« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un choc
relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un axe
arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope, se
mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un
semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe.
Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera
donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire dévier! »
Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé
par les ingénieurs de la -North Polar Practical Association-, il était non
moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement
produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes
effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe
s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co?
Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des
deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en
ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les
promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que
leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les
avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais
irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance,
commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du Gun-Club.
On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur les
contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient
pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée
de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à
Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément
particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise.
C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le
premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le
présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à
J.-T. Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que
calculateur ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton.
Cet ingénieur ce qui ne gâtait rien était un homme d’esprit, un
fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et
rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et
particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il
parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il
aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a
si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que
son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y
résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un
travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant
couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur
délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée,
c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes
les chances. Et, quand « la main était au mort », il fallait l’entendre
s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots : « -Cadaveri poussandum
est!- »
Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie
d’abréger commune d’ailleurs à tous ses camarades il signait généralement
APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était si ardent
dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non seulement
il était grand, mais il paraissait « haut ». Ses camarades affirmaient que sa
taille mesurait la cinq millionième partie du quart du méridien, soit environ
deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup. S’il avait la tête un peu
petite pour son buste puissant et ses larges épaules, comme il la remuait avec
entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux bleus à travers son
pince-nez! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces physionomies qui sont
gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé prématurément par
l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de rosto »,
autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le meilleur garçon
dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans l’ombre de pose.
Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était toujours soumis aux
prescriptions du code X, qui fait loi parmi les Polytechniciens pour tout ce
qui concerne la camaraderie et le respect de l’uniforme. On l’appréciait aussi
bien sous les arbres de la cour des « Acas », ainsi nommée parce qu’elle n’a
pas d’acacias, que dans les « casers » dortoirs où les rangements de son
bahut, l’ordre qui régnait dans son « coffin, » dénotaient un esprit absolument
méthodique.
Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand
corps, soit! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le
croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou
l’ont été; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux
sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que
parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le
reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En
somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès
immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes.
Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le
disait volontiers, il était encore « égal à un, » bien que son plus vif désir
eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier avec
une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues.
Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par
la « martigalade » suivante :
« Non, votre Alcide est trop savant! Il tiendrait à ma pauvrette des
conversations inintelligibles pour elle!… »
Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple!
C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine
étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il
l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre
l’affaire de la -North Polar Practical Association-. Et voilà pourquoi, à cette
époque, il se trouvait aux États-Unis.
Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de
Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint
jovienne par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle
le pourrait devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant non
sans raison.
Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président
Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!…
Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la
prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de
coté!… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, et
au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non!
ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à
l’ancien!… Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront
prendre leur point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de
l’extérieur!… Ah! si le mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude
suffirait!… Or, il existe, le mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer,
le mouvement diurne! Et c’est bien là le -canisdentum!- »
Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux!
« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera un
chambardement général! »
En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au sel »,
il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par Barbicane et
Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût été connu,
il en aurait vite déduit les formules mécaniques.
Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur au
corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de
ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.
X
Dans lequel diverses inquiétudes
commencent à se faire jour.
Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était
tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique
s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de
rotation, oubliés! Les désavantages, on commençait à les voir fort
distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point,
car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse.
Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à
l’amélioration des climats, était-elle si désirable? En vérité, il n’y aurait
que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient
y gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre.
Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre
l’oeuvre du président Barbicane! Et, pour commencer, ils avaient fait des
rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par
l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient
reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées
selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves : «
Montrez beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement!
Agissez résolument, mais ne touchez pas au -statu quo!- »
Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au
nom de leurs pays menacés au nom de l’ancien Continent surtout.
« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les
ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que
possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc!
-- Mais le pouvaient-ils? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier
pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent
pas?
-- Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques
Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé?
-- Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document! s’écriait Dean
Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques
ou météorologiques à la surface du globe!
-- Oui! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que le
changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels.
-- Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer
Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de
telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs semblables?…
-- Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible,
ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration!
-- Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc! » s’écriait le major Donellan.
Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait
vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les
nuages.
En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on
pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe
terrestre.
En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois degrés
vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement considérable
des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens Pôles. La Terre
était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que l’on croit avoir
récemment constatés à la surface de la planète Mars? Là, des continents
entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés, ce
qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là, le lac
Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés au
nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils
occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des
« inondés de Mars » et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur
faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la Terre?
Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et le
gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre, mieux
valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes qu’elle
réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle nécessité
de porter une main téméraire sur son oeuvre.
Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour
plaisanter de choses si graves!
« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre axe!
Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles,
elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun
de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais
n’est-il donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création? »
À cela que répondre?
Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à deviner
quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T. Maston,
ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître de ce
secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées du
sphéroïde terrestre.
Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne
pouvaient être partagées par le nouveau du moins, dans cette portion comprise
sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement à la
Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président
Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains,
n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions
que devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de
l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils
l’étaient tous trois, et à un rare degré des Yankees « coulés d’un bloc »
comme on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage
à la Lune.
Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le
golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il
est probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de
territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la
baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de
nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de
son étamine?
« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés ceux qui ne voient
jamais que le côté périlleux des choses est-on jamais sûr de rien ici-bas? Et
si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président Barbicane
commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut arriver aux
plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans la cible ni
la bombe dans le tonneau! »
On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les
délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre
d’articles en ce sens et des plus violents dans le -Standard-, Jan Harald dans
le journal suédois -Aftenbladet-, et le colonel Boris Karkof dans le journal
russe très répandu le -Novoié-Vrémia-. En Amérique même, les opinions se
divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent partisans du
président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se déclarèrent
contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le -Journal de
Boston-, la -Tribune- de New-York, etc., firent chorus avec la presse
européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de l’-Associated Press-
et l’-United Press-, le journal est devenu un agent formidable d’informations,
puisque le prix des nouvelles locales ou étrangères dépasse annuellement et de
beaucoup le chiffre de vingt millions de dollars.
En vain d’autres feuilles non des moins répandues voulurent-elles riposter
en faveur de la -North Polar Practical Association-! En vain Mrs Evangélina
Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des articles
de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces périls
que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve chercha-t-elle à
démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était bien que J.-T.
Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement, l’Amérique, prise de
peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à l’unisson de
l’Europe.
Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même les
membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils
laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même
pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter
une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion
publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un
projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait guère.
Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent
les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le
capitaine Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la
sécurité des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par
les Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses
promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action,
déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien
ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au
point de vue de la sécurité générale de désigner enfin quelles seraient les
parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre tout
ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence voulait
savoir.
Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui
avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui
permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de
mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes,
au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée
par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre
compte de l’opération et au besoin pour l’interdire.
Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette
Commission.
Le président Barbicane ne vint pas.
Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95,
Cleveland-street, à Baltimore.
Le président Barbicane n’y était plus.
Où était-il?…
On l’ignorait.
Quand était-il parti?…
Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du
Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl.
Où étaient-ils allés tous les deux?…
Personne ne put le dire.
Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région
mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction.
Mais quel pouvait être ce lieu?…
On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait
briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était
temps encore.
La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine
Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme
une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la -North Polar Practical
Association-.
Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son
collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point
d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe.
Cet homme, c’était J.-T. Maston.
J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John H.
Prestice.
J.-T. Maston ne parut point.
Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé
rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier
attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante?
Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de
Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres
calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de
Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park.
Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête avec
ordre de l’amener.
L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le vestibule,
fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le maître de la
maison.
Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut
en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait
fort en interrompant ses occupations habituelles.
Une première question lui fut adressée :
Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le président
Barbicane et le capitaine Nicholl?
« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois point
autorisé à le dire. »
Seconde question :
Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette
opération du changement de l’axe terrestre?
« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu
d’observer, et je refuse de répondre. »
Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui
jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la Société?
« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est mon
droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le
résultat de mes travaux!
-- Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H.
Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier,
peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin
de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres? »
J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui
de se taire : il se tairait.
Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les membres
de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet de fer.
Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace se fût
logé sous un crâne en gutta-percha!
J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa
vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister.
Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les
commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement
alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne
tarda pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral,
si violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique,
que le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues
l’autorisation d’agir -manu militari-.
Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage,
absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna fébrilement.
« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait une
extrême inquiétude.
-- Qui me parle? demanda J.-T. Maston.
-- Mistress Scorbitt.
-- Que veut mistress Scorbitt?
-- Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir même… »
La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que la
porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules.
Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix
objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la
chute d’un corps.
C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en
vain tenté de défendre contre les assaillants le « home » de son maître.
Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable
apparaissait, suivi d’une escouade d’agents.
Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le cottage,
de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa personne.
Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade
d’une sextuple décharge.
En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur
les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table.
Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer
d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs.
Les agents s’élancèrent pour le lui arracher avec la vie, s’il le fallait…
Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page, et,
plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule.
« Maintenant, venez la prendre! » s’écria-t-il du ton de Léonidas aux
Thermopyles.
Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de Baltimore.
Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la
population se fût portée sur sa personne à des excès regrettables pour lui
que la police eût été impuissante à prévenir.
XI
Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T.
Maston, et ce qui ne s’y trouve plus.
Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une
trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres
constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de
haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là
figurait même l’équation des forces vives
V^2 – V0^2 = 2gr0^2 (1/r – 1/r0)
qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la Lune, où elle
contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction lunaire.
En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi
parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats,
dont le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines.
Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de
la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre
calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de
parti, portèrent à la connaissance des populations.
Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston.
Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci
l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de
précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur
exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout,
l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues
s’accompliraient dans toute leur plénitude.
-Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour être
communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes.-
« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la -North Polar
Practical Association-, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de
rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un
point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée
au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute
notre planète.
« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon
monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire
l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le
sud, et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co.
En ces conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord choc
assimilable à celui d’une bille prise très fin. »
En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide Pierdeux.
« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une
direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite
et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle
doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre
prend un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des
l’Équateur, et sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le
mouvement diurne n’eût pas existé antérieurement au choc.
« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se combinant
avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance à un
nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre, si le
coup est tiré au moment où le point vernal l’une des deux intersections de
l’Équateur et de l’écliptique est au nadir du point de tir, et si le recul
est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le nouvel axe terrestre
devient perpendiculaire au plan de son orbite ainsi que cela a lieu à peu
près pour la planète Jupiter.
« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le
président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre.
« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle
possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de
produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une
valeur de 23°28’?
« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions
exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les
inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable
pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel déplacement.
« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine
française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts
kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à
cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un
million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt
mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour
imprimer au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec
la vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec
une vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, [Note 17: Vitesse
qui suffirait pour aller en une seconde de Paris à Pétersbourg.] il n’y a pas à
craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette
les choses dans l’état initial.
« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela
paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet
explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour
lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée.
C’est le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui
entrent dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le
carnet de J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de «
méli-mélonite. »
« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo
de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux
monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient
une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par
le simple mélange des principes comburants et combustibles.
« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus
que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes
hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au
canon produira les effets suivants : changement de l’axe, déplacement du Pôle
de 23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là,
toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la Terre.
« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une
opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions
géographiques et climatologiques du globe terrestre.
« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un
million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres? Quels
que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de
la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il
admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans
parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé
dans l’espace?
« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour
lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point
réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités
particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est
déjà mise à l’oeuvre.
« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et
l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés?… Très
certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour
tenter leur opération.
« Or, quel est cet endroit? On l’ignore, et, par conséquent, il est impossible
de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs » (sic), qui prétendent
bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des houillères
nouvelles.
« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la
dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette
dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce
complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse
absolument à parler.
« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer
son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans
les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois
que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable tentative »
(sic).
« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier
effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son
maximum d’intensité.
« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien du
lieu x.
« Ces circonstances étant connues : 1° que le tir s’opérera avec un canon un
million de fois gros comme le canon de vingt-sept; 2° que ce canon sera chargé
d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes; 3° que ce projectile sera
animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres; 4° que le
coup sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au
méridien du lieu; peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où
se fera l’opération?
« Évidemment non! ont répondu les commissaires- enquêteurs.
« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x,
puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du
globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés
les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit! Mais sur quel
méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir.
« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou
surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les
continents transformés en mers et les mers transformés en continents.
« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter
aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la
forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau
de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe.
« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer
nouveau deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent se
composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une
perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux
bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (-Texte même relevé sur le
carnet du calculateur-.)
« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une
surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et
qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés
de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera
graduellement jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre
segments, sur la limite desquels la dénivellation deviendra nulle.
« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus de
3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la
Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par la
-North Polar Practical Association- devrait être noyé et par conséquent
inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des
considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de
conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est
supérieure à 3000 mètres.
« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par
conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il
ne faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y
parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule
ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir,
et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette
déplorable affaire.
« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle latitude
qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret, puisqu’ils
sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co.
« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie,
de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de
balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles,
qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la
présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir
aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA.
« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la
présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système
terrestre. »
XII
Dans lequel J.-T. Maston continue
héroïquement à se taire.
Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la Lune,
le canon employé pour modifier l’axe terrestre! Le canon! Toujours le canon!
Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club! Ils
sont donc pris de la folie du « canonisme intensif! » Ils font donc du canon
l’ultima ratio en ce monde! Ce brutal engin est-il donc le souverain de
l’univers? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il
le suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques?
Oui! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à
l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément
qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la
Floride, ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les
entend-on pas déjà crier d’une voix retentissante :
« Pointez sur la Lune!… Première pièce… Feu!
-- Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu! »
En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur lancer :
« À Charenton!… Troisième pièce… Feu!… »
En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il pas
plus exactement intitulé -Sans dessus dessous- que -Sens dessus dessous-,
puisque il n’y aurait plus ni « dessous » ni « dessus » et que, suivant
l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un chambardement général! »
Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission
d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en
convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de
J.-T. Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans
toutes ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le
capitaine Nicholl cela n’était que trop clair allait introduire une
modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un
nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les
conséquences de cette substitution.
L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite, dénoncée
à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau continent, les
membres du conseil d’administration de la -North Polar Practical Association-
n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait quelques partisans parmi
les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient rares.
Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président Barbicane
et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et
l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est
pas impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions
d’habitants, bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux
conditions d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence
même, en provoquant une catastrophe universelle.
Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans
laisser aucune trace? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une
telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu? Des
centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si
c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal,
de charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce
départ eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après
sérieuse enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux
usines métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes.
Que ce fût inexplicable, soit! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait
un avenir!
Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement
disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston,
congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques.
Bah! il ne s’en préoccupait guère! Quoi admirable têtu que ce calculateur! Il
était de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder.
Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire du
Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des
collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane
et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point
inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur
énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le
Soleil compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre
porterait le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime
envers la riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours,
trop courts à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir.
On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du jour,
après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait vers
le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne
équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons
qui, depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si «
bêtement » au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en l’an
189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des nuits.
Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le coucher du
Soleil sur n’importe quel horizon du globe.
En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston
en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien
Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but
principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui
allaient changer la face du monde.
Mais voilà! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas toujours
jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la création!
Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne cessait
de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les membres
de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter; ils n’en
pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser
une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur celle de Mrs
Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable
veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston,
et quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur.
Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut
autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle
pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du
canon monstre? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la
catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de
l’Indien des Prairies? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de
celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique? Voilà
ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle
fut priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston.
Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le
président Barbicane et le capitaine Nicholl et très certainement aussi le
nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre étaient occupés à leurs
préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver
leurs traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité.
Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait
par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières
au bien-être de son cottage.
Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire
esclave des faiblesses humaines! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète
se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y
pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu non sans quelque surprise :
« Enfin, cher Maston, je vous revois!
-- Vous, mistress Scorbitt?
-- Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de séparation…
-- Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit
J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre.
-- Enfin nous sommes réunis!…
-- Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress
Scorbitt?
-- À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur
celui qui en est l’objet!
-- Quoi!… Evangélina! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner de
tels conseils!… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos collègues!…
-- Moi? cher Maston!… M’appréciez-vous donc si mal!… Moi!… vous prier de
sacrifier votre sécurité à votre honneur!… Moi?… vous pousser à un acte, qui
serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations
de la mécanique transcendante!
-- À la bonne heure, mistress Scorbitt! Je retrouve bien en vous la généreuse
actionnaire de notre Société! Non!… je n’ai jamais douté de votre grand coeur!
-- Merci, cher Maston!
-- Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va
s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu
heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se
lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre
profit et notre gloire!… Plutôt mourir!
-- Sublime Maston! » répondit Mrs Evangélina Scorbitt.
En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme et
aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs étaient bien faits pour se
comprendre.
« Non! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et dont
la célébrité va devenir immortelle! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent, s’ils
le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret!
-- Et qu’ils me tuent avec vous! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi, je
serai muette…
-- Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce secret!
-- Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce que
je ne suis qu’une femme! Trahir nos collègues et vous!… Non, mon ami, non! Que
ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des campagnes,
que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous en
arracher, eh bien! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de
mourir ensemble… »
Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver
une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt!
Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait
visiter le prisonnier.
Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de ses
entrevues :
« Rien encore! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je enfin… »
Ô astuce de femme!
Avec du temps! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les
semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures
comme des minutes.
On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T.
Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait
avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup
terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher?
Eh bien, non! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable! Aussi
les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que
jamais. Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la
Commission d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au
flegmatique Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise,
accablait les commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris
Karkof eut même un duel avec le secrétaire de ladite commission duel dans
lequel il ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan,
s’il ne se battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche, ce qui est contraire
aux usages britanniques du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink,
échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec
William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille
de la -North Polar Practical Association-, lequel, d’ailleurs, ne savait rien
de l’affaire.
En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des
États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey
Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les
ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de
Washington et de lui déclarer la guerre.
Pauvres États-Unis! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur
Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de
l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter
partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors,
impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient
à préparer leur abominable opération.
À quoi, les Puissances étrangères répondaient :
« Vous avez J.-T. Maston, leur complice! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en
tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston. »
Faire parler J.-T. Maston! Autant eût valu arracher une parole de la bouche
d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de
New-York.
Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques
esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les
brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb
fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile
bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne
pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à
employer dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas
particuliers qui n’intéressaient que fort indirectement les masses?
Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs
d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et
de tolérance, d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce XIXème,
caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles de sept
millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable, d’un siècle
qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la mélinite, à
la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres substances
en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la méli-mélonite.
J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question
ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que,
comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à
parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui.
XIII
1
«
’
,
-
-
’
2
’
3
,
,
4
,
’
5
.
6
’
.
7
,
,
’
!
»
8
9
.
,
’
’
10
-
-
,
11
12
.
,
,
-
13
,
’
14
’
,
?
15
16
17
.
,
,
’
’
18
.
,
,
19
’
’
20
’
21
.
,
,
,
22
,
23
-
’
-
.
24
25
’
,
,
’
26
,
27
’
.
,
’
28
,
,
’
,
29
,
,
30
,
.
31
32
’
,
-
.
33
’
,
34
,
35
.
-
.
,
,
,
’
,
’
36
’
’
’
.
37
38
’
,
39
,
’
40
.
41
.
’
,
’
42
,
-
’
.
43
,
44
.
’
,
45
,
’
46
’
.
’
,
,
47
,
,
48
’
.
49
,
,
50
’
,
’
,
’
51
.
,
«
»
,
’
52
’
,
:
«
-
53
!
-
»
54
55
’
(
)
,
56
’
’
57
,
’
.
58
,
’
’
.
59
,
«
»
.
60
,
61
,
.
’
62
,
63
,
’
64
-
!
,
’
65
,
,
’
66
’
«
»
,
67
’
.
68
’
,
’
.
69
,
’
70
,
71
’
.
’
72
«
»
,
’
’
73
’
,
«
»
74
,
’
«
,
»
75
.
76
77
’
78
,
!
,
’
,
79
.
,
80
’
;
81
,
-
’
82
’
’
.
’
,
83
,
.
’
.
84
,
,
’
’
,
85
,
.
86
87
,
,
’
.
88
,
«
,
»
89
.
,
-
90
,
,
,
.
91
,
92
«
»
:
93
94
«
,
!
95
!
»
96
97
’
!
98
99
’
,
,
100
.
’
,
101
’
,
’
102
’
-
-
.
,
103
,
-
.
104
105
,
’
,
106
.
.
107
’
,
!
108
,
’
109
.
110
111
,
,
:
«
112
’
!
113
?
!
.
.
!
’
’
114
«
»
,
115
!
’
«
»
,
,
116
,
!
!
117
’
118
’
!
-
!
119
’
120
’
!
!
’
,
121
!
,
,
!
,
122
!
’
-
!
-
»
123
124
«
»
,
!
125
126
«
,
-
-
,
’
’
,
127
!
»
128
129
,
«
»
,
130
’
131
.
’
,
,
132
.
133
134
’
’
,
,
135
,
,
136
,
.
137
138
139
140
141
.
142
143
’
’
’
144
-
.
,
’
145
’
.
’
146
,
!
,
147
.
’
’
’
,
148
.
149
,
’
.
150
’
,
-
?
,
’
151
,
,
,
,
152
,
’
’
.
153
154
,
,
155
’
!
,
,
156
,
-
157
’
,
,
158
,
,
.
159
’
:
«
160
’
,
!
161
,
-
!
-
»
162
163
,
164
’
.
165
166
«
,
,
,
167
168
-
!
169
170
-
-
-
?
.
171
,
-
’
172
?
173
174
-
-
,
175
,
-
’
?
176
177
-
-
!
’
178
.
179
!
180
181
-
-
!
,
’
’
,
’
182
’
.
183
184
-
-
’
,
185
,
’
-
-
186
?
187
188
-
-
’
,
189
,
’
’
!
190
191
-
-
-
-
!
»
’
.
192
193
,
,
,
194
,
-
195
.
196
197
,
,
’
’
198
’
199
.
200
201
,
’
’
-
202
,
203
’
.
204
-
’
205
?
,
206
,
,
,
207
’
,
.
,
208
.
,
209
,
’
,
’
210
.
,
’
211
«
»
’
212
,
-
’
’
?
213
214
,
215
-
’
.
,
216
’
’
’
217
.
.
218
.
219
220
,
-
?
221
!
222
223
«
-
!
-
.
!
224
,
-
,
225
’
,
-
-
226
’
’
’
!
227
’
-
’
?
»
228
229
?
230
231
,
,
232
.
-
.
,
233
.
234
,
235
.
236
237
-
’
238
,
239
’
,
240
.
,
-
241
,
.
-
.
,
’
,
242
’
-
243
’
’
,
244
’
,
’
’
?
’
,
245
’
,
«
’
»
246
,
247
.
248
249
,
,
250
,
.
251
’
’
252
.
,
253
,
’
254
’
255
?
256
257
«
,
!
,
258
-
-
?
259
.
-
.
’
?
260
,
?
261
!
’
262
!
»
263
264
,
265
.
266
’
-
-
,
267
-
-
,
268
-
-
-
.
,
269
.
,
,
270
,
,
,
271
.
,
-
272
-
,
-
-
-
,
.
,
273
.
,
-
,
’
’
-
-
274
’
-
-
,
’
,
275
276
.
277
278
’
-
279
-
-
!
280
-
-
,
281
,
,
282
’
!
-
-
283
,
,
’
.
-
.
284
!
,
’
,
285
,
’
286
’
.
287
288
,
,
-
,
289
’
,
.
290
’
.
291
’
292
.
-
’
293
,
’
294
’
’
?
’
.
295
296
,
,
297
’
,
,
298
.
-
.
’
’
299
.
,
300
’
’
’
301
.
-
’
,
302
’
303
304
305
,
,
306
’
,
307
.
308
309
’
.
’
,
310
,
,
311
.
’
,
312
,
’
,
,
’
,
313
,
.
,
314
,
315
’
’
.
316
317
’
,
318
.
319
320
.
321
322
,
,
323
-
,
.
324
325
’
.
326
327
-
?
328
329
’
.
330
331
-
?
332
333
,
,
334
-
.
335
336
-
?
337
338
.
339
340
,
-
341
,
.
342
343
?
344
345
,
,
’
346
’
,
’
347
.
348
349
,
350
,
.
351
’
-
352
-
.
353
354
355
.
356
’
,
.
357
358
,
’
.
-
.
.
359
360
.
-
.
’
.
361
.
362
363
.
-
.
.
364
365
-
,
,
?
-
’
366
,
367
?
368
369
!
.
-
.
-
,
370
-
,
,
’
371
,
’
372
,
-
.
373
374
’
375
’
.
376
377
’
,
,
’
,
378
-
,
379
.
380
381
.
-
.
’
,
,
382
-
,
’
’
383
.
384
385
:
386
387
-
-
388
?
389
390
«
,
.
-
.
’
,
391
.
»
392
393
:
394
395
’
-
396
’
?
397
398
«
,
.
-
.
,
399
’
,
.
»
400
401
-
’
,
402
’
’
?
403
404
«
,
,
!
’
!
’
405
406
!
407
408
-
-
,
’
,
,
.
409
’
,
’
,
410
-
-
’
,
411
’
?
»
412
413
.
-
.
.
’
’
,
414
:
.
415
416
,
,
,
417
’
’
.
418
,
!
’
’
419
-
!
420
421
-
.
’
,
,
’
422
,
’
.
423
424
’
.
-
.
425
-
,
’
426
.
427
,
428
’
’
,
429
’
,
.
,
430
’
’
-
-
.
431
432
,
,
.
-
.
-
,
433
,
.
434
435
«
!
!
,
’
436
.
437
438
-
-
?
.
-
.
.
439
440
-
-
.
441
442
-
-
?
443
444
-
-
!
’
,
»
445
446
’
.
-
.
,
447
-
’
.
448
449
’
,
.
450
.
’
.
,
451
’
.
452
453
’
-
,
,
454
«
»
.
455
456
,
,
457
,
’
’
.
458
459
,
460
’
.
-
.
,
’
.
461
462
-
,
’
463
’
.
464
465
,
,
,
466
,
,
.
467
468
,
’
,
.
-
.
’
469
’
,
,
,
’
.
470
471
’
,
’
472
473
,
,
.
.
.
’
,
,
,
474
,
.
475
476
«
,
!
»
’
-
-
477
.
478
479
,
.
-
.
.
480
481
’
,
482
483
.
484
485
486
487
.
-
.
488
,
’
.
489
490
,
,
’
491
,
,
’
,
492
’
.
-
.
.
’
493
,
.
494
’
495
496
=
(
/
/
)
497
498
,
499
,
’
.
500
501
,
’
.
502
-
,
503
’
.
504
505
’
,
506
’
507
’
,
508
,
.
509
510
’
,
.
-
.
.
511
,
,
-
,
,
-
512
’
.
’
,
513
’
514
.
’
’
,
515
’
,
516
’
.
517
518
-
’
,
519
,
.
-
520
521
«
’
,
’
-
522
-
,
523
’
,
’
524
.
’
525
,
’
’
526
.
527
528
«
’
,
,
’
’
529
,
’
’
.
530
’
,
531
,
’
.
532
,
533
’
.
»
534
535
,
’
’
.
536
537
«
,
538
,
’
539
’
,
’
540
.
,
541
’
542
’
,
’
,
543
’
.
544
545
«
,
,
,
,
546
,
547
,
’
’
’
.
,
548
’
549
’
’
,
550
’
’
,
551
552
.
553
554
«
,
555
.
556
557
«
,
’
558
,
-
559
’
,
’
560
’
?
561
562
«
,
563
,
,
,
564
’
’
565
’
.
566
567
«
,
-
568
(
)
,
-
569
,
570
,
’
-
-
571
,
-
572
.
,
,
573
’
574
,
.
,
575
,
[
:
576
.
]
’
577
,
,
578
’
.
579
580
«
,
,
581
,
.
-
.
582
’
,
,
583
,
.
584
’
’
.
585
,
’
’
586
.
-
.
,
«
587
-
.
»
588
589
«
’
,
’
’
’
-
590
’
.
591
’
’
,
592
,
-
,
593
.
594
595
«
,
,
’
,
596
-
597
’
,
’
598
:
’
,
599
’
,
’
.
,
600
.
601
602
«
,
’
’
’
603
604
.
605
606
«
-
’
607
’
-
?
608
’
,
609
,
,
-
610
,
611
-
612
’
?
613
614
«
’
.
’
,
,
615
.
616
.
’
617
,
’
’
618
’
.
619
620
«
’
,
621
’
.
.
-
?
622
,
,
623
.
624
625
«
,
?
’
,
,
,
626
«
»
(
)
,
627
’
628
.
629
630
«
,
.
-
.
,
631
,
’
.
632
’
,
633
,
,
634
.
635
636
«
.
637
,
,
638
-
,
’
,
’
639
«
»
640
(
)
.
641
642
«
,
643
,
,
’
,
644
’
.
645
646
«
’
,
647
.
648
649
«
:
’
650
-
;
651
’
-
;
652
’
;
653
,
654
;
-
655
’
?
656
657
«
!
-
.
658
659
«
,
,
660
,
.
.
,
’
661
,
’
,
662
.
’
’
,
!
663
,
’
’
’
.
664
665
«
,
666
,
,
667
.
668
669
«
,
,
’
670
.
-
.
.
,
671
’
,
672
.
673
674
«
,
’
675
676
,
677
,
678
’
.
(
-
679
-
.
)
680
681
«
682
,
683
’
,
684
.
685
’
686
,
.
687
688
«
’
-
689
’
,
’
690
’
.
,
691
-
-
692
.
.
693
,
,
694
’
,
,
’
’
695
.
696
697
«
,
698
,
,
699
.
’
700
.
,
,
701
.
’
,
702
,
,
,
,
703
.
704
705
«
,
,
,
’
706
’
,
,
’
707
.
708
709
«
-
’
,
’
,
’
,
710
’
,
’
’
,
711
,
,
,
712
,
’
713
’
’
714
’
,
,
,
.
715
716
«
717
,
’
718
.
»
719
720
721
722
.
-
.
723
.
724
725
,
,
726
’
!
!
!
727
’
,
!
728
«
!
»
729
’
!
-
730
’
?
,
-
731
?
732
733
!
’
,
,
’
’
’
734
’
.
’
735
’
.
736
,
.
737
-
’
:
738
739
«
!
!
740
741
-
-
’
!
»
742
743
’
:
744
745
«
!
!
»
746
747
,
.
’
-
748
-
-
-
-
,
749
’
«
»
«
»
,
750
’
’
,
’
«
!
»
751
752
’
,
753
’
’
.
754
,
’
’
.
755
.
-
.
,
756
.
’
,
757
’
758
.
759
’
’
760
.
761
762
’
.
,
,
763
.
’
,
764
’
-
-
765
’
.
’
766
-
,
.
767
768
,
,
769
770
’
.
’
.
’
771
’
772
’
,
773
’
,
774
,
.
775
776
,
-
-
777
?
,
778
,
-
’
’
?
779
,
’
,
,
780
’
,
’
,
781
-
.
782
.
.
,
783
,
’
’
784
,
.
785
,
!
’
’
’
786
!
787
788
,
,
789
,
’
’
,
.
-
.
,
790
,
.
791
!
’
!
!
792
,
-
.
.
793
794
’
,
795
-
’
796
’
’
.
797
,
798
,
’
.
799
,
-
,
800
.
801
,
’
802
-
.
.
-
.
,
803
,
.
804
805
’
.
,
’
,
806
’
,
807
.
,
808
’
’
.
,
809
,
,
«
810
»
.
,
’
811
,
.
812
’
’
’
813
’
.
814
815
,
’
,
,
.
.
-
.
816
’
’
817
,
’
.
818
’
819
.
820
821
!
.
’
-
822
,
!
823
824
.
-
.
,
,
825
’
’
.
826
’
;
’
827
.
’
.
’
’
828
-
829
.
’
830
,
’
.
-
.
,
831
.
832
833
,
,
834
’
.
’
-
835
,
-
,
836
?
-
-
837
838
’
?
-
’
’
839
?
840
,
841
’
’
.
-
.
.
842
843
-
,
’
844
845
’
’
846
,
’
,
847
,
,
’
.
848
849
.
’
850
-
,
’
.
-
.
,
851
-
.
852
853
’
,
’
,
854
!
,
,
855
,
856
,
:
857
858
«
,
,
!
859
860
-
-
,
?
861
862
-
-
,
,
,
863
864
-
-
-
,
-
,
865
.
-
.
,
.
866
867
-
-
!
868
869
-
-
-
’
,
870
?
871
872
-
-
’
’
873
’
!
874
875
-
-
!
!
’
.
-
.
.
876
!
!
877
878
-
-
?
!
’
-
!
!
879
!
?
,
880
’
881
!
882
883
-
-
,
!
884
!
!
’
!
885
886
-
-
,
!
887
888
-
-
,
,
889
’
,
’
890
-
,
891
,
’
892
!
!
893
894
-
-
!
»
.
895
896
,
,
897
’
’
,
’
898
.
899
900
«
!
901
!
.
-
.
.
’
,
’
902
,
’
!
903
904
-
-
’
!
’
.
,
905
906
907
-
-
,
,
,
!
908
909
-
-
-
,
,
,
910
’
!
!
,
,
!
911
,
912
913
,
!
,
914
»
915
916
,
,
.
-
.
-
917
!
918
919
’
920
.
921
922
,
-
’
923
:
924
925
«
!
-
.
-
-
»
926
927
!
928
929
!
-
.
,
,
.
930
’
,
,
931
.
932
933
.
’
.
-
.
934
,
,
935
’
.
-
936
,
’
’
?
937
938
,
!
,
!
939
-
940
.
941
’
,
.
’
942
,
,
,
943
.
944
945
.
,
946
’
’
’
,
947
,
,
948
-
-
949
.
,
,
’
950
-
-
,
,
’
,
951
’
.
952
953
,
954
-
’
,
955
.
956
957
.
958
959
-
!
’
960
.
-
’
,
961
’
,
’
’
’
962
,
.
’
,
963
’
964
.
965
966
,
:
967
968
«
.
-
.
,
!
,
.
-
.
’
969
.
,
.
-
.
.
»
970
971
.
-
.
!
972
’
,
,
-
’
973
-
.
974
975
,
’
’
,
976
,
977
-
,
,
978
,
,
’
979
,
,
’
,
’
,
.
980
’
’
981
,
982
’
?
983
984
,
,
985
’
,
’
986
,
’
’
,
987
’
,
988
’
,
’
989
’
,
990
,
,
,
991
,
,
,
-
.
992
993
.
-
.
’
’
994
.
’
,
’
,
995
,
-
996
,
’
’
,
.
997
998
999
1000