A un certain moment, dans la journée du 10 septembre, le cheval aveugle
s'emporta et courut droit à une fondrière, profonde de trente à quarante
pieds, qui bordait la route.
Nicolas voulut s'élancer! On le retint. Le cheval, n'étant pas guidé, se
précipita avec son cavalier dans cette fondrière.
Nadia et Nicolas poussèrent un cri d'épouvante!... Ils durent croire que
leur malheureux compagnon avait été broyé dans cette chute!
Lorsqu'on alla le relever, Michel Strogoff, ayant pu se jeter hors de
selle, n'avait aucune blessure, mais le malheureux cheval était rompu de
deux jambes et hors de service.
On le laissa mourir là, sans même lui donner le coup de grâce, et Michel
Strogoff, attaché à la selle d'un Tartare, dut suivre à pied le
détachement.
Pas une plainte encore, pas une protestation! Il marcha d'un pas rapide,
à peine tiré par cette corde qui le liait. C'était toujours «l'homme de
fer» dont le général Kissoff avait parlé au czar!
Le lendemain, 11 septembre, le détachement franchissait la bourgade de
Chibarlinskoë.
Alors un incident se produisit, qui devait avoir des conséquences
très-graves.
La nuit était venue. Les cavaliers tartares, ayant fait halte, s'étaient
plus ou moins enivrés. Ils allaient repartir.
Nadia, qui jusqu'alors, et comme par miracle, avait été respectée de ces
soldats, fut insultée par l'un d'eux.
Michel Strogoff n'avait pu voir ni l'insulte, ni l'insulteur, mais
Nicolas avait vu pour lui.
Alors, tranquillement, sans avoir réfléchi, sans peut-être avoir la
conscience de son action, Nicolas alla droit au soldat, et, avant que
celui-ci eût pu faire un mouvement pour l'arrêter, saisissant un
pistolet aux fontes de sa selle, il le lui déchargea en pleine poitrine.
L'officier qui commandait le détachement accourut aussitôt au bruit de
la détonation.
Les cavaliers allaient écharper le malheureux Nicolas, mais, à un signe
de l'officier, on le garrotta, on le mit en travers sur un cheval, et le
détachement repartit au galop.
La corde qui attachait Michel Strogoff, rongée par lui, se brisa dans
l'élan inattendu du cheval, et son cavalier, à demi ivre, emporté dans
une course rapide, ne s'en aperçut même pas.
Michel Strogoff et Nadia se trouvèrent seuls sur la route.
CHAPITRE IX
DANS LA STEPPE.
Michel Strogoff et Nadia étaient donc libres encore une fois, ainsi
qu'ils l'avaient été pendant le trajet de Perm aux rives de l'Irtyche.
Mais combien les conditions du voyage étaient changées! Alors, un
confortable tarentass, des attelages fréquemment renouvelés, des relais
de poste bien entretenus, leur assuraient la rapidité du voyage.
Maintenant, ils étaient à pied, dans l'impossibilité de se procurer
aucun moyen de locomotion, sans ressource, ne sachant même comment
subvenir aux moindres besoins de la vie, et il leur restait encore
quatre cents verstes à faire! Et, de plus, Michel Strogoff ne voyait
plus que par les yeux de Nadia.
Quant à cet ami que leur avait donné le hasard, ils venaient de le
perdre dans les plus funestes circonstances.
Michel Strogoff s'était jeté sur le talus de la route. Nadia, debout,
attendait un mot de lui pour se remettre en marche.
Il était dix heures du soir. Depuis trois heures et demie, le soleil
avait disparu derrière l'horizon. Il n'y avait pas une maison, pas une
hutte en vue. Les derniers Tartares se perdaient dans le lointain.
Michel Strogoff et Nadia étaient bien seuls.
«Que vont-ils faire de notre ami? s'écria la jeune fille. Pauvre
Nicolas! Notre rencontre lui aura été fatale!»
Michel Strogoff ne répondit pas.
«Michel, reprit Nadia, ne sais-tu pas qu'il t'a défendu lorsque tu étais
le jouet des Tartares, qu'il a risqué sa vie pour moi?»
Michel Strogoff se taisait toujours. Immobile, la tête appuyée sur ses
mains, à quoi pensait il? Bien qu'il ne lui répondit pas, entendait-il
même Nadia lui parler?
Oui! il l'entendait, car, lorsque la jeune fille ajouta:
«Où te conduirai-je, Michel?
--A Irkoutsk! répondit-il.
--Par la grande route?
--Oui, Nadia.»
Michel Strogoff était resté l'homme qui s'était juré d'arriver quand
même à son but. Suivre la grande route, c'était y aller par le plus
court chemin. Si l'avant-garde des troupes de Féofar-Khan apparaissait,
il serait temps alors de se jeter par la traverse.
Nadia reprit la main de Michel Strogoff, et ils partirent.
Le lendemain matin, 12 septembre, vingt verstes plus loin, au bourg de
Toulounovskoë, tous deux faisaient une courte halte. Le bourg était
incendié et désert. Pendant toute la nuit, Nadia avait cherché si le
cadavre de Nicolas n'avait pas été abandonné sur la route, mais ce fut
en vain qu'elle fouilla les ruines et qu'elle regarda parmi les morts.
Jusqu'alors, Nicolas semblait avoir été épargné. Mais ne le réservait-on
pas pour quelque cruel supplice, lorsqu'il serait arrivé au camp
d'Irkoutsk?
Nadia, épuisée par la faim, dont son compagnon souffrait cruellement
aussi, fut assez heureuse pour trouver dans une maison du bourg une
certaine quantité de viande sèche et de «soukharis», morceaux de pain
qui, desséchés par évaporation, peuvent conserver indéfiniment leurs
qualités nutritives. Michel Strogoff et la jeune fille se chargèrent de
tout ce qu'ils purent emporter. Leur nourriture était ainsi assurée pour
plusieurs jours, et, quant à l'eau, elle ne devait pas leur manquer dans
une contrée que sillonnent mille petits affluents de l'Angara.
Ils se remirent en route. Michel Strogoff allait d'un pas assuré et ne
le ralentissait que pour sa compagne. Nadia, ne voulant pas rester en
arrière, se forçait à marcher. Heureusement, son compagnon ne pouvait
voir à quel état misérable la fatigue l'avait réduite.
Cependant, Michel Strogoff le sentait.
«Tu es à bout de forces, pauvre enfant, lui disait-il quelquefois.
--Non, répondait elle.
--Quand tu ne pourras plus marcher, je te porterai, Nadia.
--Oui, Michel.»
Pendant cette journée, il fallut passer le petit cours d'eau de l'Oka,
mais il était guéable, et ce passage n'offrit aucune difficulté.
Le ciel était couvert, la température supportable. On pouvait craindre,
toutefois, que le temps ne tournât à la pluie, ce qui eût été un
surcroit de misère. Il y eut même quelques averses, mais elles ne
durèrent pas.
Ils allaient toujours ainsi, la main dans la main, parlant peu, Nadia
regardant en avant et en arrière. Deux fois par jour, ils faisaient
halte. Ils se reposaient six heures par nuit. Dans quelques cabanes,
Nadia trouva encore un peu de cette viande de mouton, si commune en ce
pays qu'elle ne vaut pas plus de deux kopeks et demi la livre.
Mais, contrairement à ce qu'avait peut-être espéré Michel Strogoff, il
n'y avait plus une seule bête de somme dans la contrée. Cheval, chameau,
tout avait été massacré ou pris. C'était donc à pied qu'il lui fallait
continuer à travers cette interminable steppe.
Les traces de la troisième colonne tartare, qui se dirigeait sur
Irkoutsk, n'y manquaient pas. Ici quelque cheval mort, là un chariot
abandonné. Les corps de malheureux Sibériens jalonnaient aussi la route,
principalement à l'entrée des villages. Nadia, domptant sa répugnance,
regardait tous ces cadavres!...
En somme, le danger n'était pas en avant, il était en arrière.
L'avant-garde de la principale armée de l'émir, que dirigeait Ivan
Ogareff, pouvait apparaître d'un instant à l'autre. Les barques,
expédiées de l'Yeniseï inférieur, avaient dû arriver à Krasnoiarsk et
servir aussitôt au passage du fleuve. Le chemin était libre alors pour
les envahisseurs. Aucun corps russe ne pouvait le barrer entre
Krasnoiarsk et le lac Baïkal. Michel Strogoff s'attendait donc à
l'arrivée des éclaireurs tartares.
Aussi, à chaque halte, Nadia montait sur quelque hauteur et regardait
attentivement du côté de l'ouest mais nul tourbillon de poussière ne
signalait encore l'apparition d'une troupe à cheval.
Puis, la marche était reprise, et lorsque Michel Strogoff sentait que
c'était lui qui traînait la pauvre Nadia, il allait d'un pas moins
rapide. Ils causaient peu, et seulement de Nicolas. La jeune fille
rappelait tout ce qu'avait été pour eux ce compagnon de quelques jours.
En lui répondant, Michel Strogoff cherchait à donner à Nadia quelque
espoir, dont on n'eût pas trouvé trace en lui-même, car il savait bien
que l'infortuné n'échapperait pas à la mort.
Un jour, Michel Strogoff dit à la jeune fille:
«Tu ne me parles jamais de ma mère, Nadia?»
Sa mère! Nadia ne l'eût pas voulu. Pourquoi renouveler ses douleurs? La
vieille Sibérienne n'était-elle pas morte? Son fils n'avait-il pas donné
le dernier baiser à ce cadavre étendu sur le plateau de Tomsk?
«Parle-moi d'elle, Nadia, dit cependant Michel Strogoff. Parle! Tu me
feras plaisir!»
Et, alors, Nadia fit ce qu'elle n'avait pas fait jusque-là. Elle raconta
tout ce qui s'était passé entre Marfa et elle depuis leur rencontre à
Omsk, où toutes deux s'étaient vues pour la première fois. Elle dit
comment un inexplicable instinct l'avait poussée vers la vieille
prisonnière sans la connaître, quels soins elle lui avait donnés, quels
encouragements elle en avait reçus. A cette époque, Michel Strogoff
n'était encore pour elle que Nicolas Korpanoff.
«Ce que j'aurais dû toujours être!» répondit Michel Strogoff, dont le
front s'assombrit.
Puis, plus tard, il ajouta:
«J'ai manqué à mon serment, Nadia. J'avais juré de ne pas voir ma mère!
--Mais tu n'as pas cherché à la voir, Michel! répondit Nadia. Le hasard
seul t'a mis en sa présence!
--J'avais juré, quoi qu'il arrivât, de ne point me trahir!
--Michel, Michel! A la vue du fouet levé sur Marfa Strogoff, pouvais-tu
résister? Non! Il n'y a pas de serment qui puisse empêcher un fils de
secourir sa mère!
--J'ai manqué à mon serment, Nadia, répondit Michel Strogoff. Que Dieu
et le Père me le pardonnent!
--Michel, dit alors la jeune fille, j'ai une question à te faire. Ne me
réponds pas, si tu ne crois pas devoir me répondre. De toi, rien ne me
blessera.
--Parle, Nadia.
--Pourquoi, maintenant que la lettre du czar t'a été enlevée, es-tu si
pressé d'arriver à Irkoutsk?»
Michel Strogoff serra plus fortement la main de sa compagne, mais il ne
répondit pas.
«Connaissais-tu donc le contenu de cette lettre avant de quitter Moscou?
reprit Nadia.
--Non, je ne le connaissais pas.
--Dois-je penser, Michel, que le seul désir de me remettre entre les
mains de mon père t'entraîne vers Irkoutsk?
--Non, Nadia, répondit gravement Michel Strogoff. Je te tromperais, si
je te laissais croire qu'il en est ainsi. Je vais là où mon devoir
m'ordonne d'aller! Quant à te conduire à Irkoutsk, n'est-ce pas toi,
Nadia, qui m'y conduit maintenant? N'est-ce pas par tes yeux que je
vois, n'est-ce pas ta main qui me guide? Ne m'as-tu pas rendu au
centuple les services que j'ai pu d'abord te rendre? Je ne sais si le
sort cessera de nous accabler, mais le jour où tu me remercieras de
t'avoir remise entre les mains de ton père, je te remercierai, moi, de
m'avoir conduit à Irkoutsk!
--Pauvre Michel! répondit Nadia tout émue. Ne parle pas ainsi! Ce n'est
pas la réponse que je te demande. Michel, pourquoi, maintenant, as-tu
tant de hâte d'atteindre Irkoutsk?
--Parce qu'il faut que j'y sois avant Ivan Ogareff! s'écria Michel
Strogoff.
--Même encore?
--Même encore, et j'y serai!»
Et, en prononçant ces derniers mots, Michel Strogoff ne parlait pas
seulement par haine du traître. Mais Nadia comprit que son compagnon ne
lui disait pas tout, et qu'il ne pouvait pas tout lui dire.
Le 15 septembre, trois jours plus tard, tous deux atteignaient la
bourgade de Kouitounskoë, à soixante-dix verstes de Toulounovskoë. La
jeune fille ne marchait plus sans d'extrêmes souffrances. Ses pieds
endoloris pouvaient à peine la soutenir. Mais elle résistait, elle
luttait contre la fatigue, et sa seule pensée était celle-ci:
«Puisqu'il ne peut pas me voir, j'irai jusqu'à ce que je tombe!»
D'ailleurs, nul obstacle sur cette partie de la route, nul danger non
plus, dans cette période du voyage, depuis le départ des Tartares.
Beaucoup de fatigue seulement.
Pendant trois jours, ce fut ainsi. Il était visible que la troisième
colonne d'envahisseurs gagnait rapidement dans l'est. Cela se
reconnaissait aux ruines qu'ils laissaient après eux, aux cendres qui ne
fumaient plus, aux cadavres déjà décomposés qui gisaient sur le sol.
Dans l'ouest, rien non plus. L'avant-garde de l'émir ne paraissait pas.
Michel Strogoff en arrivait à faire les suppositions les plus
invraisemblables pour expliquer ce retard. Les Russes, en forces
suffisantes, menaçaient-ils directement Tomsk ou Krasnoiarsk?
La troisième colonne, isolée des deux autres, risquait-elle donc d'être
coupée? S'il en était ainsi, il serait facile au grand-duc de défendre
Irkoutsk, et, du temps gagné contre une invasion, c'est un acheminement
à la repousser.
Michel Strogoff se laissait aller parfois à ces espérances, mais bientôt
il comprenait tout ce qu'elles avaient de chimérique, et il ne comptait
plus que sur lui-même, comme si le salut du grand-duc eût été dans ses
seules mains!
Soixante verstes séparent Kouitounskoë de Kimilteiskoë, petite bourgade
située à peu de distance du Dinka, tributaire de l'Angara. Michel
Strogoff ne songeait pas sans appréhension à l'obstacle que cet affluent
d'une certaine importance plaçait sur sa route. De bacs ou de barques,
il ne pouvait être question d'en trouver, et il se souvenait, pour
l'avoir déjà traversé en des temps plus heureux, qu'il était
difficilement guéable. Mais, ce cours d'eau une fois franchi, aucun
fleuve, aucune rivière n'interromprait plus la route qui rejoignait
Irkoutsk à deux cent trente verstes de là.
Il ne fallut pas moins de trois jours pour atteindre Kimilteiskoë. Nadia
se traînait. Quelle que fût son énergie morale, la force physique allait
lui manquer. Michel Strogoff ne le savait que trop!
S'il n'eût pas été aveugle, Nadia lui aurait dit sans doute:
«Va, Michel, laisse-moi dans quelque hutte! Gagne Irkoutsk! Accomplis ta
mission! Vois mon père! Dis-lui où je suis! Dis-lui que je l'attends, et
tous deux, vous saurez bien me retrouver! Pars! Je n'ai pas peur! Je me
cacherai des Tartares! Je me conserverai pour lui, pour toi! Va, Michel!
Je ne peux plus aller!...»
Plusieurs fois, Nadia fut forcée de s'arrêter. Michel Strogoff la
prenait alors dans ses bras, et n'ayant pas à penser à la fatigue de la
jeune fille du moment où il la portait, il marchait plus rapidement et
de son pas infatigable.
Le 18 septembre, à dix heures du soir, tous deux atteignirent enfin
Kimilteiskoë. Du haut d'une colline, Nadia aperçut une ligne un peu
moins sombre à l'horizon. C'était le Dinka. Quelques éclairs se
réfléchissaient dans ses eaux, éclairs sans tonnerre qui illuminaient
l'espace.
Nadia conduisit son compagnon à travers la bourgade ruinée. La cendre
des incendies était froide. Il y avait au moins cinq ou six jours que
les derniers Tartares étaient passés.
Arrivée aux dernières maisons de la bourgade, Nadia se laissa tomber sur
un banc de pierre.
«Nous faisons halte? lui demanda Michel Strogoff.
--La nuit est venue, Michel, répondit Nadia. Ne veux-tu pas te reposer
quelques heures?
--J'aurais voulu passer le Dinka, répondit Michel Strogoff, j'aurais
voulu le mettre entre nous et l'avant-garde de l'émir. Mais tu ne peux
plus même te traîner, ma pauvre Nadia!
--Viens, Michel,» répondit Nadia, qui saisit la main de son compagnon et
l'entraîna.
C'était à deux ou trois verstes de là que le Dinka coupait la route
d'Irkoutsk. Ce dernier effort que lui demandait son compagnon, la jeune
fille voulut le tenter. Tous deux marchèrent donc à la lueur des
éclairs. Ils traversaient alors un désert sans limites, au milieu duquel
se perdait la petite rivière. Pas un arbre, pas un monticule ne faisait
saillie sur cette vaste plaine, qui recommençait la steppe sibérienne.
Pas un souffle ne traversait l'atmosphère, dont le calme eût laissé le
moindre son se propager à une distance infinie.
Soudain, Michel Strogoff et Nadia s'arrêtèrent, comme si leurs pieds
eussent été saisis dans quelque crevasse du sol.
Un aboiement avait traversé la steppe.
«Entends-tu?» dit Nadia.
Puis, un cri lamentable lui succéda, un cri désespéré, comme le dernier
appel d'un être humain qui va mourir.
«Nicolas! Nicolas!» s'écria la jeune fille, poussée par quelque sinistre
pressentiment.
Michel Strogoff, qui écoutait, secoua la tête.
«Viens, Michel, viens,» dit Nadia.
Et elle, qui tout à l'heure se traînait à peine, recouvra soudain ses
forces sous l'empire d'une violente surexcitation.
«Nous avons quitté la route? dit Michel Strogoff, sentant qu'il foulait,
non plus un sol poudreux, mais une herbe rase.
--Oui... il le faut!, répondit Nadia. C'est de là, sur la droite, que le
cri est venu!»
Quelques minutes après, tous deux n'étaient plus qu'à une demi-verste de
la rivière.
Un second aboiement se fit entendre, mais, quoique plus faible, il était
certainement plus rapproché.
Nadia s'arrêta.
«Oui! dit Michel. C'est Serko qui aboie!... Il a suivi son maître!
--Nicolas!» cria la jeune fille. Son appel resta sans réponse.
Quelques oiseaux de proie seulement s'enlevèrent et disparurent dans les
hauteurs du ciel.
Michel Strogoff prêtait l'oreille. Nadia regardait cette plaine,
imprégnée d'effluves lumineuses, qui miroitait comme une glace, mais
elle ne vit rien.
Et, cependant, une voix s'éleva encore, qui, cette fois, murmura d'un
ton plaintif: «Michel!...»
Puis, un chien, tout sanglant, bondit jusqu'à Nadia. C'était Serko.
Nicolas ne pouvait être loin! Lui seul avait pu murmurer ce nom de
Michel! Où était-il? Nadia n'avait même plus la force de l'appeler.
Michel Strogoff, rampant sur le sol, cherchait de la main.
Soudain, Serko poussa un nouvel aboiement et s'élança vers un
gigantesque oiseau qui rasait la terre.
C'était un vautour. Lorsque Serko se précipita vers lui, il s'enleva,
mais, revenant à la charge, il frappa le chien! Celui-ci bondit encore
vers le vautour!... Un coup du formidable bec s'abattit sur sa tête, et,
cette fois, Serko retomba sans vie sur le sol.
En même temps, un cri d'horreur échappait à Nadia!
«Là... là!» dit-elle.
Une tête sortait du sol! Elle l'eût heurtée du pied, sans l'intense
clarté que le ciel jetait sur la steppe.
Nadia tomba, à genoux, près de cette tête.
Nicolas, enterré jusqu'au cou, suivant l'atroce coutume tartare, avait
été abandonné dans la steppe, pour y mourir de faim et de soif, et
peut-être sous la dent des loups ou le bec des oiseaux de proie.
Supplice horrible pour cette victime que le sol emprisonne, que presse
cette terre qu'elle ne peut rejeter, ayant les bras attachés et collés
au corps, comme ceux d'un cadavre dans son cercueil! Le supplicié,
vivant dans ce moule d'argile qu'il est impuissant à briser, n'a plus
qu'à implorer la mort, trop lente à venir!
C'était là que les Tartares avaient enterré leur prisonnier depuis trois
jours!... Depuis trois jours, Nicolas attendait un secours qui devait
arriver trop tard!
Les vautours avaient aperçu cette tête au ras du sol, et, depuis
quelques heures, le chien défendait son maître contre ces féroces
oiseaux!
Michel Strogoff creusa la terre avec son couteau pour en exhumer ce
vivant!
Les yeux de Nicolas, fermés jusqu'alors, se rouvrirent.
Il reconnut Michel et Nadia. Puis:
«Adieu, amis, murmura-t-il. Je suis content de vous avoir revus! Priez
pour moi!...»
Et ces paroles furent les dernières.
Michel Strogoff continua de creuser ce sol, qui, fortement foulé, avait
la dureté du roc, et il parvint enfin à en retirer le corps de
l'infortuné. Il écouta si son cour battait encore!... Il ne battait
plus.
Il voulut alors l'ensevelir, afin qu'il ne restât pas exposé sur la
steppe, et ce trou, dans lequel Nicolas avait été enfoui vivant, il
l'élargit, il l'agrandit de manière à pouvoir l'y coucher mort! Le
fidèle Serko devait être placé près de son maître!
En ce moment, un grand tumulte se produisit sur la route, distante au
plus d'une demi-verste.
Michel Strogoff écouta.
Au bruit, il reconnut qu'un détachement d'hommes à cheval s'avançait
vers le Dinka.
«Nadia! Nadia!» dit-il à voix basse.
A sa voix, Nadia, demeurée en prière, se redressa.
«Vois! vois! lui dit-il.
--Les Tartares!» murmura-t-elle.
C'était, en effet, l'avant-garde de l'émir, qui défilait rapidement sur
la route d'Irkoutsk.
«Ils ne m'empêcheront pas de l'enterrer!» dit Michel Strogoff.
Et il continua sa besogne.
Bientôt, le corps de Nicolas, les mains jointes sur la poitrine, fut
couché dans cette tombe. Michel Strogoff et Nadia, agenouillés, prièrent
une dernière fois pour le pauvre être, inoffensif et bon, qui avait payé
de sa vie son dévouement envers eux.
«Et maintenant, dit Michel Strogoff, en rejetant la terre, les loups de
la steppe ne le dévoreront pas!»
Puis, sa main menaçante s'étendit vers la troupe de cavaliers qui
passait:
«En route, Nadia!» dit-il.
Michel Strogoff ne pouvait plus suivre le chemin, maintenant occupé par
les Tartares. Il lui fallait se jeter à travers la steppe et tourner
Irkoutsk. Il n'avait donc pas à se préoccuper de franchir le Dinka.
Nadia ne pouvait plus se traîner, mais elle pouvait voir pour lui. Il la
prit dans ses bras et s'enfonça dans le sud-ouest de la province.
Plus de deux cents verstes lui restaient à parcourir. Comment les
fit-il? Comment ne succomba-t-il pas à tant de fatigues? Comment put-il
se nourrir en route? Par quelle surhumaine énergie arriva-t-il à passer
les premières rampes des monts Sayansk? Ni Nadia ni lui n'auraient pu le
dire!
Et cependant, douze jours après, le 2 octobre, à six heures du soir, une
immense nappe d'eau se déroulait aux pieds de Michel Strogoff.
C'était le lac Baïkal.
CHAPITRE X
BAÏKAL ET ANGARA.
Le lac Baïkal est situé à dix-sept cents pieds au-dessus du niveau de la
mer. Sa longueur est environ de neuf cents verstes, sa largeur de cent.
Sa profondeur n'est pas connue. Mme de Bourboulon rapporte, au dire des
mariniers, qu'il veut être appelé «madame la mer». Si on l'appelle
«monsieur le lac», il entre aussitôt en fureur. Cependant, suivant la
légende, jamais un Russe ne s'y est noyé.
Cet immense bassin d'eau douce, alimenté par plus de trois cents
rivières, est encadré dans un magnifique circuit de montagnes
volcaniques. Il n'a d'autre déversoir que l'Angara, qui, après avoir
passé à Irkoutsk, va se jeter dans l'Yeniseï, un peu en amont de la
ville d'Yeniseïsk. Quant aux monts qui lui font ceinture, ils forment
une branche des Toungouzes et dérivent du vaste système orographique des
Altaï.
Déjà, à cette époque, les froids s'étaient fait sentir. Ainsi qu'il
arrive sur ce territoire, soumis à des conditions climatériques
particulières, l'automne paraissait devoir s'absorber dans un précoce
hiver. On était aux premiers jours d'octobre. Le soleil quittait
maintenant l'horizon à cinq heures du soir, et les longues nuits
laissaient tomber la température au zéro des thermomètres. Les premières
neiges, qui devaient persister jusqu'à l'été, blanchissaient déjà les
cimes voisines du Baïkal. Pendant l'hiver sibérien, cette mer
intérieure, glacée sur une épaisseur de plusieurs pieds, est sillonnée
par les traîneaux des courriers et des caravanes.
Que ce soit parce qu'on manque aux bienséances en l'appelant «monsieur
le lac» ou pour toute autre raison plus météorologique, le Baïkal est
sujet à des tempêtes violentes. Ses lames, courtes comme celles de
toutes les Méditerranées, sont très redoutées des radeaux, des prames,
des steam-boats, qui le sillonnent pendant l'été.
C'était à la pointe sud-ouest du lac que Michel Strogoff venait
d'arriver, portant Nadia, dont toute la vie, pour ainsi dire, se
concentrait dans les yeux. Que pouvaient-ils attendre tous deux dans
cette partie sauvage de la province, si ce n'est d'y mourir d'épuisement
et de dénuement? Et, cependant, que restait-il à faire de ce long
parcours de six mille verstes pour que le courrier du czar eût atteint
son but? Rien que soixante verstes sur le littoral du lac jusqu'à
l'embouchure de l'Angara, et quatre-vingts verstes de l'embouchure de
l'Angara jusqu'à Irkoutsk: en tout, cent quarante verstes, soit trois
jours de voyage pour un homme valide, vigoureux, même à pied.
Michel Strogoff pouvait-il être encore cet homme-là?
Le ciel, sans doute, ne voulut pas le soumettre à cette épreuve. La
fatalité qui s'acharnait sur lui sembla vouloir l'épargner un instant.
Cette extrémité du Baikal, cette portion de la steppe qu'il croyait
déserte, qui l'est en tout temps, ne l'était pas alors.
Une cinquantaine d'individus se trouvaient réunis à l'angle que forme la
pointe sud-ouest du lac.
Nadia aperçut tout d'abord ce groupe, lorsque Michel Strogoff, la
portant entre ses bras, déboucha du défilé des montagnes.
La jeune fille dut craindre un instant que ce ne fût un détachement
tartare, envoyé pour battre les rives du Baïkal, auquel cas la fuite
leur eût été interdite à tous deux.
Mais Nadia fut promptement rassurée à cet égard.
«Des Russes!» s'écria-t-elle.
Et, après ce dernier effort, ses paupières se fermèrent et sa tête
retomba sur la poitrine de Michel Strogoff.
Mais ils avaient été aperçus, et quelques-uns de ces Russes, courant à
eux, amenèrent l'aveugle et la jeune fille au bord d'une petite grève à
laquelle était amarré un radeau.
Le radeau allait partir.
Ces Russes étaient des fugitifs, de conditions diverses, que le même
intérêt avait réunis en ce point du Baïkal. Repoussés par les éclaireurs
tartares, ils cherchaient à se réfugier dans Irkoutsk, et ne pouvant y
arriver par terre, depuis que les envahisseurs avaient pris position sur
les deux rives de l'Angara, ils espéraient l'atteindre en descendant le
cours du fleuve qui traverse la ville.
Leur projet fit bondir le cœur de Michel Strogoff. Une dernière chance
entrait dans son jeu. Mais il eut la force de dissimuler, voulant garder
plus sévèrement que jamais son incognito.
Le plan des fugitifs était très-simple. Un courant du Baïkal longe la
rive supérieure du lac jusqu'à l'embouchure de l'Angara. C'est ce
courant qu'ils comptaient utiliser pour atteindre tout d'abord le
déversoir du Baïkal. De ce point à Irkoutsk, les eaux rapides du fleuve
les entraîneraient avec une vitesse de dix à douze verstes à l'heure. En
un jour et demi, ils devaient donc être en vue de la ville.
Toute embarcation manquait en cet endroit. Il avait fallu y suppléer. Un
radeau, ou plutôt un train de bois, semblable à ceux qui dérivent
ordinairement sur les rivières sibériennes, avait été construit. Une
forêt de sapins, qui s'élevait sur la rive, avait fourni l'appareil
flottant. Les troncs, reliés entre eux par des branches d'osier,
formaient une plate-forme sur laquelle cent personnes eussent aisément
trouvé place.
C'est sur ce radeau que Michel Strogoff et Nadia furent transportés. La
jeune fille était revenue à elle. On lui donna quelque nourriture, ainsi
qu'à son compagnon. Puis, couchée sur un lit de feuillage, elle tomba
aussitôt dans un profond sommeil.
A ceux qui l'interrogèrent, Michel Strogoff ne dit rien des faits qui
s'étaient passés à Tomsk. Il se donna pour un habitant de Krasnoiarsk
qui n'avait pu gagner Irkoutsk avant que les troupes de l'émir fussent
arrivées sur la rive gauche du Dinka, et il ajouta que,
très-probablement, le gros des forces tartares avait pris position
devant la capitale de la Sibérie.
Il n'y avait donc pas un instant à perdre. D'ailleurs, le froid devenait
de plus en plus vif. La température, pendant la nuit, tombait au-dessous
de zéro. Quelques glaçons s'étaient déjà formés à la surface du Baïkal.
Si le radeau pouvait facilement manœuvrer sur le lac, il n'en serait
pas de même entre les rives de l'Angara, au cas où les glaçons
viendraient à encombrer son cours.
Donc, pour toutes ces raisons, il fallait que les fugitifs partissent
sans retard.
A huit heures du soir, les amarres furent larguées, et, sous l'action du
courant, le radeau suivit le littoral. De grandes perches, maniées par
quelques robustes moujiks, suffisaient à rectifier sa direction.
Un vieux marinier du Baïkal avait pris le commandement du radeau.
C'était un homme de soixante-cinq ans, tout hâlé par les brises du lac.
Une barbe blanche, très-épaisse, descendait sur sa poitrine. Un bonnet
de fourrure coiffait sa tête, d'aspect grave et austère. Sa large et
longue houppelande, serrée à la ceinture, lui tombait jusqu'aux talons.
Ce vieillard taciturne, assis à l'arrière, commandait du geste et ne
prononçait pas dix paroles en dix heures. D'ailleurs, toute la manœuvre
se réduisait à maintenir le radeau dans le courant, qui filait le long
du littoral, sans gagner au large.
On a dit que des Russes de conditions diverses avaient pris place sur le
radeau. En effet, aux moujiks indigènes, hommes, femmes, vieillards et
enfants, s'étaient joints deux ou trois pèlerins, surpris par l'invasion
pendant leur voyage, quelques moines et un pope. Les pèlerins portaient
le bâton de voyage, la gourde suspendue à la ceinture, et ils
psalmodiaient d'une voix plaintive. L'un venait de l'Ukraine, l'autre de
la mer Jaune, un troisième des provinces de Finlande. Ce dernier, fort
âgé déjà, portait à la ceinture un petit tronc cadenassé, comme s'il eût
été appendu au pilier d'une église. De ce qu'il récoltait pendant sa
longue et fatigante tournée, rien n'était pour son compte, et il ne
possédait même pas la clef de ce cadenas, qui ne s'ouvrait qu'à son
retour.
Les moines venaient du nord de l'empire. Ils avaient depuis trois mois
quitté cette ville d'Arkhangel, à laquelle certains voyageurs ont
justement trouvé la physionomie d'une cité de l'Orient. Ils avaient
visité les îles Saintes, près de la côte de Carélie, le couvent de
Solovetsk, le couvent de Troïtsa, ceux de Saint-Antoine et de
Sainte-Théodosie à Kiev, cette ancienne favorite des Jagellons, le
monastère de Siméonof à Moscou, celui de Kazan ainsi que son église des
Vieux-Croyants, et ils se rendaient à Irkoutsk, portant la robe, le
capuchon et les vêtements de serge.
Quant au pope, c'était un simple prêtre de village, un de ces six cent
mille pasteurs populaires que compte l'empire russe. Il était vêtu aussi
misérablement que les moujiks, n'étant pas plus qu'eux, en vérité,
n'ayant ni rang ni pouvoir dans l'Église, laborant comme un paysan sa
pièce de terre, baptisant, mariant, enterrant. Ses enfants et sa femme,
il avait pu les soustraire aux brutalités des Tartares, en les reléguant
dans les provinces du Nord. Lui était resté dans sa paroisse jusqu'au
dernier moment. Puis, il avait dû fuir, et la route d'Irkoutsk étant
fermée, il lui avait fallu gagner le lac Baïkal.
Ces divers religieux, groupés à l'avant du radeau, priaient à
intervalles réguliers, élevant la voix au milieu de cette silencieuse
nuit, et, à la fin de chaque verset de leur prière, le «Slava Bogu»,
Gloire à Dieu, s'échappait de leurs lèvres.
Aucun incident ne marqua cette navigation. Nadia était restée plongée
dans un assoupissement profond. Michel Strogoff avait veillé près
d'elle. Le sommeil n'avait prise sur lui qu'à de longs intervalles
seulement, et encore sa pensée veillait-elle toujours.
Au jour naissant, le radeau, retardé par une brise assez violente qui
contrariait l'action du courant, était encore à quarante verstes de
l'embouchure de l'Angara. Très-vraisemblablement, il ne pourrait pas
l'atteindre avant trois ou quatre heures du soir. Ce n'était pas un
inconvénient, au contraire, car les fugitifs descendraient alors le
fleuve pendant la nuit, et l'ombre devait favoriser leur arrivée à
Irkoutsk.
La seule crainte que manifesta plusieurs fois le vieux marinier fut
relative à la formation des glaces à la surface des eaux. La nuit avait
été extrêmement froide. On voyait des glaçons assez nombreux filer vers
l'ouest sous l'impulsion du vent. Ceux-là n'étaient pas à redouter,
puisqu'ils ne pouvaient dériver dans l'Angara, dont ils avaient
maintenant dépassé l'embouchure. Mais on devait penser que ceux qui
venaient des portions orientales du lac pouvaient être attirés par le
courant et s'engager entre les deux rives du fleuve. De là, des
difficultés, des retards possibles, peut-être même un insurmontable
obstacle qui arrêterait le radeau.
Michel Strogoff avait donc un immense intérêt à savoir quel était l'état
du lac, et si les glaçons apparaissaient en grand nombre. Nadia étant
réveillée, il l'interrogeait souvent, et elle lui rendait compte de tout
ce qui se passait à la surface des eaux.
Pendant que les glaçons dérivaient ainsi, des phénomènes curieux se
produisaient à la surface du Baïkal. C'étaient de magnifiques
jaillissements de sources d'eau bouillante, sorties de quelques-uns de
ces puits artésiens, que la nature a forés dans le lit même du lac. Ces
jets s'élevaient à une grande hauteur et s'épanchaient en vapeurs,
irisées par les rayons solaires, que le froid condensait presque
aussitôt. Ce curieux spectacle eût certainement émerveillé le regard
d'un touriste, qui eût voyagé en pleine paix et pour son agrément sur
cette mer sibérienne.
A quatre heures du soir, l'embouchure de l'Angara fut signalée par le
vieux marinier entre les hautes roches granitiques du littoral. On
apercevait sur la rive droite le petit port de Livenitchnaia, son
église, ses quelques maisons bâties sur la berge.
Mais, circonstance très-grave, les premiers glaçons, venus de l'est,
dérivaient déjà entre les rives de l'Angara, et, par conséquent, ils
descendaient vers Irkoutsk. Cependant, leur nombre ne pouvait pas être
encore assez grand pour obstruer le fleuve, ni le froid assez
considérable pour les agréger.
Le radeau arriva au petit port et il s'y arrêta. Là, le vieux marinier
avait décidé de relâcher pendant une heure, afin de faire quelques
réparations indispensables. Les troncs, disjoints, menaçaient de se
séparer, et il importait de les relier entre eux plus solidement pour
résister au courant de l'Angara, qui est très-rapide.
Pendant la belle saison, le port de Livenitchnaia est une station
d'embarquement ou de débarquement pour les voyageurs du lac Baïkal, soit
qu'ils se rendent à Kiakhta, dernière ville de la frontière
russo-chinoise, soit qu'ils en reviennent. Il est donc très-fréquenté
par les steam-boats et tous les petits caboteurs du lac.
Mais, en ce moment, Livenitchnaia était abandonnée. Ses habitants
n'avaient pu rester exposés aux déprédations des Tartares, qui couraient
maintenant les deux rives de l'Angara. Ils avaient envoyé à Irkoutsk la
flottille de bateaux et de barques, qui hiverne ordinairement dans leur
port, et, munis de tout ce qu'ils pouvaient emporter, ils s'étaient
réfugiés à temps dans la capitale de la Sibérie orientale.
Le vieux marinier ne s'attendait donc pas à recueillir de nouveaux
fugitifs au port de Livenitchnaia, et cependant, au moment où le radeau
accostait, deux passagers, sortant d'une maison déserte, accoururent à
toutes jambes sur la berge.
Nadia, assise à l'arrière, regardait d'un œil distrait.
Un cri faillit lui échapper. Elle saisit la main de Michel Strogoff,
qui, à ce mouvement, releva la tête.
«Qu'as-tu, Nadia? demanda-t-il.
--Nos deux compagnons de route, Michel.
--Ce Français et cet Anglais que nous avons rencontrés dans les défilés
de l'Oural?
--Oui.»
Michel Strogoff tressaillit, car le sévère incognito dont il ne voulait
pas se départir risquait d'être dévoilé.
En effet, ce n'était plus Nicolas Korpanoff qu'Alcide Jolivet et Harry
Blount allaient voir en lui maintenant, mais bien le vrai Michel
Strogoff, courrier du czar. Les deux journalistes l'avaient déjà
rencontré deux fois depuis leur séparation qui s'était faite au relais
d'Ichim, la première au camp de Zabédiero, quand il coupa d'un coup de
knout la face d'Ivan Ogareff, la seconde à Tomsk, lorsqu'il fut condamné
par l'émir. Ils savaient donc à quoi s'en tenir à son égard et sur sa
véritable qualité.
Michel Strogoff prit rapidement son parti.
«Nadia, dit-il, dès que ce Français et cet Anglais seront embarqués,
prie-les de venir près de moi!»
C'étaient, en effet, Harry Blount et Alcide Jolivet, que, non le hasard,
mais la force des événements avait conduits au port de Livenitchnaia,
comme ils y avaient amené Michel Strogoff.
On le sait, après avoir assisté à l'entrée des Tartares à Tomsk, ils
étaient partis avant la sauvage exécution qui termina la fête. Ils ne
doutaient donc pas que leur ancien compagnon de voyage n'eût été mis à
mort, et ils ignoraient qu'il eût été seulement aveuglé par ordre de
l'émir.
Donc, s'étant procuré des chevaux, ils avaient abandonné Tomsk le soir
même, avec l'intention bien arrêtée de dater désormais leurs chroniques
des campements russes de la Sibérie orientale.
Alcide Jolivet et Harry Blount se dirigèrent à marche forcée vers
Irkoutsk. Ils espéraient bien y devancer Féofar-Khan, et ils l'eussent
certainement fait, sans l'apparition inopinée de cette troisième
colonne, venue des contrées du sud par la vallée de l'Yeniseï. Ainsi que
Michel Strogoff, ils furent coupés avant même d'avoir pu atteindre le
Dinka. De là, nécessité pour eux de redescendre jusqu'au lac Baïkal.
Lorsqu'ils arrivèrent à Livenitchnaia, ils trouvèrent le port déjà
désert. D'un autre côté, il leur était impossible d'entrer dans
Irkoutsk, qu'investissaient les armées tartares. Ils étaient donc là
depuis trois jours, et très embarrassés, lorsque le radeau arriva.
Le dessein des fugitifs leur fut alors communiqué. Il y avait
certainement des chances pour qu'ils pussent passer inaperçus pendant la
nuit et pénétrer dans Irkoutsk. Ils résolurent donc de tenter l'affaire.
Alcide Jolivet se mit aussitôt en rapport avec le vieux marinier, et il
lui demanda passage pour son compagnon et lui, offrant de payer le prix
qu'il exigerait, quel qu'il fût.
«Ici, on ne paye pas, lui répondit gravement le vieux marinier, on
risque sa vie, voilà tout.»
Les deux journalistes s'embarquèrent, et Nadia les vit prendre place à
l'avant du radeau.
Harry Blount était toujours le froid Anglais, qui lui avait à peine
adressé la parole pendant toute la traversée des monts Ourals.
Alcide Jolivet semblait être un peu plus grave que d'ordinaire, et l'on
conviendra que sa gravité se justifiait par celle des circonstances.
Alcide Jolivet était donc installé à l'avant du radeau, lorsqu'il sentit
une main s'appuyer sur son bras.
Il se retourna et reconnut Nadia, la sœur de celui qui était, non plus
Nicolas Korpanoff, mais Michel Strogoff, courrier du czar.
Un cri de surprise allait lui échapper, lorsqu'il vit la jeune fille
porter un doigt à ses lèvres.
«Venez,» lui dit Nadia.
Et, d'un air indifférent, Alcide Jolivet, faisant signe à Harry Blount
de l'accompagner, la suivit.
Mais, si la surprise des journalistes avait été grande à rencontrer
Nadia sur ce radeau, elle fut sans bornes, quand ils aperçurent Michel
Strogoff, qu'ils ne pouvaient croire vivant.
A leur approche, Michel Strogoff n'avait pas bougé.
Alcide Jolivet s'était retourné vers la jeune fille.
«Il ne vous voit pas, messieurs, dit Nadia. Les Tartares lui ont brûlé
les yeux! Mon pauvre frère est aveugle!»
Un vif sentiment de pitié se peignit sur la figure d'Alcide Jolivet et
de son compagnon.
Un instant après, tous deux, assis près de Michel Strogoff, lui
serraient la main et attendaient qu'il leur parlât.
«Messieurs, dit Michel Strogoff à voix basse, vous ne devez pas savoir
qui je suis, ni ce que je suis venu faire en Sibérie. Je vous demande de
respecter mon secret. Me le promettez-vous?
--Sur l'honneur, répondit Alcide Jolivet.
--Sur ma foi de gentleman, ajouta Harry Blount.
--Bien, messieurs.
--Pouvons-nous vous être utile? demanda Harry Blount. Voulez-vous que
nous vous aidions à accomplir votre tâche?
--Je préfère agir seul, répondit Michel Strogoff.
--Mais ces gueux-là vous ont brûlé la vue, dit Alcide Jolivet.
--J'ai Nadia, et ses yeux me suffisent!»
Une demi-heure plus tard, le radeau, après avoir quitté le petit port de
Livenitchnaia, s'engageait dans le fleuve. Il était cinq heures du soir.
La nuit allait venir. Elle devait être très-obscure et très-froide
aussi, car la température était déjà au-dessous de zéro.
Alcide Jolivet et Harry Blount, s'ils avaient promis le secret à Michel
Strogoff, ne le quittèrent cependant pas. Ils causèrent à voix basse, et
l'aveugle, complétant ce qu'il savait déjà par ce qu'ils lui apprirent,
put se faire une idée exacte de l'état des choses.
Il était certain que les Tartares investissaient actuellement Irkoutsk,
et que les trois colonnes avaient opéré leur jonction. On ne pouvait
donc douter que l'émir et Ivan Ogareff ne fussent devant la capitale.
Mais pourquoi cette hâte d'y arriver que montrait le courrier du czar,
maintenant que la lettre impériale ne pouvait plus être remise par lui
au grand-duc, et qu'il n'en connaissait pas le contenu? Alcide Jolivet
et Harry Blount ne le comprirent pas plus que ne l'avait compris Nadia.
D'ailleurs, il ne fut question du passé qu'au moment où Alcide Jolivet
crut devoir dire à Michel Strogoff:
«Nous vous devons presque des excuses pour ne vous avoir pas serré la
main avant notre séparation au relais d'Ichim.
--Non, vous aviez droit de me croire un lâche!
--En tout cas, ajouta Alcide Jolivet, vous avez magnifiquement knouté la
figure de ce misérable, et il en portera longtemps la marque!
--Non, pas longtemps!» répondit simplement Michel Strogoff.
Une demi-heure après le départ de Livenitchnaia, Alcide Jolivet et son
compagnon étaient au courant des cruelles épreuves par lesquelles
avaient successivement passé Michel Strogoff et sa compagne. Ils ne
pouvaient qu'admirer sans réserve une énergie que le dévouement de la
jeune fille avait seul pu égaler. Et de Michel Strogoff ils pensèrent
exactement ce qu'en avait dit le czar à Moscou: «En vérité, c'est un
homme!»
Au milieu des glaçons qu'entraînait le courant de l'Angara, le radeau
filait avec rapidité. Un panorama mouvant se déployait latéralement sur
les deux rives du fleuve, et, par une illusion d'optique, il semblait
que ce fût l'appareil flottant qui restât immobile devant cette
succession de points de vue pittoresques. Ici, c'étaient de hautes
falaises granitiques, étrangement profilées; là, des gorges sauvages
d'où s'échappait quelque torrentueuse rivière; quelquefois, une large
coupée avec un village fumant encore, puis, d'épaisses forêts de pins
qui projetaient d'éclatantes flammes. Mais si les Tartares avaient
laissé partout des traces de leur passage, on ne les voyait pas encore,
car ils s'étaient plus particulièrement massés aux approches d'Irkoutsk.
Pendant ce temps, les pèlerins continuaient à haute voix leurs prières,
et le vieux marinier, repoussant les glaçons qui le serraient de trop
près, maintenait imperturbablement le radeau au milieu du rapide courant
de l'Angara.
CHAPITRE XI
ENTRE DEUX RIVES
A huit heures du soir, ainsi que l'état du ciel l'avait fait pressentir,
une obscurité profonde enveloppa toute la contrée. La lune, étant
nouvelle, ne devait pas se lever sur l'horizon. Du milieu du fleuve, les
rives restaient invisibles. Les falaises se confondaient à une faible
hauteur avec ces nuages lourds qui se déplaçaient à peine. Par
intervalles, quelques souffles venaient de l'est et semblaient expirer
sur cette étroite vallée de l'Angara.
L'obscurité ne pouvait que favoriser dans une grande mesure les projets
des fugitifs. En effet, bien que les avant-postes tartares dussent être
échelonnés sur les deux rives, le radeau avait de sérieuses chances de
passer inaperçu. Il n'était pas vraisemblable, non plus, que les
assiégeants eussent barré le fleuve en amont d'Irkoutsk, puisqu'ils
savaient que les Russes ne pouvaient attendre aucun secours par le sud
de la province. Avant peu, d'ailleurs, la nature aurait elle-même établi
ce barrage, en cimentant par le froid les glaçons accumulés entre les
deux rives.
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