affaire, et qui ne laissait pas de préoccuper John Mangles.
Cependant, il espérait réussir. Le vent fraîchissait.
Le flot ayant commencé à dix heures, on devait avoir accosté la
terre à trois heures, sous peine de jeter l’ancre ou d’être ramené
au large par la mer descendante.
Le début de la traversée fut heureux. Peu à peu, les têtes noires
des récifs et le tapis jaune des bancs disparurent sous les
montées de la houle et du flot.
Une grande attention, une extrême habileté, devinrent nécessaires
pour éviter ces brisants immergés, et diriger un appareil peu
sensible au gouvernail et prompt aux déviations.
À midi, il était encore à cinq milles de la côte.
Un ciel assez clair permettait de distinguer les principaux
mouvements de terrain. Dans le nord-est se dressait un mont haut
de deux mille cinq cents pieds. Il se découpait sur l’horizon
d’une façon étrange, et sa silhouette reproduisait le grimaçant
profil d’une tête de singe, la nuque renversée.
C’était le Pirongia, exactement situé, suivant la carte, sur le
trente-huitième parallèle.
À midi et demi, Paganel fit remarquer que tous les écueils avaient
disparu sous la marée montante.
«Sauf un, répondit lady Helena.
--Lequel? Madame, demanda Paganel.
--Là, répondit lady Helena, indiquant un point noir à un mille en
avant.
--En effet, répondit Paganel. Tâchons de relever sa position afin
de ne point donner dessus, car la marée ne tardera pas à le
recouvrir.
--Il est justement par l’arête nord de la montagne, dit John
Mangles. Wilson, veille à passer au large.
--Oui, capitaine», répondit le matelot, pesant de tout son poids
sur le gros aviron de l’arrière.
En une demi-heure, on gagna un demi-mille. Mais, chose étrange, le
point noir émergeait toujours des flots.
John le regardait attentivement et, pour le mieux observer, il
emprunta la longue-vue de Paganel.
«Ce n’est point un récif, dit-il, après un instant d’examen; c’est
un objet flottant qui monte et descend avec la houle.
--N’est-ce pas un morceau de la mâture du -Macquarie-? demanda
lady Helena.
--Non, répondit Glenarvan, aucun débris n’a pu dériver si loin du
navire.
--Attendez! s’écria John Mangles, je le reconnais, c’est le
canot!
--Le canot du brick! dit Glenarvan.
--Oui, -mylord-. Le canot du brick, la quille renversée!
--Les malheureux! s’écria lady Helena, ils ont péri!
--Oui, madame, répondit John Mangles, et ils devaient périr, car
au milieu de ces brisants, sur une mer houleuse, par cette nuit
noire, ils couraient à une mort certaine.
--Que le ciel ait eu pitié d’eux!» murmura Mary Grant.
Pendant quelques instants, les passagers demeurèrent silencieux.
Ils regardaient cette frêle embarcation qui se rapprochait. Elle
avait évidemment chaviré à quatre milles de la terre, et, de ceux
qui la montaient, pas un sans doute ne s’était sauvé.
«Mais ce canot peut nous être utile, dit Glenarvan.
--En effet, répondit John Mangles. Mets le cap dessus, Wilson.»
La direction du radeau fut modifiée, mais la brise tomba peu à
peu, et l’on n’atteignit pas l’embarcation avant deux heures.
Mulrady, placé à l’avant, para le choc, et le youyou chaviré vint
se ranger le long du bord.
«Vide? demanda John Mangles.
--Oui, capitaine, répondit le matelot, le canot est vide, et ses
bordages se sont ouverts. Il ne saurait donc nous servir.
--On n’en peut tirer aucun parti? demanda Mac Nabbs.
--Aucun, répondit John Mangles. C’est une épave bonne à brûler.
--Je le regrette, dit Paganel, car ce you-you aurait pu nous
conduire à Auckland.
--Il faut se résigner, Monsieur Paganel, répondit John Mangles.
D’ailleurs, sur une mer aussi tourmentée, je préfère encore notre
radeau à cette fragile embarcation. Il n’a fallu qu’un faible choc
pour la mettre en pièces! Donc, -mylord-, nous n’avons plus rien à
faire ici.
--Quand tu voudras, John, dit Glenarvan.
--En route, Wilson, reprit le jeune capitaine, et droit sur la
côte.»
Le flot devait encore monter pendant une heure environ. On put
franchir une distance de deux milles.
Mais alors la brise tomba presque entièrement et parut avoir une
certaine tendance à se lever de terre. Le radeau resta immobile.
Bientôt même, il commence à dériver vers la pleine mer sous la
poussée du jusant. John ne pouvait hésiter une seconde.
«Mouille», cria-t-il.
Mulrady, préparé à l’exécution de cet ordre, laissa tomber l’ancre
par cinq brasses de fond. Le radeau recula de deux toises sur le
grelin fortement tendu.
La voile de fortune carguée, les dispositions furent prises pour
une assez longue station.
En effet, la mer ne devait pas renverser avant neuf heures du
soir, et puisque John Mangles ne se souciait pas de naviguer
pendant la nuit, il était mouillé là jusqu’à cinq heures du matin.
La terre était en vue à moins de trois milles.
Une assez forte houle soulevait les flots, et semblait par un
mouvement continu porter à la côte.
Aussi, Glenarvan, quand il apprit que la nuit entière se passerait
à bord, demanda à John pourquoi il ne profitait pas des
ondulations de cette houle pour se rapprocher de la côte.
«Votre honneur, répondit le jeune capitaine, est trompé par une
illusion d’optique. Bien qu’elle semble marcher, la houle ne
marche pas. C’est un balancement des molécules liquides, rien de
plus. Jetez un morceau de bois au milieu de ces vagues, et vous
verrez qu’il demeurera stationnaire, tant que le jusant ne se fera
pas sentir. Il ne nous reste donc qu’à prendre patience.
--Et à dîner», ajouta le major.
Olbinett tira d’une caisse de vivres quelques morceaux de viande
sèche, et une douzaine de biscuits. Le -stewart- rougissait
d’offrir à ses maîtres un si maigre menu. Mais il fut accepté de
bonne grâce, même par les voyageuses, que les brusques mouvements
de la mer, ne mettaient guère en appétit. En effet, ces chocs du
radeau, qui faisait tête à la houle en secouant son câble, étaient
d’une fatigante brutalité. L’appareil, incessamment ballotté sur
des lames courtes et capricieuses, ne se fût pas heurté plus
violemment aux arêtes vives d’une roche sous-marine. C’était
parfois à croire qu’il touchait. Le grelin travaillait fortement,
et de demi-heure en demi-heure John en faisait filer une brasse
pour le rafraîchir. Sans cette précaution, il eût inévitablement
cassé, et le radeau, abandonné à lui-même, aurait été se perdre au
large.
Les appréhensions de John seront donc aisément comprises. Ou son
grelin pouvait casser, ou son ancre déraper, et dans les deux cas
il était en détresse.
La nuit approchait. Déjà, le disque du soleil, allongé par la
réfraction, et d’un rouge de sang, allait disparaître derrière
l’horizon. Les dernières lignes d’eau resplendissaient dans
l’ouest et scintillaient comme des nappes d’argent liquide. De ce
côté, tout était ciel et eau, sauf un point nettement accusé, la
carcasse du -Macquarie- immobile sur son haut-fond.
Le rapide crépuscule retarda de quelques minutes à peine la
formation des ténèbres, et bientôt la terre, qui bornait les
horizons de l’est et du nord, se fondit dans la nuit.
Situation pleine d’angoisses que celle de ces naufragés, sur cet
étroit radeau, envahis par l’ombre! Les uns s’endormirent dans un
assoupissement anxieux et propice aux mauvais rêves, les autres ne
purent trouver une heure de sommeil. Au lever du jour, tous
étaient brisés par les fatigues de la nuit.
Avec la mer montante, le vent reprit du large. Il était six heures
du matin. Le temps pressait. John fit ses dispositions pour
l’appareillage. Il ordonna de lever l’ancre. Mais les pattes de
l’ancre, sous les secousses du câble, s’étaient profondément
incrustées dans le sable. Sans guindeau, et même avec les palans
que Wilson installa, il fut impossible de l’arracher.
Une demi-heure s’écoula dans de vaines tentatives.
John, impatient d’appareiller, fit couper le grelin, abandonnant
son ancre et s’enlevant toute possibilité de mouiller dans un cas
urgent, si la marée ne suffisait pas pour gagner la côte. Mais il
ne voulut pas tarder davantage, et un coup de hache livra le
radeau au gré de la brise, aidée d’un courant de deux nœuds à
l’heure.
La voile fut larguée. On dériva lentement vers la terre qui
s’estompait en masses grisâtres sur un fond de ciel illuminé par
le soleil levant. Les récifs furent adroitement évités et doublés.
Mais, sous la brise incertaine du large, l’appareil ne semblait
pas se rapprocher du rivage. Que de peines pour atteindre cette
Nouvelle-Zélande, qu’il était si dangereux d’accoster!
À neuf heures, cependant, la terre restait à moins d’un mille. Les
brisants la hérissaient. Elle était très accore. Il fallut y
découvrir un atterrage praticable. Le vent mollit peu à peu et
tomba entièrement. La voile inerte battait le mât et le fatiguait.
John la fit carguer. Le flot seul portait le radeau à la côte,
mais il avait fallu renoncer à le gouverner, et d’énormes fucus
retardaient encore sa marche.
À dix heures, John se vit à peu près stationnaire, à trois
encablures du rivage. Pas d’ancre à mouiller.
Allait-il donc être repoussé au large par le jusant?
John, les mains crispées, le cœur dévoré d’inquiétude, jetait un
regard farouche à cette terre inabordable.
Heureusement, --heureusement cette fois, --un choc eut lieu. Le
radeau s’arrêta. Il venait d’échouer à haute mer, sur un fond de
sable à vingt-cinq brasses de la côte.
Glenarvan, Robert, Wilson, Mulrady, se jetèrent à l’eau. Le radeau
fut fixé solidement par des amarres sur les écueils voisins. Les
voyageuses, portées de bras en bras, atteignirent la terre sans
avoir mouillé un pli de leurs robes, et bientôt tous, avec armes
et vivres, eurent pris définitivement pied sur ces redoutables
rivages de la Nouvelle-Zélande.
Chapitre VIII
-Le présent du pays où l’on est-
Glenarvan aurait voulu, sans perdre une heure, suivre la côte et
remonter vers Auckland. Mais depuis le matin, le ciel s’était
chargé de gros nuages, et vers onze heures, après le débarquement,
les vapeurs se condensèrent en pluie violente. De là impossibilité
de se mettre en route et nécessité de chercher un abri.
Wilson découvrit fort à propos une grotte creusée par la mer dans
les roches basaltiques du rivage.
Les voyageurs s’y réfugièrent avec armes et provisions. Là se
trouvait toute une récolte de varech desséché, jadis engrangée par
les flots.
C’était une literie naturelle dont on s’accommoda.
Quelques morceaux de bois furent empilés à l’entrée de la grotte,
puis allumés, et chacun s’y sécha de son mieux.
John espérait que la durée de cette pluie diluvienne serait en
raison inverse de sa violence.
Il n’en fut rien. Les heures se passèrent sans amener une
modification dans l’état du ciel. Le vent fraîchit vers midi et
accrut encore la bourrasque.
Ce contre-temps eût impatienté le plus patient des hommes. Mais
qu’y faire? ç’eût été folie de braver sans véhicule une pareille
tempête. D’ailleurs, quelques jours devaient suffire pour gagner
Auckland, et un retard de douze heures ne pouvait préjudicier à
l’expédition, si les indigènes n’arrivaient pas.
Pendant cette halte forcée, la conversation roula sur les
incidents de la guerre dont la Nouvelle-Zélande était alors le
théâtre. Mais pour comprendre et estimer la gravité des
circonstances au milieu desquelles se trouvaient jetés les
naufragés du -Macquarie-, il faut connaître l’histoire de cette
lutte qui ensanglantait alors l’île d’Ika-Na-Maoui.
Depuis l’arrivée d’Abel Tasman au détroit de Cook, le 16 décembre
1642, les néo-zélandais, souvent visités par les navires
européens, étaient demeurés libres dans leurs îles indépendantes.
Nulle puissance européenne ne songeait à s’emparer de cet archipel
qui commande les mers du Pacifique. Seuls, les missionnaires,
établis sur ces divers points, apportaient à ces nouvelles
contrées les bienfaits de la civilisation chrétienne. Quelques-uns
d’entre eux, cependant, et spécialement les anglicans, préparaient
les chefs zélandais à se courber sous le joug de l’Angleterre.
Ceux-ci, habilement circonvenus, signèrent une lettre adressée à
la reine Victoria pour réclamer sa protection. Mais les plus
clairvoyants pressentaient la sottise de cette démarche, et l’un
d’eux, après avoir appliqué sur la lettre l’image de son tatouage,
fit entendre ces prophétiques paroles: «Nous avons perdu notre
pays; désormais, il n’est plus à nous; bientôt l’étranger viendra
s’en emparer et nous serons ses esclaves.»
En effet, le 29 janvier 1840, la corvette -Herald- arrivait à la
Baie des Îles, au nord d’Ika-Na-Maoui. Le capitaine de vaisseau
Hobson débarqua au village de Korora-Reka. Les habitants furent
invités à se réunir en assemblée générale dans l’église
protestante. Là, lecture fut donnée des titres que le capitaine
Hobson tenait de la reine d’Angleterre.
Le 5 janvier suivant, les principaux chefs zélandais furent
appelés chez le résident anglais au village de Païa. Le capitaine
Hobson chercha à obtenir leur soumission, disant que la reine
avait envoyé des troupes et des vaisseaux pour les protéger, que
leurs droits restaient garantis, que leur liberté demeurait
entière. Toutefois, leurs propriétés devaient appartenir à la
reine Victoria, à laquelle ils étaient obligés de les vendre.
La majorité des chefs, trouvant la protection trop chère, refusa
d’y acquiescer. Mais les promesses et les présents eurent plus
d’empire sur ces sauvages natures que les grands mots du capitaine
Hobson, et la prise de possession fut confirmée. Depuis cette
année 1840 jusqu’au jour où le -Duncan- quitta le golfe de la
Clyde, que se passa-t-il? Rien que ne sût Jacques Paganel, rien
dont il ne fût prêt à instruire ses compagnons.
«Madame, répondit-il aux questions de lady Helena, je vous
répéterai ce que j’ai déjà eu l’occasion de dire, c’est que les
néo-zélandais forment une population courageuse qui, après avoir
cédé un instant, résiste pied à pied aux envahissements de
l’Angleterre. Les tribus des maoris sont organisées comme les
anciens clans de l’Écosse. Ce sont autant de grandes familles qui
reconnaissent un chef très soucieux d’une complète déférence à son
égard. Les hommes de cette race sont fiers et braves, les uns
grands, aux cheveux lisses, semblables aux maltais ou aux juifs de
Bagdad et de race supérieure, les autres plus petits, trapus,
pareils aux mulâtres, mais tous robustes, hautains et guerriers.
Ils ont eu un chef célèbre nommé Hihi, un véritable Vercingétorix.
Vous ne vous étonnerez donc pas si la guerre avec les anglais
s’éternise sur le territoire d’Ika-Na-Maoui, car là se trouve la
fameuse tribu des Waikatos, que William Thompson entraîne à la
défense du sol.
--Mais les anglais, demanda John Mangles, ne sont-ils pas maîtres
des principaux points de la Nouvelle-Zélande?
--Sans doute, mon cher John, répondit Paganel. Après la prise de
possession du capitaine Hobson, devenu depuis gouverneur de l’île,
neuf colonies se sont peu à peu fondées, de 1840 à 1862, dans les
positions les plus avantageuses. De là, neuf provinces, quatre
dans l’île du nord, les provinces d’Auckland, de Taranaki, de
Wellington et de Hawkes-Bay; cinq dans l’île du sud, les provinces
de Nelson, de Marlborough, de Canterbury, d’Otago et de Southland,
avec une population générale de cent quatre-vingt mille trois cent
quarante-six habitants, au 30 juin 1864. Des villes importantes et
commerçantes se sont élevées de toutes parts. Quand nous
arriverons à Auckland, vous serez forcés d’admirer sans réserve la
situation de cette Corinthe du sud, dominant son isthme étroit
jeté comme un pont sur l’océan Pacifique, et qui compte déjà douze
mille habitants. À l’ouest, New-Plymouth; à l’est, Ahuhiri; au
sud, Wellington, sont déjà des villes florissantes et fréquentées.
Dans l’île de Tawai-Pounamou, vous auriez l’embarras du choix
entre Nelson, ce Montpellier des antipodes, ce jardin de la
Nouvelle-Zélande, Picton sur le détroit de Cook, Christchurch,
Invercargill et Dunedin, dans cette opulente province d’Otago où
affluent les chercheurs d’or du monde entier. Et remarquez qu’il
ne s’agit point ici d’un assemblage de quelques cahutes, d’une
agglomération de familles sauvages, mais bien de villes
véritables, avec ports, cathédrales, banques, docks, jardins
botaniques, muséums d’histoire naturelle, sociétés
d’acclimatation, journaux, hôpitaux, établissements de
bienfaisance, instituts philosophiques, loges de francs-maçons,
clubs, sociétés chorales, théâtres et palais d’exposition
universelle, ni plus ni moins qu’à Londres ou à Paris! Et si ma
mémoire est fidèle, c’est en 1865, cette année même, et peut-être
au moment où je vous parle, que les produits industriels du globe
entier sont exposés dans un pays d’anthropophages!
--Quoi! Malgré la guerre avec les indigènes? demanda lady Helena.
--Les anglais, madame, se préoccupent bien d’une guerre! répliqua
Paganel. Ils se battent et ils exposent en même temps. Cela ne les
trouble pas. Ils construisent même des chemins de fer sous le
fusil des néo-zélandais. Dans la province d’Auckland, le railway
de Drury et le railway de Mere-Mere coupent les principaux points
occupés par les révoltés. Je gagerais que les ouvriers font le
coup de feu du haut des locomotives.
--Mais où en est cette interminable guerre? demanda John Mangles.
--Voilà six grands mois que nous avons quitté l’Europe, répondit
Paganel, je ne puis donc savoir ce qui s’est passé depuis notre
départ, sauf quelques faits, toutefois, que j’ai lus dans les
journaux de Maryboroug et de Seymour, pendant notre traversée de
l’Australie. Mais, à cette époque, on se battait fort dans l’île
d’Ikana-Maoui.
--Et à quelle époque cette guerre a-t-elle commencé? dit Mary
Grant.
--Vous voulez dire «recommencé», ma chère miss, répondit Paganel,
car une première insurrection eut lieu en 1845. C’est vers la fin
de 1863; mais longtemps avant, les maoris se préparaient à secouer
le joug de la domination anglaise. Le parti national des indigènes
entretenait une active propagande pour amener l’élection d’un chef
maori. Il voulait faire un roi du vieux Potatau, et de son village
situé entre les fleuves Waikato et Waipa, la capitale du nouveau
royaume. Ce Potatau n’était qu’un vieillard plus astucieux que
hardi, mais il avait un premier ministre énergique et intelligent,
un descendant de la tribu de ces Ngatihahuas qui habitaient
l’isthme d’Auckland avant l’occupation étrangère. Ce ministre,
nommé William Thompson devint l’âme de cette guerre
d’indépendance. Il organisa habilement des troupes maories. Sous
son inspiration, un chef de Taranaki réunit dans une même pensée
les tribus éparses; un autre chef du Waikato forma l’association
du «land league», une vraie ligue du bien public, destinée à
empêcher les indigènes de vendre leurs terres au gouvernement
anglais; des banquets eurent lieu, comme dans les pays civilisés
qui préludent à une révolution. Les journaux britanniques
commencèrent à relever ces symptômes alarmants, et le gouvernement
s’inquiéta sérieusement des menées de la «land league.» Bref, les
esprits étaient montés, la mine prête à éclater. Il ne manquait
plus que l’étincelle, ou plutôt le choc de deux intérêts pour la
produire.
--Et ce choc?... Demanda Glenarvan.
--Il eut lieu en 1860, répondit Paganel, dans la province de
Taranaki, sur la côte sud-ouest d’Ika-Na-Maoui. Un indigène
possédait six cents acres de terre dans le voisinage de New-Plymouth.
Il les vendit au gouvernement anglais. Mais quand les
arpenteurs se présentèrent pour mesurer le terrain vendu, le chef
Kingi protesta, et, au mois de mars, il construisit sur les six
cents acres en litige un camp défendu par de hautes palissades.
Quelques jours après, le colonel Gold enleva ce camp à la tête de
ses troupes, et, ce jour même, fut tiré le premier coup de feu de
la guerre nationale.
--Les maoris sont-ils nombreux? demanda John Mangles.
--La population maorie a été bien réduite depuis un siècle,
répondit le géographe. En 1769, Cook l’estimait à quatre cent
mille habitants. En 1845, le recensement du -protectorat indigène-
l’abaissait à cent neuf mille. Les massacres civilisateurs, les
maladies et l’eau de feu l’ont décimée; mais dans les deux îles il
reste encore quatre-vingt-dix mille naturels, dont trente mille
guerriers qui tiendront longtemps en échec les troupes
européennes.
--La révolte a-t-elle réussi jusqu’à ce jour? dit lady Helena.
--Oui, madame, et les anglais eux-mêmes ont souvent admiré le
courage des néo-zélandais. Ceux-ci font une guerre de partisans,
tentent des escarmouches, se ruent sur les petits détachements,
pillent les domaines des colons. Le général Cameron ne se sentait
pas à l’aise dans ces campagnes dont il fallait battre tous les
buissons. En 1863, après une lutte longue et meurtrière, les
maoris occupaient une grande position fortifiée sur le haut
Waikato, à l’extrémité d’une chaîne de collines escarpées, et
couverte par trois lignes de défense.
» Des prophètes appelaient toute la population maorie à la défense
du sol et promettaient l’extermination des «pakeka», c’est-à-dire
des blancs. Trois mille hommes se disposaient à la lutte sous les
ordres du général Cameron, et ne faisaient plus aucun quartier aux
maoris, depuis le meurtre barbare du capitaine Sprent. De
sanglantes batailles eurent lieu.
» Quelques-unes durèrent douze heures, sans que les maoris
cédassent aux canons européens. C’était la farouche tribu des
Waikatos, sous les ordres de William Thompson, qui formait le
noyau de l’armée indépendante. Ce général indigène commanda
d’abord à deux mille cinq cents guerriers, puis à huit mille.
» Les sujets de Shongi et de Heki, deux redoutables chefs, lui
vinrent en aide. Les femmes, dans cette guerre sainte, prirent
part aux plus rudes fatigues.
» Mais le bon droit n’a pas toujours les bonnes armes. Après des
combats meurtriers, le général Cameron parvint à soumettre le
district du Waikato, un district vide et dépeuplé, car les maoris
lui échappèrent de toutes parts. Il y eut d’admirables faits de
guerre. Quatre cents maoris enfermés dans la forteresse d’Orakan,
assiégés par mille anglais sous les ordres du brigadier général
Carey, sans vivres, sans eau, refusèrent de se rendre. Puis, un
jour, en plein midi, ils se frayèrent un chemin à travers le 40e
régiment décimé, et se sauvèrent dans les marais.
--Mais la soumission du district de Waikato, demanda John
Mangles, a-t-elle terminé cette sanglante guerre?
--Non, mon ami, répondit Paganel. Les anglais ont résolu de
marcher sur la province de Taranaki et d’assiéger Mataitawa, la
forteresse de William Thompson. Mais ils ne s’en empareront pas
sans des pertes considérables. Au moment de quitter Paris, j’avais
appris que le gouverneur et le général venaient d’accepter la
soumission des tribus Taranga, et qu’ils leur laissaient les trois
quarts de leurs terres. On disait aussi que le principal chef de
la rébellion, William Thompson, songeait à se rendre; mais les
journaux australiens n’ont point confirmé cette nouvelle; au
contraire. Il est donc probable qu’en ce moment même la résistance
s’organise avec une nouvelle vigueur.
--Et suivant votre opinion, Paganel, dit Glenarvan, cette lutte
aurait pour théâtre les provinces de Taranaki et d’Auckland.
--Je le pense.
--Cette province même où nous a jetés le naufrage du -Macquarie-?
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