CHAPITRE XI
VOYAGEURS EN DÉTRESSE.
En effet, pendant cette courte accalmie, des cris se faisaient entendre
vers la partie supérieure de la route, et à une distance assez
rapprochée de l'anfractuosité qui abritait le tarentass.
C'était comme un appel désespéré, évidemment jeté par quelque voyageur
en détresse.
Michel Strogoff, prêtant l'oreille, écoutait.
L'iemschik écoutait aussi, mais en secouant la tête, comme s'il lui eût
semblé impossible de répondre à cet appel.
«Des voyageurs qui demandent du secours! s'écria Nadia.
--S'ils ne comptent que sur nous!... répondit l'iemschik.
--Pourquoi non? s'écria Michel Strogoff. Ce qu'ils feraient pour nous en
pareille circonstance, ne devons-nous pas le faire pour eux?
--Mais vous n'allez pas exposer la voiture et les chevaux!...
--J'irai à pied, répondit Michel Strogoff, en interrompant l'iemschik.
--Je t'accompagne, frère, dit la jeune Livonienne.
--Non, reste, Nadia. L'iemschik demeurera près de toi. Je ne veux pas le
laisser seul....
--Je resterai, répondit Nadia.
--Quoi qu'il arrive, ne quitte pas cet abri!
--Tu me retrouveras là où je suis.»
Michel Strogoff serra la main de sa compagne, et, franchissant le
tournant du talus, il disparut aussitôt dans l'ombre.
«Ton frère a tort, dit l'iemschik à la jeune fille.
--Il a raison,» répondit simplement Nadia.
Cependant, Michel Strogoff remontait rapidement la route. S'il avait
grande hâte de porter secours à ceux qui jetaient ces cris de détresse,
il avait grand désir aussi de savoir quels pouvaient être ces voyageurs
que l'orage n'avait pas empêchés de s'aventurer dans la montagne, car il
ne doutait pas que ce ne fussent ceux dont la télègue précédait toujours
son tarentass.
La pluie avait cessé, mais la bourrasque redoublait de violence. Les
cris, apportés par le courant atmosphérique, devenaient de plus en plus
distincts. De l'endroit où Michel Strogoff avait laissé Nadia, on ne
pouvait rien voir. La route était sinueuse, et la lueur des éclairs ne
laissait apparaître que le saillant des talus qui coupaient le lacet du
chemin. Les rafales, brusquement brisées à tous ces angles, formaient
des remous difficiles à franchir, et il fallait à Michel Strogoff une
force peu commune pour leur résister.
Mais il fut bientôt évident que les voyageurs, dont les cris se
faisaient entendre, ne devaient plus être éloignés. Bien que Michel
Strogoff ne pût encore les voir, soit qu'ils eussent été rejetés hors de
la route, soit que l'obscurité les dérobât à ses regards, leurs paroles,
cependant, arrivaient assez distinctement à son oreille.
Or, voici ce qu'il entendit,--ce qui ne laissa pas de lui causer une
certaine surprise:
«Butor! reviendras-tu?
--Je te ferai knouter au prochain relais!
--Entends-tu, postillon du diable! Eh! là-bas!
--Voilà comme ils vous conduisent dans ce pays!...
--Et ce qu'ils appellent une télègue!
--Eh! triple brute! Il détale toujours et ne paraît pas s'apercevoir
qu'il nous laisse en route!
--Me traiter ainsi, moi! un Anglais accrédité! Je me plaindrai à la
chancellerie, et je le ferai pendre!»
Celui qui parlait ainsi était véritablement dans une grosse colère. Mais
tout à coup, il sembla à Michel Strogoff que le second interlocuteur
prenait son parti de ce qui se passait, car l'éclat de rire le plus
inattendu, au milieu d'une telle scène, retentit soudain et fut suivi de
ces paroles:
«Eh bien! non! décidément, c'est trop drôle!
--Vous osez rire! répondit d'un ton passablement aigre le citoyen du
Royaume-Uni.
--Certes oui, cher confrère, et de bon cœur, et c'est ce que j'ai de
mieux à faire! Je vous engage à en faire autant! Parole d'honneur, c'est
trop drôle, ça ne s'est jamais vu!...»
En ce moment, un violent coup de tonnerre remplit le défilé d'un fracas
effroyable, que les échos de la montagne multiplièrent dans une
proportion grandiose. Puis, après que le dernier roulement se fût
éteint, la voix joyeuse retentit encore, disant:
«Oui, extraordinairement drôle! Voilà certainement qui n'arriverait pas
en France!
--Ni en Angleterre!» répondit l'Anglais.
Sur la route, largement éclairée alors par les éclairs, Michel Strogoff
aperçut, à vingt pas, deux voyageurs, juchés l'un près de l'autre sur le
banc de derrière d'un singulier véhicule, qui paraissait âtre
profondément embourbé dans quelque ornière.
Michel Strogoff s'approcha des deux voyageurs, dont l'un continuait de
rire et l'autre de maugréer, et il reconnut les deux correspondants de
journaux, qui, embarqués sur le -Caucase-, avaient fait en sa compagnie
la route de Nijni-Novgorod à Perm.
«Eh! bonjour, monsieur! s'écria le Français. Enchanté de vous voir dans
cette circonstance! Permettez-moi de vous présenter mon ennemi intime,
monsieur Blount.»
Le reporter anglais salua, et peut-être allait-il, à son tour, présenter
son confrère Alcide Jolivet, conformément aux règles de la politesse,
quand Michel Strogoff lui dit:
«Inutile, messieurs, nous nous connaissons, puisque nous avons déjà
voyagé ensemble sur le Volga.
--Ah! très-bien! Parfait! monsieur...?
--Nicolas Korpanoff, négociant d'Irkoutsk, répondit Michel Strogoff.
Mais m'apprendrez-vous quelle aventure, si lamentable pour l'un, si
plaisante pour l'autre, vous est arrivée?
--Je vous fais juge, monsieur Korpanoff, répondit Alcide Jolivet.
Imaginez-vous que notre postillon est parti avec l'avant-train de son
infernal véhicule, nous laissant en panne sur l'arrière-train de son
absurde équipage! La pire moitié d'une télègue pour deux, plus de guide,
plus de chevaux! N'est-ce pas absolument et superlativement drôle?
--Pas drôle du tout! répondit l'Anglais.
--Mais si, confrère! Vous ne savez vraiment pas prendre les choses par
leur bon côté!
--Et comment, s'il vous plaît, pourrons-nous continuer notre route?
demanda Harry Blount.
--Rien n'est plus simple, répondit Alcide Jolivet. Vous allez vous
atteler à ce qui nous reste de voiture; moi, je prendrai les guides, je
vous appellerai mon petit pigeon, comme un véritable iemschik, et vous
marcherez comme un vrai postier!
--Monsieur Jolivet, répondit l'Anglais, cette plaisanterie passe les
bornes, et....
--Soyez calme, confrère. Quand vous serez fourbu, je vous remplacerai,
et vous aurez droit de me traiter d'escargot poussif ou de tortue qui se
pâme, si je ne vous mène pas d'un train d'enfer!»
Alcide Jolivet disait toutes ces choses avec une telle bonne humeur, que
Michel Strogoff ne put s'empêcher de sourire.
«Messieurs, dit-il alors, il y a mieux à faire. Nous sommes arrivés,
ici, au col supérieur de la chaîne de l'Oural, et, par conséquent, nous
n'avons plus maintenant qu'à descendre les pentes de la montagne. Ma
voiture est là, à cinq cents pas en arrière. Je vous prêterai un de mes
chevaux, on l'attellera à la caisse de votre télègue, et demain, si
aucun accident ne se produit, nous arriverons ensemble à Ekaterinbourg.
--Monsieur Korpanoff, répondit Alcide Jolivet, voici une proposition qui
part d'un cœur généreux!
--J'ajoute, monsieur, répondit Michel Strogoff, que si je ne vous offre
pas de monter dans mon tarentass, c'est qu'il ne contient que deux
places, et que ma sœur et moi, nous les occupons déjà.
--Comment donc, monsieur, répondit Alcide Jolivet, mais mon confrère et
moi, avec votre cheval et l'arrière-train de notre demi-télègue, nous
irions au bout du monde!
--Monsieur, reprit Harry Blount, nous acceptons votre offre obligeante.
Quant à cet iemschik!...
--Oh! croyez bien que ce n'est pas la première fois que pareille
aventure lui arrive! répondit Michel Strogoff.
--Mais, alors, pourquoi ne revient-il pas? Il sait parfaitement qu'il
nous a laissés en arrière, le misérable!
--Lui! Il ne s'en doute même pas!
--Quoi! Ce brave homme ignore qu'une scission s'est opérée entre les
deux parties de sa télègue?
--Il l'ignore, et c'est de la meilleure foi du monde qu'il conduit son
avant-train à Ekaterinbourg!
--Quand je vous disais que c'était tout ce qu'il y a de plus plaisant,
confrère! s'écria Alcide Jolivet.
--Si donc, messieurs, vous voulez me suivre, reprit Michel Strogoff,
nous rejoindrons ma voiture, et....
--Mais la télègue? fit observer l'Anglais.
--Ne craignez pas qu'elle s'envole, mon cher Blount! s'écria Alcide
Jolivet. La voilà si bien enracinée dans le sol, que si on l'y laissait,
au printemps prochain il y pousserait des feuilles!
--Venez donc, messieurs, dit Michel Strogoff, et nous ramènerons ici le
tarentass.»
Le Français et l'Anglais, descendant de la banquette de fond, devenue
ainsi siège de devant, suivirent Michel Strogoff.
Tout en marchant, Alcide Jolivet, suivant son habitude, causait avec sa
bonne humeur, que rien ne pouvait altérer.
«Ma foi, monsieur Korpanoff, dit-il à Michel Strogoff, vous nous tirez
là d'un fier embarras!
--Je n'ai fait, monsieur, répondit Michel Strogoff, que ce que tout
autre eût fait à ma place. Si les voyageurs ne s'entre-aidaient pas, il
n'y aurait plus qu'à barrer les routes!
--A charge de revanche, monsieur. Si vous allez loin dans les steppes,
il est possible que nous nous rencontrions encore, et....»
Alcide Jolivet ne demandait pas d'une façon formelle à Michel Strogoff
où il allait, mais celui-ci, ne voulant pas avoir l'air de dissimuler,
répondit aussitôt:
«Je vais à Omsk, messieurs.
--Et monsieur Blount et moi, reprit Alcide Jolivet, nous allons un peu
devant nous, là où il y aura peut-être quelque balle, mais, à coup sûr,
quelque nouvelle à attraper.
--Dans les provinces envahies? demanda Michel Strogoff avec un certain
empressement.
--Précisément, monsieur Korpanoff, et il est probable que nous ne nous y
rencontrerons pas!
--En effet, monsieur, répondit Michel Strogoff. Je suis peu friand de
coups de fusil ou de coups de lance, et trop pacifique de mon naturel
pour m'aventurer là où l'on se bat.
--Désolé, monsieur, désolé, et, véritablement, nous ne pourrons que
regretter de nous séparer sitôt! Mais, en quittant Ekaterinbourg,
peut-être notre bonne étoile voudra-t-elle que nous voyagions encore
ensemble, ne fût-ce que pendant quelques jours?
--Vous vous dirigez sur Omsk? demanda Michel Strogoff, après avoir
réfléchi un instant.
--Nous n'en savons rien encore, répondit Alcide Jolivet, mais
très-certainement nous irons directement jusqu'à Ichim, et, une fois là,
nous agirons selon les événements.
--Eh bien, messieurs, dit Michel Strogoff, nous irons de conserve
jusqu'à Ichim.»
Michel Strogoff eût évidemment mieux aimé voyager seul, mais il ne
pouvait, sans que cela parût au moins singulier, chercher à se séparer
de deux voyageurs qui allaient suivre la même route que lui. D'ailleurs,
puisqu'Alcide Jolivet et son compagnon avaient l'intention de s'arrêter
à Ichim, sans immédiatement continuer sur Omsk, il n'y avait aucun
inconvénient à faire avec eux cette partie du voyage.
«Eh bien, messieurs, répondit-il, voilà qui est convenu. Nous ferons
route ensemble.»
Puis, du ton le plus indifférent:
«Savez-vous avec quelque certitude où en est l'invasion tartare?
demanda-t-il.
--Ma foi, monsieur, nous n'en savons que ce qu'on en disait à Perm,
répondit Alcide Jolivet. Les Tartares de Féofar-Khan ont envahi toute la
province de Sémipalatinsk, et, depuis quelques jours, ils descendent à
marche forcée le cours de l'Irtyche. Il faut donc vous hâter si vous
voulez les devancer à Omsk.
--En effet, répondit Michel Strogoff.
--On ajoutait aussi que le colonel Ogareff avait réussi à passer la
frontière sous un déguisement, et qu'il ne pouvait tarder à rejoindre le
chef tartare au centre même du pays soulevé.
--Mais comment l'aurait-on su? demanda Michel Strogoff, que ces
nouvelles, plus ou moins véridiques, intéressaient directement.
--Eh! comme on sait toutes ces choses, répondit Alcide Jolivet. C'est
dans l'air.
--Et vous avez des raisons sérieuses de penser que le colonel Ogareff
est en Sibérie?
--J'ai même entendu dire qu'il avait dû prendre la route de Kazan à
Ekaterinbourg.
--Ah! vous saviez cela, monsieur Jolivet? dit alors Harry Blount, que
l'observation du correspondant français tira de son mutisme.
--Je le savais, répondit Alcide Jolivet.
--Et saviez-vous qu'il devait être déguisé en bohémien? demanda Harry
Blount.
--En bohémien! s'écria presque involontairement Michel Strogoff, qui se
rappela la présence du vieux tsigane à Nijni-Novgorod, son voyage à bord
du -Caucase- et son débarquement à Kazan.
--Je le savais assez pour en faire l'objet d'une lettre à ma cousine,
répondit en souriant Alcide Jolivet.
--Vous n'avez pas perdu votre temps à Kazan! fit observer l'Anglais d'un
ton sec.
--Mais non, cher confrère, et, pendant que le -Caucase-
s'approvisionnait, je faisais comme le -Caucase-!»
Michel Strogoff n'écoutait plus les réparties qu'Harry Blount et Alcide
Jolivet échangeaient entre eux. Il songeait à cette troupe de bohémiens,
à ce vieux tsigane dont il n'avait pu voir le visage, à la femme étrange
qui l'accompagnait, au singulier regard qu'elle avait jeté sur lui, et
il cherchait à rassembler dans son esprit tous les détails de cette
rencontre, lorsqu'une détonation se fit entendre à une courte distance.
«Ah! messieurs, en avant! s'écria Michel Strogoff.
--Tiens! pour un digne négociant qui fuit les coups de feu, se dit
Alcide Jolivet, il court bien vite à l'endroit où ils éclatent!»
Et, suivi d'Harry Blount, qui n'était pas homme à rester en arrière, il
se précipita sur les pas de Michel Strogoff.
Quelques instants après, tous trois étaient en face du saillant qui
abritait le tarentass au tournant du chemin.
Le bouquet de pins allumé par la foudre brûlait, encore. La route était
déserte. Cependant, Michel Strogoff n'avait pu se tromper. Le bruit
d'une arme à feu était bien arrivé jusqu'à lui.
Soudain, un formidable grognement se fit entendre, et une seconde
détonation éclata au delà du talus.
«Un ours! s'écria Michel Strogoff, qui ne pouvait se méprendre à ce
grognement. Nadia! Nadia!»
Et, tirant son coutelas de sa ceinture, Michel Strogoff s'élança par un
bond formidable et tourna le contrefort derrière lequel la jeune fille
avait promis de l'attendre.
Les pins, alors dévorés par les flammes du tronc à la cime, éclairaient
largement la scène.
Au moment où Michel Strogoff atteignit le tarentass, une masse énorme
recula jusqu'à lui.
C'était un ours de grande taille. La tempête l'avait chassé des bois qui
hérissaient ce talus de l'Oural, et il était venu chercher refuge dans
cette excavation, sa retraite habituelle, sans doute, que Nadia occupait
alors.
Deux des chevaux, effrayés de la présence de l'énorme animal, brisant
leurs traits, avaient pris la fuite, et l'iemschik, ne pensant qu'à ses
bêtes, oubliant que la jeune fille allait rester seule en présence de
l'ours, s'était jeté à leur poursuite.
La courageuse Nadia n'avait pas perdu la tête. L'animal, qui ne l'avait
pas vue tout d'abord, s'était attaqué à l'autre cheval de l'attelage.
Nadia, quittant alors l'anfractuosité dans laquelle elle s'était
blottie, avait couru à la voiture, pris un des revolvers de Michel
Strogoff, et, marchant hardiment sur l'ours, elle avait fait feu à bout
portant.
L'animal, légèrement blessé à l'épaule, s'était retourné contre la jeune
fille, qui avait cherché d'abord à l'éviter en tournant autour du
tarentass, dont le cheval cherchait à briser ses liens. Mais ces
chevaux, une fois perdus dans la montagne, c'était tout le voyage
compromis. Nadia était donc revenue droit à l'ours, et, avec un
sang-froid surprenant, au moment même où les pattes de l'animal allaient
s'abattre sur sa tête, elle avait fait feu sur lui une seconde fois.
C'était cette seconde détonation qui venait d'éclater à quelques pas de
Michel Strogoff. Mais il était là. D'un bond il se jeta entre l'ours et
la jeune fille. Son bras ne fit qu'un seul mouvement de bas en haut, et
l'énorme bête, fendue du ventre à la gorge, tomba sur le sol comme une
masse inerte.»
C'était un beau spécimen de ce fameux coup des chasseurs sibériens, qui
tiennent à ne pas endommager cette précieuse fourrure des ours, dont ils
tirent un haut prix.
«Tu n'es pas blessée, sœur? dit Michel Strogoff, en se précipitant vers
la jeune fille.
--Non, frère,» répondit Nadia.
En ce moment apparurent les deux journalistes.
Alcide Jolivet se jeta à la tête du cheval, et il faut croire qu'il
avait le poignet solide, car il parvint à le contenir. Son compagnon et
lui avaient vu la rapide manœuvre de Michel Strogoff.
«Diable! s'écria Alcide Jolivet, pour un simple négociant, monsieur
Korpanoff, vous maniez joliment le couteau du chasseur!
--Très-joliment même, ajouta Harry Blount.
--En Sibérie, messieurs, répondit Michel Strogoff, nous sommes forcés de
faire un peu de tout!»
Alcide Jolivet regarda alors le jeune homme.
Vu en pleine lumière, le couteau sanglant à la main, avec sa haute
taille, son air résolu, le pied posé sur le corps de l'ours qu'il venait
d'abattre, Michel Strogoff était beau à voir.
«Un rude gaillard!» se dit Alcide Jolivet.
S'avançant alors respectueusement, son chapeau à la main, il vint saluer
la jeune fille.
Nadia s'inclina légèrement.
Alcide Jolivet, se tournant alors vers son compagnon:
«La sœur vaut le frère! dit-il. Si j'étais ours, je ne me frotterais
pas à ce couple redoutable et charmant!»
Harry Blount, droit comme un piquet, se tenait, chapeau bas, à quelque
distance. La désinvolture de son compagnon avait pour effet d'ajouter
encore à sa raideur habituelle.
En ce moment reparut l'iemschik, qui était parvenu à rattraper ses deux
chevaux. Il jeta tout d'abord un œil de regret sur le magnifique
animal, gisant sur le sol, qu'il allait être obligé d'abandonner aux
oiseaux de proie, et il s'occupa de réinstaller son attelage.
Michel Strogoff lui fit alors connaître la situation des deux voyageurs
et son projet de mettre un des chevaux du tarentass à leur disposition.
«Comme il te plaira, répondit l'iemschik. Seulement, deux voitures au
lieu d'une....
--Bon! l'ami, répondit Alcide Jolivet, qui comprit l'insinuation, on te
payera double.
--Va donc, mes tourtereaux!» cria l'iemschik.
Nadia était remontée dans le tarentass, que suivaient à pied Michel
Strogoff et ses deux compagnons.
Il était trois heures. La bourrasque, alors dans sa période
décroissante, ne se déchaînait plus aussi violemment à travers le
défilé, et la route fut remontée rapidement.
Aux premières lueurs de, l'aube, le tarentass avait rejoint la télègue,
qui était consciencieusement embourbée jusqu'au moyeu de ses roues. On
comprenait parfaitement qu'un vigoureux coup de collier de son attelage
eût opéré la séparation des deux trains.
Un des chevaux de flanc du tarentass fut attelé à l'aide de cordes à la
caisse de la télègue. Les deux journalistes reprirent place sur le banc
de leur singulier équipage, et les voitures se mirent aussitôt en
mouvement. Du reste, elles n'avaient plus qu'à descendre les pentes de
l'Oural,--ce qui n'offrait aucune difficulté.
Six heures après, les deux véhicules, l'un suivant l'autre, arrivaient à
Ekaterinbourg, sans qu'aucun incident fâcheux eût marqué la seconde
partie de leur voyage.
Le premier individu que les journalistes aperçurent sur la porte de la
maison de poste, ce fut leur iemschik, qui semblait les attendre.
Ce digne Russe avait vraiment une bonne figure, et, sans plus
d'embarras, l'œil souriant, il s'avança vers ses voyageurs, et, leur
tendant la main, il réclama son pourboire.
La vérité oblige à dire que la fureur d'Harry Blount éclata avec une
violence toute britannique, et si l'iemschik ne se fût prudemment
reculé, un coup de poing, porté suivant toutes les règles de la boxe,
lui eût payé son «na vodkou» en pleine figure.
Alcide Jolivet, lui, voyant cette colère, riait à se tordre, et comme il
n'avait jamais ri peut-être.
«Mais il a raison, ce pauvre diable! s'écriait-il. Il est dans son
droit, mon cher confrère! Ce n'est pas sa faute si nous n'avons pas
trouvé le moyen de le suivre!».
Et tirant quelques kopeks de sa poche:
«Tiens, l'ami, dit-il en les remettant à l'iemschik, empoche! Si tu ne
les as pas gagnés, ce n'est pas ta faute!»
Ceci redoubla l'irritation d'Harry Blount, qui voulait s'en prendre au
maître de poste et lui faire un procès.
«Un procès, en Russie! s'écria Alcide Jolivet. Mais si les choses n'ont
pas changé, confrère, vous n'en verriez pas la fin! Vous ne savez donc
pas l'histoire de cette nourrice russe qui réclamait douze mois
d'allaitement à la famille de son nourrisson?
--Je ne la sais pas, répondit Harry Blount.
--Alors, vous ne savez pas non plus ce qu'était devenu ce nourrisson,
quand fut rendu le jugement qui lui donnait gain de cause?
--Et qu'était-il, s'il vous plaît?
--Colonel des hussards de la garde!»
Et, sur cette réponse, tous d'éclater de rire.
Quant à Alcide Jolivet, enchanté de sa repartie, il tira son carnet de
sa poche et y inscrivit en souriant cette note, destinée à figurer au
dictionnaire moscovite:
«Télègue, voiture russe à quatre roues, quand elle part,--et à deux
roues, quand elle arrive!»
CHAPITRE XII
UNE PROVOCATION.
Ekaterinbourg, géographiquement, est une ville d'Asie, car elle est
située au delà des monts Ourals, sur les dernières pentes orientales de
la chaîne. Néanmoins, elle dépend du gouvernement de Perm, et, par
conséquent, elle est comprise dans une des grandes divisions de la
Russie d'Europe. Cet empiétement administratif doit avoir sa raison
d'être. C'est comme un morceau de la Sibérie qui reste entre les
mâchoires russes.
Ni Michel Strogoff ni les deux correspondants ne pouvaient être
embarrassés de trouver des moyens de locomotion dans une ville aussi
considérable, fondée depuis 1723. A Ekaterinbourg, s'élève le premier
Hôtel des monnaies de tout l'empire; là est concentrée la direction
générale des mines. Cette ville est donc un centre industriel important,
dans un pays où abondent les usines métallurgiques et autres
exploitations où se lavent le platine et l'or.
A cette époque, la population d'Ekaterinbourg s'était fort accrue.
Russes ou Sibériens, menacés par l'invasion tartare, y avaient afflué,
après avoir fui les provinces déjà envahies par les hordes de
Féofar-Khan, et principalement le pays kirghis, qui s'étend dans le
sud-ouest de l'Irtyche jusqu'aux frontières du Turkestan.
Si donc les moyens de locomotion avaient dû être rares pour atteindre
Ekaterinbourg, ils abondaient, au contraire, pour quitter cette ville.
Dans les conjonctures actuelles, les voyageurs se souciaient peu, en
effet, de s'aventurer sur les routes sibériennes.
De ce concours de circonstances, il résulta qu'Harry Blount et Alcide
Jolivet trouvèrent facilement à remplacer par une télègue complète la
fameuse demi-télègue qui les avait transportés tant bien que mal à
Ekaterinbourg. Quant à Michel Strogoff, le tarentass lui appartenait, il
n'avait pas trop souffert du voyage à travers les monts Ourals, et il
suffisait d'y atteler trois bons chevaux pour l'entraîner rapidement sur
la route d'Irkoutsk.
Jusqu'à Tioumen et même jusqu'à Novo-Zaimskoë, cette route devait être
assez accidentée, car elle se développait encore sur ces capricieuses
ondulations du sol qui donnent naissance aux premières pentes de
l'Oural. Mais, après l'étape de Novo-Zaimskoë, commençait l'immense
steppe, qui s'étend jusqu'aux approches de Krasnoiarsk, sur un espace de
dix-sept cents verstes environ (1,815 kilomètres).
C'était à Ichim, on le sait, que les deux correspondants avaient
l'intention de se rendre, c'est-à-dire à six cent trente verstes
d'Ekaterinbourg. Là, ils devaient prendre conseil des événements, puis
se diriger à travers les régions envahies, soit ensemble, soit
séparément, suivant que leur instinct de chasseurs les jetterait sur une
piste ou sur une autre.
Or, cette route d'Ekaterinbourg à Ichim--qui se dirige vers
Irkoutsk--était la seule que pût prendre Michel Strogoff. Seulement, lui
qui ne courait pas après les nouvelles, et qui aurait voulu éviter, au
contraire, le pays dévasté par les envahisseurs, il était bien résolu à
ne s'arrêter nulle part.
«Messieurs, dit-il donc à ses nouveaux compagnons, je serai
très-satisfait de faire avec vous une partie de mon voyage, mais je dois
vous prévenir que je suis extrêmement pressé d'arriver à Omsk, car ma
sœur et moi nous y allons rejoindre notre mère. Qui sait même si nous
arriverons avant que les Tartares aient envahi la ville! Je ne
m'arrêterai donc aux relais que le temps de changer de chevaux, et je
voyagerai jour et nuit!
--Nous comptons bien en agir ainsi, répondit Harry Blount.
--Soit, reprit Michel Strogoff, mais ne perdez pas un instant. Louez ou
achetez une voiture dont....
--Dont l'arrière-train, ajouta Alcide Jolivet, veuille bien arriver en
même temps que l'avant-train à Ichim.»
Une demi-heure après, le diligent Français avait trouvé, facilement
d'ailleurs, un tarentass, à peu près semblable à celui de Michel
Strogoff, et dans lequel son compagnon et lui s'installèrent aussitôt.
Michel Strogoff et Nadia reprirent place dans leur véhicule, et, à midi,
les deux attelages quittèrent de conserve la ville d'Ekaterinbourg.
Nadia était enfin en Sibérie et sur cette longue route qui conduit à
Irkoutsk! Quelles devaient être alors les pensées de la jeune
Livonienne? Trois rapides chevaux l'emportaient à travers cette terre de
l'exil, où son père était condamné à vivre, longtemps peut-être, et si
loin de son pays natal! Mais c'était a peine si elle voyait se dérouler
devant ses yeux ces longues steppes, qui, un instant, lui avaient été
fermées, car son regard allait plus loin que l'horizon, derrière lequel
il cherchait le visage de l'exilé! Elle n'observait rien du pays qu'elle
traversait avec cette vitesse de quinze verstes à l'heure, rien de ces
contrées de la Sibérie occidentale, si différentes des contrées de
l'est. Ici, en effet, peu de champs cultivés, un sol pauvre, au moins à
sa surface, car, dans ses entrailles, il recèle abondamment le fer, le
cuivre, le platine et l'or. Aussi partout des exploitations
industrielles, mais rarement des établissements agricoles. Comment
trouverait-on des bras pour cultiver la terre, ensemencer les champs,
récolter les moissons, lorsqu'il est plus productif de touiller le sol à
coups de mine, à coups de pic? Ici, le paysan a fait place au mineur. La
pioche est partout, la bêche nulle part.
Cependant, la pensée de Nadia abandonnait quelquefois les lointaines
provinces du lac Baïkal, et se reportait alors à sa situation présente.
L'image de son père s'effaçait un peu, et elle revoyait son généreux
compagnon, tout d'abord sur le chemin de fer de Wladimir, où quelque
providentiel dessein le lui avait fait rencontrer pour là première fois.
Elle se rappelait ses attentions pendant le voyage, son arrivée à la
maison de police de Nijni-Novgorod, la cordiale simplicité avec laquelle
il lui avait parlé en l'appelant du nom de sœur, son empressement près
d'elle pendant la descente du Volga, enfin tout ce qu'il avait fait,
dans cette terrible nuit d'orage à travers les monts Ourals, pour
défendre sa vie au péril de la sienne!
Nadia songeait donc à Michel Strogoff. Elle remerciait Dieu d'avoir
placé à point sur sa route ce vaillant protecteur, cet ami généreux et
discret. Elle se sentait en sûreté près de lui, sous sa garde. Un vrai
frère n'eût pu mieux faire! Elle ne redoutait plus aucun obstacle, elle
se croyait maintenant certaine d'atteindre son but.
Quant à Michel Strogoff, il parlait peu et réfléchissait beaucoup. Il
remerciait Dieu de son côté de lui avoir donné dans cette rencontre de
Nadia, en même temps que le moyen de dissimuler sa véritable
individualité, une bonne action à faire. L'intrépidité calme de la jeune
fille était pour plaire à son âme vaillante. Que n'était-elle sa sœur
en effet? Il éprouvait autant de respect que d'affection pour sa belle
et héroïque compagne. Il sentait que c'était là un de ces cœurs purs et
rares sur lesquels on peut compter.
Cependant, depuis qu'il foulait le sol sibérien, les vrais dangers
commençaient pour Michel Strogoff. Si les deux journalistes, ne se
trompaient pas, si Ivan Ogareff avait passé la frontière, il fallait
agir avec la plus extrême circonspection. Les circonstances étaient
maintenant changées, car les espions tartares devaient fourmiller dans
les provinces sibériennes. Son incognito dévoilé, sa qualité de courrier
du czar reconnue, c'en était fait de sa mission, de sa vie peut-être!
Michel Strogoff sentit plus lourdement alors le poids de la
responsabilité qui pesait sur lui.
Pendant que les choses étaient ainsi dans la première voiture, que se
passait-il dans la seconde? Rien que de fort ordinaire. Alcide Jolivet
parlait par phrases, Harry Blount répondait par monosyllabes. Chacun
envisageait les choses à sa façon et prenait des notes sur les quelques
incidents du voyage,--incidents qui furent d'ailleurs peu variés pendant
cette traversée des premières provinces de la Sibérie occidentale.
A chaque relais, les deux correspondants descendaient et se retrouvaient
avec Michel Strogoff. Lorsqu'aucun repas ne devait être pris dans la
maison de poste, Nadia ne quittait pas le tarentass. Lorsqu'il fallait
déjeuner ou dîner, elle venait s'asseoir à table; mais, toujours
très-réservée, elle ne se mêlait que fort peu à la conversation.
Alcide Jolivet, sans jamais sortir d'ailleurs des bornes d'une parfaite
convenance, ne laissait pas d'être empressé près de la jeune Livonienne,
qu'il trouvait charmante. Il admirait l'énergie silencieuse qu'elle
montrait au milieu des fatigues d'un voyage fait dans de si dures
conditions.
Ces temps d'arrêt forcés ne plaisaient que médiocrement à Michel
Strogoff. Aussi pressait-il le départ à chaque relais, excitant les
maîtres de poste, stimulant les iemschiks, hâtant l'attellement des
tarentass. Puis, le repas rapidement terminé,--trop rapidement toujours
au gré d'Harry Blount, qui était un mangeur méthodique,--on partait, et
les journalistes, eux aussi, étaient menés comme des aigles, car ils
payaient princièrement, et, ainsi que disait Alcide Jolivet, «en aigles
de Russie». [Monnaie d'or russe qui vaut 5 roubles. Le rouble est une
monnaie d'argent qui vaut, 100 kopeks, soit 3 fr. 92.]
Il va sans dire qu'Harry Blount ne faisait aucuns frais vis-à-vis de la
jeune fille. C'était un des rares sujets de conversation sur lesquels il
ne cherchait pas à discuter avec son compagnon. Cet honorable gentleman
n'avait pas pour habitude de faire deux choses à la fois.
Et Alcide Jolivet lui ayant demandé, une fois, quel pouvait être l'âge
de la jeune Livonienne:
«Quelle jeune Livonienne? répondit-il le plus sérieusement du monde, en
fermant à demi les yeux.
--Eh parbleu! la sœur de Nicolas Korpanoff!
--C'est sa sœur?
--Non, sa grand'mère! répliqua Alcide Jolivet, démonté par tant
d'indifférence.--Quel âge lui donnez-vous?
--Si je l'avais vue naître, je le saurais!» répondit simplement Harry
Blount, en homme qui ne voulait pas s'engager.
Le pays alors parcouru par les deux tarentass était presque désert. Le
temps était assez beau, le ciel couvert à demi, la température plus
supportable. Avec des véhicules mieux suspendus, les voyageurs
n'auraient pas eu à se plaindre du voyage. Ils allaient comme vont les
berlines de poste en Russie, c'est-à-dire avec une vitesse merveilleuse.
Mais si le pays semblait abandonné, cet abandon tenait aux circonstances
actuelles. Dans les champs, peu ou pas de ces paysans sibériens, à
figure pâle et grave, qu'une célèbre voyageuse a justement comparés aux
Castillans, moins la morgue. Ça et là, quelques villages déjà évacués,
ce qui indiquait l'approche des troupes tartares. Les habitants,
emmenant leurs troupeaux de moutons, leurs chameaux, leurs chevaux,
s'étaient réfugiés dans les plaines du nord. Quelques tribus de la
grande horde des Kirghis nomades, restées fidèles, avaient aussi
transporté leurs tentes au delà de l'Irtyche ou de l'Obi, pour échapper
aux déprédations des envahisseurs.
Fort heureusement, le service de la poste se faisait toujours
régulièrement. De même, le service du télégraphe, jusqu'aux points que
raccordait encore le fil. A chaque relais, les maîtres de poste
fournissaient les chevaux dans les conditions réglementaires. A chaque
station aussi, les employés, assis à leur guichet, transmettaient les
dépêches qui leur étaient confiées, ne les retardant que pour les
télégrammes de l'État. Aussi Harry Blount et Alcide Jolivet en
usaient-ils largement.
Ainsi donc, jusqu'ici, le voyage de Michel Strogoff s'accomplissait dans
des conditions satisfaisantes. Le courrier du czar n'avait éprouvé aucun
retard, et, s'il parvenait à tourner la pointe faite en avant de
Krasnoiarsk par les Tartares de Féofar-Khan, il était certain d'arriver
avant eux à Irkoutsk et dans le minimum de temps obtenu jusqu'alors.
Le lendemain du jour où les deux tarentass avaient quitté Ekaterinbourg,
ils atteignaient la petite ville de Toulouguisk, à sept heures du matin,
après avoir franchi une distance de deux cent vingt verstes, sans
incident digne d'être relaté.
Là, une demi-heure fut consacrée au déjeuner. Cela fait, les voyageurs
repartirent avec une vitesse que la promesse d'un certain nombre de
kopeks rendait seule explicable.
Le même jour, 22 juillet, à une heure du soir, les deux tarentass
arrivaient, soixante verstes plus loin, a Tioumen.
Tioumen, dont la population normale est de dix mille habitants, en
comptait alors le double. Cette ville, premier centre industriel que les
Russes créèrent, en Sibérie, dont on remarque les belles usines
métallurgiques et la fonderie de cloches, n'avait jamais présenté une
telle animation.
Les deux correspondants allèrent aussitôt aux nouvelles. Celles que les
fugitifs sibériens apportaient du théâtre de la guerre n'étaient pas
rassurantes.
On disait, entre autres choses, que l'armée de Féofar-Khan s'approchait
rapidement de la vallée de l'Ichim, et l'on confirmait que le chef
tartare allait être bientôt rejoint par le colonel Ivan Ogareff, s'il ne
l'était déjà. D'où cette conclusion naturelle que les opérations
seraient alors poussées dans l'est de la Sibérie avec la plus grande
activité.
Quant aux troupes russes, il avait fallu les appeler principalement des
provinces européennes de la Russie, et, étant encore assez éloignées,
elles ne pouvaient s'opposer à l'invasion. Cependant, les Cosaques du
gouvernement de Tobolsk se dirigeaient à marche forcée sur Tomsk, dans
l'espoir de couper les colonnes tartares.
A huit heures du soir, soixante-quinze verstes de plus avaient été
dévorées pas les deux tarentass, et ils arrivaient à Yaloutorowsk.
On relaya rapidement, et, au sortir de la ville, la rivière Tobol fut
passée dans un bac. Son cours, très-paisible, rendit facile cette
opération, qui devait se renouveler plus d'une fois sur le parcours, et
probablement dans des conditions moins favorables.
A minuit, cinquante-cinq verstes au delà (58 kilomètres et demi), le
bourg de Novo-Saimsk était atteint, et les voyageurs laissaient enfin
derrière eux ce sol légèrement accidenté par des coteaux couverts
d'arbres, dernières racines de montagnes de l'Oural.
Ici commençait véritablement ce qu'on appelle la steppe sibérienne, qui
se prolonge jusqu'aux environs de Krasnoiarsk. C'était la plaine sans
limites, une sorte de vaste désert herbeux, à la circonférence duquel
venaient se confondre la terre et le ciel sur une courbe qu'on eût dit
nettement tracée au compas. Cette steppe ne présentait aux regards
d'autre saillie que le profil des poteaux télégraphiques disposés sur
chaque côté de la route, et dont les fils vibraient sous la brise comme
des cordes de harpe. La route elle-même ne se distinguait du reste de la
plaine que par la fine poussière qui s'enlevait sous la roue des
tarentass. Sans ce ruban blanchâtre, qui se déroulait à perte de vue, on
eût pu se croire au désert.
Michel Strogoff et ses compagnons se lancèrent avec une vitesse plus
grande encore à travers la steppe. Les chevaux, excités par l'iemschik
et qu'aucun obstacle ne pouvait retarder, dévoraient l'espace. Les
tarentass couraient directement sur Ichim, là où les deux correspondants
devaient s'arrêter, si aucun événement ne venait modifier leur
itinéraire.
Deux cents verstes environ séparent Novo-Saimsk de la ville d'Ichim, et
le lendemain, avant huit heures du soir, elles devaient et pouvaient
être franchies, a la condition de ne pas perdre un instant. Dans la
pensée des iemschiks, si les voyageurs n'étaient pas de grands seigneurs
ou de hauts fonctionnaires, ils étaient dignes de l'être, ne fût-ce que
par leur générosité dans le règlement des pourboires.
Le lendemain, 23 juillet, en effet, les deux tarentass n'étaient plus
qu'à trente verstes d'Ichim.
En ce moment, Michel Strogoff aperçut sur la route, et à peine visible
au milieu des volutes de poussière, une voiture qui précédait la sienne.
Comme ses chevaux, moins fatigués, couraient avec une rapidité plus
grande, il ne devait pas tarder à l'atteindre.
Ce n'était ni un tarentass, ni une télègue, mais une berline de poste,
toute poudreuse, et qui devait avoir déjà fait un long voyage. Le
postillon frappait son attelage a tour de bras et ne le maintenait au
galop qu'à force d'injures et de coups. Cette berline n'était
certainement pas passée par Novo-Saimsk, et elle n'avait dû rejoindre la
route d'Irkoutsk que par quelque route perdue de la steppe.
Michel Strogoff et ses compagnons, en voyant cette berline qui courait
sur Ichim, n'eurent qu'une même pensée, la devancer et arriver avant
elle au relais, afin de s'assurer avant tout des chevaux disponibles.
Ils dirent donc un mot a leurs iemschiks, qui se trouvèrent bientôt en
ligne avec l'attelage surmené de la berline.
Ce fut Michel Strogoff qui arriva le premier.
A ce moment, une tête parut a la portière de la berline.
Michel Strogoff eut à peine le temps de l'observer. Cependant, si vite
qu'il passât, il entendit très-distinctement ce mot, prononcé d'une voix
impérieuse, qui lui fut adressé:
«Arrêtez!»
On ne s'arrêta pas. Au contraire, et la berline fut bientôt devancée par
les deux tarentass.
Ce fut alors une course de vitesse, car l'attelage de la berline, excité
sans doute par la présence et l'allure des chevaux qui le dépassaient,
retrouva des forces pour se maintenir pendant quelques minutes. Les
trois voitures avaient disparu dans un nuage du poussière. De ces nuages
blanchâtres s'échappaient, comme une pétarade, des claquements de fouet,
mêlés de cris d'excitation et d'interjections de colère.
Néanmoins, l'avantage resta à Michel Strogoff et à ses
compagnons,--avantage qui pouvait être très-important, si le relais
était peu fourni de chevaux. Deux voitures à atteler, c'était peut-être
plus que ne pourrait faire le maître de poste, du moins dans un court
délai.
Une demi-heure après, la berline, restée en arrière, n'était plus qu'un
point à peine visible à l'horizon de la steppe.
Il était huit heures du soir, lorsque les deux tarentass arrivèrent au
relais de poste, à l'entrée d'Ichim.
Les nouvelles de l'invasion étaient de plus en plus mauvaises. La ville
était directement menacée par l'avant-garde des colonnes tartares, et,
depuis deux jours, les autorités avaient dû se replier sur Tobolsk.
Ichim n'avait plus ni un fonctionnaire ni un soldat.
Michel Strogoff, arrivé au relais, demanda immédiatement, des chevaux
pour lui.
Il avait été bien avisé de devancer la berline. Trois chevaux seulement
étaient en état d'être immédiatement attelés. Les autres rentraient
fatigués de quelque longue étape.
Le maître de poste donna l'ordre d'atteler.
Quant aux deux correspondants, auxquels il parut bon de s'arrêter à
Ichim, ils n'avaient pas à se préoccuper d'un moyen de transport
immédiat, et ils firent remiser leur voiture.
Dix minutes après son arrivée au relais, Michel Strogoff fut prévenu que
son tarentass était prêt à partir.
«Bien,» répondit-il.
Puis, allant aux deux journalistes:
«Maintenant, messieurs, puisque vous restez à Ichim, le moment est venu
de nous séparer.
--Quoi, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, ne resterez-vous pas
même une heure à Ichim?
--Non, monsieur, et je désire même avoir quitté la maison de poste avant
l'arrivée de cette berline que nous avons devancée.
--Craignez-vous donc que ce voyageur ne cherche à vous disputer les
chevaux du relais?
--Je tiens surtout à éviter toute difficulté.
--Alors, monsieur Korpanoff, dit Alcide Jolivet, il ne nous reste plus
qu'à vous remercier encore une fois du service que vous nous avez rendu
et du plaisir que nous avons eu à voyager en votre compagnie.
--Il est possible, d'ailleurs, que nous nous retrouvions dans quelques
jours à Omsk, ajouta Harry Blount.
--C'est possible, en effet, répondit Michel Strogoff, puisque j'y vais
directement.
--Eh bien! bon voyage, monsieur Korpanoff, dit alors Alcide Jolivet, et
Dieu vous garde des télègues.»
Les deux correspondants tendaient la main à Michel Strogoff avec
l'intention de la lui serrer le plus cordialement possible, lorsque le
bruit d'une voiture se fit entendre au dehors.
Presque aussitôt, la porte de la maison de poste s'ouvrit brusquement,
et un homme parut.
C'était le voyageur de la berline, un individu à tournure militaire, âgé
d'une quarantaine d'années, grand, robuste, tête forte, épaules larges,
épaisses moustaches se raccordant avec ses favoris roux. Il portait un
uniforme sans insignes. Un sabre de cavalerie traînait à sa ceinture, et
il tenait à la main un fouet à manche court.
«Des chevaux, demanda-t-il avec l'air impérieux d'un homme habitué à
commander.
--Je n'ai plus de chevaux disponibles, répondit le maître de poste, en
s'inclinant.
--Il m'en faut à l'instant.
--C'est impossible.
--Quels sont donc ces chevaux qui viennent d'être attelés au tarentass
que j'ai vu à la porte du relais?
--Ils appartiennent à ce voyageur, répondit le maître de poste en
montrant Michel Strogoff.
--Qu'on les dételle!...» dit le voyageur d'un ton qui n'admettait pas de
réplique.
Michel Strogoff s'avança alors.
«Ces chevaux sont retenus par moi, dit-il.
--Peu m'importe! Il me les faut. Allons! Vivement! Je n'ai pas de temps
à perdre!
--Je n'ai pas de temps à perdre non plus,» répondit Michel Strogoff, qui
voulait être calme et se contenait non sans peine.
Nadia était près de lui, calme aussi, mais secrètement inquiète d'une
scène qu'il eût mieux valu éviter.
«Assez!» répéta le voyageur.
Puis, allant au maître de poste:
«Qu'on dételle ce tarentass, s'écria-t-il avec un geste de menace, et
que les chevaux soient mis à ma berline!»
Le maître de poste, très-embarrassé, ne savait à qui obéir, et il
regardait Michel Strogoff, dont c'était évidemment le droit de résister
aux injustes exigences du voyageur.
Michel Strogoff hésita un instant. Il ne voulait pas faire usage de son
podaroshna, qui eût attiré l'attention sur lui, il ne voulait pas non
plus, en cédant les chevaux, retarder son voyage, et, cependant, il ne
voulait pas engager une lutte qui eût pu compromettre sa mission.
Les deux journalistes le regardaient, prêts d'ailleurs à le soutenir,
s'il faisait appel à eux.
«Mes chevaux resteront à ma voiture,» dit Michel Strogoff, mais sans
élever le ton plus qu'il ne convenait à un simple marchand d'Irkoutsk.
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