homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix
nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, là où d'autres
se fussent morfondus à l'air. Doué de sens d'une finesse extrême, guidé
par un instinct de Delaware au milieu de la plaine blanche, quand le
brouillard interceptait tout horizon, lors même qu'il se trouvait dans
le pays des hautes latitudes, où la nuit polaires se prolonge pendant de
longs jours, il retrouvait son chemin, là où d'autres n'eussent pu
diriger leurs pas. Tous les secrets de son père lui étaient connus. Il
avait appris à se guider sur des symptômes presque imperceptibles,
projection des aiguilles de glaces, disposition des menues branches
d'arbre, émanations apportées des dernières limites de l'horizon, foulée
d'herbes dans la forêt, sons vagues qui traversaient l'air, détonations
lointaines, passage d'oiseaux dans l'atmosphère embrumée, mille détails
qui sont mille jalons pour qui sait les reconnaître. De plus, trempé
dans les neiges, comme un damas dans les eaux de Syrie, il avait une
santé de fer, ainsi que l'avait dit le général Kissoff, et, ce qui était
non moins vrai, un cœur d'or.
L'unique passion de Michel Strogoff était pour sa mère, la vieille
Marfa, qui n'avait jamais voulu quitter l'ancienne maison des Strogoff,
à Omsk, sur les bords de l'Irtyche, là où le vieux chasseur et elle
vécurent si longtemps ensemble. Lorsque son fils la quitta, ce fut le
cœur gros, mais en lui promettant de revenir toutes les fois qu'il le
pourrait,--promesse qui fut toujours religieusement tenue.
Il avait été décidé que Michel Strogoff, à vingt ans, entrerait au
service personnel de l'empereur de Russie, dans le corps des courriers
du czar. Le jeune Sibérien, hardi, intelligent, zélé de bonne conduite,
eut d'abord l'occasion de se distinguer spécialement dans un voyage au
Caucase, au milieu d'un pays difficile, soulevé par quelques remuants
successeurs de Shamyl, puis, plus tard, pendant une importante mission
qui l'entraîna jusqu'à Petropolowski, dans le Kamtschatka, à l'extrême
limite de la Russie asiatique. Durant ces longues tournées, il déploya
des qualités merveilleuses de sang-froid, de prudence, de courage, qui
lui valurent l'approbation et la protection de ses chefs, et il fit
rapidement son chemin.
Quant aux congés qui lui revenaient de droit, après ces lointaines
missions, jamais il ne négligea de les consacrer à sa vieille
mère,--fût-il séparé d'elle par des milliers de verstes et l'hiver
rendit-il les routes impraticables. Cependant, et pour la première fois,
Michel Strogoff, qui venait d'être très-employé dans le sud de l'empire,
n'avait pas revu la vieille Marfa depuis trois ans, trois siècles! Or,
son congé réglementaire allait lui être accordé dans quelques jours, et
il avait déjà fait ses préparatifs de départ pour Omsk, quand se
produisirent les circonstances que l'on sait. Michel Strogoff fut donc
introduit en présence du czar, dans la plus complète ignorance de ce que
l'empereur attendait de lui.
Le czar, sans lui adresser la parole, le regarda pendant quelques
instants et l'observa d'un œil pénétrant, tandis que Michel Strogoff
demeurait absolument immobile.
Puis, le czar, satisfait de cet examen, sans doute, retourna près de son
bureau, et, faisant signe au grand maître de police de s'y asseoir, il
lui dicta à voix basse une lettre qui ne contenait que quelques lignes.
La lettre libellée, le czar la relut avec une extrême attention, puis il
la signa, après avoir fait précéder son nom de ces mots: «Byt po sémou,»
qui signifient: «Ainsi soit-il,» et constituent la formule sacramentelle
des empereurs de Russie.
La lettre fut alors introduite dans une enveloppe, que ferma le cachet
aux armes impériales.
Le czar, se relevant alors, dit à Michel Strogoff de s'approcher.
Michel Strogoff fit quelques pas en avant et demeura de nouveau
immobile, prêt à répondre.
Le czar le regarda encore une fois bien en face, les yeux dans les yeux.
Puis, d'une voix brève:
«Ton nom? demanda-t-il.
--Michel Strogoff, sire.
--Ton grade?
--Capitaine au corps des courriers du czar.
--Tu connais la Sibérie?
--Je suis Sibérien.
--Tu es né?...
--A Omsk.
--As-tu des parents à Omsk?
--Oui, sire.
--Quels parents?
--Ma vieille mère.
Le czar suspendit un instant la série de ses questions. Puis, montrant
la lettre qu'il tenait à la main:
«Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de
remettre en mains propres au grand-duc et à nul autre que lui.
--Je la remettrai, sire.
--Le grand-duc est à Irkoutsk.
--J'irai à Irkoutsk.
--Mais il faudra traverser un pays soulevé par des rebelles, envahi par
des Tartares, qui auront intérêt à intercepter cette lettre.
--Je le traverserai.
--Tu te méfieras surtout d'un traître, Ivan Ogareff, qui se rencontrera
peut-être sur ta route.
--Je m'en méfierai.
--Passeras-tu par Omsk?
--C'est mon chemin, sire.
--Si tu vois ta mère, tu risques d'être reconnu. Il ne faut pas que tu
voies ta mère!»
Michel Strogoff eut une seconde d'hésitation.
«Je ne la verrai pas, dit-il.
--Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni où tu vas!
--Je le jure.
--Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune
courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dépend le salut de toute
la Sibérie et peut-être la vie du grand-duc mon frère.
--Cette lettre sera remise à Son Altesse le grand-duc.
--Ainsi tu passeras quand même?
Je passerai, ou l'on me tuera.
--J'ai besoin que tu vives!
--Je vivrai et je passerai,» répondit Michel Strogoff. Le czar parut
satisfait de l'assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff
lui avait répondu.
«Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour
mon frère et pour moi!»
Michel Strogoff salua militairement, quitta aussitôt le cabinet
impérial, et, quelques instants après, le Palais-Neuf.
«Je crois que tu as eu la main heureuse, général, dit le czar.
--Je le crois, sire, répondit le général Kissoff, et Votre Majesté peut
être assurée que Michel Strogoff fera tout ce que peut faire un homme.
--C'est un homme, en effet,» dit le czar.
CHAPITRE IV
DE MOSCOU A NIJNI-NOVGOROD.
La distance que Michel Strogoff allait franchir entre Moscou et Irkoutsk
était de cinq mille deux cents verstes (3,523 kilomètres). Lorsque le
fil télégraphique n'était pas encore tendu entre les monts Ourals et la
frontière orientale de la Sibérie, le service des dépêches se faisait
par des courriers dont les plus rapides employaient dix-huit jours à se
rendre de Moscou à Irkoutsk. Mais c'était là l'exception, et cette
traversée de la Russie asiatique durait ordinairement de quatre à cinq
semaines, bien que tous les moyens de transport fussent mis à la
disposition de ces envoyés du czar.
En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff eût
préféré voyager par la rude saison d'hiver, qui permet d'organiser le
traînage sur toute l'étendue du parcours. Alors les difficultés
inhérentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminuées sur
ces immenses steppes nivelées par la neige. Plus de cours d'eau a
franchir. Partout la nappe glacée sur laquelle le traîneau glisse
facilement et rapidement. Peut-être certains phénomènes naturels
sont-ils a redouter, à cette époque, tels que permanence et intensité
des brouillards, froids excessifs, chasse-neiges longs et redoutables,
dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font périr des caravanes
entières. Il arrive bien aussi que des loups, poussés par la faim,
couvrent la plaine par milliers. Mais mieux, eût valu courir ces
risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent de
préférence cantonnés dans les villes, leurs maraudeurs n'auraient pas
couru la steppe, tout mouvement de troupes eût été impraticable, et
Michel Strogoff eût plus facilement passé. Mais il n'avait à choisir ni
son temps ni son heure. Quelles que fussent les circonstances, il devait
les accepter et partir.
Telle était donc la situation, que Michel Strogoff envisagea nettement,
et il se prépara à lui faire face.
D'abord, il ne se trouvait plus dans les conditions, ordinaires d'un
courrier du czar. Cette qualité, il fallait même que personne ne put la
soupçonner sur son passage. Dans un pays envahi, les espions
fourmillent. Lui reconnu, sa mission était compromise. Aussi, en lui
remettant une somme importante, qui devait suffire à son voyage et le
faciliter dans une certaine mesure, le général Kissoff ne lui donna-t-il
aucun ordre écrit portant cette mention: service de l'empereur, qui est
le Sésame par excellence. Il se contenta de le munir d'un «podaroshna».
Ce podaroshna était fait au nom de Nicolas Korpanoff, négociant,
demeurant à Irkoutsk. Il autorisait Nicolas Korpanoff à se faire
accompagner, le cas échéant, d'une ou plusieurs personnes, et, en outre,
il était, par mention spéciale, valable même pour le cas où le
gouvernement moscovite interdirait à tous autres nationaux de quitter la
Russie.
Le podaroshna n'est autre chose qu'un permis de prendre les chevaux de
poste; mais Michel Strogoff ne devait s'en servir que dans le cas où ce
permis ne risquerait pas de faire suspecter sa qualité, c'est-à-dire
tant qu'il serait sur le territoire européen. Il résultait donc, de
cette circonstance, qu'en Sibérie, c'est-à-dire lorsqu'il traverserait
les provinces soulevées, il ne pourrait ni agir en maître dans les
relais de poste, ni se faire délivrer des chevaux de préférence à tous
autres, ni réquisitionner les moyens de transport pour son usage
personnel. Michel Strogoff ne devait pas l'oublier; il n'était plus un
courrier, mais un simple marchand, Nicolas Korpanoff, qui allait de
Moscou à Irkoutsk, et, comme tel, soumis à toutes les éventualités d'un
voyage ordinaire.
Passer inaperçu,--plus ou moins rapidement,--mais passer, tel devait
être son programme.
Il y a trente ans, l'escorte d'un voyageur de qualité ne comprenait pas
moins de deux cents Cosaques montés, deux cents fantassins, vingt-cinq
cavaliers baskirs, trois cents chameaux, quatre cents chevaux,
vingt-cinq chariots, deux bateaux portatifs et deux pièces de canon. Tel
était le matériel nécessité par un voyage en Sibérie.
Lui, Michel Strogoff, n'aurait ni canons, ni cavaliers, ni fantassins,
ni bêtes de somme. Il irait en voiture ou à cheval, quand il le
pourrait; à pied, s'il fallait aller à pied.
Les quatorze cents premières verstes (1,493 kilomètres), mesurant la
distance comprise entre Moscou et la frontière russe, ne devaient offrir
aucune difficulté. Chemin de fer, voitures de poste, bateaux à vapeur,
chevaux des divers relais, étaient à la disposition de tous, et, par
conséquent, à la disposition du courrier du czar.
Donc, ce matin même du 16 juillet, n'ayant plus rien de son uniforme,
muni d'un sac de voyage qu'il portait sur son dos, vêtu d'un simple
costume russe, tunique serrée à la taille, ceinture traditionnelle du
moujik, larges culottes, bottes sanglées à la jarretière, Michel
Strogoff se rendit à la gare pour y prendre le premier train. Il ne
portait point d'armes, ostensiblement du moins; mais sous sa ceinture se
dissimulait un revolver, et, dans sa poche, un de ces larges coutelas
qui tiennent du couteau et du yatagan, avec lesquels un chasseur
sibérien sait éventrer proprement un ours, sans détériorer sa précieuse
fourrure.
Il y avait un assez grand concours de voyageurs à la gare de Moscou. Les
gares des chemins de fer russes sont des lieux de réunion
très-fréquentés, autant au moins de ceux qui regardent partir que de
ceux qui partent. Il se tient là comme une petite bourse de nouvelles.
Le train dans lequel Michel Strogoff prit place devait le déposer à
Nijni-Novgorod. Là s'arrêtait, à cette époque, la voie ferrée qui,
reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, doit se continuer jusqu'à la
frontière russe. C'était un trajet de quatre cents verstes environ (426
kilomètres), et le train allait les franchir en une dizaine d'heures.
Michel Strogoff, une fois arrivé à Nijni-Novgorod, prendrait, suivant
les circonstances, soit la route de terre, soit les bateaux à vapeur du
Volga, afin d'atteindre au plus tôt les montagnes de l'Oural.
Michel Strogoff s'étendit donc dans son coin, comme un digne bourgeois
que ses affaires n'inquiètent pas outre mesure, et qui cherche à tuer le
temps par le sommeil.
Néanmoins, comme il n'était pas seul dans son compartiment, il ne dormit
que d'un œil et il écouta de ses deux oreilles.
En effet, le bruit du soulèvement des hordes kirghises et de l'invasion
tartare n'était pas sans avoir transpiré quelque peu. Les voyageurs,
dont le hasard faisait ses compagnons de voyage, en causaient, mais non
sans quelque circonspection.
Ces voyageurs, ainsi que la plupart de ceux que transportait le train,
étaient des marchands qui se rendaient à la célèbre foire de
Nijni-Novgorod. Monde nécessairement très-mêlé, composé de Juifs, de
Turcs, de Cosaques, de Russes, de Géorgiens, de Kalmouks et autres, mais
presque tous parlant la langue nationale.
On discutait donc le pour et le contre des graves événements qui
s'accomplissaient alors au delà de l'Oural, et ces marchands semblaient
craindre que le gouvernement russe ne fût amené à prendre quelques
mesures restrictives, surtout dans les provinces confinant à la
frontière,--mesures dont le commerce souffrirait certainement.
Il faut le dire, ces égoïstes ne considéraient la guerre, c'est-à-dire
la répression de la révolte et la lutte contre l'invasion, qu'au seul
point de vue de leurs intérêts menacés. La présence d'un simple soldat,
revêtu de son uniforme,--et l'on sait combien l'importance de l'uniforme
est grande en Russie,--eût certainement suffi à contenir les langues de
ces marchands. Mais, dans le compartiment occupé par Michel Strogoff,
rien ne pouvait faire soupçonner la présence d'un militaire, et le
courrier du czar, voué à l'incognito, n'était pas homme à se trahir.
Il écoutait donc.
«On affirme que les thés de caravane sont en hausse, disait un Persan,
reconnaissable à son bonnet fourni d'astrakan et à sa robe brune à
larges plis, usée par le frottement.
--Oh! les thés n'ont rien à craindre de la baisse, répondit un vieux
Juif à mine refrognée. Ceux qui sont sur le marché de Nijni-Novgorod
s'expédieront facilement par l'ouest, mais il n'en sera malheureusement
pas de même des tapis de Boukhara!
--Comment! Vous attendez donc un envoi de Boukhara? lui demanda le
Persan.
--Non, mais un envoi de Samarcande, et il n'en est que plus exposé!
Comptez donc sur les expéditions d'un pays qui est soulevé par les khans
depuis Khiva jusqu'à la frontière chinoise!
--Bon! répondit le Persan, si les tapis n'arrivent pas, les traites
n'arriveront pas davantage, je suppose!
--Et le bénéfice, Dieu d'Israël! s'écria le petit Juif, le comptez-vous
pour rien?
--Vous avez raison, dit un autre voyageur, les articles de l'Asie
centrale risquent fort de manquer sur le marché, et il en sera des tapis
de Samarcande comme des laines, des suifs et des châles d'Orient.
--Eh! prenez garde, mon petit père! répondit un voyageur russe à l'air
goguenard. Vous allez horriblement graisser vos châles, si vous les
mêlez avec vos suifs!
--Cela vous fait rire! répliqua aigrement le marchand, qui goûtait peu
ce genre de plaisanteries.
--Eh! quand on s'arracherait les cheveux, quand on se couvrirait de
cendres, répondit le voyageur, cela changerait-il le cours des choses?
Non! pas plus que le cours des marchandises!
--On voit bien que vous n'êtes pas marchand! fit observer le petit Juif.
--Ma foi, non, digne descendant d'Abraham! Je ne vends ni houblon, ni
édredon, ni miel, ni cire, ni chènevis, ni viandes salées, ni caviar, ni
bois, ni laine, ni rubans, ni chanvre, ni lin, ni maroquin, ni
pelleteries!....
--Mais en achetez-vous? demanda le Persan, qui interrompit la
nomenclature du voyageur.
--Le moins que je peux, et seulement pour ma consommation particulière,
répondit celui-ci en clignant de l'œil.
--C'est un plaisant! dit le Juif au Persan.
--Ou un espion! répondit celui-ci en baissant la voix. Défions-nous, et
ne parlons pas plus qu'il ne faut! La police n'est pas tendre par le
temps qui court, et on ne sait trop avec qui l'on voyage!
Dans un autre coin du compartiment, on parlait un peu moins des produits
mercantiles, mais un peu plus de l'invasion tartare et de ses fâcheuses
conséquences.
Les chevaux de Sibérie vont être réquisitionnés, disait un voyageur, et
les communications deviendront bien difficiles entre les diverses
provinces de l'Asie centrale!
--Est-il certain, lui demanda son voisin, que les Kirghis de la horde
moyenne aient fait cause commune avec les Tartares?
--On le dit, répondit le voyageur en baissant la voix, mais qui peut se
flatter de savoir quelque chose dans ce pays!
--J'ai entendu parler de concentration de troupes à la frontière. Les
Cosaques du Don sont déjà rassemblés sur le cours du Volga, et on va les
opposer aux Kirghis révoltés.
--Si les Kirghis ont descendu le cours de l'Irtyche, la route d'Irkoutsk
ne doit pas être sûre! répondit le voisin. D'ailleurs, hier, j'ai voulu
envoyer un télégramme à Krasnoiarsk, et il n'a pas pu passer. Il est à
craindre qu'avant peu les colonnes tartares n'aient isolé la Sibérie
orientale!
--En somme, petit père, reprit le premier interlocuteur, ces marchands
ont raison d'être inquiets pour leur commerce et leurs transactions.
Après avoir réquisitionné les chevaux, on réquisitionnera les bateaux,
les voitures, tous les moyens de transport, jusqu'au moment où il ne
sera plus permis de faire un pas sur toute l'étendue de l'empire.
--Je crains bien que la foire de Nijni-Novgorod ne finisse pas aussi
brillamment qu'elle a commencé! répondit le second interlocuteur, en
secouant la tête. Mais la sûreté et l'intégrité du territoire russe
avant tout. Les affaires ne sont que les affaires!
Si, dans ce compartiment, le sujet des conversations particulières ne
variait guère, il ne variait pas davantage dans les autres voitures du
train; mais partout un observateur eût observé une extrême
circonspection dans les propos que les causeurs échangeaient entre eux.
Lorsqu'ils se hasardaient quelquefois sur le domaine des faits, ils
n'allaient jamais jusqu'à pressentir les intentions du gouvernement
moscovite, ni à les apprécier.
C'est ce qui fut très-justement remarqué par l'un des voyageurs d'un
wagon placé en tête du train. Ce voyageur--évidemment un
étranger--regardait de tous ses yeux et faisait vingt questions
auxquelles on ne répondait que très-évasivement. A chaque instant penché
hors de la portière, dont il tenait la vitre baissée, au vif désagrément
de ses compagnons de voyage, il ne perdait pas un point de vue de
l'horizon de droite. Il demandait le nom des localités les plus
insignifiantes, leur orientation, quel était leur commerce, leur
industrie, le nombre de leurs habitants, la moyenne de la mortalité par
sexe, etc., et tout cela il l'inscrivait sur un carnet déjà surchargé de
notes.
C'était le correspondant Alcide Jolivet, et s'il faisait tant de
questions insignifiantes, c'est qu'au milieu de tant de réponses
qu'elles amenaient, il espérait surprendre quelque fait intéressant
«pour sa cousine». Mais, naturellement, on le prenait pour un espion, et
on ne disait pas devant lui un mot qui eût trait aux événements du jour.
Aussi, voyant qu'il ne pouvait rien apprendre de relatif a l'invasion
tartare, écrivit-il sur son carnet:
«Voyageurs d'une discrétion absolue. En matière politique, très-durs à
la détente.»
Et tandis qu'Alcide Jolivet notait minutieusement ses impressions de
voyage, son confrère, embarqué comme lui dans le même train, et
voyageant dans le même but, se livrait au même travail d'observation
dans un autre compartiment. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient rencontrés,
ce jour-là, à la gare de Moscou, et ils ignoraient réciproquement qu'ils
fussent partis pour visiter le théâtre de la guerre.
Seulement, Harry Blount, parlant peu, mais écoutant beaucoup, n'avait
point inspiré à ses compagnons de route les mêmes défiances qu'Alcide
Jolivet. Aussi ne l'avait-on pas pris pour un espion, et ses voisins,
sans se gêner, causaient-ils devant lui, en se laissant même aller plus
loin que leur circonspection naturelle n'aurait dû le comporter. Le
correspondant du -Daily-Telegraph- avait donc pu observer combien les
événements préoccupaient ces marchands qui se rendaient à
Nijni-Novgorod, et à quel point le commerce avec l'Asie centrale était
menacé dans son transit.
Aussi n'hésita-t-il pas à noter sur son carnet cette observation on ne
peut plus juste:
«Voyageurs extrêmement inquiets. Il n'est question que de la guerre, et
ils en parlent avec une liberté qui doit étonner entre le Volga et la
Vistule!»
Les lecteurs du -Daily-Telegraph- ne pouvaient manquer d'être aussi bien
renseignés que la «cousine» d'Alcide Jolivet.
Et, de plus, comme Harry Blount, assis à la gauche du train, n'avait vu
qu'une partie de la contrée, qui était assez accidentée, sans se donner
la peine de regarder la partie de droite, formée de longues plaines, il
ne manqua pas d'ajouter avec l'aplomb britannique:
«Pays montagneux entre Moscou et Wladimir.»
Cependant, il était visible que le gouvernement russe, en présence de
ces graves éventualités, prenait quelques mesures sévères, même à
l'intérieur de l'empire. Le soulèvement n'avait pas franchi la frontière
sibérienne, mais dans ces provinces du Volga, si voisines du pays
kirghis, on pouvait craindre l'effet des mauvaises influences.
En effet, la police n'avait encore pu retrouver les traces d'Ivan
Ogareff. Ce traître, appelant l'étranger pour venger ses rancunes
personnelles, avait-il rejoint Féofar-Khan, ou bien cherchait-il à
fomenter la révolte dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, qui, à cette
époque de l'année, renfermait une population composée de tant d'éléments
divers? N'avait-il pas parmi ces Persans, ces Arméniens, ces Kalmouks,
qui affluaient au grand marché, des affidés, chargés de provoquer un
mouvement à l'intérieur? Toutes ces hypothèses étaient possibles,
surtout dans un pays tel que la Russie.
En effet, ce vaste empire, qui compte douze millions de kilomètres
carrés, ne peut pas avoir l'homogénéité des États de l'Europe
occidentale. Entre les divers peuples qui le composent, il existe
forcément plus que des nuances. Le territoire russe, en Europe, en Asie,
en Amérique, s'étend du quinzième degré de longitude est au cent
trente-troisième degré de longitude ouest, soit un développement de près
de deux cents degrés [Soit 2,500 lieues environ.], et du trente-huitième
parallèle sud au quatre-vingt-unième parallèle nord, soit quarante-trois
degrés [Soit 1,000 lieues]. On y compte plus de soixante-dix millions
d'habitants. On y parle trente langues différentes. La race slave y
domine sans doute, mais elle comprend, avec les Russes, des Polonais,
des Lithuaniens, des Courlandais. Que l'on y ajoute les Finnois, les
Esthoniens, les Lapons, les Tchérémisses, les Tchouvaches, les Permiaks,
les Allemands, les Grecs, les Tartares, les tribus caucasiennes, les
hordes mongoles, kalmoukes, samoyèdes, kamtschadales, aléoutes, et l'on
comprendra que l'unité d'un aussi vaste État ait été difficile à
maintenir et qu'elle n'ait pu être que l'œuvre du temps, aidée par la
sagesse des gouvernements.
Quoi qu'il en soit, Ivan Ogareff avait su, jusqu'alors, échapper à
toutes les recherches, et, très-probablement, il devait avoir rejoint
l'armée tartare. Mais, à chaque station où s'arrêtait le train, des
inspecteurs se présentaient qui examinaient les voyageurs et leur
faisaient subir à tous une inspection minutieuse, car, par ordre du
grand maître de police, ils étaient à la recherche d'Ivan Ogareff. Le
gouvernement, en effet, croyait savoir que ce traître n'avait pas encore
pu quitter la Russie européenne. Un voyageur paraissait-il suspect, il
allait s'expliquer au poste de police; pendant ce temps, le train
repartait sans s'inquiéter en aucune façon du retardataire.
Avec la police russe, qui est très-péremptoire, il est absolument
inutile de vouloir raisonner. Ses employés sont revêtus de grades
militaires, et ils opèrent militairement. Le moyen, d'ailleurs, de ne
pas obéir sans souffler mot à des ordres émanant d'un souverain qui a le
droit d'employer cette formule en tête de ses ukases: «Nous, par la
grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou,
Kief, Wladimir et Novgorod, czar de Kazan, d'Astrakan, czar de Pologne,
czar de Sibérie, czar de la Chersonèse Taurique, seigneur de Pskof,
grand prince de Smolensk, de Lithuanie, de Volhynie, de Podolie et de
Finlande, prince d'Esthonie, de Livonie, de Courlande et de Semigallie,
de Bialystok, de Karélie, de Iougrie, de Perm, de Viatka, de Bolgarie et
de plusieurs autres pays, seigneur et grand prince du territoire de
Nijni-Novgorod, de Tchernigof, de Riazan, de Polotsk, de Rostof, de
Jaroslavl, de Bielozersk, d'Oudorie, d'Obdorie, de Kondinie, de Vitepsk,
de Mstislaf, dominateur des régions hyperboréennes, seigneur des pays
d'Ivérie, de Kartalinie, de Grouzinie, de Kabardinie, d'Arménie,
seigneur héréditaire et suzerain des princes tcherkesses, de ceux des
montagnes et autres, héritier de la Norwége, duc de Schleswig-Holstein,
de Stormarn, de Dittmarsen et d'Oldenbourg.» Puissant souverain, en
vérité, que celui dont les armes sont un aigle à deux têtes, tenant un
sceptre et un globe, qu'entourent les écussons de Novgorod, de Wladimir,
de Kief, de Kazan, d'Astrakan, de Sibérie, et qu'enveloppe le collier de
l'ordre de Saint-André, surmonté d'une couronne royale!
Quant à Michel Strogoff, il était en règle, et, par conséquent, à l'abri
de toute mesure de police.
A la station de Wladimir, le train s'arrêta pendant quelques
minutes,--ce-qui parut suffire au correspondant du -Daily-Telegraph-
pour prendre, au double point de vue physique et moral, un aperçu
extrêmement complet de cette ancienne capitale de la Russie.
A la gare de Wladimir, de nouveaux voyageurs montèrent dans le train.
Entre autres, une jeune fille se présenta à la portière du compartiment
occupé par Michel Strogoff.
Une place vide se trouvait devant le courrier du czar. La jeune fille
s'y plaça, après avoir déposé près d'elle un modeste sac de voyage en
cuir rouge qui semblait former tout son bagage. Puis, les yeux baissés,
sans même avoir regardé les compagnons de route que le hasard lui
donnait, elle se disposa pour un trajet qui devait durer encore quelques
heures.
Michel Strogoff ne put s'empêcher de considérer attentivement sa
nouvelle voisine. Comme elle se trouvait placée de manière à aller en
arrière, il lui offrit même sa place, qu'elle pouvait préférer, mais
elle le remercia en s'inclinant légèrement.
Cette jeune fille devait avoir de seize à dix-sept ans. Sa tête,
véritablement charmante, présentait le type slave dans toute sa
pureté,--type un peu sévère, qui la destinait à devenir plutôt belle que
jolie, lorsque quelques années de plus auraient fixé définitivement ses
traits. D'une sorte de fanchon qui la coiffait, s'échappaient à
profusion des cheveux d'un blond doré. Ses yeux étaient bruns avec un
regard velouté d'une douceur infinie. Son nez droit se rattachait à ses
joues, un peu maigres et pâles, par des ailes légèrement mobiles, Sa
bouche était finement dessinée, mais il semblait qu'elle eût, depuis
longtemps, désappris de sourire.
La jeune voyageuse était grande, élancée, autant qu'on pouvait juger de
sa taille sous l'ample pelisse très-simple qui la recouvrait. Bien que
ce fût encore une «très-jeune fille», dans toute la pureté de
l'expression, le développement de son front élevé, la forme nette de la
partie inférieure de sa figure, donnait l'idée d'une grande énergie
morale,--détail qui n'échappa point à Michel Strogoff. Évidemment, cette
jeune fille avait déjà souffert dans le passé, et l'avenir, sans doute,
ne s'offrait pas à elle sous des couleurs riantes, mais il était non
moins certain qu'elle avait su lutter et qu'elle était résolue à lutter
encore contre les difficultés de la vie. Sa volonté devait être vivace,
persistante, et son calme inaltérable, même dans des circonstances où un
homme serait exposé à fléchir ou à s'irriter.
Telle était l'impression que faisait naître cette jeune fille, à
première vue. Michel Strogoff, étant lui-même «d'une nature énergique,
devait être frappé du caractère de cette physionomie, et, tout en
prenant garde de ne point l'importuner par l'insistance de son regard,
il observa sa voisine avec une certaine attention.
Le costume de la jeune voyageuse était à la fois d'une simplicité et
d'une propreté extrêmes. Elle n'était pas riche, cela se devinait
aisément, mais on eût vainement cherché sur ses vêtements quelque marque
de négligence. Tout son bagage tenait dans un sac de cuir, fermé à clef,
et que, faute de place, elle tenait sur ses genoux.
Elle portait une longue pelisse de couleur sombre, sans manches, qui se
rajustait gracieusement à son cou par un liseré bleu. Sous cette
pelisse, une demi-jupe, sombre aussi, recouvrait une robe qui lui
tombait aux chevilles, et dont le pli inférieur était orné de quelques
broderies peu voyantes. Des demi-bottes en cuir ouvragé, assez fortes de
semelles, comme si elles eussent été choisies en prévision d'un long
voyage, chaussaient ses pieds, qui étaient petits.
Michel Strogoff, à certains détails, crut reconnaître dans ces habits la
coupe des costumes livoniens, et il pensa que sa voisine devait être
originaire des provinces baltiques.
Mais où allait cette jeune fille, seule, à cet âge où l'appui d'un père
ou d'une mère, la protection d'un frère, sont pour ainsi dire obligés?
Venait-elle donc, après un trajet déjà long, des provinces de la Russie
occidentale? Se rendait-elle seulement à Nijni-Novgorod, ou bien le but
de son voyage était-il au delà des frontières orientales de l'empire?
Quelque parent, quoique ami l'attendait-il à l'arrivée du train?
N'était-il pas plus probable, au contraire, qu'à sa descente du wagon,
elle se trouverait aussi isolée dans la ville que dans ce compartiment,
où personne--elle devait le croire--ne semblait se soucier d'elle? Cela
était probable.
En effet, les habitudes que l'on contracte dans l'isolement se
montraient d'une façon très-visible dans la manière d'être de la jeune
voyageuse. La façon dont elle entra dans le wagon et dont elle se
disposa pour la route, le peu d'agitation qu'elle produisit autour
d'elle, le soin qu'elle prit de ne déranger et de ne gêner personne,
tout indiquait l'habitude qu'elle avait d'être seule et de ne compter
que sur elle-même.
Michel Strogoff l'observait avec intérêt, mais, réservé lui-même, il ne
chercha pas à faire naître une occasion de lui parler, bien que
plusieurs heures dussent s'écouler avant l'arrivée du train à
Nijni-Novgorod.
Une fois seulement, le voisin de cette jeune fille--ce marchand qui
mélangeait si imprudemment les suifs et les châles--s'étant endormi et
menaçant sa voisine de sa grosse tête qui vacillait d'une épaule à
l'autre, Michel Strogoff le réveilla assez brusquement et lui fit
comprendre qu'il eût à se tenir droit et d'une façon plus convenable.
Le marchand, assez grossier de sa nature, grommela quelques paroles
contre «les gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas»; mais
Michel Strogoff le regarda d'un air si peu accommodant, que le dormeur
s'appuya du côté opposé et délivra la jeune voyageuse de son incommode
voisinage.
Celle-ci regarda un instant le jeune homme, et il y eut un remercîment
muet et modeste dans son regard.
Mais une circonstance se présenta, qui donna à Michel Strogoff une idée
juste du caractère de cette jeune fille.
Douze verstes avant d'arriver à la gare de Nijni-Novgorod, à une brusque
courbe de la voie ferrée, le train éprouva un choc très-violent. Puis,
pendant une minute, il courut sur la pente d'un remblai.
Voyageurs plus ou moins culbutés, cris, confusion, désordre général dans
les wagons, tel fut l'effet produit tout d'abord. On pouvait craindre
que quelque accident grave ne se produisît. Aussi, avant même que le
train fût arrêté, les portières s'ouvrirent-elles, et les voyageurs,
effarés, n'eurent-ils qu'une pensée: quitter les voitures et chercher
refuge sur la voie.
Michel Strogoff songea tout d'abord à sa voisine; mais, tandis que les
voyageurs de son compartiment se précipitaient au dehors, criant et se
bousculant, la jeune fille était restée tranquillement à sa place, le
visage à peine altéré par une légère pâleur.
Elle attendait. Michel Strogoff attendit aussi.
Elle n'avait pas fait un mouvement pour descendre du wagon. Il ne bougea
pas non plus.
Tous deux demeurèrent impassibles.
«Une énergique nature!» pensa Michel Strogoff.
Cependant, tout danger avait promptement disparu. Une rupture du bandage
du wagon de bagages avait provoqué d'abord le choc, puis l'arrêt du
train, mais peu s'en était fallu que, rejeté hors des rails, il n'eût
été précipité du haut du remblai dans une fondrière. Il y eut là une
heure de retard. Enfin, la voie dégagée, le train reprit sa marche, et,
à huit heures et demie du soir, il arrivait en gare à Nijni-Novgorod.
Avant que personne eût pu descendre des wagons, les inspecteurs de
police se présentèrent aux portières et examinèrent les voyageurs.
Michel Strogoff montra son podaroshna, libellé au nom de Nicolas
Korpanoff. Donc, nulle difficulté.
Quant aux autres voyageurs du compartiment, tous à destination de
Nijni-Novgorod, ils ne parurent point suspects, heureusement pour eux.
La jeune fille, elle, présenta, non pas un passeport, puisque le
passeport n'est plus exigé en Russie, mais un permis revêtu d'un cachet
particulier et qui semblait être d'une nature spéciale.
L'inspecteur le lut avec attention. Puis, après avoir examiné
attentivement celle dont il contenait le signalement:
«Tu es de Riga? dit-il.
--Oui, répondit la jeune fille.
--Tu vas à Irkoutsk?
--Oui.
--Par quelle route?
--Par la route de Perm.
--Bien, répondit l'inspecteur. Aie soin de faire viser ton permis à la
maison de police de Nijni-Novgorod.»
La jeune fille s'inclina en signe d'affirmation.
En entendant ces demandes et ces réponses, Michel Strogoff éprouva à la
fois un sentiment de surprise et de pitié. Quoi! cette jeune fille
seule, en route pour cette lointaine Sibérie, et cela, lorsque, à ses
dangers habituels, se joignaient tous les périls d'un pays envahi et
soulevé! Comment arriverait-elle? que deviendrait-elle?...
L'inspection finie, les portières des wagons furent alors ouvertes,
mais, avant que Michel Strogoff eût pu faire un mouvement vers elle, la
jeune Livonienne, descendue la première, avait disparu dans la foule qui
encombrait les quais de la gare.
CHAPITRE V
UN ARRÊTÉ EN DEUX ARTICLES.
Nijni-Novgorod, Novgorod-la-Basse, située au confluent du Volga et de
l'Oka, est le chef-lieu du gouvernement de ce nom. C'était là que Michel
Strogoff devait abandonner la voie ferrée, qui, à cette époque, ne se
prolongeait pas au delà de cette ville. Ainsi donc, à mesure qu'il
avançait, les moyens de communication devenaient d'abord moins rapides,
ensuite moins sûrs.
Nijni-Novgorod, qui en temps ordinaire ne compte que trente à
trente-cinq mille habitants, en renfermait alors plus de trois cent
mille, c'est-à-dire que sa population était décuplée. Cet accroissement
était dû à la célèbre foire qui se tient dans ses murs pendant une
période de trois semaines. Autrefois, c'était Makariew qui bénéficiait
de ce concours de marchands, mais, depuis 1817, la foire a été
transportée à Nijni-Novgorod.
La ville, assez morne d'habitude, présentait donc une animation
extraordinaire. Dix races différentes de négociants, européens ou
asiatiques, y fraternisaient sous l'influence des transactions
commerciales.
Bien que l'heure à laquelle Michel Strogoff quitta la gare fût déjà
avancée, il y avait encore grand rassemblement de monde sur ces deux
villes, séparées par le cours du Volga, que comprend Nijni-Novgorod, et
dont la plus haute, bâtie sur un roc escarpé, est défendue par un de ces
forts qu'on appelle «kreml» en Russie.
Si Michel Strogoff eût été forcé de séjourner à Nijni-Novgorod, il
aurait eu quelque peine à découvrir un hôtel ou même une auberge à peu
près convenable. Il y avait encombrement. Cependant, comme il ne pouvait
partir immédiatement, puisqu'il lui fallait prendre le steam-boat du
Volga, il dut s'enquérir d'un gîte quelconque. Mais, auparavant, il
voulut connaître exactement l'heure du départ, et il se rendit aux
bureaux de la Compagnie, dont les bateaux font le service entre
Nijni-Novgorod et Perm.
Là, à son grand déplaisir, il apprit que le -Caucase---c'était le nom du
steam-boat--ne partait pour Perm que le lendemain, à midi. Dix-sept
heures à attendre! c'était fâcheux pour un homme aussi pressé, et,
cependant, il lui fallut se résigner. Ce qu'il fit, car il ne
récriminait jamais inutilement.
D'ailleurs, dans les circonstances actuelles, aucune voiture, télègue ou
tarentass, berline ou cabriolet de poste, ni aucun cheval ne l'eût
conduit plus vite, soit à Perm, soit à Kazan. Mieux valait donc attendre
le départ du steam-boat,--véhicule plus rapide qu'aucun autre, et qui
devait lui faire regagner le temps perdu.
Voilà donc Michel Strogoff, allant par la ville, et cherchant, sans trop
s'en inquiéter, quelque auberge afin d'y passer la nuit. Mais de cela il
ne s'embarrassait guère, et, sans la faim qui le talonnait, il eût
probablement erré jusqu'au matin dans les rues de Nijni-Novgorod. Ce
dont il se mit en quête, ce fut d'un souper plutôt que d'un lit. Or il
trouva les deux à l'enseigne de la -Ville de Constantinople-.
Là, l'aubergiste lui offrit une chambre assez convenable, peu garnie de
meubles, mais à laquelle ne manquaient ni l'image de la Vierge, ni les
portraits de quelques saints, auxquels une étoffe dorée servait de
cadre, Un canard farci de hachis aigre, enlisé dans une crème épaisse,
du pain d'orge, du lait caillé, du sucre en poudre mélangé de cannelle,
un pot de kwass, sorte de bière très-commune en Russie, lui furent
servis aussitôt, et il ne lui en fallait pas tant pour se rassasier. Il
se rassasia donc, et mieux même que son voisin de table, qui, en qualité
de "vieux croyant" de la secte des Raskolniks, ayant fait vœu
d'abstinence, rejetait les pommes de terre de son assiette et se gardait
bien de sucrer son thé.
Son souper terminé, Michel Strogoff, au lieu de monter à sa chambre,
reprit machinalement sa promenade à travers la ville. Mais, bien que le
long crépuscule se prolongeât encore, déjà la foule se dissipait, les
rues se faisaient peu à peu désertes, et chacun regagnait son logis.
Pourquoi Michel Strogoff ne s'était-il pas mis tout bonnement au lit,
comme il convient après toute une journée passée en chemin de fer?
Pensait-il donc à cette jeune Livonienne qui, pendant quelques heures,
avait été sa compagne de voyage? N'ayant rien de mieux à faire, il y
pensait. Craignait-il que, perdue dans cette ville tumultueuse, elle ne
fût exposée à quelque insulte? Il le craignait, et avait raison de le
craindre. Espérait-il donc la rencontrer et, au besoin, s'en faire le
protecteur? Non. La rencontrer était difficile. Quant à la'protéger....
de quel droit?
«Seule, se disait-il, seule au milieu de ces nomades! Et encore les
dangers présents ne sont-ils rien auprès de ceux que l'avenir lui
réserve! La Sibérie! Irkoutsk! Ce que je vais tenter pour la Russie et
le czar, elle va le faire, elle, pour.... Pour qui? Pour quoi? Elle est
autorisée à franchir la frontière! Et le pays au delà est soulevé! Des
bandes tartares courent les steppes!...»
Michel Strogoff s'arrêtait par instants et se prenait à réfléchir.
«Sans doute, pensa-t-il, cette idée de voyager lui est venue avant
l'invasion! Peut-être elle-même ignore-t-elle ce qui se passe!... Mais
non, ces marchands ont causé devant elle des troubles de la Sibérie...
et elle n'a pas paru étonnée.... Elle n'a même demandé aucune
explication.... Mais alors elle savait donc, et, sachant, elle va!... La
pauvre fille!... Il faut que le motif qui l'entraîne soit bien puissant!
Mais, si courageuse qu'elle soit,--et elle l'est assurément--ses forces
la trahiront en route, et, sans parler des dangers et des obstacles,
elle ne pourra supporter les fatigues d'un tel voyage!... Jamais elle ne
pourra atteindre Irkoutsk!»
Cependant, Michel Strogoff allait toujours au hasard, mais, comme il
connaissait parfaitement la ville, retrouver son chemin ne pouvait être
embarrassant pour lui.
Après avoir marché pendant une heure environ, il vint s'asseoir sur un
banc adossé à une grande case de bois, qui s'élevait, au milieu de
beaucoup d'autres, sur une très-vaste place.
Il était là depuis cinq minutes, lorsqu'une main s'appuya fortement sur
son épaule.
«Qu'est-ce que tu fais la? lui demanda d'une voix rude un homme de haute
taille qu'il n'avait pas vu venir.
--Je me repose, répondit Michel Strogoff.
--Est-ce que tu aurais l'intention de passer la nuit sur ce banc? reprit
l'homme.
--Oui, si cela me convient, répliqua Michel Strogoff d'un ton un peu
trop accentué pour le simple marchand qu'il devait être.
--Approche donc qu'on te voie!» dit l'homme. Michel Strogoff, se
rappelant qu'il fallait être prudent avant tout, recula instinctivement.
«On n'a pas besoin de me voir,» répondit-il.
Et il mit, avec sang-froid, un intervalle d'une dizaine de pas entre son
interlocuteur et lui.
Il lui sembla alors, en l'observant bien, qu'il avait affaire à une
sorte de bohémien, tel qu'il s'en rencontre dans toutes les foires, et
dont il n'est pas agréable de subir le contact ni physique ni moral.
Puis, en regardant plus attentivement dans l'ombre qui commençait à
s'épaissir, il aperçut près de la case un vaste chariot, demeure
habituelle et ambulante de ces zingaris ou tsiganes qui fourmillent en
Russie, partout où il y a quelques kopeks à gagner.
Cependant, le bohémien avait fait deux ou trois pas en avant, et il se
préparait à interpeller plus directement Michel Strogoff, quand la porte
de la case s'ouvrit. Une femme, à peine visible, s'avança vivement, et
dans un idiome assez rude, que Michel Strogoff reconnut être un mélange
de mongol et de sibérien:
«Encore un espion! dit-elle. Laisse-le faire et viens souper. Le
«papluka» [Sorte de gâteau feuilleté] attend.»
Michel Strogoff ne put s'empêcher de sourire de la qualification dont on
le gratifiait, lui qui redoutait particulièrement les espions.
Mais, dans la même langue, bien que l'accent de celui qui l'employait
fût très-différent de celui de la femme, le bohémien répondit quelques
mots qui signifiaient:
«Tu as raison, Sangarre! D'ailleurs, nous serons partis demain!»
--Demain? répliqua à mi-voix la femme d'un ton qui dénotait une certaine
surprise.
--Oui, Sangarre, répondit le bohémien, demain, et c'est le Père lui-même
qui nous envoie... où nous voulons aller!»
Là-dessus, l'homme et la femme rentrèrent dans la case, dont la porte
fut fermée avec soin.
«Bon! se dit Michel Strogoff, si ces bohémiens tiennent à ne pas être
compris, quand ils parleront devant moi, je leur conseille d'employer
une autre langue!»
En sa qualité de Sibérien, et pour avoir passé son enfance dans la
steppe, Michel Strogoff, on l'a dit, entendait presque tous ces idiomes
usités depuis la Tartarie jusqu'à la mer Glaciale. Quant à la
signification précise des paroles échangées entre le bohémien et sa
compagne, il ne s'en préoccupa pas davantage. En quoi cela pouvait-il
l'intéresser?
L'heure étant déjà fort avancée, il songea alors à rentrer à l'auberge,
afin d'y prendre quelque repos. Il suivit, en s'en allant, le cours du
Volga, dont les eaux disparaissaient sous la sombre masse d'innombrables
bateaux. L'orientation du fleuve lui fit alors reconnaître quel était
l'endroit qu'il venait de quitter. Cette agglomération de chariots et de
cases occupait précisément la vaste place où se tenait, chaque année, le
principal marché de Nijni-Novgorod,--ce qui expliquait, en cet endroit,
le rassemblement de ces bateleurs et bohémiens venus, de tous les coins
du monde.
Michel Strogoff, une heure après, dormait d'un sommeil quelque peu agité
sur un de ces lits russes, qui semblent si durs aux étrangers, et le
lendemain, 17 juillet, il se réveillait au grand jour.
Cinq heures encore à passer à Nijni-Novgorod, cela lui semblait un
siècle. Que pouvait-il faire pour occuper cette matinée, si ce n'était
d'errer comme la veille à travers les rues de la ville. Une fois son
déjeuner fini, son sac bouclé, son podaroshna visé à la maison de
police, il n'aurait plus qu'à partir. Mais, n'étant point homme à se
lever après le soleil, il quitta son lit, il s'habilla, il plaça
soigneusement la lettre aux armes impériales au fond d'une poche
pratiquée dans la doublure de sa tunique, sur laquelle il serra sa
ceinture; puis, il ferma son sac et l'assujettit sur son dos. Cela fait,
ne voulant pas revenir à la -Ville de Constantinople-, et comptant
déjeuner sur les bords du Volga, près de l'embarcadère, il régla sa
dépense et quitta l'auberge.
Par surcroît de précaution, Michel Strogoff se rendit d'abord aux
bureaux des steam-boats, et, là, il s'assura que le -Caucase- partait
bien à l'heure dite. La pensée lui vint alors pour la première fois que,
puisque la jeune Livonienne devait prendre la route de Perm, il était
fort possible que son projet fût aussi de s'embarquer sur le -Caucase-,
auquel cas Michel Strogoff ne pourrait manquer de faire la route avec
elle.
La ville haute, avec son kremlin, dont la circonférence mesure deux
verstes, et qui ressemble a celui de Moscou, était alors fort
abandonnée. Le gouverneur n'y demeurait même plus. Mais, autant la ville
haute était morte, autant la ville basse était vivante!
Michel Strogoff, après avoir traversé le Volga sur un pont de bateaux,
gardé par des Cosaques à cheval, arriva à l'emplacement même où, la
veille, il s'était heurté à quelque campement de bohémiens. C'était un
peu en dehors de la ville que se tenait cette foire de Nijni-Novgorod,
avec laquelle celle de Leipzig elle-même ne saurait rivaliser. Dans une
vaste plaine, située au delà du Volga, s'élevait le palais provisoire du
gouverneur général, et c'est là, par ordre, que réside ce haut
fonctionnaire pendant toute la durée de la foire, qui, grâce aux
éléments dont elle se compose, nécessite une surveillance de tous les
instants.
Cette plaine était alors couverte de maisons de bois, symétriquement
disposées, de manière à laisser entre elles des avenues assez larges
pour permettre à la foule d'y circuler aisément. Une certaine
agglomération de ces cases, de toutes les grandeurs et de toutes les
formes, formait un quartier différent, affecté à un genre spécial de
commerce. Il y avait le quartier des fers, le quartier des fourrures, le
quartier des laines, le quartier des bois, le quartier des tissus, le
quartier des poissons secs, etc. Quelques maisons étaient même
construites en matériaux de haute fantaisie, les unes avec du thé en
briques, d'autres avec des moellons de viande salée, c'est-à-dire avec
les échantillons des marchandises que leurs propriétaires y débitaient
aux acheteurs. Singulière réclame, tant soit peu américaine!
Dans ces avenues, le long de ces allées, le soleil étant fort au-dessus
de l'horizon, puisque, ce matin-là, il s'était levé avant quatre heures,
l'affluence était déjà considérable. Russes, Sibériens, Allemands,
Cosaques, Turcomans, Persans, Géorgiens, Grecs, Ottomans, Indous,
Chinois, mélange extraordinaire d'Européens et d'Asiatiques, causaient,
discutaient, péroraient, trafiquaient. Tout ce qui se vend ou s'achète
semblait avoir été entassé sur cette place. Porteurs, chevaux, chameaux,
ânes, bateaux, chariots, tout ce qui peut servir au transport des
marchandises, était accumulé sur ce champ de foire. Fourrures, pierres
précieuses, étoffes de soie, cachemires des Indes, tapis turcs, armes du
Caucase, tissus de Smyrne ou d'Ispahan, armures de Tiflis, thés de la
caravane, bronzes européens, horlogerie de la Suisse, velours et
soieries de Lyon, cotonnades anglaises, articles de carrosserie, fruits,
légumes, minerais de l'Oural, malachites, lapis-lazuli, aromates,
parfums, plantes médicinales, bois, goudrons, cordages, cornes,
citrouilles, pastèques, etc., tous les produits de l'Inde, de la Chine,
de la Perse, ceux de la mer Caspienne et de la mer Noire, ceux de
l'Amérique et de l'Europe, étaient réunis sur ce point du globe.
C'était un mouvement, une excitation, une cohue, un brouhaha dont on ne
saurait donner une idée, les indigènes de classe inférieure étant fort
démonstratifs, et les étrangers ne leur cédant guère sur ce point. Il y
avait là des marchands de l'Asie centrale, qui avaient mis un an à
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