toutes les probabilités en sa faveur.
«Allons au delà, dit le major.
--Allons, répondit le géographe, le voyage est facile. En
quittant la baie Twofold, on traverse le bras de mer qui s’étend à
l’est de l’Australie et on rencontre la Nouvelle Zélande. Tout
d’abord, je vous rappellerai que le mot -contin- du document
français indique un «continent» d’une façon irréfragable. Le
capitaine Grant ne peut donc avoir trouvé refuge sur la Nouvelle
Zélande qui n’est qu’une île. Quoi qu’il en soit, examinez,
comparez, retournez les mots, et voyez si, par impossible, ils
pourraient convenir à cette nouvelle contrée.
--En aucune façon, répondit John Mangles, qui fit une minutieuse
observation des documents et du planisphère.
--Non, dirent les auditeurs de Paganel et le major lui-même, non,
il ne peut s’agir de la Nouvelle Zélande.
--Maintenant, reprit le géographe, sur tout cet immense espace
qui sépare cette grande île de la côte américaine, le trente-septième
parallèle ne traverse qu’un îlot aride et désert.
--Qui se nomme?... Demanda le major.
--Voyez la carte. C’est Maria-Thérésa, nom dont je ne trouve
aucune trace dans les trois documents.
--Aucune, répondit Glenarvan.
--Je vous laisse donc, mes amis, à décider si toutes les
probabilités, pour ne pas dire les certitudes, ne sont point en
faveur du continent australien?
--Évidemment, répondirent à l’unanimité les passagers et le
capitaine du -Duncan-.
--John, dit alors Glenarvan, vous avez des vivres et du charbon
en suffisante quantité?
--Oui, votre honneur, je me suis amplement approvisionné à
Talcahuano, et, d’ailleurs, la ville du Cap nous permettra de
renouveler très facilement notre combustible.
--Eh bien, alors, donnez la route...
--Encore une observation, dit le major, interrompant son ami.
--Faites, Mac Nabbs.
--Quelles que soient les garanties de succès que nous offre
l’Australie, ne serait-il pas à propos de relâcher un jour ou deux
aux îles Tristan d’Acunha et Amsterdam? Elles sont situées sur
notre parcours, et ne s’éloignent aucunement de notre route. Nous
saurons alors si le -Britannia- n’y a pas laissé trace de son
naufrage.
--L’incrédule major, s’écria Paganel, il y tient!
--Je tiens surtout à ne pas revenir sur nos pas, si l’Australie,
par hasard, ne réalise pas les espérances qu’elle fait concevoir.
--La précaution me paraît bonne, répondit Glenarvan.
--Et ce n’est pas moi qui vous dissuaderai de la prendre,
répliqua Paganel. Au contraire.
--Alors, John, dit Glenarvan, faites mettre le cap sur Tristan
d’Acunha.
--À l’instant, votre honneur», répondit le capitaine, et il
remonta sur le pont, tandis que Robert et Mary Grant adressaient
les plus vives paroles de reconnaissance à lord Glenarvan.
Bientôt le -Duncan-, s’éloignant de la côte américaine et courant
dans l’est, fendit de sa rapide étrave les flots de l’océan
Atlantique.
Chapitre II
-Tristan d’Acunha-
Si le yacht eût suivi la ligne de l’équateur, les cent quatre-vingt-seize
degrés qui séparent l’Australie de l’Amérique, ou pour
mieux dire, le cap Bernouilli du cap Corrientes, auraient valu
onze mille sept cent soixante milles géographiques.
Mais, sur le trente-septième parallèle, ces cent quatre-vingt-seize
degrés, par suite de la forme du globe, ne représentent que
neuf mille quatre cent quatre-vingts milles. De la côte américaine
à Tristan d’Acunha, on compte deux mille cent milles, distance que
John Mangles espérait franchir en dix jours, si les vents d’est ne
retardaient pas la marche du yacht. Or, il eut précisément lieu
d’être satisfait, car vers le soir la brise calmit sensiblement,
puis changea, et le -Duncan- put déployer sur une mer tranquille
toutes ses incomparables qualités.
Les passagers avaient repris le jour même leurs habitudes du bord.
Il ne semblait pas qu’ils eussent quitté le navire pendant un
mois. Après les eaux du Pacifique, les eaux de l’Atlantique
s’étendaient sous leurs yeux, et, à quelques nuances près, tous
les flots se ressemblent. Les éléments, après les avoir si
terriblement éprouvés, unissaient maintenant leurs efforts pour
les favoriser. L’océan était paisible, le vent soufflait du bon
côté, et tout le jeu de voiles, tendu sous les brises de l’ouest,
vint en aide à l’infatigable vapeur emmagasinée dans la chaudière.
Cette rapide traversée s’accomplit donc sans accident ni incident.
On attendait avec confiance la côte australienne. Les probabilités
se changeaient en certitudes. On causait du capitaine Grant comme
si le yacht allait le prendre dans un port déterminé.
Sa cabine et les cadres de ses deux compagnons furent préparés à
bord. Mary Grant se plaisait à la disposer de ses mains, à
l’embellir. Elle lui avait été cédée par Mr Olbinett, qui
partageait actuellement la chambre de -mistress- Olbinett. Cette
cabine confinait au fameux numéro six, retenu à bord du -Scotia-
par Jacques Paganel.
Le savant géographe s’y tenait presque toujours enfermé. Il
travaillait du matin au soir à un ouvrage intitulé: -Sublimes
impressions d’un géographe dans la Pampasie argentine-. On
l’entendait essayer d’une voix émue ses périodes élégantes avant
de les confier aux blanches pages de son calepin, et plus d’une
fois, infidèle à Clio, la muse de l’histoire, il invoqua dans ses
transports la divine Calliope, qui préside aux grandes choses
épiques.
Paganel, d’ailleurs, ne s’en cachait pas. Les chastes filles
d’Apollon quittaient volontiers pour lui les sommets du Parnasse
ou de l’Hélicon. Lady Helena lui en faisait ses sincères
compliments.
Le major le félicitait aussi de ces visites mythologiques.
«Mais surtout, ajoutait-il, pas de distractions, mon cher Paganel,
et si, par hasard, il vous prend fantaisie d’apprendre
l’australien, n’allez pas l’étudier dans une grammaire chinoise!»
Les choses allaient donc parfaitement à bord. Lord et lady
Glenarvan observaient avec intérêt John Mangles et Mary Grant. Ils
n’y trouvaient rien à redire, et, décidément, puisque John ne
parlait point, mieux valait n’y pas prendre garde.
«Que pensera le capitaine Grant? dit un jour Glenarvan à lady
Helena.
--Il pensera que John est digne de Mary, mon cher Edward, et il
ne se trompera pas.»
Cependant, le yacht marchait rapidement vers son but. Cinq jours
après avoir perdu de vue le cap Corrientes, le 16 novembre, de
belles brises d’ouest se firent sentir, celles-là mêmes dont
s’accommodent fort les navires qui doublent la pointe africaine
contre les vents réguliers du sud-est. Le -Duncan- se couvrit de
toiles, et sous sa misaine, sa brigantine, son hunier, son
perroquet, ses bonnettes, ses voiles de flèche et d’étais, il
courut bâbord amures avec une audacieuse rapidité. C’est à peine
si son hélice mordait sur les eaux fuyantes que coupait son
étrave, et il semblait qu’il luttait alors avec les yachts de
course du royal-thames-club.
Le lendemain, l’océan se montra couvert d’immenses goémons,
semblable à un vaste étang obstrué par les herbes. On eût dit une
de ces mers de sargasses formées de tous les débris d’arbres et de
plantes arrachés aux continents voisins. Le commandant Maury les a
spécialement signalées à l’attention des navigateurs. Le -Duncan-
paraissait glisser sur une longue prairie que Paganel compara
justement aux pampas, et sa marche fut un peu retardée.
Vingt-quatre heures après, au lever du jour, la voix du matelot de
vigie se fit entendre.
«Terre! Cria-t-il.
--Dans quelle direction? demanda Tom Austin, qui était de quart.
--Sous le vent à nous», répondit le matelot.
À ce cri toujours émotionnant, le pont du yacht se peupla
subitement. Bientôt une longue-vue sortit de la dunette et fut
immédiatement suivie de Jacques Paganel. Le savant braqua son
instrument dans la direction indiquée, et ne vit rien qui
ressemblât à une terre.
«Regardez dans les nuages, lui dit John Mangles.
--En effet, répondit Paganel, on dirait une sorte de pic presque
imperceptible encore.
--C’est Tristan d’Acunha, reprit John Mangles.
--Alors, si j’ai bonne mémoire, répliqua le savant, nous devons
en être à quatre-vingts milles, car le pic de Tristan, haut de
sept mille pieds, est visible à cette distance.
--Précisément», répondit le capitaine John.
Quelques heures plus tard, le groupe d’îles très hautes et très
escarpées fut parfaitement visible à l’horizon. Le piton conique
de Tristan se détachait en noir sur le fond resplendissant du
ciel, tout bariolé des rayons du soleil levant. Bientôt l’île
principale se dégagea de la masse rocheuse, au sommet d’un
triangle incliné vers le nord-est.
Tristan d’Acunha est située par 37° 8’ de latitude australe, et
10° 44’ de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich. À dix-huit
milles au sud-ouest, l’île Inaccessible, et à dix milles au
sud-est, l’île du Rossignol, complètent ce petit groupe isolé dans
cette partie de l’Atlantique.
Vers midi, on releva les deux principaux amers qui servent aux
marins de point de reconnaissance, savoir, à un angle de l’île
Inaccessible, une roche qui figure fort exactement un bateau sous
voile, et, à la pointe nord de l’île du Rossignol, deux îlots
semblables à un fortin en ruine. À trois heures, le -Duncan-
donnait dans la baie Falmouth de Tristan d’Acunha, que la pointe
de Help ou de Bon-Secours abrite contre les vents d’ouest.
Là, dormaient à l’ancre quelques baleiniers occupés de la pêche
des phoques et autres animaux marins, dont ces côtes offrent
d’innombrables échantillons.
John Mangles s’occupa de chercher un bon mouillage, car ces rades
foraines sont très dangereuses par les coups de vents de nord-ouest
et de nord, et, précisément à cette place, le brick anglais
-Julia- se perdit corps et biens, en 1829. Le -Duncan- s’approcha
à un demi-mille du rivage, et mouilla par vingt brasses sur fond
de roches. Aussitôt, passagères et passagers s’embarquèrent dans
le grand canot et prirent pied sur un sable fin et noir,
impalpable débris des roches calcinées de l’île.
La capitale de tout le groupe de Tristan d’Acunha consiste en un
petit village situé au fond de la baie sur un gros ruisseau fort
murmurant. Il y avait là une cinquantaine de maisons assez propres
et disposées avec cette régularité géométrique qui paraît être le
dernier mot de l’architecture anglaise. Derrière cette ville en
miniature s’étendaient quinze cents hectares de plaines, bornées
par un immense remblai de laves; au-dessus de ce plateau, le piton
conique montait à sept mille pieds dans les airs.
Lord Glenarvan fut reçu par un gouverneur qui relève de la colonie
anglaise du Cap. Il s’enquit immédiatement d’Harry Grant et du
-Britannia-.
Ces noms étaient entièrement inconnus. Les îles Tristan d’Acunha
sont hors de la route des navires, et par conséquent peu
fréquentées. Depuis le célèbre naufrage du -Blendon-Hall-, qui
toucha en 1821 sur les rochers de l’île Inaccessible, deux
bâtiments avaient fait côte à l’île principale, le -Primauguet- en
1845, et le trois-mâts américain -Philadelphia- en 1857. La
statistique acunhienne des sinistres maritimes se bornait à ces
trois catastrophes.
Glenarvan ne s’attendait pas à trouver des renseignements plus
précis, et il n’interrogeait le gouverneur de l’île que par acquit
de conscience.
Il envoya même les embarcations du bord faire le tour de l’île,
dont la circonférence est de dix-sept milles au plus. Londres ou
Paris n’y tiendrait pas, quand même elle serait trois fois plus
grande.
Pendant cette reconnaissance, les passagers du -Duncan- se
promenèrent dans le village et sur les côtes voisines. La
population de Tristan d’Acunha ne s’élève pas à cent cinquante
habitants. Ce sont des anglais et des américains mariés à des
négresses et à des hottentotes du Cap, qui ne laissent rien à
désirer sous le rapport de la laideur. Les enfants de ces ménages
hétérogènes présentaient un mélange très désagréable de la roideur
saxonne et de la noirceur africaine.
Cette promenade de touristes, heureux de sentir la terre ferme
sous leurs pieds, se prolongea sur le rivage auquel confine la
grande plaine cultivée qui n’existe que dans cette partie de
l’île. Partout ailleurs, la côte est faite de falaises de laves,
escarpées et arides. Là, d’énormes albatros et des pingouins
stupides se comptent par centaines de mille.
Les visiteurs, après avoir examiné ces roches d’origine ignée,
remontèrent vers la plaine; des sources vives et nombreuses,
alimentées par les neiges éternelles du cône, murmuraient çà et
là; de verts buissons où l’œil comptait presque autant de
passereaux que de fleurs, égayaient le sol; un seul arbre, sorte
de phylique, haut de vingt pieds, et le «tusseh», plante
arundinacée gigantesque, à tige ligneuse, sortaient du verdoyant
pâturage; une acène sarmenteuse à graine piquante, des lomaries
robustes à filaments enchevêtrés, quelques plantes frutescentes
très vivaces, des ancérines dont les parfums balsamiques
chargeaient la brise de senteurs pénétrantes, des mousses, des
céleris sauvages et des fougères formaient une flore peu
nombreuse, mais opulente. On sentait qu’un printemps éternel
versait sa douce influence sur cette île privilégiée.
Paganel soutint avec enthousiasme que c’était là cette fameuse
Ogygie chantée par Fénelon. Il proposa à lady Glenarvan de
chercher une grotte, de succéder à l’aimable Calypso, et ne
demanda d’autre emploi pour lui-même que d’être «une des nymphes
qui la servaient.»
Ce fut ainsi que, causant et admirant, les promeneurs revinrent au
yacht à la nuit tombante; aux environs du village paissaient des
troupeaux de bœufs et de moutons; les champs de blé, de maïs, et
de plantes potagères importées depuis quarante ans, étalaient
leurs richesses jusque dans les rues de la capitale.
Au moment où lord Glenarvan rentrait à son bord, les embarcations
du -Duncan- ralliaient le yacht.
Elles avaient fait en quelques heures le tour de l’île. Aucune
trace du -Britannia- ne s’était rencontrée sur leur parcours. Ce
voyage de circumnavigation ne produisit donc d’autre résultat que
de faire rayer définitivement l’île Tristan du programme des
recherches.
Le -Duncan- pouvait, dès lors, quitter ce groupe d’îles africaines
et continuer sa route à l’est.
S’il ne partit pas le soir même, c’est que Glenarvan autorisa son
équipage à faire la chasse aux phoques innombrables, qui, sous le
nom de veaux, de lions, d’ours et d’éléphants marins, encombrent
les rivages de la baie Falmouth. Autrefois, les baleines franches
se plaisaient dans les eaux de l’île; mais tant de pêcheurs les
avaient poursuivies et harponnées, qu’il en restait à peine.
Les amphibies, au contraire, s’y rencontraient par troupeaux.
L’équipage du yacht résolut d’employer la nuit à les chasser, et
le jour suivant à faire une ample provision d’huile.
Aussi le départ du -Duncan- fut-il remis au surlendemain 20
novembre.
Pendant le souper, Paganel donna quelques détails sur les îles
Tristan qui intéressèrent ses auditeurs. Ils apprirent que ce
groupe, découvert en 1506 par le portugais Tristan d’Acunha, un
des compagnons d’Albuquerque, demeura inexploré pendant plus d’un
siècle. Ces îles passaient, non sans raison, pour des nids à
tempêtes, et n’avaient pas meilleure réputation que les Bermudes.
Donc, on ne les approchait guère, et jamais navire n’y
atterrissait, qui n’y fût jeté malgré lui par les ouragans de
l’Atlantique.
En 1697, trois bâtiments hollandais de la compagnie des Indes y
relâchèrent, et en déterminèrent les coordonnées, laissant au
grand astronome Halley le soin de revoir leurs calculs en l’an
1700. De 1712 à 1767, quelques navigateurs français en eurent
connaissance, et principalement La Pérouse, que ses instructions y
conduisirent pendant son célèbre voyage de 1785.
Ces îles, si peu visitées jusqu’alors, étaient demeurées désertes,
quand, en 1811, un américain, Jonathan Lambert, entreprit de les
coloniser. Lui et deux compagnons y abordèrent au mois de janvier,
et firent courageusement leur métier de colons. Le gouverneur
anglais du cap de Bonne-Espérance, ayant appris qu’ils
prospéraient, leur offrit le protectorat de l’Angleterre. Jonathan
accepta, et hissa sur sa cabane le pavillon britannique. Il
semblait devoir régner paisiblement sur «ses peuples», composés
d’un vieil italien et d’un mulâtre portugais, quand, un jour, dans
une reconnaissance des rivages de son empire, il se noya ou fut
noyé, on ne sait trop. 1816 arriva. Napoléon fut emprisonné à
Sainte-Hélène, et, pour le mieux garder, l’Angleterre établit une
garnison à l’île de l’Ascension, et une autre à Tristan d’Acunha.
La garnison de Tristan consistait en une compagnie d’artillerie du
Cap et un détachement de hottentots. Elle y resta jusqu’en 1821,
et, à la mort du prisonnier de Sainte-Hélène, elle fut rapatriée
au Cap.
«Un seul européen, ajouta Paganel, un caporal, un écossais...
--Ah! Un écossais! dit le major, que ses compatriotes
intéressaient toujours plus spécialement.
--Il se nommait William Glass, répondit Paganel, et resta dans
l’île avec sa femme et deux hottentots. Bientôt, deux anglais, un
matelot et un pêcheur de la Tamise, ex-dragon dans l’armée
argentine, se joignirent à l’écossais, et enfin en 1821, un des
naufragés du -Blendon-Hall-, accompagné de sa jeune femme, trouva
refuge dans l’île Tristan. Ainsi donc, en 1821, l’île comptait six
hommes et deux femmes. En 1829, elle eut jusqu’à sept hommes, six
femmes et quatorze enfants.
En 1835, le chiffre s’élevait à quarante, et maintenant il est
triplé.
--Ainsi commencent les nations, dit Glenarvan.
Pendant la nuit, l’équipage du -Duncan- fit bonne chasse, et une
cinquantaine de gros phoques passèrent de vie à trépas. Après
avoir autorisé la chasse, Glenarvan ne pouvait en interdire le
profit. La journée suivante fut donc employée à recueillir l’huile
et à préparer les peaux de ces lucratifs amphibies. Les passagers
employèrent naturellement ce second jour de relâche à faire une
nouvelle excursion dans l’île. Glenarvan et le major emportèrent
leur fusil pour tâter le gibier acunhien.
Pendant cette promenade, on poussa jusqu’au pied de la montagne,
sur un sol semé de débris décomposés, de scories, de laves
poreuses et noires, et de tous les détritus volcaniques. Le pied
du mont sortait d’un chaos de roches branlantes. Il était
difficile de se méprendre sur la nature de l’énorme cône, et le
capitaine anglais Carmichaël avait eu raison de le reconnaître
pour un volcan éteint.
Les chasseurs aperçurent quelques sangliers. L’un d’eux tomba
frappé sous la balle du major. Glenarvan se contenta d’abattre
plusieurs couples de perdrix noires dont le cuisinier du bord
devait faire un excellent salmis. Une grande quantité de chèvres
furent entrevues au sommet des plateaux élevés.
Quant aux chats sauvages, fiers, hardis et robustes, redoutables
aux chiens eux-mêmes, ils pullulaient et promettaient de faire un
jour des bêtes féroces très distinguées.
À huit heures, tout le monde était de retour à bord, et, dans la
nuit, le -Duncan- quittait l’île Tristan d’Acunha, qu’il ne devait
plus revoir.
Chapitre III
-L’île Amsterdam-
L’intention de John Mangles était d’aller faire du charbon au cap
Espérance. Il dut donc s’écarter un peu du trente-septième
parallèle et remonter de deux degrés vers le nord. Le -Duncan- se
trouvait au-dessous de la zone des vents alizés et rencontra de
grandes brises de l’ouest très favorables à sa marche. En moins de
six jours, il franchit les treize cents milles qui séparent
Tristan d’Acunha de la pointe africaine. Le 24 novembre, à trois
heures du soir, on eut connaissance de la montagne de la Table, et
un peu plus tard John releva la montagne des Signaux, qui marque
l’entrée de la baie. Il y donna vers huit heures, et jeta l’ancre
dans le port du Cap-Town.
Paganel, en sa qualité de membre de la société de géographie, ne
pouvait ignorer que l’extrémité de l’Afrique fut entrevue pour la
première fois en 1486 par l’amiral portugais Barthélemy Diaz, et
doublée seulement en 1497 par le célèbre Vasco De Gama. Et comment
Paganel l’aurait-il ignoré, puisque Camoëns chanta dans ses
-lusiades- la gloire du grand navigateur? Mais à ce propos il fit
une remarque curieuse: c’est que si Diaz, en 1486, six ans avant
le premier voyage de Christophe Colomb, eût doublé le cap de
Bonne-Espérance, la découverte de l’Amérique aurait pu être
indéfiniment retardée. En effet, la route du cap était la plus
courte et la plus directe pour aller aux Indes orientales. Or, en
s’enfonçant vers l’ouest, que cherchait le grand marin génois,
sinon à abréger les voyages au pays des épices?
Donc, le cap une fois doublé, son expédition demeurait sans but,
et il ne l’eût probablement pas entreprise.
La ville du Cap, située au fond de Cap-Bay, fut fondée en 1652 par
le hollandais Van Riebeck.
C’était la capitale d’une importante colonie, qui devint
décidément anglaise après les traités de 1815. Les passagers du
-Duncan- profitèrent de leur relâche pour la visiter.
Ils n’avaient que douze heures à dépenser en promenade, car un
jour suffisait au capitaine John pour renouveler ses
approvisionnements, et il voulait repartir le 26, dès le matin.
Il n’en fallut pas davantage, d’ailleurs, pour parcourir les cases
régulières de cet échiquier qui s’appelle Cap-Town, sur lequel
trente mille habitants, les uns blancs et les autres noirs, jouent
le rôle de rois, de reines, de cavaliers, de pions, de fous peut-être.
C’est ainsi, du moins, que s’exprima Paganel. Quand on a vu
le château qui s’élève au sud-est de la ville, la maison et le
jardin du gouvernement, la bourse, le musée, la croix de pierre
plantée par Barthélemy Diaz au temps de sa découverte, et
lorsqu’on a bu un verre de pontai, le premier cru des vins de
Constance, il ne reste plus qu’à partir. C’est ce que firent les
voyageurs, le lendemain, au lever du jour. Le -Duncan- appareilla
sous son foc, sa trinquette, sa misaine, son hunier, et quelques
heures après il doublait ce fameux cap des Tempêtes, auquel
l’optimiste roi de Portugal, Jean II, donna fort maladroitement le
nom de Bonne-Espérance.
Deux mille neuf cents milles à franchir entre le Cap et l’île
Amsterdam, par une belle mer, et sous une brise bien faite,
c’était l’affaire d’une dizaine de jours. Les navigateurs, plus
favorisés que les voyageurs des pampas, n’avaient pas à se
plaindre des éléments. L’air et l’eau, ligués contre eux en terre
ferme, se réunissaient alors pour les pousser en avant.
«Ah! La mer! La mer! répétait Paganel, c’est le champ par
excellence où s’exercent les forces humaines, et le vaisseau est
le véritable véhicule de la civilisation! Réfléchissez, mes amis.
Si le globe n’eût été qu’un immense continent, on n’en connaîtrait
pas encore la millième partie au XIXe siècle! Voyez ce qui se
passe à l’intérieur des grandes terres. Dans les steppes de la
Sibérie, dans les plaines de l’Asie centrale, dans les déserts de
l’Afrique, dans les prairies de l’Amérique, dans les vastes
terrains de l’Australie, dans les solitudes glacées des pôles,
l’homme ose à peine s’y aventurer, le plus hardi recule, le plus
courageux succombe. On ne peut passer. Les moyens de transports
sont insuffisants. La chaleur, les maladies, la sauvagerie des
indigènes, forment autant d’infranchissables obstacles. Vingt
milles de désert séparent plus les hommes que cinq cent milles
d’océan! on est voisin d’une côte à une autre; étranger, pour peu
qu’une forêt vous sépare!
L’Angleterre confine à l’Australie, tandis que l’Égypte, par
exemple, semble être à des millions de lieues du Sénégal, et
Péking aux antipodes de Saint-Pétersbourg! La mer se traverse
aujourd’hui plus aisément que le moindre Sahara, et c’est grâce à
elle, comme l’a fort justement dit un savant américain, qu’une
parenté universelle s’est établie entre toutes les parties du
monde.»
Paganel parlait avec chaleur, et le major lui-même ne trouva pas à
reprendre un seul mot de cet hymne à l’océan. Si, pour retrouver
Harry Grant, il eût fallu suivre à travers un continent la ligne
du trente-septième parallèle, l’entreprise n’aurait pu être
tentée; mais la mer était là pour transporter les courageux
chercheurs d’une terre à l’autre, et, le 6 décembre, aux premières
lueurs du jour, elle laissa une montagne nouvelle émerger du sein
de ses flots.
C’était l’île Amsterdam, située par 37° 47’ de latitude, et 77°
24’ de longitude, dont le cône élevé est, par un temps serein,
visible à cinquante milles. À huit heures, sa forme encore
indéterminée reproduisait assez exactement l’aspect de Ténériffe.
«Et par conséquent, dit Glenarvan, elle ressemble à Tristan
d’Acunha.
--Très judicieusement conclu, répondit Paganel, d’après cet
axiome géométrographique, que deux îles semblables à une troisième
se ressemblent entre elles. J’ajouterai que, comme Tristan
d’Acunha, l’île Amsterdam est et a été également riche en phoques
et en Robinsons.
--Il y a donc des Robinsons partout? demanda lady Helena.
--Ma foi, madame, répondit Paganel, je connais peu d’îles qui
n’aient eu leur aventure en ce genre, et le hasard avait déjà
réalisé bien avant lui le roman de votre immortel compatriote,
Daniel de Foe.
--Monsieur Paganel, dit Mary Grant, voulez-vous me permettre de
vous faire une question?
--Deux, ma chère miss, et je m’engage à y répondre.
--Eh bien, reprit la jeune fille, est-ce que vous vous
effrayeriez beaucoup à l’idée d’être abandonné dans une île
déserte?
--Moi! s’écria Paganel.
--Allons, mon ami, dit le major, n’allez pas avouer que c’est
votre plus cher désir!
--Je ne prétends pas cela, répliqua le géographe, mais, enfin,
l’aventure ne me déplairait pas trop. Je me referais une vie
nouvelle. Je chasserais, je pêcherais, j’élirais domicile dans une
grotte l’hiver, sur un arbre l’été; j’aurais des magasins pour mes
récoltes; enfin je coloniserais mon île.
--À vous tout seul?
--À moi tout seul, s’il le fallait. D’ailleurs, est-on jamais
seul au monde? Ne peut-on choisir des amis dans la race animale,
apprivoiser un jeune chevreau, un perroquet éloquent, un singe
aimable? Et si le hasard vous envoie un compagnon, comme le fidèle
Vendredi, que faut-il de plus pour être heureux? Deux amis sur un
rocher, voilà le bonheur! Supposez le major et moi...
--Merci, répondit le major, je n’ai aucun goût pour les rôles de
Robinson, et je les jouerais fort mal.
--Cher Monsieur Paganel, répondit lady Helena, voilà encore votre
imagination qui vous emporte dans les champs de la fantaisie. Mais
je crois que la réalité est bien différente du rêve. Vous ne
songez qu’à ces Robinsons imaginaires soigneusement jetés dans une
île bien choisie, et que la nature traite en enfants gâtés! Vous
ne voyez que le beau côté des choses!
--Quoi! Madame, vous ne pensez pas qu’on puisse être heureux dans
une île déserte?
--Je ne le crois pas. L’homme est fait pour la société, non pour
l’isolement. La solitude ne peut engendrer que le désespoir. C’est
une question de temps. Que d’abord les soucis de la vie
matérielle, les besoins de l’existence, distraient le malheureux à
peine sauvé des flots, que les nécessités du présent lui dérobent
les menaces de l’avenir, c’est possible. Mais ensuite, quand il se
sent seul, loin de ses semblables, sans espérance de revoir son
pays et ceux qu’il aime, que doit-il penser, que doit-il souffrir?
Son îlot, c’est le monde entier. Toute l’humanité se renferme en
lui, et, lorsque la mort arrive, mort effrayante dans cet abandon,
il est là comme le dernier homme au dernier jour du monde. Croyez-moi,
Monsieur Paganel, il vaut mieux ne pas être cet homme-là!»
Paganel se rendit, non sans regrets, aux arguments de lady Helena,
et la conversation se prolongea ainsi sur les avantages et les
désagréments de l’isolement, jusqu’au moment où le -Duncan-
mouilla à un mille du rivage de l’île Amsterdam.
Ce groupe isolé dans l’océan Indien est formé de deux îles
distinctes situées à trente-trois milles environ l’une de l’autre,
et précisément sur le méridien de la péninsule indienne; au nord,
est l’île Amsterdam ou Saint-Pierre; au sud, l’île Saint-Paul;
mais il est bon de dire qu’elles ont été souvent confondues par
les géographes et les navigateurs.
Ces îles furent découvertes en décembre 1796 par le hollandais
Vlaming, puis reconnues par d’Entrecasteaux, qui menait alors
l’-espérance- et la -recherche- à la découverte de La Pérouse.
C’est de ce voyage que date la confusion des deux îles. Le marin
Barrow, Beautemps-Beaupré dans l’atlas de d’Entrecasteaux, puis
Horsburg, Pinkerton, et d’autres géographes, ont constamment
décrit l’île Saint-Pierre pour l’île Saint-Paul, et
réciproquement. En 1859, les officiers de la frégate autrichienne
la -Novara-, dans son voyage de circumnavigation, évitèrent de
commettre cette erreur, que Paganel tenait particulièrement à
rectifier.
L’île Saint-Paul, située au sud de l’île Amsterdam, n’est qu’un
îlot inhabité, formé d’une montagne conique qui doit être un
ancien volcan.
L’île Amsterdam, au contraire, à laquelle la chaloupe conduisit
les passagers du -Duncan-, peut avoir douze milles de
circonférence. Elle est habitée par quelques exilés volontaires
qui se sont faits à cette triste existence. Ce sont les gardiens
de la pêcherie, qui appartient, ainsi que l’île, à un certain M
Otovan, négociant de la réunion. Ce souverain, qui n’est pas
encore reconnu par les grandes puissances européennes, se fait là
une liste civile de soixante-quinze à quatre-vingt mille francs,
en pêchant, salant et expédiant un «cheilodactylus», connu moins
savamment sous le nom de morue de mer.
Du reste, cette île Amsterdam était destinée à devenir et à
demeurer française. En effet, elle appartint tout d’abord, par
droit de premier occupant, à M Camin, armateur de Saint-Denis, à
Bourbon; puis elle fut cédée, en vertu d’un contrat international
quelconque, à un polonais, qui la fit cultiver par des esclaves
malgaches. Qui dit polonais dit français, si bien que de polonaise
l’île redevint française entre les mains du sieur Otovan.
Lorsque le -Duncan- l’accosta, le 6 décembre 1864, sa population
s’élevait à trois habitants, un français et deux mulâtres, tous
les trois commis du négociant-propriétaire. Paganel put donc
serrer la main à un compatriote dans la personne du respectable
M Viot, alors très âgé. Ce «sage vieillard» fit avec beaucoup de
politesse les honneurs de son île. C’était pour lui un heureux
jour que celui où il recevait d’aimables étrangers.
Saint-Pierre n’est fréquenté que par des pêcheurs de phoques, de
rares baleiniers, gens fort grossiers d’habitude, et qui n’ont pas
beaucoup gagné à la fréquentation des chiens de mer.
M Viot présenta ses sujets, les deux mulâtres; ils formaient toute
la population vivante de l’île, avec quelques sangliers baugés à
l’intérieur et plusieurs milliers de pingouins naïfs. La petite
maison où vivaient les trois insulaires était située au fond d’un
port naturel du sud-ouest formé par l’écroulement d’une portion de
la montagne.
Ce fut bien avant le règne d’Otovan Ier que l’île Saint-Pierre
servit de refuge à des naufragés.
Paganel intéressa fort ses auditeurs en commençant son premier
récit par ces mots: -Histoire de deux écossais abandonnés dans
l’île Amsterdam-.
C’était en 1827. Le navire anglais -Palmira-, passant en vue de
l’île, aperçut une fumée qui s’élevait dans les airs. Le capitaine
s’approcha du rivage, et vit bientôt deux hommes qui faisaient des
signaux de détresse. Il envoya son canot à terre, qui recueillit
Jacques Paine, un garçon de vingt-deux ans, et Robert Proudfoot,
âgé de quarante-huit ans. Ces deux infortunés étaient
méconnaissables. Depuis dix-huit mois, presque sans aliments,
presque sans eau douce, vivant de coquillages, pêchant avec un
mauvais clou recourbé, attrapant de temps à autre quelque
marcassin à la course, demeurant jusqu’à trois jours sans manger,
veillant comme des vestales près d’un feu allumé de leur dernier
morceau d’amadou, ne le laissant jamais s’éteindre et l’emportant
dans leurs excursions comme un objet du plus haut prix, ils
vécurent ainsi de misère, de privations, de souffrances. Paine et
Proudfoot avaient été débarqués dans l’île par un schooner qui
faisait la pêche des phoques. Suivant la coutume des pêcheurs, ils
devaient pendant un mois s’approvisionner de peaux et d’huile, en
attendant le retour du schooner. Le schooner ne reparut pas.
Cinq mois après, le -Hope-, qui se rendait à Van-Diemen, vint
atterrir à l’île; mais son capitaine, par un de ces barbares
caprices que rien n’explique, refusa de recevoir les deux
écossais; il repartit sans leur laisser ni un biscuit, ni un
briquet, et certainement les deux malheureux fussent morts avant
peu, si la -Palmira-, passant en vue de l’île Amsterdam, ne les
eût recueillis à son bord.
La seconde aventure que mentionne l’histoire de l’île Amsterdam, --
si pareil rocher peut avoir une histoire, --est celle du
capitaine Péron, un français, cette fois. Cette aventure,
d’ailleurs, débute comme celle des deux écossais et finit de même:
une relâche volontaire dans l’île, un navire qui ne revient pas,
et un navire étranger que le hasard des vents porte sur ce groupe,
après quarante mois d’abandon. Seulement, un drame sanglant marqua
le séjour du capitaine Péron, et offre de curieux points de
ressemblance avec les événements imaginaires qui attendaient à son
retour dans son île le héros de Daniel de Foe.
Le capitaine Péron s’était fait débarquer avec quatre matelots,
deux anglais et deux français; il devait, pendant quinze mois, se
livrer à la chasse des lions marins. La chasse fut heureuse; mais
quand, les quinze mois écoulés, le navire ne reparut pas, lorsque
les vivres s’épuisèrent peu à peu, les relations internationales
devinrent difficiles. Les deux anglais se révoltèrent contre le
capitaine Péron, qui eût péri de leurs mains, sans le secours de
ses compatriotes. À partir de ce moment, les deux partis, se
surveillant nuit et jour, sans cesse armés, tantôt vainqueurs,
tantôt vaincus tour à tour, menèrent une épouvantable existence de
misère et d’angoisses. Et, certainement, l’un aurait fini par
anéantir l’autre, si quelque navire anglais n’eût rapatrié ces
malheureux qu’une misérable question de nationalité divisait sur
un roc de l’océan Indien.
Telles furent ces aventures. Deux fois l’île Amsterdam devint
ainsi la patrie de matelots abandonnés, que la providence sauva
deux fois de la misère et de la mort. Mais, depuis lors, aucun
navire ne s’était perdu sur ces côtes. Un naufrage eût jeté ses
épaves à la grève; des naufragés seraient parvenus aux pêcheries
de M Viot. Or, le vieillard habitait l’île depuis de longues
années, et jamais l’occasion ne s’offrit à lui d’exercer son
hospitalité envers des victimes de la mer. Du -Britannia- et du
capitaine Grant, il ne savait rien. Ni l’île Amsterdam, ni l’îlot
Saint-Paul, que les baleiniers et pêcheurs visitaient souvent,
n’avaient été le théâtre de cette catastrophe.
Glenarvan ne fut ni surpris ni attristé de sa réponse. Ses
compagnons et lui, dans ces diverses relâches, cherchaient où
n’était pas le capitaine Grant, non où il était. Ils voulaient
constater son absence de ces différents points du parallèle, voilà
tout. Le départ du -Duncan- fut donc décidé pour le lendemain.
Vers le soir, après une bonne promenade, Glenarvan fit ses adieux
à l’honnête M Viot. Chacun lui souhaita tout le bonheur possible
sur son îlot désert. En retour, le vieillard fit des vœux pour le
succès de l’expédition, et l’embarcation du -Duncan- ramena ses
passagers à bord.
Chapitre IV
-Les paris de Jacques Paganel et du major Mac Nabbs-
Le 7 décembre, à trois heures du matin, les fourneaux du -Duncan-
ronflaient déjà; on vira au cabestan; l’ancre vint à pic, quitta
le fond sableux du petit port, remonta au bossoir, l’hélice se mit
en mouvement, et le yacht prit le large. Lorsque les passagers
montèrent sur le pont, à huit heures, l’île Amsterdam
disparaissait dans les brumes de l’horizon. C’était la dernière
étape sur la route du trente-septième parallèle, et trois mille
milles la séparaient de la côte australienne. Que le vent d’ouest
tînt bon une douzaine de jours encore, que la mer se montrât
favorable, et le -Duncan- atteindrait le but de son voyage.
Mary Grant et Robert ne considéraient pas sans émotion ces flots
que le -Britannia- sillonnait sans doute quelques jours avant son
naufrage. Là, peut-être, le capitaine Grant, son navire déjà
désemparé, son équipage réduit, luttait contre les redoutables
ouragans de la mer des Indes, et se sentait entraîné à la côte
avec une irrésistible force. John Mangles montrait à la jeune
fille les courants indiqués sur les cartes du bord; il lui
expliquait leur direction constante. L’un, entre autres, le
courant traversier de l’océan Indien, porte au continent
australien, et son action se fait sentir de l’ouest à l’est dans
le Pacifique non moins que dans l’Atlantique. Ainsi donc, le
-Britannia-, rasé de sa mâture, démonté de son gouvernail, c’est-à-dire
désarmé contre les violences de la mer et du ciel, avait dû
courir à la côte et s’y briser.
Cependant, une difficulté se présentait ici. Les dernières
nouvelles du capitaine Grant étaient du Callao, 30 mai 1862,
d’après la -mercantile and shipping gazette-. Comment, le 7 juin,
huit jours après avoir quitté la côte du Pérou, le -Britannia-
pouvait-il se trouver dans la mer des Indes? Paganel, consulté à
ce sujet, fit une réponse très plausible, et dont de plus
difficiles se fussent montrés satisfaits.
C’était un soir, le 12 décembre, six jours après le départ de
l’île Amsterdam. Lord et lady Glenarvan, Robert et Mary Grant, le
capitaine John, Mac Nabbs et Paganel, causaient sur la dunette.
Suivant l’habitude, on parlait du -Britannia-, car c’était
l’unique pensée du bord. Or, précisément, la difficulté susdite
fut soulevée incidemment, et eut pour effet immédiat d’enrayer les
esprits sur cette route de l’espérance.
Paganel, à cette remarque inattendue que fit Glenarvan, releva
vivement la tête. Puis, sans répondre, il alla chercher le
document. Lorsqu’il revint, il se contenta de hausser les épaules,
comme un homme honteux d’avoir pu être arrêté un instant par une
«semblable misère.»
«Bon, mon cher ami, dit Glenarvan, mais faites-nous au moins une
réponse.
--Non, répondit Paganel, je ferai une question seulement, et je
l’adresserai au capitaine John.
--Parlez, Monsieur Paganel, dit John Mangles.
--Un navire bon marcheur peut-il traverser en un mois toute la
partie de l’océan Pacifique comprise entre l’Amérique et
l’Australie?
--Oui, en faisant deux cents milles par vingt-quatre heures.
--Est-ce une marche extraordinaire?
--Nullement. Les clippers à voiles obtiennent souvent des
vitesses supérieures.
--Eh bien, reprit Paganel, au lieu de lire «7 juin» sur le
document, supposez que la mer ait rongé un chiffre de cette date,
lisez «17 juin» ou «27 juin», et tout s’explique.
--En effet, répondit lady Helena, du 31 mai au 27 juin...
--Le capitaine Grant a pu traverser le Pacifique et se trouver
dans la mer des Indes!»
Un vif sentiment de satisfaction accueillit cette conclusion de
Paganel.
«Encore un point éclairci! dit Glenarvan, et grâce à notre ami. Il
ne nous reste donc plus qu’à atteindre l’Australie, et à
rechercher les traces du -Britannia- sur sa côte occidentale.
--Ou sa côte orientale, dit John Mangles.
--En effet, vous avez raison, John. Rien n’indique dans le
document que la catastrophe ait eu lieu plutôt sur les rivages de
l’ouest que sur ceux de l’est. Nos recherches devront donc porter
à ces deux points où l’Australie est coupée par le trente-septième
parallèle.
--Ainsi, -mylord-, dit la jeune fille, il y a doute à cet égard?
--Oh! Non, miss, se hâta de répondre John Mangles, qui voulut
dissiper cette appréhension de Mary Grant. Son honneur voudra bien
remarquer que si le capitaine Grant eût atterri aux rivages est de
l’Australie, il aurait presque aussitôt trouvé secours et
assistance. Toute cette côte est anglaise, pour ainsi dire, et
peuplée de colons. L’équipage du -Britannia- n’avait pas dix
milles à faire pour rencontrer des compatriotes.
--Bien, capitaine John, répliqua Paganel. Je me range à votre
opinion. À la côte orientale, à la baie Twofold, à la ville
d’Eden, Harry Grant eût non seulement reçu asile dans une colonie
anglaise, mais les moyens de transport ne lui auraient pas manqué
pour retourner en Europe.
--Ainsi, dit lady Helena, les naufragés n’ont pu trouver les
mêmes ressources sur cette partie de l’Australie vers laquelle le
-Duncan- nous mène?
--Non, madame, répondit Paganel, la côte est déserte. Nulle voie
de communication ne la relie à Melbourne ou Adélaïde. Si le
-Britannia- s’est perdu sur les récifs qui la bordent, tout
secours lui a manqué, comme s’il se fût brisé sur les plages
inhospitalières de l’Afrique.
--Mais alors, demanda Mary Grant, qu’est devenu mon père, depuis
deux ans?
--Ma chère Mary, répondit Paganel, vous tenez pour certain,
n’est-il pas vrai, que le capitaine Grant a gagné la terre
australienne après son naufrage?
--Oui, Monsieur Paganel, répondit la jeune fille.
--Eh bien, une fois sur ce continent, qu’est devenu le capitaine
Grant? Les hypothèses ici ne sont pas nombreuses. Elles se
réduisent à trois. Ou Harry Grant et ses compagnons ont atteint
les colonies anglaises, ou ils sont tombés aux mains des
indigènes, ou enfin ils se sont perdus dans les immenses solitudes
de l’Australie.»
Paganel se tut, et chercha dans les yeux de ses auditeurs une
approbation de son système.
«Continuez, Paganel, dit lord Glenarvan.
--Je continue, répondit Paganel; et d’abord, je repousse la
première hypothèse. Harry Grant n’a pu arriver aux colonies
anglaises, car son salut était assuré, et depuis longtemps déjà il
serait auprès de ses enfants dans sa bonne ville de Dundee.
--Pauvre père! Murmura Mary Grant, depuis deux ans séparé de
nous!
--Laisse parler Monsieur Paganel, ma sœur, dit Robert, il finira
par nous apprendre...
--Hélas! Non, mon garçon! Tout ce que je puis affirmer, c’est que
le capitaine Grant est prisonnier des australiens, ou...
--Mais ces indigènes, demanda vivement lady Glenarvan, sont-ils?...
--Rassurez-vous, madame, répondit le savant, qui comprit la
pensée de lady Helena, ces indigènes sont sauvages, abrutis, au
dernier échelon de l’intelligence humaine, mais de mœurs douces,
et non sanguinaires comme leurs voisins de la Nouvelle Zélande.
S’ils ont fait prisonniers les naufragés du -Britannia-, ils n’ont
jamais menacé leur existence, vous pouvez m’en croire. Tous les
voyageurs sont unanimes sur ce point que les australiens ont
horreur de verser le sang, et maintes fois ils ont trouvé en eux
de fidèles alliés pour repousser l’attaque des bandes de convicts,
bien autrement cruels.
--Vous entendez ce que dit Monsieur Paganel, reprit lady Helena
en s’adressant à Mary Grant. Si votre père est entre les mains des
indigènes, ce que fait pressentir d’ailleurs le document, nous le
retrouverons.
--Et s’il est perdu dans cet immense pays? répondit la jeune
fille dont les regards interrogeaient Paganel.
--Eh bien! s’écria le géographe d’un ton confiant, nous le
retrouverons encore! N’est-ce pas, mes amis?
--Sans doute, répondit Glenarvan, qui voulut donner à la
conversation une moins triste allure. Je n’admets pas qu’on se
perde...
--Ni moi non plus, répliqua Paganel.
--Est-ce grand, l’Australie? demanda Robert.
--L’Australie, mon garçon, a quelque chose comme sept cent
soixante-quinze millions d’hectares, autant dire les quatre
cinquièmes de l’Europe.
--Tant que cela? dit le major.
--Oui, Mac Nabbs, à un yard près. Croyez-vous qu’un pareil pays
ait le droit de prendre la qualification de «continent» que le
document lui donne?
--Certes, Paganel.
--J’ajouterai, reprit le savant, que l’on cite peu de voyageurs
qui se soient perdus dans cette vaste contrée. Je crois même que
Leichardt est le seul dont le sort soit ignoré, et encore j’avais
été informé à la société de géographie, quelque temps avant mon
départ, que Mac Intyre croyait avoir retrouvé ses traces.
--Est-ce que l’Australie n’a pas été parcourue dans toutes ses
parties? demanda lady Glenarvan.
--Non, madame, répondit Paganel, tant s’en faut! Ce continent
n’est pas mieux connu que l’intérieur de l’Afrique, et, cependant,
ce n’est pas faute de voyageurs entreprenants. De 1606 jusqu’en
1862, plus de cinquante, à l’intérieur et sur les côtes, ont
travaillé à la reconnaissance de l’Australie.
--Oh! cinquante, dit le major d’un air de doute.
--Oui! Mac Nabbs, tout autant. J’entends parler des marins qui
ont délimité les rivages australiens au milieu des dangers d’une
navigation inconnue, et des voyageurs qui se sont lancés à travers
ce continent.
--Néanmoins, cinquante, c’est beaucoup dire, répliqua le major.
--Et j’irai plus loin, Mac Nabbs, reprit le géographe, toujours
excité par la contradiction.
--Allez plus loin, Paganel.
--Si vous m’en défiez, je vous citerai ces cinquante noms sans
hésiter.
--Oh! fit tranquillement le major. Voilà bien les savants! Ils ne
doutent de rien.
--Major, dit Paganel, pariez-vous votre carabine de Purdey Moore
et Dickson contre ma longue-vue de Secretan?
--Pourquoi pas, Paganel, si cela vous fait plaisir? répondit Mac
Nabbs.
--Bon! Major, s’écria le savant, voilà une carabine avec laquelle
vous ne tuerez plus guère de chamois ou de renards, à moins que je
ne vous la prête, ce que je ferai toujours avec plaisir!
--Paganel, répondit sérieusement le major, quand vous aurez
besoin de ma longue-vue, elle sera toujours à votre disposition.
--Commençons donc, répliqua Paganel. Mesdames et messieurs, vous
composez la galerie qui nous juge. Toi, Robert, tu marqueras les
points.»
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