prisonnier aux mains des maoris est perdu. J’ai poussé mes amis à franchir les pampas, à traverser l’Australie, mais jamais je ne les entraînerais sur les sentiers de la Nouvelle-Zélande. Que la main du ciel nous conduise, fasse Dieu que nous ne soyons jamais au pouvoir de ces féroces indigènes!» Les craintes de Paganel n’étaient que trop justifiées. La Nouvelle-Zélande a une renommée terrible, et l’on peut mettre une date sanglante à tous les incidents qui ont signalé sa découverte. La liste est longue de ces victimes inscrites au martyrologe des navigateurs. Ce fut Abel Tasman qui, par ses cinq matelots tués et dévorés, commença ces sanglantes annales du cannibalisme. Après lui, le capitaine Tukney et tout son équipage de chaloupiers subirent le même sort. Vers la partie orientale du détroit de Foveaux, cinq pêcheurs du -Sydney-Cove- trouvèrent également la mort sous la dent des naturels. Il faut encore citer quatre hommes de la goélette -Brothers-, assassinés au havre Molineux, plusieurs soldats du général Gates, et trois déserteurs de la -Mathilda-, pour arriver au nom si douloureusement célèbre du capitaine Marion Du Frène. Le 11 mai 1772, après le premier voyage de Cook, le capitaine français Marion vint mouiller à la Baie des Îles avec son navire le -Mascarin- et le -Castries-, commandé par le capitaine Crozet. Les hypocrites néo-zélandais firent un excellent accueil aux nouveaux arrivants. Ils se montrèrent timides même, et il fallut des présents, de bons services, une fraternisation quotidienne, un long commerce d’amitiés, pour les acclimater à bord. Leur chef, l’intelligent Takouri, appartenait, s’il faut en croire Dumont-d’Urville, à la tribu des Wangaroa, et il était parent du naturel traîtreusement enlevé par Surville, deux ans avant l’arrivée du capitaine Marion. Dans un pays où l’honneur impose à tout maori d’obtenir par le sang satisfaction des outrages subis, Takouri ne pouvait oublier l’injure faite à sa tribu. Il attendit patiemment l’arrivée d’un navire européen, médita sa vengeance et l’accomplit avec un atroce sang-froid. Après avoir simulé des craintes à l’égard des français, Takouri n’oublia rien pour les endormir dans une trompeuse sécurité. Ses camarades et lui passèrent souvent la nuit à bord des vaisseaux. Ils apportaient des poissons choisis. Leurs filles et leurs femmes les accompagnaient. Ils apprirent bientôt à connaître les noms des officiers et ils les invitèrent à visiter leurs villages. Marion et Crozet, séduits par de telles avances, parcoururent ainsi toute cette côte peuplée de quatre mille habitants. Les naturels accouraient au-devant d’eux sans armes et cherchaient à leur inspirer une confiance absolue. Le capitaine Marion, en relâchant à la Baie des Îles, avait l’intention de changer la mâture du -Castries-, fort endommagée par les dernières tempêtes. Il explora donc l’intérieur des terres, et, le 23 mai, il trouva une forêt de cèdres magnifiques à deux lieues du rivage, et à portée d’une baie située à une lieue des navires. Là, un établissement fut formé, où les deux tiers des équipages, munis de haches et autres outils, travaillèrent à abattre les arbres et à refaire les chemins qui conduisaient à la baie. Deux autres postes furent choisis, l’un dans la petite île de Motou-Aro, au milieu du port, où l’on transporta les malades de l’expédition, les forgerons et les tonneliers des bâtiments, l’autre sur la grande terre, au bord de l’océan, à une lieue et demie des vaisseaux; ce dernier communiquait avec le campement des charpentiers. Sur tous ces postes, des sauvages vigoureux et prévenants aidaient les marins dans leurs divers travaux. Cependant le capitaine Marion ne s’était pas abstenu jusque-là de certaines mesures de prudence. Les sauvages ne montaient jamais en armes à son bord, et les chaloupes n’allaient à terre que bien armées. Mais Marion et les plus défiants de ses officiers furent aveuglés par les manières des indigènes et le commandant ordonna de désarmer les canots. Toutefois, le capitaine Crozet voulut persuader à Marion de rétracter cet ordre. Il n’y réussit pas. Alors, les attentions et le dévouement des néo-zélandais redoublèrent. Leurs chefs et les officiers vivaient sur le pied d’une intimité parfaite. Maintes fois, Takouri amena son fils à bord, et le laissa coucher dans les cabines. Le 8 juin, Marion, pendant une visite solennelle qu’il fit à terre, fut reconnu «grand chef» de tout le pays, et quatre plumes blanches ornèrent ses cheveux en signes honorifiques. Trente-trois jours s’écoulèrent ainsi depuis l’arrivée des vaisseaux à la Baie des Îles. Les travaux de la mâture avançaient; les caisses à eau se remplissaient à l’aiguade de Motou-Aro. Le capitaine Crozet dirigeait en personne le poste des charpentiers, et jamais espérances ne furent plus fondées de voir une entreprise menée à bonne fin. Le 12 juin à deux heures, le canot du commandant fut paré pour une partie de pêche projetée au pied du village de Takouri. Marion s’y embarqua avec les deux jeunes officiers Vaudricourt et Lehoux, un volontaire, le capitaine d’armes et douze matelots. Takouri et cinq autres chefs l’accompagnaient. Rien ne pouvait faire prévoir l’épouvantable catastrophe qui attendait seize européens sur dix-sept. Le canot déborda, fila vers la terre, et des deux vaisseaux on le perdit bientôt de vue. Le soir, le capitaine Marion ne revint pas coucher à bord. Personne ne fut inquiet de son absence. On supposa qu’il avait voulu visiter le chantier de la mâture et y passer la nuit. Le lendemain, à cinq heures, la chaloupe du -Castries- alla, suivant son habitude, faire de l’eau à l’île de Motou-Aro. Elle revint à bord sans incident. À neuf heures, le matelot de garde du -Mascarin- aperçut en mer un homme presque épuisé qui nageait vers les vaisseaux. Un canot alla à son secours et le ramena à bord. C’était Turner, un des chaloupiers du capitaine Marion. Il avait au flanc une blessure produite par deux coups de lance, et il revenait seul des dix-sept hommes qui, la veille, avaient quitté le navire. On l’interrogea, et bientôt furent connus tous les détails de cet horrible drame. Le canot de l’infortuné Marion avait accosté le village à sept heures du matin. Les sauvages vinrent gaiement au-devant des visiteurs. Ils portèrent sur leurs épaules les officiers et les matelots qui ne voulaient point se mouiller en débarquant. Puis, les français se séparèrent les uns des autres. Aussitôt, les sauvages, armés de lances, de massues et de casse-tête, s’élancèrent sur eux, dix contre un, et les massacrèrent. Le matelot Turner, frappé de deux coups de lance, put échapper à ses ennemis et se cacher dans des broussailles. De là, il fut témoin d’abominables scènes. Les sauvages dépouillèrent les morts de leurs vêtements, leur ouvrirent le ventre, les hachèrent en morceaux... En ce moment, Turner, sans être aperçu, se jeta à la mer, et fut recueilli mourant, par le canot du -Mascarin-. Cet événement consterna les deux équipages. Un cri de vengeance éclata. Mais, avant de venger les morts, il fallait sauver les vivants. Il y avait trois postes à terre, et des milliers de sauvages altérés de sang, des cannibales mis en appétit, les entouraient. En l’absence du capitaine Crozet, qui avait passé la nuit au chantier de la mâture, Duclesmeur, le premier officier du bord, prit des mesures d’urgence. La chaloupe du -Mascarin- fut expédiée avec un officier et un détachement de soldats. Cet officier devait, avant tout, porter secours aux charpentiers. Il partit, longea la côte, vit le canot du commandant Marion échoué à terre et débarqua. Le capitaine Crozet, absent du bord, comme il a été dit, ne savait rien du massacre, quand, vers deux heures de l’après-midi, il vit paraître le détachement. Il pressentit un malheur. Il se porta en avant et apprit la vérité. Défense fut faite par lui d’en instruire ses compagnons qu’il ne voulait pas démoraliser. Les sauvages, rassemblés par troupes, occupaient toutes les hauteurs. Le capitaine Crozet fit enlever les principaux outils, enterra les autres, incendia ses hangars et commença sa retraite avec soixante hommes. Les naturels le suivaient, criant: «-Takouri mate Marion!-», ils espéraient effrayer les matelots en dévoilant la mort de leurs chefs. Ceux-ci, furieux, voulurent se précipiter sur ces misérables. Le capitaine Crozet put à peine les contenir. Deux lieues furent faites. Le détachement atteignit le rivage et s’embarqua dans les chaloupes avec les hommes du second poste. Pendant tout ce temps, un millier de sauvage, assis à terre, ne bougèrent pas. Mais, quand les chaloupes prirent le large, les pierres commencèrent à voler. Aussitôt, quatre matelots, bons tireurs, abattirent successivement tous les chefs, à la grande stupéfaction des naturels, qui ne connaissaient pas l’effet des armes à feu. Le capitaine Crozet rallia le -Mascarin-, et il expédia aussitôt la chaloupe à l’île Motou-Aro. Un détachement de soldats s’établit sur l’île pour y passer la nuit, et les malades furent réintégrés à bord. Le lendemain, un second détachement vint renforcer le poste. Il fallait nettoyer l’île des sauvages qui l’infestaient et continuer à remplir les caisses d’eau. Le village de Motou-Aro comptait trois cents habitants. Les français l’attaquèrent. Six chefs furent tués, le reste des naturels culbuté à la baïonnette, le village incendié. Cependant, le -Castries- ne pouvait reprendre la mer sans mâture, et Crozet, forcé de renoncer aux arbres de la forêt de cèdres, dut faire des mâts d’assemblage. Les travaux d’aiguade continuèrent. Un mois s’écoula. Les sauvages firent quelques tentatives pour reprendre l’île Motou-Aro, mais sans y parvenir. Lorsque leurs pirogues passaient à portée des vaisseaux, on les coupait à coups de canon. Enfin, les travaux furent achevés. Il restait à savoir si quelqu’une des seize victimes n’avait pas survécu au massacre, et à venger les autres. La chaloupe, portant un nombreux détachement d’officiers et de soldats, se rendit au village de Takouri. À son approche, ce chef perfide et lâche s’enfuit, portant sur ses épaules le manteau du commandant Marion. Les cabanes de son village furent scrupuleusement fouillées. Dans sa case, on trouva le crâne d’un homme qui avait été cuit récemment. L’empreinte des dents du cannibale s’y voyait encore. Une cuisse humaine était embrochée d’une baguette de bois. Une chemise au col ensanglanté fut reconnue pour la chemise de Marion, puis les vêtements, les pistolets du jeune Vaudricourt, les armes du canot et des hardes en lambeaux. Plus loin, dans un autre village, des entrailles humaines nettoyées et cuites. Ces preuves irrécusables de meurtre et d’anthropophagie furent recueillies, et ces restes humains respectueusement enterrés; puis les villages de Takouri et de Piki-Ore, son complice, livrés aux flammes. Le 14 juillet 1772, les deux vaisseaux quittèrent ces funestes parages. Telle fut cette catastrophe dont le souvenir doit être présent à l’esprit de tout voyageur qui met le pied sur les rivages de la Nouvelle-Zélande. C’est un imprudent capitaine celui qui ne profite pas de ces enseignements. Les néo-zélandais sont toujours perfides et anthropophages. Cook, à son tour, le reconnut bien, pendant son second voyage de 1773. En effet, la chaloupe de l’un de ses vaisseaux, l’-Aventure-, commandée par le capitaine Furneaux, s’étant rendue à terre, le 17 décembre, pour chercher une provision d’herbes sauvages, ne reparut plus. Un midshipman et neuf hommes la montaient. Le capitaine Furneaux, inquiet, envoya le lieutenant Burney à sa recherche. Burney, arrivé au lieu du débarquement, trouva, dit-il, «un tableau de carnage et de barbarie dont il est impossible de parler sans horreur; les têtes, les entrailles, les poumons de plusieurs de nos gens, gisaient épars sur le sable, et, tout près de là, quelques chiens dévoraient encore d’autres débris de ce genre.» Pour terminer cette liste sanglante, il faut ajouter le navire -Brothers-, attaqué en 1815 par les néo-zélandais, et tout l’équipage du -Boyd-, capitaine Thompson, massacré en 1820. Enfin, le 1er mars 1829, à Walkitaa, le chef Enararo pilla le brick anglais -Hawes-, de Sydney; sa horde de cannibales massacra plusieurs matelots, fit cuire les cadavres et les dévora. Tel était ce pays de la Nouvelle-Zélande vers lequel courait le -Macquarie-, monté par un équipage stupide, sous le commandement d’un ivrogne. Chapitre IV -Les brisants- Cependant, cette pénible traversée se prolongeait. Le 2 février, six jours après son départ, le -Macquarie- n’avait pas encore connaissance des rivages d’Auckland. Le vent était bon pourtant, et se maintenait dans le sud-ouest; mais les courants le contrariaient, et c’est à peine si le brick étalait. La mer dure et houleuse fatiguait ses hauts; sa membrure craquait, et il se relevait péniblement du creux des lames. Ses haubans, ses galhaubans, ses étais mal ridés, laissaient du jeu aux mâts, que de violentes secousses ébranlaient à chaque coup de roulis. Très heureusement, Will Halley, en homme peu pressé, ne forçait point sa voilure, car toute la mâture serait venue en bas inévitablement. John Mangles espérait donc que cette méchante carcasse atteindrait le port sans autre mésaventure, mais il souffrait à voir ses compagnons si mal installés à bord de ce brick. Ni lady Helena ni Mary Grant ne se plaignaient cependant, bien qu’une pluie continuelle les obligeât à demeurer dans le roufle. Là, le manque d’air et les secousses du navire les incommodaient fort. Aussi venaient-elles souvent sur le pont braver l’inclémence du ciel jusqu’au moment où d’insoutenables rafales les forçaient de redescendre. Elles rentraient alors dans cet étroit espace, plus propre à loger des marchandises que des passagers et surtout des passagères. Alors, leurs amis cherchaient à les distraire. Paganel essayait de tuer le temps avec ses histoires, mais il y réussissait peu. En effet, les esprits, égarés sur cette route du retour, étaient démoralisés. Autant les dissertations du géographe sur les pampas ou l’Australie intéressaient autrefois, autant ses réflexions, ses aperçus à propos de la Nouvelle-Zélande laissaient indifférent et froid. D’ailleurs, vers ce pays nouveau de sinistre mémoire, on allait sans entrain, sans conviction, non volontairement, mais sous la pression de la fatalité. De tous les passagers du -Macquarie-, le plus à plaindre était lord Glenarvan. On le voyait rarement dans le roufle. Il ne pouvait tenir en place. Sa nature nerveuse, surexcitée, ne s’accommodait pas d’un emprisonnement entre quatre cloisons étroites. Le jour, la nuit même, sans s’inquiéter des torrents de pluie et des paquets de mer, il restait sur le pont, tantôt accoudé à la lisse, tantôt marchant avec une agitation fébrile. Ses yeux regardaient incessamment l’espace. Sa lunette, pendant les courtes embellies, le parcourait obstinément. Ces flots muets, il semblait les interroger. Cette brume qui voilait l’horizon, ces vapeurs amoncelées, il eût voulu les déchirer d’un geste. Il ne pouvait se résigner, et sa physionomie respirait une âpre douleur. C’était l’homme énergique, jusqu’alors heureux et puissant, auquel la puissance et le bonheur manquaient tout à coup. John Mangles ne le quittait pas et supportait à ses côtés les intempéries du ciel. Ce jour-là, Glenarvan, partout où se faisait une trouée dans la brume, scrutait l’horizon avec un entêtement plus tenace. John s’approcha de lui: «Votre honneur cherche la terre?» lui demanda-t-il. Glenarvan fit de la tête un signe négatif. «Cependant, reprit le jeune capitaine, il doit vous tarder de quitter ce brick. Depuis trente-six heures déjà, nous devrions avoir connaissance des feux d’Auckland.» Glenarvan ne répondait pas. Il regardait toujours, et pendant une minute sa lunette demeura braquée vers l’horizon au vent du navire. «La terre n’est pas de ce côté, dit John Mangles. Que votre honneur regarde plutôt vers tribord. --Pourquoi, John? répondit Glenarvan. Ce n’est pas la terre que je cherche! --Que voulez-vous, -mylord-? --Mon yacht! Mon -Duncan-! répondit Glenarvan avec colère. Il doit être là, dans ces parages, écumant ces mers, faisant ce sinistre métier de pirate! Il est là, te dis-je, là, John, sur cette route des navires, entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande! Et j’ai le pressentiment que nous le rencontrerons! --Dieu nous préserve de cette rencontre, -mylord-! --Pourquoi, John? --Votre honneur oublie notre situation! Que ferions-nous sur ce brick, si le -Duncan- lui donnait la chasse! Nous ne pourrions pas même fuir! --Fuir, John? --Oui, -mylord-! Nous l’essayerions en vain! Nous serions pris, livrés à la merci de ces misérables, et Ben Joyce a montré qu’il ne reculait pas devant un crime. Je fais bon marché de notre vie! Nous nous défendrions jusqu’à la mort! Soit! Mais après? Songez à lady Glenarvan, -mylord-, songez à Mary Grant! --Pauvres femmes! Murmura Glenarvan. John, j’ai le cœur brisé, et parfois je sens le désespoir l’envahir. Il me semble que de nouvelles catastrophes nous attendent, que le ciel s’est déclaré contre nous! J’ai peur! --Vous, -mylord-? --Non pour moi, John, mais pour ceux que j’aime, pour ceux que tu aimes aussi! --Rassurez-vous, -mylord-, répondit le jeune capitaine. Il ne faut plus craindre! Le -Macquarie- marche mal, mais il marche. Will Halley est un être abruti, mais je suis là, et si les approches de la terre me semblent dangereuses, je ramènerai le navire au large. Donc, de ce côté, peu ou point de danger. Mais, quant à se trouver bord à bord avec le -Duncan-, Dieu nous en préserve, et si votre honneur cherche à l’apercevoir, que ce soit pour l’éviter, que ce soit pour le fuir!» John Mangles avait raison. La rencontre du -Duncan- eût été funeste au -Macquarie-. Or, cette rencontre était à craindre dans ces mers resserrées que les pirates pouvaient écumer sans risques. Cependant, ce jour-là, du moins, le yacht ne parut pas, et la sixième nuit depuis le départ de Twofold-Bay arriva, sans que les craintes de John Mangles se fussent réalisées. Mais cette nuit devait être terrible. L’obscurité se fit presque subitement à sept heures du soir. Le ciel était très menaçant. L’instinct du marin, supérieur à l’abrutissement de l’ivresse, opéra sur Will Halley. Il quitta sa cabine, se frottant les yeux, secouant sa grosse tête rouge. Puis, il huma un grand coup d’air, comme un autre eût avalé un grand verre d’eau pour se remettre, et il examina la mâture. Le vent fraîchissait, et, tournant d’un quart dans l’ouest, il portait en plein à la côte zélandaise. Will Halley appela ses hommes avec force jurons, fit serrer les perroquets et établir la voilure de nuit. John Mangles l’approuva sans rien dire. Il avait renoncé à s’entretenir avec ce grossier marin. Mais ni Glenarvan ni lui ne quittèrent le pont. Deux heures après, une grande brise se déclara. Will Halley fit prendre le bas ris dans ses huniers. La manœuvre eût été dure pour cinq hommes si le -Macquarie- n’eût porté une double vergue du système américain. En effet, il suffisait d’amener la vergue supérieure pour que le hunier fût réduit à sa moindre dimension. Deux heures se passèrent. La mer grossissait. Le -Macquarie- éprouvait dans ses fonds des secousses à faire croire que sa quille raclait des roches. Il n’en était rien cependant, mais cette lourde coque s’élevait difficilement à la lame. Aussi, le revers des vagues embarquait par masses d’eau considérables. Le canot, suspendu aux portemanteaux de bâbord, disparut dans un coup de mer. John Mangles ne laissa pas d’être inquiet. Tout autre bâtiment se fût joué de ces flots peu redoutables, en somme. Mais, avec ce lourd bateau, on pouvait craindre de sombrer à pic, car le pont se remplissait, à chaque plongeon, et la nappe liquide, ne trouvant pas par les dalots un assez rapide écoulement, pouvait submerger le navire. Il eût été sage, pour parer à tout événement, de briser les pavois à coups de hache, afin de faciliter la sortie des eaux. Mais Will Halley refusa de prendre cette précaution. D’ailleurs, un danger plus grand menaçait le -Macquarie-, et, sans doute, il n’était plus temps de le prévenir. Vers onze heures et demie, John Mangles et Wilson, qui se tenaient au bord sous le vent, furent frappés d’un bruit insolite. Leur instinct d’hommes de mer se réveilla. John saisit la main du matelot. «Le ressac! Lui dit-il. --Oui, répondit Wilson. La lame brise sur des bancs. --À deux encablures au plus? --Au plus! La terre est là!» John se pencha au-dessus des bastingages, regarda les flots sombres et s’écria: la sonde! Wilson! La sonde! Le master, posté à l’avant, ne semblait pas se douter de sa position. Wilson saisit la ligne de sonde lovée dans sa baille, et s’élança dans les porte-haubans de misaine. Il jeta le plomb; la corde fila entre ses doigts. Au troisième nœud, le plomb s’arrêta. «Trois brasses! Cria Wilson. --Capitaine, dit John, courant à Will Halley, nous sommes sur les brisants.» Vit-il ou non Halley lever les épaules, peu importe. Mais il se précipita vers le gouvernail, mit la barre dessous, tandis que Wilson, lâchant la sonde, halait sur les bras du grand hunier pour faire lofer le navire. Le matelot qui gouvernait, vigoureusement repoussé, n’avait rien compris à cette attaque subite. «Aux bras du vent! Larguez! Larguez!» criait le jeune capitaine en manœuvrant de manière à s’élever des récifs. Pendant une demi-minute, la hanche de tribord du brick les prolongea, et, malgré l’obscurité de la nuit, John aperçut une ligne mugissante qui blanchissait à quatre brasses du navire. En ce moment, Will Halley, ayant conscience de cet imminent danger, perdait la tête. Ses matelots, à peine dégrisés, ne pouvaient comprendre ses ordres. D’ailleurs, l’incohérence de ses paroles, la contradiction de ses commandements, montraient que le sang-froid manquait à ce stupide ivrogne. Il était surpris par la proximité de la terre, qui lui restait à huit milles sous le vent, quand il la croyait distante de trente ou quarante. Les courants avaient jeté hors de sa route habituelle et pris au dépourvu ce misérable routinier. Cependant, la prompte manœuvre de John Mangles venait d’éloigner le -Macquarie- des brisants. Mais John ignorait sa position. Peut-être se trouvait-il serré dans une ceinture de récifs. Le vent portait en plein dans l’est, et, à chaque coup de tangage, on pouvait toucher. Bientôt, en effet, le bruit du ressac redoubla par tribord devant. Il fallut lofer encore. John remit la barre dessous et brassa en pointe. Les brisants se multipliaient sous l’étrave du brick, et il fut nécessaire de virer vent devant pour reprendre le large. Cette manœuvre réussirait-elle avec un bâtiment mal équilibré, sous une voilure réduite? C’était incertain, mais il fallait le tenter. «La barre dessous, toute!» cria John Mangles à Wilson. Le -Macquarie- commença à se rapprocher de la nouvelle ligne de récifs. Bientôt, la mer écuma au choc des roches immergées. Ce fut un inexprimable moment d’angoisse. L’écume rendait les lames lumineuses. On eût dit qu’un phénomène de phosphorescence les éclairait subitement. La mer hurlait, comme si elle eût possédé la voix de ces écueils antiques animés par la mythologie païenne. Wilson et Mulrady, courbés sur la roue du gouvernail, pesaient de tout leur poids. La barre venait à toucher. Soudain, un choc eut lieu. Le -Macquarie- avait donné sur une roche. Les sous-barbes du beaupré cassèrent et compromirent la stabilité du mât de misaine. Le virement de bord s’achèverait-il sans autre avarie? Non, car une accalmie se fit tout à coup, et le navire revint sous le vent. Son évolution fut arrêtée net. Une haute vague le prit en dessous, le porta plus avant sur les récifs, et il retomba avec une violence extrême. Le mât de misaine vint en bas avec tout son gréement. Le brick talonna deux fois et resta immobile, donnant sur tribord une bande de trente degrés. Les vitres du capot avaient volé en éclats. Les passagers se précipitèrent au dehors. Mais les vagues balayaient le pont d’une extrémité à l’autre, et ils ne pouvaient s’y tenir sans danger. John Mangles, sachant le navire solidement encastré dans le sable, les pria de rentrer dans le roufle. «La vérité, John? demanda froidement Glenarvan. --La vérité, -mylord-, répondit John Mangles, est que nous ne coulerons pas. Quant à être démoli par la mer, c’est une autre question, mais nous avons le temps d’aviser. --Il est minuit? --Oui, -mylord-, et il faut attendre le jour. --Ne peut-on mettre le canot à la mer? --Par cette houle, et dans cette obscurité, c’est impossible! Et d’ailleurs en quel endroit accoster la terre? --Eh bien, John, restons ici jusqu’au jour.» Cependant Will Halley courait comme un fou sur le pont de son brick. Ses matelots, revenus de leur stupeur, défoncèrent un baril d’eau-de-vie et se mirent à boire. John prévit que leur ivresse allait bientôt amener des scènes terribles. On ne pouvait compter sur le capitaine pour les retenir. Le misérable s’arrachait les cheveux et se tordait les bras. Il ne pensait qu’à sa cargaison qui n’était pas assurée. «Je suis ruiné! Je suis perdu!» s’écriait-il en courant d’un bord à l’autre. John Mangles ne songeait guère à le consoler. Il fit armer ses compagnons, et tous se tinrent prêts à repousser les matelots qui se gorgeaient de brandy, en proférant d’épouvantables blasphèmes. «Le premier de ces misérables qui s’approche du roufle, dit tranquillement le major, je le tue comme un chien.» Les matelots virent sans doute que les passagers étaient déterminés à les tenir en respect, car, après quelques tentatives de pillage, ils disparurent. John Mangles ne s’occupa plus de ces ivrognes, et attendit impatiemment le jour. Le navire était alors absolument immobile. La mer se calmait peu à peu. Le vent tombait. La coque pouvait donc résister pendant quelques heures encore. Au lever du soleil, John examinerait la terre. Si elle présentait un atterrissement facile, le you-you, maintenant la seule embarcation du bord, servirait au transport de l’équipage et des passagers. Il faudrait trois voyages, au moins, car il n’y avait place que pour quatre personnes. Quant au canot, on a vu qu’il avait été enlevé dans un coup de mer. Tout en réfléchissant aux dangers de sa situation, John Mangles, appuyé sur le capot, écoutait les bruits du ressac. Il cherchait à percer l’obscurité profonde. Il se demandait à quelle distance se trouvait cette terre enviée et redoutée tout à la fois. Les brisants s’étendent souvent à plusieurs lieues d’une côte. Le frêle canot pourrait-il résister à une traversée un peu longue? Tandis que John songeait ainsi, demandant un peu de lumière à ce ciel ténébreux, les passagères, confiantes en sa parole, reposaient sur leurs couchettes. L’immobilité du brick leur assurait quelques heures de tranquillité. Glenarvan, John et leurs compagnons, n’entendant plus les cris de l’équipage ivre-mort, se refaisaient aussi dans un rapide sommeil, et, à une heure du matin, un silence profond régnait à bord de ce brick, endormi lui-même sur son lit de sable. Vers quatre heures, les premières clartés apparurent dans l’est. Les nuages se nuancèrent légèrement sous les pâles lueurs de l’aube. John remonta sur le pont. À l’horizon pendait un rideau de brumes. Quelques contours indécis flottaient dans les vapeurs matinales, mais à une certaine hauteur. Une faible houle agitait encore la mer, et les flots du large se perdaient au milieu d’épaisses nuées immobiles. John attendit. La lumière s’accrut peu à peu, l’horizon se piqua de tons rouges. Le rideau monta lentement sur le vaste décor du fond. Des récifs noirs pointèrent hors des eaux. Puis, une ligne se dessina sur une bande d’écume, un point lumineux s’alluma comme un phare au sommet d’un piton projeté sur le disque encore invisible du soleil levant. La terre était là, à moins de neuf milles. «La terre!», s’écria John Mangles. Ses compagnons, réveillés à sa voix, s’élancèrent sur le pont du brick, et regardèrent en silence la côte qui s’accusait à l’horizon. Hospitalière ou funeste, elle devait être leur lieu de refuge. «Où est Will Halley? demanda Glenarvan. --Je ne sais, -mylord-, répondit John Mangles. --Et ses matelots? --Disparus comme lui. --Et, comme lui, ivres-morts, sans doute, ajouta Mac Nabbs. --Qu’on les cherche! dit Glenarvan, on ne peut les abandonner sur ce navire.» Mulrady et Wilson descendirent au logement du gaillard d’avant, et, deux minutes après, ils revinrent. Le poste était vide. Ils visitèrent alors l’entrepont et le brick jusqu’à fond de cale. Ils ne trouvèrent ni Will Halley ni ses matelots. «Quoi! Personne? dit Glenarvan. --Sont-ils tombés à la mer? demanda Paganel. --Tout est possible», répondit John Mangles, très soucieux de cette disparition. Puis, se dirigeant vers l’arrière: «Au canot», dit-il. Wilson et Mulrady le suivirent pour mettre le you-you à la mer. Le you-you avait disparu. Chapitre V -Les matelots improvisés- Will Halley et son équipage, profitant de la nuit et du sommeil des passagers, s’étaient enfuis sur l’unique canot du brick. On ne pouvait en douter. Ce capitaine, que son devoir obligeait à rester le dernier à bord, l’avait quitté le premier. «Ces coquins ont fui, dit John Mangles. Eh bien! Tant mieux, -mylord-. C’est autant de fâcheuses scènes qu’ils nous épargnent! --Je le pense, répondit Glenarvan; d’ailleurs, il y a toujours un capitaine à bord, John, et des matelots courageux, sinon habiles, tes compagnons. Commande, et nous sommes prêts à t’obéir.» Le major, Paganel, Robert, Wilson, Mulrady, Olbinett lui-même, applaudirent aux paroles de Glenarvan, et, rangés sur le pont, ils se tinrent à la disposition de John Mangles. «Que faut-il faire?» demanda Glenarvan. Le jeune capitaine promena son regard sur la mer, observa la mâture incomplète du brick, et dit, après quelques instants de réflexion: «Nous avons deux moyens, -mylord-, de nous tirer de cette situation: relever le bâtiment et reprendre la mer, ou gagner la côte sur un radeau qui sera facile à construire. --Si le bâtiment peut être relevé, relevons-le, répondit Glenarvan. C’est le meilleur parti à prendre, n’est-il pas vrai? --Oui, votre honneur, car, une fois à terre, que deviendrions-nous sans moyens de transport? --Évitons la côte, ajouta Paganel. Il faut se défier de la Nouvelle-Zélande. --D’autant plus que nous avons beaucoup dérivé, reprit John. L’incurie d’Halley nous a rejetés dans le sud, c’est évident. À midi, je ferai mon point, et si, comme je le présume, nous sommes au-dessous d’Auckland, j’essayerai de remonter avec le -Macquarie- en prolongeant la côte. --Mais les avaries du brick? demanda lady Helena. --Je ne les crois pas graves, madame, répondit John Mangles. J’établirai à l’avant un mât de fortune pour remplacer le mât de misaine, et nous marcherons, lentement, il est vrai, mais nous irons là où nous voulons aller. Si, par malheur, la coque du brick est défoncée, ou s’il ne peut être renfloué, il faudra se résigner à gagner la côte et à reprendre par terre le chemin d’Auckland. --Voyons donc l’état du navire, dit le major. Cela importe avant tout.» Glenarvan, John et Mulrady ouvrirent le grand panneau et descendirent dans la cale. Environ deux cents tonneaux de peaux tannées s’y trouvaient fort mal arrimés. On put les déplacer sans trop de peine, au moyen de palans frappés sur le grand étai à l’aplomb du panneau. John fit aussitôt jeter à la mer une partie de ces ballots afin d’alléger le navire. Après trois heures d’un rude travail, on put examiner les fonds du brick. Deux coutures du bordage s’étaient ouvertes à bâbord, à la hauteur des préceintes. Or, le -Macquarie- donnant sa bande sur tribord, sa gauche opposée émergeait, et les coutures défectueuses étaient à l’air. L’eau ne pouvait donc pénétrer. D’ailleurs, Wilson se hâta de rétablir le joint des bordages avec de l’étoupe et une feuille de cuivre soigneusement clouée. En sondant, on ne trouva pas deux pieds d’eau dans la cale. Les pompes devaient facilement épuiser cette eau et soulager d’autant le navire. Examen fait de la coque, John reconnut qu’elle avait peu souffert dans l’échouage. Il était probable qu’une partie de la fausse quille resterait engagée dans le sable, mais on pouvait s’en passer. Wilson, après avoir visité l’intérieur du bâtiment, plongea afin de déterminer sa position sur le haut-fond. Le -Macquarie-, l’avant tourné au nord-ouest, avait donné sur un banc de sable vasard d’un accore très brusque. L’extrémité inférieure de son étrave et environ les deux tiers de sa quille s’y trouvaient profondément encastrés. L’autre partie jusqu’à l’étambot flottait sur une eau dont la hauteur atteignait cinq brasses. Le gouvernail n’était donc point engagé et fonctionnait librement. John jugea inutile de le soulager. Avantage réel, car on serait à même de s’en servir au premier besoin. Les marées ne sont pas très fortes dans le Pacifique. Cependant, John Mangles comptait sur l’arrivée du flot pour relever le -Macquarie-. Le brick avait touché une heure environ avant la pleine mer. Depuis le moment où le jusant se fit sentir, sa bande sur tribord s’était de plus en plus accusée. À six heures du matin, à la mer basse elle atteignait son maximum d’inclinaison, et il parut inutile d’étayer le navire au moyen de béquilles. On put ainsi conserver à bord les vergues et autres espars que John destinait à établir un mât de fortune sur l’avant. Restaient à prendre les positions pour renflouer le -Macquarie-. Travail long et pénible. Il serait évidemment impossible d’être paré pour la pleine mer de midi un quart. On verrait seulement comment se comporterait le brick, en partie déchargé, sous l’action du flot, et à la marée suivante on donnerait le coup de collier. «À l’ouvrage!» commanda John Mangles. Ses matelots improvisés étaient à ses ordres. John fit d’abord serrer les voiles restées sur leurs cargues. Le major, Robert et Paganel, dirigés par Wilson, montèrent à la grand’hune. Le grand hunier, tendu sous l’effort du vent, eût contrarié le dégagement du navire. Il fallut le serrer, ce qui se fit tant bien que mal. Puis, après un travail opiniâtre et dur à des mains qui n’en avaient pas l’habitude, le mât du grand perroquet fut dépassé. Le jeune Robert, agile comme un chat, hardi comme un mousse, avait rendu les plus grands services pendant cette difficile opération. Il s’agit alors de mouiller une ancre, deux peut-être, à l’arrière du navire et dans la direction de la quille. L’effort de traction devait s’opérer sur ces ancres pour haler le -Macquarie- à marée haute. Cette opération ne présente aucune difficulté, quand on dispose d’une embarcation; on prend une ancre à jet, et on la mouille au point convenable, qui a été reconnu à l’avance. Mais ici, tout canot manquait, et il fallait y suppléer. Glenarvan était assez pratique de la mer pour comprendre la nécessité de ces opérations. Une ancre devait être mouillée pour dégager le navire échoué à mer basse. «Mais sans canot, que faire? demanda-t-il à John. --Nous emploierons les débris du mât de misaine et des barriques vides, répondit le jeune capitaine. L’opération sera difficile, mais non pas impossible, car les ancres du -Macquarie- sont de petite dimension. Une fois mouillées, si elles ne dérapent pas, j’ai bon espoir. --Bien, ne perdons pas de temps, John.» Tout le monde, matelots et passagers, fut appelé sur le pont. Chacun prit part à la besogne. On brisa à coups de hache les agrès qui retenaient encore le mât de misaine. Le bas mât s’était rompu dans sa chute au ras du ton, de telle sorte que la hune put être facilement retirée. John Mangles destinait cette plate-forme à faire un radeau. Il la soutint au moyen de barriques vides, et la rendit capable de porter ses ancres. Une godille fut installée, qui permettait de gouverner l’appareil. D’ailleurs, le jusant devait le faire dériver précisément à l’arrière du brick; puis, quand les ancres seraient par le fond, il serait facile de revenir à bord en se halant sur le grelin du navire. Ce travail était à demi achevé, quand le soleil s’approcha du méridien. John Mangles laissa Glenarvan suivre les opérations commencées, et s’occupa de relever sa position. Ce relèvement était très important à déterminer. Fort heureusement, John avait trouvé dans la chambre de Will Halley, avec un annuaire de l’observatoire de Greenwich, un sextant très sale, mais suffisant pour obtenir le point. Il le nettoya et l’apporta sur le pont. Cet instrument, par une série de miroirs mobiles, ramène le soleil à l’horizon au moment où il est midi, c’est-à-dire quand l’astre du jour atteint le plus haut point de sa course. On comprend donc que, pour opérer, il faut viser avec la lunette du sextant un horizon vrai, celui que forment le ciel et l’eau en se confondant. Or, précisément la terre s’allongeait en un vaste promontoire dans le nord, et, s’interposant entre l’observateur et l’horizon vrai, elle rendait l’observation impossible. Dans ce cas, où l’horizon manque, on le remplace par un horizon artificiel. C’est ordinairement une cuvette plate, remplie de mercure, au-dessus de laquelle on opère. Le mercure présente ainsi et de lui-même un miroir parfaitement horizontal. John n’avait point de mercure à bord, mais il tourna la difficulté en se servant d’une baille remplie de goudron liquide, dont la surface réfléchissait très suffisamment l’image du soleil. Il connaissait déjà sa longitude, étant sur la côte ouest de la Nouvelle-Zélande. Heureusement, car sans chronomètre il n’aurait pu la calculer. La latitude seule lui manquait et il se mit en mesure de l’obtenir. Il prit donc, au moyen du sextant, la hauteur méridienne du soleil au-dessus de l’horizon. Cette hauteur se trouva de 68° 30’. La distance du soleil au zénith était donc de 21° 30’, puisque ces deux nombres ajoutés l’un à l’autre donnent 90°. Or, ce jour-là, 3 février, la déclinaison du soleil étant de 16° 30’ d’après l’annuaire, en l’ajoutant à cette distance zénithale de 21° 30’, on avait une latitude de 38°. La situation du -Macquarie- se déterminait donc ainsi: longitude 171° 13’, latitude 38°, sauf quelques erreurs insignifiantes produites par l’imperfection des instruments, et dont on pouvait ne pas tenir compte. En consultant la carte de Johnston achetée par Paganel à Eden, John Mangles vit que le naufrage avait eu lieu à l’ouvert de la baie d’Aotea, au-dessus de la pointe Cahua, sur les rivages de la province d’Auckland. La ville d’Auckland étant située sur le trente-septième parallèle, le -Macquarie- avait été rejeté d’un degré dans le sud. Il devrait donc remonter d’un degré pour atteindre la capitale de la Nouvelle-Zélande. «Ainsi, dit Glenarvan, un trajet de vingt-cinq milles tout au plus. Ce n’est rien. --Ce qui n’est rien sur mer sera long et pénible sur terre, répondit Paganel. --Aussi, répondit John Mangles, ferons-nous tout ce qui est humainement possible pour renflouer le -Macquarie-.» Le point établi, les opérations furent reprises. À midi un quart, la mer était pleine. John ne put en profiter, puisque ses ancres n’étaient pas encore mouillées. Mais il n’en observa pas moins le -Macquarie- avec une certaine anxiété. Flotterait-il sous l’action du flot? La question allait se décider en cinq minutes. On attendit. Quelques craquements eurent lieu; ils étaient produits, sinon par un soulèvement, au moins par un tressaillement de la carène. John conçut le bon espoir pour la marée suivante, mais en somme le brick ne bougea pas. Les travaux continuèrent. À deux heures, le radeau était prêt. L’ancre à jet y fut embarquée. John et Wilson l’accompagnèrent, après avoir amarré un grelin sur l’arrière du navire. Le jusant les fit dériver, et ils mouillèrent à une demi-encablure par dix brasses de fond. La tenue était bonne et le radeau revint à bord. Restait la grosse ancre de bossoir. On la descendit, non sans difficulté. Le radeau recommença l’opération, et bientôt cette seconde ancre fut mouillée en arrière de l’autre, par un fond de quinze brasses. Puis, se halant sur le câble, John et Wilson retournèrent au -Macquarie-. Le câble et le grelin furent garnis au guindeau, et on attendit la prochaine pleine mer, qui devait se faire sentir à une heure du matin. Il était alors six heures du soir. John Mangles complimenta ses matelots, et fit entendre à Paganel que, le courage et la bonne conduite aidant, il pourrait devenir un jour quartier-maître. Cependant, Mr Olbinett, après avoir aidé aux diverses manœuvres, était retourné à la cuisine. Il avait préparé un repas réconfortant qui venait à propos. Un rude appétit sollicitait l’équipage. Il fut pleinement satisfait, et chacun se sentit refait pour les travaux ultérieurs. Après le dîner, John Mangles prit les dernières précautions qui devaient assurer le succès de l’opération. Il ne faut rien négliger, quand il s’agit de renflouer un navire. Souvent, l’entreprise manque, faute de quelques lignes d’allégement, et la quille engagée ne quitte pas son lit de sable. John Mangles avait fait jeter à la mer une grande partie des marchandises, afin de soulager le brick; mais le reste des ballots, les lourds espars, les vergues de rechange, quelques tonnes de gueuses qui formaient le lest, furent reportés à l’arrière, pour faciliter de leur poids le dégagement de l’étrave. Wilson et Mulrady y roulèrent également un certain nombre de barriques qu’ils remplirent d’eau, afin de relever le nez du brick. Minuit sonnait, quand ces derniers travaux furent achevés. L’équipage était sur les dents, circonstance regrettable, au moment où il n’aurait pas trop de toutes ses forces pour virer au guindeau: ce qui amena John Mangles à prendre une résolution nouvelle. En ce moment, la brise calmissait. Le vent faisait à peine courir quelques risées capricieuses à la surface des flots. John, observant l’horizon, remarqua que le vent tendait à revenir du sud-ouest dans le nord-ouest. Un marin ne pouvait se tromper à la disposition particulière et à la couleur des bandes de nuages. Wilson et Mulrady partageaient l’opinion de leur capitaine. John Mangles fit part de ses observations à Glenarvan, et lui proposa de remettre au lendemain l’opération du renflouage. «Et voici, mes raisons, dit-il. D’abord, nous sommes très fatigués, et toutes nos forces sont nécessaires pour dégager le navire. Puis, une fois relevé, comment le conduire au milieu de ces dangereux brisants et par une obscurité profonde? Mieux vaut agir en pleine lumière. D’ailleurs, une autre raison me porte à attendre. Le vent promet de nous venir en aide, et je tiens à en profiter, je veux qu’il fasse culer cette vieille coque, pendant que la mer la soulèvera. Demain, si je ne me trompe, la brise soufflera du nord-ouest. Nous établirons les voiles du grand mât à masquer, et elles concourront à relever le brick.» Ces raisons étaient décisives. Glenarvan et Paganel, les impatients du bord, se rendirent, et l’opération fut remise au lendemain. La nuit se passa bien. Un quart avait été réglé pour veiller surtout au mouillage des ancres. Le jour parut. Les prévisions de John Mangles se réalisaient. Il vantait une brise du nord-nord-ouest qui tendait à fraîchir. C’était un surcroît de force très avantageux. L’équipage fut mis en réquisition. Robert, Wilson, Mulrady en haut du grand mât, le major, Glenarvan, Paganel sur le pont, disposèrent les manœuvres de façon à déployer les voiles au moment précis. La vergue du grand hunier fut hissée à bloc, la grand’voile et le grand hunier laissés sur leurs cargues. . 1 , , 2 - . 3 , 4 ! » 5 6 . 7 - , 8 . 9 10 11 . , 12 , . 13 , 14 . 15 , - - - 16 . 17 - - , , 18 , - - , 19 20 . 21 22 , , 23 24 - - - - , . 25 - 26 . , 27 , , , 28 , . 29 30 , , , 31 - , , 32 , 33 . 34 35 36 , 37 . 38 , 39 - . 40 41 , 42 . 43 . 44 . 45 . 46 . 47 , , 48 . 49 - 50 . 51 52 , , 53 - - , 54 . 55 , , , 56 , 57 . 58 59 , , , 60 , 61 . 62 , - , 63 , 64 , , 65 , , 66 ; 67 . , 68 . 69 70 - 71 . 72 73 , 74 . 75 76 77 78 . , 79 . . 80 81 , - 82 . 83 . 84 85 , , 86 . , , 87 , « » 88 , 89 . 90 91 - 92 . ; 93 - . 94 , 95 96 . 97 98 , 99 . 100 , 101 , . 102 103 . 104 105 - . 106 107 , , 108 . 109 110 , . 111 . 112 . 113 114 , , - - , 115 , - . 116 . 117 118 , - - 119 . 120 . 121 122 , . 123 , 124 - , , 125 . 126 127 , 128 . 129 130 131 . - 132 . 133 . , 134 . 135 136 , , , - , 137 , , . 138 , , 139 . , 140 . 141 , , 142 . . . 143 144 , , , , 145 , - - . 146 147 . 148 . , , 149 . , 150 , , 151 . 152 153 , 154 , , , 155 . - - 156 . 157 , , . , 158 , 159 . 160 161 , , , 162 , , - , 163 . . 164 . 165 . 166 167 , , 168 . , 169 , 170 . 171 172 , : « - ! - » , 173 174 . 175 176 - , , . 177 . 178 . 179 180 181 . 182 183 , , , 184 . , , 185 . 186 187 , , , 188 , , 189 . 190 191 - - , 192 - . 193 194 195 , . 196 197 , . 198 199 . - 200 . . 201 , , 202 . , - - 203 , , 204 , . 205 . 206 207 . 208 - , . 209 , 210 . 211 212 , . 213 , 214 . , 215 , . 216 , , 217 . 218 . , 219 . 220 . 221 222 . 223 224 , , , 225 . , 226 , . 227 228 229 , ; 230 - , , 231 . , 232 . 233 234 235 236 - . 237 . - 238 . , , , 239 . 240 241 , , - - , 242 , , 243 , , 244 . . 245 , , 246 . , , , - , 247 « 248 ; , , 249 , , , 250 , 251 . » 252 253 , 254 - - , - , 255 - - , , . , 256 , , 257 - - , ; 258 , . 259 260 - 261 - - , , 262 . 263 264 265 266 - - 267 268 , . 269 270 , , - - 271 . 272 , - ; 273 , . 274 ; , 275 . , 276 , , , 277 . 278 279 , , , 280 , 281 . 282 283 284 , 285 . 286 287 , 288 . 289 , 290 . - 291 292 . 293 294 , 295 . 296 297 , . 298 299 , 300 . , , 301 , . 302 , 303 , - 304 . 305 306 , , 307 , , , 308 . - - , 309 . 310 . . , 311 , 312 . , , 313 , , 314 , 315 . . 316 317 , , 318 . , . 319 , , 320 . , 321 . , 322 , 323 . 324 325 326 . - , , 327 , 328 . : 329 330 « ? 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