en avant; il atteignit les rives de la rivière Strangway et du
Roper’s-Creek découvert par Leichardt; leurs eaux coulaient au
milieu de palmiers dignes de cette région tropicale; là vivaient
des tribus d’indigènes qui firent bon accueil aux explorateurs.
«De ce point, l’expédition inclina vers le nord-nord-ouest,
cherchant à travers un terrain couvert de grès et de roches
ferrugineuses les sources de la rivière Adélaïde, qui se jette
dans le golfe de Van-Diemen. Elle traversait alors la terre
d’Arnhem, au milieu des choux-palmistes, des bambous, des pins et
des pendanus. L’Adélaïde s’élargissait; ses rives devenaient
marécageuses; la mer était proche.
«Le mardi, 22 juillet, Stuart campa dans les marais de Fresh-Water,
très gêné par d’innombrables ruisseaux qui coupaient sa
route. Il envoya trois de ses compagnons chercher des chemins
praticables; le lendemain, tantôt tournant d’infranchissables
criques, tantôt s’embourbant dans les terrains fangeux, il
atteignit quelques plaines élevées et revêtues de gazon où
croissaient des bouquets de gommiers et des arbres à écorce
fibreuse; là volaient par bandes des oies, des ibis, des oiseaux
aquatiques d’une sauvagerie extrême. D’indigènes, il y avait peu
ou point. Seulement quelques fumées de campements lointains.
«Le 24 juillet, neuf mois après son départ d’Adélaïde, Stuart part
à huit heures vingt minutes du matin dans la direction du nord; il
veut atteindre la mer le jour même; le pays est légèrement élevé,
parsemé de minerai de fer et de roches volcaniques; les arbres
deviennent petits; ils prennent un air maritime; une large vallée
alluvionnaire se présente, bordée au delà par un rideau
d’arbustes. Stuart entend distinctement le bruit des vagues qui
déferlent, mais il ne dit rien à ses compagnons. On pénètre dans
un taillis obstrué de sarments de vigne sauvage.
«Stuart fait quelques pas. Il est sur les bords de l’océan indien!
«La mer! La mer!» s’écrie Thring stupéfait! Les autres accourent,
et trois hurrahs prolongés saluent l’océan indien.
«Le continent venait d’être traversé pour la quatrième fois!
«Stuart, suivant la promesse faite au gouverneur sir Richard
Macdonnell, se baigna les pieds et se lava la face et les mains
dans les flots de la mer.
«Puis il revint à la vallée et inscrivit sur un arbre ses
initiales J M D S. Un campement fut organisé près d’un petit
ruisseau aux eaux courantes.
«Le lendemain, Thring alla reconnaître si l’on pouvait gagner par
le sud-ouest l’embouchure de la rivière Adélaïde; mais le sol
était trop marécageux pour le pied des chevaux; il fallut y
renoncer.
«Alors Stuart choisit dans une clairière un arbre élevé. Il en
coupa les branches basses, et à la cime il fit déployer le drapeau
australien. Sur l’arbre ces mots furent inscrits dans l’écorce:
-c’est à un pied au sud que tu dois fouiller le sol-.
«Et si quelque voyageur creuse, un jour, la terre à l’endroit
indiqué, il trouvera une boîte de fer-blanc, et dans cette boîte
ce document dont les mots sont gravés dans ma mémoire: -Grande
exploration et traversée du sud au nord de l’Australie-.
«Les explorateurs aux ordres de John Mac Douall Stuart sont
arrivés ici le 25 juillet 1862, après avoir traversé toute
l’Australie de la mer du sud aux rives de l’océan Indien, en
passant par le centre du continent. Ils avaient quitté Adélaïde le
26 octobre 1861, et ils sortaient le 21 janvier 1862 de la
dernière station de la colonie dans la direction du nord. En
mémoire de cet heureux événement, ils ont déployé ici le drapeau
australien avec le nom du chef de l’expédition. Tout est bien.
Dieu protège la reine.»
«Suivent les signatures de Stuart et de ses compagnons.
«Ainsi fut constaté ce grand événement qui eut un retentissement
immense dans le monde entier.
--Et ces hommes courageux ont-ils tous revu leurs amis du sud?
demanda lady Helena.
--Oui, madame, répondit Paganel; tous, mais non pas sans de
cruelles fatigues. Stuart fut le plus éprouvé; sa santé était
gravement compromise par le scorbut, quand il reprit son
itinéraire vers Adélaïde. Au commencement de septembre, sa maladie
avait fait de tels progrès, qu’il ne croyait pas revoir les
districts habités. Il ne pouvait plus se tenir en selle; il
allait, couché dans un palanquin suspendu entre deux chevaux. À la
fin d’octobre, des crachements de sang le mirent à toute
extrémité. On tua un cheval pour lui faire du bouillon; le 28
octobre, il pensait mourir, quand une crise salutaire le sauva,
et, le 10 décembre, la petite troupe tout entière atteignit les
premiers établissements.
«Ce fut le 17 décembre que Stuart entra à Adélaïde au milieu d’une
population enthousiasmée. Mais sa santé était toujours délabrée,
et bientôt, après avoir obtenu la grande médaille d’or de la
société de géographie, il s’embarqua sur l’-Indus- pour sa chère
Écosse, sa patrie, où nous le reverrons à notre retour.
--C’était un homme qui possédait au plus haut degré l’énergie
morale, dit Glenarvan, et, mieux encore que la force physique,
elle conduit à l’accomplissement des grandes choses. L’Écosse est
fière à bon droit de le compter au nombre de ses enfants.
--Et depuis Stuart, demanda lady Helena, aucun voyageur n’a-t-il
tenté de nouvelles découvertes?
--Si, madame, répondit Paganel. Je vous ai parlé souvent de
Leichardt. Ce voyageur avait déjà fait en 1844 une remarquable
exploration dans l’Australie septentrionale. En 1848, il
entreprit une seconde expédition vers le nord-est. Depuis dix-sept
ans, il n’a pas reparu. L’année dernière, le célèbre botaniste, le
docteur Muller, de Melbourne, a provoqué une souscription publique
destinée aux frais d’une expédition. Cette expédition a été
rapidement couverte, et une troupe de courageux squatters,
commandée par l’intelligent et audacieux Mac Intyre, a quitté le
21 juin 1864 les pâturages de la rivière de Paroo. Au moment où je
vous parle, il doit s’être profondément enfoncé, à la recherche de
Leichardt, dans l’intérieur du continent. Puisse-t-il réussir, et
nous-mêmes puissions-nous, comme lui, retrouver les amis qui nous
sont chers!»
Ainsi finit le récit du géographe. L’heure était avancée. On
remercia Paganel, et chacun, quelques instants plus tard, dormait
paisiblement, tandis que l’oiseau-horloge, caché dans le feuillage
des gommiers blancs, battait régulièrement les secondes de cette
nuit tranquille.
Chapitre XII
-Le railway de Melbourne à Sandhurst-
Le major n’avait pas vu sans une certaine appréhension Ayrton
quitter le campement de Wimerra pour aller chercher un maréchal
ferrant à cette station de Black-Point. Mais il ne souffla mot de
ses défiances personnelles, et il se contenta de surveiller les
environs de la rivière. La tranquillité de ces paisibles campagnes
ne fut aucunement troublée, et, après quelques heures de nuit, le
soleil reparut au-dessus de l’horizon.
Pour son compte, Glenarvan n’avait d’autre crainte que de voir
Ayrton revenir seul. Faute d’ouvriers, le chariot ne pouvait se
remettre en route. Le voyage était arrêté pendant plusieurs jours
peut-être, et Glenarvan impatient de réussir, avide d’atteindre
son but, n’admettait aucun retard.
Ayrton, fort heureusement, n’avait perdu ni son temps ni ses
démarches. Le lendemain il reparut au lever du jour. Un homme
l’accompagnait, qui se disait maréchal ferrant de la station de
Black-Point.
C’était un gaillard vigoureux, de haute stature, mais d’une
physionomie basse et bestiale qui ne prévenait pas en sa faveur.
Peu importait, en somme, s’il savait son métier. En tout cas, il
ne parlait guère, et sa bouche ne s’usait pas en paroles inutiles.
«Est-ce un ouvrier capable? demanda John Mangles au quartier-maître.
--Je ne le connais pas plus que vous, capitaine, répondit Ayrton.
Nous verrons.»
Le maréchal ferrant se mit à l’ouvrage. C’était un homme du
métier, on le vit bien à la façon dont il répara l’avant-train du
chariot. Il travaillait adroitement, avec une vigueur peu
commune. Le major observa que la chair de ses poignets, fortement
érodée, présentait un collier noirâtre de sang extravasé. C’était
l’indice d’une blessure récente que les manches d’une mauvaise
chemise de laine dissimulaient assez mal. Mac Nabbs interrogea le
maréchal ferrant au sujet de ces érosions qui devaient être très
douloureuses. Mais celui-ci ne répondit pas et continua son
travail.
Deux heures après, les avaries du chariot étaient réparées.
Quant au cheval de Glenarvan, ce fut vite fait. Le maréchal
ferrant avait eu soin d’apporter des fers tout préparés. Ces fers
offraient une particularité qui n’échappa point au major. C’était
un trèfle grossièrement découpé à leur partie antérieure. Mac
Nabbs le fit voir à Ayrton.
«C’est la marque de Black-Point, répondit le quartier-maître. Cela
permet de suivre la trace des chevaux qui s’écartent de la
station, et de ne point la confondre avec d’autres.»
Bientôt les fers furent ajustés aux sabots du cheval.
Puis le maréchal ferrant réclama son salaire, et s’en alla sans
avoir prononcé quatre paroles.
Une demi-heure plus tard, les voyageurs étaient en marche. Au delà
des rideaux de mimosas s’étendait un espace largement découvert
qui méritait bien son nom «d’open plain.» Quelques débris de
quartz et de roches ferrugineuses gisaient entre les buissons, les
hautes herbes et les palissades où parquaient de nombreux
troupeaux. Quelques milles plus loin, les roues du chariot
sillonnèrent assez profondément des terrains lacustres, où
murmuraient des creeks irréguliers, à demi cachés sous un rideau
de roseaux gigantesques.
Puis on côtoya de vastes lagunes salées, en pleine évaporation. Le
voyage se faisait sans peine, et, il faut ajouter, sans ennui.
Lady Helena invitait les cavaliers à lui rendre visite tour à
tour, car son salon était fort exigu.
Mais chacun se délassait ainsi des fatigues du cheval et se
récréait à la conversation de cette aimable femme. Lady Helena,
secondée par miss Mary, faisait avec une grâce parfaite les
honneurs de sa maison ambulante. John Mangles n’était pas oublié
dans ces invitations quotidiennes, et sa conversation un peu
sérieuse ne déplaisait point. Au contraire.
Ce fut ainsi que l’on coupa diagonalement le -mail-road- de
Growland à Horsham, une route très poussiéreuse que les piétons
n’usaient guère. Quelques croupes de collines peu élevées furent
effleurées en passant à l’extrémité du comté de Talbot, et le soir
la troupe arriva à trois milles au-dessus de Maryborough. Il
tombait une pluie fine, qui en tout autre pays eût détrempé le
sol; mais ici l’air absorbait l’humidité si merveilleusement, que
le campement n’en souffrit pas.
Le lendemain, 29 décembre, la marche fut un peu retardée par une
suite de monticules qui formaient une petite Suisse en miniature.
C’étaient de perpétuelles montées ou descentes, et force cahots
peu agréables. Les voyageurs firent une partie de la route à pied,
et ne s’en plaignirent pas.
À onze heures, on arriva à Carlsbrook, municipalité assez
importante. Ayrton était d’avis de tourner la ville sans y
pénétrer, afin, disait-il, de gagner du temps. Glenarvan partagea
son opinion, mais Paganel, toujours friand de curiosités,
désirait visiter Carlsbrook. On le laissa faire, et le chariot
continua lentement son voyage.
Paganel, suivant son habitude, emmena Robert avec lui. Sa visite à
la municipalité fut rapide, mais elle suffit à lui donner un
aperçu exact des villes australiennes. Il y avait là une banque,
un palais de justice, un marché, une école, une église, et une
centaine de maisons de brique parfaitement uniformes.
Le tout disposé dans un quadrilatère régulier coupé de rues
parallèles, d’après la méthode anglaise. Rien de plus simple, mais
de moins récréatif. Quand la ville augmente, on allonge ses rues
comme les culottes d’un enfant qui grandit, et la symétrie
primitive n’est aucunement dérangée.
Une grande activité régnait à Carlsbrook, symptôme remarquable
dans ces cités nées d’hier. Il semble qu’en Australie les villes
poussent comme des arbres, à la chaleur du soleil. Des gens
affairés couraient les rues; des expéditeurs d’or se pressaient
aux bureaux d’arrivage, le précieux métal, escorté par la police
indigène, venait des usines de Bendigo et du mont Alexandre. Tout
ce monde éperonné par l’intérêt ne songeait qu’à ses affaires, et
les étrangers passèrent inaperçus au milieu de cette population
laborieuse.
Après une heure employée à parcourir Carlsbrook, les deux
visiteurs rejoignirent leurs compagnons à travers une campagne
soigneusement cultivée. De longues prairies, connues sous le nom
de «low level plains», lui succédèrent avec d’innombrables
troupeaux de moutons et des huttes de bergers. Puis le désert se
montra, sans transition, avec cette brusquerie particulière à la
nature australienne. Les collines de Simpson et le mont
Tarrangower marquaient la pointe que fait au sud le district de
Loddo sur le cent quarante-quatrième degré de longitude.
Cependant, on n’avait rencontré jusqu’ici aucune de ces tribus
d’aborigènes qui vivent à l’état sauvage.
Glenarvan se demandait si les australiens manqueraient à
l’Australie comme avaient manqué les indiens dans la Pampasie
argentine. Mais Paganel lui apprit que, sous cette latitude, les
sauvages fréquentaient principalement les plaines du Murray,
situées à cent milles dans l’est.
«Nous approchons du pays de l’or, dit-il. Avant deux jours nous
traverserons cette opulente région du mont Alexandre. C’est là que
s’est abattue en 1852 la nuée des mineurs. Les naturels ont dû
s’enfuir vers les déserts de l’intérieur. Nous sommes en pays
civilisé sans qu’il y paraisse, et notre route, avant la fin de
cette journée, aura coupé le railway qui met en communication le
Murray et la mer. Eh bien, faut-il le dire, mes amis, un chemin de
fer en Australie, voilà qui me paraît une chose surprenante!
--Et pourquoi donc, Paganel? demanda Glenarvan.
--Pourquoi! Parce que cela jure! Oh! je sais bien que vous
autres, habitués à coloniser des possessions lointaines, vous qui
avez des télégraphes électriques et des expositions universelles
dans la Nouvelle Zélande, vous trouverez cela tout simple! Mais
cela confond l’esprit d’un français comme moi et brouille toutes
ses idées sur l’Australie.
--Parce que vous regardez le passé et non le présent», répondit
John Mangles.
Un vigoureux coup de sifflet interrompit la discussion. Les
voyageurs n’étaient pas à un mille du chemin de fer. Une
locomotive, venant du sud et marchant à petite vitesse, s’arrêta
précisément au point d’intersection de la voie ferrée et de la
route suivie par le chariot. Ce chemin de fer, ainsi que l’avait
dit Paganel, reliait la capitale de Victoria au Murray, le plus
grand fleuve de l’Australie.
Cet immense cours d’eau, découvert par Sturt en 1828, sorti des
Alpes australiennes, grossi du Lachlan et du Darling, couvre toute
la frontière septentrionale de la province Victoria, et va se
jeter dans la baie Encounter, auprès d’Adélaïde. Il traverse des
pays riches, fertiles, et les stations des squatters se
multiplient sur son parcours, grâce aux communications faciles que
le railway établit avec Melbourne.
Ce chemin de fer était alors exploité sur une longueur de cent
cinq milles entre Melbourne et Sandhurst, desservant Kyneton et
Castlemaine. La voie, en construction, se poursuivait pendant
soixante-dix milles jusqu’à Echuca, capitale de la colonie la
Riverine, fondée cette année même sur le Murray.
Le trente-septième parallèle coupait la voie ferrée à quelques
milles au-dessus de Castlemaine, et précisément à Camden-Bridge,
pont jeté sur la Lutton, un des nombreux affluents du Murray.
C’est vers ce point qu’Ayrton dirigea son chariot, précédé des
cavaliers, qui se permirent un temps de galop jusqu’à Camden-Bridge.
Ils y étaient attirés, d’ailleurs, par un vif sentiment de
curiosité.
En effet, une foule considérable se portait vers le pont du chemin
de fer. Les habitants des stations voisines abandonnaient leurs
maisons; les bergers, laissant leurs troupeaux, encombraient les
abords de la voie. On pouvait entendre ces cris souvent répétés:
«Au railway! Au railway!»
Quelque événement grave devait s’être produit, qui causait toute
cette agitation. Une grande catastrophe peut-être.
Glenarvan, suivi de ses compagnons, pressa le pas de son cheval.
En quelques minutes, il arriva à Camden-Bridge. Là, il comprit la
cause du rassemblement.
Un effroyable accident avait eu lieu, non une rencontre de trains,
mais un déraillement et une chute qui rappelaient les plus graves
désastres des -railways- américains. La rivière que traversait la
voie ferrée était comblée de débris de wagons et de locomotive.
Soit que le pont eût cédé sous la charge du train, soit que le
convoi se fût jeté hors des rails, cinq voitures sur six avaient
été précipitées dans le lit de la Lutton à la suite de la
locomotive.
Seul, le dernier wagon, miraculeusement préservé par la rupture de
sa chaîne, restait sur la voie à une demi-toise de l’abîme. Au-dessous,
ce n’était qu’un sinistre amoncellement d’essieux noircis
et faussés, de caissons défoncés, de rails tordus, de traverses
calcinées. La chaudière éclatant au choc, avait projeté ses débris
de plaques à d’énormes distances.
De toute cette agglomération d’objets informes sortaient encore
quelques flammes et des spirales de vapeur mêlées à une fumée
noire. Après l’horrible chute, l’incendie plus horrible encore! De
larges traces de sang, des membres épars, des tronçons de cadavres
carbonisés apparaissaient çà et là, et personne n’osait calculer
le nombre de victimes entassées sous ces débris.
Glenarvan, Paganel, le major, Mangles, mêlés à la foule,
écoutaient les propos qui couraient de l’un à l’autre. Chacun
cherchait à expliquer la catastrophe, tandis que l’on travaillait
au sauvetage.
«Le pont s’est rompu, disait celui-ci.
--Rompu! répondaient ceux-là. Il s’est si peu rompu qu’il est
encore intact. On a oublié de le fermer au passage du train. Voilà
tout.»
C’était, en effet, un pont tournant qui s’ouvrait pour le service
de la batellerie. Le garde, par une impardonnable négligence,
avait-il donc oublié de le fermer, et le convoi lancé à toute
vitesse, auquel la voie venait à manquer subitement, s’était-il
ainsi précipité dans le lit de la Lutton? Cette hypothèse semblait
très admissible, car si une moitié du pont gisait sous les débris
de wagons, l’autre moitié, ramenée sur la rive opposée, pendait
encore à ses chaînes intactes. Plus de doute possible! Une incurie
du garde venait de causer cette catastrophe.
L’accident était arrivé dans la nuit, à l’express N° 37, parti de
Melbourne à onze heures quarante-cinq du soir. Il devait être
trois heures quinze du matin, quand le train, vingt-cinq minutes
après avoir quitté la station de Castlemaine, arriva au passage de
Camden-Bridge et y demeura en détresse.
Aussitôt, les voyageurs et les employés du dernier wagon
s’occupèrent de demander des secours; mais le télégraphe, dont les
poteaux gisaient à terre, ne fonctionnait plus. Il fallut trois
heures aux autorités de Castlemaine pour arriver sur le lieu du
sinistre. Il était donc six heures du matin quand le sauvetage fut
organisé sous la direction de M Mitchell, -surveyor- général de la
colonie, et d’une escouade de policemen commandés par un officier
de police. Les squatters et leurs gens étaient venus en aide, et
travaillèrent d’abord à éteindre l’incendie qui dévorait cet
amoncellement de débris avec une insurmontable activité.
Quelques cadavres méconnaissables étaient couchés sur les talus du
remblai. Mais il fallait renoncer à retirer un être vivant de
cette fournaise. Le feu avait rapidement achevé l’œuvre de
destruction. Des voyageurs du train, dont on ignorait le nombre,
dix survivaient seulement, ceux du dernier wagon.
L’administration du chemin de fer venait d’envoyer une locomotive
de secours pour les ramener à Castlemaine.
Cependant, lord Glenarvan, s’étant fait connaître du -surveyor-
général, causait avec lui et l’officier de police. Ce dernier
était un homme grand et maigre, d’un imperturbable sang-froid, et
qui, s’il avait quelque sensibilité dans le cœur, n’en laissait
rien voir sur ses traits impassibles. Il était, devant tout ce
désastre, comme un mathématicien devant un problème; il cherchait
à le résoudre et à en dégager l’inconnue. Aussi, à cette parole de
Glenarvan: «Voilà un grand malheur!» répondit-il tranquillement:
«Mieux que cela, -mylord-.
--Mieux que cela! s’écria Glenarvan, choqué de la phrase, et qu’y
a-t-il de mieux qu’un malheur?
--Un crime!» répondit tranquillement l’officier de police.
Glenarvan, sans s’arrêter à l’impropriété de l’expression, se
retourna vers M Mitchell, l’interrogeant du regard.
«Oui, -mylord-, répondit le -surveyor- général, notre enquête nous
a conduits à cette certitude, que la catastrophe est le résultat
d’un crime. Le dernier wagon des bagages a été pillé. Les
voyageurs survivants ont été attaqués par une troupe de cinq à six
malfaiteurs. C’est intentionnellement que le pont a été ouvert,
non par négligence, et si l’on rapproche ce fait de la disparition
du garde, on en doit conclure que ce misérable s’est fait le
complice des criminels.»
L’officier de police, à cette déduction du -surveyor- général,
secoua la tête.
«Vous ne partagez pas mon avis? lui demanda M Mitchell.
--Non, en ce qui regarde la complicité du garde.
--Cependant, cette complicité, reprit le -surveyor- général,
permet d’attribuer le crime aux sauvages qui errent dans les
campagnes du Murray. Sans le garde, ces indigènes n’ont pu ouvrir
ce pont tournant dont le mécanisme leur est inconnu.
--Juste, répondit l’officier de police.
--Or, ajouta M Mitchell, il est constant, par la déposition d’un
batelier dont le bateau a franchi Camden-Bridge à dix heures
quarante du soir, que le pont a été réglementairement refermé
après son passage.
--Parfait.
--Ainsi donc, la complicité du garde me paraît établie d’une
façon péremptoire.»
L’officier de police secouait la tête par un mouvement continu.
«Mais alors, monsieur, lui demanda Glenarvan, vous n’attribuez
point le crime aux sauvages?
--Aucunement.
--À qui, alors?»
En ce moment, une assez grande rumeur s’éleva à un demi-mille en
amont de la rivière. Un rassemblement s’était formé, qui se
grossit rapidement. Il arriva bientôt à la station. Au centre du
rassemblement, deux hommes portaient un cadavre. C’était le
cadavre du garde, déjà froid. Un coup de poignard l’avait frappé
au cœur. Les assassins, en traînant son corps loin de Camden-Bridge,
avaient voulu sans doute égarer les soupçons de la police
pendant ses premières recherches. Or, cette découverte justifiait
pleinement les doutes de l’officier. Les sauvages n’étaient pour
rien dans le crime.
«Ceux qui ont fait le coup, dit-il, sont des gens familiarisés
avec l’usage de ce petit instrument.»
Et parlant ainsi, il montra une paire de «darbies», espèce de
menottes faites d’un double anneau de fer muni d’une serrure.
«Avant peu, ajouta-t-il, j’aurai le plaisir de leur offrir ce
bracelet comme cadeau du nouvel an.
--Mais alors vous soupçonnez?...
--Des gens qui ont «voyagé gratis sur les bâtiments de sa
majesté.»
--Quoi! Des convicts! s’écria Paganel, qui connaissait cette
métaphore employée dans les colonies australiennes.
--Je croyais, fit observer Glenarvan, que les transportés
n’avaient pas droit de séjour dans la province de Victoria?
--Peuh! répliqua l’officier de police, s’ils n’ont pas ce droit
ils le prennent! ça s’échappe quelquefois, les convicts, et je me
trompe fort ou ceux-ci viennent en droite ligne de Perth. Eh bien,
ils y retourneront, vous pouvez m’en croire.»
M Mitchell approuva d’un geste les paroles de l’officier de
police. En ce moment, le chariot arrivait au passage à niveau de
la voie ferrée.
Glenarvan voulut épargner aux voyageuses l’horrible spectacle de
Camden-Bridge. Il salua le -surveyor- général, prit congé de lui,
et fit signe à ses amis de le suivre.
«Ce n’est pas une raison, dit-il, pour interrompre notre voyage.»
Arrivé au chariot, Glenarvan parla simplement à lady Helena d’un
accident de chemin de fer, sans dire la part que le crime avait
prise à cette catastrophe; il ne mentionna pas non plus la
présence dans le pays d’une bande de convicts, se réservant d’en
instruire Ayrton en particulier. Puis, la petite troupe traversa
le railway quelques centaines de toises au-dessus du pont, et
reprit vers l’est sa route accoutumée.
Chapitre XIII
-Un premier prix de géographie-
Quelques collines découpaient à l’horizon leur profil allongé et
terminaient la plaine à deux mille du railway. Le chariot ne
tarda pas à s’engager au milieu de gorges étroites et
capricieusement contournées. Elles aboutissaient à une contrée
charmante, où de beaux arbres, non réunis en forêts, mais groupés
par bouquets isolés, poussaient avec une exubérance toute
tropicale. Entre les plus admirables se distinguaient les
«casuarinas», qui semblent avoir emprunté au chêne la structure
robuste de son tronc, à l’acacia ses gousses odorantes, et au pin
la rudesse de ses feuilles un peu glauques. À leurs rameaux se
mêlaient les cônes si curieux du «banksia latifolia», dont la
maigreur est d’une suprême élégance. De grands arbustes à
brindilles retombantes faisaient dans les massifs l’effet d’une
eau verte débordant de vasques trop pleines. Le regard hésitait
entre toutes ces merveilles naturelles, et ne savait où fixer son
admiration.
La petite troupe s’était arrêtée un instant. Ayrton, sur l’ordre
de lady Helena, avait retenu son attelage. Les gros disques du
chariot cessaient de crier sur le sable quartzeux. De longs
tapis verts s’étendaient sous les groupes d’arbres; seulement,
quelques extumescences du sol, des renflements réguliers, les
divisaient en cases encore assez apparentes, comme un vaste
échiquier.
Paganel ne se trompa pas à la vue de ces verdoyantes solitudes, si
poétiquement disposées pour l’éternel repos. Il reconnut ces
carrés funéraires, dont l’herbe efface maintenant les dernières
traces, et que le voyageur rencontre si rarement sur la terre
australienne.
«Les bocages de la mort», dit-il.
En effet, un cimetière indigène était là, devant ses yeux, mais si
frais, si ombragé, si égayé par de joyeuses volées d’oiseaux, si
engageant, qu’il n’éveillait aucune idée triste. On l’eût pris
volontiers pour un des jardins de l’Eden, alors que la mort était
bannie de la terre. Il semblait fait pour les vivants. Mais ces
tombes, que le sauvage entretenait avec un soin pieux,
disparaissaient déjà sous une marée montante de verdure. La
conquête avait chassé l’australien loin de la terre où reposaient
ses ancêtres, et la colonisation allait bientôt livrer ces champs
de la mort à la dent des troupeaux. Aussi ces bocages sont-ils
devenus rares, et combien déjà sont foulés aux pieds du voyageur
indifférent, qui recouvrent toute une génération récente!
Cependant Paganel et Robert, devançant leurs compagnons, suivaient
entre les tumuli de petites allées ombreuses. Ils causaient et
s’instruisaient l’un l’autre, car le géographe prétendait qu’il
gagnait beaucoup à la conversation du jeune Grant. Mais ils
n’avaient pas fait un quart de mille, que lord Glenarvan les vit
s’arrêter, puis descendre de cheval, et enfin se pencher vers la
terre. Ils paraissaient examiner un objet très curieux, à en
croire leurs gestes expressifs.
Ayrton piqua son attelage, et le chariot ne tarda pas à
rejoindre les deux amis. La cause de leur halte et de leur
étonnement fut aussitôt reconnue. Un enfant indigène, un petit
garçon de huit ans, vêtu d’habits européens, dormait d’un paisible
sommeil à l’ombre d’un magnifique -banksia-. Il était difficile de
se méprendre aux traits caractéristiques de sa race:
Ses cheveux crépus, son teint presque noir, son nez épaté, ses
lèvres épaisses, une longueur peu ordinaire des bras, le
classaient immédiatement parmi les naturels de l’intérieur. Mais
une intelligente physionomie le distinguait, et certainement
l’éducation avait déjà relevé ce jeune sauvage de sa basse
origine.
Lady Helena, très intéressée à sa vue, mit pied à terre, et
bientôt toute la troupe entoura le petit indigène, qui dormait
profondément.
«Pauvre enfant, dit Mary Grant, est-il donc perdu dans ce désert?
--Je suppose, répondit lady Helena, qu’il est venu de loin pour
visiter ces bocages de la mort! Ici reposent sans doute ceux qu’il
aime!
--Mais il ne faut pas l’abandonner! dit Robert. Il est seul,
et...»
La charitable phrase de Robert fut interrompue par un mouvement du
jeune indigène, qui se retourna sans se réveiller; mais alors la
surprise de chacun fut extrême de lui voir sur les épaules un
écriteau et d’y lire l’inscription suivante: -toliné, to be
conducted to echuca, ... Etc-
«Voilà bien les anglais! s’écria Paganel. Ils expédient un enfant
comme un colis! Ils l’enregistrent comme un paquet! on me l’avait
bien dit, mais je ne voulais pas le croire.
--Pauvre petit! fit lady Helena. était-il dans ce train qui a
déraillé à Camden-Bridge? Peut-être ses parents ont-ils péri, et
le voilà seul au monde!
--Je ne crois pas, madame, répondit John Mangles. Cet écriteau
indique, au contraire, qu’il voyageait seul.
--Il s’éveille», dit Mary Grant.
En effet, l’enfant se réveillait. Peu à peu ses yeux s’ouvrirent
et se refermèrent aussitôt, blessés par l’éclat du jour. Mais lady
Helena lui prit la main; il se leva et jeta un regard étonné au
groupe des voyageurs.
Un sentiment de crainte altéra d’abord ses traits, mais la
présence de lady Glenarvan le rassura.
«Comprends-tu l’anglais, mon ami? lui demanda la jeune femme.
--Je le comprends et je le parle», répondit l’enfant dans la
langue des voyageurs, mais avec un accent très marqué.
Sa prononciation rappelait celle des français qui s’expriment dans
la langue du royaume-uni.
«Quel est ton nom? demanda lady Helena.
--Toliné, répondit le petit indigène.
--Ah! Toliné! s’écria Paganel. Si je ne me trompe, ce mot
signifie «écorce d’arbre» en australien?»
Toliné fit un signe affirmatif et reporta ses regards sur les
voyageuses.
«D’où viens-tu, mon ami? reprit lady Helena.
--De Melbourne, par le railway de Sandhurst.
--Tu étais dans ce train qui a déraillé au pont de Camden?
demanda Glenarvan.
--Oui, monsieur, répondit Toliné, mais le Dieu de la bible m’a
protégé.
--Tu voyageais seul?
--Seul. Le révérend Paxton m’avait confié aux soins de Jeffries
Smith. Malheureusement, le pauvre facteur a été tué!
--Et dans ce train, tu ne connaissais personne?
--Personne, monsieur, mais Dieu veille sur les enfants et ne les
abandonne jamais!»
Toliné disait ces choses d’une voix douce, qui allait au cœur.
Quand il parlait de Dieu, sa parole devenait plus grave, ses yeux
s’allumaient, et l’on sentait toute la ferveur contenue dans cette
jeune âme.
Cet enthousiasme religieux dans un âge si tendre s’expliquera
facilement. Cet enfant était un de ces jeunes indigènes baptisés
par les missionnaires anglais, et élevés par eux dans les
pratiques austères de la religion méthodiste. Ses réponses calmes,
sa tenue propre, son costume sombre lui donnaient déjà l’air d’un
petit révérend.
Mais où allait-il ainsi à travers ces régions désertes, et
pourquoi avait-il quitté Camden-Bridge?
Lady Helena l’interrogea à ce sujet.
«Je retournais à ma tribu, dans le Lachlan, répondit-il. Je veux
revoir ma famille.
--Des australiens? demanda John Mangles.
--Des australiens du Lachlan, répondit Toliné.
--Et tu as un père, une mère? dit Robert Grant.
--Oui, mon frère», répondit Toliné, en offrant sa main au jeune
Grant, que ce nom de frère touchait sensiblement. Il embrassa le
petit indigène, et il n’en fallait pas plus pour faire d’eux une
paire d’amis.
Cependant les voyageurs, vivement intéressés par les réponses de
ce jeune sauvage, s’étaient peu à peu assis autour de lui, et
l’écoutaient parler. Déjà le soleil s’abaissait derrière les
grands arbres.
Puisque l’endroit paraissait propice à une halte, et qu’il
importait peu de faire quelques milles de plus avant la nuit
close, Glenarvan donna l’ordre de tout préparer pour le campement.
Ayrton détela les bœufs; avec l’aide de Mulrady et de Wilson, il
leur mit les entraves et les laissa paître à leur fantaisie. La
tente fut dressée. Olbinett prépara le repas. Toliné accepta d’en
prendre sa part, non sans faire quelque cérémonie, quoiqu’il eût
faim. On se mit donc à table, les deux enfants l’un près de
l’autre. Robert choisissait les meilleurs morceaux pour son
nouveau camarade, et Toliné les acceptait avec une grâce craintive
et pleine de charme.
La conversation, cependant, ne languissait pas. Chacun
s’intéressait à l’enfant et l’interrogeait. On voulait connaître
son histoire. Elle était bien simple. Son passé, ce fut celui de
ces pauvres indigènes confiés dès leur bas âge aux soins des
sociétés charitables par les tribus voisines de la colonie. Les
australiens ont des mœurs douces. Ils ne professent pas envers
leurs envahisseurs cette haine farouche qui caractérise les
nouveaux zélandais, et peut-être quelques peuplades de l’Australie
septentrionale. On les voit fréquenter les grandes villes,
Adélaïde, Sydney, Melbourne, et s’y promener même dans un costume
assez primitif.
Ils y trafiquent des menus objets de leur industrie, d’instruments
de chasse ou de pêche, d’armes, et quelques chefs de tribu, par
économie sans doute, laissent volontiers leurs enfants profiter du
bénéfice de l’éducation anglaise.
Ainsi firent les parents de Toliné, véritables sauvages du
Lachlan, vaste région située au delà du Murray. Depuis cinq ans
qu’il demeurait à Melbourne, l’enfant n’avait revu aucun des
siens. Et pourtant, l’impérissable sentiment de la famille vivait
toujours dans son cœur, et c’était pour revoir sa tribu,
dispersée peut-être, sa famille, décimée sans doute, qu’il avait
repris le pénible chemin du désert.
«Et après avoir embrassé tes parents tu reviendras à Melbourne,
mon enfant? lui demanda lady Glenarvan.
--Oui, madame, répondit Toliné en regardant la jeune femme avec
une sincère expression de tendresse.
--Et que veux-tu faire un jour?
--Je veux arracher mes frères à la misère et à l’ignorance! Je
veux les instruire, les amener à connaître et à aimer Dieu! Je
veux être missionnaire!»
Ces paroles prononcées avec animation par un enfant de huit ans,
pouvaient prêter à rire à des esprits légers et railleurs; mais
elles furent comprises et respectées de ces graves écossais; ils
admirèrent la religieuse vaillance de ce jeune disciple, déjà prêt
au combat. Paganel se sentit remué jusqu’au fond du cœur, et il
éprouva une véritable sympathie pour le petit indigène.
Faut-il le dire? Jusqu’ici, ce sauvage en habit européen ne lui
plaisait guère. Il ne venait pas en Australie pour voir des
australiens en redingote!
Il les voulait habillés d’un simple tatouage. Cette mise
«convenable» déroutait ses idées. Mais du moment que Toliné eut
parlé si ardemment, il revint sur son compte et se déclara son
admirateur. La fin de cette conversation, d’ailleurs, devait faire
du brave géographe le meilleur ami du petit australien.
En effet, à une question de lady Helena, Toliné répondit qu’il
faisait ses études «à l’école normale» de Melbourne, dirigée par
le révérend M Paxton.
«Et que t’apprend-on à cette école? demanda lady Glenarvan.
--On m’apprend la bible, les mathématiques, la géographie...
--Ah! La géographie! s’écria Paganel, touché dans son endroit
sensible.
--Oui, monsieur, répondit Toliné. J’ai même eu un premier prix de
géographie avant les vacances de janvier.
--Tu as eu un prix de géographie, mon garçon?
--Le voilà, monsieur», dit Toliné, tirant un livre de sa poche.
C’était une bible in-32, bien reliée. Au verso de la première
page, on lisait cette mention: -école normale de Melbourne, 1er
prix de géographie, Toliné du Lachlan-.
Paganel n’y tint plus! Un australien fort en géographie, cela
l’émerveillait, et il embrassa Toliné sur les deux joues, ni plus
ni moins que s’il eût été le révérend Paxton lui-même, un jour de
distribution de prix. Paganel, cependant, aurait dû savoir que ce
fait n’est pas rare dans les écoles australiennes. Les jeunes
sauvages sont très aptes à saisir les sciences géographiques; ils
y mordent volontiers, et montrent, au contraire, un esprit assez
rebelle aux calculs.
Toliné, lui, n’avait rien compris aux caresses subites du savant.
Lady Helena dut lui expliquer que Paganel était un célèbre
géographe, et, au besoin, un professeur distingué.
«Un professeur de géographie! répondit Toliné. Oh! monsieur,
interrogez-moi!
--T’interroger, mon garçon! dit Paganel, mais je ne demande pas
mieux! J’allais même le faire sans ta permission. Je ne suis pas
fâché de voir comment on enseigne la géographie à l’école normale
de Melbourne!
--Et si Toliné allait vous en remontrer, Paganel! dit Mac Nabbs.
--Par exemple! s’écria le géographe, en remontrer au secrétaire
de la société de géographie de France!»
Puis, assurant ses lunettes sur son nez, redressant sa haute
taille, et prenant un ton grave, comme il convient à un
professeur, il commença son interrogation.
«Élève Toliné, dit-il, levez-vous.»
Toliné, qui était debout, ne pouvait se lever davantage. Il
attendit donc dans une posture modeste les questions du géographe.
«Élève Toliné, reprit Paganel, quelles sont les cinq parties du
monde?
--L’Océanie, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Europe, répondit
Toliné.
--Parfait. Parlons d’abord de l’Océanie, puisque nous y sommes en
ce moment. Quelles sont ses principales divisions?
--Elle se divise en Polynésie, en Malaisie, en Micronésie et en
Mégalésie. Ses principales îles sont l’Australie, qui appartient
aux anglais, la Nouvelle Zélande, qui appartient aux anglais, la
Tasmanie, qui appartient aux anglais, les îles Chatham, Auckland,
Macquarie, Kermadec, Makin, Maraki, etc., qui appartiennent aux
anglais.
--Bon, répondit Paganel, mais la Nouvelle Calédonie, les
Sandwich, les Mendana, les Pomotou?
--Ce sont des îles placées sous le protectorat de la Grande-Bretagne.
--Comment! Sous le protectorat de la Grande-Bretagne! s’écria
Paganel. Mais il me semble que la France, au contraire...
--La France! fit le petit garçon d’un air étonné.
--Tiens! Tiens! dit Paganel, voilà ce que l’on vous apprend à
l’école normale de Melbourne?
--Oui, monsieur le professeur; est-ce que ce n’est pas bien?
--Si! Si! Parfaitement, répondit Paganel. Toute l’Océanie est aux
anglais! C’est une affaire entendue! Continuons.»
Paganel avait un air demi-vexé, demi-surpris, qui faisait la joie
du major.
L’interrogation continua.
«Passons à l’Asie, dit le géographe.
--L’Asie, répondit Toliné, est un pays immense.
Capitale: Calcutta. Villes principales: Bombay, Madras, Calicut,
Aden, Malacca, Singapoor, Pegou, Colombo; îles Laquedives, îles
Maldives, îles Chagos, etc., etc. Appartient aux anglais.
--Bon! Bon! élève Toliné. Et l’Afrique?
--L’Afrique renferme deux colonies principales: au sud, celle du
Cap, avec Cape-Town pour capitale, et à l’ouest, les
établissements anglais, ville principale: Sierra-Leone.
--Bien répondu! dit Paganel, qui commençait à prendre son parti
de cette géographie anglo-fantaisiste, parfaitement enseigné!
Quant à l’Algérie, au Maroc, à l’Égypte... Rayés des atlas
britanniques! Je serais bien aise, maintenant, de parler un peu de
l’Amérique!
--Elle se divise, reprit Toliné, en Amérique septentrionale et
en Amérique méridionale. La première appartient aux anglais par le
Canada, le Nouveau Brunswick, la Nouvelle-Écosse, et les États-Unis
sous l’administration du gouverneur Johnson!
--Le gouverneur Johnson! s’écria Paganel, ce successeur du grand
et bon Lincoln assassiné par un fou fanatique de l’esclavage!
Parfait! on ne peut mieux. Et quant à l’Amérique du Sud, avec sa
Guyane, ses Malouines, son archipel des Shetland, sa Géorgie, sa
Jamaïque, sa Trinidad, etc., etc., elle appartient encore aux
anglais! Ce n’est pas moi qui disputerai à ce sujet. Mais, par
exemple, Toliné, je voudrais bien connaître ton opinion sur
l’Europe, ou plutôt celle de tes professeurs?
--L’Europe? répondit Toliné, qui ne comprenait rien à l’animation
du géographe.
--Oui! L’Europe! à qui appartient l’Europe?
--Mais l’Europe appartient aux anglais, répondit l’enfant d’un
ton convaincu.
--Je m’en doute bien, reprit Paganel. Mais comment? Voilà ce que
je désire savoir.
--Par l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, Malte, les îles Jersey
et Guernesey, les îles Ioniennes, les Hébrides, les Shetland, les
Orcades...
--Bien! Bien, Toliné, mais il y a d’autres états que tu oublies
de mentionner, mon garçon!
--Lesquels? Monsieur, répondit l’enfant, qui ne se déconcertait
pas.
--L’Espagne, la Russie, l’Autriche, la Prusse, la France?
--Ce sont des provinces et non des états, dit Toliné.
--Par exemple! s’écria Paganel, en arrachant ses lunettes de ses
yeux.
--Sans doute, l’Espagne, capitale Gibraltar.
--Admirable! Parfait! Sublime! Et la France, car je suis français
et je ne serais pas fâché d’apprendre à qui j’appartiens!
--La France, répondit tranquillement Toliné, c’est une province
anglaise, chef-lieu Calais.
--Calais! s’écria Paganel. Comment! Tu crois que Calais
appartient encore à l’Angleterre?
--Sans doute.
--Et que c’est le chef-lieu de la France?
--Oui, monsieur, et c’est là que réside le gouverneur, lord
Napoléon...»
À ces derniers mots, Paganel éclata. Toliné ne savait que penser.
On l’avait interrogé, il avait répondu de son mieux. Mais la
singularité de ses réponses ne pouvait lui être imputée; il ne la
soupçonnait même pas. Cependant, il ne paraissait point
déconcerté, et il attendait gravement la fin de ces
incompréhensibles ébats.
«Vous le voyez, dit en riant le major à Paganel. N’avais-je pas
raison de prétendre que l’élève Toliné vous en remontrerait?
--Certes! Ami major, répliqua le géographe. Ah! Voilà comme on
enseigne la géographie à Melbourne! Ils vont bien, les professeurs
de l’école normale! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique,
l’Océanie, le monde entier, tout aux anglais! Parbleu, avec cette
éducation ingénieuse, je comprends que les indigènes se
soumettent! Ah çà! Toliné, et la lune, mon garçon, est-ce qu’elle
est anglaise aussi?
--Elle le sera», répondit gravement le jeune sauvage.
Là-dessus, Paganel se leva. Il ne pouvait plus tenir en place. Il
lui fallait rire tout à son aise, et il alla passer son accès à un
quart de mille du campement.
Cependant, Glenarvan avait été chercher un livre dans la petite
bibliothèque de voyage. C’était le -précis de géographie- de
Samuel Richardson, un ouvrage estimé en Angleterre, et plus au
courant de la science que les professeurs de Melbourne.
«Tiens, mon enfant, dit-il à Toliné, prends et garde ce livre. Tu
as quelques idées fausses en géographie qu’il est bon de réformer.
Je te le donne en souvenir de notre rencontre.»
Toliné prit le livre sans répondre; il le regarda attentivement,
remuant la tête d’un air d’incrédulité, sans se décider à le
mettre dans sa poche.
Cependant, la nuit était tout à fait venue. Il était dix heures du
soir. Il fallait songer au repos afin de se lever de grand matin.
Robert offrit à son ami Toliné la moitié de sa couchette.
Le petit indigène accepta.
Quelques instants après, lady Helena et Mary Grant regagnèrent le
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