traverser ses longues plaines, en escortant leurs marchandises, et qui ne devaient pas revoir d'une année leurs boutiques ou leurs comptoirs. Enfin, telle est l'importance de cette foire de Nijni-Novgorod, que le chiffre des transactions ne s'y élève pas à moins de cent millions de roubles. [Environ trois cent quatre-vingt-treize millions de francs.] Puis, sur les places, entre les quartiers de cette ville improvisée, c'était une agglomération de bateleurs de toute espèce: saltimbanques et acrobates, assourdissant avec les hurlements de leurs orchestres et les vociférations de leur parade; bohémiens, venus des montagnes et disant la bonne aventure aux badauds d'un public toujours renouvelé; zingaris ou tsiganes,--nom que les Russes donnent aux gypsies, qui sont les anciens descendants des Cophtes,--chantant leurs airs les plus colorés et dansant leurs danses les plus originales; comédiens de théâtres forains, représentant des drames de Shakspeare, appropriés au goût des spectateurs, qui s'y portaient en foule. Puis, dans les longues avenues, des montreurs d'ours promenaient en liberté leurs équilibristes à quatre pattes, des ménageries retentissaient de rauques cris d'animaux, stimulés par le fouet acéré ou la baguette rougie du dompteur, enfin, au milieu de la grande place centrale, encadré par un quadruple cercle de dilettanti enthousiastes, un chœur de «mariniers du Volga», assis sur le sol comme sur le pont de leurs barques, simulait l'action de ramer, sous le bâton d'un chef d'orchestre, véritable timonier de ce bateau imaginaire! Coutume bizarre et charmante! au-dessus de toute cette foule, une nuée d'oiseaux s'échappaient des cages dans lesquelles on les avait apportés. Suivant un usage très-suivi à la foire de Nijni-Novgorod, en échange de quelques kopeks charitablement offerts par de bonnes âmes, les geôliers ouvraient la porta à leurs prisonniers, et c'était par centaines qu'ils s'envolaient en jetant leurs petits cris joyeux.... Tel était l'aspect de la plaine, tel il devait être pendant les six semaines que dure ordinairement la célèbre foire de Nijni-Novgorod. Puis, après cette assourdissante période, l'immense brouhaha s'éteindrait comme par enchantement, la ville haute reprendrait son caractère officiel, la ville basse retomberait dans sa monotonie ordinaire, et, de cette énorme affluence de marchands, appartenant à toutes les contrées de l'Europe et de l'Asie centrale, il ne resterait ni un seul vendeur qui eût quoi que ce soit à vendre encore, ni un seul acheteur qui eût encore quoi que ce soit à acheter. Il convient d'ajouter ici que cette fois, au moins, la France et l'Angleterre étaient chacune représentées au grand marché de Nijni-Novgorod par deux des produits les plus distingués de la civilisation moderne, MM. Harry Blount et Alcide Jolivet. En effet, les deux correspondants étaient venus chercher là des impressions au profit de leurs lecteurs, et ils employaient de leur mieux les quelques heures qu'ils avaient à perdre, car, eux aussi, ils allaient prendre passage sur le -Caucase-. Ils se rencontrèrent précisément l'un et l'autre sur le champ de foire, et n'en furent que médiocrement étonnés, puisqu'un même instinct devait les entraîner sur la même piste; mais, cette fois, ils ne se parlèrent pas et se bornèrent à se saluer assez froidement. Alcide Jolivet, optimiste par nature, semblait, d'ailleurs, trouver que tout se passait convenablement, et, comme le hasard lui avait heureusement fourni la table et le gîte, il avait jeté sur son carnet quelques notes particulièrement honnêtes pour la ville de Nijni-Novgorod. Au contraire, Harry Blount, après avoir vainement cherché à souper, s'était vu forcé de coucher à la belle étoile. Il avait donc envisagé les choses à un tout autre point de vue, et méditait un article foudroyant contre une ville dans laquelle les hôteliers refusaient de recevoir des voyageurs qui ne demandaient qu'à se laisser écorcher «au moral et au physique!» Michel Strogoff, une main dans sa poche, tenant de l'autre sa longue pipe à tuyau de merisier, semblait être le plus indifférent et le moins impatient des hommes. Cependant, à une certaine contraction de ses muscles sourciliers, un observateur eût facilement reconnu qu'il rongeait son frein. Depuis deux heures environ, il courait les rues de la ville pour revenir invariablement au champ de foire. Tout en circulant entre les groupes, il observait qu'une réelle inquiétude se montrait chez tous les marchands venus des contrées voisines de l'Asie. Les transactions en souffraient visiblement. Que bateleurs, saltimbanques et équilibristes fissent grand bruit devant leurs échoppes, cela se concevait, car ces pauvres diables n'avaient rien à risquer dans une entreprise commerciale, mais les négociants hésitaient à s'engager avec les trafiquants de l'Asie centrale, dont le pays était troublé par l'invasion tartare. Autre symptôme, aussi, qui devait être remarqué. En Russie, l'uniforme militaire apparaît en toute occasion. Les soldats se mêlent volontiers à la foule, et précisément, à Nijni-Novgorod, pendant cette période de la foire, les agents de la police sont habituellement aidés par de nombreux Cosaques, qui, la lance sur l'épaule, maintiennent l'ordre dans cette agglomération de trois cent mille étrangers. Or, ce jour-là, les militaires, Cosaques ou autres, faisaient défaut au grand marché. Sans doute, en prévision d'un départ subit, ils avaient été consignés à leurs casernes. Cependant, si les soldats ne se montraient pas, il n'en était pas ainsi des officiers. Depuis la veille, les aides de camp, partant du palais du gouverneur général, s'élançaient en toutes directions. Il se faisait donc un mouvement inaccoutumé, que la gravité des événements pouvait seule expliquer. Les estafettes se multipliaient sur les routes de la province, soit du côté de Wladimir, soit du côté des monts Ourals. L'échange de dépêches télégraphiques avec Moscou et Saint-Pétersbourg était incessant. La situation de Nijni-Novgorod, non loin de la frontière sibérienne, exigeait évidemment de sérieuses précautions. On ne pouvait pas oublier qu'au XIVe siècle la ville avait été deux fois prise par les ancêtres de ces Tartares, que l'ambition de Féofar-Khan jetait à travers les steppes kirghises. Un haut personnage, non moins occupé que le gouverneur général, était le maître de police. Ses inspecteurs et lui, chargés de maintenir l'ordre, de recevoir les réclamations, de veiller à l'exécution des règlements, ne chômaient pas. Les bureaux de l'administration, ouverts nuit et jour, étaient incessamment assiégés, aussi bien par les habitants de la ville que par les étrangers, européens ou asiatiques. Or, Michel Strogoff se trouvait précisément sur la place centrale, lorsque le bruit se répandit que le maître de police venait d'être mandé par estafette au palais du gouverneur général. Une importante dépêche, arrivée de Moscou, disait-on, motivait ce déplacement. Le maître de police se rendit donc au palais du gouverneur, et aussitôt, comme par un pressentiment général, la nouvelle circula que quelque mesure grave, en dehors de toute prévision, de toute habitude, allait être prise. Michel Strogoff écoutait ce qui se disait, afin d'en profiter, le cas échéant. «On va fermer la foire! s'écriait l'un. --Le régiment de Nijni-Novgorod vient de recevoir son ordre de départ! répondait l'autre. --On dit que les Tartares menacent Tomsk! --Voici le maître de police!» cria-t-on de toutes parts. Un fort brouhaha s'était élevé subitement, qui se dissipa peu à peu, et auquel succéda un silence absolu. Chacun pressentait quelque grave communication de la part du gouvernement. Le maître de police, précédé de ses agents, venait de quitter le palais du gouverneur général. Un détachement de Cosaques l'accompagnait et faisait ranger la foule à force de bourrades, violemment données et patiemment reçues. Le maître de police arriva au milieu de la place centrale, et chacun put voir qu'il tenait une dépêche à la main. Alors, d'une voix haute, il lut la déclaration suivante: «ARRÊTÉ DU GOUVERNEUR DE NIJNI-NOVGOROD. «1° Défense à tout sujet russe de sortir de la province, pour quelque cause que ce soit. «2° Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province dans les vingt-quatre heures.» CHAPITRE VI FRÈRE ET SŒUR. Ces mesures, très-funestes pour les intérêts privés, les circonstances les justifiaient absolument. «Défense à tout sujet russe de sortir de la province», si Ivan Ogareff était encore dans la province, c'était l'empêcher, non sans d'extrêmes difficultés tout au moins, de rejoindre Féofar-Khan, et enlever au chef tartare un lieutenant redoutable. «Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province dans les vingt-quatre heures», c'était éloigner eh bloc ces trafiquants venus de l'Asie centrale, ainsi que ces bandes de bohémiens, de gypsies, de tsiganes, qui ont plus ou moins d'affinités avec les populations tartares ou mongoles et que la foire y avait réunis. Autant de têtes, autant d'espions, et leur expulsion était certainement commandée par l'état des choses. Mais on comprend aisément l'effet de ces deux coups de foudre, tombant sur la ville de Nijni-Novgorod, nécessairement plus visée et plus atteinte qu'aucune autre. Ainsi donc, les nationaux que des affaires eussent appelés au delà des frontières sibériennes ne pouvaient plus quitter la province, momentanément du moins. La teneur du premier article de l'arrêté était formelle. Il n'admettait aucune exception. Tout intérêt privé devait s'effacer devant l'intérêt général. Quant au second article de l'arrêté, l'ordre d'expulsion qu'il contenait était aussi sans réplique. Il ne concernait point d'autres étrangers que ceux qui étaient d'origine asiatique, mais ceux-ci n'avaient plus qu'à réemballer leurs marchandises et à reprendre la route qu'ils venaient de parcourir. Quant à tous ces saltimbanques, dont le nombre était considérable, et qui avaient près de mille verstes à franchir pour atteindre la frontière la plus rapprochée, c'était pour eux la misère à bref délai! --Aussi s'éleva-t-il tout d'abord contre cette mesure insolite un murmure de protestation, un cri de désespoir, que la présence des Cosaques et des agents de la police eut promptement réprimé. Et presque aussitôt ce qu'on pourrait appeler le déménagement de cette vaste plaine commença. Les toiles tendues devant les échoppes se replièrent; les théâtres forains s'en allèrent par morceaux; les danses et les chants cessèrent; les parades se turent; les feux s'éteignirent; les cordes des équilibristes se détendirent; les vieux chevaux poussifs de ces demeures ambulantes revinrent des écuries aux brancards. Agents et soldats, le fouet ou la baguette à la main, stimulaient les retardataires et ne se gênaient point d'abattre les tentes, avant même que les pauvres bohèmes les eussent quittées. Évidemment, sous l'influence de ces mesures, avant le soir, la place de Nijni-Novgorod serait entièrement évacuée, et au tumulte du grand marché succéderait le silence du désert. Et encore faut-il le répéter,--car c'était une aggravation obligée de ces mesures,--à tous ces nomades que le décret d'exclusion frappait directement, les steppes de la Sibérie étaient même interdites, et il leur faudrait se jeter dans le sud de la mer Caspienne, soit en Perse, soit en Turquie, soit dans les plaines du Turkestan. Les postes de l'Oural et des montagnes qui forment comme le prolongement de ce fleuve sur la frontière russe ne leur eussent pas permis de passer. C'était donc un millier de verstes qu'ils étaient dans la nécessité de parcourir, avant de pouvoir fouler un sol libre. Au moment où la lecture de l'arrêté avait été faite par le maître de police, Michel Strogoff fut frappé d'un rapprochement qui surgit instinctivement dans son esprit. «Singulière coïncidence! pensa-t-il, entre cet arrêté qui expulse les étrangers originaires de l'Asie et les paroles échangées cette nuit entre ces deux bohémiens de race tsigane. «C'est le Père lui-même qui nous envoie où nous voulons aller!» a dit ce vieillard. Mais «le Père», c'est l'empereur! On ne le désigne pas autrement dans le peuple! Comment ces bohémiens pouvaient-ils prévoir la mesure prise contre eux, comment l'ont-ils connue d'avance, et où veulent-ils donc aller? Voilà des gens suspects, et auxquels l'arrêté du gouverneur me paraît, cependant, devoir être plus utile que nuisible!» Mais cette réflexion, fort juste à coup sûr, fut coupée net par une autre qui devait chasser toute autre pensée de l'esprit de Michel Strogoff. Il oublia les tsiganes, leurs propos suspects, l'étrange coïncidence qui résultait de la publication de l'arrêté.... Le souvenir de la jeune Livonienne venait de se présenter soudain à lui. «La pauvre enfant! s'écria-t-il comme malgré lui. Elle ne pourra plus franchir la frontière!» En effet, la jeune fille était de Riga, elle était Livonienne, Russe par conséquent, elle ne pouvait donc plus quitter le territoire russe! Ce permis, qui lui avait été délivré avant les nouvelles mesures, n'était évidemment plus valable. Toutes les routes de la Sibérie venaient de lui être impitoyablement fermées, et, quel que fût le motif qui la conduisît à Irkoutsk, il lui était dès a présent interdit de s'y rendre. Cette pensée préoccupa vivement Michel Strogoff. Il s'était dit, vaguement d'abord, que, sans rien négliger de ce qu'exigeait de lui son importante mission, il lui serait possible, peut-être, d'être de quelque secours à cette brave enfant, et cette idée lui avait souri. Connaissant les dangers qu'il aurait personnellement à affronter, lui, homme énergique et vigoureux, dans un pays dont les routes lui étaient cependant familières, il ne pouvait pas méconnaître que ces dangers seraient infiniment plus redoutables pour une jeune fille. Puisqu'elle se rendait à Irkoutsk, elle aurait a suivre la même route que lui, elle serait obligée de passer au milieu des hordes des envahisseurs, comme il allait tenter de le faire lui-même. Si, en outre, et selon toute probabilité, elle n'avait à sa disposition que les ressources nécessaires à un voyage entrepris pour des circonstances ordinaires, comment parviendrait-elle à l'accomplir dans les conditions que les évènements allaient rendre non-seulement périlleuses, mais coûteuses? «Eh bien! s'était-il dit, puisqu'elle prend la route de Perm, il est presque impossible que je ne la rencontre pas. Donc, je pourrai veiller sur elle sans qu'elle s'en doute, et, comme elle m'a tout l'air d'être aussi pressée que moi d'arriver a Irkoutsk, elle ne me causera aucun retard.» Mais une pensée en amène une autre. Michel Strogoff n'avait raisonné jusque-là que dans l'hypothèse d'une bonne action à faire, d'un service à rendre. Une idée nouvelle venait de naître dans son cerveau, et la question se présenta à lui sous un tout autre aspect. «Au fait, se dit-il, mais je puis avoir besoin d'elle plus qu'elle n'aurait besoin de moi. Sa présence peut ne pas m'être inutile et servirait à déjouer tout soupçon à mon égard. Dans l'homme courant seul à travers la steppe, on peut plus aisément deviner le courrier du czar. Si, au contraire, cette jeune fille m'accompagne, je serai bien, mieux aux yeux de tous le Nicolas Korpanoff de mon podaroshna. Donc, il faut qu'elle m'accompagne! Donc, il faut qu'à tout prix je la retrouve! Il n'est pas probable que depuis hier soir elle ait pu se procurer quelque voiture pour quitter Nijni-Novgorod. Cherchons-la, fit que Dieu me conduise!» Michel Strogoff quitta la grande place de Nijni-Novgorod, où le tumulte, produit par l'exécution des mesures prescrites, atteignait en ce moment à son comble. Récriminations des étrangers proscrits, cris des agents et des Cosaques qui les brutalisaient, c'était un tumulte indescriptible. La jeune fille qu'il cherchait ne pouvait être là. Il était neuf heures du matin. Le steam-boat ne partait qu'à midi. Michel Strogoff avait donc environ deux heures à employer pour retrouver celle dont il voulait faire sa compagne de voyage. Il traversa de nouveau le Volga et parcourut les quartiers de l'autre rive, où la foule était bien moins considérable. Il visita, on pourrait dire rue par rue, la ville haute et la ville basse. Il entra dans les églises, refuge naturel de tout ce qui pleure, de tout ce qui souffre. Nulle part il ne rencontra la jeune Livonienne. «Et cependant, répétait-il, elle ne peut encore avoir quitté Nijni-Novgorod. Cherchons toujours!» Michel Strogoff erra ainsi pendant deux heures. Il allait sans s'arrêter, il ne sentait pas la fatigue, il obéissait à un sentiment impérieux qui ne lui permettait plus de réfléchir. Le tout vainement. Il lui vint alors, à l'esprit que la jeune fille n'avait peut-être pas en connaissance de l'arrêté,--circonstance improbable, cependant, car un tel coup de foudre n'avait pu éclater sans être entendu de tous. Intéressée, évidemment, à connaître les moindres nouvelles qui venaient de la Sibérie, comment aurait-elle pu ignorer les mesures prises par le gouverneur, mesures qui la frappaient si directement? Mais enfin, si elle les ignorait, elle viendrait donc, dans quelques heures, au quai d'embarquement, et, là, quelque agent impitoyable lui refuserait brutalement passage! Il fallait à tout prix que Michel Strogoff la vît auparavant, et qu'elle put, grâce à lui, éviter cet échec. Mais ses recherches furent vaines, et il eut bientôt perdu tout espoir de la retrouver. Il était alors onze heures. Michel Strogoff, bien qu'en toute autre circonstance cela eût été inutile, songea à présenter son podaroshna aux bureaux du maître de police. L'arrêté ne pouvait évidemment le concerner, puisque le cas était prévu pour lui, mais il voulait s'assurer que rien ne s'opposerait à sa sortie de la ville. Michel Strogoff dut donc retourner sur l'autre rive du Volga, dans le quartier où se trouvaient les bureaux du maître de police. Là, il y avait grande affluence, car si les étrangers avaient ordre de quitter la province, ils n'en étaient pas moins soumis à certaines formalités pour partir. Sans cette précaution, quelque Russe, plus ou moins compromis dans le mouvement tartare, aurait pu, grâce à un déguisement, passer la frontière,--ce que l'arrêté prétendait empêcher. On vous renvoyait, mais encore fallait-il que vous eussiez la permission de vous en aller. Donc, bateleurs, bohémiens, zingaris, tsiganes, mêlés aux marchands de la Perse, de la Turquie, de l'Inde, du Turkestan, de la Chine, encombraient la cour et les bureaux de la maison de police. Chacun se hâtait, car les moyens de transport allaient être singulièrement recherchés de cette foule de gens expulsés, et ceux qui s'y prendraient trop tard courraient grand risque de ne pas être en mesure de quitter la ville dans le délai prescrit,--ce qui les eût exposés à quelque brutale intervention des agents du gouverneur. Michel Strogoff, grâce à la vigueur de ses coudes, put traverser la cour. Mais entrer dans les bureaux et parvenir jusqu'au guichet des employés, c'était une besogne bien autrement difficile. Cependant, un mot qu'il dit à l'oreille d'un inspecteur et quelques roubles donnés à propos furent assez puissants pour lui faire obtenir passage. L'agent, après l'avoir introduit dans la salle d'attente, alla prévenir un employé supérieur. Michel Strogoff ne pouvait donc tarder à être en règle avec la police et libre de ses mouvements. En attendant, il regarda autour de lui. Et que vit-il? Là, sur un banc, tombée plutôt qu'assise, une jeune fille, en proie à un muet désespoir, bien qu'il put à peine voir sa figure, dont le profil seul se dessinait sur la muraille. Michel Strogoff ne s'était pas trompé. Il venait de reconnaître la jeune Livonienne. Ne connaissant pas l'arrêté du gouverneur, elle était venue au bureau de police pour faire viser son permis!... On lui avait refusé le visa! Sans doute elle était autorisée à se rendre à Irkoutsk, mais l'arrêté était formel, il annulait toutes autorisations antérieures, et les routes de la Sibérie lui étaient fermées. Michel Strogoff, très-heureux de l'avoir enfin retrouvée, s'approcha de la jeune fille. Celle-ci le regarda un instant, et son visage s'éclaira d'une lueur fugitive en revoyant son compagnon de voyage. Elle se leva, par instinct, et, comme un naufragé qui se raccroche à une épave, elle allait lui demander assistance.... En ce moment, l'agent toucha l'épaule de Michel Strogoff. «Le maître de police vous attend, dit-il. --Bien,» répondit Michel Strogoff. Et, sans dire un mot à celle qu'il avait tant cherchée depuis la veille, sans la rassurer d'un geste qui eût pu compromettre et elle et lui-même, il suivit l'agent à travers les groupes compactes. La jeune Livonienne, voyant disparaître celui-là seul qui eût pu peut-être lui venir en aide, retomba sur son banc. Trois minutes ne s'étaient pas écoulées, que Michel Strogoff reparaissait dans la salle, accompagné d'un agent. Il tenait à la main son podaroshna, qui lui faisait libres les routes de la Sibérie. Il s'approcha alors de la jeune Livonienne, et, lui tendant la main: «Sœur....» dit-il. Elle comprit! Elle se leva, comme si quelque soudaine inspiration ne lui eût pas permis d'hésiter! «Sœur, répéta Michel Strogoff, nous sommes autorisés à continuer notre voyage à Irkoutsk. Viens-tu? --Je te suis, frère,» répondit la jeune fille, en mettant sa main dans la main de Michel Strogoff. Et tous deux quittèrent la maison de police. CHAPITRE VII EN DESCENDANT LE VOLGA. Un peu avant midi, la cloche du steam-boat attirait à l'embarcadère du Volga un grand concours de monde, puisqu'il y avait là ceux qui partaient et ceux qui auraient voulu partir. Les chaudières du -Caucase- étaient en pression suffisante. Sa cheminée ne laissait plus échapper qu'une fumée légère, tandis que l'extrémité du tuyau d'échappement et le couvercle des soupapes se couronnaient de vapeur blanche. Il va sans dire que la police surveillait le départ du -Caucase-, et se montrait impitoyable à ceux des voyageurs qui ne se trouvaient pas dans les conditions voulues pour quitter la ville. De nombreux Cosaques allaient et venaient sur le quai, prêts à prêter main-forte aux agents, mais ils n'eurent point à intervenir, et les choses se passèrent sans résistance. A l'heure réglementaire, le dernier coup de cloche retentit, les amarres furent larguées, les puissantes roues du steam-boat battirent l'eau de leurs palettes articulées, et le -Caucase- fila rapidement entre les deux villes dont se compose Nijni-Novgorod. Michel Strogoff et la jeune Livonienne avaient pris passage à bord du -Caucase-. Leur embarquement s'était fait sans aucune difficulté. On le sait, le podaroshna, libellé au nom de Nicolas Korpanoff, autorisait ce négociant à être accompagné pendant son voyage en Sibérie. C'était donc un frère et une sœur qui voyageaient sous la garantie de la police impériale. Tous deux, assis à l'arrière, regardaient fuir la ville, si profondément troublée par l'arrêté du gouverneur. Michel Strogoff n'avait rien dit à la jeune fille, il ne l'avait pas interrogée. Il attendait qu'elle parlât, s'il lui convenait de parler. Celle-ci avait hâte d'avoir quitté cette ville, dans laquelle, sans l'intervention providentielle de ce protecteur inattendu, elle fût restée prisonnière. Elle ne disait rien, mais son regard remerciait pour elle. Le Volga, le Rha des anciens, est considéré comme le fleuve le plus considérable de toute l'Europe, et son cours n'est pas inférieur à quatre mille verstes (4,300 kilomètres). Ses eaux, assez insalubres dans sa partie supérieure, sont modifiées à Nijni-Novgorod par celles de l'Oka, affluent rapide qui s'échappe des provinces centrales de la Russie. On a assez justement comparé l'ensemble des canaux et fleuves russes à un arbre gigantesque dont les branches se ramifient sur toutes les parties de l'empire. C'est le Volga qui forme le tronc de cet arbre, et il a pour racines soixante-dix embouchures qui s'épanouissent sur le littoral de la mer Caspienne. Il est navigable depuis Rjef, ville du gouvernement de Tver, c'est-à-dire sur la plus grande partie de son cours. Les bateaux de la Compagnie de transports entre Perm et Nijni-Novgorod font assez rapidement les trois cent cinquante verstes (373 kilomètres) qui séparent cette ville de la ville de Kazan. Il est vrai que ces steam-boats n'ont qu'à descendre le Volga, lequel ajoute environ deux milles de courant à leur vitesse propre. Mais, lorsqu'ils sont arrivés au confluent de la Kama, un peu au-dessous de Kazan, ils sont forcés d'abandonner le fleuve pour la rivière, dont ils doivent alors remonter le cours jusqu'à Perm. Donc, tout compte établi, et bien que sa machine fût puissante, le -Caucase- ne devait pas faire plus de seize verstes à l'heure. En réservant une heure d'arrêt à Kazan, le voyage de Nijni-Novgorod à Perm devait donc durer soixante à soixante-deux heures environ. Ce steam-boat, d'ailleurs, était fort bien aménagé, et les passagers, suivant leur condition ou leurs ressources, y occupaient trois classes distinctes. Michel Strogoff avait eu soin de retenir deux cabines de première classe, de sorte que sa jeune compagne pouvait se retirer dans la sienne et s'isoler quand bon lui semblait. Le -Caucase- était très-encombré de passagers de toutes catégories. Un certain nombre de trafiquants asiatiques avaient jugé bon de quitter immédiatement Nijni-Novgorod. Dans la partie du steam-boat réservée à la première classe se voyaient des Arméniens en longues robes et coiffés d'espèces de mitres,--des Juifs, reconnaissables à leurs bonnets coniques,--de riches Chinois dans leur costume traditionnel, robe très-large, bleue, violette ou noire, ouverte devant et derrière, et recouverte d'une seconde robe à larges manches dont la coupe rappelle celle des popes,--des Turcs, qui portaient encore le turban national,--des Indous, à bonnet carré, avec un simple cordon pour ceinture, et dont quelques-uns, plus spécialement désignés sous le nom de Shikarpouris, tiennent entre leurs mains tout le trafic de l'Asie centrale,--enfin des Tartares, chaussés de bottes agrémentées de soutaches multicolores, et la poitrine plastronnée de broderies. Tous ces négociants avaient dû entasser dans la cale et sur le pont leurs nombreux bagages, dont le transport devait leur coûter cher, car, réglementairement, ils n'avaient droit qu'à un poids de vingt livres par personne. A l'avant du -Caucase- étaient groupés des passagers plus nombreux, non-seulement des étrangers, mais aussi des Russes, auxquels l'arrêté ne défendait pas de regagner les villes de la province. Il y avait là des moujiks, coiffés de bonnets ou de casquettes, vêtus d'une chemise à petits carreaux sous leur vaste pelisse, et des paysans du Volga, pantalon bleu fourré dans leurs bottes, chemise de coton rose serrée par une corde, casquette plate ou bonnet de feutre. Quelques femmes, vêtues de robes de cotonnade à fleurs, portaient le tablier à couleurs vives et le mouchoir à dessins rouges sur la tête. C'étaient principalement des passagers de troisième classe, que, très-heureusement, la perspective d'un long voyage de retour ne préoccupait pas. En somme, cette partie du pont était fort encombrée. Aussi les passagers de l'arrière ne s'aventuraient-ils guère parmi ces groupes très-mélanges, dont la place était marquée sur l'avant des tambours. Cependant, le Caucase filait de toute la vitesse de ses aubes entre les rives du Volga. Il croisait de nombreux bateaux auxquels des remorqueurs faisaient remonter le cours au fleuve et qui transportaient toutes sortes de marchandises à Nijni-Novgorod. Puis passaient des trains de bois, longs comme ces interminables files de sargasses de l'Atlantique, et des chalands chargés à couler bas, noyés jusqu'au plat-bord. Voyage inutile à présent, puisque la foire venait d'être brusquement dissoute à son début. Les rives du Volga, éclaboussées par le sillage du steam-boat, se couronnaient de volées de canards qui fuyaient en poussant des cris assourdissants. Un peu plus loin, sur ces plaines sèches, bordées d'aunes, de saules, de trembles, s'éparpillaient quelques vaches d'un rouge foncé, des troupeaux de moutons à toison brune, de nombreuses agglomérations de porcs et de porcelets blancs et noirs. Quelques champs, semés de maigre sarrasin et de seigle, s'étendaient jusqu'à l'arrière-plan de coteaux à demi cultivés, mais qui, en somme, n'offraient aucun point de vue remarquable. Dans ces paysages monotones, le crayon d'un dessinateur, en quête de quelque site pittoresque, n'eût rien trouvé à reproduire. Deux heures après le départ du -Caucase-, la jeune Livonienne, s'adressant à Michel Strogoff, lui dit: «Tu vas à Irkoutsk, frère? --Oui, sœur, répondit le jeune homme. Nous faisons tous les deux la même route. Par conséquent, partout où je passerai, tu passeras. --Demain, frère, tu sauras pourquoi j'ai quitté les rives de la Baltique pour aller au delà des monts Ourals. --Je ne te demande rien, sœur. --Tu sauras tout, répondit la jeune fille, dont les lèvres ébauchèrent un triste sourire. Une sœur ne doit rien cacher à son frère. Mais, aujourd'hui, je ne pourrais!... La fatigue, le désespoir m'avaient brisée! --Veux-tu reposer dans ta cabine? demanda Michel Strogoff. --Oui... oui... et demain.... --Viens donc....» Il hésitait à finir sa phrase, comme s'il eût voulu l'achever par le nom de sa compagne, qu'il ignorait encore. «Nadia, dit-elle en lui tendant la main. --Viens, Nadia, répondit Michel Strogoff, et use sans façon de ton frère Nicolas Korpanoff.» Et il conduisit la jeune fille à la cabine qui avait été retenue pour elle sur le salon de l'arrière. Michel Strogoff revint sur le pont, et, avide des nouvelles qui pouvaient peut-être modifier son itinéraire, il se mêla aux groupes de passagers, écoutant, mais ne prenant point part aux conversations. D'ailleurs, si le hasard faisait qu'il fût interrogé et dans l'obligation de répondre, il se donnerait pour le négociant Nicolas Korpanoff, que le -Caucase- reconduisait à la frontière, car il ne voulait pas que l'on pût se douter qu'une permission spéciale l'autorisait à voyager en Sibérie. Les étrangers que le steam-boat transportait ne pouvaient évidemment parler que des événements du jour, de l'arrêté et de ses conséquences. Ces pauvres gens, à peine remis des fatigues d'un voyage à travers l'Asie centrale, se voyaient forcés de revenir, et s'ils n'exhalaient pas hautement leur colère et leur désespoir, c'est qu'ils ne l'osaient. Une peur, mêlée de respect, les retenait. Il était possible que des inspecteurs de police, chargés de surveiller les passagers, fussent secrètement embarqués à bord du -Caucase-, et mieux valait tenir sa langue, l'expulsion, après tout, étant encore préférable à l'emprisonnement dans une forteresse. Aussi, parmi ces groupes, ou l'on se taisait, ou les propos s'échangeaient avec une telle circonspection, qu'on ne pouvait guère en tirer quelque utile renseignement. Mais si Michel Strogoff n'eut rien à apprendre de ce côté, si même les bouches se fermèrent plus d'une fois à son approche,--car on ne le connaissait pas,--ses oreilles furent bientôt frappeés par les éclats d'une voix peu soucieuse d'être ou non entendue. L'homme à la voix gaie parlait russe, mais avec un accent étranger, et son interlocuteur, plus réservé, lui répondait dans la même langue, qui n'était pas non plus sa langue originelle. «Comment, disait le premier, comment, vous sur ce bateau, mon cher confrère, vous que j'ai vu a la fête impériale de Moscou, et seulement entrevu a Nijni-Novgorod? --Moi-même, répondit le second d'un ton sec. --Eh bien, franchement, je ne m'attendais pas a être immédiatement suivi par vous, et de si près! --Je ne vous suis pas, monsieur, je vous précède! --Précède! précède! Mettons que nous marchons de front, du même pas, comme deux soldats à la parade, et, provisoirement du moins, convenons, si vous le voulez, que l'un ne dépassera pas l'autre! --Je vous dépasserai, au contraire. --Nous verrons cela, quand nous serons sur le théâtre de la guerre; mais jusque-là, que diable! soyons compagnons de route. Plus tard, nous aurons bien le temps et l'occasion d'être rivaux! --Ennemis. --Ennemis, soit! Vous avez dans vos paroles, cher confrère, une précision qui m'est tout particulièrement agréable. Avec vous, au moins, on sait à quoi s'en tenir! --Où est le mal? --Il n'y en a aucun. Aussi, à mon tour, je vous demanderai la permission de préciser notre situation réciproque. --Précisez. --Vous allez a Perm... comme moi? --Comme vous. --Et, probablement, vous vous dirigerez de Perm sur Ekaterinbourg, puisque c'est la route la meilleure et la plus sûre par laquelle on puisse franchir les monts Ourals? --Probablement. --Une fois la frontière passée, nous serons en Sibérie, c'est-à-dire en pleine invasion. --Nous y serons! --Eh bien alors, mais seulement alors, ce sera le moment de dire: «Chacun pour soi, et Dieu pour....» --Dieu pour moi! --Dieu pour vous, tout seul! Très-bien! Mais, puisque nous avons devant nous une huitaine de jours neutres, et puisque très-certainement les nouvelles ne pleuvront pas en route, soyons amis jusqu'au moment où nous redeviendrons rivaux. --Ennemis. --Oui! c'est juste, ennemis! Mais, jusque-là, agissons de concert et ne nous entre-dévorons pas! Je vous promets, d'ailleurs, de garder pour moi tout ce que je pourrai voir.... --Et moi, tout ce que je pourrai entendre. --Est-ce dit? --C'est dit. --Votre main? --La voilà.» Et la main du premier interlocuteur, c'est-à-dire cinq doigts largement ouverts, secoua vigoureusement les deux doigts que lui tendit flegmatiquement le second. «A propos, dit le premier, j'ai pu, ce matin, télégraphier à ma cousine le texte même de l'arrêté dès dix heures dix-sept minutes. --Et moi je l'ai adressé au -Daily-Telegraph- dès dix heures treize. --Bravo, monsieur Blount. -Trop bon, monsieur Jolivet. --A charge de revanche! --Ce sera difficile! --On essayera pourtant!» Ce disant, le correspondant français salua familièrement le correspondant anglais, qui, inclinant sa tête, lui rendit son salut avec une raideur toute britannique. Ces deux chasseurs de nouvelles, l'arrêté du gouverneur ne les concernait pas, puisqu'ils n'étaient ni Russes, ni étrangers d'origine asiatique. Ils étaient donc partis, et s'ils avaient quitté ensemble Nijni-Novgorod, c'est que le même instinct les poussait en avant. Il était donc naturel qu'ils eussent pris le même moyen de transport et qu'ils suivissent la même route jusqu'aux, steppes sibériennes. Compagnons de voyage, amis ou ennemis, ils avaient devant eux huit jours avant «que la chasse fût ouverte». Et alors au plus adroit! Alcide Jolivet avait fait les premières avances, et, si froidement que ce fût, Harry Blount les avait acceptées. Quoi qu'il en soit, au dîner de ce jour, le Français, toujours ouvert et même un peu loquace, l'Anglais, toujours fermé, toujours gourmé, trinquaient à la même table, en buvant un Cliquot authentique, à six roubles la bouteille, généreusement fait avec la sève fraîche des bouleaux du voisinage. En entendant ainsi causer Alcide Jolivet et Harry Blount, Michel Strogoff s'était dit: «Voici des curieux et des indiscrets que je rencontrerai probablement sur ma route. Il me parait prudent de les tenir à distance.» La jeune Livonienne ne vint pas dîner. Elle dormait dans sa cabine, et Michel Strogoff ne voulut pas la faire réveiller. Le soir arriva donc sans qu'elle eût reparu sur le pont du -Caucase-. Le long crépuscule imprégnait alors l'atmosphère d'une fraîcheur que les passagers recherchèrent avidement après l'accablante chaleur du jour. Quand l'heure fut avancée, la plupart ne songèrent même pas à regagner les salons ou les cabines. Étendus sur les bancs, ils respiraient avec délices un peu de cette brise que développait la vitesse du steam-boat. Le ciel, à cette époque de l'année et sous cette latitude, devait à peine s'obscurcir entre le soir et le matin, et il laissait au timonier toute aisance pour se diriger au milieu des nombreuses embarcations qui descendaient ou remontaient le Volga. Cependant, entre onze heures et deux heures du matin, la lune étant nouvelle, il fit à peu près nuit. Presque tous les passagers du pont dormaient alors, et le silence n'était plus troublé que par le bruit des palettes, frappant l'eau à intervalles réguliers. Une sorte d'inquiétude tenait éveillé Michel Strogoff. Il allait et venait, mais toujours à l'arrière du steam-boat. Une fois, cependant, il lui arriva de dépasser la chambre des machines. Il se trouva alors sur la partie réservée aux voyageurs de seconde et de troisième classe. Là, on dormait, non-seulement sur les bancs, mais aussi sur les ballots, les colis et même sur les planches du pont. Seuls, les matelots de quart sa tenaient debout sur le gaillard d'avant. Deux lueurs, l'une verte, l'autre rouge, projetées par les fanaux de tribord et de bâbord, envoyaient quelques rayons obliques sur les flancs du steam-boat. Il fallait une certaine attention pour ne pas piétiner les dormeurs, capricieusement étendus ça et là. C'étaient pour la plupart des moujiks, habitués de coucher à la dure et auxquels les planches d'un pont devaient suffire. Néanmoins, ils auraient fort mal accueilli, sans doute, le maladroit qui les eût éveillés à coups de botte. Michel Strogoff faisait donc attention à ne heurter personne. En allant ainsi vers l'extrémité du bateau, il n'avait d'autre idée que de combattre le sommeil par une promenade un peu plus longue. Or, il était arrivé à la partie antérieure du pont, et il montait déjà l'échelle du gaillard d'avant, lorsqu'il entendit parler près de lui. Il s'arrêta. Les voix semblaient venir d'un groupe de passagers, enveloppés de châles et de couvertures, qu'il était impossible de reconnaître dans l'ombre. Mais il arrivait parfois, lorsque la cheminée du steam-boat, au milieu des volutes de fumée, s'empanachait de flammes rougeâtres, que des étincelles semblaient courir à travers le groupe, comme si des milliers de paillettes se fussent subitement allumées sous un rayon lumineux. Michel Strogoff allait passer outre, lorsqu'il entendit plus distinctement certaines paroles, prononcées en cette langue bizarre qui avait déjà frappé son oreille pendant la nuit, sur le champ de foire. Instinctivement, il eut la pensée d'écouter. Protégé par l'ombre du gaillard, il ne pouvait être aperçu. Quant à voir les passagers qui causaient, cela lui était impossible. Il dut donc se borner à prêter l'oreille. Les premiers mots qui furent échangés n'avaient aucune importance,--du moins pour lui,--mais ils lui permirent de reconnaître précisément les deux voix de femme et d'homme qu'il avait entendues à Nijni-Novgorod. Dès lors, redoublement d'attention de sa part. Il n'était pas impossible, en effet, que ces tsiganes, dont il avait surpris un lambeau de conversation, maintenant expulsés avec tous leurs congénères, ne fussent à bord du -Caucase-. Et bien lui en prit d'écouter, car ce fut assez distinctement qu'il entendit cette demande et cette réponse, faites en idiome tartare: «On dit qu'un courrier est parti de Moscou pour Irkoutsk! --On le dit, Sangarre, mais ou ce courrier arrivera trop tard, ou il n'arrivera pas!» Michel Strogoff tressaillit involontairement à cette réponse, qui le visait si directement. Il essaya de reconnaître si l'homme et la femme qui venaient de parler étaient bien ceux qu'il soupçonnait, mais l'ombre était alors trop épaisse, et il n'y put réussir. Quelques instants après, Michel Strogoff, sans avoir été aperçu, avait regagné l'arrière du steam-boat, et, la tête dans les mains, il s'asseyait à l'écart. On eût pu croire qu'il dormait. Il ne dormait pas et ne songeait pas à dormir. Il réfléchissait à ceci, non sans une assez vive appréhension: «Qui donc sait mon départ, et qui donc a intérêt à le savoir?» CHAPITRE VIII EN REMONTANT LA KAMA. Le lendemain, 18 juillet, à six heures quarante du matin, le -Caucase- arrivait à l'embarcadère de Kazan, que sept verstes (7 kilomètres et demi) séparent de la ville. Kazan est située au confluent du Volga et de la Kazanka. C'est un important chef-lieu de gouvernement et d'archevêché grec, en même temps qu'un siège d'université. La population variée de cette «goubernie» se compose de Tchérémisses, de Mordviens, de Tchouvaches, de Volsalks, de Vigoulitches, de Tartares,--cette dernière race ayant conservé plus spécialement le caractère asiatique. Bien que la ville fut assez éloignée du débarcadère, une foule nombreuse se pressait sur le quai. On venait aux nouvelles. Le gouverneur de la province avait pris un arrêté identique à celui de son collègue de Nijni-Novgorod. On voyait là des Tartares vêtus d'un cafetan à manches courtes et coiffés de bonnets pointus dont les larges bords rappellent celui du Pierrot traditionnel. D'autres, enveloppés d'une longue houppelande, la tête couverte d'une petite calotte, ressemblaient à des Juifs polonais. Des femmes, la poitrine plastronnée de clinquant, la tête couronnée d'un diadème relevé en forme de croissant, formaient divers groupes dans lesquels on discutait. Des officiers de police, mêlés à cette foule, quelques Cosaques, la lance au poing, maintenaient l'ordre et faisaient faire place aussi bien aux passagers qui débarquaient du -Caucase- qu'à ceux qui y embarquaient, mais après avoir minutieusement examiné ces deux catégories de voyageurs. C'étaient, d'une part, des Asiatiques frappés du décret d'expulsion, et, de l'autre, quelques familles de moujiks qui s'arrêtaient à Kazan. Michel Strogoff regardait d'un air assez indifférent ce va-et-vient particulier à tout embarcadère auquel vient d'accoster un steam-boat. Le -Caucase- devait faire escale à Kazan pendant une heure, temps nécessaire au renouvellement de son combustible. Quant à débarquer, Michel Strogoff n'en eut pas même l'idée. Il n'aurait pas voulu laisser seule à bord la jeune Livonienne, qui n'avait pas encore reparu sur le pont. Les deux journalistes, eux, s'étaient levés dès l'aube, comme il convient à tout chasseur diligent. Ils descendirent sur la rive du fleuve et se mêlèrent à la foule, chacun de son côté. Michel Strogoff aperçut, d'un côté, Harry Blount, le carnet à la main, crayonnant quelques types ou notant quelque observation, de l'autre, Alcide Jolivet, se contentant de parler, sûr de sa mémoire, qui ne pouvait rien oublier. Le bruit courait, sur toute la frontière orientale de la Russie, que le soulèvement et l'invasion prenaient des proportions considérables. Les communications entre la Sibérie et l'empire étaient déjà extrêmement difficiles. Voilà ce que Michel Strogoff, sans avoir quitté le pont du -Caucase-, entendait dire aux nouveaux embarqués. Or, ces propos ne laissaient pas de lui causer une véritable inquiétude, et ils excitaient l'impérieux désir qu'il avait d'être au delà des monts Ourals, afin de juger par lui-même de la gravité des événements et de se mettre en mesure de parer à toute éventualité. Peut-être allait-il même demander des renseignements plus précis à quelque indigène de Kazun, lorsque son attention fut tout à coup distraite. Parmi les voyageurs qui quittaient le -Caucase-, Michel Strogoff reconnut alors la troupe des tsiganes qui, la veille, figurait encore sur le champ de foire de Nijni-Novgorod. Là, sur le pont du steam-boat, se trouvaient et le vieux bohémien et la femme qui l'avait traité d'espion. Avec eux, sous leur direction, sans doute, débarquaient une vingtaine de danseuses et de chanteuses, de quinze à vingt ans, enveloppées de mauvaises couvertures qui recouvraient leurs jupes à paillettes. Ces étoffes, piquées alors par les premiers rayons du soleil, rappelèrent à Michel Strogoff cet effet singulier qu'il avait observé pendant la nuit. C'était tout ce paillon de bohème qui étincelait dans l'ombre, lorsque la cheminée du steam-boat vomissait quelques flammes. «Il est évident, se dit-il, que cette troupe de tsiganes, après être restée sous le pont pendant le jour, est venue se blottir sous le gaillard pendant la nuit, Tenaient-ils donc à se montrer le moins possible, ces bohémiens? Ce n'est pourtant pas dans les habitudes de leur race!» Michel Strogoff ne douta plus alors que le propos, qui le touchait directement ne fût parti de ce groupe noir, pailleté par les lueurs du bord, et n'eût été échangé entre le vieux tsigane et la femme à laquelle il avait donné le nom mongol de Sangarre. Michel Strogoff, par un mouvement involontaire, se porta donc vers la coupée du steam-boat, au moment où la troupe bohémienne allait le quitter pour n'y plus revenir. Le vieux bohémien était là, dans une humble attitude, peu conforme avec l'effronterie naturelle à ses congénères. On eût dit qu'il cherchait plutôt à éviter les regards qu'à les attirer. Son lamentable chapeau, rôti par tous les soleils du monde, s'abaissait profondément sur sa face ridée. Son dos voûté se bombait sous une vieille souquenille dont il s'enveloppait étroitement, malgré la chaleur. Il eût été difficile, sous ce misérable accoutrement, de juger de sa taille et de sa figure. Près de lui, la tsigane Sangarre, femme de trente ans, brune de peau, grande, bien campée, les yeux magnifiques, les cheveux dorés, se tenait dans une pose superbe. De ces jeunes danseuses, plusieurs étaient remarquablement jolies, tout en ayant le type franchement accusé de leur race. Les tsiganes sont généralement attrayantes, et plus d'un de ces grands seigneurs russes, qui font profession de lutter d'excentricité avec les Anglais, n'a pas hésité à choisir sa femme parmi ces bohémiennes. L'une d'elles fredonnait une chanson d'un rhythme étrange, dont les premiers vers peuvent se traduire ainsi: Le corail luit sur ma peau brune, L'épingle d'or à mon chignon! Je vais chercher fortune Au pays de.... La rieuse fille continua sa chanson sans doute, mais Michel Strogoff ne l'écoutait plus. En effet, il lui sembla que la tsigane Sangarre le regardait avec une insistance singulière. On eût dit que cette bohémienne voulait ineffaçablement graver ses traits dans sa mémoire. Puis, quelques instants après, Sangarre débarquait la dernière, lorsque le vieillard et sa troupe avaient déjà quitté le -Caucase-. «Voilà une effrontée bohémienne! se dit Michel Strogoff. Est-ce qu'elle m'aurait reconnu pour l'homme qu'elle a traité d'espion à Nijni-Novgorod? Ces damnées tsiganes ont des yeux de chat! Elles y voient clair la nuit, et celle-là pourrait bien savoir....» Michel Strogoff fut sur le point de suivre Sangarre et sa troupe, mais il se retint. «Non, pensa-t-il, pas de démarche irréfléchie! Si je fais arrêter ce vieux diseur de bonne aventure et sa bande, mon incognito risque d'être dévoilé. Les voilà débarqués, d'ailleurs, et, avant qu'ils aient passé la frontière, je serai déjà loin de l'Oural. Je sais bien qu'ils peuvent prendre la route de Kazam à Ichim, mais elle n'offre aucune ressource, et un tarentass, attelé de bons chevaux de Sibérie, devancera toujours un chariot de bohémiens! Allons, ami Korpanoff, reste tranquille!» D'ailleurs, à ce moment, le vieux tsigane et Sangarre avaient disparu dans la foule. , , 1 ' . 2 , ' - , 3 ' 4 . [ - - . ] 5 6 , , , 7 ' : 8 , 9 ; , 10 ' ; 11 , - - , 12 , - - 13 ; 14 , , 15 , ' . , , 16 ' 17 , ' , 18 , , 19 , 20 , « » , 21 , ' , 22 ' ' , 23 ! 24 25 ! - , 26 ' ' . 27 - - , 28 , 29 , ' ' 30 ' . . . . 31 32 ' , 33 - . 34 , , ' 35 ' , 36 , 37 , , , 38 ' ' , 39 , 40 . 41 42 ' , , 43 ' 44 - 45 , . . 46 47 , 48 , 49 ' , , , 50 - - . 51 52 ' ' , 53 ' , ' 54 ; , , 55 . 56 57 , , , ' , 58 , , 59 , 60 61 - . 62 63 , , , 64 ' . 65 , 66 67 ' « 68 ! » 69 70 , , ' 71 , 72 . , 73 , ' 74 . 75 76 , 77 . , 78 ' 79 ' . 80 . , 81 , , 82 ' 83 , ' 84 ' , 85 ' . 86 87 , , . , ' 88 . 89 , , - , 90 , 91 , , ' , ' 92 . 93 94 , - , , , 95 . , ' , 96 . 97 98 , , ' 99 . , , 100 , ' . 101 , 102 . 103 , , . 104 ' - 105 . - , 106 , . 107 ' 108 , ' - 109 . 110 111 , , 112 . , ' , 113 , ' , 114 . ' , , 115 , 116 , . 117 118 , , 119 ' 120 . , 121 , - , . 122 123 , , 124 , 125 , , , 126 . 127 128 , ' , 129 . 130 131 « ! ' ' . 132 133 - - - ! 134 ' . 135 136 - - ! 137 138 - - ! » - - . 139 140 ' , , 141 . 142 . 143 144 , , 145 . ' 146 , 147 . 148 149 , 150 ' . 151 152 , ' , : 153 154 « - . 155 156 « , 157 . 158 159 « ' 160 - . » 161 162 163 164 165 166 167 . 168 169 170 171 , - , 172 . 173 174 « » , 175 , ' ' , ' 176 , - , 177 . 178 179 « ' 180 - » , ' 181 ' , , , 182 , ' 183 . , 184 ' , 185 ' . 186 187 ' , 188 - , 189 ' . 190 191 , 192 , 193 . ' 194 . ' . 195 ' ' . 196 197 ' , ' ' ' 198 . ' 199 ' , - ' ' 200 ' 201 . , 202 , 203 , ' 204 ! 205 206 - - ' - - ' 207 , , 208 . 209 210 ' 211 . 212 ; ' ; 213 ; ; ' ; 214 ; 215 . 216 , , 217 ' , 218 . , 219 ' , , - 220 , 221 . 222 223 - , - - ' 224 , - - ' 225 , , 226 , , 227 , . 228 ' 229 . ' 230 ' 231 , . 232 233 ' 234 , ' 235 . 236 237 « ! - - , 238 ' 239 . « ' - 240 ! » . « » , 241 ' ' ! ! 242 - , 243 ' - ' , - ? 244 , ' , , 245 ! » 246 247 , , 248 ' 249 . , , ' 250 ' . . . . 251 . 252 253 « ! ' - - . 254 ! » 255 256 , , , 257 , ! 258 , , ' 259 . 260 , , 261 , ' . 262 263 . ' , 264 ' , , ' 265 , , - , ' 266 , . 267 ' , , 268 , 269 , 270 . ' 271 , , 272 , 273 - . , , 274 , ' 275 , 276 - ' 277 - , ? 278 279 « ! ' - , ' , 280 . , 281 ' ' , , ' ' ' 282 ' , 283 . » 284 285 . ' 286 - ' ' , ' 287 . , 288 . 289 290 « , - , ' ' 291 ' . ' 292 . ' 293 , . 294 , , ' , , 295 . , 296 ' ' ! , ' ! 297 ' 298 - . - , 299 ! » 300 301 - , , 302 ' , 303 . , 304 , ' . 305 ' . 306 307 . - ' . 308 309 . 310 311 ' 312 , . , 313 , . 314 , , . 315 . 316 317 « , - , 318 - . ! » 319 320 . 321 ' , , 322 . . 323 324 , ' ' - 325 ' , - - , , 326 ' . 327 , , 328 , - 329 , ? 330 331 , , , 332 , ' , , , 333 ! 334 , ' , , 335 . 336 337 , 338 . 339 340 . , ' 341 , 342 . ' 343 , , 344 ' ' . 345 346 ' , 347 . 348 349 , , 350 , ' 351 . , , 352 , , 353 , , - - ' . 354 , - 355 . 356 357 , , , , , 358 , , ' , , , 359 . 360 361 , 362 , 363 ' 364 , - - 365 . 366 367 , , 368 . ' 369 , ' . , 370 ' ' ' 371 . 372 373 ' , ' ' , 374 . 375 376 377 . 378 379 , . - ? 380 381 , , ' , , 382 , ' , 383 . 384 385 ' . 386 . 387 388 ' , 389 ! . . . ! 390 , ' 391 , , 392 . 393 394 , - ' , ' 395 . 396 397 - , ' ' 398 . , 399 , , , 400 . . . . 401 402 , ' ' . 403 404 « , - . 405 406 - - , » . 407 408 , ' , 409 ' - , 410 ' . 411 412 , - 413 - , . 414 415 ' , 416 , ' . 417 418 , 419 . 420 421 ' , , : 422 423 « . . . . » - . 424 425 ! , 426 ' ! 427 428 « , , 429 . - ? 430 431 - - , , » , 432 . 433 434 . 435 436 437 438 439 440 441 . 442 443 444 , - ' 445 , ' 446 . - - 447 . 448 ' , ' ' 449 . 450 451 - - , 452 453 . 454 455 , 456 - , ' , 457 . 458 459 ' , , 460 , - ' 461 , - - 462 - . 463 464 465 - - . ' . 466 , , , 467 . ' 468 469 . 470 471 , ' , , 472 ' . 473 474 ' , ' 475 . ' , ' . 476 - ' , , 477 ' , 478 . , 479 . 480 481 , , 482 ' , ' 483 ( , ) . , 484 , - 485 ' , ' 486 . 487 488 ' 489 490 ' . ' , 491 - ' 492 . , 493 , ' - - 494 . 495 496 - 497 ( ) 498 . 499 - ' ' , 500 . , ' 501 , - , 502 ' , 503 ' . , , 504 , - - 505 ' . ' , 506 - - 507 . 508 509 - , ' , , , 510 , 511 . 512 , 513 ' . 514 515 - - - . 516 517 - . - 518 519 ' , - - , 520 , - - , 521 - , , , , 522 ' 523 , - - , 524 , - - , , 525 , - , 526 , ' 527 , - - , 528 , . 529 530 , , , 531 , ' ' 532 . 533 534 ' - - , 535 - , , ' 536 . 537 538 , , 539 ' , 540 , , 541 , . 542 , , 543 . ' 544 , , 545 - , ' 546 . , . 547 ' ' - 548 - , ' 549 . 550 551 , 552 . 553 554 - . 555 , ' , 556 , ' - . 557 , ' 558 . 559 560 , - , 561 562 . , , 563 ' , , , ' ' 564 , , 565 . 566 , , ' ' 567 ' - , , , 568 ' . , 569 ' , , ' 570 . 571 572 - - , , 573 ' , : 574 575 « , ? 576 577 - - , , . 578 . , , . 579 580 - - , , ' 581 . 582 583 - - , . 584 585 - - , , 586 . . , 587 ' , ! . . . , ' 588 ! 589 590 - - - ? . 591 592 - - . . . . . . . . . . 593 594 - - . . . . » 595 596 , ' ' 597 , ' . 598 599 « , - . 600 601 - - , , , 602 . » 603 604 605 ' . 606 607 , , 608 - , 609 , , . 610 ' , ' 611 ' , 612 , - - , 613 ' ' 614 ' . 615 616 - 617 , ' . 618 , ' 619 ' , , ' ' 620 , ' ' ' . 621 , , . 622 , , 623 - - , 624 , ' , , 625 ' . , , ' 626 , ' , 627 ' . 628 629 ' , 630 ' , - - 631 , - - 632 ' ' . 633 634 ' , , 635 , , , 636 ' . 637 638 « , , , , 639 , ' , 640 - ? 641 642 - - - , ' . 643 644 - - , , ' 645 , ! 646 647 - - , , ! 648 649 - - ! ! , , 650 , , , , 651 , ' ' ! 652 653 - - , . 654 655 - - , ; 656 - , ! . , 657 ' ' ! 658 659 - - . 660 661 - - , ! , , 662 ' . , , 663 ' ! 664 665 - - ? 666 667 - - ' . , , 668 . 669 670 - - . 671 672 - - . . . ? 673 674 - - . 675 676 - - , , , 677 ' 678 ? 679 680 - - . 681 682 - - , , ' - - 683 . 684 685 - - ! 686 687 - - , , : 688 « , . . . . » 689 690 - - ! 691 692 - - , ! - ! , 693 , - 694 , ' 695 . 696 697 - - . 698 699 - - ! ' , ! , - , 700 - ! , ' , 701 . . . . 702 703 - - , . 704 705 - - - ? 706 707 - - ' . 708 709 - - ? 710 711 - - . » 712 713 , ' - - 714 , 715 . 716 717 « , , ' , , 718 ' - . 719 720 - - ' - - - . 721 722 - - , . 723 724 - , . 725 726 - - ! 727 728 - - ! 729 730 - - ! » 731 732 , 733 , , , 734 . 735 736 , ' 737 , ' ' , ' 738 . , ' 739 - , ' . 740 ' 741 ' ' , . 742 , , 743 « » . ! 744 , , , 745 . 746 747 ' , , , 748 , ' , , , 749 , , 750 , 751 . 752 753 , 754 ' : 755 756 « 757 . . » 758 759 . , 760 . 761 ' - - . 762 763 ' ' 764 ' . 765 ' , 766 . , 767 - . 768 , ' , 769 ' , 770 771 . 772 773 , , 774 , . 775 , ' 776 , ' . 777 778 ' . 779 , ' - . , , 780 . 781 . 782 783 , , - , , 784 . , 785 ' . , ' , 786 ' , , 787 - . 788 789 , 790 . ' , 791 ' 792 . , , 793 , . 794 795 . 796 ' , ' ' 797 . 798 799 , , 800 ' ' , ' . 801 ' . ' , 802 , ' 803 ' . , - , 804 , ' , 805 , 806 807 . 808 809 , ' 810 , 811 , . 812 813 , ' . ' 814 , . 815 , . 816 ' . 817 818 ' , - - 819 , - - 820 ' ' - . 821 , ' . ' 822 , , , 823 , , 824 - - . 825 826 ' , ' 827 , : 828 829 « ' ! 830 831 - - , , , 832 ' ! » 833 834 , 835 . ' 836 ' , ' 837 , ' . 838 839 , , , 840 ' - , , , 841 ' ' . ' . 842 843 . , 844 : 845 846 « , ? » 847 848 849 850 851 852 853 . 854 855 856 , , , - - 857 ' , ( 858 ) . 859 860 . ' 861 - ' , 862 ' ' . « » 863 , , , , 864 , , - - 865 . 866 867 , 868 . . 869 870 - . ' 871 872 . ' , ' 873 , ' , 874 . , , 875 ' , 876 . 877 878 , , , 879 , ' 880 - - ' 881 , 882 . ' , ' , 883 ' , , ' , 884 ' . 885 886 ' - - 887 ' - . 888 - - , 889 . 890 891 , ' ' . ' 892 , ' 893 . 894 895 , , ' ' , 896 . 897 , . 898 , ' , , , 899 , ' , 900 , , , 901 . 902 903 , , 904 ' . 905 ' 906 . , 907 - - , . 908 909 , , 910 ' ' ' 911 , - 912 . - - 913 , 914 . 915 916 - - , 917 , , 918 - . , - , 919 ' 920 ' . , , , 921 , , 922 923 . 924 925 , , 926 ' 927 . ' 928 ' , - . 929 930 « , - , , 931 , 932 , - 933 , ? ' 934 ! » 935 936 , 937 , 938 , ' 939 . 940 941 , , 942 - , 943 ' . 944 945 , , 946 ' . ' 947 ' . , 948 , ' 949 . 950 ' , . , 951 , . 952 953 , , , , 954 , , , , 955 . 956 957 , , 958 . 959 , ' , 960 ' , ' 961 . 962 963 ' ' ' , 964 : 965 966 , 967 ' ' ! 968 969 . . . . 970 971 , 972 ' . 973 974 , 975 . 976 . 977 978 , , , 979 - - . 980 981 « ! . - ' 982 ' ' ' ' 983 - ? ! 984 , - . . . . » 985 986 , 987 . 988 989 « , - - , ! 990 , ' 991 . , ' , , ' 992 , ' . ' 993 , ' , 994 , , 995 ! , , ! » 996 997 ' , , 998 . 999 1000