Il est vrai qu’il ajoute avec non moins de sagesse, «ni ange non
plus.»
Or, précisément, lady Helena et Mary Grant donnaient tort à cette
dernière partie de la proposition du grand penseur. Ces deux
charitables femmes avaient quitté le chariot; elles tendaient
une main caressante à ces misérables créatures; elles leur
offraient des aliments que ces sauvages avalaient avec une
répugnante gloutonnerie. Les indigènes devaient d’autant mieux
prendre lady Helena pour une divinité, que, suivant leur religion,
les blancs sont d’anciens noirs, blanchis après leur mort.
Mais ce furent les femmes, surtout, qui excitèrent la pitié des
voyageuses. Rien n’est comparable à la condition de
l’australienne; une nature marâtre lui a même refusé le moindre
charme; c’est une esclave, enlevée par la force brutale, qui n’a
eu d’autre présent de noce que des coups de «waddie», sorte de
bâton rivé à la main de son maître. Depuis ce moment, frappée
d’une vieillesse précoce et foudroyante, elle a été accablée de
tous les pénibles travaux de la vie errante, portant avec ses
enfants enroulés dans un paquet de jonc les instruments de pêche
et de chasse, les provisions de «phormium tenax», dont elle
fabrique des filets. Elle doit procurer des vivres à sa famille;
elle chasse les lézards, les opossums et les serpents jusqu’à la
cime des arbres; elle coupe le bois du foyer; elle arrache les
écorces de la tente; pauvre bête de somme, elle ignore le repos,
et ne mange qu’après son maître les restes dégoûtants dont il ne
veut plus.
En ce moment, quelques-unes de ces malheureuses, privées de
nourriture depuis longtemps peut-être, essayaient d’attirer les
oiseaux en leur présentant des graines.
On les voyait étendues sur le sol brûlant, immobiles, comme
mortes, attendre pendant des heures entières qu’un naïf oiseau
vînt à portée de leur main! Leur industrie en fait de pièges
n’allait pas plus loin, et il fallait être un volatile australien
pour s’y laisser prendre.
Cependant les indigènes, apprivoisés par les avances des
voyageurs, les entouraient, et l’on dut se garder alors contre
leurs instincts éminemment pillards. Ils parlaient un idiome
sifflant, fait de battements de langue. Cela ressemblait à des
cris d’animaux. Cependant, leur voix avait souvent des inflexions
câlines d’une grande douceur; le mot «noki, noki», se répétait
souvent, et les gestes le faisaient suffisamment comprendre.
C’était le «Donnez-moi! Donnez-moi!» qui s’appliquait aux plus
menus objets des voyageurs. Mr Olbinett eut fort à faire pour
défendre le compartiment aux bagages et surtout les vivres de
l’expédition.
Ces pauvres affamés jetaient sur le chariot un regard effrayant
et montraient des dents aiguës qui s’étaient peut-être exercées
sur des lambeaux de chair humaine. La plupart des tribus
australiennes ne sont pas anthropophages, sans doute, en temps de
paix, mais il est peu de sauvages qui se refusent à dévorer la
chair d’un ennemi vaincu.
Cependant, à la demande d’Helena, Glenarvan donna ordre de
distribuer quelques aliments. Les naturels comprirent son
intention et se livrèrent à des démonstrations qui eussent ému le
cœur le plus insensible. Ils poussèrent aussi des rugissements
semblables à ceux des bêtes fauves, quand le gardien leur apporte
la pitance quotidienne. Sans donner raison au major, on ne pouvait
nier pourtant que cette race ne touchât de près à l’animal.
Mr Olbinett, en homme galant, avait cru devoir servir d’abord les
femmes. Mais ces malheureuses créatures n’osèrent manger avant
leurs redoutables maîtres. Ceux-ci se jetèrent sur le biscuit et
la viande sèche comme sur une proie.
Mary Grant, songeant que son père était prisonnier d’indigènes
aussi grossiers, sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle se
représentait tout ce que devait souffrir un homme tel qu’Harry
Grant, esclave de ces tribus errantes, en proie à la misère, à la
faim, aux mauvais traitements.
John Mangles, qui l’observait avec la plus inquiète attention,
devina les pensées dont son cœur était plein, et il alla au-devant
de ses désirs en interrogeant le quartier-maître du -Britannia-.
«Ayrton, lui dit-il, est-ce des mains de pareils sauvages que vous
vous êtes échappé?
--Oui, capitaine, répondit Ayrton. Toutes ces peuplades de
l’intérieur se ressemblent. Seulement, vous ne voyez ici qu’une
poignée de ces pauvres diables, tandis qu’il existe sur les bords
du Darling des tribus nombreuses et commandées par des chefs dont
l’autorité est redoutable.
--Mais, demanda John Mangles, que peut faire un européen au
milieu de ces naturels?
--Ce que je faisais moi-même, répondit Ayrton; il chasse, il
pêche avec eux, il prend part à leurs combats; comme je vous l’ai
déjà dit, il est traité en raison des services qu’il rend, et pour
peu que ce soit un homme intelligent et brave, il prend dans la
tribu une situation considérable.
--Mais il est prisonnier? dit Mary Grant.
--Et surveillé, ajouta Ayrton, de façon à ne pouvoir faire un
pas, ni jour ni nuit!
--Cependant, vous êtes parvenu à vous échapper, Ayrton, dit le
major, qui vint se mêler à la conversation.
--Oui, Monsieur Mac Nabbs, à la faveur d’un combat entre ma tribu
et une peuplade voisine. J’ai réussi.
Bien. Je ne le regrette pas. Mais si c’était à refaire, je
préférerais, je crois, un éternel esclavage aux tortures que j’ai
éprouvées en traversant les déserts de l’intérieur. Dieu garde le
capitaine Grant de tenter une pareille chance de salut!
--Oui, certes, répondit John Mangles, nous devons désirer, miss
Mary, que votre père soit retenu dans une tribu indigène. Nous
trouverons ses traces plus aisément que s’il errait dans les
forêts du continent.
--Vous espérez toujours? demanda la jeune fille.
--J’espère toujours, miss Mary, vous voir heureuse un jour, avec
l’aide de Dieu!»
Les yeux humides de Mary Grant purent seuls remercier le jeune
capitaine.
Pendant cette conversation, un mouvement inaccoutumé s’était
produit parmi les sauvages; ils poussaient des cris retentissants;
ils couraient dans diverses directions; ils saisissaient leurs
armes et semblaient pris d’une fureur farouche.
Glenarvan ne savait où ils voulaient en venir, quand le major,
interpellant Ayrton, lui dit:
«Puisque vous avez vécu pendant longtemps chez les australiens,
vous comprenez sans doute le langage de ceux-ci?
--À peu près, répondit le quartier-maître, car, autant de tribus,
autant d’idiomes. Cependant, je crois deviner que, par
reconnaissance, ces sauvages veulent montrer à son honneur le
simulacre d’un combat.»
C’était en effet la cause de cette agitation. Les indigènes, sans
autre préambule, s’attaquèrent avec une fureur parfaitement
simulée, et si bien même, qu’à moins d’être prévenu on eût pris au
sérieux cette petite guerre. Mais les australiens sont des mimes
excellents, au dire des voyageurs, et, en cette occasion, ils
déployèrent un remarquable talent.
Leurs instruments d’attaque et de défense consistaient en un
casse-tête, sorte de massue de bois qui a raison des crânes les
plus épais, et une espèce de «tomahawk», pierre aiguisée très
dure, fixée entre deux bâtons par une gomme adhérente. Cette hache
a une poignée longue de dix pieds. C’est un redoutable instrument
de guerre et un utile instrument de paix, qui sert à abattre les
branches ou les têtes, à entailler les corps ou les arbres,
suivant le cas.
Toutes ces armes s’agitaient dans des mains frénétiques, au bruit
des vociférations; les combattants se jetaient les uns sur les
autres; ceux-ci tombaient comme morts, ceux-là poussaient le cri
du vainqueur. Les femmes, les vieilles principalement, possédées
du démon de la guerre, les excitaient au combat, se précipitaient
sur les faux cadavres, et les mutilaient en apparence avec une
férocité qui, réelle, n’eût pas été plus horrible. À chaque
instant, lady Helena craignait que le jeu ne dégénérât en bataille
sérieuse. D’ailleurs, les enfants, qui avaient pris part au
combat, y allaient franchement. Les petits garçons et les petites
filles, plus rageuses, surtout, s’administraient des taloches
superbes avec un entrain féroce.
Ce combat simulé durait déjà depuis dix minutes, quand soudain les
combattants s’arrêtèrent. Les armes tombèrent de leurs mains. Un
profond silence succéda au bruyant tumulte. Les indigènes
demeurèrent fixes dans leur dernière attitude, comme des
personnages de tableaux vivants.
On les eût dit pétrifiés.
Quelle était la cause de ce changement, et pourquoi tout d’un coup
cette immobilité marmoréenne. On ne tarda pas à le savoir.
Une bande de kakatoès se déployait en ce moment à la hauteur des
gommiers. Ils remplissaient l’air de leurs babillements et
ressemblaient, avec les nuances vigoureuses de leur plumage, à un
arc-en-ciel volant. C’était l’apparition de cette éclatante nuée
d’oiseaux qui avait interrompu le combat. La chasse, plus utile
que la guerre, lui succédait.
Un des indigènes, saisissant un instrument peint en rouge, d’une
structure particulière, quitta ses compagnons toujours immobiles,
et se dirigea entre les arbres et les buissons vers la bande de
kakatoès.
Il ne faisait aucun bruit en rampant, il ne frôlait pas une
feuille, il ne déplaçait pas un caillou.
C’était une ombre qui glissait.
Le sauvage, arrivé à une distance convenable, lança son instrument
suivant une ligne horizontale à deux pieds du sol. Cette arme
parcourut ainsi un espace de quarante pieds environ; puis,
soudain, sans toucher la terre, elle se releva subitement par un
angle droit, monta à cent pieds dans l’air, frappa mortellement
une douzaine d’oiseaux, et, décrivant une parabole, revint tomber
aux pieds du chasseur.
Glenarvan et ses compagnons étaient stupéfaits; ils ne pouvaient
en croire leurs yeux.
«C’est le «boomerang!» dit Ayrton.
--Le boomerang! s’écria Paganel, le boomerang australien.»
Et, comme un enfant, il alla ramasser l’instrument merveilleux,
«pour voir ce qu’il y avait dedans.»
On aurait pu penser, en effet, qu’un mécanisme intérieur, un
ressort subitement détendu, en modifiait la course. Il n’en était
rien.
Ce boomerang consistait tout uniment en une pièce de bois dur et
recourbé, longue de trente à quarante pouces. Son épaisseur au
milieu était de trois pouces environ, et ses deux extrémités se
terminaient en pointes aiguës. Sa partie concave rentrait de six
lignes et sa partie convexe présentait deux rebords très affilés.
C’était aussi simple qu’incompréhensible.
«Voilà donc ce fameux boomerang! dit Paganel après avoir
attentivement examiné le bizarre instrument.
Un morceau de bois et rien de plus. Pourquoi, à un certain moment
de sa course horizontale, remonte-t-il dans les airs pour revenir
à la main qui l’a jeté?
Les savants et les voyageurs n’ont jamais pu donner l’explication
de ce phénomène.
--Ne serait-ce pas un effet semblable à celui du cerceau qui,
lancé d’une certaine façon, revient à son point de départ? dit
John Mangles.
--Ou plutôt, ajouta Glenarvan, un effet rétrograde, pareil à
celui d’une bille de billard frappée en un point déterminé?
--Aucunement, répondit Paganel; dans ces deux cas, il y a un
point d’appui qui détermine la réaction:
C’est le sol pour le cerceau, et le tapis pour la bille. Mais,
ici, le point d’appui manque, l’instrument ne touche pas la terre,
et cependant il remonte à une hauteur considérable!
--Alors comment expliquez-vous ce fait, Monsieur Paganel? demanda
lady Helena.
--Je ne l’explique pas, madame, je le constate une fois de plus;
l’effet tient évidemment à la manière dont le boomerang est lancé
et à sa conformation particulière. Mais, quant à ce lancement,
c’est encore le secret des australiens.
--En tout cas, c’est bien ingénieux... pour des singes», ajouta
lady Helena, en regardant le major qui secoua la tête d’un air peu
convaincu.
Cependant, le temps s’écoulait, et Glenarvan pensa qu’il ne devait
pas retarder davantage sa marche vers l’est; il allait donc prier
les voyageurs de remonter dans leur chariot, quand un sauvage
arriva tout courant, et prononça quelques mots avec une grande
animation.
«Ah! fit Ayrton, ils ont aperçu des casoars!
--Quoi! Il s’agit d’une chasse? dit Glenarvan.
--Il faut voir cela, s’écria Paganel. Ce doit être curieux! Peut-être
le boomerang va-t-il fonctionner encore.
--Qu’en pensez-vous, Ayrton?
--Ce ne sera pas long, -mylord-», répondit le quartier-maître.
Les indigènes n’avaient pas perdu un instant. C’est pour eux un
coup de fortune de tuer des casoars. La tribu a ses vivres assurés
pour quelques jours. Aussi les chasseurs emploient-ils toute leur
adresse à s’emparer d’une pareille proie. Mais comment, sans
fusils, parviennent-ils à abattre, et, sans chiens, à atteindre un
animal si agile? C’était le côté très intéressant du spectacle
réclamé par Paganel.
L’ému ou casoar sans casque, nommé «moureuk» par les naturels, est
un animal qui commence à se faire rare dans les plaines de
l’Australie. Ce gros oiseau, haut de deux pieds et demi, a une
chair blanche qui rappelle beaucoup celle du dindon; il porte sur
la tête une plaque cornée; ses yeux sont brun clair, son bec noir
et courbé de haut en bas; ses doigts armés d’ongles puissants; ses
ailes, de véritables moignons, ne peuvent lui servir à voler; son
plumage, pour ne pas dire son pelage, est plus foncé au cou et à
la poitrine. Mais, s’il ne vole pas, il court et défierait sur le
turf le cheval le plus rapide. On ne peut donc le prendre que par
la ruse, et encore faut-il être singulièrement rusé.
C’est pourquoi, à l’appel de l’indigène, une dizaine d’australiens
se déployèrent comme un détachement de tirailleurs. C’était dans
une admirable plaine, où l’indigo croissait naturellement et
bleuissait le sol de ses fleurs. Les voyageurs s’arrêtèrent sur la
lisière d’un bois de mimosas.
À l’approche des naturels, une demi-douzaine d’émus se levèrent,
prirent la fuite, et allèrent se remiser à un mille. Quand le
chasseur de la tribu eut reconnu leur position, il fit signe à ses
camarades de s’arrêter. Ceux-ci s’étendirent sur le sol, tandis
que lui, tirant de son filet deux peaux de casoar fort adroitement
cousues, s’en affubla sur-le-champ.
Son bras droit passait au-dessus de sa tête, et il imitait en
remuant la démarche d’un ému qui cherche sa nourriture.
L’indigène se dirigea vers le troupeau; tantôt il s’arrêtait,
feignant de picorer quelques graines; tantôt il faisait voler la
poussière avec ses pieds et s’entourait d’un nuage poudreux. Tout
ce manège était parfait. Rien de plus fidèle que cette
reproduction des allures de l’ému. Le chasseur poussait des
grognements sourds auxquels l’oiseau lui-même se fût laissé
prendre. Ce qui arriva. Le sauvage se trouva bientôt au milieu de
la bande insoucieuse. Soudain, son bras brandit la massue, et cinq
émus sur six tombèrent à ses côtés.
Le chasseur avait réussi; la chasse était terminée.
Alors Glenarvan, les voyageuses, toute la petite troupe prit congé
des indigènes. Ceux-ci montrèrent peu de regrets de cette
séparation. Peut-être le succès de la chasse aux casoars leur
faisait-il oublier leur fringale satisfaite. Ils n’avaient même
pas la reconnaissance de l’estomac, plus vivace que celle du
cœur, chez les natures incultes et chez les brutes.
Quoi qu’il en soit, on ne pouvait, en de certaines occasions, ne
point admirer leur intelligence et leur adresse.
Chapitre XVII
-Les éleveurs millionnaires-
Après une nuit tranquillement passée par 146°15’ de longitude, les
voyageurs, le 6 janvier, à sept heures du matin, continuèrent à
traverser le vaste district. Ils marchaient toujours vers le
soleil levant, et les empreintes de leurs pas traçaient sur la
plaine une ligne rigoureusement droite. Deux fois, ils coupèrent
des traces de squatters qui se dirigeaient vers le nord, et alors
ces diverses empreintes se seraient confondues, si le cheval de
Glenarvan n’eût laissé sur la poussière la marque de Black-Point,
reconnaissable à ses deux trèfles.
La plaine était parfois sillonnée de creeks capricieux, entourés
de buis, aux eaux plutôt temporaires que permanentes. Ils
prenaient naissance sur les versants des «Buffalos-Ranges», chaîne
de médiocres montagnes dont la ligne pittoresque ondulait à
l’horizon.
On résolut d’y camper le soir même. Ayrton pressa son attelage,
et, après une journée de trente-cinq milles, les bœufs
arrivèrent, un peu fatigués. La tente fut dressée sous de grands
arbres; la nuit était venue, le souper fut rapidement expédié. On
songeait moins à manger qu’à dormir, après une marche pareille.
Paganel, à qui revenait le premier quart, ne se coucha pas, et, sa
carabine à l’épaule, il veilla sur le campement, se promenant de
long en large pour mieux résister au sommeil.
Malgré l’absence de la lune, la nuit était presque lumineuse sous
l’éclat des constellations australes.
Le savant s’amusait à lire dans ce grand livre du firmament
toujours ouvert et si intéressant pour qui sait le comprendre. Le
profond silence de la nature endormie n’était interrompu que par
le bruit des entraves qui retentissaient aux pieds des chevaux.
Paganel se laissait donc entraîner à ses méditations
astronomiques, et il s’occupait plus des choses du ciel que des
choses de la terre, quand un son lointain le tira de sa rêverie.
Il prêta une oreille attentive, et, à sa grande stupéfaction, il
crut reconnaître les sons d’un piano; quelques accords, largement
arpégés, envoyaient jusqu’à lui leur sonorité frémissante.
Il ne pouvait s’y tromper.
«Un piano dans le désert! Se dit Paganel. Voilà ce que je
n’admettrai jamais.»
C’était très surprenant, en effet, et Paganel aima mieux croire
que quelque étrange oiseau d’Australie imitait les sons d’un
Pleyel ou d’un Érard, comme d’autres imitent des bruits d’horloge
et de rémouleur.
Mais, en ce moment, une voix purement timbrée s’éleva dans les
airs. Le pianiste était doublé d’un chanteur. Paganel écouta sans
vouloir se rendre.
Cependant après quelques instants, il fut forcé de reconnaître
l’air sublime qui frappait son oreille.
C’était -il mio tesoro tanto-, du -Don Juan-.
«Parbleu! Pensa le géographe, si bizarres que soient les oiseaux
australiens, et quand ce seraient les perroquets les plus
musiciens du monde, ils ne peuvent pas chanter du Mozart!»
Puis il écouta jusqu’au bout cette sublime inspiration du maître.
L’effet de cette suave mélodie, portée à travers une nuit limpide,
était indescriptible.
Paganel demeura longtemps sous ce charme inexprimable; puis la
voix se tut, et tout rentra dans le silence.
Quand Wilson vint relever Paganel, il le trouva plongé dans une
rêverie profonde. Paganel ne dit rien au matelot; il se réserva
d’instruire Glenarvan, le lendemain, de cette particularité, et il
alla se blottir sous la tente.
Le lendemain, toute la troupe était réveillée par des aboiements
inattendus. Glenarvan se leva aussitôt.
Deux magnifiques «pointers», hauts sur pied, admirables spécimens
du chien d’arrêt de race anglaise, gambadaient sur la lisière d’un
petit bois. À l’approche des voyageurs, ils rentrèrent sous les
arbres en redoublant leurs cris.
«Il y a donc une station dans ce désert, dit Glenarvan, et des
chasseurs, puisque voilà des chiens de chasse?»
Paganel ouvrait déjà la bouche pour raconter ses impressions de la
nuit passée, quand deux jeunes gens apparurent, montant deux
chevaux de sang de toute beauté, de véritables «hunters.»
Les deux gentlemen, vêtus d’un élégant costume de chasse,
s’arrêtèrent à la vue de la petite troupe campée à la façon
bohémienne. Ils semblaient se demander ce que signifiait la
présence de gens armés en cet endroit, quand ils aperçurent les
voyageuses qui descendaient du chariot. Aussitôt, ils mirent
pied à terre, et ils s’avancèrent vers elles, le chapeau à la
main.
Lord Glenarvan vint à leur rencontre, et, en sa qualité
d’étranger, il déclina ses noms et qualités.
Les jeunes gens s’inclinèrent, et l’un d’eux, le plus âgé, dit:
«-mylord-, ces dames, vos compagnons et vous, voulez-vous nous
faire l’honneur de vous reposer dans notre habitation?
--Messieurs?... Dit Glenarvan.
--Michel et Sandy Patterson, propriétaires de Hottam-Station.
Vous êtes déjà sur les terres de l’établissement et vous n’avez
pas un quart de mille à faire.
--Messieurs, répondit Glenarvan, je ne voudrais pas abuser d’une
hospitalité si gracieusement offerte...
---Mylord-, reprit Michel Patterson, en acceptant, vous obligez
de pauvres exilés qui seront trop heureux de vous faire les
honneurs du désert.»
Glenarvan s’inclina en signe d’acquiescement.
«Monsieur, dit alors Paganel, s’adressant à Michel Patterson,
serais-je indiscret en vous demandant si c’est vous qui chantiez
hier cet air du divin Mozart?
--C’est moi, monsieur, répondit le gentleman, et mon cousin Sandy
m’accompagnait.
--Eh bien! Monsieur, reprit Paganel, recevez les sincères
compliments d’un français, admirateur passionné de cette musique.»
Paganel tendit la main au jeune gentleman, qui la prit d’un air
fort aimable. Puis, Michel Patterson indiqua vers la droite la
route à suivre. Les chevaux avaient été laissés aux soins d’Ayrton
et des matelots.
Ce fut donc à pied, causant et admirant, que les voyageurs, guidés
par les deux jeunes gens, se rendirent à l’habitation d’Hottam-Station.
C’était vraiment un établissement magnifique, tenu avec la
sévérité rigoureuse des parcs anglais.
D’immenses prairies, encloses de barrières grises, s’étendaient à
perte de vue. Là, paissaient les bœufs par milliers, et les
moutons par millions. De nombreux bergers et des chiens plus
nombreux encore gardaient cette tumultueuse armée. Aux beuglements
et aux bêlements se mêlaient l’aboiement des dogues et le
claquement strident des -stockwhipps-.
Vers l’est, le regard s’arrêtait sur une lisière de -myalls- et de
gommiers, que dominait à sept mille cinq cents pieds dans les airs
la cime imposante du mont Hottam.
De longues avenues d’arbres verts à feuilles persistantes
rayonnaient dans toutes les directions.
Çà et là se massaient d’épais taillis de «grass-trees», arbustes
hauts de dix pieds, semblables au palmier nain, et perdus dans
leur chevelure de feuilles étroites et longues. L’air était
embaumé du parfum des lauriers-menthes, dont les bouquets de
fleurs blanches, alors en pleine floraison, dégageaient les plus
fines senteurs aromatiques.
Aux groupes charmants de ces arbres indigènes se mariaient les
productions transplantées des climats européens. Le pêcher, le
poirier, le pommier, le figuier, l’oranger, le chêne lui-même,
furent salués par les hurrahs des voyageurs, et ceux-ci, s’ils ne
s’étonnèrent pas trop de marcher à l’ombre des arbres de leur
pays, s’émerveillèrent, du moins, à la vue des oiseaux qui
voltigeaient entre les branches, les «satin-birds» au plumage
soyeux, et les séricules, vêtus mi-partie d’or et de velours noir.
Entre autres, et pour la première fois, il leur fut donné
d’admirer le «menure», c’est l’oiseau-lyre, dont l’appendice
caudal figure le gracieux instrument d’Orphée. Il fuyait entre les
fougères arborescentes, et lorsque sa queue frappait les branches,
on s’étonnait presque de ne pas entendre ces harmonieux accords
dont s’inspirait Amphion pour rebâtir les murs de Thèbes. Paganel
avait envie d’en jouer.
Cependant, lord Glenarvan ne se contentait pas d’admirer les
féeriques merveilles de cette oasis improvisée dans le désert
australien. Il écoutait le récit des jeunes gentlemen. En
Angleterre, au milieu de ses campagnes civilisées, le nouvel
arrivant eût tout d’abord appris à son hôte d’où il venait, où il
allait. Mais ici, et par une nuance de délicatesse finement
observée, Michel et Sandy Patterson crurent devoir se faire
connaître des voyageurs auxquels ils offraient l’hospitalité. Ils
racontèrent donc leur histoire.
C’était celle de tous ces jeunes anglais, intelligents et
industrieux, qui ne croient pas que la richesse dispense du
travail. Michel et Sandy Patterson étaient fils d’un banquier de
Londres. À vingt ans, le chef de leur famille avait dit: «Voici
des millions, jeunes gens. Allez dans quelque colonie lointaine;
fondez-y un établissement utile; puisez dans le travail la
connaissance de la vie. Si vous réussissez, tant mieux. Si vous
échouez, peu importe. Nous ne regretterons pas les millions qui
vous auront servi à devenir des hommes.» Les deux jeunes gens
obéirent. Ils choisirent en Australie la colonie de Victoria pour
y semer les -bank-notes- paternelles, et ils n’eurent pas lieu de
s’en repentir. Au bout de trois ans, l’établissement prospérait.
On compte dans les provinces de Victoria, de la Nouvelle Galles du
sud et de l’Australie méridionale plus de trois mille stations,
les unes dirigées par les squatters qui élèvent le bétail, les
autres par les -settlers-, dont la principale industrie est la
culture du sol. Jusqu’à l’arrivée des deux jeunes anglais,
l’établissement le plus considérable de ce genre était celui de M
Jamieson, qui couvrait cent kilomètres de superficie, avec une
bordure de vingt-cinq kilomètres sur le Paroo, l’un des affluents
du Darling.
Maintenant, la station d’Hottam l’emportait en étendue et en
affaires. Les deux jeunes gens étaient squatters et -settlers-
tout à la fois. Ils administraient avec une rare habileté, et, ce
qui est plus difficile, avec une énergie peu commune, leur immense
propriété.
On le voit, cette station se trouvait reportée à une grande
distance des principales villes, au milieu des déserts peu
fréquentés du Murray. Elle occupait l’espace compris entre 146°48’
et 147°, c’est-à-dire un terrain long et large de cinq lieues,
situé entre les Buffalos-Ranges et le mont Hottam. Aux deux angles
nord de ce vaste quadrilatère se dressaient à gauche le mont
Aberdeen, à droite les sommets du High-Barven. Les eaux belles et
sinueuses n’y manquaient pas, grâce aux creeks et affluents de
l’Oven’s-River, qui se jette au nord dans le lit du Murray. Aussi,
l’élève du bétail et la culture du sol y réussissaient également.
Dix mille acres de terre, admirablement assolés et aménagés,
mêlaient les récoltes indigènes aux productions exotiques, tandis
que plusieurs millions d’animaux s’engraissaient dans les
verdoyants pâturages. Aussi, les produits de Hottam-Station
étaient-ils cotés à de hauts cours sur les marchés de Castlemaine
et de Melbourne.
Michel et Sandy Patterson achevaient de donner ces détails de leur
industrieuse existence quand, à l’extrémité d’une avenue de
casuarinas, apparut l’habitation.
C’était une charmante maison de bois et de briques, enfouie sous
des bouquets d’émérophilis. Elle avait la forme élégante du
chalet, et une véranda à laquelle pendaient des lampes chinoises
contournait le long des murs comme un impluvium antique. Devant
les fenêtres se déployaient des bannes multicolores qui semblaient
être en fleurs. Rien de plus coquet, rien de plus délicieux au
regard, mais aussi rien de plus confortable. Sur les pelouses et
dans les massifs groupés aux alentours poussaient des candélabres
de bronze, qui supportaient d’élégantes lanternes; à la nuit
tombante, tout ce parc s’illuminait des blanches lumières du gaz,
venu d’un petit gazomètre, caché sous des berceaux de -myalls- et
de fougères arborescentes.
D’ailleurs, on ne voyait ni communs, ni écuries, ni hangars, rien
de ce qui indique une exploitation rurale. Toutes ces dépendances,
--un véritable village composé de plus de vingt huttes et
maisons, --étaient situées à un quart de mille, au fond d’une
petite vallée. Des fils électriques mettaient en communication
instantanée le village et la maison des maîtres. Celle-ci, loin de
tout bruit, semblait perdue dans une forêt d’arbres exotiques.
Bientôt, l’avenue des casuarinas fut dépassée. Un petit pont de
fer d’une élégance extrême, jeté sur un creek murmurant, donnait
accès dans le parc réservé.
Il fut franchi. Un intendant de haute mine vint au-devant des
voyageurs; les portes de l’habitation s’ouvrirent, et les hôtes de
Hottam-Station pénétrèrent dans les somptueux appartements
contenus sous cette enveloppe de briques et de fleurs.
Tout le luxe de la vie artiste et fashionable s’offrit à leurs
yeux. Sur l’antichambre, ornée de sujets décoratifs empruntés à
l’outillage du turf et de la chasse, s’ouvrait un vaste salon à
cinq fenêtres. Là, un piano couvert de partitions anciennes et
nouvelles, des chevalets portant des toiles ébauchées, des socles
ornés de statues de marbre, quelques tableaux de maîtres flamands
accrochés aux murs, de riches tapis, doux au pied comme une herbe
épaisse, pans de tapisserie égayés de gracieux épisodes
mythologiques, un lustre antique suspendu au plafond, des faïences
précieuses, des bibelots de prix et d’un goût parfait, mille riens
chers et délicats qu’on s’étonnait de voir dans une habitation
australienne, prouvaient une suprême entente des arts et du
confort. Tout ce qui pouvait charmer les ennuis d’un exil
volontaire, tout ce qui pouvait ramener l’esprit au souvenir des
habitudes européennes, meublait ce féerique salon. On se serait
cru dans quelque château de France ou d’Angleterre.
Les cinq fenêtres laissaient passer à travers le fin tissu des
bannes un jour tamisé et déjà adouci par les pénombres de la
véranda. Lady Helena, en s’approchant, fut émerveillée.
L’habitation de ce côté dominait une large vallée qui s’étendait
jusqu’au pied des montagnes de l’est. La succession des prairies
et des bois, çà et là de vastes clairières, l’ensemble des
collines gracieusement arrondies, le relief de ce sol accidenté,
formaient un spectacle supérieur à toute description.
Nulle autre contrée au monde ne pouvait lui être comparée, pas
même cette vallée du paradis, si renommée, des frontières
norvégiennes du Telemarck.
Ce vaste panorama, découpé par de grandes plaques d’ombre et de
lumière, changeait à chaque heure suivant les caprices du soleil.
L’imagination ne pouvait rien rêver au delà, et cet aspect
enchanteur satisfaisait tous les appétits du regard.
Cependant, sur un ordre de Sandy Patterson, un déjeuner venait
d’être improvisé par le maître d’hôtel de la station, et, moins
d’un quart d’heure après leur arrivée, les voyageurs s’asseyaient
devant une table somptueusement servie. La qualité des mets et des
vins était indiscutable; mais ce qui plaisait surtout, au milieu
de ces raffinements de l’opulence, c’était la joie des deux jeunes
squatters, heureux d’offrir sous leur toit cette splendide
hospitalité.
D’ailleurs, ils ne tardèrent pas à connaître le but de
l’expédition, et ils prirent un vif intérêt aux recherches de
Glenarvan. Ils donnèrent aussi bon espoir aux enfants du
capitaine.
«Harry Grant, dit Michel, est évidemment tombé entre les mains des
indigènes, puisqu’il n’a pas reparu dans les établissements de la
côte. Il connaissait exactement sa position, le document le
prouve, et pour n’avoir pas gagné quelque colonie anglaise, il
faut qu’à l’instant où il prenait terre il ait été fait prisonnier
par les sauvages.
--C’est précisément ce qui est arrivé à son quartier-maître
Ayrton, répondit John Mangles.
--Mais vous, messieurs, demanda lady Helena, vous n’avez jamais
entendu parler de la catastrophe du -Britannia-?
--Jamais, madame, répondit Michel.
--Et quel traitement, suivant vous, a subi le capitaine Grant,
prisonnier des australiens?
--Les australiens ne sont pas cruels, madame, répondit le jeune
squatter, et miss Grant peut être rassurée à cet égard. Il y a des
exemples fréquents de la douceur de leur caractère, et quelques
européens ont vécu longtemps parmi eux, sans avoir jamais eu à se
plaindre de leur brutalité.
--King entre autres, dit Paganel, le seul survivant de
l’expédition de Burke.
--Non seulement ce hardi explorateur, reprit Sandy, mais aussi un
soldat anglais, nommé Buckley, qui, s’étant échappé en 1803 sur la
côte de Port-Philippe, fut recueilli par les indigènes et vécut
trente-trois ans avec eux.
--Et depuis cette époque, ajouta Michel Patterson, un des
derniers numéros de l’-Australasian- nous apprend qu’un certain
Morrill vient d’être rendu à ses compatriotes, après seize ans
d’esclavage.
L’histoire du capitaine doit être la sienne, car c’est précisément
à la suite du naufrage de la -Péruvienne-, en 1846, qu’il a été
fait prisonnier par les naturels et emmené dans l’intérieur du
continent. Ainsi, je crois que vous devez conserver tout espoir.»
Ces paroles causèrent une joie extrême aux auditeurs du jeune
squatter. Elles corroboraient les renseignements déjà donnés par
Paganel et Ayrton.
Puis, on parla des convicts, lorsque les voyageuses eurent quitté
la table. Les squatters connaissaient la catastrophe de Camden-Bridge,
mais la présence d’une bande d’évadés ne leur inspirait
aucune inquiétude. Ce n’est pas à une station dont le personnel
s’élevait à plus de cent hommes, que ces malfaiteurs oseraient
s’attaquer. On devait penser, d’ailleurs, qu’ils ne
s’aventureraient pas dans ces déserts du Murray, où ils n’avaient
que faire, ni du côté des colonies de la Nouvelle Galles, dont les
routes sont très surveillées. Tel était aussi l’avis d’Ayrton.
Lord Glenarvan ne put refuser à ses aimables amphitryons de passer
cette journée entière à la station de Hottam. C’étaient douze
heures de retard qui devenaient douze heures de repos; les chevaux
et les bœufs ne pouvaient que se refaire avantageusement dans les
confortables écuries de la station.
Ce fut donc chose convenue, et les deux jeunes gens soumirent à
leurs hôtes un programme de la journée qui fut adopté avec
empressement.
À midi, sept vigoureux hunters piaffaient aux portes de
l’habitation. Un élégant break destiné aux dames, et conduit à
grandes guides, permettait à son cocher de montrer son adresse
dans les savantes manœuvres du «four in hand». Les cavaliers,
précédés de piqueurs et armés d’excellents fusils de chasse à
système, se mirent en selle et galopèrent aux portières, pendant
que la meute des pointers aboyait joyeusement à travers les
taillis.
Pendant quatre heures, la cavalcade parcourut les allées et
avenues de ce parc grand comme un petit état d’Allemagne. Le
Reuss-Schleitz ou la Saxe-Cobourg-Gotha y auraient tenu tout
entiers.
Si l’on y rencontrait moins d’habitants, les moutons, en revanche,
foisonnaient. Quant au gibier, une armée de rabatteurs n’en eût
pas jeté davantage sous le fusil des chasseurs. Aussi, ce fut
bientôt une série de détonations inquiétantes pour les hôtes
paisibles des bois et des plaines. Le jeune Robert fit des
merveilles à côté du major Mac Nabbs. Ce hardi garçon, malgré les
recommandations de sa sœur, était toujours en tête, et le premier
au feu.
Mais John Mangles se chargea de veiller sur lui, et Mary Grant se
rassura.
Pendant cette battue, on tua certains animaux particuliers au
pays, et dont jusqu’alors Paganel ne connaissait que le nom: entre
autres, le «wombat» et le «bandicoot».
Le wombat est un herbivore qui creuse des terriers à la manière
des blaireaux; il est gros comme un mouton, et sa chair est
excellente.
Le bandicoot est une espèce de marsupiaux, qui en remontrerait au
renard d’Europe et lui donnerait des leçons de pillage dans les
basses-cours. Cet animal, d’un aspect assez repoussant, long d’un
pied et demi, tomba sous les coups de Paganel, qui, par amour-propre
de chasseur, le trouva charmant.
«Une adorable bête,» disait-il.
Robert, entre autres pièces importantes, tua fort adroitement un
«dasyure viverrin», sorte de petit renard, dont le pelage noir et
moucheté de blanc vaut celui de la martre, et un couple d’opossums
qui se cachaient dans le feuillage épais des grands arbres.
Mais de tous ces hauts faits, le plus intéressant fut, sans
contredit, une chasse au -kanguroo-. Les chiens, vers quatre
heures, firent lever une bande de ces curieux marsupiaux. Les
petits rentrèrent précipitamment dans la poche maternelle, et
toute la troupe s’échappa en file. Rien de plus étonnant que ces
énormes bonds du -kanguroo-, dont les jambes de derrière, deux
fois plus longues que celles de devant, se détendent comme un
ressort. En tête de la troupe fuyante décampait un mâle haut de
cinq pieds, magnifique spécimen du «macropus giganteus»,
un «vieil homme», comme disent les bushmen.
Pendant quatre à cinq milles, la chasse fut activement conduite.
Les -kanguroos- ne se lassaient pas, et les chiens, qui redoutent,
non sans raison, leur vigoureuse patte armée d’un ongle aigu, ne
se souciaient pas de les approcher. Mais enfin, épuisée par sa
course, la bande s’arrêta et le «vieil homme» s’appuya contre un
tronc d’arbre, prêt à se défendre. Un des pointers, emporté par
son élan, alla rouler près de lui. Un instant après, le malheureux
chien sautait en l’air, et retombait éventré. Certes, la meute
tout entière n’aurait pas eu raison de ces puissants marsupiaux.
Il fallait donc en finir à coups de fusil, et les balles seules
pouvaient abattre le gigantesque animal.
En ce moment, Robert faillit être victime de son imprudence. Dans
le but d’assurer son coup, il s’approcha si près du -kanguroo-,
que celui-ci s’élança d’un bond.
Robert tomba, un cri retentit. Mary Grant, du haut du break,
terrifiée, sans voix, presque sans regards, tendait les mains vers
son frère. Aucun chasseur n’osait tirer sur l’animal, car il
pouvait aussi frapper l’enfant.
Mais soudain John Mangles, son couteau de chasse ouvert, se
précipita sur le -kanguroo- au risque d’être éventré, et il frappa
l’animal au cœur. La bête abattue, Robert se releva sans
blessure. Un instant après, il était dans les bras de sa sœur.
«Merci, Monsieur John! Merci! dit Mary Grant, qui tendit la main
au jeune capitaine.
--Je répondais de lui», dit John Mangles, en prenant la main
tremblante de la jeune fille.
Cet incident termina la chasse. La bande de marsupiaux s’était
dispersée après la mort de son chef, dont les dépouilles furent
rapportées à l’habitation. Il était alors six heures du soir. Un
dîner magnifique attendait les chasseurs. Entre autres mets, un
bouillon de queue de -kanguroo-, préparé à la mode indigène, fut
le grand succès du repas.
Après les glaces et sorbets du dessert, les convives passèrent au
salon. La soirée fut consacrée à la musique. Lady Helena, très
bonne pianiste, mit ses talents à la disposition des squatters.
Michel et Sandy Patterson chantèrent avec un goût parfait des
passages empruntés aux dernières partitions de Gounod, de Victor
Massé, de Félicien David, et même de ce génie incompris, Richard
Wagner.
À onze heures, le thé fut servi; il était fait avec cette
perfection anglaise qu’aucun autre peuple ne peut égaler. Mais
Paganel ayant demandé à goûter le thé australien, on lui apporta
une liqueur noire comme de l’encre, un litre d’eau dans lequel une
demi-livre de thé avait bouilli pendant quatre heures. Paganel,
malgré ses grimaces, déclara ce breuvage excellent.
À minuit, les hôtes de la station, conduits à des chambres
fraîches et confortables, prolongèrent dans leurs rêves les
plaisirs de cette journée.
Le lendemain, dès l’aube, ils prirent congé des deux jeunes
squatters. Il y eut force remercîments et promesses de se revoir
en Europe, au château de Malcolm. Puis le chariot se mit en
marche, tourna la base du mont Hottam, et bientôt l’habitation
disparut, comme une vision rapide, aux yeux des voyageurs. Pendant
cinq milles encore, ils foulèrent du pied de leurs chevaux le sol
de la station.
À neuf heures seulement, la dernière palissade fut franchie, et la
petite troupe s’enfonça à travers les contrées presque inconnues
de la province victorienne.
Chapitre XVIII
-Les alpes australiennes-
Une immense barrière coupait la route dans le sud-est.
C’était la chaîne des Alpes australiennes, vaste fortification
dont les capricieuses courtines s’étendent sur une longueur de
quinze cents milles, et arrêtent les nuages à quatre mille pieds
dans les airs.
Le ciel couvert ne laissait arriver au sol qu’une chaleur tamisée
par le tissu serré des vapeurs. La température était donc
supportable, mais la marche difficile sur un terrain déjà fort
accidenté. Les extumescences de la plaine se prononçaient de plus
en plus. Quelques mamelons, plantés de jeunes gommiers verts, se
gonflaient çà et là. Plus loin, ces gibbosités, accusées vivement,
formaient les premiers échelons des grandes Alpes. Il fallait
monter d’une manière continue, et l’on s’en apercevait bien à
l’effort des bœufs dont le joug craquait sous la traction du
lourd chariot; ils soufflaient bruyamment, et les muscles de
leurs jarrets se tendaient, près de se rompre. Les ais du véhicule
gémissaient aux heurts inattendus qu’Ayrton, si habile qu’il fût,
ne parvenait pas à éviter. Les voyageuses en prenaient gaiement
leur parti.
John Mangles et ses deux matelots battaient la route à quelques
centaines de pas en avant; ils choisissaient les passages
praticables, pour ne pas dire les passes, car tous ces ressauts du
sol figuraient autant d’écueils entre lesquels le chariot
choisissait le meilleur chenal. C’était une véritable navigation à
travers ces terrains houleux.
Tâche difficile, périlleuse souvent. Maintes fois, la hache de
Wilson dut frayer un passage au milieu d’épais fourrés d’arbustes.
Le sol argileux et humide fuyait sous le pied. La route s’allongea
des mille détours que d’inabordables obstacles, hauts blocs de
granit, ravins profonds, lagunes suspectes, obligeaient à faire.
Aussi, vers le soir, c’est à peine si un demi-degré avait été
franchi. On campa au pied des Alpes, au bord du creek de Cobongra,
sur la lisière d’une petite plaine couverte d’arbrisseaux hauts de
quatre pieds, dont les feuilles d’un rouge clair égayaient le
regard.
«Nous aurons du mal à passer, dit Glenarvan en regardant la chaîne
des montagnes dont la silhouette se fondait déjà dans l’obscurité
du soir. Des Alpes!
Voilà une dénomination qui donne à réfléchir.
--Il faut en rabattre, mon cher Glenarvan, lui répondit Paganel.
Ne croyez pas que vous avez toute une Suisse à traverser. Il y a
dans l’Australie des Grampians, des Pyrénées, des Alpes, des
montagnes Bleues, comme en Europe et en Amérique, mais en
miniature. Cela prouve tout simplement que l’imagination des
géographes n’est pas infinie, ou que la langue des noms propres
est bien pauvre.
--Ainsi, ces Alpes australiennes?... Demanda lady Helena.
--Sont des montagnes de poche, répondit Paganel.
Nous les franchirons sans nous en apercevoir.
--Parlez pour vous! dit le major. Il n’y a qu’un homme distrait
qui puisse traverser une chaîne de montagnes sans s’en douter.
--Distrait! s’écria Paganel. Mais je ne suis plus distrait. Je
m’en rapporte à ces dames. Depuis que j’ai mis le pied sur le
continent, n’ai-je pas tenu ma promesse? Ai-je commis une seule
distraction? A-t-on une erreur à me reprocher?
--Aucune, Monsieur Paganel, dit Mary Grant. Vous êtes maintenant
le plus parfait des hommes.
--Trop parfait! Ajouta en riant lady Helena. Vos distractions
vous allaient bien.
--N’est-il pas vrai, madame? répondit Paganel. Si je n’ai plus un
défaut, je vais devenir un homme comme tout le monde. J’espère
donc qu’avant peu je commettrai quelque bonne bévue dont vous
rirez bien.
Voyez-vous, quand je ne me trompe pas, il me semble que je manque
à ma vocation.»
Le lendemain, 9 janvier, malgré les assurances du confiant
géographe, ce ne fut pas sans grandes difficultés que la petite
troupe s’engagea dans le passage des Alpes. Il fallut aller à
l’aventure, s’enfoncer par des gorges étroites et profondes qui
pouvaient finir en impasses.
Ayrton eût été très embarrassé sans doute, si, après une heure de
marche, une auberge, un misérable «tap»
ne se fût inopinément présenté sur un des sentiers de la montagne.
«Parbleu! s’écria Paganel, le maître de cette taverne ne doit pas
faire fortune en un pareil endroit! à quoi peut-il servir?
--À nous donner sur notre route les renseignements dont nous
avons besoin, répondit Glenarvan. Entrons.»
Glenarvan, suivi d’Ayrton, franchit le seuil de l’auberge. Le
maître de -Bush-Inn-, --ainsi le portait son enseigne, --était
un homme grossier, à face rébarbative, et qui devait se considérer
comme son principal client à l’endroit du gin, du brandy et du
whisky de sa taverne. D’habitude, il ne voyait guère que des
squatters en voyage, ou quelques conducteurs de troupeaux.
Il répondit avec un air de mauvaise humeur aux questions qui lui
furent adressées. Mais ses réponses suffirent à fixer Ayrton sur
sa route. Glenarvan reconnut par quelques couronnes la peine que
l’aubergiste s’était donnée, et il allait quitter la taverne,
quand une pancarte collée au mur attira ses regards.
C’était une notice de la police coloniale. Elle signalait
l’évasion des convicts de Perth et mettait à prix la tête de Ben
Joyce. Cent livres sterling à qui le livrerait.
«Décidément, dit Glenarvan au quartier-maître, c’est un misérable
bon à pendre.
--Et surtout à prendre! répondit Ayrton. Cent livres!
Mais c’est une somme! Il ne les vaut pas.
--Quant au tavernier, ajouta Glenarvan, il ne me rassure guère,
malgré sa pancarte.
--Ni moi», répondit Ayrton.
Glenarvan et le quartier-maître rejoignirent le chariot. On se
dirigea vers le point où s’arrête la route de Lucknow. Là
serpentait une étroite passe qui prenait la chaîne de biais. On
commença à monter.
Ce fut une pénible ascension. Plus d’une fois, les voyageuses et
leurs compagnons mirent pied à terre. Il fallait venir en aide au
lourd véhicule et pousser à la roue, le retenir souvent sur de
périlleuses déclivités, dételer les bœufs dont l’attelage ne
pouvait se développer utilement à des tournants brusques, caler le
chariot qui menaçait de revenir en arrière, et, plus d’une fois,
Ayrton dut appeler à son aide le renfort des chevaux déjà fatigués
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