regards.
--C’est presque un clocher, dit lady Helena.
--Oui, madame, et si l’un moud le pain du corps, l’autre moud le
pain de l’âme. À ce point de vue ils se ressemblent encore.
--Allons au moulin», répliqua Glenarvan.
On se mit en route. Après une demi-heure de marche, le sol,
travaillé par la main de l’homme, se montra sous un nouvel aspect.
La transition de la contrée stérile à la campagne cultivée fut
brusque. Au lieu de broussailles, des haies vives entouraient un
enclos récemment défriché; quelques bœufs et une demi-douzaine de
chevaux pâturaient dans des prairies entourées de robustes acacias
pris dans les vastes pépinières de l’île Kanguroo. Peu à peu
apparurent des champs couverts de céréales, quelques acres de
terrains hérissés de blonds épis, des meules de foin dressées
comme de grandes ruches, des vergers aux fraîches clôtures, un
beau jardin digne d’Horace, où l’agréable se mêlait à l’utile,
puis des hangars, des communs sagement distribués, enfin une
habitation simple et confortable, que le joyeux moulin dominait
avec son pignon aigu et caressait de l’ombre mobile de ses grandes
ailes.
En ce moment, un homme d’une cinquantaine d’années, d’une
physionomie prévenante, sortit de la maison principale, aux
aboiements de quatre grands chiens qui annonçaient la venue des
étrangers. Cinq beaux et forts garçons, ses fils, le suivirent
avec leur mère, une grande et robuste femme. On ne pouvait s’y
méprendre: cet homme, entouré de sa vaillante famille, au milieu
de ces constructions encore neuves, dans cette campagne presque
vierge, présentait le type accompli du colon irlandais qui, las
des misères de son pays, est venu chercher la fortune et le
bonheur au delà des mers.
Glenarvan et les siens ne s’étaient pas encore présentés, ils
n’avaient eu le temps de décliner ni leurs noms, ni leurs
qualités, que ces cordiales paroles les saluaient déjà:
«Étrangers, soyez les bienvenus dans la maison de Paddy O’Moore.
--Vous êtes irlandais? dit Glenarvan en prenant la main que lui
offrait le colon.
--Je l’ai été, répondit Paddy O’Moore. Maintenant, je suis
australien. Entrez, qui que vous soyez, messieurs, cette maison
est la vôtre.»
Il n’y avait qu’à accepter sans cérémonie une invitation faite de
si bonne grâce. Lady Helena et Mary Grant, conduites par
-mistress- O’Moore, entrèrent dans l’habitation, pendant que les
fils du colon débarrassaient les visiteurs de leurs armes.
Une vaste salle, fraîche et claire, occupait le rez-de-chaussée de
la maison construite en forts madriers disposés horizontalement.
Quelques bancs de bois rivés aux murailles peintes de couleurs
gaies, une dizaine d’escabeaux, deux bahuts en chêne où
s’étalaient une faïence blanche et des brocs d’étain brillant, une
large et longue table à laquelle vingt convives se seraient assis
à l’aise, formaient un ameublement digne de la solide maison et de
ses robustes habitants.
Le dîner de midi était servi. La soupière fumait entre le rosbeef
et le gigot de mouton, entourés de larges assiettes d’olives, de
raisins et d’oranges; le nécessaire était là; le superflu ne
manquait pas.
L’hôte et l’hôtesse avaient un air si engageant, la table à
l’aspect tentateur était si vaste et si abondamment fournie, qu’il
eût été malséant de ne point s’y asseoir. Déjà les domestiques de
la ferme, les égaux de leur maître, venaient y partager leur
repas. Paddy O’Moore indiqua de la main la place réservée aux
étrangers.
«Je vous attendais, dit-il simplement à lord Glenarvan.
--Vous? répondit celui-ci fort surpris.
--J’attends toujours ceux qui viennent», répondit l’irlandais.
Puis, d’une voix grave, pendant que sa famille et ses serviteurs
se tenaient debout respectueusement, il récita le bénédicité. Lady
Helena se sentit tout émue d’une si parfaite simplicité de mœurs,
et un regard de son mari lui fit comprendre qu’il l’admirait comme
elle.
On fit fête au repas. La conversation s’engagea sur toute la
ligne. D’écossais à irlandais, il n’y a que la main. La Tweed,
large de quelques toises, creuse un fossé plus profond entre
l’Écosse et l’Angleterre que les vingt lieues du canal d’Irlande
qui séparent la vieille Calédonie de la verte Erin. Paddy O’Moore
raconta son histoire.
C’était celle de tous les émigrants que la misère chasse de leur
pays. Beaucoup viennent chercher au loin la fortune, qui n’y
trouvent que déboires et malheurs. Ils accusent la chance,
oubliant d’accuser leur inintelligence, leur paresse et leurs
vices. Quiconque est sobre et courageux, économe et brave,
réussit.
Tel fut et tel était Paddy O’Moore. Il quitta Dundalk, où il
mourait de faim, emmena sa famille vers les contrées
australiennes, débarqua à Adélaïde, dédaigna les travaux du mineur
pour les fatigues moins aléatoires de l’agriculteur, et, deux mois
après, il commença son exploitation, si prospère aujourd’hui.
Tout le territoire de l’Australie du sud est divisé par portions
d’une contenance de quatre-vingts acres chacune. Ces divers lots
sont cédés aux colons par le gouvernement, et par chaque lot un
laborieux agriculteur peut gagner de quoi vivre et mettre de côté
une somme nette de quatre-vingts livres sterling.
Paddy O’Moore savait cela. Ses connaissances agronomiques le
servirent fort. Il vécut, il économisa, et acquit de nouveaux lots
avec les profits du premier. Sa famille prospéra, son exploitation
aussi. Le paysan irlandais devint propriétaire foncier, et quoique
son établissement ne comptât pas encore deux ans d’existence, il
possédait alors cinq cents acres d’un sol vivifié par ses soins,
et cinq cents têtes de bétail. Il était son maître, après avoir
été l’esclave des européens, et indépendant comme on peut l’être
dans le plus libre pays du monde.
Ses hôtes, à ce récit de l’émigrant irlandais, répondirent par de
sincères et franches félicitations.
Paddy O’Moore, son histoire terminée, attendait, sans doute
confidences pour confidences, mais sans les provoquer. Il était de
ces gens discrets qui disent: voilà ce que je suis, mais je ne
vous demande pas qui vous êtes. Glenarvan, lui, avait un intérêt
immédiat à parler du -Duncan-, de sa présence au cap Bernouilli,
et des recherches qu’il poursuivait avec une infatigable
persévérance. Mais, en homme qui va droit au but, il interrogea
d’abord Paddy O’Moore sur le naufrage du -Britannia-.
La réponse de l’irlandais ne fut pas favorable. Il n’avait jamais
entendu parler de ce navire. Depuis deux ans, aucun bâtiment
n’était venu se perdre à la côte, ni au-dessus du cap, ni au-dessous.
Or, la catastrophe datait de deux années seulement. Il
pouvait donc affirmer avec la plus entière certitude que les
naufragés n’avaient pas été jetés sur cette partie des rivages de
l’ouest.
«Maintenant, -mylord-, ajouta-t-il, je vous demanderai quel
intérêt vous avez à m’adresser cette question.»
Alors, Glenarvan raconta au colon l’histoire du document, le
voyage du yacht, les tentatives faites pour retrouver le capitaine
Grant; il ne cacha pas que ses plus chères espérances tombaient
devant des affirmations aussi nettes, et qu’il désespérait de
retrouver jamais les naufragés du -Britannia-.
De telles paroles devaient produire une douloureuse impression sur
les auditeurs de Glenarvan. Robert et Mary étaient là qui
l’écoutaient, les yeux mouillés de larmes. Paganel ne trouvait pas
un mot de consolation et d’espoir. John Mangles souffrait d’une
douleur qu’il ne pouvait adoucir. Déjà le désespoir envahissait
l’âme de ces hommes généreux que le -Duncan- venait de porter
inutilement à ces lointains rivages, quand ces paroles se firent
entendre:
«-Mylord-, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est
vivant, il est vivant sur la terre australienne!»
Chapitre VII
-Ayrton-
La surprise que produisirent ces paroles ne saurait se dépeindre.
Glenarvan s’était levé d’un bond, et, repoussant son siège:
«Qui parle ainsi? s’écria-t-il.
--Moi, répondit un des serviteurs de Paddy O’Moore, assis au bout
de la table.
--Toi, Ayrton! dit le colon, non moins stupéfait que Glenarvan.
--Moi, répondit Ayrton d’une voix émue, mais ferme, moi, écossais
comme vous, -mylord-, moi, un des naufragés du -Britannia!-»
Cette déclaration produisit un indescriptible effet.
Mary Grant, à demi pâmée par l’émotion, à demi mourante de
bonheur, cette fois, se laissa aller dans les bras de lady Helena.
John Mangles, Robert, Paganel, quittant leur place, se
précipitèrent vers celui que Paddy O’Moore venait de nommer
Ayrton.
C’était un homme de quarante-cinq ans, d’une rude physionomie,
dont le regard très brillant se perdait sous une arcade
sourcilière profondément enfoncée.
Sa vigueur devait être peu commune, malgré la maigreur de son
corps. Il était tout os et tout nerfs, et, suivant une expression
écossaise, il ne perdait pas son temps à faire de la chair grasse.
Une taille moyenne, des épaules larges, une allure décidée, une
figure pleine d’intelligence et d’énergie, quoique les traits en
fussent durs, prévenaient en sa faveur. La sympathie qu’il
inspirait était encore accrue par les traces d’une récente misère
empreinte sur son visage. On voyait qu’il avait souffert et
beaucoup, bien qu’il parût homme à supporter les souffrances, à
les braver, à les vaincre.
Glenarvan et ses amis avaient senti cela à première vue.
La personnalité d’Ayrton s’imposait dès l’abord.
Glenarvan, se faisant l’interprète de tous, le pressa de questions
auxquelles Ayrton répondit. La rencontre de Glenarvan et Ayrton
avait évidemment produit chez tous deux une émotion réciproque.
Aussi les premières questions de Glenarvan se pressèrent-elles
sans ordre, et comme malgré lui.
«Vous êtes un des naufragés du -Britannia-? demanda-t-il.
--Oui, -mylord-, le quartier-maître du capitaine Grant, répondit
Ayrton.
--Sauvé avec lui après le naufrage?
--Non, -mylord-, non. À ce moment terrible, j’ai été séparé,
enlevé du pont du navire, jeté à la côte.
--Vous n’êtes donc pas un des deux matelots dont le document fait
mention?
--Non. Je ne connaissais pas l’existence de ce document. Le
capitaine l’a lancé à la mer quand je n’étais plus à bord.
--Mais le capitaine? Le capitaine?
--Je le croyais noyé, disparu, abîmé avec tout l’équipage du
-Britannia-. Je pensais avoir survécu seul.
--Mais vous avez dit que le capitaine Grant était vivant!
--Non. J’ai dit: si le capitaine est vivant...
--Vous avez ajouté: il est sur le continent australien!...
--Il ne peut être que là, en effet.
--Vous ne savez donc pas où il est?
--Non, -mylord-, je vous le répète, je le croyais enseveli dans
les flots ou brisé sur les rocs. C’est vous qui m’apprenez que
peut-être il vit encore.
--Mais alors que savez-vous? demanda Glenarvan.
--Ceci seulement. Si le capitaine Grant est vivant, il est en
Australie.
--Où donc a eu lieu le naufrage?» dit alors le major Mac Nabbs.
C’était la première question à poser, mais, dans le trouble causé
par cet incident, Glenarvan, pressé de savoir avant tout où se
trouvait le capitaine Grant, ne s’informa pas de l’endroit où le
-Britannia- s’était perdu. À partir de ce moment, la conversation,
jusque-là vague, illogique, procédant par bonds, effleurant les
sujets sans les approfondir, mêlant les faits, intervertissant les
dates, prit une allure plus raisonnable, et bientôt les détails de
cette obscure histoire apparurent nets et précis à l’esprit de ses
auditeurs.
À la question faite par Mac Nabbs, Ayrton répondit en ces termes:
«Lorsque je fus arraché du gaillard d’avant où je halais bas le
foc, le -Britannia- courait vers la côte de l’Australie. Il n’en
était pas à deux encablures. Le naufrage a donc eu lieu à cet
endroit même.
--Par trente-sept degrés de latitude? demanda John Mangles.
--Par trente-sept degrés, répondit Ayrton.
--Sur la côte ouest?
--Non pas! Sur la côte est, répliqua vivement le quartier-maître.
--Et à quelle époque?
--Dans la nuit du 27 juin 1862.
--C’est cela! C’est cela même! s’écria Glenarvan.
--Vous voyez donc bien, -mylord-, ajouta Ayrton, que j’ai pu
justement dire: si le capitaine Grant vit encore, c’est sur le
continent australien qu’il faut le chercher, non ailleurs.
--Et nous le chercherons, et nous le trouverons, et nous le
sauverons, mon ami! s’écria Paganel. Ah! précieux document,
ajouta-t-il avec une naïveté parfaite, il faut avouer que tu es
tombé entre les mains de gens bien perspicaces!»
Personne, sans doute, n’entendit les flatteuses paroles de
Paganel. Glenarvan et lady Helena, Mary et Robert s’étaient
empressés autour d’Ayrton.
Ils lui serraient les mains. Il semblait que la présence de cet
homme fût un gage assuré du salut d’Harry Grant. Puisque le
matelot avait échappé aux dangers du naufrage, pourquoi le
capitaine ne se serait-il pas tiré sain et sauf de cette
catastrophe? Ayrton répétait volontiers que le capitaine Grant
devait être vivant comme lui. Où, il ne saurait le dire, mais
certainement sur ce continent. Il répondait aux mille questions
dont il était assailli avec une intelligence et une précision
remarquables. Miss Mary, pendant qu’il parlait, tenait une de ses
mains dans les siennes. C’était un compagnon de son père, ce
matelot, un des marins du -Britannia!- Il avait vécu près d’Harry
Grant, courant avec lui les mers, bravant les mêmes dangers!
Mary ne pouvait détacher ses regards de cette rude physionomie et
pleurait de bonheur.
Jusqu’ici, personne n’avait eu la pensée de mettre en doute la
véracité et l’identité du quartier-maître.
Seuls, le major et peut-être John Mangles, moins prompts à se
rendre, se demandaient si les paroles d’Ayrton méritaient une
entière confiance. Sa rencontre imprévue pouvait exciter quelques
soupçons.
Certainement, Ayrton avait cité des faits et des dates
concordantes, de frappantes particularités. Mais les détails, si
exacts qu’ils soient, ne forment pas une certitude, et
généralement, on l’a remarqué, le mensonge s’affirme par la
précision des détails. Mac Nabbs réserva donc son opinion, et
s’abstint de se prononcer.
Quant à John Mangles, ses doutes ne résistèrent pas longtemps aux
paroles du matelot, et il le tint pour un vrai compagnon du
capitaine Grant, quand il l’eut entendu parler de son père à la
jeune fille.
Ayrton connaissait parfaitement Mary et Robert. Il les avait vus à
Glasgow au départ du -Britannia-. Il rappela leur présence à ce
déjeuner d’adieu donné à bord aux amis du capitaine. Le shérif Mac
Intyre y assistait.
On avait confié Robert, --il avait dix ans à peine, --aux soins
de Dick Turner, le maître d’équipage, et il lui échappa pour
grimper aux barres du perroquet.
«C’est vrai, c’est vrai,» disait Robert Grant.
Et Ayrton rappelait ainsi mille petits faits, sans paraître y
attacher l’importance que leur donnait John Mangles. Et, quand il
s’arrêtait, Mary lui disait de sa douce voix:
«Encore, Monsieur Ayrton, parlez-nous encore de notre père!»
Le quartier-maître satisfit de son mieux aux désirs de la jeune
fille. Glenarvan ne voulait pas l’interrompre, et cependant, vingt
questions plus utiles se pressaient dans son esprit; mais lady
Helena, lui montrant la joyeuse émotion de Mary, arrêtait ses
paroles.
Ce fut dans cette conversation qu’Ayrton raconta l’histoire du
-Britannia- et son voyage à travers les mers du Pacifique. Mary
Grant en connaissait une grande partie, puisque les nouvelles du
navire allaient jusqu’au mois de mai de l’année 1862. Pendant
cette période d’un an Harry Grant atterrit aux principales
terres de l’Océanie. Il toucha aux Hébrides, à la Nouvelle Guinée,
à la Nouvelle Zélande, à la Nouvelle Calédonie, se heurtant à des
prises de possession souvent peu justifiées, subissant le mauvais
vouloir des autorités anglaises, car son navire était signalé dans
les colonies britanniques. Cependant il avait trouvé un point
important sur la côte occidentale de la Papouasie; là,
l’établissement d’une colonie écossaise lui parut facile et sa
prospérité assurée; en effet, un bon port de relâche sur la route
des Moluques et des Philippines devait attirer des navires,
surtout quand le percement de l’isthme de Suez aurait supprimé la
voie du cap de Bonne-Espérance. Harry Grant était de ceux qui
préconisaient en Angleterre l’œuvre de M De Lesseps et ne
jetaient pas des rivalités politiques au travers d’un grand
intérêt international.
Après cette reconnaissance de la Papouasie, le -Britannia- alla se
ravitailler au Callao, et il quitta ce port le 30 mai 1862, pour
revenir en Europe par l’océan Indien et la route du Cap. Trois
semaines après son départ, une tempête épouvantable désempara le
navire. Il s’engagea. Il fallut couper la mâture. Une voie d’eau
se déclara dans les fonds, qu’on ne parvint pas à aveugler.
L’équipage fut bientôt exténué, à bout de forces. On ne put pas
affranchir les pompes. Pendant huit jours, le -Britannia- fut le
jouet des ouragans. Il avait six pieds d’eau dans sa cale. Il
s’enfonçait peu à peu. Les embarcations avaient été enlevées
pendant la tempête. Il fallait périr à bord, quand, dans la nuit
du 27 juin, comme l’avait parfaitement compris Paganel, on eut
connaissance du rivage oriental de l’Australie. Bientôt le navire
fit côte. Un choc violent eut lieu. En ce moment, Ayrton enlevé
par une vague, fut jeté au milieu des brisants et perdit
connaissance. Quand il revint à lui, il était entre les mains des
indigènes qui l’entraînèrent dans l’intérieur du continent. Depuis
lors, il n’entendit plus parler du -Britannia- et supposa, non
sans raison, qu’il avait péri corps et biens sur les dangereux
récifs de Twofold-Bay. Ici se terminait le récit relatif au
capitaine Grant. Il provoqua plus d’une fois de douloureuses
exclamations. Le major n’aurait pu sans injustice douter de son
authenticité. Mais, après l’histoire du -Britannia-, l’histoire
particulière d’Ayrton devait présenter un intérêt plus actuel
encore. En effet, Grant, on n’en doutait pas, grâce au document,
avait survécu au naufrage avec deux de ses matelots, comme Ayrton
lui-même. Du sort de l’un on pouvait raisonnablement conclure au
sort de l’autre. Ayrton fut donc invité à faire le récit de ses
aventures.
Il fut très simple et très court.
Le matelot naufragé, prisonnier d’une tribu indigène, se vit
emmené dans ces régions intérieures arrosées par le Darling,
c’est-à-dire à quatre cents milles au nord du trente-septième
parallèle. Là, il vécut fort misérable, parce que la tribu était
misérable elle-même, mais non maltraité. Ce furent deux longues
années d’un pénible esclavage. Cependant, l’espoir de recouvrer sa
liberté le tenait au cœur.
Il épiait la moindre occasion de se sauver, bien que sa fuite dût
le jeter au milieu de dangers innombrables.
Une nuit d’octobre 1864, il trompa la vigilance des naturels et
disparut dans la profondeur de forêts immenses. Pendant un mois,
vivant de racines, de fougères comestibles, de gommes de mimosas,
il erra au milieu de ces vastes solitudes, se guidant le jour sur
le soleil, la nuit sur les étoiles, souvent abattu par le
désespoir. Il traversa ainsi des marais, des rivières, des
montagnes, toute cette portion inhabitée du continent que de rares
voyageurs ont sillonnée de leurs hardis itinéraires. Enfin,
mourant, épuisé, il arriva à l’habitation hospitalière de Paddy
O’Moore, où il trouva une existence heureuse en échange de son
travail.
«Et si Ayrton se loue de moi, dit le colon irlandais, quand ce
récit fut achevé, je n’ai qu’à me louer de lui. C’est un homme
intelligent, brave, un bon travailleur, et, s’il lui plaît, la
demeure de Paddy O’Moore sera longtemps la sienne.»
Ayrton remercia l’irlandais d’un geste, et il attendit que de
nouvelles questions lui fussent adressées. Il se disait,
cependant, que la légitime curiosité de ses auditeurs devait
être satisfaite. À quoi eût-il répondu désormais qui n’eût été
cent fois dit déjà? Glenarvan allait donc ouvrir la discussion sur
un nouveau plan à combiner, en profitant de la rencontre d’Ayrton
et de ses renseignements, quand le major, s’adressant au matelot,
lui dit:
«Vous étiez quartier-maître à bord du -Britannia-?
--Oui», répondit Ayrton sans hésiter.
Mais, comprenant qu’un certain sentiment de défiance, un doute, si
léger qu’il fût, avait dicté cette demande au major, il ajouta:
«J’ai d’ailleurs sauvé du naufrage mon engagement à bord.»
Et il sortit immédiatement de la salle commune pour aller chercher
cette pièce officielle. Son absence ne dura pas une minute. Mais
Paddy O’Moore eut le temps de dire:
«-Mylord-, je vous donne Ayrton pour un honnête homme. Depuis deux
mois qu’il est à mon service, je n’ai pas un seul reproche à lui
faire. Je connaissais l’histoire de son naufrage et de sa
captivité. C’est un homme loyal, digne de toute votre confiance.»
Glenarvan allait répondre qu’il n’avait jamais douté de la bonne
foi d’Ayrton, quand celui-ci rentra et présenta son engagement en
règle. C’était un papier signé des armateurs du -Britannia- et du
capitaine Grant, dont Mary reconnut parfaitement l’écriture.
Il constatait que «Tom Ayrton, matelot de première classe, était
engagé comme quartier-maître à bord du trois-mâts -Britannia-, de
Glasgow.» il n’y avait donc plus de doute possible sur l’identité
d’Ayrton, car il eût été difficile d’admettre que cet engagement
fût entre ses mains et ne lui appartînt pas.
«Maintenant, dit Glenarvan, je fais appel aux conseils de tous, et
je provoque une discussion immédiate sur ce qu’il convient de
faire. Vos avis, Ayrton, nous seront particulièrement précieux, et
je vous serai fort obligé de nous les donner.»
Ayrton réfléchit quelques instants, puis il répondit en ces
termes:
«Je vous remercie, -mylord-, de la confiance que vous avez en moi,
et j’espère m’en montrer digne. J’ai quelque connaissance de ce
pays, des mœurs des indigènes, et si je puis vous être utile...
--Bien certainement, répondit Glenarvan.
--Je pense comme vous, répondit Ayrton, que le capitaine Grant et
ses deux matelots ont été sauvés du naufrage; mais, puisqu’ils
n’ont pas gagné les possessions anglaises, puisqu’ils n’ont pas
reparu, je ne doute pas que leur sort n’ait été le mien, et qu’ils
ne soient prisonniers d’une tribu de naturels.
--Vous répétez là, Ayrton, les arguments que j’ai déjà fait
valoir, dit Paganel. Les naufragés sont évidemment prisonniers des
indigènes, ainsi qu’ils le craignaient. Mais devons-nous penser
que, comme vous, ils ont été entraînés au nord du trente-septième
degré?
--C’est à supposer, monsieur, répondit Ayrton; les tribus
ennemies ne demeurent guère dans le voisinage des districts soumis
aux anglais.
--Voilà qui compliquera nos recherches, dit Glenarvan, assez
déconcerté. Comment retrouver les traces des prisonniers dans
l’intérieur d’un aussi vaste continent?»
Un silence prolongé accueillit cette observation.
Lady Helena interrogeait souvent du regard tous ses compagnons
sans obtenir une réponse. Paganel lui-même restait muet, contre
son habitude. Son ingéniosité ordinaire lui faisait défaut. John
Mangles arpentait à grands pas la salle commune, comme s’il eût
été sur le pont de son navire, et dans quelque embarras.
«Et vous, Monsieur Ayrton, dit alors lady Helena au matelot, que
feriez-vous?
--Madame, répondit assez vivement Ayrton, je me rembarquerais à
bord du -Duncan-, et j’irais droit au lieu du naufrage. Là, je
prendrais conseil des circonstances, et peut-être des indices que
le hasard pourrait fournir.
--Bien, dit Glenarvan; seulement, il faudra attendre que le
-Duncan- soit réparé.
--Ah! vous avez éprouvé des avaries? demanda Ayrton.
--Oui, répondit John Mangles.
--Graves?
--Non, mais elles nécessitent un outillage que nous ne possédons
pas à bord. Une des branches de l’hélice est faussée, et ne peut
être réparée qu’à Melbourne.
--Ne pouvez-vous aller à la voile? demanda le quartier-maître.
--Si, mais, pour peu que les vents contrarient le -Duncan-, il
mettrait un temps considérable à gagner Twofold-Bay, et, en tout
cas, il faudra qu’il revienne à Melbourne.
--Eh bien, qu’il y aille, à Melbourne! s’écria Paganel, et allons
sans lui à la baie Twofold.
--Et comment? demanda John Mangles.
--En traversant l’Australie comme nous avons traversé l’Amérique,
en suivant le trente-septième parallèle.
--Mais le -Duncan?- reprit Ayrton, insistant d’une façon toute
particulière.
--Le -Duncan- nous rejoindra, ou nous rejoindrons le -Duncan-,
suivant le cas. Le capitaine Grant est-il retrouvé pendant notre
traversée, nous revenons ensemble à Melbourne. Poursuivons-nous,
au contraire, nos recherches jusqu’à la côte, le -Duncan- viendra
nous y rejoindre. Qui a des objections à faire à ce plan? Est-ce
le major?
--Non, répondit Mac Nabbs, si la traversée de l’Australie est
praticable.
--Tellement praticable, répondit Paganel, que je propose à lady
Helena et à miss Grant de nous accompagner.
--Parlez-vous sérieusement, Paganel? demanda Glenarvan.
--Très sérieusement, mon cher lord. C’est un voyage de trois cent
cinquante milles, pas davantage! À douze milles par jour, il
durera un mois à peine, c’est-à-dire le temps nécessaire aux
réparations du -Duncan-. Ah! S’il s’agissait de traverser le
continent australien sous une plus basse latitude, s’il fallait le
couper dans sa plus grande largeur, passer ces immenses déserts où
la chaleur est torride, faire enfin ce que n’ont pas encore tenté
les plus hardis voyageurs, ce serait différent! Mais ce trente-septième
parallèle coupe la province de Victoria, un pays anglais
s’il en fut, avec des routes, des chemins de fer, et peuplé en
grande partie sur ce parcours. C’est un voyage qui se fait en
calèche, si l’on veut, ou en charrette, ce qui est encore
préférable. C’est une promenade de Londres à Édimbourg. Ce n’est
pas autre chose.
--Mais les animaux féroces? dit Glenarvan, qui voulait exposer
toutes les objections possibles.
--Il n’y a pas d’animaux féroces en Australie.
--Mais les sauvages?
--Il n’y a pas de sauvages sous cette latitude, et en tout cas,
ils n’ont pas la cruauté des nouveaux zélandais.
--Mais les convicts?
--Il n’y a pas de convicts dans les provinces méridionales de
l’Australie, mais seulement dans les colonies de l’est. La
province de Victoria les a non seulement repoussés, mais elle a
fait une loi pour exclure de son territoire les condamnés libérés
des autres provinces. Le gouvernement victorien a même, cette
année, menacé la compagnie péninsulaire de lui retirer son
subside, si ses navires continuaient à prendre du charbon dans les
ports de l’Australie occidentale où les convicts sont admis.
Comment! Vous ne savez pas cela, vous, un anglais!
--D’abord, je ne suis pas un anglais, répondit Glenarvan.
--Ce qu’a dit M Paganel est parfaitement juste, dit alors Paddy
O’Moore. Non seulement la province de Victoria, mais l’Australie
méridionale, le Queensland, la Tasmanie même, sont d’accord pour
repousser les déportés de leur territoire. Depuis que j’habite
cette ferme, je n’ai pas entendu parler d’un seul convict.
--Et pour mon compte, je n’en ai jamais rencontré, répondit
Ayrton.
--Vous le voyez, mes amis, reprit Jacques Paganel, très peu de
sauvages, pas de bêtes féroces, point de convicts, il n’y a pas
beaucoup de contrées de l’Europe dont on pourrait en dire autant!
Eh bien, est-ce convenu?
--Qu’en pensez-vous, Helena? demanda Glenarvan.
--Ce que nous pensons tous, mon cher Edward, répondit lady
Helena, se tournant vers ses compagnons: en route! En route!»
Chapitre VIII
-Le départ-
Glenarvan n’avait pas l’habitude de perdre du temps entre
l’adoption d’une idée et son exécution. La proposition de Paganel
une fois admise, il donna immédiatement ses ordres afin que les
préparatifs du voyage fussent achevés dans le plus bref délai. Le
départ fut fixé au surlendemain 22 décembre.
Quels résultats devait produire cette traversée de l’Australie? La
présence d’Harry Grant étant devenue un fait indiscutable, les
conséquences de cette expédition pouvaient être grandes. Elle
accroissait la somme des chances favorables. Nul ne se flattait de
trouver le capitaine précisément sur cette ligne du trente-septième
parallèle qui allait être rigoureusement suivie; mais
peut-être coupait-elle ses traces, et en tout cas elle menait
droit au théâtre de son naufrage. Là était le principal point.
De plus, si Ayrton consentait à se joindre aux voyageurs, à les
guider à travers les forêts de la province Victoria, à les
conduire jusqu’à la côte orientale, il y avait là une nouvelle
chance de succès. Glenarvan le sentait bien; il tenait
particulièrement à s’assurer l’utile concours du compagnon d’Harry
Grant, et il demanda à son hôte s’il ne lui déplairait pas trop
qu’il fît à Ayrton la proposition de l’accompagner.
Paddy O’Moore y consentit, non sans regretter de perdre cet
excellent serviteur.
«Eh bien, nous suivrez-vous, Ayrton, dans cette expédition à la
recherche des naufragés du -Britannia-?»
Ayrton ne répondit pas immédiatement à cette demande; il parut
même hésiter pendant quelques instants; puis, toute réflexion
faite, il dit:
«Oui, -mylord-, je vous suivrai, et si je ne vous mène pas sur les
traces du capitaine Grant, au moins vous conduirai-je à l’endroit
même où s’est brisé son navire.
--Merci, Ayrton, répondit Glenarvan.
--Une seule question, -mylord-.
--Faites, mon ami.
--Où retrouverez-vous le -Duncan?-
--À Melbourne, si nous ne traversons pas l’Australie d’un rivage
à l’autre. À la côte orientale, si nos recherches se prolongent
jusque-là.
--Mais alors son capitaine?...
--Son capitaine attendra mes instructions dans le port de
Melbourne.
--Bien, -mylord-, dit Ayrton, comptez sur moi.
--J’y compte, Ayrton», répondit Glenarvan.
Le contremaître du -Britannia- fut vivement remercié par les
passagers du -Duncan-. Les enfants de son capitaine lui
prodiguèrent leurs meilleures caresses. Tous étaient heureux de sa
décision, sauf l’irlandais, qui perdait en lui un aide intelligent
et fidèle. Mais Paddy comprit l’importance que Glenarvan devait
attacher à la présence du quartier-maître, et il se résigna.
Glenarvan le chargea de lui fournir des moyens de transport pour
ce voyage à travers l’Australie, et, cette affaire conclue, les
passagers revinrent à bord, après avoir pris rendez-vous avec
Ayrton.
Le retour se fit joyeusement. Tout était changé.
Toute hésitation disparaissait. Les courageux chercheurs ne
devaient plus aller en aveugles sur cette ligne du trente-septième
parallèle. Harry Grant, on ne pouvait en douter, avait trouvé
refuge sur le continent, et chacun se sentait le cœur plein de
cette satisfaction que donne la certitude après le doute.
Dans deux mois, si les circonstances le favorisaient, le -Duncan-
débarquerait Harry Grant sur les rivages d’Écosse!
Quand John Mangles appuya la proposition de tenter avec les
passagers la traversée de l’Australie, il supposait bien que,
cette fois, il accompagnerait l’expédition. Aussi en conféra-t-il
avec Glenarvan.
Il fit valoir toutes sortes d’arguments en sa faveur, son
dévouement pour lady Helena, pour son honneur lui-même, son
utilité comme organisateur de la caravane, et son inutilité comme
capitaine à bord du -Duncan-, enfin mille excellentes raisons,
excepté la meilleure, dont Glenarvan n’avait pas besoin pour être
convaincu.
«Une seule question, John, dit Glenarvan. Vous avez une confiance
absolue dans votre second?
--Absolue, répondit John Mangles. Tom Austin est un bon marin. Il
conduira le -Duncan- à sa destination, il le réparera habilement
et le ramènera au jour dit. Tom est un homme esclave du devoir et
de la discipline. Jamais il ne prendra sur lui de modifier ou de
retarder l’exécution d’un ordre. Votre honneur peut donc compter
sur lui comme sur moi-même.
--C’est entendu, John, répondit Glenarvan, vous nous
accompagnerez; car il sera bon, ajouta-t-il en souriant, que vous
soyez là quand nous retrouverons le père de Mary Grant.
--Oh! Votre honneur!...» murmura John Mangles.
Ce fut tout ce qu’il put dire. Il pâlit un instant et saisit la
main que lui tendait lord Glenarvan.
Le lendemain, John Mangles, accompagné du charpentier et de
matelots chargés de vivres, retourna à l’établissement de Paddy
O’Moore. Il devait organiser les moyens de transport de concert
avec l’irlandais.
Toute la famille l’attendait, prête à travailler sous ses ordres.
Ayrton était là et ne ménagea pas les conseils que lui fournit son
expérience.
Paddy et lui furent d’accord sur ce point: que les voyageuses
devaient faire la route en charrette à bœufs, et les voyageurs à
cheval. Paddy était en mesure de procurer les bêtes et le
véhicule.
Le véhicule était un de ces chariots longs de vingt pieds et
recouverts d’une bâche que supportent quatre roues pleines, sans
rayons, sans jantes, sans cerclure de fer, de simples disques de
bois, en un mot. Le train de devant, fort éloigné du train de
derrière, se rattachait par un mécanisme rudimentaire qui ne
permettait pas de tourner court.
À ce train était fixé un timon de trente-cinq pieds, le long
duquel six bœufs accouplés devaient prendre place. Ces animaux,
ainsi disposés, tiraient de la tête et du cou par la double
combinaison d’un joug attaché sur leur nuque et d’un collier fixé
au joug par une clavette de fer. Il fallait une grande adresse
pour conduire cette machine étroite, longue, oscillante, prompte
aux déviations, et pour guider cet attelage au moyen de
l’aiguillon. Mais Ayrton avait fait son apprentissage à la ferme
irlandaise, et Paddy répondait de son habileté. À lui donc fut
dévolu le rôle de conducteur.
Le véhicule, dépourvu de ressorts, n’offrait aucun confort; mais
tel il était, tel il le fallait prendre. John Mangles, ne pouvant
rien changer à sa construction grossière, le fit disposer à
l’intérieur de la plus convenable façon. Tout d’abord, on le
divisa en deux compartiments au moyen d’une cloison en planches.
L’arrière fut destiné à recevoir les vivres, les bagages, et la
cuisine portative de Mr Olbinett. L’avant dut appartenir
entièrement aux voyageuses. Sous la main du charpentier, ce
premier compartiment se transforma en une chambre commode,
couverte d’un épais tapis, munie d’une toilette et de deux
couchettes réservées à lady Helena et à Mary Grant. D’épais
rideaux de cuir fermaient, au besoin, ce premier compartiment et
le défendaient contre la fraîcheur des nuits. À la rigueur, les
hommes pourraient y trouver un refuge pendant les grandes pluies;
mais une tente devait habituellement les abriter à l’heure du
campement.
John Mangles s’ingénia à réunir dans un étroit espace tous les
objets nécessaires à deux femmes, et il y réussit.
Lady Helena et Mary Grant ne devaient pas trop regretter dans
cette chambre roulante les confortables cabines du -Duncan-.
Quant aux voyageurs, ce fut plus simple: sept chevaux vigoureux
étaient destinés à lord Glenarvan, Paganel, Robert Grant, Mac
Nabbs, John Mangles, et les deux marins Wilson et Mulrady qui
accompagnaient leur maître dans cette nouvelle expédition. Ayrton
avait sa place naturelle sur le siège du chariot, et Mr Olbinett
que l’équitation ne tentait guère, s’arrangerait très bien de
voyager dans le compartiment aux bagages.
Chevaux et bœufs paissaient dans les prairies de l’habitation, et
pouvaient être facilement rassemblés au moment du départ.
Ses dispositions prises et ses ordres donnés au maître
charpentier, John Mangles revint à bord avec la famille
irlandaise, qui voulut rendre visite à lord Glenarvan. Ayrton
avait jugé convenable de se joindre à eux, et, vers quatre heures,
John et ses compagnons franchissaient la coupée du -Duncan-.
Ils furent reçus à bras ouverts. Glenarvan leur offrit de dîner à
son bord. Il ne voulait pas être en reste de politesse, et ses
hôtes acceptèrent volontiers la revanche de leur hospitalité
australienne dans le carré du yacht.
Paddy O’Moore fut émerveillé. L’ameublement des cabines, les
tentures, les tapisseries, tout l’accastillage d’érable et de
palissandre excita son admiration. Ayrton, au contraire, ne donna
qu’une approbation modérée à ces superfluités coûteuses.
Mais, en revanche, le quartier-maître du -Britannia- examina le
yacht à un point de vue plus marin; il le visita jusqu’à fond de
cale; il descendit à la chambre de l’hélice; il observa la
machine, s’enquit de sa force effective, de sa consommation; il
explora les soutes au charbon, la cambuse, l’approvisionnement de
poudre; il s’intéressa particulièrement au magasin d’armes, au
canon monté sur le gaillard d’avant, à sa portée.
Glenarvan avait affaire à un homme qui s’y connaissait; il le vit
bien aux demandes spéciales d’Ayrton. Enfin, celui-ci termina sa
tournée par l’inspection de la mâture et du gréement.
«Vous avez là un beau navire, -mylord-, dit-il.
--Un bon navire surtout, répondit Glenarvan.
--Et quel est son tonnage?
--Il jauge deux cent dix tonneaux.
--Me tromperai-je beaucoup, ajouta Ayrton, en affirmant que le
-Duncan- file aisément ses quinze nœuds à toute vapeur?
--Mettez-en dix-sept, répliqua John Mangles, et vous compterez
juste.
--Dix-sept! s’écria le quartier-maître, mais alors pas un navire
de guerre, j’entends des meilleurs qui soient, n’est capable de
lui donner la chasse?
--Pas un! répondit John Mangles. Le -Duncan- est un véritable
yacht de course, qui ne se laisserait battre sous aucune allure.
--Même à la voile? demanda Ayrton.
--Même à la voile.
--Eh bien, -mylord-, et vous, capitaine, répondit Ayrton, recevez
les compliments d’un marin qui sait ce que vaut un navire.
--Bien, Ayrton, répondit Glenarvan; restez donc à notre bord, et
il ne tiendra qu’à vous que ce bâtiment devienne le vôtre.
--J’y songerai, -mylord-», répondit simplement le quartier-maître.
Mr Olbinett vint en ce moment prévenir son honneur que le dîner
était servi. Glenarvan et ses hôtes se dirigèrent vers la dunette.
«Un homme intelligent, cet Ayrton, dit Paganel au major.
--Trop intelligent!» murmura Mac Nabbs, à qui, sans apparence de
raison, il faut bien le dire, la figure et les manières du
quartier-maître ne revenaient pas.
Pendant le dîner, Ayrton donna d’intéressants détails sur le
continent australien, qu’il connaissait parfaitement. Il s’informa
du nombre de matelots que lord Glenarvan emmenait dans son
expédition.
Lorsqu’il apprit que deux d’entre eux seulement, Mulrady et
Wilson, devaient l’accompagner, il parut étonné. Il engagea
Glenarvan à former sa troupe des meilleurs marins du -Duncan-. Il
insista même à cet égard, insistance qui, soit dit en passant, dut
effacer tout soupçon de l’esprit du major.
«Mais, dit Glenarvan, notre voyage à travers l’Australie
méridionale n’offre aucun danger?
--Aucun, se hâta de répondre Ayrton.
--Eh bien, laissons à bord le plus de monde possible. Il faut des
hommes pour manœuvrer le -Duncan- à la voile, et pour le réparer.
Il importe, avant tout, qu’il se trouve exactement au rendez-vous
qui lui sera ultérieurement assigné. Donc, ne diminuons pas son
équipage.»
Ayrton parut comprendre l’observation de lord Glenarvan et
n’insista plus.
Le soir venu, écossais et irlandais se séparèrent.
Ayrton et la famille de Paddy O’Moore retournèrent à leur
habitation. Chevaux et chariot devaient être prêts pour le
lendemain. Le départ fut fixé à huit heures du matin.
Lady Helena et Mary Grant firent alors leurs derniers préparatifs.
Ils furent courts, et surtout moins minutieux que ceux de Jacques
Paganel. Le savant passa une partie de la nuit à dévisser,
essuyer, visser et revisser les verres de sa longue-vue. Aussi
dormait-il encore quand le lendemain, à l’aube, le major l’éveilla
d’une voix retentissante.
Déjà les bagages avaient été transportés à la ferme par les soins
de John Mangles. Une embarcation attendait les voyageurs, qui ne
tardèrent pas à y prendre place. Le jeune capitaine donna ses
derniers ordres à Tom Austin. Il lui recommanda par-dessus tout
d’attendre les ordres de lord Glenarvan à Melbourne, et de les
exécuter scrupuleusement quels qu’ils fussent. Le vieux marin
répondit à John Mangles qu’il pouvait compter sur lui. Au nom de
l’équipage, il présenta à son honneur ses vœux pour le succès de
l’expédition. Le canot déborda, et un tonnerre de hurrahs éclata
dans les airs.
En dix minutes, l’embarcation atteignit le rivage. Un quart
d’heure plus tard, les voyageurs arrivaient à la ferme irlandaise.
Tout était prêt. Lady Helena fut enchantée de son installation.
L’immense chariot avec ses roues primitives et ses ais massifs
lui plut particulièrement. Ces six bœufs attelés par paires
avaient un air patriarcal qui lui seyait fort.
«Parbleu! dit Paganel, voilà un admirable véhicule, et qui vaut
tous les -mail-coachs- du monde. Une maison qui se déplace, qui
marche, qui s’arrête où bon vous semble, que peut-on désirer de
mieux?
--Monsieur Paganel, répondit lady Helena, j’espère avoir le
plaisir de vous recevoir dans mes salons?
--Comment donc, madame, répliqua le savant, mais ce sera un
honneur pour moi! Avez-vous pris un jour?
--J’y serai tous les jours pour mes amis, répondit en riant lady
Helena, et vous êtes...
--Le plus dévoué de tous, madame», répliqua galamment Paganel.
Cet échange de politesses fut interrompu par l’arrivée de sept
chevaux tout harnachés que conduisait un des fils de Paddy. Lord
Glenarvan régla avec l’irlandais le prix de ces diverses
acquisitions, en y ajoutant force remerciements que le brave colon
estimait au moins à l’égal des guinées.
On donna le signal du départ. Lady Helena et miss Grant prirent
place dans leur compartiment, Ayrton sur le siège, Olbinett à
l’arrière du chariot; Glenarvan, le major, Paganel, Robert, John
Mangles, les deux matelots, tous armés de carabines et de
revolvers, enfourchèrent leurs chevaux. Un «Dieu vous assiste!»
fut lancé par Paddy O’Moore, et repris en chœur par sa famille.
Ayrton fit entendre un cri particulier, et piqua son long
attelage. Le chariot s’ébranla, ses ais craquèrent, les essieux
grincèrent dans le moyeu des roues, et bientôt disparut au
tournant de la route la ferme hospitalière de l’honnête irlandais.
Chapitre IX
-La province de Victoria-
On était au 23 décembre 1864. Ce décembre, si triste, si maussade,
si humide dans l’hémisphère boréal, aurait dû s’appeler juin sur
ce continent.
Astronomiquement, l’été comptait déjà deux jours d’existence, car,
le 21, le soleil venait d’atteindre le capricorne, et sa présence
au-dessus de l’horizon diminuait déjà de quelques minutes. Ainsi
donc, c’était dans la plus chaude saison de l’année et sous les
rayons d’un soleil presque tropical que devait s’accomplir ce
nouveau voyage de lord Glenarvan.
L’ensemble des possessions anglaises dans cette partie de l’océan
Pacifique est appelé Australasie. Il comprend la Nouvelle
Hollande, la Tasmanie, la Nouvelle Zélande, et quelques îles
circonvoisines.
Quant au continent australien, il est divisé en vastes colonies de
grandeur et de richesses fort inégales. Quiconque jette les yeux
sur les cartes modernes dressées par MM Petermann ou Preschoell
est d’abord frappé de la rectitude de ces divisions.
Les anglais ont tiré au cordeau les lignes conventionnelles qui
séparent ces grandes provinces.
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