d'antipathie qu'ils ressentaient autrefois l'un pour l'autre avait fait
place à une amitié sincère. Rapprochés par les circonstances, ils ne
songeaient plus à se séparer. Les mesquines questions de rivalité
étaient à jamais éteintes. Harry Blount ne pouvait plus oublier ce qu'il
devait à son compagnon, lequel ne cherchait aucunement à s'en souvenir,
et en somme, ce rapprochement, facilitant les opérations de reportage,
devait tourner à l'avantage de leurs lecteurs.
«Et maintenant, demanda Harry Blount, qu'est-ce que nous allons faire de
notre liberté?
--En abuser, parbleu! répondit Alcide Jolivet, et aller tranquillement à
Tomsk voir ce qui s'y passe.
--Jusqu'au moment, très-prochain, je l'espère, où nous pourrons
rejoindre quelque corps russe?...
--Comme vous dites, mon cher Blount! Il ne faut pas trop se tartariser!
Le beau rôle est encore à ceux dont les armes civilisent, et il est
évident que les peuples de l'Asie centrale auraient tout à perdre et
absolument rien à gagner à cette invasion, mais les Russes sauront bien
la repousser. Ce n'est qu'une affaire de temps!»
Cependant, l'arrivée d'Ivan Ogareff, qui venait de rendre à la liberté
Alcide Jolivet et Harry Blount, était au contraire un grave péril pour
Michel Strogoff. Que le hasard vînt à mettre le courrier du czar en
présence d'Ivan Ogareff, celui-ci ne pourrait manquer de le reconnaître
pour le voyageur qu'il avait si brutalement traité au relais d'Ichim, et
bien que Michel Strogoff n'eût pas répondu à l'insulte comme il l'eût
fait en toute autre circonstance, l'attention aurait été attirée sur
lui,--ce qui eût rendu difficile l'exécution de ses projets.
Là était le côté fâcheux de la présence d'Ivan Ogareff. Toutefois, une
conséquence heureuse de son arrivée, ce fut l'ordre qui fut donné de
lever le camp le jour même et de transporter à Tomsk le quartier
général.
C'était l'accomplissement du plus vif désir de Michel Strogoff. Son
intention, on le sait, était d'atteindre Tomsk, confondu avec les autres
prisonniers, c'est-à-dire sans risquer de tomber entre les mains des
éclaireurs qui fourmillaient aux approches de cette importante ville.
Cependant, par suite de l'arrivée d'Ivan Ogareff, et dans la crainte
d'être reconnu de lui, il dut se demander s'il ne conviendrait pas de
renoncer à ce premier projet et de tenter de s'échapper pendant le
voyage.
Michel Strogoff allait sans doute s'arrêter à ce dernier parti,
lorsqu'il apprit que Féofar-Khan et Ivan Ogareff étaient déjà partis
pour la ville à la tête de quelques milliers de cavaliers.
«J'attendrai donc, se dit-il, à moins qu'il ne se présente quelque
occasion exceptionnelle de fuir. Les mauvaises chances sont nombreuses
en deçà de Tomsk, tandis qu'au delà les bonnes s'accroîtront, puisque
j'aurai, en quelques heures, dépassé les postes tartares les plus
avancés dans l'est. Encore trois jours de patience, et que Dieu me
vienne en aide!»
C'était, en effet, un voyage de trois jours que les prisonniers, sous la
surveillance d'un nombreux détachement de Tartares, devaient faire à
travers la steppe. En effet, cent cinquante verstes séparaient le camp
de la ville. Voyage facile pour les soldats de l'émir, qui ne manquaient
de rien, mais pénible pour des malheureux, affaiblis par les privations.
Plus d'un cadavre devait jalonner cette portion de la route sibérienne!
Ce fut à deux heures de l'après-midi, ce 12 août, par une température
fort élevée et sous un ciel sans nuages, que le toptschi-baschi donna
l'ordre de départ.
Alcide Jolivet et Harry Blount, ayant acheté des chevaux, avaient déjà
pris la route de Tomsk, où la logique des événements allait réunir les
principaux personnages de cette histoire.
Au nombre des prisonniers amenés par Ivan Ogareff au camp tartare, était
une vieille femme que sa taciturnité même semblait mettre à part au
milieu de toutes celles qui partageaient son sort. Pas une plainte ne
sortait de ses lèvres. On eût dit une statue de la douleur. Cette femme,
presque toujours immobile, plus étroitement gardée qu'aucune autre,
était, sans qu'elle parût s'en douter ou s'en soucier, observée par la
tsigane Sangarre. Malgré son âge, elle avait dû suivre à pied le convoi
des prisonniers, sans qu'aucun adoucissement eût été apporté à ses
misères.
Toutefois, quelque providentiel dessein avait placé à ses côtés un être
courageux, charitable, fait pour la comprendre et l'assister. Parmi ses
compagnes d'infortune, une jeune fille, remarquable par sa beauté et par
une impassibilité qui ne le cédait en rien à celle de la Sibérienne,
semblait s'être donné la tâche de veiller sur elle. Aucune parole
n'avait été échangée entre les deux captives, mais la jeune fille se
trouvait toujours à point nommé auprès de la vieille femme, quand son
secours pouvait lui être utile. Celle-ci n'avait pas tout d'abord
accepté sans méfiance les soins muets de cette inconnue. Peu à peu,
cependant, l'évidente droiture du regard de cette jeune fille, sa
réserve et la mystérieuse sympathie qu'une communauté de douleurs
établit entre d'égales infortunes, avaient eu raison de la froideur
hautaine de Marfa Strogoff. Nadia--car c'était elle--avait pu ainsi,
sans la connaître, rendre à la mère les soins qu'elle-même avait reçus
de son fils. Son instinctive bonté l'avait doublement bien inspirée. En
se vouant à la servir, Nadia assurait à sa jeunesse et à sa beauté la
protection de l'âge de la vieille prisonnière. Au milieu de cette foule
d'infortunés, aigris par les souffrances, ce groupe silencieux de deux
femmes, dont l'une semblait être l'aïeule, l'autre la petite-fille,
imposait à tous une sorte de respect.
Nadia, après avoir été enlevée par les éclaireurs tartares sur les
barques de l'Irtyche, avait été conduite à Omsk. Retenue prisonnière
dans la ville, elle partagea le sort de tous ceux que la colonne d'Ivan
Ogareff avait capturés jusqu'alors, et, par conséquent, celui de Marfa
Strogoff.
Nadia, si elle eût été moins énergique, aurait succombé à ce double coup
qui venait de la frapper. L'interruption de son voyage, la mort de
Michel Strogoff l'avaient à la fois désespérée et révoltée. Éloignée à
jamais peut-être de son père, après tant d'efforts déjà heureux qui l'en
avaient rapprochée, et, pour comble de douleur, séparée de l'intrépide
compagnon que Dieu même semblait avoir mis sur sa route pour la conduire
au but, elle avait à la fois et du même coup tout perdu. L'image de
Michel Strogoff, atteint sous ses yeux d'un coup de lance et
disparaissant dans les eaux de l'Irtyche, ne quittait plus sa pensée. Un
tel homme avait-il bien pu mourir ainsi? Pour qui Dieu réservait-il ses
miracles, si ce juste, qu'un noble dessein poussait à coup sur, avait pu
être si misérablement arrêté dans sa marche? Quelquefois la colère
l'emportait sur la douleur. La scène de l'affront si étrangement subi
par son compagnon au relais d'Ichim lui revenait à la mémoire. Son sang
bouillait à ce souvenir.
«Qui vengera ce mort qui ne peut plus se venger lui-même?» se
disait-elle.
Et dans son cœur, la jeune fille, s'adressant à Dieu même, s'écriait:
«Seigneur, faites que ce soit moi!»
Si encore, avant de mourir, Michel Strogoff lui avait confié son secret,
si, toute femme, tout enfant qu'elle était, elle eût pu mener à bonne
fin la tâche interrompue de ce frère que Dieu n'aurait pas dû lui
donner, puisqu'il devait sitôt le lui reprendre!...
Absorbée dans ces pensées, on comprend que Nadia fût demeurée comme
insensible aux misères mêmes de sa captivité.
C'était alors que le hasard l'avait, sans qu'elle pût en avoir le
moindre soupçon, réunie à Marfa Strogoff. Comment aurait-elle pu
imaginer que cette vieille femme, prisonnière comme elle, fût la mère de
son compagnon, qui n'avait jamais été pour elle que le marchand Nicolas
Korpanoff? Et, de son côté, comment Marfa aurait-elle pu deviner qu'un
lien de reconnaissance rattachait cette jeune inconnue à son fils?
Ce qui frappa d'abord Nadia dans Marfa Strogoff, ce fut une sorte de
conformité secrète dans la façon dont chacune, de son côté, subissait sa
dure condition. Cette indifférence stoïque de la vieille femme aux
douleurs matérielles de leur vie quotidienne, ce mépris des souffrances
du corps, Marfa ne pouvait les puiser que dans une douleur morale égale
à la sienne. Voilà ce que pensait Nadia, et elle ne se trompait pas. Ce
fut donc une sympathie instinctive pour cette part de ses misères que
Marfa Strogoff ne montrait pas, qui poussa tout d'abord Nadia vers elle.
Cette façon de supporter son mal allait à l'âme fière de la jeune fille.
Elle ne lui offrit pas ses services, elle les lui donna. Marfa n'eut ni
à refuser ni à accepter. Dans les passages difficiles de la route, la
jeune fille était là et l'aidait de son bras. Aux heures des
distributions de vivres, la vieille femme n'eût pas bougé, mais Nadia
partageait avec elle son insuffisante nourriture, et c'est ainsi que ce
pénible voyage s'était opéré pour l'une en même temps que pour l'autre.
Grâce à sa jeune compagne, Marfa Strogoff put suivre les soldats qui
convoyaient la troupe des prisonniers sans être attachée à l'arçon d'une
selle, comme tant d'autres malheureuses, ainsi traînées sur ce chemin de
douleur.
«Que Dieu te récompense, ma fille, de ce que tu fais pour mes vieux
ans!» lui dit une fois Marfa Strogoff, et cela avait été, pendant
quelque temps, la seule parole prononcée entre les deux infortunées.
Durant ces quelques jours, qui leur parurent longs comme des siècles, la
vieille femme et la jeune fille--il le semblait du moins--auraient dû
être amenées à causer de leur situation réciproque. Mais Marfa Strogoff,
par une circonspection facile à comprendre, n'avait parlé, et encore
avec une grande brièveté, que d'elle-même. Elle n'avait fait aucune
allusion ni à son fils ni à la funeste rencontre qui les avait mis face
à face.
Nadia, elle aussi, fut longtemps, sinon muette, du moins sobre de toute
parole inutile. Cependant, un jour, sentant qu'elle avait devant elle
une âme simple et haute, son cœur avait débordé, et elle avait raconté,
sans en rien cacher, tous les événements qui s'étaient accomplis depuis
son départ de Wladimir jusqu'à la mort de Nicolas Korpanoff. Ce qu'elle
dit de son jeune compagnon intéressa vivement la vieille Sibérienne.
«Nicolas Korpanoff! dit-elle. Parle-moi encore de ce Nicolas! Je ne sais
qu'un homme, un seul parmi la jeunesse de ce temps, dont une telle
conduite ne m'eût pas étonnée! Nicolas Korpanoff, était-ce bien son nom?
En es-tu sûre, ma fille?
--Pourquoi m'aurait-il trompée sur ce point, répondit Nadia, lui qui ne
m'a trompée sur aucun autre?»
Cependant, mue par une sorte de pressentiment, Marfa Strogoff faisait à
Nadia questions sur questions.
«Tu m'as dit qu'il était intrépide, ma fille! Tu m'as prouvé qu'il
l'avait été! dit-elle.
--Oui, intrépide! répondit Nadia.
--C'est bien ainsi qu'eut été mon fils,» se répétait Marfa Strogoff à
part elle.
Puis elle reprenait:
«Tu m'as dit encore que rien ne l'arrêtait, que rien ne l'étonnait,
qu'il était si doux dans sa force même, que tu avais une sœur aussi
bien qu'un frère en lui, et qu'il a veillé sur toi comme une mère?
--Oui, oui! dit Nadia. Frère, sœur, mère, il a été tout pour moi!
--Et aussi un lion pour te défendre?
--Un lion, en vérité! répondit Nadia. Oui, un lion, un héros!
--Mon fils, mon fils! pensait la vieille Sibérienne.
--Mais tu dis, cependant, qu'il a supporté un terrible affront dans
cette maison de poste d'Ichim?
--Il l'a supporté! répondit Nadia en baissant la tête.
--Il l'a supporté? murmura Maria Strogoff, frémissante.
--Mère! mère! s'écria Nadia, ne le condamnez pas. Il y avait là un
secret, un secret dont Dieu seul, à l'heure qu'il est, est le juge!
--Et, dit Marfa, relevant la tête et regardant Nadia comme si elle eût
voulu lire jusqu'au plus profond de son âme, dans cette heure
d'humiliation, ce Nicolas Korpanoff, est-ce que tu l'as méprisé?
--Je l'ai admiré sans le comprendre! répondit la jeune fille. Je ne l'ai
jamais senti plus digne de respect!»
La vieille femme se tut un instant.
«Il était grand? demanda-t-elle.
--Très-grand.
--Et très-beau, n'est-ce pas? Allons, parle, ma fille.
--Il était très beau, répondit Nadia toute rougissante.
--C'était mon fils! Je te dis que c'était mon fils! s'écria la vieille
femme en embrassant Nadia.
--Ton fils! répondit Nadia tout interdite, ton fils!
--Allons! dit Marfa, va jusqu'au bout, mon enfant! Ton compagnon, ton
ami, ton protecteur, il avait une mère! Est-ce qu'il ne t'aurait jamais
parlé de sa mère?
--De sa mère? dit Nadia. Il m'a parlé de sa mère comme je lui ai parlé
de mon père, souvent, toujours! Cette mère, il l'adorait!
--Nadia, Nadia! Tu viens de me raconter l'histoire même de mon fils,»
dit la vieille femme.
Et elle ajouta impétueusement:
«Ne devait-il donc pas la voir en passant à Omsk, cette mère que tu dis
qu'il aimait?
--Non, répondit Nadia, non, il ne le devait pas.
--Non? s'écria Marfa. Tu as osé me dire non?
--Je te l'ai dit, mais il me reste à t'apprendre que, pour des motifs
qui devaient remporter sur tout, des motifs que je ne connais pas, j'ai
cru comprendre que Nicolas Korpanoff devait traverser le pays dans le
plus absolu secret. C'était pour lui une question de vie et de mort, et,
mieux encore, une question de devoir et d'honneur.
--De devoir, en effet, de devoir impérieux, dit la vieille Sibérienne,
de ceux auxquels on sacrifie tout, pour l'accomplissement desquels on
refuse tout, même la joie de venir donner un baiser, le dernier
peut-être, à sa vieille mère! Tout ce que tu ne sais pas, Nadia, tout ce
que je ne savais pas moi-même, je le sais à l'heure qu'il est! Tu m'as
tout fait comprendre! Mais la lumière que tu as jetée au plus profond
des ténèbres de mon cœur, cette lumière, je ne puis la faire entrer
dans le tien. Le secret de mon fils, Nadia, puisqu'il ne te l'a pas dit,
il faut que je le lui garde! Pardonne-moi, Nadia! Le bien que tu m'as
fait, je ne puis te le rendre!
--Mère, je ne vous demande rien,» répondit Nadia.
Tout s'était expliqué ainsi pour la vieille Sibérienne, tout, jusqu'à
l'inexplicable conduite de son fils à son égard, dans l'auberge d'Omsk,
en présence des témoins de leur rencontre. Il n'y avait plus à douter
que le compagnon de la jeune fille n'eût été Michel Strogoff, et qu'une
mission secrète, quelque importante dépêche à porter à travers la
contrée envahie, ne l'obligeât à cacher sa qualité de courrier du czar.
«Ah! mon brave enfant, pensa Marfa Strogoff. Non! Je ne te trahirai pas,
et les tortures ne m'arracheront jamais l'aveu que c'est bien toi que
j'ai vu à Omsk!»
Marfa Strogoff aurait pu, d'un mot, payer Nadia de tout son dévouement
pour elle. Elle aurait pu lui apprendre que son compagnon, Nicolas
Korpanoff, ou plutôt Michel Strogoff, n'avait pas péri dans les eaux de
l'Irtyche, puisque c'était quelques jours après cet incident qu'elle
l'avait rencontré, qu'elle lui avait parlé!...
Mais elle se contint, elle se tut, et se borna à dire:
«Espère, mon enfant! Le malheur ne s'acharnera pas toujours sur toi! Tu
reverras ton père, j'en ai le pressentiment, et, peut-être, celui qui te
donnait le nom de sœur n'est-il pas mort! Dieu ne peut pas permettre
que ton brave compagnon ait péri!... Espère, ma fille! espère! Fais
comme moi! Le deuil que je porte n'est pas encore celui de mon fils!».
CHAPITRE III
COUP POUR COUP.
Telle était maintenant la situation de Marfa Strogoff et de Nadia l'une
vis-à-vis de l'autre. La vieille Sibérienne avait tout compris, et si la
jeune fille ignorait que son compagnon tant regretté vécût encore, elle
savait, du moins, ce qu'il était à celle dont elle avait fait sa mère,
et elle remerciait Dieu de lui avoir donné cette joie de pouvoir
remplacer auprès de la prisonnière le fils qu'elle avait perdu.
Mais ce que ni l'une ni l'autre ne pouvaient savoir, c'est que Michel
Strogoff, pris à Kolyvan, faisait partie du même convoi et qu'il était
dirigé sur Tomsk avec elles.
Les prisonniers amenés par Ivan Ogareff avaient été réunis à ceux que
l'émir gardait déjà au camp tartare. Ces malheureux, Russes ou
Sibériens, militaires ou civils, étaient au nombre de quelques milliers,
et ils formaient une colonne qui s'étendait sur une longueur de
plusieurs verstes. Parmi eux, il en était qui, considérés comme plus
dangereux, avaient été attachés par des menottes à une longue chaîne. Il
y avait aussi des femmes, des enfants, liés ou suspendus aux pommeaux
des selles, et impitoyablement traînés sur les routes! On les poussait
tous comme un bétail humain. Les cavaliers qui les escortaient les
obligeaient à garder un certain ordre, et il n'y avait de retardataires
que ceux qui tombaient pour ne plus se relever.
De cette disposition, il était résulté ceci: c'est que Michel Strogoff,
rangé dans les premiers rangs de ceux qui avaient quitté le camp
tartare, c'est-à-dire parmi les prisonniers de Kolyvan, ne devait pas
être mêlé aux prisonniers venus d'Omsk en dernier lieu. Il ne pouvait
donc soupçonner dans ce convoi la présence de sa mère et de Nadia, pas
plus que celles-ci ne pouvaient soupçonner la sienne.
Ce voyage, du camp à Tomsk, fait dans ces conditions, sous le fouet des
soldats, fut mortel pour un grand nombre, terrible pour tous. On allait
à travers la steppe, sur une route rendue plus poussiéreuse encore par
le passage de l'émir et de son avant-garde. Ordre avait été donné de
marcher vite. Les haltes, très-courtes, étaient rares. Ces cent
cinquante verstes à franchir sous un soleil ardent, si rapidement
qu'elles fussent parcourues, devaient sembler interminables!
C'est une contrée stérile que celle qui s'étend sur la droite de l'Obi
jusqu'à la base de ce contrefort, détaché des monts Sayansk, dont
l'orientation est nord et sud. A peine quelques buissons maigres et
brûlés rompent-ils çà et là la monotonie de l'immense plaine. Il n'y a
pas de culture, parce qu'il n'y a pas d'eau, et c'est l'eau qui manqua
le plus aux prisonniers, altérés par une marche pénible. Pour trouver un
affluent, il eût fallu se porter d'une cinquantaine de verstes dans
l'est, jusqu'au pied même du contrefort qui détermine le partage des
eaux entre les bassins de l'Obi et de l'Yeniseï. Là, coule le Tom, petit
affluent de l'Obi, qui passe à Tomsk avant de se perdre dans une des
grandes artères du nord. Là, l'eau eût été abondante, la steppe moins
aride, la température moins ardente. Mais les plus étroites
prescriptions avaient été données aux chefs du convoi de gagner Tomsk
par le plus court, car l'émir pouvait toujours craindre d'être pris de
flanc et coupé par quelque colonne russe qui fût descendue des provinces
du nord. Or, la grande route sibérienne ne côtoyait pas les rives du
Tom, du moins dans sa partie comprise entre Kolyvan et une petite
bourgade nommée Zabédiero, et il fallait suivre la grande route
sibérienne.
Il est inutile de s'appesantir sur les souffrances de tant de malheureux
prisonniers. Plusieurs centaines tombèrent sur la steppe, et leurs
cadavres y devaient rester jusqu'au moment où les loups, ramenés par
l'hiver, en dévoreraient les derniers ossements.
De même que Nadia était toujours là, prête à secourir la vieille
Sibérienne, de même Michel Strogoff, libre de ses mouvements, rendait à
des compagnons d'infortune plus faibles que lui tous les services que sa
situation lui permettait. Il encourageait les uns, il soutenait les
autres, il se prodiguait, il allait et venait, jusqu'à ce que la lance
d'un cavalier l'obligeât à reprendre sa place au rang qui lui était
assigné.
Pourquoi ne cherchait-il pas à fuir? C'est que son projet était bien
arrêté, maintenant, de ne se lancer à travers la steppe que lorsqu'elle
serait sûre pour lui. Il s'était entêté dans cette idée d'aller jusqu'à
Tomsk «aux frais de l'émir», et, en somme, il avait raison. A voir les
nombreux détachements qui battaient la plaine sur les flancs du convoi,
tantôt au sud, tantôt au nord, il était évident qu'il n'eût pas fait
deux verstes sans avoir été repris. Les cavaliers tartares pullulaient,
et, parfois, il semblait qu'ils sortissent de terre, comme ces insectes
nuisibles qu'une pluie d'orage fait fourmiller à la surface du sol. En
outre, la fuite dans ces conditions eût été extrêmement difficile, sinon
impossible. Les soldats de l'escorte déployaient une extrême vigilance,
car il y allait pour eux de la tête, si leur surveillance eût été mise
en défaut.
Enfin, le 15 août, à la tombée du jour, le convoi atteignit la petite
bourgade de Zabédiero, à une trentaine de verstes de Tomsk. En cet
endroit, la route rejoignait le cours du Tom.
Le premier mouvement des prisonniers eût été de se précipiter dans les
eaux de cette rivière; mais leurs gardiens ne leur permirent pas de
rompre les rangs avant que la halte fût organisée. Bien que le courant
du Tom fût presque torrentiel à cette époque, il pouvait favoriser la
fuite de quelque audacieux ou de quelque désespéré, et les plus sévères
mesures de vigilance allaient être prises. Des barques, réquisitionnées
à Zabédiero, furent embossées sur le Tom et formèrent un chapelet
d'obstacles impossible à franchir. Quant à la ligne du campement,
appuyée aux premières maisons de la bourgade, elle fut gardée par un
cordon de sentinelles impossible à briser.
Michel Strogoff, qui aurait pu songer dès ce moment à se jeter dans la
steppe, comprit, après avoir soigneusement observé la situation, que ses
projets de fuite étaient presque inexécutables dans ces conditions, et,
ne voulant rien compromettre, il attendit.
Cette nuit là tout entière, les prisonniers devaient camper sur les
bords du Tom. L'émir, en effet, avait remis au lendemain l'installation
de ses troupes à Tomsk. Il avait été décidé qu'une fête militaire
marquerait l'inauguration du quartier général tartare dans cette
importante cité. Féofar-Khan en occupait déjà la forteresse, mais le
gros de son armée bivouaquait sous les murs, attendant le moment d'y
faire une entrée solennelle.
Ivan Ogareff avait laissé l'émir à Tomsk, où tous deux étaient arrivés
la veille, et il était revenu au campement de Zabédiero. C'est de ce
point qu'il devait partir le lendemain avec l'arrière-garde de l'armée
tartare. Une maison avait été disposée pour qu'il pût y passer la nuit.
Au soleil levant, sous son commandement, cavaliers et fantassins se
dirigeraient sur Tomsk, où l'émir voulait les recevoir avec la pompe
habituelle aux souverains asiatiques.
Dès que la halte eut été organisée, les prisonniers, brisés par ces
trois jours de voyage, en proie à une soif ardente, purent se désaltérer
enfin et prendre un peu de repos.
Le soleil était déjà couché, mais l'horizon s'éclairait encore des
lueurs crépusculaires, lorsque Nadia, soutenant Marfa Strogoff, arriva
sur les bords du Tom. Toutes deux n'avaient pu, jusqu'alors, percer les
rangs de ceux qui encombraient la berge, et elles venaient boire à leur
tour.
La vieille Sibérienne se pencha sur ce courant frais, et Nadia, y
plongeant sa main, la porta aux lèvres de Marfa. Puis elle se rafraîchit
à son tour. Ce fut la vie que la vieille femme et la jeune fille
retrouvèrent dans ces eaux bienfaisantes.
Soudain, Nadia, au moment de quitter la rive, se redressa. Un cri
involontaire venait de lui échapper.
Michel Strogoff était là, à quelques pas d'elle! C'était lui!... Les
dernières lueurs du jour l'éclairaient encore!
Au cri de Nadia, Michel Strogoff avait tressailli.... Mais il eut assez
d'empire sur lui-même pour ne pas prononcer un mot qui pût le
compromettre.
Et cependant, en même temps que Nadia, il avait reconnu sa mère!...
Michel Strogoff, à cette rencontre inattendue, ne se sentant plus maître
de lui, porta la main à ses yeux et s'éloigna aussitôt.
Nadia s'était élancée instinctivement pour le rejoindre, mais la vieille
Sibérienne lui murmura ces mots à l'oreille:
«Reste, ma fille!
--C'est lui! répondit Nadia d'une voix coupée par l'émotion. Il vit,
mère! c'est lui!
--C'est mon fils, répondit Marfa Strogoff, c'est Michel Strogoff, et tu
vois que je ne fais pas un pas vers lui! Imite-moi, ma fille!»
Michel Strogoff venait d'éprouver l'une des plus violentes émotions
qu'il soit donné à un homme de ressentir. Sa mère et Nadia étaient là.
Ces deux prisonnières, qui se confondaient presque dans son cœur, Dieu
les avait poussées l'une vers l'autre en cette commune infortune! Nadia
savait-elle donc qui il était? Non, car il avait vu le geste de Marfa
Strogoff, la retenant au moment où elle allait s'élancer vers lui! Marfa
Strogoff avait donc tout compris et gardé son secret.
Pendant cette nuit, Michel Strogoff fut vingt fois sur le point de
chercher à rejoindre sa mère, mais il comprit qu'il devait résister à
cet immense désir de la serrer dans ses bras, de presser encore une fois
la main de sa jeune compagne! La moindre imprudence pouvait le perdre.
Il avait juré, d'ailleurs, de ne pas voir sa mère... il ne la verrait
pas, volontairement! Une fois arrivé à Tomsk, puisqu'il ne pouvait fuir
cette nuit même, il se jetterait à travers la steppe sans même avoir
embrassé les deux êtres en qui se résumait toute sa vie et qu'il
laissait exposés à tant de périls!
Michel Strogoff pouvait donc espérer que cette nouvelle rencontre au
campement de Zabédiero n'aurait de conséquence fâcheuse, ni pour sa
mère, ni pour lui. Mais il ne savait pas que certains détails de cette
scène, si rapidement qu'elle se fût passée, venaient d'être surpris par
Sangarre, l'espionne d'Ivan Ogareff.
La tsigane était la, à quelques pas, sur la berge, épiant comme toujours
la vieille Sibérienne, et sans que celle-ci s'en doutât. Elle n'avait pu
apercevoir Michel Strogoff, qui avait déjà disparu lorsqu'elle se
retourna; mais le geste de la mère, retenant Nadia, ne lui avait pas
échappé, et un éclair des yeux de Marfa venait de tout lui apprendre.
Il était désormais hors de doute que le fils de Marfa Strogoff, le
courrier du czar, se trouvait en ce moment, à Zabédiero, au nombre des
prisonniers d'Ivan Ogareff!
Sangarre ne le connaissait pas, mais elle savait qu'il était là! Elle ne
chercha donc pas à le découvrir, ce qui eût été impossible dans l'ombre
et au milieu de cette nombreuse foule.
Quant à espionner de nouveau Nadia et Marfa Strogoff, c'était également
inutile. Il était évident que ces deux femmes se tiendraient sur leurs
gardes, et il serait impossible de rien surprendre qui fût de nature à
compromettre le courrier du czar.
La tsigane n'eut donc plus qu'une pensée: prévenir Ivan Ogareff. Elle
quitta donc aussitôt le campement.
Un quart d'heure après, elle arrivait à Zabédiero et était introduite
dans la maison qu'occupait le lieutenant de l'émir.
Ivan Ogareff reçut immédiatement la tsigane.
«Que me veux-tu, Sangarre? lui demanda-t-il.
--Le fils de Marfa Strogoff est au campement, répondit Sangarre.
--Prisonnier?
--Prisonnier!
--Ah! s'écria Ivan Ogareff, je saurai....
--Tu ne sauras rien, Ivan, répondit la tsigane, car tu ne le connais
même pas!
--Mais tu le connais, toi! Tu l'as vu, Sangarre!
--Je ne l'ai pas vu, mais j'ai vu sa mère se trahir par un mouvement qui
m'a tout appris.
--Ne te trompes-tu pas?
--Je ne me trompe pas.
--Tu sais l'importance que j'attache à l'arrestation de ce courrier, dit
Ivan Ogareff. Si la lettre qui lui a été remise à Moscou parvient à
Irkoutsk, si elle est remise au grand-duc, le grand-duc sera sur ses
gardes, et je ne pourrai arriver à lui! Cette lettre, il me la faut donc
à tout prix! Or, tu viens me dire que le porteur de cette lettre est en
mon pouvoir! Je te le répète, Sangarre, ne te trompes-tu pas?»
Ivan Ogareff avait parlé avec une grande animation. Son émotion
témoignait de l'extrême importance qu'il attachait à la possession de
cette lettre. Sangarre ne fut aucunement troublée de l'insistance avec
laquelle Ivan Ogareff précisa de nouveau sa demande.
«Je ne me trompe pas, Ivan, répondit-elle.
--Mais, Sangarre, il y a au campement plusieurs milliers de prisonniers,
et tu dis que tu ne connais pas Michel Strogoff!
--Non, répondit la tsigane, dont le regard s'imprégna d'une joie
sauvage, je ne le connais pas, moi, mais sa mère le connaît! Ivan, il
faudra faire parler sa mère!
--Demain, elle parlera!» s'écria Ivan Ogareff.
Puis, il tendit sa main à la tsigane, et celle-ci la baisa, sans que
dans cet acte de respect, habituel aux races du Nord, il y eût rien de
servile.
Sangarre rentra au campement. Elle retrouva la place occupée par Nadia
et Marfa Strogoff, et passa la nuit à les observer toutes deux. La
vieille femme et la jeune fille ne dormirent pas, bien que la fatigue
les accablât. Trop d'inquiétudes devaient les tenir éveillées. Michel
Strogoff était vivant, mais prisonnier comme elles! Ivan Ogareff le
savait-il, et, s'il ne le savait pas, ne viendrait-il pas à l'apprendre?
Nadia était tout à cette pensée, que son compagnon vivait, lui qu'elle
avait cru mort! Mais Marfa Strogoff voyait plus loin dans l'avenir, et
si elle faisait bon marché d'elle-même, elle avait raison de tout
craindre pour son fils.
Sangarre, qui s'était glissée dans l'ombre jusqu'auprès de ces deux
femmes, resta à cette place pendant plusieurs heures, prêtant
l'oreille.... Elle ne put rien entendre. Par un sentiment instinctif de
prudence, pas un mot ne fut échangé entre Nadia et Marfa Strogoff.
Le lendemain 16 août, vers dix heures du matin, d'éclatantes fanfares
retentirent à la lisière du campement. Les soldats tartares se mirent
immédiatement sous les armes.
Ivan Ogareff, après avoir quitté Zabédiero, arrivait au milieu d'un
nombreux état-major d'officiers tartares. Son visage était plus sombre
que d'habitude, et ses traits contractés indiquaient en lui une sourde
colère, qui ne cherchait qu'une occasion d'éclater.
Michel Strogoff, perdu dans un groupe de prisonniers, vit passer cet
homme. Il eut le pressentiment que quelque catastrophe allait se
produire, car Ivan Ogareff savait maintenant que Marfa Strogoff était la
mère de Michel Strogoff, capitaine au corps des courriers du czar.
Ivan Ogareff, arrivé au centre du campement, descendit de cheval, et les
cavaliers de son escorte firent faire un large cercle autour de lui.
En ce moment, Sangarre s'approcha et dit:
«Je n'ai rien de nouveau à t'apprendre, Ivan!»
Ivan Ogareff ne répondit qu'en donnant brièvement un ordre à l'un de ses
officiers.
Aussitôt, les rangs des prisonniers furent brutalement parcourus par des
soldats. Ces malheureux, stimulés à coups de fouet ou poussés du bois
des lances, durent se relever en hâte et se ranger sur la circonférence
du campement. Un quadruple cordon de fantassins et de cavaliers, disposé
en arrière, rendait toute évasion impossible.
Le silence se fit aussitôt, et, sur un signe d'Ivan Ogareff, Sangarre se
dirigea vers le groupe au milieu duquel se tenait Marfa Strogoff.
La vieille Sibérienne la vit venir. Elle comprit ce qui allait se
passer. Un sourire dédaigneux apparut sur ses lèvres. Puis, se penchant
vers Nadia, elle lui dit à voix basse:
«Tu ne me connais plus, ma fille! Quoi qu'il arrive, et si dure que
puisse être cette épreuve, pas un mot, pas un geste! C'est de lui et non
de moi qu'il s'agit!»
A ce moment, Sangarre, après l'avoir regardée un instant, mit sa main
sur l'épaule de la vieille Sibérienne.
«Que me veux-tu? dit Marfa Strogoff.
--Viens!» répondit Sangarre.
Et, la poussant de la main, elle la conduisit, au milieu de l'espace
réservé devant Ivan Ogareff.
Michel Strogoff tenait ses paupières à demi fermées, pour n'être pas
trahi par l'éclair de ses yeux.
Marfa Strogoff, arrivée en face d'Ivan Ogareff, redressa sa taille,
croisa ses bras et attendit.
«Tu es bien Marfa Strogoff? lui demanda Ivan Ogareff.
--Oui, répondit la vieille Sibérienne avec calme.
--Reviens-tu sur ce que tu m'as répondu lorsque, il y a trois jours, je
t'ai interrogée à Omsk?
--Non.
--Ainsi, tu ignores que ton fils, Michel Strogoff, courrier du czar, a
passé à Omsk?
--Je l'ignore.
--Et l'homme que tu avais cru reconnaître pour ton fils au relais de
poste, ce n'était pas lui, ce n'était pas ton fils?
--Ce n'était pas mon fils.
--Et depuis, tu ne l'as pas vu au milieu de ces prisonniers?
--Non.
--Et si l'on te le montrait, le reconnaîtrais-tu?
--Non.»
A cette réponse, qui dénotait une inébranlable résolution de ne rien
avouer, un murmure se fit entendre dans la foule.
Ivan Ogareff ne put retenir un geste menaçant.
«Écoute, dit-il à Marfa Strogoff, ton fils est ici, et tu vas
immédiatement le désigner.
--Non.
--Tous ces hommes, pris à Omsk et à Kolyvan, vont défiler sous tes yeux,
et si tu ne désignes pas Michel Strogoff, tu recevras autant de coups de
knout qu'il sera passé d'hommes devant toi!»
Ivan Ogareff avait compris que, quelles que fussent ses menaces, quelles
que fussent les tortures auxquelles on la soumettrait, l'indomptable
Sibérienne ne parlerait pas. Pour découvrir le courrier du czar, il
comptait donc, non sur elle, mais sur Michel Strogoff lui-même. Il ne
croyait pas possible que, lorsque la mère et le fils seraient en
présence l'un de l'autre, un mouvement irrésistible ne les trahît pas.
Certainement, s'il n'avait voulu que saisir la lettre impériale, il
aurait simplement donné l'ordre de fouiller tous ces prisonniers; mais
Michel Strogoff pouvait avoir détruit cette lettre, après en avoir pris
connaissance, et s'il n'était pas reconnu, s'il parvenait à gagner
Irkoutsk, les plans d'Ivan Ogareff seraient déjoués. Ce n'était donc pas
seulement la lettre qu'il fallait au traître, c'était le porteur
lui-même.
Nadia avait tout entendu, et elle savait maintenant ce qu'était Michel
Strogoff et pourquoi il avait voulu traverser sans être reconnu les
provinces envahies de la Sibérie!
Sur l'ordre d'Ivan Ogareff, les prisonniers défilèrent un à un devant
Marfa Strogoff, qui resta immobile comme une statue et dont le regard
n'exprima que la plus complète indifférence.
Son fils se trouvait dans les derniers rangs. Quand, à son tour, il
passa devant sa mère, Nadia ferma les yeux pour ne pas voir!
Michel Strogoff était demeuré impassible en apparence, mais la paume de
ses mains saigna sous ses ongles, qui s'y étaient incrustés.
Ivan Ogareff était vaincu par le fils et la mère!
Sangarre, placée près de lui, ne dit qu'un mot:
«Le knout!
--Oui! s'écria Ivan Ogareff, qui ne se possédait plus, le knout à cette
vieille coquine, et jusqu'à ce qu'elle meure!»
Un soldat tartare, portant ce terrible instrument de supplice,
s'approcha de Marfa Strogoff.
Le knout se compose d'un certain nombre de lanières de cuir, à
l'extrémité desquelles sont attachés des fils de fer tordus. On estime
qu'une condamnation à cent vingt coups de ce fouet équivaut à une
condamnation à mort. Marfa Strogoff le savait, mais elle savait aussi
qu'aucune torture ne la ferait parler, et elle avait fait le sacrifice
de sa vie.
Marfa Strogoff, saisie par deux soldats, fut jetée à genoux sur le sol.
Sa robe, déchirée, montra son dos à nu. Un sabre fut posé devant sa
poitrine, à quelques pouces seulement. Au cas où elle eût fléchi sous la
douleur, sa poitrine était percée de cette pointe aiguë.
Le Tartare se tint debout.
Il attendait.
«Va!» dit Ivan Ogareff.
Le fouet siffla dans l'air....
Mais, avant qu'il eût frappé, une main puissante l'avait arraché à la
main du Tartare.
Michel Strogoff était là! Il avait bondi devant cette horrible scène!
Si, au relais d'Ichim, il s'était contenu lorsque le fouet d'Ivan
Ogareff l'avait atteint, ici, devant sa mère qui allait être frappée, il
n'avait pu se maîtriser.
Ivan Ogareff avait réussi.
«Michel Strogoff!» s'écria-t-il.
Puis, s'avançant:
«Ah! fit-il, l'homme d'Ichim?
--Lui-même!» dit Michel Strogoff.
Et, levant le knout, il en déchira la figure d'Ivan Ogareff.
«Coup pour coup! dit-il.
--Bien rendu!» s'écria la voix d'un spectateur, qui se perdit
heureusement dans le tumulte.
Vingt soldats se jetèrent sur Michel Strogoff, et ils allaient le
tuer....
Mais, Ivan Ogareff, auquel un cri de rage et de douleur avait échappé,
les arrêta d'un geste.
«Cet homme est réservé à la justice de l'émir! dit-il. Qu'on le
fouille!»
La lettre aux armes impériales fut trouvée sur la poitrine de Michel
Strogoff, qui n'avait pas eu le temps de la détruire, et on la remit à
Ivan Ogareff.
Le spectateur qui avait prononcé ces mots: «Bien rendu!» n'était autre
qu'Alcide Jolivet. Son confrère et lui, s'étant arrêtés au camp de
Zabédiero, assistaient à cette scène.
«Pardieu! dit-il à Harry Blount, ces gens du Nord sont de rudes hommes!
Avouez que nous devons une réparation à notre compagnon de route!
Korpanoff ou Strogoff se valent! Belle revanche de l'affaire d'Ichim!
--Oui, revanche, en effet, répondit Harry Blount, mais Strogoff est un
homme mort. Dans son intérêt, il aurait peut-être mieux fait de ne pas
se souvenir encore!
--Et de laisser périr sa mère sous le knout!
--Croyez-vous qu'il lui ait fait un meilleur sort par son emportement, à
elle et à sa sœur?
--Je ne crois rien, je ne sais rien, répondit Alcide Jolivet, si ce
n'est que je n'aurais pas mieux fait à sa place! Quelle balafre! Eh! que
diable! Il faut bien bouillir quelquefois! Dieu nous aurait mis de l'eau
dans les veines et non du sang, s'il nous eût voulus toujours et partout
imperturbables!
--Joli incident pour une chronique! dit Harry Blount. Si Ivan Ogareff
voulait seulement nous communiquer cette lettre!...»
Cette lettre, Ivan Ogareff, après avoir étanché le sang qui lui couvrait
le visage, en avait brisé le cachet. Il la lut et la relut longuement,
comme s'il eût voulu se bien pénétrer de tout ce qu'elle contenait.
Puis, après avoir donné ses ordres pour que Michel Strogoff, étroitement
garrotté, fût dirigé sur Tomsk avec les autres prisonniers, il prit le
commandement des troupes campées à Zabédiero, et, au bruit assourdissant
des tambours et des trompettes, il se dirigea vers la ville, où
l'attendait l'émir.
CHAPITRE IV
L'ENTRÉE TRIOMPHALE.
Tomsk, fondée en 1604, presque au cœur des provinces sibériennes, est
l'une des plus importantes villes de la Russie asiatique. Tobolsk,
située au-dessus du soixantième parallèle, Irkoutsk, bâtie au delà du
centième méridien, ont vu Tomsk s'accroître à leurs dépens.
Et cependant Tomsk, on l'a dit, n'est pas la capitale de cette
importante province. C'est à Omsk que résident le gouverneur général de
la province et le monde officiel. Mais Tomsk est la plus considérable
ville de ce territoire qui confine aux monts Altaï, c'est-à-dire à la
frontière chinoise du pays des Khalkas. Sur les pentes de ces montagnes
roulent incessamment jusque dans la vallée du Tom le platine, l'or,
l'argent, le cuivre, le plomb aurifère. Le pays étant riche, la ville
l'est aussi, car elle est au centre d'exploitations fructueuses. Aussi,
le luxe de ses maisons, de ses ameublements, de ses équipages, peut-il
rivaliser avec celui des grandes capitales de l'Europe. C'est une cité
de millionnaires, enrichis par le pic et la pioche, et, si elle n'a pas
l'honneur de servir de résidence au représentant du czar, elle s'en
console en comptant au premier rang de ses notables le chef des
marchands de la ville, principal concessionnaire des mines du
gouvernement impérial.
Autrefois, Tomsk passait pour être située à l'extrémité du monde.
Voulait-on s'y rendre, c'était tout un voyage à faire. Maintenant, ce
n'est plus qu'une simple promenade, lorsque la route n'est pas foulée
par le pied des envahisseurs. Bientôt même sera construit le chemin de
fer qui doit la relier à Perm en traversant la chaîne de l'Oural.
Tomsk est-elle une jolie ville? Il faut convenir que les voyageurs ne
sont pas d'accord à cet égard. Mme de Bourboulon, qui y a demeuré
quelques jours pendant son voyage de Shang-Haï à Moscou, en fait une
localité peu pittoresque. A s'en rapporter à sa description, ce n'est
qu'une ville insignifiante, avec de vieilles maisons de pierre et de
brique, des rues fort étroites et bien différentes de celles qui percent
ordinairement les grandes cités sibériennes, de sales quartiers où
s'entassent plus particulièrement les Tartares, et dans laquelle
pullulent de tranquilles ivrognes, «dont l'ivresse elle-même est
apathique, comme chez tous les peuples du Nord!»
Le voyageur Henri Russel-Killough, lui, est absolument affirmatif dans
son admiration pour Tomsk. Cela tient-il à ce qu'il a vu en plein hiver,
sous son manteau de neige, cette ville, que Mme de Bourboulon n'a
visitée que pendant l'été? Cela est possible et confirmerait cette
opinion que certains pays froids ne peuvent être appréciés que dans la
saison froide, comme certains pays chauds dans la saison chaude.
Quoi qu'il en soit, M. Russel-Killough dit positivement que Tomsk est
non-seulement la plus jolie ville de la Sibérie, mais encore une des
plus jolies villes du monde, avec ses maisons à colonnades et à
péristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et régulières, et ses
quinze magnifiques églises que reflètent les eaux du Tom, plus large
qu'aucune rivière de France.
La vérité est entre les deux opinions. Tomsk, qui compte vingt-cinq
mille habitants, est pittoresquement étagée sur une longue colline dont
l'escarpement est assez raide.
Mais la plus jolie ville du monde en devient la plus laide, lorsque les
envahisseurs l'occupent. Qui eût voulu l'admirer à cette époque?
Défendue par quelques bataillons de Cosaques à pied qui y résident en
permanence, elle n'avait pu résister à l'attaque des colonnes de l'émir.
Une certaine partie de sa population, qui est d'origine tartare, n'avait
point fait mauvais accueil à ces hordes, tartares comme elle, et, pour
le moment, Tomsk ne semblait guère être ni plus russe ni plus sibérienne
que si elle eût été transportée au centre des khanats de Khokhand ou de
Boukhara.
C'était à Tomsk que l'émir allait recevoir ses troupes victorieuses. Une
fête avec chants, danses et fantasias, et suivie de quelque bruyante
orgie, devait être donnée en leur honneur.
Le théâtre choisi pour cette cérémonie, réglée suivant le goût
asiatique, était un vaste plateau situé sur une portion de la colline
qui domine d'une centaine de pieds le cours du Tom. Tout cet horizon,
avec sa longue perspective de maisons élégantes et d'églises aux
coupoles ventrues, les nombreux méandres du fleuve, les arrière-plans de
forêts noyés dans la brume chaude, tenait dans un admirable cadre de
verdure, que lui faisaient quelques superbes groupes de pins et de
cèdres gigantesques.
A la gauche du plateau, une sorte d'éblouissant décor représentant un
palais d'une architecture bizarre--quelque spécimen sans doute de ces
monuments boukhariens, semi-mauresques, semi-tartares--avait été
provisoirement élevé sur de larges terrasses. Au-dessus de ce palais, à
la pointe des minarets qui le hérissaient de toutes parts, entre les
hautes branches des arbres dont le plateau était ombragé, des cigognes
apprivoisées, venues de Boukhara avec l'armée tartare, tourbillonnaient
par centaines.
Ces terrasses avaient été réservées à la cour de l'émir, aux khans ses
alliés, aux grands dignitaires des khanats et aux harems de chacun de
ces souverains du Turkestan.
De ces sultanes, qui ne sont pour la plupart que des esclaves achetées
sur les marchés de la Transcaucasie et de la Perse, les unes avaient le
visage découvert, les autres portaient un voile qui les dérobait au
regard. Toutes étaient vêtues avec un luxe extrême. D'élégantes
pelisses, dont les manches relevées en arrière se rattachaient à la
façon du pouf européen, laissaient voir leurs bras nus, chargés de
bracelets réunis par des chaînes de pierres précieuses, et leurs petites
mains, dont les doigts étaient teints aux ongles du suc du «henneh». Au
moindre mouvement de ces pelisses, les unes en étoffes de soie,
comparables pour la finesse à des toiles d'araignée, les autres faites
d'un souple «aladja», qui est un tissu de coton à rayures étroites, il
se produisait ce frou-frou si agréable aux oreilles des Orientaux. Sous
ce premier vêtement chatoyaient des jupes de brocart, recouvrant le
pantalon de soie qui se rattachait un peu au-dessus de fines bottes,
gracieusement échancrées et brodées de perles. De celles de ces femmes
qu'aucun voile ne cachait, on eût admiré les longues nattes s'échappant
de turbans aux couleurs variées, les yeux admirables, les dents
magnifiques, le teint éblouissant, relevé encore par la noirceur de
leurs sourcils que reliait un léger trait tracé au collyre, et par
l'estompe de leurs paupières, touchées d'un peu de plombagine.
Au pied des terrasses abritées sous les étendards et les oriflammes,
veillaient les gardes particuliers de l'émir, double sabre recourbé au
flanc, poignard à la ceinture, lance longue de dix pieds au poing.
Quelques-uns de ces Tartares portaient des bâtons blancs, d'autres
d'énormes hallebardes, ornées de houppes faites de fils d'argent et
d'or.
Tout autour, jusqu'aux arrière-plans de ce vaste plateau, sur les talus
escarpés dont le Tom baignait la base, se massait une foule cosmopolite,
composée de tous les éléments indigènes de l'Asie centrale. Les Usbecks
étaient là avec leurs grands bonnets de peau de brebis noire, leur barbe
rouge, leurs yeux gris, leur «arkalouk», sorte de tunique taillée à la
mode tartare. Là se pressaient des Turcomans, revêtus du costume
national, large pantalon de couleur voyante avec veste et manteau tissus
de poil de chameau, bonnets rouges coniques ou évasés, hautes bottes en
cuir de Russie, le briquet et le couteau suspendus à la taille par une
lanière; là, près de leurs maîtres, se montraient ces femmes turcomanes,
aux cheveux allongés par des ganses en poils de chèvre, la chemise
ouverte sous le «djouba», rayé de bleu, de pourpre, de vert, les jambes
lacées de bandelettes coloriées qui se croisaient jusqu'à leur socque de
cuir. Là aussi,--comme si toutes les populations de la frontière
russo-chinoise se fussent levées à la voix de l'émir,--on voyait des
Mandchoux, rasés au front et aux tempes, cheveux nattés, robes longues,
ceinture serrant la taille sur une chemise de soie, bonnets ovales de
satin cerise à bordure noire et frange rouge; puis, avec eux,
d'admirables types de ces femmes de la Mandchourie, coquettement
coiffées de fleurs artificielles que maintenaient des épingles d'or et
des papillons délicatement posés sur leurs cheveux noirs. Enfin des
Mongols, des Boukhariens, des Persans, des Chinois du Turkestan
complétaient cette foule conviée à la fête tartare.
Seuls, les Sibériens manquaient à cette réception des envahisseurs. Ceux
qui n'avaient pu fuir étaient confinés dans leurs maisons, avec la
crainte du pillage que Féofar-Khan allait peut-être ordonner, pour
terminer dignement cette cérémonie triomphale.
Ce fut à quatre heures seulement que l'émir fit son entrée sur la place,
au bruit des fanfares, des coups de tam-tam, des décharges d'artillerie
et de mousqueterie.
Féofar montait son cheval favori, qui portait sur la tête une aigrette
de diamant. L'émir avait conservé son costume de guerre. A ses côtés
marchaient les khans de Khokhand et de Koundouze, les grands dignitaires
des khanats, et il était accompagné d'un nombreux état-major.
A ce moment apparut sur la terrasse la première des femmes de Féofar, la
reine, si cette qualification pouvait être donnée aux sultanes des États
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