traverser ses longues plaines, en escortant leurs marchandises, et qui
ne devaient pas revoir d'une année leurs boutiques ou leurs comptoirs.
Enfin, telle est l'importance de cette foire de Nijni-Novgorod, que le
chiffre des transactions ne s'y élève pas à moins de cent millions de
roubles. [Environ trois cent quatre-vingt-treize millions de francs.]
Puis, sur les places, entre les quartiers de cette ville improvisée,
c'était une agglomération de bateleurs de toute espèce: saltimbanques et
acrobates, assourdissant avec les hurlements de leurs orchestres et les
vociférations de leur parade; bohémiens, venus des montagnes et disant
la bonne aventure aux badauds d'un public toujours renouvelé; zingaris
ou tsiganes,--nom que les Russes donnent aux gypsies, qui sont les
anciens descendants des Cophtes,--chantant leurs airs les plus colorés
et dansant leurs danses les plus originales; comédiens de théâtres
forains, représentant des drames de Shakspeare, appropriés au goût des
spectateurs, qui s'y portaient en foule. Puis, dans les longues avenues,
des montreurs d'ours promenaient en liberté leurs équilibristes à quatre
pattes, des ménageries retentissaient de rauques cris d'animaux,
stimulés par le fouet acéré ou la baguette rougie du dompteur, enfin, au
milieu de la grande place centrale, encadré par un quadruple cercle de
dilettanti enthousiastes, un chœur de «mariniers du Volga», assis sur
le sol comme sur le pont de leurs barques, simulait l'action de ramer,
sous le bâton d'un chef d'orchestre, véritable timonier de ce bateau
imaginaire!
Coutume bizarre et charmante! au-dessus de toute cette foule, une nuée
d'oiseaux s'échappaient des cages dans lesquelles on les avait apportés.
Suivant un usage très-suivi à la foire de Nijni-Novgorod, en échange de
quelques kopeks charitablement offerts par de bonnes âmes, les geôliers
ouvraient la porta à leurs prisonniers, et c'était par centaines qu'ils
s'envolaient en jetant leurs petits cris joyeux....
Tel était l'aspect de la plaine, tel il devait être pendant les six
semaines que dure ordinairement la célèbre foire de Nijni-Novgorod.
Puis, après cette assourdissante période, l'immense brouhaha
s'éteindrait comme par enchantement, la ville haute reprendrait son
caractère officiel, la ville basse retomberait dans sa monotonie
ordinaire, et, de cette énorme affluence de marchands, appartenant à
toutes les contrées de l'Europe et de l'Asie centrale, il ne resterait
ni un seul vendeur qui eût quoi que ce soit à vendre encore, ni un seul
acheteur qui eût encore quoi que ce soit à acheter.
Il convient d'ajouter ici que cette fois, au moins, la France et
l'Angleterre étaient chacune représentées au grand marché de
Nijni-Novgorod par deux des produits les plus distingués de la
civilisation moderne, MM. Harry Blount et Alcide Jolivet.
En effet, les deux correspondants étaient venus chercher là des
impressions au profit de leurs lecteurs, et ils employaient de leur
mieux les quelques heures qu'ils avaient à perdre, car, eux aussi, ils
allaient prendre passage sur le -Caucase-.
Ils se rencontrèrent précisément l'un et l'autre sur le champ de foire,
et n'en furent que médiocrement étonnés, puisqu'un même instinct devait
les entraîner sur la même piste; mais, cette fois, ils ne se parlèrent
pas et se bornèrent à se saluer assez froidement.
Alcide Jolivet, optimiste par nature, semblait, d'ailleurs, trouver que
tout se passait convenablement, et, comme le hasard lui avait
heureusement fourni la table et le gîte, il avait jeté sur son carnet
quelques notes particulièrement honnêtes pour la ville de
Nijni-Novgorod.
Au contraire, Harry Blount, après avoir vainement cherché à souper,
s'était vu forcé de coucher à la belle étoile. Il avait donc envisagé
les choses à un tout autre point de vue, et méditait un article
foudroyant contre une ville dans laquelle les hôteliers refusaient de
recevoir des voyageurs qui ne demandaient qu'à se laisser écorcher «au
moral et au physique!»
Michel Strogoff, une main dans sa poche, tenant de l'autre sa longue
pipe à tuyau de merisier, semblait être le plus indifférent et le moins
impatient des hommes. Cependant, à une certaine contraction de ses
muscles sourciliers, un observateur eût facilement reconnu qu'il
rongeait son frein.
Depuis deux heures environ, il courait les rues de la ville pour revenir
invariablement au champ de foire. Tout en circulant entre les groupes,
il observait qu'une réelle inquiétude se montrait chez tous les
marchands venus des contrées voisines de l'Asie. Les transactions en
souffraient visiblement. Que bateleurs, saltimbanques et équilibristes
fissent grand bruit devant leurs échoppes, cela se concevait, car ces
pauvres diables n'avaient rien à risquer dans une entreprise
commerciale, mais les négociants hésitaient à s'engager avec les
trafiquants de l'Asie centrale, dont le pays était troublé par
l'invasion tartare.
Autre symptôme, aussi, qui devait être remarqué. En Russie, l'uniforme
militaire apparaît en toute occasion. Les soldats se mêlent volontiers à
la foule, et précisément, à Nijni-Novgorod, pendant cette période de la
foire, les agents de la police sont habituellement aidés par de nombreux
Cosaques, qui, la lance sur l'épaule, maintiennent l'ordre dans cette
agglomération de trois cent mille étrangers.
Or, ce jour-là, les militaires, Cosaques ou autres, faisaient défaut au
grand marché. Sans doute, en prévision d'un départ subit, ils avaient
été consignés à leurs casernes.
Cependant, si les soldats ne se montraient pas, il n'en était pas ainsi
des officiers. Depuis la veille, les aides de camp, partant du palais du
gouverneur général, s'élançaient en toutes directions. Il se faisait
donc un mouvement inaccoutumé, que la gravité des événements pouvait
seule expliquer. Les estafettes se multipliaient sur les routes de la
province, soit du côté de Wladimir, soit du côté des monts Ourals.
L'échange de dépêches télégraphiques avec Moscou et Saint-Pétersbourg
était incessant. La situation de Nijni-Novgorod, non loin de la
frontière sibérienne, exigeait évidemment de sérieuses précautions. On
ne pouvait pas oublier qu'au XIVe siècle la ville avait été deux fois
prise par les ancêtres de ces Tartares, que l'ambition de Féofar-Khan
jetait à travers les steppes kirghises.
Un haut personnage, non moins occupé que le gouverneur général, était le
maître de police. Ses inspecteurs et lui, chargés de maintenir l'ordre,
de recevoir les réclamations, de veiller à l'exécution des règlements,
ne chômaient pas. Les bureaux de l'administration, ouverts nuit et jour,
étaient incessamment assiégés, aussi bien par les habitants de la ville
que par les étrangers, européens ou asiatiques.
Or, Michel Strogoff se trouvait précisément sur la place centrale,
lorsque le bruit se répandit que le maître de police venait d'être mandé
par estafette au palais du gouverneur général. Une importante dépêche,
arrivée de Moscou, disait-on, motivait ce déplacement.
Le maître de police se rendit donc au palais du gouverneur, et aussitôt,
comme par un pressentiment général, la nouvelle circula que quelque
mesure grave, en dehors de toute prévision, de toute habitude, allait
être prise.
Michel Strogoff écoutait ce qui se disait, afin d'en profiter, le cas
échéant.
«On va fermer la foire! s'écriait l'un.
--Le régiment de Nijni-Novgorod vient de recevoir son ordre de départ!
répondait l'autre.
--On dit que les Tartares menacent Tomsk!
--Voici le maître de police!» cria-t-on de toutes parts.
Un fort brouhaha s'était élevé subitement, qui se dissipa peu à peu, et
auquel succéda un silence absolu. Chacun pressentait quelque grave
communication de la part du gouvernement.
Le maître de police, précédé de ses agents, venait de quitter le palais
du gouverneur général. Un détachement de Cosaques l'accompagnait et
faisait ranger la foule à force de bourrades, violemment données et
patiemment reçues.
Le maître de police arriva au milieu de la place centrale, et chacun put
voir qu'il tenait une dépêche à la main.
Alors, d'une voix haute, il lut la déclaration suivante:
«ARRÊTÉ DU GOUVERNEUR DE NIJNI-NOVGOROD.
«1° Défense à tout sujet russe de sortir de la province, pour quelque
cause que ce soit.
«2° Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province
dans les vingt-quatre heures.»
CHAPITRE VI
FRÈRE ET SŒUR.
Ces mesures, très-funestes pour les intérêts privés, les circonstances
les justifiaient absolument.
«Défense à tout sujet russe de sortir de la province», si Ivan Ogareff
était encore dans la province, c'était l'empêcher, non sans d'extrêmes
difficultés tout au moins, de rejoindre Féofar-Khan, et enlever au chef
tartare un lieutenant redoutable.
«Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province dans
les vingt-quatre heures», c'était éloigner eh bloc ces trafiquants venus
de l'Asie centrale, ainsi que ces bandes de bohémiens, de gypsies, de
tsiganes, qui ont plus ou moins d'affinités avec les populations
tartares ou mongoles et que la foire y avait réunis. Autant de têtes,
autant d'espions, et leur expulsion était certainement commandée par
l'état des choses.
Mais on comprend aisément l'effet de ces deux coups de foudre, tombant
sur la ville de Nijni-Novgorod, nécessairement plus visée et plus
atteinte qu'aucune autre.
Ainsi donc, les nationaux que des affaires eussent appelés au delà des
frontières sibériennes ne pouvaient plus quitter la province,
momentanément du moins. La teneur du premier article de l'arrêté était
formelle. Il n'admettait aucune exception. Tout intérêt privé devait
s'effacer devant l'intérêt général.
Quant au second article de l'arrêté, l'ordre d'expulsion qu'il contenait
était aussi sans réplique. Il ne concernait point d'autres étrangers que
ceux qui étaient d'origine asiatique, mais ceux-ci n'avaient plus qu'à
réemballer leurs marchandises et à reprendre la route qu'ils venaient de
parcourir. Quant à tous ces saltimbanques, dont le nombre était
considérable, et qui avaient près de mille verstes à franchir pour
atteindre la frontière la plus rapprochée, c'était pour eux la misère à
bref délai!
--Aussi s'éleva-t-il tout d'abord contre cette mesure insolite un
murmure de protestation, un cri de désespoir, que la présence des
Cosaques et des agents de la police eut promptement réprimé.
Et presque aussitôt ce qu'on pourrait appeler le déménagement de cette
vaste plaine commença. Les toiles tendues devant les échoppes se
replièrent; les théâtres forains s'en allèrent par morceaux; les danses
et les chants cessèrent; les parades se turent; les feux s'éteignirent;
les cordes des équilibristes se détendirent; les vieux chevaux poussifs
de ces demeures ambulantes revinrent des écuries aux brancards. Agents
et soldats, le fouet ou la baguette à la main, stimulaient les
retardataires et ne se gênaient point d'abattre les tentes, avant même
que les pauvres bohèmes les eussent quittées. Évidemment, sous
l'influence de ces mesures, avant le soir, la place de Nijni-Novgorod
serait entièrement évacuée, et au tumulte du grand marché succéderait le
silence du désert.
Et encore faut-il le répéter,--car c'était une aggravation obligée de
ces mesures,--à tous ces nomades que le décret d'exclusion frappait
directement, les steppes de la Sibérie étaient même interdites, et il
leur faudrait se jeter dans le sud de la mer Caspienne, soit en Perse,
soit en Turquie, soit dans les plaines du Turkestan. Les postes de
l'Oural et des montagnes qui forment comme le prolongement de ce fleuve
sur la frontière russe ne leur eussent pas permis de passer. C'était
donc un millier de verstes qu'ils étaient dans la nécessité de
parcourir, avant de pouvoir fouler un sol libre.
Au moment où la lecture de l'arrêté avait été faite par le maître de
police, Michel Strogoff fut frappé d'un rapprochement qui surgit
instinctivement dans son esprit.
«Singulière coïncidence! pensa-t-il, entre cet arrêté qui expulse les
étrangers originaires de l'Asie et les paroles échangées cette nuit
entre ces deux bohémiens de race tsigane. «C'est le Père lui-même qui
nous envoie où nous voulons aller!» a dit ce vieillard. Mais «le Père»,
c'est l'empereur! On ne le désigne pas autrement dans le peuple! Comment
ces bohémiens pouvaient-ils prévoir la mesure prise contre eux, comment
l'ont-ils connue d'avance, et où veulent-ils donc aller? Voilà des gens
suspects, et auxquels l'arrêté du gouverneur me paraît, cependant,
devoir être plus utile que nuisible!»
Mais cette réflexion, fort juste à coup sûr, fut coupée net par une
autre qui devait chasser toute autre pensée de l'esprit de Michel
Strogoff. Il oublia les tsiganes, leurs propos suspects, l'étrange
coïncidence qui résultait de la publication de l'arrêté.... Le souvenir
de la jeune Livonienne venait de se présenter soudain à lui.
«La pauvre enfant! s'écria-t-il comme malgré lui. Elle ne pourra plus
franchir la frontière!»
En effet, la jeune fille était de Riga, elle était Livonienne, Russe par
conséquent, elle ne pouvait donc plus quitter le territoire russe! Ce
permis, qui lui avait été délivré avant les nouvelles mesures, n'était
évidemment plus valable. Toutes les routes de la Sibérie venaient de lui
être impitoyablement fermées, et, quel que fût le motif qui la conduisît
à Irkoutsk, il lui était dès a présent interdit de s'y rendre.
Cette pensée préoccupa vivement Michel Strogoff. Il s'était dit,
vaguement d'abord, que, sans rien négliger de ce qu'exigeait de lui son
importante mission, il lui serait possible, peut-être, d'être de quelque
secours à cette brave enfant, et cette idée lui avait souri. Connaissant
les dangers qu'il aurait personnellement à affronter, lui, homme
énergique et vigoureux, dans un pays dont les routes lui étaient
cependant familières, il ne pouvait pas méconnaître que ces dangers
seraient infiniment plus redoutables pour une jeune fille. Puisqu'elle
se rendait à Irkoutsk, elle aurait a suivre la même route que lui, elle
serait obligée de passer au milieu des hordes des envahisseurs, comme il
allait tenter de le faire lui-même. Si, en outre, et selon toute
probabilité, elle n'avait à sa disposition que les ressources
nécessaires à un voyage entrepris pour des circonstances ordinaires,
comment parviendrait-elle à l'accomplir dans les conditions que les
évènements allaient rendre non-seulement périlleuses, mais coûteuses?
«Eh bien! s'était-il dit, puisqu'elle prend la route de Perm, il est
presque impossible que je ne la rencontre pas. Donc, je pourrai veiller
sur elle sans qu'elle s'en doute, et, comme elle m'a tout l'air d'être
aussi pressée que moi d'arriver a Irkoutsk, elle ne me causera aucun
retard.»
Mais une pensée en amène une autre. Michel Strogoff n'avait raisonné
jusque-là que dans l'hypothèse d'une bonne action à faire, d'un service
à rendre. Une idée nouvelle venait de naître dans son cerveau, et la
question se présenta à lui sous un tout autre aspect.
«Au fait, se dit-il, mais je puis avoir besoin d'elle plus qu'elle
n'aurait besoin de moi. Sa présence peut ne pas m'être inutile et
servirait à déjouer tout soupçon à mon égard. Dans l'homme courant seul
à travers la steppe, on peut plus aisément deviner le courrier du czar.
Si, au contraire, cette jeune fille m'accompagne, je serai bien, mieux
aux yeux de tous le Nicolas Korpanoff de mon podaroshna. Donc, il faut
qu'elle m'accompagne! Donc, il faut qu'à tout prix je la retrouve! Il
n'est pas probable que depuis hier soir elle ait pu se procurer quelque
voiture pour quitter Nijni-Novgorod. Cherchons-la, fit que Dieu me
conduise!»
Michel Strogoff quitta la grande place de Nijni-Novgorod, où le tumulte,
produit par l'exécution des mesures prescrites, atteignait en ce moment
à son comble. Récriminations des étrangers proscrits, cris des agents et
des Cosaques qui les brutalisaient, c'était un tumulte indescriptible.
La jeune fille qu'il cherchait ne pouvait être là.
Il était neuf heures du matin. Le steam-boat ne partait qu'à midi.
Michel Strogoff avait donc environ deux heures à employer pour retrouver
celle dont il voulait faire sa compagne de voyage.
Il traversa de nouveau le Volga et parcourut les quartiers de l'autre
rive, où la foule était bien moins considérable. Il visita, on pourrait
dire rue par rue, la ville haute et la ville basse. Il entra dans les
églises, refuge naturel de tout ce qui pleure, de tout ce qui souffre.
Nulle part il ne rencontra la jeune Livonienne.
«Et cependant, répétait-il, elle ne peut encore avoir quitté
Nijni-Novgorod. Cherchons toujours!»
Michel Strogoff erra ainsi pendant deux heures. Il allait sans
s'arrêter, il ne sentait pas la fatigue, il obéissait à un sentiment
impérieux qui ne lui permettait plus de réfléchir. Le tout vainement.
Il lui vint alors, à l'esprit que la jeune fille n'avait peut-être pas
en connaissance de l'arrêté,--circonstance improbable, cependant, car un
tel coup de foudre n'avait pu éclater sans être entendu de tous.
Intéressée, évidemment, à connaître les moindres nouvelles qui venaient
de la Sibérie, comment aurait-elle pu ignorer les mesures prises par le
gouverneur, mesures qui la frappaient si directement?
Mais enfin, si elle les ignorait, elle viendrait donc, dans quelques
heures, au quai d'embarquement, et, là, quelque agent impitoyable lui
refuserait brutalement passage! Il fallait à tout prix que Michel
Strogoff la vît auparavant, et qu'elle put, grâce à lui, éviter cet
échec.
Mais ses recherches furent vaines, et il eut bientôt perdu tout espoir
de la retrouver.
Il était alors onze heures. Michel Strogoff, bien qu'en toute autre
circonstance cela eût été inutile, songea à présenter son podaroshna aux
bureaux du maître de police. L'arrêté ne pouvait évidemment le
concerner, puisque le cas était prévu pour lui, mais il voulait
s'assurer que rien ne s'opposerait à sa sortie de la ville.
Michel Strogoff dut donc retourner sur l'autre rive du Volga, dans le
quartier où se trouvaient les bureaux du maître de police.
Là, il y avait grande affluence, car si les étrangers avaient ordre de
quitter la province, ils n'en étaient pas moins soumis à certaines
formalités pour partir. Sans cette précaution, quelque Russe, plus ou
moins compromis dans le mouvement tartare, aurait pu, grâce à un
déguisement, passer la frontière,--ce que l'arrêté prétendait empêcher.
On vous renvoyait, mais encore fallait-il que vous eussiez la permission
de vous en aller.
Donc, bateleurs, bohémiens, zingaris, tsiganes, mêlés aux marchands de
la Perse, de la Turquie, de l'Inde, du Turkestan, de la Chine,
encombraient la cour et les bureaux de la maison de police.
Chacun se hâtait, car les moyens de transport allaient être
singulièrement recherchés de cette foule de gens expulsés, et ceux qui
s'y prendraient trop tard courraient grand risque de ne pas être en
mesure de quitter la ville dans le délai prescrit,--ce qui les eût
exposés à quelque brutale intervention des agents du gouverneur.
Michel Strogoff, grâce à la vigueur de ses coudes, put traverser la
cour. Mais entrer dans les bureaux et parvenir jusqu'au guichet des
employés, c'était une besogne bien autrement difficile. Cependant, un
mot qu'il dit à l'oreille d'un inspecteur et quelques roubles donnés à
propos furent assez puissants pour lui faire obtenir passage.
L'agent, après l'avoir introduit dans la salle d'attente, alla prévenir
un employé supérieur.
Michel Strogoff ne pouvait donc tarder à être en règle avec la police et
libre de ses mouvements.
En attendant, il regarda autour de lui. Et que vit-il?
Là, sur un banc, tombée plutôt qu'assise, une jeune fille, en proie à un
muet désespoir, bien qu'il put à peine voir sa figure, dont le profil
seul se dessinait sur la muraille.
Michel Strogoff ne s'était pas trompé. Il venait de reconnaître la jeune
Livonienne.
Ne connaissant pas l'arrêté du gouverneur, elle était venue au bureau de
police pour faire viser son permis!... On lui avait refusé le visa! Sans
doute elle était autorisée à se rendre à Irkoutsk, mais l'arrêté était
formel, il annulait toutes autorisations antérieures, et les routes de
la Sibérie lui étaient fermées.
Michel Strogoff, très-heureux de l'avoir enfin retrouvée, s'approcha de
la jeune fille.
Celle-ci le regarda un instant, et son visage s'éclaira d'une lueur
fugitive en revoyant son compagnon de voyage. Elle se leva, par
instinct, et, comme un naufragé qui se raccroche à une épave, elle
allait lui demander assistance....
En ce moment, l'agent toucha l'épaule de Michel Strogoff.
«Le maître de police vous attend, dit-il.
--Bien,» répondit Michel Strogoff.
Et, sans dire un mot à celle qu'il avait tant cherchée depuis la veille,
sans la rassurer d'un geste qui eût pu compromettre et elle et lui-même,
il suivit l'agent à travers les groupes compactes.
La jeune Livonienne, voyant disparaître celui-là seul qui eût pu
peut-être lui venir en aide, retomba sur son banc.
Trois minutes ne s'étaient pas écoulées, que Michel Strogoff
reparaissait dans la salle, accompagné d'un agent.
Il tenait à la main son podaroshna, qui lui faisait libres les routes de
la Sibérie.
Il s'approcha alors de la jeune Livonienne, et, lui tendant la main:
«Sœur....» dit-il.
Elle comprit! Elle se leva, comme si quelque soudaine inspiration ne lui
eût pas permis d'hésiter!
«Sœur, répéta Michel Strogoff, nous sommes autorisés à continuer notre
voyage à Irkoutsk. Viens-tu?
--Je te suis, frère,» répondit la jeune fille, en mettant sa main dans
la main de Michel Strogoff.
Et tous deux quittèrent la maison de police.
CHAPITRE VII
EN DESCENDANT LE VOLGA.
Un peu avant midi, la cloche du steam-boat attirait à l'embarcadère du
Volga un grand concours de monde, puisqu'il y avait là ceux qui
partaient et ceux qui auraient voulu partir. Les chaudières du -Caucase-
étaient en pression suffisante. Sa cheminée ne laissait plus échapper
qu'une fumée légère, tandis que l'extrémité du tuyau d'échappement et le
couvercle des soupapes se couronnaient de vapeur blanche.
Il va sans dire que la police surveillait le départ du -Caucase-, et se
montrait impitoyable à ceux des voyageurs qui ne se trouvaient pas dans
les conditions voulues pour quitter la ville.
De nombreux Cosaques allaient et venaient sur le quai, prêts à prêter
main-forte aux agents, mais ils n'eurent point à intervenir, et les
choses se passèrent sans résistance.
A l'heure réglementaire, le dernier coup de cloche retentit, les amarres
furent larguées, les puissantes roues du steam-boat battirent l'eau de
leurs palettes articulées, et le -Caucase- fila rapidement entre les
deux villes dont se compose Nijni-Novgorod.
Michel Strogoff et la jeune Livonienne avaient pris passage à bord du
-Caucase-. Leur embarquement s'était fait sans aucune difficulté. On le
sait, le podaroshna, libellé au nom de Nicolas Korpanoff, autorisait ce
négociant à être accompagné pendant son voyage en Sibérie. C'était donc
un frère et une sœur qui voyageaient sous la garantie de la police
impériale.
Tous deux, assis à l'arrière, regardaient fuir la ville, si profondément
troublée par l'arrêté du gouverneur.
Michel Strogoff n'avait rien dit à la jeune fille, il ne l'avait pas
interrogée. Il attendait qu'elle parlât, s'il lui convenait de parler.
Celle-ci avait hâte d'avoir quitté cette ville, dans laquelle, sans
l'intervention providentielle de ce protecteur inattendu, elle fût
restée prisonnière. Elle ne disait rien, mais son regard remerciait pour
elle.
Le Volga, le Rha des anciens, est considéré comme le fleuve le plus
considérable de toute l'Europe, et son cours n'est pas inférieur à
quatre mille verstes (4,300 kilomètres). Ses eaux, assez insalubres dans
sa partie supérieure, sont modifiées à Nijni-Novgorod par celles de
l'Oka, affluent rapide qui s'échappe des provinces centrales de la
Russie.
On a assez justement comparé l'ensemble des canaux et fleuves russes à
un arbre gigantesque dont les branches se ramifient sur toutes les
parties de l'empire. C'est le Volga qui forme le tronc de cet arbre, et
il a pour racines soixante-dix embouchures qui s'épanouissent sur le
littoral de la mer Caspienne. Il est navigable depuis Rjef, ville du
gouvernement de Tver, c'est-à-dire sur la plus grande partie de son
cours.
Les bateaux de la Compagnie de transports entre Perm et Nijni-Novgorod
font assez rapidement les trois cent cinquante verstes (373 kilomètres)
qui séparent cette ville de la ville de Kazan. Il est vrai que ces
steam-boats n'ont qu'à descendre le Volga, lequel ajoute environ deux
milles de courant à leur vitesse propre. Mais, lorsqu'ils sont arrivés
au confluent de la Kama, un peu au-dessous de Kazan, ils sont forcés
d'abandonner le fleuve pour la rivière, dont ils doivent alors remonter
le cours jusqu'à Perm. Donc, tout compte établi, et bien que sa machine
fût puissante, le -Caucase- ne devait pas faire plus de seize verstes à
l'heure. En réservant une heure d'arrêt à Kazan, le voyage de
Nijni-Novgorod à Perm devait donc durer soixante à soixante-deux heures
environ.
Ce steam-boat, d'ailleurs, était fort bien aménagé, et les passagers,
suivant leur condition ou leurs ressources, y occupaient trois classes
distinctes. Michel Strogoff avait eu soin de retenir deux cabines de
première classe, de sorte que sa jeune compagne pouvait se retirer dans
la sienne et s'isoler quand bon lui semblait.
Le -Caucase- était très-encombré de passagers de toutes catégories. Un
certain nombre de trafiquants asiatiques avaient jugé bon de quitter
immédiatement Nijni-Novgorod. Dans la partie du steam-boat réservée à la
première classe se voyaient des Arméniens en longues robes et coiffés
d'espèces de mitres,--des Juifs, reconnaissables à leurs bonnets
coniques,--de riches Chinois dans leur costume traditionnel, robe
très-large, bleue, violette ou noire, ouverte devant et derrière, et
recouverte d'une seconde robe à larges manches dont la coupe rappelle
celle des popes,--des Turcs, qui portaient encore le turban
national,--des Indous, à bonnet carré, avec un simple cordon pour
ceinture, et dont quelques-uns, plus spécialement désignés sous le nom
de Shikarpouris, tiennent entre leurs mains tout le trafic de l'Asie
centrale,--enfin des Tartares, chaussés de bottes agrémentées de
soutaches multicolores, et la poitrine plastronnée de broderies. Tous
ces négociants avaient dû entasser dans la cale et sur le pont leurs
nombreux bagages, dont le transport devait leur coûter cher, car,
réglementairement, ils n'avaient droit qu'à un poids de vingt livres par
personne.
A l'avant du -Caucase- étaient groupés des passagers plus nombreux,
non-seulement des étrangers, mais aussi des Russes, auxquels l'arrêté ne
défendait pas de regagner les villes de la province.
Il y avait là des moujiks, coiffés de bonnets ou de casquettes, vêtus
d'une chemise à petits carreaux sous leur vaste pelisse, et des paysans
du Volga, pantalon bleu fourré dans leurs bottes, chemise de coton rose
serrée par une corde, casquette plate ou bonnet de feutre. Quelques
femmes, vêtues de robes de cotonnade à fleurs, portaient le tablier à
couleurs vives et le mouchoir à dessins rouges sur la tête. C'étaient
principalement des passagers de troisième classe, que,
très-heureusement, la perspective d'un long voyage de retour ne
préoccupait pas. En somme, cette partie du pont était fort encombrée.
Aussi les passagers de l'arrière ne s'aventuraient-ils guère parmi ces
groupes très-mélanges, dont la place était marquée sur l'avant des
tambours.
Cependant, le Caucase filait de toute la vitesse de ses aubes entre les
rives du Volga. Il croisait de nombreux bateaux auxquels des remorqueurs
faisaient remonter le cours au fleuve et qui transportaient toutes
sortes de marchandises à Nijni-Novgorod. Puis passaient des trains de
bois, longs comme ces interminables files de sargasses de l'Atlantique,
et des chalands chargés à couler bas, noyés jusqu'au plat-bord. Voyage
inutile à présent, puisque la foire venait d'être brusquement dissoute à
son début.
Les rives du Volga, éclaboussées par le sillage du steam-boat, se
couronnaient de volées de canards qui fuyaient en poussant des cris
assourdissants. Un peu plus loin, sur ces plaines sèches, bordées
d'aunes, de saules, de trembles, s'éparpillaient quelques vaches d'un
rouge foncé, des troupeaux de moutons à toison brune, de nombreuses
agglomérations de porcs et de porcelets blancs et noirs. Quelques
champs, semés de maigre sarrasin et de seigle, s'étendaient jusqu'à
l'arrière-plan de coteaux à demi cultivés, mais qui, en somme,
n'offraient aucun point de vue remarquable. Dans ces paysages monotones,
le crayon d'un dessinateur, en quête de quelque site pittoresque, n'eût
rien trouvé à reproduire.
Deux heures après le départ du -Caucase-, la jeune Livonienne,
s'adressant à Michel Strogoff, lui dit:
«Tu vas à Irkoutsk, frère?
--Oui, sœur, répondit le jeune homme. Nous faisons tous les deux la
même route. Par conséquent, partout où je passerai, tu passeras.
--Demain, frère, tu sauras pourquoi j'ai quitté les rives de la Baltique
pour aller au delà des monts Ourals.
--Je ne te demande rien, sœur.
--Tu sauras tout, répondit la jeune fille, dont les lèvres ébauchèrent
un triste sourire. Une sœur ne doit rien cacher à son frère. Mais,
aujourd'hui, je ne pourrais!... La fatigue, le désespoir m'avaient
brisée!
--Veux-tu reposer dans ta cabine? demanda Michel Strogoff.
--Oui... oui... et demain....
--Viens donc....»
Il hésitait à finir sa phrase, comme s'il eût voulu l'achever par le nom
de sa compagne, qu'il ignorait encore.
«Nadia, dit-elle en lui tendant la main.
--Viens, Nadia, répondit Michel Strogoff, et use sans façon de ton frère
Nicolas Korpanoff.»
Et il conduisit la jeune fille à la cabine qui avait été retenue pour
elle sur le salon de l'arrière.
Michel Strogoff revint sur le pont, et, avide des nouvelles qui
pouvaient peut-être modifier son itinéraire, il se mêla aux groupes de
passagers, écoutant, mais ne prenant point part aux conversations.
D'ailleurs, si le hasard faisait qu'il fût interrogé et dans
l'obligation de répondre, il se donnerait pour le négociant Nicolas
Korpanoff, que le -Caucase- reconduisait à la frontière, car il ne
voulait pas que l'on pût se douter qu'une permission spéciale
l'autorisait à voyager en Sibérie.
Les étrangers que le steam-boat transportait ne pouvaient évidemment
parler que des événements du jour, de l'arrêté et de ses conséquences.
Ces pauvres gens, à peine remis des fatigues d'un voyage à travers
l'Asie centrale, se voyaient forcés de revenir, et s'ils n'exhalaient
pas hautement leur colère et leur désespoir, c'est qu'ils ne l'osaient.
Une peur, mêlée de respect, les retenait. Il était possible que des
inspecteurs de police, chargés de surveiller les passagers, fussent
secrètement embarqués à bord du -Caucase-, et mieux valait tenir sa
langue, l'expulsion, après tout, étant encore préférable à
l'emprisonnement dans une forteresse. Aussi, parmi ces groupes, ou l'on
se taisait, ou les propos s'échangeaient avec une telle circonspection,
qu'on ne pouvait guère en tirer quelque utile renseignement.
Mais si Michel Strogoff n'eut rien à apprendre de ce côté, si même les
bouches se fermèrent plus d'une fois à son approche,--car on ne le
connaissait pas,--ses oreilles furent bientôt frappeés par les éclats
d'une voix peu soucieuse d'être ou non entendue.
L'homme à la voix gaie parlait russe, mais avec un accent étranger, et
son interlocuteur, plus réservé, lui répondait dans la même langue, qui
n'était pas non plus sa langue originelle.
«Comment, disait le premier, comment, vous sur ce bateau, mon cher
confrère, vous que j'ai vu a la fête impériale de Moscou, et seulement
entrevu a Nijni-Novgorod?
--Moi-même, répondit le second d'un ton sec.
--Eh bien, franchement, je ne m'attendais pas a être immédiatement suivi
par vous, et de si près!
--Je ne vous suis pas, monsieur, je vous précède!
--Précède! précède! Mettons que nous marchons de front, du même pas,
comme deux soldats à la parade, et, provisoirement du moins, convenons,
si vous le voulez, que l'un ne dépassera pas l'autre!
--Je vous dépasserai, au contraire.
--Nous verrons cela, quand nous serons sur le théâtre de la guerre; mais
jusque-là, que diable! soyons compagnons de route. Plus tard, nous
aurons bien le temps et l'occasion d'être rivaux!
--Ennemis.
--Ennemis, soit! Vous avez dans vos paroles, cher confrère, une
précision qui m'est tout particulièrement agréable. Avec vous, au moins,
on sait à quoi s'en tenir!
--Où est le mal?
--Il n'y en a aucun. Aussi, à mon tour, je vous demanderai la permission
de préciser notre situation réciproque.
--Précisez.
--Vous allez a Perm... comme moi?
--Comme vous.
--Et, probablement, vous vous dirigerez de Perm sur Ekaterinbourg,
puisque c'est la route la meilleure et la plus sûre par laquelle on
puisse franchir les monts Ourals?
--Probablement.
--Une fois la frontière passée, nous serons en Sibérie, c'est-à-dire en
pleine invasion.
--Nous y serons!
--Eh bien alors, mais seulement alors, ce sera le moment de dire:
«Chacun pour soi, et Dieu pour....»
--Dieu pour moi!
--Dieu pour vous, tout seul! Très-bien! Mais, puisque nous avons devant
nous une huitaine de jours neutres, et puisque très-certainement les
nouvelles ne pleuvront pas en route, soyons amis jusqu'au moment où nous
redeviendrons rivaux.
--Ennemis.
--Oui! c'est juste, ennemis! Mais, jusque-là, agissons de concert et ne
nous entre-dévorons pas! Je vous promets, d'ailleurs, de garder pour moi
tout ce que je pourrai voir....
--Et moi, tout ce que je pourrai entendre.
--Est-ce dit?
--C'est dit.
--Votre main?
--La voilà.»
Et la main du premier interlocuteur, c'est-à-dire cinq doigts largement
ouverts, secoua vigoureusement les deux doigts que lui tendit
flegmatiquement le second.
«A propos, dit le premier, j'ai pu, ce matin, télégraphier à ma cousine
le texte même de l'arrêté dès dix heures dix-sept minutes.
--Et moi je l'ai adressé au -Daily-Telegraph- dès dix heures treize.
--Bravo, monsieur Blount.
-Trop bon, monsieur Jolivet.
--A charge de revanche!
--Ce sera difficile!
--On essayera pourtant!»
Ce disant, le correspondant français salua familièrement le
correspondant anglais, qui, inclinant sa tête, lui rendit son salut avec
une raideur toute britannique.
Ces deux chasseurs de nouvelles, l'arrêté du gouverneur ne les
concernait pas, puisqu'ils n'étaient ni Russes, ni étrangers d'origine
asiatique. Ils étaient donc partis, et s'ils avaient quitté ensemble
Nijni-Novgorod, c'est que le même instinct les poussait en avant. Il
était donc naturel qu'ils eussent pris le même moyen de transport et
qu'ils suivissent la même route jusqu'aux, steppes sibériennes.
Compagnons de voyage, amis ou ennemis, ils avaient devant eux huit jours
avant «que la chasse fût ouverte». Et alors au plus adroit! Alcide
Jolivet avait fait les premières avances, et, si froidement que ce fût,
Harry Blount les avait acceptées.
Quoi qu'il en soit, au dîner de ce jour, le Français, toujours ouvert et
même un peu loquace, l'Anglais, toujours fermé, toujours gourmé,
trinquaient à la même table, en buvant un Cliquot authentique, à six
roubles la bouteille, généreusement fait avec la sève fraîche des
bouleaux du voisinage.
En entendant ainsi causer Alcide Jolivet et Harry Blount, Michel
Strogoff s'était dit:
«Voici des curieux et des indiscrets que je rencontrerai probablement
sur ma route. Il me parait prudent de les tenir à distance.»
La jeune Livonienne ne vint pas dîner. Elle dormait dans sa cabine, et
Michel Strogoff ne voulut pas la faire réveiller. Le soir arriva donc
sans qu'elle eût reparu sur le pont du -Caucase-.
Le long crépuscule imprégnait alors l'atmosphère d'une fraîcheur que les
passagers recherchèrent avidement après l'accablante chaleur du jour.
Quand l'heure fut avancée, la plupart ne songèrent même pas à regagner
les salons ou les cabines. Étendus sur les bancs, ils respiraient avec
délices un peu de cette brise que développait la vitesse du steam-boat.
Le ciel, à cette époque de l'année et sous cette latitude, devait à
peine s'obscurcir entre le soir et le matin, et il laissait au timonier
toute aisance pour se diriger au milieu des nombreuses embarcations qui
descendaient ou remontaient le Volga.
Cependant, entre onze heures et deux heures du matin, la lune étant
nouvelle, il fit à peu près nuit. Presque tous les passagers du pont
dormaient alors, et le silence n'était plus troublé que par le bruit des
palettes, frappant l'eau à intervalles réguliers.
Une sorte d'inquiétude tenait éveillé Michel Strogoff. Il allait et
venait, mais toujours à l'arrière du steam-boat. Une fois, cependant, il
lui arriva de dépasser la chambre des machines. Il se trouva alors sur
la partie réservée aux voyageurs de seconde et de troisième classe.
Là, on dormait, non-seulement sur les bancs, mais aussi sur les ballots,
les colis et même sur les planches du pont. Seuls, les matelots de quart
sa tenaient debout sur le gaillard d'avant. Deux lueurs, l'une verte,
l'autre rouge, projetées par les fanaux de tribord et de bâbord,
envoyaient quelques rayons obliques sur les flancs du steam-boat.
Il fallait une certaine attention pour ne pas piétiner les dormeurs,
capricieusement étendus ça et là. C'étaient pour la plupart des moujiks,
habitués de coucher à la dure et auxquels les planches d'un pont
devaient suffire. Néanmoins, ils auraient fort mal accueilli, sans
doute, le maladroit qui les eût éveillés à coups de botte.
Michel Strogoff faisait donc attention à ne heurter personne. En allant
ainsi vers l'extrémité du bateau, il n'avait d'autre idée que de
combattre le sommeil par une promenade un peu plus longue.
Or, il était arrivé à la partie antérieure du pont, et il montait déjà
l'échelle du gaillard d'avant, lorsqu'il entendit parler près de lui. Il
s'arrêta. Les voix semblaient venir d'un groupe de passagers, enveloppés
de châles et de couvertures, qu'il était impossible de reconnaître dans
l'ombre. Mais il arrivait parfois, lorsque la cheminée du steam-boat, au
milieu des volutes de fumée, s'empanachait de flammes rougeâtres, que
des étincelles semblaient courir à travers le groupe, comme si des
milliers de paillettes se fussent subitement allumées sous un rayon
lumineux.
Michel Strogoff allait passer outre, lorsqu'il entendit plus
distinctement certaines paroles, prononcées en cette langue bizarre qui
avait déjà frappé son oreille pendant la nuit, sur le champ de foire.
Instinctivement, il eut la pensée d'écouter. Protégé par l'ombre du
gaillard, il ne pouvait être aperçu. Quant à voir les passagers qui
causaient, cela lui était impossible. Il dut donc se borner à prêter
l'oreille.
Les premiers mots qui furent échangés n'avaient aucune importance,--du
moins pour lui,--mais ils lui permirent de reconnaître précisément les
deux voix de femme et d'homme qu'il avait entendues à Nijni-Novgorod.
Dès lors, redoublement d'attention de sa part. Il n'était pas
impossible, en effet, que ces tsiganes, dont il avait surpris un lambeau
de conversation, maintenant expulsés avec tous leurs congénères, ne
fussent à bord du -Caucase-.
Et bien lui en prit d'écouter, car ce fut assez distinctement qu'il
entendit cette demande et cette réponse, faites en idiome tartare:
«On dit qu'un courrier est parti de Moscou pour Irkoutsk!
--On le dit, Sangarre, mais ou ce courrier arrivera trop tard, ou il
n'arrivera pas!»
Michel Strogoff tressaillit involontairement à cette réponse, qui le
visait si directement. Il essaya de reconnaître si l'homme et la femme
qui venaient de parler étaient bien ceux qu'il soupçonnait, mais l'ombre
était alors trop épaisse, et il n'y put réussir.
Quelques instants après, Michel Strogoff, sans avoir été aperçu, avait
regagné l'arrière du steam-boat, et, la tête dans les mains, il
s'asseyait à l'écart. On eût pu croire qu'il dormait.
Il ne dormait pas et ne songeait pas à dormir. Il réfléchissait à ceci,
non sans une assez vive appréhension:
«Qui donc sait mon départ, et qui donc a intérêt à le savoir?»
CHAPITRE VIII
EN REMONTANT LA KAMA.
Le lendemain, 18 juillet, à six heures quarante du matin, le -Caucase-
arrivait à l'embarcadère de Kazan, que sept verstes (7 kilomètres et
demi) séparent de la ville.
Kazan est située au confluent du Volga et de la Kazanka. C'est un
important chef-lieu de gouvernement et d'archevêché grec, en même temps
qu'un siège d'université. La population variée de cette «goubernie» se
compose de Tchérémisses, de Mordviens, de Tchouvaches, de Volsalks, de
Vigoulitches, de Tartares,--cette dernière race ayant conservé plus
spécialement le caractère asiatique.
Bien que la ville fut assez éloignée du débarcadère, une foule nombreuse
se pressait sur le quai. On venait aux nouvelles. Le gouverneur de la
province avait pris un arrêté identique à celui de son collègue de
Nijni-Novgorod. On voyait là des Tartares vêtus d'un cafetan à manches
courtes et coiffés de bonnets pointus dont les larges bords rappellent
celui du Pierrot traditionnel. D'autres, enveloppés d'une longue
houppelande, la tête couverte d'une petite calotte, ressemblaient à des
Juifs polonais. Des femmes, la poitrine plastronnée de clinquant, la
tête couronnée d'un diadème relevé en forme de croissant, formaient
divers groupes dans lesquels on discutait.
Des officiers de police, mêlés à cette foule, quelques Cosaques, la
lance au poing, maintenaient l'ordre et faisaient faire place aussi bien
aux passagers qui débarquaient du -Caucase- qu'à ceux qui y
embarquaient, mais après avoir minutieusement examiné ces deux
catégories de voyageurs. C'étaient, d'une part, des Asiatiques frappés
du décret d'expulsion, et, de l'autre, quelques familles de moujiks qui
s'arrêtaient à Kazan.
Michel Strogoff regardait d'un air assez indifférent ce va-et-vient
particulier à tout embarcadère auquel vient d'accoster un steam-boat. Le
-Caucase- devait faire escale à Kazan pendant une heure, temps
nécessaire au renouvellement de son combustible.
Quant à débarquer, Michel Strogoff n'en eut pas même l'idée. Il n'aurait
pas voulu laisser seule à bord la jeune Livonienne, qui n'avait pas
encore reparu sur le pont.
Les deux journalistes, eux, s'étaient levés dès l'aube, comme il
convient à tout chasseur diligent. Ils descendirent sur la rive du
fleuve et se mêlèrent à la foule, chacun de son côté. Michel Strogoff
aperçut, d'un côté, Harry Blount, le carnet à la main, crayonnant
quelques types ou notant quelque observation, de l'autre, Alcide
Jolivet, se contentant de parler, sûr de sa mémoire, qui ne pouvait rien
oublier.
Le bruit courait, sur toute la frontière orientale de la Russie, que le
soulèvement et l'invasion prenaient des proportions considérables. Les
communications entre la Sibérie et l'empire étaient déjà extrêmement
difficiles. Voilà ce que Michel Strogoff, sans avoir quitté le pont du
-Caucase-, entendait dire aux nouveaux embarqués.
Or, ces propos ne laissaient pas de lui causer une véritable inquiétude,
et ils excitaient l'impérieux désir qu'il avait d'être au delà des monts
Ourals, afin de juger par lui-même de la gravité des événements et de se
mettre en mesure de parer à toute éventualité. Peut-être allait-il même
demander des renseignements plus précis à quelque indigène de Kazun,
lorsque son attention fut tout à coup distraite.
Parmi les voyageurs qui quittaient le -Caucase-, Michel Strogoff
reconnut alors la troupe des tsiganes qui, la veille, figurait encore
sur le champ de foire de Nijni-Novgorod. Là, sur le pont du steam-boat,
se trouvaient et le vieux bohémien et la femme qui l'avait traité
d'espion. Avec eux, sous leur direction, sans doute, débarquaient une
vingtaine de danseuses et de chanteuses, de quinze à vingt ans,
enveloppées de mauvaises couvertures qui recouvraient leurs jupes à
paillettes.
Ces étoffes, piquées alors par les premiers rayons du soleil,
rappelèrent à Michel Strogoff cet effet singulier qu'il avait observé
pendant la nuit. C'était tout ce paillon de bohème qui étincelait dans
l'ombre, lorsque la cheminée du steam-boat vomissait quelques flammes.
«Il est évident, se dit-il, que cette troupe de tsiganes, après être
restée sous le pont pendant le jour, est venue se blottir sous le
gaillard pendant la nuit, Tenaient-ils donc à se montrer le moins
possible, ces bohémiens? Ce n'est pourtant pas dans les habitudes de
leur race!»
Michel Strogoff ne douta plus alors que le propos, qui le touchait
directement ne fût parti de ce groupe noir, pailleté par les lueurs du
bord, et n'eût été échangé entre le vieux tsigane et la femme à laquelle
il avait donné le nom mongol de Sangarre.
Michel Strogoff, par un mouvement involontaire, se porta donc vers la
coupée du steam-boat, au moment où la troupe bohémienne allait le
quitter pour n'y plus revenir.
Le vieux bohémien était là, dans une humble attitude, peu conforme avec
l'effronterie naturelle à ses congénères. On eût dit qu'il cherchait
plutôt à éviter les regards qu'à les attirer. Son lamentable chapeau,
rôti par tous les soleils du monde, s'abaissait profondément sur sa face
ridée. Son dos voûté se bombait sous une vieille souquenille dont il
s'enveloppait étroitement, malgré la chaleur. Il eût été difficile, sous
ce misérable accoutrement, de juger de sa taille et de sa figure.
Près de lui, la tsigane Sangarre, femme de trente ans, brune de peau,
grande, bien campée, les yeux magnifiques, les cheveux dorés, se tenait
dans une pose superbe.
De ces jeunes danseuses, plusieurs étaient remarquablement jolies, tout
en ayant le type franchement accusé de leur race. Les tsiganes sont
généralement attrayantes, et plus d'un de ces grands seigneurs russes,
qui font profession de lutter d'excentricité avec les Anglais, n'a pas
hésité à choisir sa femme parmi ces bohémiennes.
L'une d'elles fredonnait une chanson d'un rhythme étrange, dont les
premiers vers peuvent se traduire ainsi:
Le corail luit sur ma peau brune,
L'épingle d'or à mon chignon!
Je vais chercher fortune
Au pays de....
La rieuse fille continua sa chanson sans doute, mais Michel Strogoff ne
l'écoutait plus.
En effet, il lui sembla que la tsigane Sangarre le regardait avec une
insistance singulière. On eût dit que cette bohémienne voulait
ineffaçablement graver ses traits dans sa mémoire.
Puis, quelques instants après, Sangarre débarquait la dernière, lorsque
le vieillard et sa troupe avaient déjà quitté le -Caucase-.
«Voilà une effrontée bohémienne! se dit Michel Strogoff. Est-ce qu'elle
m'aurait reconnu pour l'homme qu'elle a traité d'espion à
Nijni-Novgorod? Ces damnées tsiganes ont des yeux de chat! Elles y
voient clair la nuit, et celle-là pourrait bien savoir....»
Michel Strogoff fut sur le point de suivre Sangarre et sa troupe, mais
il se retint.
«Non, pensa-t-il, pas de démarche irréfléchie! Si je fais arrêter ce
vieux diseur de bonne aventure et sa bande, mon incognito risque d'être
dévoilé. Les voilà débarqués, d'ailleurs, et, avant qu'ils aient passé
la frontière, je serai déjà loin de l'Oural. Je sais bien qu'ils peuvent
prendre la route de Kazam à Ichim, mais elle n'offre aucune ressource,
et un tarentass, attelé de bons chevaux de Sibérie, devancera toujours
un chariot de bohémiens! Allons, ami Korpanoff, reste tranquille!»
D'ailleurs, à ce moment, le vieux tsigane et Sangarre avaient disparu
dans la foule.
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