de se hisser eux-mêmes.
Fut-ce cette fatigue prolongée, ou toute autre cause, mais l’un
des chevaux succomba pendant cette journée.
Il s’abattit subitement sans qu’aucun symptôme fît pressentir cet
accident. C’était le cheval de Mulrady, et quand celui-ci voulut
le relever, il le trouva mort.
Ayrton vint examiner l’animal étendu à terre, et parut ne rien
comprendre à cette mort instantanée.
«Il faut que cette bête, dit Glenarvan, se soit rompu quelque
vaisseau.
--Évidemment, répondit Ayrton.
--Prends mon cheval, Mulrady, ajouta Glenarvan, je vais rejoindre
lady Helena dans le chariot.»
Mulrady obéit, et la petite troupe continua sa fatigante
ascension, après avoir abandonné aux corbeaux le cadavre de
l’animal.
La chaîne des Alpes australiennes est peu épaisse, et sa base ne
s’étend pas sur une largeur de huit milles.
Donc, si le passage choisi par Ayrton aboutissait au revers
oriental, on pouvait, quarante-huit heures plus tard, avoir
franchi cette haute barrière. Alors, d’obstacles insurmontables,
de route difficile, il ne serait plus question jusqu’à la mer.
Pendant la journée du 10, les voyageurs atteignirent le plus haut
point du passage, deux mille pieds environ. Ils se trouvaient sur
un plateau dégagé qui laissait la vue s’étendre au loin. Vers le
nord miroitaient les eaux tranquilles du lac Oméo, tout pointillé
d’oiseaux aquatiques, et au delà, les vastes plaines du Murray. Au
sud, se déroulaient les nappes verdoyantes du Gippsland, ses
terrains riches en or, ses hautes forêts, avec l’apparence d’un
pays primitif. Là, la nature était encore maîtresse de ses
produits, du cours de ses eaux, de ses grands arbres vierges de la
hache, et les squatters, rares jusqu’alors, n’osaient lutter
contre elle. Il semblait que cette chaîne des Alpes séparât deux
contrées diverses, dont l’une avait conservé sa sauvagerie. Le
soleil se couchait alors, et quelques rayons, perçant les nuages
rougis, ravivaient les teintes du district de Murray. Au
contraire, le Gippsland, abrité derrière l’écran des montagnes, se
perdait dans une vague obscurité, et l’on eût dit que l’ombre
plongeait dans une nuit précoce toute cette région transalpine.
Ce contraste fut vivement senti de spectateurs placés entre ces
deux pays si tranchés, et une certaine émotion les prit à voir
cette contrée presque inconnue qu’ils allaient traverser jusqu’aux
frontières victoriennes.
On campa sur le plateau même, et le lendemain la descente
commença. Elle fut assez rapide. Une grêle d’une violence extrême
assaillit les voyageurs, et les força de chercher un abri sous des
roches. Ce n’étaient pas des grêlons, mais de véritables plaques
de glace, larges comme la main, qui se précipitaient des nuages
orageux. Une fronde ne les eût pas lancées avec plus de force, et
quelques bonnes contusions apprirent à Paganel et à Robert qu’il
fallait se dérober à leurs coups. Le chariot fut criblé en maint
endroit, et peu de toitures eussent résisté à la chute de ces
glaçons aigus dont quelques-uns s’incrustaient dans le tronc des
arbres.
Il fallut attendre la fin de cette averse prodigieuse, sous peine
d’être lapidé. Ce fut l’affaire d’une heure environ, et la troupe
s’engagea de nouveau sur les roches déclives, toutes glissantes
encore des ruissellements de la grêle.
Vers le soir, le chariot, fort cahoté, fort disjoint en
différentes parties de sa carcasse, mais encore solide sur ses
disques de bois, descendait les derniers échelons des Alpes, entre
de grands sapins isolés. La passe aboutissait aux plaines du
Gippsland. La chaîne des Alpes venait d’être heureusement
franchie, et les dispositions accoutumées furent faites pour le
campement du soir.
Le 12, dès l’aube, reprise du voyage avec une ardeur qui ne se
démentait pas. Chacun avait hâte d’arriver au but, c’est-à-dire à
l’océan Pacifique, au point même où se brisa le -Britannia-. Là
seulement pouvaient être utilement rejointes les traces des
naufragés, et non dans ces contrées désertes du Gippsland. Aussi,
Ayrton pressait-il lord Glenarvan d’expédier au -Duncan- l’ordre
de se rendre à la côte, afin d’avoir à sa disposition tous les
moyens de recherche. Il fallait, selon lui, profiter de la route
de Lucknow qui se rend à Melbourne. Plus tard, ce serait
difficile, car les communications directes avec la capitale
manqueraient absolument.
Ces recommandations du quartier-maître paraissaient bonnes à
suivre. Paganel conseillait d’en tenir compte. Il pensait aussi
que la présence du yacht serait fort utile en pareille
circonstance, et il ajoutait que l’on ne pourrait plus communiquer
avec Melbourne, la route de Lucknow une fois dépassée.
Glenarvan était indécis, et peut-être eût-il expédié ces ordres
que réclamait tout particulièrement Ayrton, si le major n’eût
combattu cette décision avec une grande vigueur. Il démontra que
la présence d’Ayrton était nécessaire à l’expédition, qu’aux
approches de la côte le pays lui serait connu, que si le hasard
mettait la caravane sur les traces d’Harry Grant, le quartier-maître
serait plus qu’un autre capable de les suivre, enfin que
seul il pouvait indiquer l’endroit où s’était perdu le
-Britannia-.
Mac Nabbs opina donc pour la continuation du voyage sans rien
changer à son programme. Il trouva un auxiliaire dans John
Mangles, qui se rangea à son avis. Le jeune capitaine fit même
observer que les ordres de son honneur parviendraient plus
facilement au -Duncan- s’ils étaient expédiés de Twofold-Bay, que
par l’entremise d’un messager forcé de parcourir deux cents milles
d’un pays sauvage. Ce parti prévalut. Il fut décidé qu’on
attendrait pour agir l’arrivée à Twofold-Bay. Le major observait
Ayrton, qui lui parut assez désappointé. Mais il n’en dit rien,
et, suivant sa coutume, il garda ses observations pour son compte.
Les plaines qui s’étendent au pied des Alpes australiennes étaient
unies, avec une légère inclinaison vers l’est. De grands bouquets
de mimosas et d’eucalyptus, des gommiers d’essences diverses, en
rompaient çà et là la monotone uniformité. Le «gastrolobium
grandiflorum» hérissait le sol de ses arbustes aux fleurs
éclatantes. Quelques creeks sans importance, de simples ruisseaux
encombrés de petits joncs et envahis par les orchidées, coupèrent
souvent la route. On les passa à gué. Au loin s’enfuyaient, à
l’approche des voyageurs, des bandes d’outardes et de casoars. Au-dessus
des arbrisseaux sautaient et ressautaient des -kanguroos-
comme une troupe de pantins élastiques. Mais les chasseurs de
l’expédition ne songeaient guère à chasser, et leurs chevaux
n’avaient pas besoin de ce surcroît de fatigue.
D’ailleurs, une lourde chaleur pesait sur la contrée.
Une électricité violente saturait l’atmosphère. Bêtes et gens
subissaient son influence. Ils allaient devant eux sans en
chercher davantage. Le silence n’était interrompu que par les cris
d’Ayrton excitant son attelage accablé.
De midi à deux heures, on traversa une curieuse forêt de fougères
qui eût excité l’admiration de gens moins harassés. Ces plantes
arborescentes, en pleine floraison, mesuraient jusqu’à trente
pieds de hauteur. Chevaux et cavaliers passaient à l’aise sous
leurs ramilles retombantes, et parfois la molette d’un éperon
résonnait en heurtant leur tige ligneuse.
Sous ces parasols immobiles régnait une fraîcheur dont personne ne
songea à se plaindre. Jacques Paganel, toujours démonstratif,
poussa quelques soupirs de satisfaction qui firent lever des
troupes de perruches et de kakatoès. Ce fut un concert de
jacasseries assourdissantes.
Le géographe continuait de plus belle ses cris et ses jubilations,
quand ses compagnons le virent tout d’un coup chanceler sur son
cheval et s’abattre comme une masse. Était-ce quelque
étourdissement, pis même, une suffocation causée par la haute
température? on courut à lui.
«Paganel! Paganel! Qu’avez-vous! s’écria Glenarvan.
--J’ai, cher ami, que je n’ai plus de cheval, répondit Paganel en
se dégageant de ses étriers.
--Quoi! Votre cheval?
--Mort, foudroyé, comme celui de Mulrady!»
Glenarvan, John Mangles, Wilson, examinèrent l’animal. Paganel ne
se trompait pas. Son cheval venait d’être frappé subitement.
«Voilà qui est singulier, dit John Mangles.
--Très singulier, en effet», murmura le major.
Glenarvan ne laissa pas d’être préoccupé de ce nouvel accident. Il
ne pouvait se remonter dans ce désert.
Or, si une épidémie frappait les chevaux de l’expédition, il
serait très embarrassé pour continuer sa route.
Or, avant la fin du jour, le mot «épidémie» sembla devoir se
justifier. Un troisième cheval, celui de Wilson, tomba mort, et,
circonstance plus grave peut-être, un des bœufs fut également
frappé. Les moyens de transport et de traction étaient réduits à
trois bœufs et quatre chevaux.
La situation devint grave. Les cavaliers démontés pouvaient, en
somme, prendre leur parti d’aller à pied. Bien des squatters
l’avaient fait déjà, à travers ces régions désertes. Mais s’il
fallait abandonner le chariot, que deviendraient les voyageuses?
Pourraient-elles franchir les cent vingt milles qui les séparaient
encore de la baie Twofold?
John Mangles et Glenarvan, très inquiets, examinèrent les chevaux
survivants. Peut-être pouvait-on prévenir de nouveaux accidents.
Examen fait, aucun symptôme de maladie, de défaillance même, ne
fut remarqué. Ces animaux étaient en parfaite santé et
supportaient vaillamment les fatigues du voyage. Glenarvan espéra
donc que cette singulière épidémie ne ferait pas d’autres
victimes.
Ce fut aussi l’avis d’Ayrton, qui avouait ne rien comprendre à ces
morts foudroyantes.
On se remit en marche. Le chariot servait de véhicule aux
piétons qui s’y délassaient tour à tour. Le soir, après une marche
de dix milles seulement, le signal de halte fut donné, le
campement fut organisé, et la nuit se passa sans encombre, sous un
vaste bouquet de fougères arborescentes, entre lesquelles
passaient d’énormes chauves-souris, justement nommées des renards
volants.
La journée du lendemain, 13 janvier, fut bonne. Les accidents de
la veille ne se renouvelèrent pas. L’état sanitaire de
l’expédition demeura satisfaisant.
Chevaux et bœufs firent gaillardement leur office.
Le salon de lady Helena fut très animé, grâce au nombre de
visiteurs qui affluèrent. Mr Olbinett s’occupa très activement à
faire circuler les rafraîchissements que trente degrés de chaleur
rendaient nécessaires. Un demi-baril de -scotch-ale- y passa tout
entier. On déclara Barclay et Co le plus grand homme de la Grande-Bretagne,
même avant Wellington, qui n’eût jamais fabriqué d’aussi
bonne bière. Amour-propre d’écossais. Jacques Paganel but beaucoup
et discourut encore plus -de omni re scibili-.
Une journée si bien commencée semblait devoir bien finir. On avait
franchi quinze bons milles, et adroitement passé un pays assez
montueux et d’un sol rougeâtre. Tout laissait espérer que l’on
camperait le soir même sur les bords de la Snowy, importante
rivière qui va se jeter au sud de Victoria dans le Pacifique.
Bientôt la roue du chariot creusa ses ornières sur de larges
plaines faites d’une alluvion noirâtre, entre des touffes d’herbe
exubérantes et de nouveaux champs de gastrolobium. Le soir arriva,
et un brouillard nettement tranché à l’horizon marqua le cours de
la Snowy. Quelques milles furent encore enlevés à la vigueur du
collier. Une forêt de hauts arbres se dressa à un coude de la
route, derrière une modeste éminence du terrain. Ayrton dirigea
son attelage un peu surmené à travers les grands troncs perdus
dans l’ombre, et il dépassait déjà la lisière du bois, à un demi-mille
de la rivière, quand le chariot s’enfonça brusquement
jusqu’au moyeu des roues.
«Attention! Cria-t-il aux cavaliers qui le suivaient.
--Qu’est-ce donc? demanda Glenarvan.
--Nous sommes embourbés», répondit Ayrton.
De la voix et de l’aiguillon, il excita ses bœufs, qui, enlisés
jusqu’à mi-jambes, ne purent bouger.
«Campons ici, dit John Mangles.
--C’est ce qu’il y a de mieux à faire, répondit Ayrton. Demain,
au jour, nous verrons à nous en tirer.
--Halte!» cria Glenarvan.
La nuit s’était faite rapidement après un court crépuscule, mais
la chaleur n’avait pas fui avec la lumière. L’atmosphère recélait
d’étouffantes vapeurs.
Quelques éclairs, éblouissantes réverbérations d’un orage
lointain, enflammaient l’horizon. La couchée fut organisée. On
s’arrangea tant bien que mal du chariot embourbé. Le sombre dôme
des grands arbres abrita la tente des voyageurs. Si la pluie ne
s’en mêlait pas, ils étaient décidés à ne pas se plaindre.
Ayrton parvint, non sans peine, à retirer ses trois bœufs du
terrain mouvant. Ces courageuses bêtes en avaient jusqu’aux
flancs. Le quartier-maître les parqua avec les quatre chevaux, et
ne laissa à personne le soin de choisir leur fourrage. Ce service,
il le faisait, d’ailleurs, avec intelligence, et, ce soir-là,
Glenarvan remarqua que ses soins redoublèrent; ce dont il le
remercia, car la conservation de l’attelage était d’un intérêt
majeur.
Pendant ce temps, les voyageurs prirent leur part d’un souper
assez sommaire. La fatigue et la chaleur tuant la faim, ils
avaient besoin, non de nourriture, mais de repos. Lady Helena et
miss Grant, après avoir souhaité le bonsoir à leurs compagnons,
regagnèrent la couchette accoutumée. Quant aux hommes, les uns se
glissèrent sous la tente; les autres, par goût, s’étendirent sur
une herbe épaisse au pied des arbres, ce qui est sans inconvénient
dans ces pays salubres.
Peu à peu, chacun s’endormit d’un lourd sommeil.
L’obscurité redoublait sous un rideau de gros nuages qui
envahissaient le ciel. Il n’y avait pas un souffle de vent dans
l’atmosphère. Le silence de la nuit n’était interrompu que par les
hululements du «morepork», qui donnait la tierce mineure avec une
surprenante justesse comme les tristes coucous d’Europe.
Vers onze heures, après un mauvais sommeil, lourd et fatigant, le
major se réveilla. Ses yeux à demi fermés furent frappés d’une
vague lumière qui courait sous les grands arbres. On eût dit une
nappe blanchâtre, miroitante comme l’eau d’un lac, et Mac Nabbs
crut d’abord que les premières lueurs d’un incendie se
propageaient sur le sol.
Il se leva, et marcha vers le bois. Sa surprise fut grande quand
il se vit en présence d’un phénomène purement naturel. Sous ses
yeux s’étendait un immense plan de champignons qui émettaient des
phosphorescences. Les spores lumineux de ces cryptogames
rayonnaient dans l’ombre avec une certaine intensité.
Le major, qui n’était point égoïste, allait réveiller Paganel,
afin que le savant constatât ce phénomène de ses propres yeux,
quand un incident l’arrêta.
La lueur phosphorescente illuminait le bois pendant l’espace d’un
demi-mille, et Mac Nabbs crut voir passer rapidement des ombres
sur la lisière éclairée.
Ses regards le trompaient-ils? était-il le jouet d’une
hallucination?
Mac Nabbs se coucha à terre, et, après une rigoureuse observation,
il aperçut distinctement plusieurs hommes, qui, se baissant, se
relevant, tour à tour, semblaient chercher sur le sol des traces
encore fraîches.
Ce que voulaient ces hommes, il fallait le savoir.
Le major n’hésita pas, et sans donner l’éveil à ses compagnons,
rampant sur le sol comme un sauvage des prairies, il disparut sous
les hautes herbes.
Chapitre XIX
-Un coup de théâtre-
Ce fut une affreuse nuit. À deux heures du matin, la pluie
commença à tomber, une pluie torrentielle que les nuages orageux
versèrent jusqu’au jour. La tente devint un insuffisant abri.
Glenarvan et ses compagnons se réfugièrent dans le chariot. On
ne dormit pas. On causa de choses et d’autres. Seul, le major,
dont personne n’avait remarqué la courte absence, se contenta
d’écouter sans mot dire. La terrible averse ne discontinuait pas.
On pouvait craindre qu’elle ne provoquât un débordement de la
Snowy, dont le chariot, enlisé dans un sol mou, se fût très mal
trouvé. Aussi, plus d’une fois, Mulrady, Ayrton, John Mangles
allèrent examiner le niveau des eaux courantes, et revinrent
mouillés de la tête aux pieds.
Enfin, le jour parut. La pluie cessa, mais les rayons du soleil ne
purent traverser l’épaisse nappe des nuages. De larges flaques
d’eau jaunâtre, de vrais étangs troubles et bourbeux, salissaient
le sol.
Une buée chaude transpirait à travers ces terrains détrempés et
saturait l’atmosphère d’une humidité malsaine.
Glenarvan s’occupa du chariot tout d’abord. C’était l’essentiel
à ses yeux. On examina le lourd véhicule.
Il se trouvait embourbé au milieu d’une vaste dépression du sol
dans une glaise tenace. Le train de devant disparaissait presque
en entier, et celui de derrière jusqu’au heurtequin de l’essieu.
On aurait de la peine à retirer cette lourde machine, et ce ne
serait pas trop de toutes les forces réunies des hommes, des
bœufs et des chevaux.
«En tout cas, il faut se hâter, dit John Mangles.
Cette glaise en séchant rendra l’opération plus difficile.
--Hâtons-nous», répondit Ayrton.
Glenarvan, ses deux matelots, John Mangles et Ayrton pénétrèrent
sous le bois où les animaux avaient passé la nuit.
C’était une haute forêt de gommiers d’un aspect sinistre. Rien que
des arbres morts, largement espacés, écorcés depuis des siècles,
ou plutôt écorchés comme les chênes-lièges au moment de la
récolte. Ils portaient à deux cents pieds dans les airs le maigre
réseau de leurs branches dépouillées.
Pas un oiseau ne nichait sur ces squelettes aériens; pas une
feuille ne tremblait à cette ramure sèche et cliquetante comme un
fouillis d’ossements. À quel cataclysme attribuer ce phénomène,
assez fréquent en Australie, de forêts entières frappées d’une
mort épidémique? on ne sait. Ni les plus vieux indigènes, ni leurs
ancêtres, ensevelis depuis longtemps dans les bocages de la mort,
ne les ont vus verdoyants.
Glenarvan, tout en marchant, regardait le ciel gris sur lequel se
profilaient nettement les moindres ramilles des gommiers comme de
fines découpures.
Ayrton s’étonnait de ne plus rencontrer les chevaux et les bœufs
à l’endroit où il les avait conduits.
Ces bêtes entravées ne pouvaient aller loin cependant.
On les chercha dans le bois, mais sans les trouver.
Ayrton, surpris, revint alors du côté de la Snowy-river, bordée de
magnifiques mimosas. Il faisait entendre un cri bien connu de son
attelage, qui ne répondait pas. Le quartier-maître semblait très
inquiet, et ses compagnons se regardaient d’un air désappointé.
Une heure se passa dans de vaines recherches, et Glenarvan allait
retourner au chariot, distant d’un bon mille, quand un
hennissement frappa son oreille.
Un beuglement se fit entendre presque aussitôt.
«Ils sont là!» s’écria John Mangles, en se glissant entre les
hautes touffes de gastrolobium, qui étaient assez hautes pour
cacher un troupeau.
Glenarvan, Mulrady et Ayrton se lancèrent sur ses traces et
partagèrent bientôt sa stupéfaction.
Deux bœufs et trois chevaux gisaient sur le sol, foudroyés comme
les autres. Leurs cadavres étaient déjà froids, et une bande de
maigres corbeaux, croassant dans les mimosas, guettait cette proie
inattendue. Glenarvan et les siens s’entre-regardèrent, et Wilson
ne put retenir un juron qui lui monta au gosier.
«Que veux-tu, Wilson? dit lord Glenarvan, se contenant à peine,
nous n’y pouvons rien. Ayrton, emmenez le bœuf et le cheval qui
restent. Il faudra bien qu’ils nous tirent d’affaire.
--Si le chariot n’était pas embourbé, répondit John Mangles,
ces deux bêtes, marchant à petites journées, suffiraient à le
conduire à la côte. Il faut donc à tout prix dégager ce maudit
véhicule.
--Nous essayerons, John, répondit Glenarvan.
Retournons au campement, où l’on doit être inquiet de notre
absence prolongée.»
Ayrton enleva les entraves du bœuf, Mulrady celles du cheval, et
l’on revint en suivant les bords sinueux de la rivière. Une demi-heure
après, Paganel et Mac Nabbs, lady Helena et miss Grant
savaient à quoi s’en tenir.
«Par ma foi! ne put s’empêcher de dire le major, il est fâcheux,
Ayrton, que vous n’ayez pas eu à ferrer toutes nos bêtes au
passage de la Wimerra.
--Pourquoi cela, monsieur? demanda Ayrton.
--Parce que de tous nos chevaux, celui que vous avez mis entre
les mains de votre maréchal ferrant, celui-là seul a échappé au
sort commun!
--C’est vrai, dit John Mangles, et voilà un singulier hasard!
--Un hasard, et rien de plus», répondit le quartier-maître,
regardant fixement le major.
Mac Nabbs serra les lèvres, comme s’il eût voulu retenir des
paroles prêtes à lui échapper. Glenarvan, Mangles, lady Helena
semblaient attendre qu’il complétât sa pensée, mais le major se
tut, et se dirigea vers le chariot qu’Ayrton examinait.
«Qu’a-t-il voulu dire? demanda Glenarvan à John Mangles.
--Je ne sais, répondit le jeune capitaine. Cependant, le major
n’est point homme à parler sans raison.
--Non, John, dit lady Helena. Mac Nabbs doit avoir des soupçons à
l’égard d’Ayrton.
--Des soupçons? Fit Paganel en haussant les épaules.
--Lesquels? répondit Glenarvan. Le suppose-t-il capable d’avoir
tué nos chevaux et nos bœufs? Mais dans quel but? L’intérêt
d’Ayrton n’est-il pas identique au nôtre?
--Vous avez raison, mon cher Edward, dit lady Helena, et
j’ajouterai que le quartier-maître nous a donné depuis le
commencement du voyage d’incontestables preuves de dévouement.
--Sans doute, répondit John Mangles. Mais alors, que signifie
l’observation du major?
--Le croit-il donc d’accord avec ces convicts? s’écria
imprudemment Paganel.
--Quels convicts? demanda miss Grant.
--Monsieur Paganel se trompe, répondit vivement John Mangles. Il
sait bien qu’il n’y a pas de convicts dans la province de
Victoria.
--Eh! c’est parbleu vrai! répliqua Paganel, qui aurait voulu
retirer ses paroles. Où diable avais-je la tête? Qui a jamais
entendu parler de convicts en Australie? D’ailleurs, à peine
débarqués, ils font de très honnêtes gens! Le climat! Miss Mary,
le climat moralisateur...»
Le pauvre savant, voulant réparer sa bévue, faisait comme le
chariot, il s’embourbait. Lady Helena le regardait, ce qui lui
ôtait tout son sang-froid. Mais ne voulant pas l’embarrasser
davantage, elle emmena miss Mary du côté de la tente, où Mr
Olbinett s’occupait de dresser le déjeuner suivant toutes les
règles de l’art.
«C’est moi qui mériterais d’être transporté, dit piteusement
Paganel.
--Je le pense», répondit Glenarvan.
Et sur cette réponse faite avec un sérieux qui accabla le digne
géographe, Glenarvan et John Mangles allèrent vers le chariot.
En ce moment, Ayrton et les deux matelots travaillaient à
l’arracher de sa vaste ornière. Le bœuf et le cheval, attelés
côte à côte, tiraient de toute la force de leurs muscles; les
traits étaient tendus à se rompre, les colliers menaçaient de
céder à l’effort. Wilson et Mulrady poussaient aux roues, tandis
que, de la voix et de l’aiguillon, le quartier-maître excitait
l’attelage dépareillé. Le lourd véhicule ne bougeait pas. La
glaise, déjà sèche, le retenait comme s’il eût été scellé dans du
ciment hydraulique.
John Mangles fit arroser la glaise pour la rendre moins tenace. Ce
fut en vain. Le chariot conserva son immobilité. Après de
nouveaux coups de vigueur, hommes et bêtes s’arrêtèrent. À moins
de démonter la machine pièce à pièce, il fallait renoncer à la
tirer de la fondrière. Or, l’outillage manquait, et l’on ne
pouvait entreprendre un pareil travail.
Cependant, Ayrton, qui voulait vaincre à tout prix cet obstacle,
allait tenter de nouveaux efforts, quand lord Glenarvan l’arrêta.
«Assez, Ayrton, assez, dit-il. Il faut ménager le bœuf et le
cheval qui nous restent. Si nous devons continuer à pied notre
route, l’un portera les deux voyageuses, l’autre nos provisions.
Ils peuvent donc rendre encore d’utiles services.
--Bien, -mylord-, répondit le quartier-maître en dételant ses
bêtes épuisées.
--Maintenant, mes amis, ajouta Glenarvan, retournons au
campement, délibérons, examinons la situation, voyons de quel côté
sont les bonnes et les mauvaises chances, et prenons un parti.»
Quelques instants après, les voyageurs se refaisaient de leur
mauvaise nuit par un déjeuner passable, et la discussion était
ouverte. Tous furent appelés à donner leur avis.
D’abord, il s’agit de relever la position du campement d’une
manière extrêmement précise. Paganel, chargé de ce soin, le fit
avec la rigueur voulue.
Selon lui, l’expédition se trouvait arrêtée sur le trente-septième
parallèle, par 147°53’ de longitude, au bord de la Snowy-river.
«Quel est le relèvement exact de la côte à Twofold-Bay? demanda
Glenarvan.
--Cent cinquante degrés, répondit Paganel.
--Et ces deux degrés sept minutes valent?...
--Soixante-quinze milles.
--Et Melbourne est?...
--À deux cents milles au moins.
--Bon. Notre position étant ainsi déterminée, dit Glenarvan, que
convient-il de faire?»
La réponse fut unanime: aller à la côte sans tarder.
Lady Helena et Mary Grant s’engageaient à faire cinq milles par
jour. Les courageuses femmes ne s’effrayaient pas de franchir à
pied, s’il le fallait, la distance qui séparait Snowy-river de
Twofold-Bay.
«Vous êtes la vaillante compagne du voyageur, ma chère Helena, dit
lord Glenarvan. Mais sommes-nous certains de trouver à la baie les
ressources dont nous aurons besoin en y arrivant?
--Sans aucun doute, répondit Paganel. Eden est une municipalité
qui a déjà bien des années d’existence.
Son port doit avoir des relations fréquentes avec Melbourne. Je
suppose même qu’à trente-cinq milles d’ici, à la paroisse de
Delegete, sur la frontière victorienne, nous pourrons ravitailler
l’expédition et trouver des moyens de transport.
--Et le -Duncan?- demanda Ayrton, ne jugez-vous pas opportun,
-mylord-, de le mander à la baie?
--Qu’en pensez-vous, John? demanda Glenarvan.
--Je ne crois pas que votre honneur doive se presser à ce sujet,
répondit le jeune capitaine, après avoir réfléchi. Il sera
toujours temps de donner vos ordres à Tom Austin et de l’appeler à
la côte.
--C’est de toute évidence, ajouta Paganel.
--Remarquez, reprit John Mangles, que dans quatre ou cinq jours
nous serons à Eden.
--Quatre ou cinq jours! reprit Ayrton en hochant la tête, mettez-en
quinze ou vingt, capitaine, si vous ne voulez pas plus tard
regretter votre erreur!
--Quinze ou vingt jours pour faire soixante-quinze milles!
s’écria Glenarvan.
--Au moins, -mylord-. Vous allez traverser la portion la plus
difficile de Victoria, un désert où tout manque, disent les
squatters, des plaines de broussailles sans chemin frayé, dans
lesquelles les stations n’ont pu s’établir. Il y faudra marcher la
hache ou la torche à la main, et, croyez-moi, vous n’irez pas
vite.»
Ayrton avait parlé d’un ton ferme. Paganel, sur qui se portèrent
des regards interrogateurs, approuva d’un signe de tête les
paroles du quartier-maître.
«J’admets ces difficultés, reprit alors John Mangles. Eh bien!
dans quinze jours, votre honneur expédiera ses ordres au -Duncan-.
--J’ajouterai, reprit alors Ayrton, que les principaux obstacles
ne viendront pas des embarras de la route. Mais il faudra
traverser la Snowy, et très probablement attendre la baisse des
eaux.
--Attendre! s’écria le jeune capitaine. Ne peut-on trouver un
gué?
--Je ne le pense pas, répondit Ayrton. Ce matin, j’ai cherché un
passage praticable, mais en vain. Il est rare de rencontrer une
rivière aussi torrentueuse à cette époque, et c’est une fatalité
contre laquelle je ne puis rien.
--Elle est donc large, cette Snowy? demanda lady Glenarvan.
--Large et profonde, madame, répondit Ayrton, large d’un mille
avec un courant impétueux. Un bon nageur ne la traverserait pas
sans danger.
--Eh bien! construisons un canot, s’écria Robert, qui ne doutait
de rien. On abat un arbre, on le creuse, on s’y embarque; et tout
est dit.
--Qu’en pensez-vous, Ayrton? demanda Glenarvan.
--Je pense, -mylord-, que, dans un mois, s’il n’arrive quelque
secours, nous serons encore retenus sur les bords de la Snowy!
--Enfin, avez-vous un plan meilleur? demanda John Mangles avec
une certaine impatience.
--Oui, si le -Duncan- quitte Melbourne et rallie la côte est!
--Ah! toujours le -Duncan!- et en quoi sa présence à la baie nous
facilitera-t-elle les moyens d’y arriver?»
Ayrton réfléchit pendant quelques instants avant de répondre, et
dit d’une façon assez évasive:
«Je ne veux point imposer mes opinions. Ce que j’en fais est dans
l’intérêt de tous, et je suis disposé à partir dès que son honneur
donnera le signal du départ.»
Puis, il croisa les bras.
«Ceci n’est pas répondre, Ayrton, reprit Glenarvan.
Faites-nous connaître votre plan, et nous le discuterons. Que
proposez-vous?»
Ayrton, d’une voix calme et assurée, s’exprima en ces termes:
«Je propose de ne pas nous aventurer au delà de la Snowy dans
l’état de dénûment où nous sommes. C’est ici même qu’il faut
attendre des secours, et ces secours ne peuvent venir que du
-Duncan-. Campons en cet endroit, où les vivres ne manquent pas,
et que l’un de nous porte à Tom Austin l’ordre de rallier la baie
Twofold.»
Un certain étonnement accueillit cette proposition inattendue, et
contre laquelle John Mangles ne dissimula pas son antipathie.
«Pendant ce temps, reprit Ayrton, ou les eaux de la Snowy
baisseront, ce qui permettra de trouver un gué praticable, ou il
faudra recourir au canot, et nous aurons le temps de le
construire. Voilà, -mylord-, le plan que je soumets à votre
approbation.
--Bien, Ayrton, répondit Glenarvan. Votre idée mérite d’être
prise en sérieuse considération. Son plus grand tort est de causer
un retard, mais elle épargne de sérieuses fatigues et peut-être
des dangers réels. Qu’en pensez-vous, mes amis?
--Parlez, mon cher Mac Nabbs, dit alors lady Helena. Depuis le
commencement de la discussion, vous vous contentez d’écouter, et
vous êtes très avare de vos paroles.
--Puisque vous me demandez mon avis, répondit le major, je vous
le donnerai très franchement. Ayrton me paraît avoir parlé en
homme sage, prudent, et je me range à sa proposition.»
On ne s’attendait guère à cette réponse, car jusqu’alors Mac Nabbs
avait toujours combattu les idées d’Ayrton à ce sujet. Aussi
Ayrton, surpris, jeta un regard rapide sur le major. Cependant,
Paganel, lady Helena, les matelots étaient très disposés à appuyer
le projet du quartier-maître. Ils n’hésitèrent plus après les
paroles de Mac Nabbs.
Glenarvan déclara donc le plan d’Ayrton adopté en principe.
«Et maintenant, John, ajouta-t-il, ne pensez-vous pas que la
prudence commande d’agir ainsi, et de camper sur les bords de la
rivière, en attendant les moyens de transport?
--Oui, répondit John Mangles, si toutefois notre messager
parvient à passer la Snowy, que nous ne pouvons passer nous-même!»
On regarda le quartier-maître, qui sourit en homme sûr de lui.
«Le messager ne franchira pas la rivière, dit-il.
--Ah! fit John Mangles.
--Il ira tout simplement rejoindre la route de Luknow, qui le
mènera droit à Melbourne.
--Deux cent cinquante milles à faire à pied! s’écria le jeune
capitaine.
--À cheval, répliqua Ayrton. Il reste un cheval bien portant. Ce
sera l’affaire de quatre jours. Ajoutez deux jours pour la
traversée du -Duncan- à la baie, vingt-quatre heures pour revenir
au campement, et, dans une semaine, le messager sera de retour
avec les hommes de l’équipage.»
Le major approuvait d’un signe de tête les paroles d’Ayrton, ce
qui ne laissait pas d’exciter l’étonnement de John Mangles. Mais
la proposition du quartier-maître avait réuni tous les suffrages,
et il ne s’agissait plus que d’exécuter ce plan véritablement bien
conçu.
«Maintenant, mes amis, dit Glenarvan, il reste à choisir notre
messager. Il aura une mission pénible et périlleuse, je ne veux
pas le dissimuler. Qui se dévouera pour ses compagnons et ira
porter nos instructions à Melbourne?»
Wilson, Mulrady, John Mangles, Paganel, Robert lui-même,
s’offrirent immédiatement. John insistait d’une façon toute
particulière pour que cette mission lui fût confiée. Mais Ayrton,
qui ne s’était pas encore prononcé prit la parole, et dit:
«S’il plaît à votre honneur, ce sera moi qui partirai -mylord-.
J’ai l’habitude de ces contrées. Maintes fois, j’ai parcouru des
régions plus difficiles. Je puis me tirer d’affaire là où un autre
resterait. Je réclame donc dans l’intérêt commun ce droit de me
rendre à Melbourne. Un mot m’accréditera auprès de votre second,
et dans six jours, je me fais fort d’amener le -Duncan- à la baie
Twofold.
--Bien parlé, répondit Glenarvan. Vous êtes un homme intelligent
et courageux, Ayrton, et vous réussirez.»
Le quartier-maître était évidemment plus apte que tout autre à
remplir cette difficile mission. Chacun le comprit et se retira.
John Mangles fit une dernière objection, disant que la présence
d’Ayrton était nécessaire pour retrouver les traces du -Britannia-
ou d’Harry Grant. Mais le major fit observer que l’expédition
resterait campée sur les bords de la Snowy jusqu’au retour
d’Ayrton, qu’il n’était pas question de reprendre sans lui ces
importantes recherches, conséquemment que son absence ne
préjudicierait en aucune façon aux intérêts du capitaine.
«Eh bien, partez, Ayrton, dit Glenarvan. Faites diligence, et
revenez par Eden à notre campement de la Snowy.»
Un éclair de satisfaction brilla dans les yeux du quartier-maître.
Il détourna la tête, mais, si vite qu’il se fût détourné, John
Mangles avait surpris cet éclair; John, par instinct, non
autrement, sentait s’accroître ses défiances contre Ayrton.
Le quartier-maître fit donc ses préparatifs de départ aidé des
deux matelots, dont l’un s’occupa de son cheval, et l’autre de ses
provisions. Pendant ce temps, Glenarvan écrivait la lettre
destinée à Tom Austin.
Il ordonnait au second du -Duncan- de se rendre sans retard à la
baie Twofold. Il lui recommandait le quartier-maître comme un
homme en qui il pouvait avoir toute confiance. Tom Austin, arrivé
à la côte, devait mettre un détachement des matelots du yacht sous
les ordres d’Ayrton...
Glenarvan en était à ce passage de sa lettre, quand Mac Nabbs, qui
le suivait des yeux, lui demanda d’un ton singulier comment il
écrivait le nom d’Ayrton.
«Mais comme il se prononce, répondit Glenarvan.
--C’est une erreur, reprit tranquillement le major. Il se
prononce Ayrton, mais il s’écrit Ben Joyce!»
Chapitre XX
-Aland! Zealand!-
La révélation de ce nom de Ben Joyce produisit l’effet d’un coup
de foudre. Ayrton s’était brusquement redressé. Sa main tenait un
revolver. Une détonation éclata. Glenarvan tomba frappé d’une
balle. Des coups de fusil retentirent au dehors.
John Mangles et les matelots, d’abord surpris, voulurent se jeter
sur Ben Joyce; mais l’audacieux convict avait déjà disparu et
rejoint sa bande disséminée sur la lisière du bois de gommiers.
La tente n’offrait pas un suffisant abri contre les balles. Il
fallait battre en retraite. Glenarvan, légèrement atteint, s’était
relevé.
«Au chariot! Au chariot!» cria John Mangles, et il entraîna
lady Helena et Mary Grant, qui furent bientôt en sûreté derrière
les épaisses ridelles.
Là, John, le major, Paganel, les matelots saisirent leurs
carabines et se tinrent prêts à riposter aux convicts. Glenarvan
et Robert avaient rejoint les voyageuses, tandis qu’Olbinett
accourait à la défense commune.
Ces événements s’étaient accomplis avec la rapidité de l’éclair.
John Mangles observait attentivement la lisière du bois. Les
détonations s’étaient tues subitement à l’arrivée de Ben Joyce. Un
profond silence succédait à la bruyante fusillade. Quelques
volutes de vapeur blanche se contournaient encore entre les
branches des gommiers. Les hautes touffes de gastrolobium
demeuraient immobiles. Tout indice d’attaque avait disparu.
Le major et John Mangles poussèrent une reconnaissance jusqu’aux
grands arbres. La place était abandonnée. De nombreuses traces de
pas s’y voyaient, et quelques amorces à demi consumées fumaient
sur le sol. Le major, en homme prudent, les éteignit, car il
suffisait d’une étincelle pour allumer un incendie redoutable dans
cette forêt d’arbres secs.
«Les convicts ont disparu, dit John Mangles.
--Oui, répondit le major, et cette disparition m’inquiète. Je
préférerais les voir face à face. Mieux vaut un tigre en plaine
qu’un serpent sous les herbes. Battons ces buissons autour du
chariot.»
Le major et John fouillèrent la campagne environnante. De la
lisière du bois aux bords de la Snowy, ils ne rencontrèrent pas un
seul convict. La bande de Ben Joyce semblait s’être envolée comme
une troupe d’oiseaux malfaisants. Cette disparition était trop
singulière pour laisser une sécurité parfaite. C’est pourquoi on
résolut de se tenir sur le qui-vive. Le chariot, véritable
forteresse embourbée, devint le centre du campement, et deux
hommes, se relevant d’heure en heure, firent bonne garde.
Le premier soin de lady Helena et de Mary Grant avait été de
panser la blessure de Glenarvan. Au moment où son mari tomba sous
la balle de Ben Joyce, lady Helena, épouvantée, s’était précipitée
vers lui. Puis, maîtrisant son angoisse, cette femme courageuse
avait conduit Glenarvan au chariot. Là, l’épaule du blessé fut
mise à nu, et le major reconnut que la balle, déchirant les
chairs, n’avait produit aucune lésion interne. Ni l’os ni les
muscles ne lui parurent attaqués. La blessure saignait beaucoup,
mais Glenarvan, remuant les doigts de l’avant-bras, rassura lui-même
ses amis sur les résultats du coup. Son pansement fait, il ne
voulut plus que l’on s’occupât de lui, et on en vint aux
explications.
Les voyageurs, moins Mulrady et Wilson qui veillaient au dehors,
s’étaient alors casés tant bien que mal dans le chariot. Le
major fut invité à parler.
Avant de commencer son récit, il mit lady Helena au courant des
choses qu’elle ignorait, c’est-à-dire l’évasion d’une bande de
condamnés de Perth, leur apparition dans les contrées de la
Victoria, leur complicité dans la catastrophe du chemin de fer. Il
lui remit le numéro de l’-Australian and New Zealand gazette-
acheté à Seymour, et il ajouta que la police avait mis à prix la
tête de ce Ben Joyce, redoutable bandit, auquel dix-huit mois de
crimes avaient fait une funeste célébrité.
Mais comment Mac Nabbs avait-il reconnu ce Ben Joyce dans le
quartier-maître Ayrton? Là était le mystère que tous voulaient
éclaircir, et le major s’expliqua.
Depuis le jour de sa rencontre, Mac Nabbs, par instinct, se
défiait d’Ayrton. Deux ou trois faits presque insignifiants, un
coup d’œil échangé entre le quartier-maître et le forgeron à la
Wimerra-river, l’hésitation d’Ayrton à traverser les villes et les
bourgs, son insistance à mander le -Duncan- à la côte, la mort
étrange des animaux confiés à ses soins, enfin un manque de
franchise dans ses allures, tous ces détails peu à peu groupés
avaient éveillé les soupçons du major.
Cependant, il n’aurait pu formuler une accusation directe, sans
les événements qui s’étaient passés la nuit précédente.
Mac Nabbs, se glissant entre les hautes touffes d’arbrisseaux,
arriva près des ombres suspectes qui venaient d’éveiller son
attention à un demi-mille du campement. Les plantes
phosphorescentes jetaient de pâles lueurs dans l’obscurité.
Trois hommes examinaient des traces sur le sol, des empreintes de
pas fraîchement faites, et, parmi eux, Mac Nabbs reconnut le
maréchal ferrant de Black-Point. «ce sont eux, disait l’un. --
oui, répondait l’autre, voilà le trèfle des fers. --c’est comme
cela depuis la Wimerra. --tous les chevaux sont morts. --le
poison n’est pas loin. --en voilà de quoi démonter une cavalerie
tout entière. Une plante utile que ce gastrolobium!»
«Puis ils se turent, ajouta Mac Nabbs, et s’éloignèrent. Je n’en
savais pas assez. Je les suivis. Bientôt la conversation
recommença: «un habile homme, Ben Joyce, dit le forgeron, un
fameux quartier-maître avec son invention de naufrage! Si son
projet réussit, c’est un coup de fortune! Satané Ayrton! --
appelle-le Ben Joyce, car il a bien gagné son nom!» en ce moment,
ces coquins quittèrent le bois de gommiers. Je savais ce que je
voulais savoir, et je revins au campement, avec la certitude que
tous les convicts ne se moralisent pas en Australie, n’en déplaise
à Paganel!»
Le major se tut.
Ses compagnons, silencieux, réfléchissaient.
«Ainsi, dit Glenarvan dont la colère faisait pâlir la figure,
Ayrton nous a entraînés jusqu’ici pour nous piller et nous
assassiner!
--Oui, répondit le major.
--Et depuis la Wimerra, sa bande suit nos traces et nous épie,
guettant une occasion favorable?
--Oui.
--Mais ce misérable n’est donc pas un matelot du -Britannia-? Il
a donc volé son nom d’Ayrton, volé son engagement à bord?»
Les regards se dirigèrent vers Mac Nabbs, qui avait dû se poser
ces questions à lui-même.
«Voici, répondit-il de sa voix toujours calme, les certitudes que
l’on peut dégager de cette obscure situation. À mon avis, cet
homme s’appelle réellement Ayrton. Ben Joyce est son nom de
guerre. Il est incontestable qu’il connaît Harry Grant et qu’il a
été quartier-maître à bord du -Britannia-. Ces faits, prouvés déjà
par les détails précis que nous a donnés Ayrton, sont de plus
corroborés par les paroles des convicts que je vous ai rapportées.
Ne nous égarons donc pas dans de vaines hypothèses, et tenons pour
certain que Ben Joyce est Ayrton, comme Ayrton est Ben Joyce,
c’est-à-dire un matelot du -Britannia- devenu chef d’une bande de
convicts.»
Les explications de Mac Nabbs furent acceptées sans discussion.
«Maintenant, répondit Glenarvan, me direz-vous comment et pourquoi
le quartier-maître d’Harry Grant se trouve en Australie?
--Comment? Je l’ignore, répondit Mac Nabbs, et la police déclare
ne pas en savoir plus long que moi à ce sujet. Pourquoi? Il m’est
impossible de le dire.
Il y a là un mystère que l’avenir expliquera.
--La police ne connaît pas même cette identité d’Ayrton et de Ben
Joyce, dit John Mangles.
--Vous avez raison, John, répondit le major, et une semblable
particularité serait de nature à éclairer ses recherches.
--Ainsi, dit lady Helena, ce malheureux s’était introduit à la
ferme de Paddy O’Moore dans une intention criminelle?
--Ce n’est pas douteux, répondit Mac Nabbs. Il préparait quelque
mauvais coup contre l’irlandais, quand une occasion meilleure
s’est offerte à lui. Le hasard nous a mis en présence. Il a
entendu le récit de Glenarvan, l’histoire du naufrage, et, en
homme audacieux, il s’est promptement décidé à en tirer parti.
L’expédition a été décidée. À la Wimerra, il a communiqué avec
l’un des siens, le forgeron de Black-Point, et a laissé des traces
reconnaissables de notre passage. Sa bande nous a suivis. Une
plante vénéneuse lui a permis de tuer peu à peu nos bœufs et nos
chevaux. Puis, le moment venu, il nous a embourbés dans les marais
de la Snowy et livrés aux convicts qu’il commande.»
Tout était dit sur Ben Joyce. Son passé venait d’être reconstitué
par le major, et le misérable apparaissait tel qu’il était, un
audacieux et redoutable criminel. Ses intentions, clairement
démontrées, exigeaient de la part de Glenarvan une vigilance
extrême. Heureusement, il y avait moins à craindre du bandit
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