Ogareff ne pouvait plus ignorer qu'un courrier du czar venait de passer à Omsk, se dirigeant sur Irkoutsk. Les dépêches que portait ce courrier devaient avoir une importance extrême. Michel Strogoff savait donc que l'on ferait tout pour s'emparer de lui. Mais ce qu'il ne savait pas, ce qu'il ne pouvait savoir, c'est que Marfa Strogoff était aux mains d'Ivan Ogareff, et qu'elle allait payer, de sa vie peut-être, le mouvement qu'elle n'avait pu retenir en se trouvant soudain en présence de son fils! Et il était heureux qu'il l'ignorât! Eût-il pu résister à cette nouvelle épreuve! Michel Strogoff pressait donc son cheval, lui communiquant toute l'impatience fiévreuse qui le dévorait, ne lui demandant qu'une chose, c'était de le porter rapidement jusqu'à un nouveau relais, où il pût l'échanger contre un attelage plus rapide. A minuit, il avait franchi soixante-dix verstes et s'arrêtait à la station de Koulikovo. Mais là, ainsi qu'il le craignait, il ne trouva ni chevaux, ni voitures. Quelques détachements tartares avaient dépassé la grande route de la steppe. Tout avait été volé ou réquisitionné, soit dans les villages, soit dans les maisons de poste. C'est à peine si Michel Strogoff put obtenir quelque nourriture pour son cheval et pour lui. Il lui importait donc de le ménager, ce cheval, car il ne savait plus quand et comment il pourrait le remplacer. Cependant, voulant mettre le plus grand espace possible entre lui et les cavaliers qu'Ivan Ogareff devait avoir lancés à sa poursuite, il résolut de pousser plus avant. Après une heure de repos, il reprit donc sa course à travers la steppe. Jusqu'alors les circonstances atmosphériques avaient heureusement favorisé le voyage du courrier du czar. La température était supportable. La nuit, très-courte à cette époque, mais éclairée de cette demi-clarté de la lune qui se tamise a travers les nuages, rendait la route praticable. Michel Strogoff allait, d'ailleurs, en homme sûr de son chemin, sans un doute, sans une hésitation. Malgré les pensées douloureuses qui l'obsédaient, il avait conservé une extrême lucidité d'esprit et marchait à son but, comme si ce but eût été visible à l'horizon. Lorsqu'il s'arrêtait un instant, à quelque tournant de la route, c'était pour laisser reprendre haleine à son cheval Alors, il mettait pied à terre, pour le soulager un instant, puis il posait son oreille sur le sol et écoutait si quelque bruit de galop ne se propageait pas à la surface de la steppe. Quand il n'avait perçu aucun son suspect, il reprenait sa marche en avant. Ah! si toute cette contrée sibérienne eût été envahie par la nuit polaire, cette nuit permanente de plusieurs mois! Il en était à le désirer, pour la franchir plus sûrement. Le 30 juillet, à neuf heures du matin, Michel Strogoff dépassait la station de Touroumoff et se jetait dans la contrée marécageuse de la Baraba. La, sur un espace de trois cents verstes, les difficultés naturelles pouvaient être extrêmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi qu'il les surmonterait quand même. Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud entre le soixantième et le cinquante-deuxième parallèle, servent de réservoir à toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'écoulement ni vers l'Obi, ni vers l'Irtyche. Le sol de cette vaste dépression est entièrement argileux, par conséquent imperméable, de telle sorte que les eaux y séjournent et en font une région très-difficile à traverser pendant la saison chaude. Là, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de mares, d'étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons malsaines, qu'elle se développe, pour la plus grande fatigue et souvent pour le plus grand danger du voyageur. En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide, lorsque la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes, les traîneaux peuvent facilement et impunément glisser sur la croûte durcie de la Baraba. Les chasseurs fréquentent assidûment alors la giboyeuse contrée, à la poursuite des martres, des zibelines et de ces précieux renards dont la fourrure est si recherchée. Mais, pendant l'été, le marais redevient fangeux, pestilentiel, impraticable même, lorsque le niveau des eaux est trop élevé. Michel Strogoff lança son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse, que ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n'était plus la prairie sans limites, mais une sorte d'immense taillis de végétaux arborescents. Le gazon s'élevait alors à cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe avait fait place aux plantes marécageuses, auxquelles l'humidité, aidée de la chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C'étaient principalement des joncs et des butomes, qui formaient un réseau inextricable, un impénétrable treillis, parsemé de mille fleurs, remarquables par la vivacité de leurs couleurs, entre lesquelles brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mêlaient aux buées chaudes qui s'évaporaient du sol. Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'était plus visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes montaient plus haut que lui, et son passage n'était marqué que par le vol d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisière du chemin et s'éparpillaient par groupes criards dans les profondeurs du ciel. Cependant, la route était nettement tracée. Ici, elle s'allongeait directement entre l'épais fourré des plantes marécageuses; là, elle contournait les rives sinueuses de vastes étangs, dont quelques-uns, mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mérité le nom de lacs. En d'autres endroits, il n'avait pas été possible d'éviter les eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais sur des plates-formes branlantes, ballastées d'épaisses couches d'argile, et dont les madriers tremblaient comme une planche trop faible jetée au-dessus d'un abîme. Quelques-unes de ces plates-formes se prolongeaient sur un espace de deux à trois cents pieds, et plus d'une fois, les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des tarentass, y ont éprouvé un malaise analogue au mal de mer. Michel Strogoff, lui, que le sol fût solide ou qu'il fléchît sous ses pieds, courait toujours sans s'arrêter, sautant les crevasses qui s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils allassent, le cheval et le cavalier ne purent échapper aux piqûres de ces insectes diptères, qui infestent ce pays marécageux. Les voyageurs obligés de traverser la Baraba, pendant l'été, ont le soin de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte de mailles en fil de fer très-ténu, qui leur couvre les épaules. Malgré ces précautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais sans avoir la figure, le cou, les mains criblés de points rouges. L'atmosphère semble y être hérissée de fines aiguilles, et on serait fondé à croire qu'une armure de chevalier ne suffirait pas à protéger contre le dard de ces diptères. C'est là une funeste région, que l'homme dispute chèrement aux tipules, aux cousins, aux maringouins, aux taons, et même à des milliards d'insectes microscopiques, qui ne sont pas visibles à l'œil nu; mais, si on ne les voit pas, on les sent à leurs intolérables piqûres, auxquelles les chasseurs sibériens les plus endurcis n'ont jamais pu se faire. Le cheval de Michel Strogoff, taonné par ces venimeux diptères, bondissait comme si les molettes de mille éperons lui fussent entrées dans le flanc. Pris d'une rage folle, il s'emportait, il s'emballait, il franchissait verste sur verste, avec la vitesse d'un express, se battant les flancs de sa queue, cherchant dans la rapidité de sa course un adoucissement à son supplice. Il fallait être un aussi bon cavalier que Michel Strogoff pour ne pas être désarçonné par les réactions de son cheval, ses arrêts brusques, les sauts qu'il faisait pour échapper à l'aiguillon des diptères. Devenu insensible, pour ainsi dire, à la douleur physique, comme s'il eût été sous l'influence d'une anesthésie permanente, ne vivant plus que par le désir d'arriver à son but, coûte que coûte, il ne voyait qu'une chose dans cette course insensée, c'est que la route fuyait rapidement derrière lui. Qui croirait que cette contrée de la Baraba, si malsaine pendant les chaleurs, pût donner asile à une population quelconque? Cela était, cependant. Quelques hameaux sibériens apparaissaient de loin en loin entre les joncs gigantesques. Hommes, femmes, enfants, vieillards, revêtus de peaux de bêtes, la figure recouverte de vessies enduites de poix, faisaient paître de maigres troupeaux de moutons; mais, pour préserver ces animaux de l'atteinte des insectes, ils les tenaient sous le vent de foyers de bois vert, qu'ils alimentaient nuit et jour, et dont l'acre fumée se propageait lentement au-dessus de l'immense marécage. Lorsque Michel Strogoff sentait que son cheval, rompu de fatigue, était sur le point de s'abattre, il s'arrêtait à l'un de ces misérables hameaux, et là, oublieux de ses propres fatigues, il frottait lui-même les piqûres du pauvre animal avec de la graisse chaude, selon la coutume sibérienne; puis, il lui donnait une bonne ration de fourrage, et ce n'était qu'après l'avoir bien pansé, bien pourvu, qu'il songeait à lui-même, qu'il réparait ses forces, en mangeant quelque morceau de pain et de viande, en buvant quelque verre de kwass. Une heure après, deux heures au plus, il reprenait à toute vitesse l'interminable route d'Irkoutsk. Quatre-vingt-dix verstes furent ainsi franchies depuis Touroumoff, et le 30 juillet, à quatre heures du soir, Michel Strogoff, insensible à toute fatigue, arrivait à Elamsk. Là, il fallut donner une nuit de repos à son cheval. Le courageux animal n'eût pu continuer plus longtemps ce voyage. À Elamsk, pas plus qu'ailleurs, il n'existait aucun moyen de transport. Pour les mêmes raisons qu'aux bourgades précédentes, voitures ou chevaux, tout manquait. Elamsk, petite ville que les Tartares n'avaient pas encore visitée, était presque entièrement dépeuplée, car elle pouvait être facilement envahie par le sud, et difficilement secourue par le nord. Aussi, relais de poste, bureaux de police, hôtel du gouvernement, étaient-ils abandonnés par ordre supérieur, et, d'une part les fonctionnaires, de l'autre les habitants en mesure d'émigrer, s'étaient-ils retirés à Kamsk, au centre de la Baraba. Michel Strogoff dut donc se résigner à passer la nuit à Elamsk, pour permettre à son cheval de se reposer pendant douze heures. Il se rappelait les recommandations qui lui avaient été faites à Moscou: traverser la Sibérie incognito, arriver quand même à Irkoutsk, mais, dans une certaine mesure, ne pas sacrifier la réussite à la rapidité du voyage, et, par conséquent, il devait ménager l'unique moyen de transport qui lui restât. Le lendemain, Michel Strogoff quittait Elamsk au moment où l'on signalait les premiers éclaireurs tartares, à dix verstes en arrière, sur la route de la Baraba, et il s'élançait de nouveau à travers la marécageuse contrée. La route était plane, ce qui la rendait plus facile, mais très-sinueuse, ce qui l'allongeait. Impossible, d'ailleurs, de la quitter pour courir en droite ligne à travers cet infranchissable réseau des étangs et des mares. Le surlendemain, 1er août, cent vingt verstes plus loin, à midi, Michel Strogoff arrivait au bourg de Spaskoë, et, à deux heures, il faisait halte à celui de Pokrowskoë. Son cheval, surmené depuis son départ d'Elamsk, n'aurait pas pu faire un pas de plus. Là, Michel Strogoff dut perdre encore, pour un repos forcé, la fin de cette journée et la nuit tout entière; mais, reparti le lendemain matin, toujours courant à travers le sol à demi inondé, le 2 août, à quatre heures du soir, après une étape de soixante-quinze verstes, il atteignit Kamsk. Le pays avait changé. Cette petite bourgade de Kamsk est comme une île, habitable et saine, située au milieu de l'inhabitable contrée. Elle occupe le centre même de la Baraba. Là, grâce aux assainissements obtenus par la canalisation du Tom, affluent de l'Irtyche qui passe à Kamsk, les marécages pestilentiels se sont transformés en pâturages de la plus grande richesse. Cependant, ces améliorations n'ont pas encore tout à fait triomphé des fièvres qui, pendant l'automne, rendent dangereux le séjour de cette ville. Mais c'est encore là que les indigènes de la Baraba cherchent un refuge, lorsque les miasmes paludéens les chassent des autres parties de la province. L'émigration provoquée par l'invasion tartare n'avait pas encore dépeuplé la petite ville de Kamsk. Ses habitants se croyaient probablement en sûreté au centre de la Baraba, ou, du moins, ils pensaient avoir le temps de fuir, s'ils étaient directement menacés. Michel Strogoff, quelque désir qu'il en eût, ne pu donc apprendre aucune nouvelle en cet endroit. C'est à lui, plutôt, que le gouverneur se fût adressé, s'il eût connu la véritable qualité du prétendu marchand d'Irkoutsk. Kamsk, en effet, par sa situation même, semblait être en dehors du monde sibérien et des graves événements qui le troublaient. D'ailleurs, Michel Strogoff ne se montra que peu ou pas. Être inaperçu ne lui suffisait plus, il eût voulu être invisible. L'expérience du passé le rendait de plus en plus circonspect pour le présent et l'avenir. Aussi se tint-il à l'écart et, peu soucieux de courir les rues de la bourgade, ne voulut-il même pas quitter l'auberge dans laquelle il était descendu. Michel Strogoff aurait pu trouver une voiture à Kamsk et remplacer par un véhicule plus commode le cheval qui le portait depuis Omsk. Mais, après mûre réflexion, il craignit que l'achat d'un tarentass n'attirât l'attention sur lui, et, tant qu'il n'aurait pas dépassé la ligne maintenant occupée par les Tartares, ligne qui coupait la Sibérie à peu près suivant la vallée de l'Irtyche, il ne voulait pas risquer de donner prise aux soupçons. D'ailleurs, pour achever la difficile traversée de la Baraba, pour fuir à travers le marécage, au cas où quelque danger l'eût menacé trop directement, pour distancer des cavaliers lancés à sa poursuite, pour se jeter, s'il le fallait, même au plus épais du fourré des joncs, un cheval valait évidemment mieux qu'une voiture. Plus tard, au delà de Tomsk, ou même de Krasnoiarsk, dans quelque centre important de la Sibérie occidentale, Michel Strogoff verrait ce qu'il conviendrait de faire. Quant à son cheval, il n'eut même pas la pensée de l'échanger contre un autre. Il était fait à ce vaillant animal. Il savait ce qu'il en pouvait tirer. En l'achetant à Omsk, il avait eu la main heureuse, et, en l'amenant chez ce maître de poste, c'était un grand service que lui avait rendu le généreux moujik. D'ailleurs, si Michel Strogoff s'était déjà attaché à son cheval, celui-ci semblait se faire peu à peu aux fatigues d'un tel voyage, et, à la condition de lui réserver quelques heures de repos, son cavalier pouvait espérer qu'il irait jusqu'au delà des provinces envahies. Donc, pendant la soirée et pendant la nuit du 2 au 3 août, Michel Strogoff resta confiné dans son auberge, à l'entrée de la ville, auberge peu fréquentée et à l'abri des importuns ou des curieux. Brisé par la fatigue, il se coucha, après avoir veillé à ce que son cheval ne manquât de rien; mais il ne put dormir que d'un sommeil intermittent. Trop de souvenirs, trop d'inquiétudes l'assaillaient à la fois. L'image de sa vieille mère, celle de sa jeune et intrépide compagne, laissées derrière lui, sans protection, passaient alternativement devant son esprit et s'y confondaient souvent dans une même pensée. Puis, il revenait à la mission qu'il avait juré de remplir. Ce qu'il voyait depuis son départ de Moscou lui en montrait de plus en plus l'importance. Le mouvement était extrêmement grave, et la complicité d'Ogareff le rendait plus redoutable encore. Et, quand ses regards tombaient sur la lettre revêtue du cachet impérial,--cette lettre, qui sans doute contenait le remède à tant de maux, le salut de tout ce pays déchiré par la guerre,--Michel Strogoff sentait en lui comme un désir farouche de s'élancer à travers la steppe, de franchir à vol d'oiseau la distance qui le séparait d'Irkoutsk, d'être aigle pour s'élever au-dessus des obstacles, d'être ouragan pour passer à travers les airs avec une rapidité de cent verstes à l'heure, d'arriver enfin en face du grand-duc et de lui crier: «Altesse, de la part de Sa Majesté le czar!» Le lendemain matin, à six heures, Michel Strogoff repartit avec l'intention de faire dans cette journée les quatre-vingts verstes (85 kilomètres) qui séparent Kamsk du hameau d'Oubinsk. Au delà d'un rayon de vingt verstes, il retrouva la marécageuse Baraba, qu'aucune dérivation n'asséchait plus, et dont le sol était souvent noyé sous un pied d'eau. La route était alors difficile a reconnaître, mais, grâce à son extrême prudence, cette traversée ne fut marquée par aucun accident. Michel Strogoff, arrivé à Oubinsk, laissa son cheval reposer pendant toute la nuit, car il voulait, dans la journée suivante, enlever sans débrider les cent verstes qui se développent entre Oubinsk et Ikoulskoë. Il partit donc dès l'aube, mais, malheureusement, dans cette partie, le sol de la Baraba fut de plus en plus détestable. En effet, entre Oubinsk et Kamakova, les pluies, très-abondantes quelques semaines auparavant, s'étaient conservées dans cette étroite dépression comme dans une imperméable cuvette. Il n'y avait même plus solution de continuité à cet interminable réseau des mares, des étangs et des lacs. L'un de ces lacs,--assez considérable pour avoir mérité d'être admis à la nomenclature géographique,--ce Tchang, chinois par son nom, dut être côtoyé sur une largeur de plus de vingt verstes et au prix de difficultés extrêmes. De là quelques retards que toute l'impatience de Michel Strogoff ne pouvait empêcher. Il avait d'ailleurs été bien avisé on ne prenant pas une voiture à Kamsk, car son cheval passa là où aucun véhicule n'aurait pu passer. Le soir, à neuf heures, Michel Strogoff, arrivé a Ikoulskoë, s'y arrêta pendant toute la nuit. Dans ce bourg perdu de la Baraba, les nouvelles de la guerre faisaient absolument défaut. Par sa nature même, cette portion de la province, placée dans la fourche que formaient les deux colonnes tartares en se bifurquant l'une sur Omsk, l'autre sur Tomsk, avait échappé jusqu'ici aux horreurs de l'invasion. Mais les difficultés naturelles allaient enfin s'amoindrir, car, s'il n'éprouvait aucun retard, Michel Strogoff devait, dès le lendemain, avoir quitté la Baraba. Il retrouverait alors une route praticable, lors-qu'il aurait franchi les cent vingt-cinq verstes (133 kilomètres) qui le séparaient encore de Kolyvan. Arrivé à ce bourg important, il ne serait plus qu'à une égale distance de Tomsk. Il prendrait alors conseil des circonstances, et, très-probablement, il se déciderait à tourner cette ville, que Féofar-Khan occupait, si les nouvelles étaient exactes. Mais si ces bourgs, tels qu'Ikoulskoë, tels que Karguinsk, qu'il dépassa le lendemain, étaient relativement tranquilles, grâce à leur situation dans la Baraba, où les colonnes tartares eussent difficilement manœuvré, n'était-il pas à craindre que, sur les rives plus riches de l'Obi, Michel Strogoff, n'ayant plus à redouter d'obstacles physiques, n'eût tout à appréhender de l'homme? cela était vraisemblable. Toutefois, s'il le fallait, il n'hésiterait pas à se jeter hors de la route d'Irkoutsk. A voyager alors à travers la steppe, il risquerait évidemment de se trouver sans ressource. Là, en effet, plus de chemin tracé, plus de villes ni de villages. À peine quelques fermes isolées, ou simples huttes de pauvres gens, hospitaliers sans doute, mais chez lesquels se trouverait à peine le nécessaire! Cependant, il n'y aurait pas à hésiter. Enfin, vers trois heures et demie du soir, après avoir dépassé la station de Kargatsk, Michel Strogoff quittait les dernières dépressions de la Baraba, et le sol dur et sec du territoire sibérien sonnait de nouveau sous le pied de son cheval. Il avait quitté Moscou le 15 juillet. Donc, ce jour-là, 5 août, en y comprenant plus de soixante-dix heures perdues sur les bords de i'Irtyche, vingt et un jours s'étaient écoulés depuis son départ. Quinze cents verstes le séparaient encore d'Irkoutsk. CHAPITRE XVI UN DERNIER EFFORT. Michel Strogoff avait raison de redouter quelque mauvaise rencontre dans ces plaines qui se prolongent au delà de la Baraba. Les champs, foulés du pied des chevaux, montraient que les Tartares y avaient passé, et de ces barbares on pouvait dire ce que l'on a dit des Turcs: «Là où le Turc passe, l'herbe ne repousse jamais!» Michel Strogoff devait donc prendre les plus minutieuses précautions en traversant cette contrée. Quelques volutes de fumée qui se tordaient au-dessus de l'horizon indiquaient que bourgs et hameaux brûlaient encore. Ces incendies avaient-ils été allumés par l'avant-garde, ou l'armée de l'émir s'était-elle déjà avancé jusqu'aux dernières limites de la province? Féofar Khan se trouvait-il de sa personne dans le gouvernement de l'Yeniseisk? Michel Strogoff ne le savait et ne pouvait rien décider sans être fixé à cet égard. Le pays était-il donc si abandonné qu'il ne s'y trouvât plus un seul Sibérien pour le renseigner? Michel Strogoff fit deux verstes sur la route absolument déserte. Il cherchait du regard, à droite et à gauche, quelque maison qui n'eût pas été délaissée. Toutes celles qu'il visita étaient vides. Une hutte, cependant, qu'il aperçut entre les arbres, fumait encore. Lorsqu'il en approcha, il vit, à quelques pas des restes de sa maison, un vieillard, entouré d'enfants qui pleuraient. Une femme, jeune encore, sa fille sans doute, la mère de ces petits, agenouillée sur le sol, regardait d'un œil hagard cette scène de désolation. Elle allaitait un enfant de quelques mois, auquel son lait devait manquer bientôt. Tout, autour de cette famille, n'était que ruines et dénuement! Michel Strogoff alla au vieillard. «Peux-tu me répondre? lui dit-il d'une voix grave. --Parle, répondit le vieillard. --Les Tartares ont passé par ici? --Oui, puisque ma maison est en flammes! --Était-ce une armée ou un détachement? --Une armée, puisque, si loin que ta vue s'étende, nos champs sont dévastés! --Commandée par l'émir?... --Par l'émir, puisque les eaux de l'Obi sont devenues rouges! --Et Féofar-Khan est entré à Tomsk? --A Tomsk. --Sais-tu si les Tartares se sont emparés de Kolyvan? --Non, puisque Kolyvan ne brûle pas encore! --Merci, ami.--Puis-je faire quelque chose pour toi et les tiens? --Rien. --Au revoir. --Adieu.» Et Michel Strogoff, après avoir mis vingt-cinq roubles sur les genoux de la malheureuse femme, qui n'eut même pas la force de le remercier, pressa son cheval et reprit sa marche, interrompue un instant. Il savait maintenant une chose, c'est qu'à tout prix il devait éviter de passer à Tomsk. Aller à Kolyvan, où les Tartares n'étaient pas encore, c'était possible. S'y ravitailler pour une longue étape, c'était ce qu'il fallait faire. Se jeter ensuite hors de la route d'Irkoutsk pour tourner Tomsk, après avoir franchi l'Obi, il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Ce nouvel itinéraire décidé, Michel Strogoff ne devait pas hésiter un instant. Il n'hésita pas, et, imprimant à son cheval une allure rapide et régulière, il suivit la route directe qui aboutissait à la rive gauche de l'Obi, dont quarante verstes le séparaient encore. Trouverait-il un bac pour le traverser, ou, les Tartares ayant détruit les bateaux du fleuve, serait-il forcé de le passer à la nage? Il aviserait. Quant à son cheval, bien épuisé alors, Michel Strogoff, après lui avoir demandé ce qui lui restait de force pour cette dernière étape, devrait chercher à l'échanger contre un autre à Kolyvan. Il sentait bien qu'avant peu le pauvre animal manquerait sous lui. Kolyvan devait donc être comme un nouveau point de départ, car, à partir de cette ville, son voyage s'effectuerait dans des conditions nouvelles. Tant qu'il parcourrait le pays ravagé, les difficultés seraient grandes encore, mais si, après avoir évité Tomsk, il pouvait reprendre la route d'Irkoutsk à travers la province d'Yeniseisk, que les envahisseurs ne désolaient pas encore, il devait avoir atteint son but en quelques jours. La nuit était venue, après une assez chaude journée. Une assez profonde obscurité, à minuit, enveloppa la steppe. Le vent, complètement tombé au coucher du soleil, laissait à l'atmosphère un calme complet. Seul, le bruit des pas du cheval se faisait entendre sur la route déserte, et aussi quelques paroles avec lesquelles son maître l'encourageait. Au milieu de ces ténèbres, il fallait une extrême attention pour ne pas se jeter hors du chemin, bordé d'étangs et de petits cours d'eau, tributaires de l'Obi. Michel Strogoff s'avançait donc aussi rapidement que possible, mais avec une certaine circonspection. Il s'en rapportait non moins à l'excellence de ses yeux, qui perçaient l'ombre, qu'à la prudence de son cheval, dont il connaissait la sagacité. A ce moment, Michel Strogoff, ayant mis pied à terre, cherchait à reconnaître exactement la direction de la route, lorsqu'il lui sembla entendre un murmure confus qui venait de l'ouest. C'était comme le bruit d'une chevauchée lointaine sur la terre sèche. Pas de doute. Il se produisait, à une ou deux verstes en arrière, un certain cadencement de pas qui frappaient régulièrement le sol. Michel Strogoff écouta avec plus d'attention, après avoir posé son oreille à l'axe même du chemin. «C'est un détachement de cavaliers qui vient par la route d'Omsk, se dit-il. Il marche rapidement, car le bruit augmente. Sont-ce des Russes ou des Tartares?» Michel Strogoff écouta encore. «Oui, dit-il, ces cavaliers viennent au grand trot! Avant dix minutes, ils seront ici! Mon cheval ne saurait les devancer. Si ce sont des Russes, je me joindrai à eux. Si ce sont des Tartares, il faut les éviter! Mais comment? Où me cacher dans cette steppe?» Michel Strogoff regarda autour de lui, et son œil si pénétrant découvrit une masse confusément estompée dans l'ombre, à une centaine de pas en avant, sur la gauche de la route. «Il y a là quelque taillis, se dit-il. Y chercher refuge, c'est m'exposer peut-être à être pris, si ces cavaliers le fouillent, mais je n'ai pas le choix! Les voilà! les voilà!» Quelques instants après, Michel Strogoff, traînant son cheval par la bride, arrivait à un petit bois de mélèzes, auquel la route donnait accès. Au delà et en deçà, complètement dégarnie d'arbres, elle se développait entre des fondrières et des étangs, que séparaient des buissons nains, faits d'ajoncs et de bruyères. Des deux côtés, le terrain était donc absolument impraticable, et le détachement devait forcément passer devant ce petit bois, puisqu'il suivait le grand chemin d'Irkoutsk. Michel Strogoff se jeta sous le couvert des mélèzes, et, s'y étant enfoncé d'une quarantaine de pas, il fut arrêté par un cours d'eau qui fermait ce taillis par une enceinte semi-circulaire. Mais l'ombre était si épaisse, que Michel Strogoff ne courait aucun risque d'être vu, à moins que ce petit bois ne fût minutieusement fouillé. Il conduisit donc son cheval jusqu'au cours d'eau, et il l'attacha à un arbre, puis, il revint s'étendre à la lisière du bois, afin de reconnaître à quel parti il avait affaire. A peine Michel Strogoff avait-il pris place derrière un bouquet de mélèzes, qu'une lueur assez confuse apparut, sur laquelle tranchaient ça et là quelques points brillants qui s'agitaient dans l'ombre. «Des torches!» se dit-il. Et il recula vivement, en se glissant comme un sauvage dans la portion la plus épaisse du taillis. En approchant du bois, le pas des chevaux commença à se ralentir. Ces cavaliers éclairaient-ils donc la route avec l'intention d'en observer les moindres détours? Michel Strogoff dut le craindre, et, instinctivement, il recula jusqu'à la berge du cours d'eau, prêt à s'y plonger, s'il le fallait. Le détachement, arrivé à la hauteur du taillis, s'arrêta. Les cavaliers mirent pied à terre. Ils étaient cinquante environ. Une dizaine d'entre eux portaient des torches, qui éclairaient la route dans un large rayon. A certains préparatifs, Michel Strogoff reconnut que, par un bonheur inattendu, le détachement ne songeait aucunement à visiter la taillis, mais à bivouaquer en cet endroit, pour faire reposer les chevaux et permettre aux hommes de prendre quelque nourriture. En effet, les chevaux, débridés, commencèrent à paître l'herbe épaisse qui tapissait le sol. Quant aux cavaliers, ils s'étendirent au long de la route et se partagèrent les provisions de leurs havre-sacs. Michel Strogoff avait conservé tout son sang-froid, et, se glissant entre les hautes herbes, il chercha à voir, puis à entendre. C'était un détachement qui venait d'Omsk. Il se composait de cavaliers usbecks, race dominante en Tartarie, que leur type rapproche sensiblement des Mongols. Ces hommes, bien constitués, d'une taille au-dessus de la moyenne, aux traits rudes et sauvages, étaient coiffés du «talpak», sorte de bonnet de peau de mouton noir, et chaussés de bottes jaunes à hauts talons, dont le bout se relevait en pointe, comme aux souliers du moyen âge. Leur pelisse, faite d'indienne ouatée avec du coton écru, les serrait à la taille par une ceinture de cuir soutachée de rouge. Ils étaient armés, défensivement d'un bouclier, et offensivement d'un sabre courbe, d'un long coutelas et d'un fusil à pierre suspendu à l'arçon de la selle. Sur leurs épaules se drapait un manteau de feutre de couleur éclatante. Les chevaux, qui paissaient en toute liberté sur la lisière du taillis, étaient de race usbèque, comme ceux qui les montaient. Cela se voyait parfaitement à la lueur des torches qui projetaient un vif éclat sous la ramure des mélèzes. Ces animaux, un peu plus petits que le cheval turcoman, mais doués d'une force remarquable, sont des bêtes de fond qui ne connaissent pas d'autre allure que celle du galop. Ce détachement était conduit par un «pendja-baschi», c'est-à-dire un commandant de cinquante hommes, ayant en sous-ordre un «deh-baschi», simple commandant de dix hommes. Ces deux officiers portaient un casque et une demi-cotte de mailles; de petites trompettes, attachées à l'arçon de leur selle, formaient le signe distinctif de leur grade. Le pendja-baschi avait dû faire reposer ses hommes, fatigués d'une longue étape. Tout en causant, le second officier et lui, fumant le «beng», feuille de chanvre qui forme la base du «haschisch» dont les Asiatiques font un si grand usage, allaient et venaient dans le bois, de sorte que Michel Strogoff, sans être vu, put saisir et comprendre leur conversation, car ils s'exprimaient en langue tartare. Dès les premiers mots de cette conversation, l'attention de Michel Strogoff fut singulièrement surexcitée. En effet, c'était de lui qu'il s'agissait. «Ce courrier ne saurait avoir une telle avance sur nous, dit le pendja-baschi, et, d'autre part, il est absolument impossible qu'il ait suivi d'autre route que celle de la Baraba. --Qui sait s'il a quitté Omsk? répondit le deh-baschi. Peut-être est-il encore caché dans quelque maison de la ville? --Ce serait à souhaiter, vraiment! Le colonel Ogareff n'aurait plus à craindre que les dépêches dont ce courrier est évidemment porteur n'arrivassent à destination! --On dit que c'est un homme du pays, un Sibérien, reprit le deh-baschi. Comme tel, il doit connaître la contrée, et il est possible qu'il ait quitté la route d'Irkoutsk, sauf à la rejoindre plus tard! --Mais alors nous serions en avance sur lui, répondit le pendja-baschi, car nous avons quitté Omsk moins d'une heure après son départ, et nous avons suivi le chemin le plus court de toute la vitesse de nos chevaux. Donc, ou il est resté à Omsk, ou nous arriverons avant lui à Tomsk, de manière à lui couper la retraite, et, dans les deux cas, il n'atteindra pas Irkoutsk. --Une rude femme, cette vieille Sibérienne, qui est évidemment sa mère!» dit le deh-baschi. A cette phrase, le cœur de Michel Strogoff battit à se briser. «Oui, répondit le pendja-baschi, elle a bien soutenu que ce prétendu marchand n'était pas son fils, mais il était trop tard. Le colonel Ogareff ne s'y est pas laissé prendre, et, comme il l'a dit, il saura bien faire parler la vieille sorcière, quand le moment en sera venu.» Autant de mots, autant de coups de poignard pour Michel Strogoff! Il était reconnu pour être un courrier du czar! Un détachement de cavaliers, lancé à sa poursuite, ne pouvait manquer de lui couper la route! Et, suprême douleur! sa mère était entre les mains des Tartares, et le cruel Ogareff se faisait fort de la faire parler lorsqu'il le voudrait! Michel Strogoff savait bien que l'énergique Sibérienne ne parlerait pas, et qu'il lui en coûterait la vie!... Michel Strogoff ne croyait pas pouvoir haïr Ivan Ogareff plus qu'il ne l'avait haï jusqu'à ce moment, et, cependant, un flot de haine nouvelle monta jusqu'à son cœur. L'infâme qui trahissait son pays menaçait maintenant de torturer sa mère! La conversation continua entre les deux officiers, et Michel Strogoff crut comprendre qu'aux environs de Kolyvan un engagement était imminent entre les troupes moscovites venant du nord et les troupes tartares. Un petit corps russe de deux mille hommes, signalé sur le cours inférieur de l'Obi, venait à marche forcée vers Tomsk. Si cela était, ce corps, qui allait se trouver aux prises avec le gros des troupes de Féofar-Khan, serait inévitablement anéanti, et la route d'Irkoutsk appartiendrait tout entière aux envahisseurs. Quant à lui-même, Michel Strogoff apprit, par quelques mots du pendja-baschi, que sa tête était mise à prix, et qu'ordre était donné de le prendre mort ou vif. Donc, il y avait nécessité immédiate de devancer les cavaliers usbecks sur la route d'Irkoutsk et de mettre l'Obi entre eux et lui. Mais, pour cela, il fallait fuir avant que le bivouac fût levé. Cette résolution prise, Michel Strogoff se prépara à l'exécuter. En effet, la halte ne pouvait se prolonger, et le pendja-baschi ne comptait pas donner à ses hommes plus d'une heure de repos, bien que leurs chevaux n'eussent pu être échangés contre des chevaux frais depuis Omsk, et qu'ils dussent être fatigués dans la même mesure et pour les mêmes raisons que celui de Michel Strogoff. Il n'y avait donc pas un instant à perdre. Il était une heure du matin. Il fallait profiter de l'obscurité que l'aube allait chasser bientôt, pour quitter le petit bois et se jeter sur la route; mais, bien que la nuit dût la favoriser, le succès d'une telle fuite paraissait presque impossible. Michel Strogoff, ne voulant rien donner au hasard, prit le temps de réfléchir et pesa attentivement les chances pour et contre, afin de mettre les meilleures dans son jeu. De la disposition des lieux, il résultait ceci: c'est qu'il ne pourrait s'échapper par l'arrière-plan du taillis, fermé par un arc de mélèzes dont la grande route traçait la corde. Le cours d'eau qui bordait cet arc était non-seulement profond, mais assez large et très-boueux. De grands ajoncs en rendaient le passage absolument impraticable. Sous cette eau trouble, on sentait une fondrière vaseuse, sur laquelle le pied ne pouvait prendre un point d'appui. En outre, au delà du cours d'eau, le sol, coupé de buissons, ne se fût prêté que très-difficilement aux manœuvres d'une fuite rapide. L'alerte une fois donnée, Michel Strogoff, poursuivi à outrance et bientôt cerné, devait immanquablement tomber aux mains des cavaliers tartares. Il n'y avait donc qu'une seule voie praticable, une seule, la grande route. Chercher à l'atteindre en contournant la lisière du bois, et, sans éveiller l'attention, franchir un quart de verste avant d'avoir été aperçu, demander à son cheval ce qui lui restait d'énergie et de vigueur, dût-il tomber mort en arrivant aux rives de l'Obi, puis, soit par un bac, soit à la nage, si tout autre moyen de transport manquait, traverser cet important fleuve, voilà ce que devait tenter Michel Strogoff. Son énergie, son courage s'étaient décuplés en face du danger. Il y allait de sa vie, de sa mission, de l'honneur de son pays, peut-être du salut de sa mère. Il ne pouvait hésiter et se mit à l'œuvre. Il n'y avait plus un seul instant à perdre. Déjà un certain mouvement se produisait parmi les hommes du détachement. Quelques cavaliers allaient et venaient sur le talus de la route, devant la lisière du bois. Les autres étaient encore couchés au pied des arbres, mais leurs chevaux se rassemblaient peu à peu vers la partie centrale du taillis. Michel Strogoff eut d'abord la pensée de s'emparer de l'un de ces chevaux, mais il se dit avec raison qu'ils devaient être aussi fatigués que le sien. Mieux valait donc se confier à celui dont il était sûr, et qui lui avait rendu tant de bons services. Cette courageuse bête, cachée par un haut buisson de bruyères, avait échappé aux regards des Usbecks. Ceux-ci, d'ailleurs, ne s'étaient pas enfoncés jusqu'à l'extrême limite du bois. Michel Strogoff, en rampant sous l'herbe, s'approcha de son cheval, qui était couché sur le sol. Il le flatta de la main, il lui parla doucement, il parvint à le faire lever sans bruit. En ce moment,--circonstance favorable,--les torches, entièrement consumées, étaient éteintes, et l'obscurité restait encore assez profonde, au moins sous le couvert des mélèzes. Michel Strogoff, après avoir remis le mors, assuré la sangle de la selle, éprouvé la courroie des étriers, commença à tirer doucement son cheval par la bride. Du reste, l'intelligent animal, comme s'il eût compris ce que l'on voulait de lui, suivit docilement son maître, sans faire entendre le plus léger hennissement. Toutefois, quelques chevaux usbecks dressèrent la tête et se dirigèrent peu à peu vers la lisière du taillis. Michel Strogoff tenait de la main droite son revolver, prêt à casser la tête au premier cavalier tartare qui s'approcherait. Mais, très-heureusement, l'éveil ne fut pas donné, et il put atteindre l'angle que le bois faisait à droite en rejoignant la route. L'intention de Michel Strogoff, pour éviter d'être vu, était de ne se mettre en selle que le plus tard possible, et seulement après avoir dépassé un tournant qui se trouvait à deux cents pas du taillis. Malheureusement, au moment où Michel Strogoff allait franchir la lisière du taillis, le cheval d'un Usbeck, le flairant, hennit et s'élança sur la route. Son maître courut à lui pour le ramener, mais, apercevant une silhouette qui se détachait confusément aux premières lueurs de l'aube: «Alerte!» cria-t-il. A ce cri, tous les hommes du bivouac se relevèrent et se précipitèrent sur la route. Michel Strogoff n'avait plus qu'à enfourcher son cheval et à l'enlever au galop. Les deux officiers du détachement s'étaient portés en avant et excitaient leurs hommes. Mais déjà Michel Strogoff s'était mis en selle. En ce moment, une détonation éclata, et il sentit une balle qui traversait sa pelisse. Sans tourner la tête, sans répondre, il piqua des deux, et, franchissant la lisière du taillis par un bond formidable, il s'élança bride abattue dans la direction de l'Obi. Les chevaux usbecks étant déharnachés, il allait donc pouvoir prendre une certaine avance sur les cavaliers du détachement; mais ceux-ci ne pouvaient tarder à se jeter sur ses traces, et, en effet, moins de deux minutes après qu'il eut quitte le bois, il entendit le bruit de plusieurs chevaux qui, peu à peu, gagnaient sur lui. Le jour commençait à se faire alors, et les objets devenaient visibles dans un plus large rayon. Michel Strogoff, tournant la tête, aperçut un cavalier qui l'approchait rapidement. C'était le deh-baschi. Cet officier, supérieurement monté, tenait la tête du détachement et menaçait d'atteindre le fugitif. Sans s'arrêter, Michel Strogoff tendit vers lui son revolver, et, d'une main qui ne tremblait pas, il le visa un instant. L'officier usbeck, atteint en pleine poitrine, roula sur le sol. Mais les autres cavaliers le suivaient de près, et, sans s'attarder près du deh-baschi, s'excitant par leurs propres vociférations, enfonçant l'éperon dans le flanc de leurs chevaux, ils diminuèrent peu à peu la distance qui les séparait de Michel Strogoff. Pendant une demi-heure, cependant, celui-ci put se maintenir hors de portée des armes tartares, mais il sentait bien que son cheval faiblissait, et, à chaque instant, il craignait que, buttant contre quelque, obstacle, il ne tombât pour ne plus se relever. Le jour était assez clair alors, bien que le soleil ne se fût pas encore montré au-dessus de l'horizon. A deux verstes au plus se développait une ligne pâle que bordaient quelques arbres assez espacés. C'était l'Obi, qui coulait du sud-ouest au nord-est, presque au ras du sol, et dont la vallée n'était que la steppe elle-même. Plusieurs fois, des coups de fusil furent tirés sur Michel Strogoff, mais sans l'atteindre, et, plusieurs fois aussi, il dut décharger son revolver sur ceux, des cavaliers qui le serraient de trop près. Chaque fois, un Usbeck roula à terre, au milieu des cris de rage de ses compagnons. Mais cette poursuite ne pouvait se terminer qu'au désavantage de Michel Strogoff. Son cheval n'en pouvait plus, et, cependant, il parvint à l'enlever jusqu'à la berge du fleuve. Le détachement usbeck, à ce moment, n'était plus qu'à cinquante pas en arrière de lui. Sur l'Obi, absolument désert, pas de bac, pas un bateau qui pût servir à passer le fleuve. «Courage, mon brave cheval! s'écria Michel Strogoff. Allons! Un dernier effort!» Et il se précipita dans le fleuve, qui mesurait en cet endroit une demi-verste de largeur. Le courant, très-vif, était extrêmement difficile à remonter. Le cheval de Michel Strogoff n'avait pied nulle part. Donc, sans point d'appui, c'était à la nage qu'il devait couper ces eaux rapides comme celles d'un torrent. Les braver, c'était, pour Michel Strogoff, faire un miracle de courage. Les cavaliers s'étaient arrêtés sur la berge du fleuve, et ils hésitaient à s'y précipiter. Mais, à ce moment, le pendja-baschi, saisissant son fusil, visa avec soin le fugitif, qui se trouvait déjà au milieu du courant. Le coup partit, et le cheval de Michel Strogoff, frappé au flanc, s'engloutit sous son maître. Celui-ci se débarrassa vivement de ses étriers, au moment où l'animal disparaissait sous les eaux du fleuve. Puis, plongeant à propos au milieu d'une grêle de balles, il parvint à atteindre la rive droite du fleuve et disparut dans les roseaux qui hérissaient la berge de l'Obi. CHAPITRE XVII VERSETS ET CHANSONS. Michel Strogoff était relativement en sûreté. Toutefois, sa situation restait encore terrible. Maintenant que le fidèle animal, qui l'avait si courageusement servi, venait de trouver la mort dans les eaux du fleuve, comment, lui, pourrait-il continuer son voyage? Il était à pied, sans vivres, dans un pays ruiné par l'invasion, battu par les éclaireurs de l'émir, et il se trouvait encore à une distance considérable du but qu'il fallait atteindre. «Par le ciel, j'arriverai! s'écria-t-il, répondant ainsi à toutes les raisons de défaillance que son esprit venait un instant d'entrevoir. Dieu protège la sainte Russie!» Michel Strogoff était alors hors de portée des cavaliers usbecks. Ceux-ci n'avaient point osé le poursuivre à travers le fleuve, et, d'ailleurs, ils devaient croire qu'il s'était noyé, car, après sa disparition sous les eaux, ils n'avaient pu le voir atteindre la rive droite de l'Obi. Mais Michel Strogoff, se glissant entre les roseaux gigantesques de la berge, avait gagné une partie plus élevée de la rive, non sans peine, cependant, car un épais limon, déposé à l'époque du débordement des eaux, la rendait peu praticable. Une fois sur un terrain plus solide, Michel Strogoff arrêta ce qu'il convenait de faire. Ce qu'il voulait avant tout, c'était éviter Tomsk, occupée par les troupes tartares. Néanmoins, il lui fallait gagner quelque bourgade, et au besoin quelque relais de poste, où il pût se procurer un cheval. Ce cheval trouvé, il se jetterait en dehors des chemins battus, et il ne reprendrait la route d'Irkoutsk qu'aux environs de Krasnoiarsk. A partir de ce point, s'il se hâtait, il espérait trouver la voie libre encore, et il pourrait descendre au sud-est les provinces du lac Baïkal. Tout d'abord, Michel Strogoff commença par s'orienter. A deux verstes en avant, en suivant le cours de l'Obi, une petite ville, pittoresquement étagée, s'élevait sur une légère intumescence du sol. Quelques églises, à coupoles byzantines, coloriées de vert et d'or, se profilaient sur le fond gris du ciel. C'était Kolyvan, où les fonctionnaires et les employés du Kumsk et autres villes vont se réfugier pendant l'été pour fuir le climat malsain de la Baraba. Kolyvan, d'après les nouvelles que le courrier du czar avait apprises, ne devait pas être encore aux mains des envahisseurs. Les troupes tartares, scindées en deux colonnes, s'étaient portées à gauche sur Omsk, à droite sur Tomsk, négligeant le pays intermédiaire. Le projet, simple et logique, que forma Michel Strogoff, ce fut de gagner Kolyvan avant que les cavaliers usbecks, qui remontaient la rive gauche de l'Obi, y fussent arrivés. Là, dût-il en payer dix fois la valeur, il se procurerait des habits, un cheval, et rejoindrait la route d'Irkoutsk à travers la steppe méridionale. Il était trois heures du matin. Les environs de Kolyvan, parfaitement calmes alors, semblaient être absolument abandonnés. Évidemment, la population des campagnes, fuyant l'invasion, à laquelle elle ne pouvait résister, s'était portée au nord dans les provinces de l'Yeniseisk. Michel Strogoff se dirigeait donc d'un pas rapide vers Kolyvan, lorsque des détonations lointaines arrivèrent jusqu'à lui. Il s'arrêta et distingua nettement de sourds roulements qui ébranlaient les couches d'air, et, au-dessus, une crépitation plus sèche dont la nature ne pouvait le tromper. «C'est le canon! c'est la fusillade! se dit-il. Le petit corps russe est-il donc aux prises avec l'armée tartare! Ah! fasse le ciel que j'arrive avant eux à Kolyvan!» Michel Strogoff ne se trompait pas. Bientôt, les détonations s'accentuèrent peu à peu, et, en arrière, sur la gauche de Kolyvan, des vapeurs se condensèrent au-dessus de l'horizon,--non pas des nuages de fumée, mais de ces grosses volutes blanchâtres, très-nettement profilées, que produisent les décharges d'artillerie. Sur la gauche de l'Obi, les cavaliers usbecks s'étaient arrêtés pour attendre le résultat de la bataille. De ce côté, Michel Strogoff n'avait plus rien à craindre. Aussi hâta-t-il sa marche vers la ville. Cependant, les détonations redoublaient et se rapprochaient sensiblement. Ce n'était plus un roulement confus, mais une suite de coups de canon distincts. En même temps, la fumée, ramenée par le vent, s'élevait dans l'air, et il fut même évident que les combattants gagnaient rapidement au sud. Kolyvan allait être évidemment attaquée par sa partie septentrionale. Mais les Russes la défendaient-ils contre les troupes tartares, ou essayaient-ils de la reprendre sur les soldats de Féofar-Khan? c'est ce qu'il était impossible de savoir. De là, grand embarras pour Michel Strogoff. Il n'était plus qu'à une demi-verste de Kolyvan, lorsqu'un long jet de feu fusa entre les maisons de la ville, et le clocher d'une église s'écroula au milieu de torrents de poussière et de flammes. La lutte était-elle alors dans Kolyvan? Michel Strogoff dut le penser, et, dans ce cas, il était évident que Russes et Tartares se battaient dans les rues de la ville. Était-ce donc le moment d'y chercher refuge? Michel Strogoff ne risquait-il pas d'y être pris, et réussirait-il à s'échapper de Kolyvan, comme il s'était échappé d'Omsk? Toutes ces éventualités se présentèrent à son esprit. Il hésita, il s'arrêta un instant. Ne valait-il pas mieux, même à pied, gagner au sud et à l'est quelque bourgade, telle que Diachinks ou autre, et là se procurer à tout prix un cheval? C'était le seul parti à prendre, et aussitôt, abandonnant les rives de l'Obi, Michel Strogoff se porta franchement sur la droite de Kolyvan. En ce moment, les détonations étaient extrêmement violentes. Bientôt des flammes jaillirent sur la gauche de la ville. L'incendie dévorait tout un quartier de Kolyvan. Michel Strogoff courait à travers la steppe, cherchant à gagner le couvert de quelques arbres, disséminés ça et la, lorsqu'un détachement de cavalerie tartare apparut sur la droite. Michel Strogoff ne pouvait évidemment plus continuer à fuir dans cette direction. Les cavaliers s'avançaient rapidement vers la ville, et il lui eût été difficile de leur échapper. Soudain, à l'angle d'un épais bouquet d'arbres, il vit une maison isolée qu'il lui était possible d'atteindre avant d'avoir été aperçu. Y courir, s'y cacher, y demander, y prendre au besoin de quoi refaire ses forces, car il était épuisé de fatigue et de faim, Michel Strogoff n'avait pas autre chose à faire. Il se précipita donc vers cette maison, distante d'une demi-verste au plus. En s'en approchant, il reconnut que cette maison était un poste télégraphique. Deux fils en partaient dans les directions ouest et est, et un troisième fil était tendu vers Kolyvan. ' 1 , . 2 . 3 ' ' . 4 5 ' , ' , ' 6 ' , ' , 7 - , ' ' 8 ! ' ' ! 9 - ! 10 11 , 12 ' , ' , 13 ' ' , 14 ' . 15 16 , - ' 17 . , ' , 18 , . 19 . , 20 , . ' 21 22 . 23 24 , , 25 . , 26 ' 27 , . 28 , . 29 30 ' 31 . 32 . , - , 33 - , 34 . , ' , 35 , , . 36 ' , 37 ' , 38 ' . ' ' , 39 , ' , 40 , , 41 42 . ' 43 , . 44 45 ! 46 , ! 47 , . 48 49 , , 50 51 . 52 53 , , 54 . , 55 ' . 56 57 , 58 - , 59 ' ' , 60 ' . 61 , , 62 - 63 . 64 65 , , ' , ' , 66 ' , , 67 , ' , 68 . 69 70 , , 71 , 72 . 73 , 74 , 75 . , ' , 76 , , , 77 . 78 79 ' , 80 - , 81 . ' 82 , ' 83 . 84 85 ' . ' 86 , ' , 87 , . ' 88 , 89 , , , 90 , 91 , 92 ' . 93 94 , , ' 95 . 96 , ' 97 ' , 98 ' 99 . 100 101 , . , ' 102 ' ; , 103 , - , 104 , 105 . 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