A bord du radeau régnait maintenant un absolu silence. Depuis qu'il
descendait le cours du fleuve, la voix des pèlerins ne se faisait plus
entendre. Ils priaient encore, mais leur prière n'était qu'un murmure
qui ne pouvait arriver jusqu'à la rive. Les fugitifs, étendus sur la
plate-forme, rompaient à peine par la saillie de leurs corps la ligne
horizontale des eaux. Le vieux marinier, couché à l'avant près de ses
hommes, s'occupait seulement d'écarter les glaçons, manœuvre qui se
faisait sans bruit.
C'était aussi une circonstance favorable, cette dérive des glaçons, si
elle ne devait pas opposer plus tard un insurmontable obstacle au
passage du radeau. En effet, cet appareil, isolé sur les eaux libres du
fleuve, aurait couru le risque d'être aperçu, même à travers l'ombre
épaisse, tandis qu'il se confondait alors avec ces masses mouvantes de
toutes grandeurs et de toutes formes, et le fracas, produit par le heurt
des blocs qui s'entre-choquaient, couvrait aussi tout autre bruit
suspect.
Un froid très-aigu se propageait à travers l'atmosphère, les fugitifs en
souffrirent cruellement, n'ayant d'autre abri que quelques branches de
bouleau. Ils se pressaient les uns contre les autres, afin de mieux
supporter l'abaissement de température, qui, pendant cette nuit, devait
atteindre dix degrés au-dessous de zéro. Le peu de vent qui arrivait,
après avoir effleuré les montagnes de l'est, tapissées de neige, piquait
vivement.
Michel Strogoff et Nadia, couchés à l'arrière, supportaient sans se
plaindre ce surcroît de souffrance. Alcide Jolivet et Harry Blount,
placés près d'eux, résistaient de leur mieux à ces premiers assauts de
l'hiver sibérien. Ni les uns ni les autres ne causaient maintenant, même
à voix basse. La situation, d'ailleurs, les absorbait tout entiers. A
chaque instant, un incident pouvait se produire, un danger, une
catastrophe même, dont ils ne se seraient pas tirés indemnes.
Pour un homme qui comptait atteindre bientôt son but, Michel Strogoff
semblait être singulièrement calme. D'ailleurs, dans les plus graves
conjonctures, son énergie ne l'avait jamais abandonné. Il entrevoyait
déjà le moment où il lui serait enfin permis de penser à sa mère, à
Nadia, à lui-même! Il ne craignait plus qu'une dernière et mauvaise
chance: c'était que le radeau ne fût absolument arrêté par un barrage de
glaçons avant d'avoir atteint Irkoutsk, il ne songeait qu'à cela, bien
décidé d'ailleurs, s'il le fallait, à tenter quelque suprême coup
d'audace.
Nadia, remise par ces quelques heures de repos, avait retrouvé cette
énergie physique, que la misère avait pu briser quelquefois, sans avoir
jamais ébranlé son énergie morale. Elle songeait aussi qu'au cas où
Michel Strogoff ferait un nouvel effort pour atteindre son but, elle
devrait être là pour le guider. Mais, en même temps qu'elle s'approchait
d'Irkoutsk, l'image de son père se dessinait plus nettement à son
esprit. Elle le voyait dans la ville investie, loin de ceux qu'il
chérissait, mais--car elle n'en doutait pas--luttant contre les
envahisseurs avec tout l'élan de son patriotisme. Avant quelques heures,
si le ciel les favorisait enfin, elle serait dans ses bras, lui
rapportant les dernières paroles de sa mère, et rien ne les séparerait
plus. Si l'exil de Wassili Fédor ne devait pas avoir de terme, sa fille
resterait exilée avec lui. Puis, par une pente naturelle, elle revenait
à celui auquel elle devrait d'avoir revu son père, à ce généreux
compagnon, à ce «frère», qui, les Tartares repoussés, reprendrait le
chemin de Moscou, qu'elle ne reverrait plus peut-être!...
Quant à Alcide Jolivet et à Harry Blount, ils n'avaient qu'une seule et
même pensée: c'est que la situation était extrêmement dramatique, et
que, bien mise en scène, elle fournirait une chronique des plus
intéressantes. L'Anglais songeait donc aux lecteurs du
-Daily-Telegraph-, et le Français à ceux de sa cousine Madeleine. Au
fond, ils n'étaient pas sans éprouver quelque émotion tous les deux.
«Eh! tant mieux! pensait Alcide Jolivet. Il faut être ému pour émouvoir!
Je crois même qu'il y a un vers célèbre à ce sujet, mais, du diable! si
je sais...»
Et avec ses yeux si exercés, il cherchait à percer l'ombre épaisse qui
enveloppait le fleuve.
Cependant, de grands éclats de lumière rompaient parfois ces ténèbres et
découpaient les divers massifs des rives sous un aspect fantastique.
C'était quelque forêt en feu, quelque village brûlant encore, sinistre
reproduction des tableaux du jour avec le contraste de la nuit en plus.
L'Angara s'illuminait alors d'une berge à l'autre. Les glaçons formaient
autant de miroirs qui, réverbérant la flamme sous tous les angles et
sous toutes les couleurs, se déplaçaient suivant les caprices du
courant. Le radeau, confondu au milieu de ces corps flottants, passait,
sans être aperçu.
Le danger n'était donc pas encore là.
Mais un péril d'une autre nature menaçait les fugitifs. Celui-là, ils ne
pouvaient le prévoir, et, surtout, ils ne pouvaient pas y parer. Ce fut
à Alcide Jolivet que le hasard le signala, et voici dans quelle
circonstance.
Alcide Jolivet, couché du côté droit du radeau, avait laissé sa main
pendre au fil de l'eau. Soudain, il fut surpris de l'impression que lui
causa le contact du courant à sa surface. Il semblait être de
consistance visqueuse, comme s'il eut été formé d'une huile minérale.
Alcide Jolivet, contrôlant alors le toucher par l'odorat, ne put s'y
tromper. C'était bien une couche de naphte liquide, qui surnageait à la
partie supérieure du courant de l'Angara et coulait avec lui!
Le radeau flottait-il donc réellement sur cette substance qui est si
éminemment combustible? D'où venait ce naphte? Était-ce un phénomène
naturel qui l'avait projeté à la surface de l'Angara, ou devait-il
servir comme un engin destructeur, mis en œuvre par les Tartares?
Ceux-ci voulaient-ils porter l'incendie jusque dans Irkoutsk par des
moyens que les droits de la guerre ne justifient jamais entre nations
civilisées?
Telles furent les deux questions que se posa Alcide Jolivet, mais de cet
incident il crut devoir n'instruire qu'Harry Blount, et tous deux furent
d'accord pour ne point alarmer leurs compagnons en leur révélant ce
nouveau danger.
On sait que le sol de l'Asie centrale est comme une éponge imprégnée de
carbures d'hydrogène liquides. Au port de Bakou, sur la frontière
persane, à la presqu'île d'Abchéron, sur la Caspienne, dans l'Asie
Mineure, en Chine, dans le Youg-Hyan, dans le Birman, les sources
d'huiles minérales sourdent par milliers à la surface des terrains.
C'est le «pays de l'huile», semblable à celui qui porte maintenant ce
nom dans le Nord-Amérique.
Durant certaines fêtes religieuses, principalement au port de Bakou, les
indigènes, adorateurs du feu, lancent à la surface de la mer le naphte
liquide, qui surnage, grâce à sa densité inférieure à celle de l'eau.
Puis, la nuit venue, lorsqu'une couche d'huile minérale s'est ainsi
répandue sur la Caspienne, ils l'enflamment et se donnent l'incomparable
spectacle d'un océan de feu qui ondule et déferle sous la brise.
Mais ce qui n'est qu'une réjouissance à Bakou eût été un désastre sur
les eaux de l'Angara. Que le feu fut mis par malveillance ou imprudence,
en un clin d'œil l'inflammation se fût propagée jusqu'au delà
d'Irkoutsk.
En tout cas, sur le radeau, aucune imprudence n'était à craindre; mais
tout était à redouter de ces incendies allumés sur les deux rives de
l'Angara, car il suffisait d'un brandon ou d'une étincelle, tombant dans
le fleuve, pour allumer ce courant de naphte.
Ce que furent les appréhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, on
le comprend mieux qu'on ne peut le peindre. N'aurait-il pas été
préférable, en présence de ce nouveau péril, d'accoster l'une des rives,
d'y débarquer, d'attendre? Ils se le demandèrent.
«En tout cas, dit Alcide Jolivet, quel que soit le danger, je sais
quelqu'un qui ne débarquerait pas!»
Et il faisait allusion à Michel Strogoff
Cependant, le radeau dérivait rapidement au milieu des glaçons, dont les
rangs se pressaient de plus en plus.
Jusqu'alors, aucun détachement tartare n'avait été signalé sur les
berges de l'Angara, ce qui indiquait que le radeau n'était pas encore
arrivé à la hauteur de leurs avant-postes. Cependant, vers dix heures du
soir, Harry Blount crut voir de nombreux corps noirs qui se mouvaient à
la surface des glaçons. Ces ombres, sautant de l'un à l'autre, se
rapprochaient rapidement.
«Des Tartares!» pensa-t-il.
Et se glissant près du vieux marinier qui se tenait à l'avant, il lui
montra ce mouvement suspect.
Le vieux marinier regarda attentivement.
«Ce ne sont que des loups, dit-il. J'aime mieux ça que des Tartares.
Mais il faut se défendre, et sans bruit!»
En effet, les fugitifs eurent à lutter contre ces féroces carnassiers,
que la faim et le froid jetaient à travers la province. Les loups
avaient senti le radeau, et bientôt ils l'attaquèrent. De là, nécessité
pour les fugitifs d'engager la lutte, mais sans se servir d'armes à feu,
car ils ne pouvaient être éloignés des postes tartares. Les femmes et
les enfants se groupèrent au centre du radeau, et les hommes, les uns
armés de perches, les autres de leur couteau, la plupart de bâtons, se
mirent en mesure de repousser les assaillants. Ils ne faisaient pas
entendre un cri, mais les hurlements des loups déchiraient l'air.
Michel Strogoff n'avait pas voulu rester inactif. Il s'était étendu sur
le côté du radeau attaqué par la bande des carnassiers. Il avait tiré
son couteau, et, chaque fois qu'un loup passait à sa portée, sa main
savait le lui enfoncer dans la gorge. Harry Blount et Alcide Jolivet ne
chômèrent pas non plus, et ils firent une rude besogne. Leurs compagnons
les secondaient courageusement. Tout ce massacre s'accomplissait en
silence, bien que plusieurs des fugitifs n'eussent pu éviter de graves
morsures.
Cependant, la lutte ne semblait pas devoir se terminer de sitôt. La
bande de loups se renouvelait sans cesse, et il fallait que la rive
droite de l'Angara en fût infestée.
«Ça ne finira donc jamais!» disait Alcide Jolivet, en manœuvrant son
poignard, rouge de sang.
Et, de fait, une demi-heure après le commencement de l'attaque, les
loups couraient encore par centaines à travers les glaçons.
Les fugitifs, épuisés, faiblissaient visiblement alors. Le combat
tournait à leur désavantage. En ce moment, un groupe de dix loups de
haute taille, rendus féroces par la colère et la faim, les yeux brillant
dans l'ombre comme des braises, envahirent la plate-forme du radeau.
Alcide Jolivet et son compagnon se jetèrent au milieu de ces redoutables
animaux, et Michel Strogoff rampait vers eux, lorsqu'un changement de
front se produisit soudain.
En quelques secondes, les loups eurent abandonné non-seulement le
radeau, mais aussi les glaçons épars sur le fleuve. Tous ces corps noirs
se dispersèrent, et il fut bientôt constant qu'ils avaient en toute hâte
regagné la rive droite du fleuve.
C'est qu'il fallait à ces loups les ténèbres pour agir, et qu'alors une
intense clarté éclairait tout le cours de l'Angara.
C'était la lueur d'un immense incendie. La bourgade de Poshkavsk brûlait
tout entière. Cette fois, les Tartares étaient là, accomplissant leur
œuvre. Depuis ce point, ils occupaient les deux rives jusqu'au delà
d'Irkoutsk. Les fugitifs arrivaient donc à la zone dangereuse de leur
traversée, et ils se trouvaient encore à trente verstes de la capitale.
Il était onze heures et demie du soir. Le radeau continuait à glisser
dans l'ombre au milieu des glaçons, avec lesquels il se confondait
absolument; mais de grandes plaques de lumière s'allongeaient parfois
jusqu'à lui. Aussi, les fugitifs, étendus sur la plate-forme, ne se
permettaient-ils pas un mouvement qui pût les trahir.
La conflagration de la bourgade s'opérait avec une violence
extraordinaire. Ces maisons, construites en sapin, flambaient comme des
résines. Elles étaient là cent cinquante qui brûlaient à la fois. Aux
crépitements de l'incendie se mêlaient les hurlements des Tartares. Le
vieux marinier, en prenant un point d'appui sur les glaçons voisins du
radeau, était parvenu à le repousser vers la rive droite, et une
distance de trois à quatre cents pieds le séparait alors des berges
flamboyantes de Poshkavsk.
Néanmoins, les fugitifs, éclairés par instants, auraient été
certainement aperçus, si les incendiaires n'eussent été trop occupés à
la destruction de la bourgade. Mais on comprendra quelles devaient être
alors les appréhensions d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, en songeant
à ce liquide combustible sur lequel le radeau flottait.
En effet, des gerbes d'étincelles s'échappaient des maisons qui
formaient autant de fournaises ardentes. Au milieu des volutes de fumée,
ces étincelles montaient dans l'air à une hauteur de cinq ou six cents
pieds. Sur la rive droite, exposée de face à cette conflagration, les
arbres et les falaises apparaissaient comme enflammés. Or, il suffisait
d'une étincelle, tombant à la surface de l'Angara, pour que l'incendie
se propageât au fil des eaux et portât le désastre d'une rive à l'autre.
C'était, à bref délai, la destruction du radeau et de tous ceux qu'il
entraînait.
Mais, heureusement, les faibles brises de la nuit ne soufflaient pas de
ce côté. Elles continuaient à venir de l'est et rabattaient les flammes
vers la gauche. Il était donc possible que les fugitifs échappassent à
ce nouveau danger.
Et, en effet, la bourgade en flammes fut enfin dépassée. Peu à peu,
l'éclat de l'incendie s'affaiblit, ses crépitements diminuèrent, et les
dernières lueurs disparurent au delà des hautes falaises, qui se
dressaient à un coude brusque de l'Angara.
Il était environ minuit. L'ombre, redevenue épaisse, protégeait de
nouveau le radeau. Les Tartares étaient toujours là, qui allaient et
venaient sur les deux rives. On ne les voyait pas, mais on les
entendait. Les feux des postes avancés brillaient extraordinairement.
Cependant, il devenait nécessaire de manœuvrer avec plus de précision
au milieu des glaçons qui se resserraient.
Le vieux marinier se releva, et les moujiks reprirent leurs gaffes. Tous
avaient fort à faire, et la conduite du radeau devenait de plus en plus
difficile, car le lit du fleuve s'obstruait visiblement.
Michel Strogoff s'était glissé jusqu'à l'avant.
Alcide Jolivet l'avait suivi.
Tous deux écoutaient ce que disaient le vieux marinier et ses hommes.
«Veille sur la droite!
--Voilà les glaçons qui se prennent à gauche!
--Défends! défends avec ta gaffe!
--Avant une heure, nous serons arrêtés!...
--Si Dieu le veut! répondit le vieux marinier. Contre sa volonté, il n'y
a rien à faire.
--Vous les entendez, dit Alcide Jolivet.
--Oui, répondit Michel Strogoff, mais Dieu est avec nous!»
Cependant, la situation s'aggravait de plus en plus. Si la dérive du
radeau venait à être suspendue, non-seulement les fugitifs
n'arriveraient pas à Irkoutsk, mais ils seraient obligés d'abandonner
leur appareil flottant, qui, écrasé par les glaçons, ne tarderait pas à
manquer sous eux. Les cordes d'osier se briseraient alors, les troncs de
sapins, séparés violemment, s'engageraient sous la croûte durcie, et les
malheureux n'auraient plus d'autre refuge que les glaçons eux-mêmes. Or,
le jour venu, ils seraient aperçus des Tartares et massacrés sans pitié!
Michel Strogoff revint à l'arrière, là où Nadia l'attendait. Il
s'approcha de la jeune fille, il lui prit la main et lui posa cette
invariable question: «Nadia, es-tu prête?» à laquelle elle répondit
comme toujours:
«Je suis prête!»
Pendant quelques verstes encore, le radeau continua de dériver au milieu
des glaces flottantes. Si l'Angara se resserrait, il se formerait un
barrage, et, conséquemment, il y aurait impossibilité de suivre le
courant. Déjà la dérive se faisait beaucoup plus lentement. A chaque
instant, c'étaient des chocs ou des détours. Ici, un abordage à éviter,
là, une passe à prendre. Enfin, retards très-inquiétants.
En effet, il n'y avait plus que quelques heures de nuit. Si les fugitifs
n'atteignaient pas Irkoutsk avant cinq heures du matin, ils devaient
perdre tout espoir d'y entrer jamais.
Or, à une heure et demie, malgré tous les efforts qui furent tentés, la
radeau vint buter contre un épais barrage et s'arrêta définitivement.
Les glaçons, qui dérivaient en amont, se jetèrent sur lui, le pressèrent
contre l'obstacle et l'immobilisèrent, comme s'il eût été échoué sur un
récif.
En cet endroit, l'Angara se resserrait, et son lit était réduit à la
moitié de sa largeur normale. De là, accumulation des glaces, qui
s'étaient peu à peu soudées les unes aux autres sous la double influence
de la pression, qui était considérable, et du froid, dont l'intensité
redoublait. Cinq cents pas en aval, le lit du fleuve s'élargissait de
nouveau, et les glaçons, se détachant peu à peu du bord inférieur de ce
champ, continuaient à dériver vers Irkoutsk. Donc il est probable que,
sans ce resserrement des rives, le barrage ne se fût pas formé, et que
le radeau aurait pu continuer à descendre le courant. Mais le malheur
était irréparable, et les fugitifs devaient renoncer à tout espoir
d'atteindre leur but.
S'ils avaient eu à leur disposition les outils qu'emploient
ordinairement les baleiniers pour s'ouvrir des canaux à travers les
ice-fields, s'ils avaient pu couper ce champ jusqu'à l'endroit où
s'élargissait la rivière, peut-être le temps ne leur eût-il pas manqué?
Mais pas une scie, pas un pic, rien qui permît d'entamer cette croûte,
que l'extrême froid rendait dure comme du granit.
Quel parti prendre?
En ce moment, des coups de fusil éclatèrent sur la rive droite de
l'Angara. Une pluie de balles fut dirigée sur le radeau. Les malheureux
avaient-ils donc été aperçus. Évidemment, car d'autres détonations
retentirent sur la rive gauche. Les fugitifs, pris entre deux feux,
devinrent le point de mire des tireurs tartares. Quelques-uns furent
blessés par ces balles, bien que, au milieu de cette obscurité, elles
n'arrivassent qu'au hasard.
«Viens, Nadia,» murmura Michel Strogoff à l'oreille de la jeune fille.
Sans faire une seule observation, «prête à tout», Nadia prit la main de
Michel Strogoff.
«Il s'agit de traverser le barrage, lui dit-il tout bas. Guide-moi, mais
que personne ne nous voie quitter le radeau!»
Nadia obéit. Michel Strogoff et elle se glissèrent rapidement à la
surface du champ, au milieu de cette profonde obscurité que déchiraient
ça et là les coups de feu.
Nadia rampait en avant de Michel Strogoff. Les balles tombaient autour
d'eux comme une grêle violente et crépitaient sur les glaces. La surface
du champ, raboteuse et sillonnée d'arêtes vives, leur mit les mains en
sang, mais ils avançaient toujours.
Dix minutes plus tard, le bord inférieur du barrage était atteint. Là,
les eaux de l'Angara redevenaient libres. Quelques glaçons, détachés peu
à peu du champ, reprenaient le courant et descendaient vers la ville.
Nadia comprit ce que voulait tenter Michel Strogoff. Elle vit un de ces
glaçons qui ne tenait plus que par une étroite langue.
«Viens,» dit Nadia.
Et tous deux se couchèrent sur ce morceau de glace, qu'un léger
balancement dégagea du barrage.
Le glaçon commença à dériver. Le lit du fleuve s'élargissant, la route
était libre.
Michel Strogoff et Nadia écoutaient les coups de feu, les cris de
détresse, les hurlements de Tartares qui se faisaient entendre en
amont... Puis, peu à peu, ces bruits de profonde angoisse et de joie
féroce s'éteignirent dans l'éloignement.
«Pauvres compagnons!» murmura Nadia.
Pendant une demi-heure, le courant entraîna rapidement le glaçon qui
portait Michel Strogoff et Nadia. A tout moment, ils pouvaient craindre
qu'il ne s'effondrât sous eux. Pris dans le fil des eaux, il suivait le
milieu du fleuve, et il ne serait nécessaire de lui imprimer une
direction oblique que lorsqu'il s'agirait d'accoster les quais
d'Irkoutsk.
Michel Strogoff, les dents serrées, l'oreille au guet, ne prononçait pas
une seule parole. Jamais il n'avait été si près du but. Il sentait qu'il
allait l'atteindre!...
Vers deux heures du matin, une double rangée de lumières étoila le
sombre horizon dans lequel se confondaient les deux rives de l'Angara.
A droite, c'étaient les lueurs jetées par Irkoutsk. A gauche, les feux
du camp tartare.
Michel Strogoff n'était plus qu'à une demi-verste de la ville.
«Enfin!» murmura-t-il.
Mais, soudain, Nadia poussa un cri.
A ce cri, Michel Strogoff se redressa sur le glaçon, qui vacillait. Sa
main se tendit vers le haut de l'Angara. Sa figure, tout éclairée de
reflets bleuâtres, devint effrayante à voir, et alors, comme si ses yeux
se fussent rouverts à la lumière:
«Ah! s'écria-t-il, Dieu lui-même est donc contre nous!»
CHAPITRE XII
IRKOUTSK.
Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale, est une ville peuplée, en
temps ordinaire, de trente mille habitants. Une berge assez élevée, qui
se dresse sur la rive droite de l'Angara, sert d'assise à ses églises,
que domine une haute cathédrale, et à ses maisons, disposées dans un
pittoresque désordre.
Vue d'une certaine distance, du haut de la montagne qui se dresse à une
vingtaine de verstes sur la grande route sibérienne, avec ses coupoles,
ses clochetons, ses flèches élancées comme des minarets, ses dômes
ventrus comme des potiches japonaises, elle prend un aspect quelque peu
oriental. Mais cette physionomie disparaît aux yeux du voyageur, dès
qu'il y a fait son entrée. La ville, moitié byzantine, moitié chinoise,
redevient européenne par ses rues macadamisées, bordées de trottoirs,
traversées de canaux, plantées de bouleaux gigantesques, par ses maisons
de briques et de bois, dont quelques-unes ont plusieurs étages, par les
équipages nombreux qui la sillonnent, non-seulement tarentass et
télègues, mais coupés et calèches, enfin par toute une catégorie
d'habitants très-avancés dans les progrès de la civilisation et auxquels
les modes les plus nouvelles de Paris ne sont point étrangères.
A cette époque, Irkoutsk, refuge de Sibériens de la province, était
encombrée. Les ressources en toutes choses y abondaient. Irkoutsk, c'est
l'entrepôt de ces innombrables marchandises qui s'échangent entre la
Chine, l'Asie centrale et l'Europe. On n'avait donc pas craint d'y
attirer les paysans de la vallée d'Angara, des Mongols-Khalkas, des
Toungouzes, des Bourets, et de laisser s'étendre le désert entre les
envahisseurs et la ville.
Irkoutsk est la résidence du gouverneur général de la Sibérie orientale.
Au-dessous de lui fonctionnent un gouverneur civil, aux mains duquel se
concentre l'administration de la province, un maître de police, fort
occupé dans une ville où les exilés abondent, et enfin un maire, chef
des marchands, personnage considérable par son immense fortune et pour
l'influence qu'il exerce sur ses administrés.
La garnison d'Irkoutsk se composait alors d'un régiment de Cosaques à
pied, qui comptait environ deux mille hommes, et d'un corps de gendarmes
sédentaires, portant le casque et l'uniforme bleu galonné d'argent.
En outre, on le sait, et par suite de circonstances particulières, le
frère du czar était enfermé dans la ville depuis le début de l'invasion.
Cette situation veut être précisée.
C'était un voyage d'une importance politique qui avait conduit le
grand-duc dans ces lointaines provinces de l'Asie orientale.
Le grand-duc, après avoir parcouru les principales cités sibériennes,
voyageant en militaire plutôt qu'en prince, sans aucun apparat,
accompagné de ses officiers, escorté d'un détachement de Cosaques,
s'était transporté jusqu'aux contrées transbaïkaliennes. Nikolaevsk, la
dernière ville russe qui soit située au littoral de la mer d'Okhotsk,
avait été honorée de sa visite.
Arrivé aux confins de l'immense empire moscovite, le grand-duc revenait
vers Irkoutsk, où il comptait reprendre la route de l'Europe, quand lui
arrivèrent les nouvelles de cette invasion aussi menaçante que subite.
Il se hâta de rentrer dans la capitale, mais, lorsqu'il y arriva, les
communications avec la Russie allaient être interrompues. Il reçut
encore quelques télégrammes de Pétersbourg et de Moscou, il put même y
répondre. Puis, le fil fut coupé dans les circonstances que l'on
connaît.
Irkoutsk était isolée du reste du monde.
Le grand-duc n'avait plus qu'à organiser la résistance, et c'est ce
qu'il fit avec cette fermeté et ce sang-froid dont il a donné, en
d'autres circonstances, d'incontestables preuves.
Les nouvelles de la prise d'Ichim, d'Omsk, de Tomsk parvinrent
successivement à Irkoutsk. Il fallait donc à tout prix sauver de
l'occupation cette capitale de la Sibérie. On ne devait pas compter sur
des secours prochains. Le peu de troupes disséminées dans les provinces
de l'Amour et dans le gouvernement d'Irkoutsk ne pouvaient arriver en
assez grand nombre pour arrêter les colonnes tartares. Or,
puisqu'Irkoutsk était dans l'impossibilité d'échapper à
l'investissement, ce qui importait avant tout, c'était de mettre la
ville en état de soutenir un siège de quelque durée.
Ces travaux furent commencés le jour où Tomsk tombait entre les mains
des Tartares. En même temps que cette dernière nouvelle, le grand-duc
apprenait que l'émir de Boukhara et les khans alliés dirigeaient en
personne le mouvement, mais ce qu'il ignorait, c'était que le lieutenant
de ces chefs barbares fût Ivan Ogareff, un officier russe qu'il avait
lui-même cassé de ses grades et qu'il ne connaissait pas.
Tout d'abord, ainsi qu'on l'a vu, les habitants de la province
d'Irkoutsk furent mis en demeure d'abandonner villes et bourgades. Ceux
qui ne se réfugièrent pas dans la capitale durent se reporter en
arrière, au delà du lac Baïkal, là où très-probablement l'invasion
n'étendrait pas ses ravages. Les récoltes en blé et en fourrages furent
réquisitionnées pour la ville, et ce dernier rempart de la puissance
moscovite dans l'extrême Orient fut mis à même de résister pendant
quelque temps.
Irkoutsk, fondée en 1611, est située au confluent de l'Irkout et de
l'Angara, sur la rive droite de ce fleuve. Deux ponts en bois, bâtis sur
pilotis, disposés de manière à s'ouvrir dans toute la largeur du chenal
pour les besoins de la navigation, réunissent la ville à ses faubourgs
qui s'étendent sur la rive gauche. De ce côté, la défense était facile.
Les faubourgs furent abandonnés, les ponts détruits. Le passage de
l'Angara, fort large en cet endroit, n'eût pas été possible sous le feu
des assiégés.
Mais le fleuve pouvait être franchi en amont et en aval de la ville, et,
par conséquent, Irkoutsk risquait d'être attaquée par sa partie est,
qu'aucun mur d'enceinte ne protégeait.
C'est donc à des travaux de fortification que les bras furent occupés
tout d'abord. On travailla jour et nuit. Le grand-duc trouva une
population zélée à la besogne, que, plus tard, il devait retrouver
courageuse à la défense. Soldats, marchands, exilés, paysans, tous se
dévouèrent au salut commun. Huit jours avant que les Tartares parussent
sur l'Angara, des murailles en terre avaient été élevées. Un fossé,
inondé par les eaux de l'Angara, était creusé entre l'escarpe et la
contre-escarpe. La ville ne pouvait plus être enlevée par un coup de
main. Il fallait l'investir et l'assiéger.
La troisième colonne tartare--celle qui venait de remonter la vallée de
l'Yeniseï--parut le 24 septembre en vue d'Irkoutsk. Elle occupa
immédiatement les faubourgs abandonnés, dont les maisons mêmes avaient
été détruites, afin de ne point gêner l'action de l'artillerie du
grand-duc, malheureusement insuffisante.
Les Tartares s'organisèrent donc en attendant l'arrivée des deux autres
colonnes, commandées par l'émir et ses alliés.
La jonction de ces divers corps s'opéra le 25 septembre, au camp de
l'Angara, et toute l'armée, sauf les garnisons laissées dans les
principales villes conquises, fut concentrée sous la main de
Féofar-Khan.
Le passage de l'Angara ayant été regardé par Ivan Ogareff comme
impraticable devant Irkoutsk, une forte partie des troupes traversa le
fleuve, à quelques verstes en aval, sur des ponts de bateaux qui furent
établis à cet effet. Le grand-duc ne tenta pas de s'opposer à ce
passage. Il n'eût pu que le gêner, non l'empêcher, n'ayant point
d'artillerie de campagne à sa disposition, et c'est avec raison qu'il
resta renfermé dans Irkoutsk.
Les Tartares occupèrent donc la rive droite du fleuve; puis, ils
remontèrent vers la ville, ils brûlèrent en passant la maison d'été du
gouverneur général, située dans les bois qui dominent de haut le cours
de l'Angara, et ils vinrent définitivement prendre position pour le
siège, après avoir entièrement investi Irkoutsk.
Ivan Ogareff, ingénieur habile, était très-certainement en état de
diriger les opérations d'un siège régulier; mais les moyens matériels
lui manquaient pour opérer rapidement. Aussi, avait-il espéré surprendre
Irkoutsk, le but de tous ses efforts.
On voit que les choses avaient tourné autrement qu'il ne comptait. D'une
part, marche de l'armée tartare retardée par la bataille de Tomsk; de
l'autre, rapidité imprimée par le grand-duc aux travaux de défense: ces
deux raisons avaient suffi à faire échouer ses projets. Il se trouva
donc dans la nécessité de faire un siège en règle.
Cependant, sous son inspiration, l'émir essaya deux fois d'enlever la
ville au prix d'un grand sacrifice d'hommes. Il jeta ses soldats sur les
fortifications en terre qui présentaient quelques points faibles; mais
ces deux assauts furent repoussés avec le plus grand courage. Le
grand-duc et ses officiers ne se ménagèrent pas en cette occasion. Ils
donnèrent de leur personne; ils entraînèrent la population civile aux
remparts. Bourgeois et moujiks firent remarquablement leur devoir. Au
second assaut, les Tartares étaient parvenus à forcer une des portes de
l'enceinte. Un combat eut lieu en tête de cette grande rue de Bolchaïa,
longue de deux verstes, qui vient aboutir aux rives de l'Angara. Mais
les Cosaques, les gendarmes, les citoyens, leur opposèrent une vive
résistance, et les Tartares durent rentrer dans leurs positions.
Ivan Ogareff pensa alors à demander à la trahison ce que la force ne
pouvait lui donner. On sait que son projet était de pénétrer dans la
ville, d'arriver jusqu'au grand-duc, de capter sa confiance, et, le
moment venu, de livrer une des portes aux assiégeants; puis, cela fait,
d'assouvir sa vengeance sur le frère du czar.
La tsigane Sangarre, qui l'avait accompagné au camp de l'Angara, le
poussa à mettre ce projet à exécution.
En effet, il convenait d'agir sans retard. Les troupes russes du
gouvernement d'Irkoutsk marchaient sur Irkoutsk. Elles s'étaient
concentrées sur le cours supérieur de la Lena, dont elles remontaient la
vallée. Avant six jours, elles devaient être arrivées. Il fallait donc
qu'avant six jours Irkoutsk fût livrée par trahison.
Ivan Ogareff n'hésita plus.
Un soir, le 2 octobre, un conseil de guerre fut tenu dans le grand salon
du palais du gouverneur général. C'est là que résidait le grand-duc.
Ce palais, élevé à l'extrémité de la rue de Bolchaïa, dominait le cours
du fleuve sur un long parcours. A travers les fenêtres de sa principale
façade, on apercevait le camp tartare, et une artillerie assiégeante de
plus grande portée que celle des Tartares l'eût rendu inhabitable.
Le grand-duc, le général Voranzoff et le gouverneur de la ville, le chef
des marchands, auxquels s'étaient réunis un certain nombre d'officiers
supérieurs, venaient d'arrêter diverses résolutions.
«Messieurs, dit le grand-duc, vous connaissez exactement notre
situation. J'ai le ferme espoir que nous pourrons tenir jusqu'à
l'arrivée des troupes d'Irkoutsk. Nous saurons bien alors chasser ces
hordes barbares, et il ne dépendra pas de moi qu'ils ne payent chèrement
cet envahissement du territoire moscovite.
--Votre Altesse sait qu'elle peut compter sur toute la population
d'Irkoutsk, répondit le général Voranzoff.
--Oui, général, répondit le grand-duc, et je rends hommage à son
patriotisme. Grâce à Dieu, elle n'a pas encore été soumise aux horreurs
de l'épidémie ou de la famine, et j'ai lieu de croire qu'elle y
échappera, mais aux remparts, je n'ai pu qu'admirer son courage. Vous
entendez mes paroles, monsieur le chef des marchands, et je vous prierai
de les rapporter telles.
--Je remercie Votre Altesse au nom de la ville, répondit le chef des
marchands. Oserai-je lui demander quel délai extrême elle assigne à
l'arrivée de l'armée de secours?
--Six jours au plus, monsieur, répondit le grand-duc. Un émissaire
adroit et courageux a pu pénétrer ce matin dans la ville, et il m'a
appris que cinquante mille Russes s'avançaient à marche forcée sous les
ordres du général Kisselef. Ils étaient, il y a deux jours, sur les
rives de la Lena, à Kirensk, et, maintenant, ni le froid ni les neiges
ne les empêcheront d'arriver. Cinquante mille hommes de bonnes troupes,
prenant en flanc les Tartares, auront bientôt fait de nous dégager.
--J'ajouterai, dit le chef des marchands, que le jour où Votre Altesse
ordonnera une sortie, nous serons prêts à exécuter ses ordres.
--Bien, monsieur, répondit le grand-duc. Attendons que nos têtes de
colonnes aient paru sur les hauteurs, et nous écraserons les
envahisseurs.»
Puis, se retournant vers le général Voranzoff:
«Nous visiterons demain, dit-il, les travaux de la rive droite. L'Angara
charrie des glaçons, il ne tardera pas à se prendre, et, dans ce cas,
les Tartares pourraient peut-être le passer.
--Que Votre Altesse me permette de lui faire une observation, dit le
chef des marchands.
--Faites, monsieur.
--J'ai vu la température tomber plus d'une fois à trente et quarante
degrés au-dessous de zéro, et l'Angara a toujours charrié sans se
congeler entièrement. Cela tient sans doute à la rapidité de son cours.
Si donc les Tartares n'ont d'autre moyen de franchir le fleuve, je puis
garantir à Votre Altesse qu'ils n'entreront pas ainsi dans Irkoutsk.»
Le gouverneur général confirma l'assertion du chef des marchands.
«C'est une circonstance heureuse, répondit le grand-duc. Néanmoins, nous
nous tiendrons prêts à tout événement.»
Se retournant alors vers le maître de police:
«Vous n'avez rien à me dire, monsieur? lui demanda-t-il.
--J'ai à faire connaître à Votre Altesse, répondit le maître de police,
une supplique qui lui est adressée par mon intermédiaire.
--Adressée par....?
--Par les exilés de Sibérie, qui, Votre Altesse le sait, sont au nombre
de cinq cents dans la ville.»
Les exilés politiques, repartis dans toute la province, avaient été en
effet concentrés à Irkoutsk depuis le début de l'invasion. Ils avaient
obéi à l'ordre de rallier la ville et d'abandonner les bourgades où ils
exerçaient des professions diverses, ceux-ci médecins, ceux-là
professeurs, soit au Gymnase, soit à l'École japonaise, soit à l'École
de navigation. Dès le début, le grand-duc, se fiant, comme le czar, à
leur patriotisme, les avait armés, et il avait trouvé en eux de braves
défenseurs.
«Que demandent les exilés? dit le grand-duc.
--Ils demandent à Votre Altesse, répondit le maître de police,
l'autorisation de former un corps spécial et d'être placés en tête à la
première sortie.
--Oui, répondit le grand duc avec une émotion qu'il ne chercha point à
cacher, ces exilés sont des Russes, et c'est bien leur droit de se
battre pour leur pays!
--Je crois pouvoir affirmer à Votre Altesse, dit le gouverneur général,
qu'elle n'aura pas de meilleurs soldats.
--Mais il leur faut un chef, répondit le grand-duc. Quel sera-t-il?
--Ils voudraient faire agréer à Votre Altesse, dit le maître de police,
l'un d'eux qui s'est distingué en plusieurs occasions.
--C'est un Russe?
--Oui, un Russe des provinces baltiques.
--Il se nomme....?
--Wassili Fédor.»
Cet exilé était le père de Nadia.
Wassili Fédor, on le sait, exerçait à Irkoutsk la profession de médecin.
C'était un homme instruit et charitable, et aussi un homme du plus grand
courage et du plus sincère patriotisme. Tout le temps qu'il ne
consacrait pas aux malades, il l'employait à organiser le résistance.
C'est lui qui avait réuni ses compagnons d'exil dans une action commune.
Les exilés, jusqu'alors mêlés aux rangs de la population, s'étaient
comportés de manière à fixer l'attention du grand-duc. Dans plusieurs
sorties, ils avaient payé de leur sang leur dette à la sainte
Russie,--sainte, en vérité, et adorée de ses enfants! Wassili Fédor
s'était conduit héroïquement. Son nom avait été cité à plusieurs
reprises, mais il n'avait jamais demandé ni grâces ni faveurs, et
lorsque les exilés d'Irkoutsk eurent la pensée de former un corps
spécial, il ignorait même qu'ils eussent l'intention de le choisir pour
leur chef.
Lorsque le maître de police eut prononcé ce nom devant le grand-duc,
celui-ci répondit qu'il ne lui était pas inconnu.
«En effet, répondit le général Voranzoff, Wassili Fédor est un homme de
valeur et de courage. Son influence sur ses compagnons a toujours été
très-grande.
--Depuis quand est-il à Irkoutsk? demanda le grand-duc.
--Depuis deux ans.
--Et sa conduite....?
--Sa conduite, répondit le maître de police, est celle d'un homme soumis
aux lois spéciales qui le régissent.
--Général, répondit le grand-duc, général, veuillez me le présenter
immédiatement.»
Les ordres du grand-duc furent exécutés, et une demi-heure ne s'était
pas écoulée, que Wassili Fédor était introduit en sa présence.
C'était un homme ayant quarante ans au plus, grand, la physionomie
sévère et triste. On sentait que toute sa vie se résumait dans ce mot:
la lutte, et qu'il avait lutté et souffert. Ses traits rappelaient
remarquablement ceux de sa fille Nadia Fédor.
Plus que tout autre, l'invasion tartare l'avait frappé dans sa plus
chère affection et ruiné la suprême espérance de ce père, exilé à huit
mille verstes de sa ville natale. Une lettre lui avait appris la mort de
sa femme, et, en même temps, le départ de sa fille, qui avait obtenu du
gouvernement l'autorisation de le rejoindre à Irkoutsk.
Nadia avait dû quitter Riga le 10 juillet. L'invasion était du 15
juillet. Si, à cette époque, Nadia avait passé la frontière,
qu'était-elle devenue au milieu des envahisseurs? On conçoit que ce
malheureux père fût dévoré d'inquiétudes, puisque, depuis cette époque,
il était sans aucune nouvelle de sa fille.
Wassili Fédor, en présence du grand duc, s'inclina et attendit d'être
interrogé.
«Wassili Fédor, lui dit le grand-duc, tes compagnons d'exil ont demandé
à former un corps d'élite. Ils n'ignorent pas que, dans ces corps, il
faut savoir se faire tuer jusqu'au dernier?
--Ils ne l'ignorent pas, répondit Wassili Fédor.
--Ils te veulent pour chef.
--Moi, Altesse?
--Consens-tu à te mettre à leur tête?
--Oui, si le bien de la Russie l'exige.
--Commandant Fédor, dit le grand-duc, tu n'es plus exilé.
--Merci, Altesse, mais puis-je commander à ceux qui le sont encore?
--Ils ne le sont plus!»
C'était la grâce de tous ses compagnons d'exil, maintenant ses
compagnons d'armes, que lui accordait le frère du czar!
Wassili Fédor serra avec émotion la main que lui tendit le grand-duc, et
il sortit.
Celui-ci, se retournant alors vers ses officiers:
«Le czar ne refusera pas d'accepter la lettre de grâce que je tire sur
lui! dit-il en souriant. Il nous faut des héros pour défendre la
capitale de la Sibérie, et je viens d'en faire.»
C'était, en effet, un acte de bonne justice et de bonne politique que
cette grâce si généreusement accordée aux exilés d'Irkoutsk.
La nuit était arrivée alors. A travers les fenêtres du palais brillaient
les feux du camp tartare, qui étincelaient au delà de l'Angara. Le
fleuve charriait de nombreux glaçons, dont quelques-uns s'arrêtaient aux
premiers pilotis des anciens ponts de bois. Ceux que le courant
maintenait dans le chenal dérivaient avec une extrême rapidité. Il était
évident, ainsi que l'avait fait observer le chef des marchands, que
l'Angara ne pouvait que très-difficilement se congeler sur toute sa
surface. Donc, le danger d'être assailli de ce côté n'était pas pour
préoccuper les défenseurs d'Irkoutsk.
Dix heures du soir venaient de sonner. Le grand-duc allait congédier ses
officiels et se retirer dans ses appartements, quand un certain tumulte
se produisit en dehors du palais.
Presque aussitôt, la porte du salon s'ouvrit, un aide de camp parut, et,
s'avançant vers le grand-duc:
«Altesse, dit-il, un courrier du czar!»
CHAPITRE XIII
UN COURRIER DU CZAR.
Un mouvement simultané porta tous les membres du conseil vers la porte
entr'ouverte. Un courrier du czar, arriva à Irkoutsk! Si ces officiers
eussent un instant réfléchi à l'improbabilité de ce fait, ils l'auraient
certainement tenu pour impossible.
Le grand-duc avait vivement marché vers son aide de camp.
«Ce courrier!» dit-il.
Un homme entra. Il avait l'air épuisé de fatigue. Il portait un costume
de paysan sibérien, usé, déchiré même, et sur lequel on voyait quelques
trous de balle. Un bonnet moscovite lui couvrait la tête. Une balafre,
mal cicatrisée, lui coupait la figure. Cet homme avait évidemment suivi
une longue et pénible route. Ses chaussures, en mauvais état, prouvaient
même qu'il avait dû faire à pied une partie de son voyage.
«Son Altesse le grand-duc?» s'écria-t-il en entrant.
Le grand-duc alla à lui:
«Tu es courrier du czar? demanda-t-il.
--Oui, Altesse.
--Tu viens....?
--De Moscou.
--Tu as quitté Moscou....?
--Le 15 juillet.
--Tu te nommes....?
--Michel Strogoff.»
C'était Ivan Ogareff. Il avait pris le nom et la qualité de celui qu'il
croyait réduit à l'impuissance. Ni le grand-duc, ni personne ne le
connaissait à Irkoutsk, et il n'avait pas même eu besoin de déguiser ses
traits. Comme il était en mesure de prouver sa prétendue identité, nul
ne pourrait douter de lui. Il venait donc, soutenu par une volonté de
fer, précipiter par la trahison et par l'assassinat le dénouement du
drame de l'invasion.
Après la réponse d'Ivan Ogareff, le grand-duc fit un signe, et tous ses
officiers se retirèrent.
Le faux Michel Strogoff et lui restèrent seuls dans le salon.
Le grand-duc regarda Ivan Ogareff pendant quelques instants, et avec une
extrême attention. Puis:
«Tu étais, le 15 juillet, à Moscou? lui demanda-t-il.
--Oui, Altesse, et, dans la nuit du 14 au 15, j'ai vu Sa Majesté le czar
au Palais Neuf.
--Tu as une lettre du czar?
--La voici.»
Et Ivan Ogareff remit au grand-duc la lettre impériale, réduite à des
dimensions presque microscopiques.
«Cette lettre t'a été donnée dans cet état? demanda le grand-duc.
--Non, Altesse, mais j'ai dû en déchirer l'enveloppe, afin de mieux la
dérober aux soldats de l'émir.
--As-tu donc été prisonnier des Tartares?
--Oui, Altesse, pendant quelques jours, répondit Ivan Ogareff. De là
vient que, parti le 15 juillet de Moscou, comme l'indique la date de
cette lettre, je ne suis arrivé à Irkoutsk que le 2 octobre, après
soixante-dix-neuf jours de voyage.»
Le grand-duc prit la lettre. Il la déplia et reconnut la signature du
czar, précédée de la formule sacramentelle, écrite de sa main. Donc, nul
doute possible sur l'authenticité de cette lettre, ni même sur
l'identité du courrier. Si sa physionomie farouche avait d'abord inspiré
une méfiance dont le grand-duc ne laissa rien voir, cette méfiance
disparut tout à fait.
Le grand-duc resta quelques instants sans parler. Il lisait lentement la
lettre, afin de bien en pénétrer le sens.
Reprenant ensuite la parole:
«Michel Strogoff, tu connais le contenu de cette lettre? demanda-t-il.
--Oui, Altesse. Je pouvais être forcé de la détruire pour qu'elle ne
tombât pas entre les mains des Tartares, et, le cas échéant, je voulais
en rapporter exactement le texte à Votre Altesse.
--Tu sais que cette lettre nous enjoint de mourir à Irkoutsk plutôt que
de rendre la ville?
--Je le sais.
--Tu sais aussi qu'elle indique les mouvements des troupes qui ont été
combinés pour arrêter l'invasion?
--Oui, Altesse, mais ces mouvements n'ont pas réussi.
--Que veux-tu dire?
--Je veux dire qu'Ichim, Omsk, Tomsk, pour ne parler que des villes
importantes des deux Sibéries, ont été successivement occupées par les
soldats de Féofar-Khan.
--Mais y a-t-il eu combat? Nos Cosaques se sont-ils rencontrés avec les
Tartares?
--Plusieurs fois, Altesse.
--Et ils ont été repoussés?
--Ils n'étaient pas en forces suffisantes.
--Où ont eu lieu les rencontres dont tu parles?
--A Kolyvan, à Tomsk....»
Jusqu'ici, Ivan Ogareff n'avait dit que la vérité; mais, dans le but
d'ébranler les défenseurs d'Irkoutsk en exagérant les avantages obtenus
par les troupes de l'émir, il ajouta:
«Et une troisième fois en avant de Krasnoiarsk.
--Et ce dernier engagement?.... demanda le grand-duc, dont les lèvres
serrées laissaient à peine passer les paroles.
--Ce fut plus qu'un engagement, Altesse, répondit Ivan Ogareff, ce fut
une bataille.
--Une bataille?
--Vingt mille Russes, venus des provinces de la frontière et du
gouvernement de Tobolsk, se sont heurtés contre cent cinquante mille
Tartares, et, malgré leur courage, ils ont été anéantis.
--Tu mens! s'écria le grand-duc, qui essaya, mais vainement, de
maîtriser sa colère.
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