MICHEL STROGOFF
DE MOSCOU A IRKOUTSK
par Jules Verne
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PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE Ier
UNE FÊTE AU PALAIS-NEUF.
«Sire, une nouvelle dépêche.
--D'où vient-elle?
--De Tomsk.
--Le fil est coupé au delà de cette ville?
--Il est coupé depuis hier.
--D'heure en heure, général, fais passer un télégramme à Tomsk, et que
l'on me tienne au courant.
--Oui, sire,» répondit le général Kissoff.
Ces paroles étaient échangées à deux heures du matin, au moment où la
fête, donnée au Palais-Neuf, était dans toute sa magnificence.
Pendant cette soirée, la musique des régiments de Préobrajensky et de
Paulowsky n'avait cessé de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses
scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du répertoire.
Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient à l'infini à
travers les splendides salons de ce palais, élevé a quelques pas de la
«vieille maison de pierres», où tant de drames terribles s'étaient
accomplis autrefois, et dont les échos se réveillèrent, cette nuit-là,
pour répercuter des motifs de quadrilles.
Le grand maréchal de la cour était, d'ailleurs, bien secondé dans ses
délicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les
chambellans de service, les officiers du palais présidaient eux-mêmes à
l'organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de diamants,
les dames d'atour, revêtues de leurs costumes de gala, donnaient
vaillamment l'exemple aux femmes des hauts fonctionnaires militaires et
civils de l'ancienne «ville aux blanches pierres». Aussi, lorsque le
signal de la «polonaise» retentit, quand les invités de tout rang
prirent part à cette promenade cadencée, qui, dans les solennités de ce
genre, a toute l'importance d'une danse nationale, le mélange des
longues robes étagées de dentelles et des uniformes chamarrés de
décorations offrit-il un coup d'œil indescriptible, sous la lumière de
cent lustres que décuplait la réverbération des glaces.
Ce fut un éblouissement.
D'ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possède le
Palais-Neuf, faisait à ce cortège de hauts personnages et de femmes
splendidement parées un cadre digne de leur magnificence. La riche
voûte, avec ses dorures, adoucies déjà sous la patine du temps, était
comme étoilée de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des
portières, accidentés de plis superbes, s'empourpraient de tons chauds,
qui se cassaient violemment aux angles de la lourde étoffe.
A travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la
lumière dont les salons étaient imprégnés, tamisée par une buée légère,
se manifestait au dehors comme un reflet d'incendie et tranchait
vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures, enveloppait ce
palais étincelant. Aussi, ce contraste attirait-il l'attention de ceux
des invités que les danses ne réclamaient pas. Lorsqu'ils s'arrêtaient
aux embrasures des fenêtres, ils pouvaient apercevoir quelques clochers,
confusément estompés dans l'ombre, qui profilaient çà et là leurs
énormes silhouettes. Au-dessous des balcons sculptés, ils voyaient se
promener silencieusement de nombreuses sentinelles, le fusil
horizontalement couché sur l'épaule, et dont le casque pointu
s'empanachait d'une aigrette de flamme sous l'éclat des feux lancés au
dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles qui marquait la
mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse peut-être que le
pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps en temps, le cri
des factionnaires se répétait de poste en poste, et, parfois, un appel
de trompette, se mêlant aux accords de l'orchestre, jetait ses notes
claires au milieu de l'harmonie générale.
Plus bas encore, devant la façade, des masses sombres se détachaient sur
les grands cônes de lumière que projetaient les fenêtres du Palais-Neuf.
C'étaient des bateaux qui descendaient le cours d'une rivière, dont les
eaux, piquées par la lueur vacillante de quelques fanaux, baignaient les
premières assises des terrasses.
Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fête, et auquel
le général Kissoff avait attribué une qualification réservée aux
souverains, était simplement vêtu d'un uniforme d'officier des chasseurs
de la garde. Ce n'était point affectation de sa part, mais habitude d'un
homme peu sensible aux recherches de l'apparat. Sa tenue contrastait
donc avec les costumes superbes qui se mélangeaient autour de lui, et
c'est même ainsi qu'il se montrait, la plupart du temps, au milieu de
son escorte de Géorgiens, de Cosaques, de Lesghiens, éblouissants
escadrons, splendidement revêtus des brillants uniformes du Caucase.
Ce personnage, haut de taille, l'air affable, la physionomie calme, le
front soucieux cependant, allait d'un groupe à l'autre, mais il parlait
peu, et même il ne semblait prêter qu'une vague attention, soit aux
propos joyeux des jeunes invités, soit aux paroles plus graves des hauts
fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique qui représentaient
près de lui les principaux États de l'Europe. Deux ou trois de ces
perspicaces hommes politiques--physionomistes par état--avaient bien cru
observer sur le visage de leur hôte quelque symptôme d'inquiétude, dont
la cause leur échappait, mais pas un seul ne se fût permis de
l'interroger à ce sujet. En tout cas, l'intention de l'officier des
chasseurs de la garde était, à n'en pas douter, que ses secrètes
préoccupations ne troublassent cette fête en aucune façon, et comme il
était un de ces rares souverains auxquels presque tout un monde s'est
habitué à obéir, même en pensée, les plaisirs du bal ne se ralentirent
pas un instant.
Cependant, le général Kissoff attendait que l'officier auquel il venait
de communiquer la dépêche expédiée de Tomsk lui donnât l'ordre de se
retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le télégramme,
il l'avait lu, et son front s'assombrit davantage. Sa main se porta même
involontairement à la garde de son épée et remonta vers ses yeux,
qu'elle voila un instant. On eût dit que l'éclat des lumières le
blessait et qu'il recherchait l'obscurité pour mieux voir en lui-même.
«Ainsi, reprit-il après avoir conduit le général Kissoff dans
l'embrasure d'une fenêtre, depuis hier nous sommes sans communication
avec le grand-duc mon frère?
--Sans communication, sire, et il est à craindre que les dépêches ne
puissent bientôt plus passer la frontière sibérienne.
--Mais les troupes des provinces de l'Amour et d'Iakoutsk, ainsi que
celles de la Transbaikalie, ont reçu l'ordre de marcher immédiatement
sur Irkoutsk?
--Cet ordre a été donné par le dernier télégramme que nous avons pu
faire parvenir au delà du lac Baïkal.
--Quant aux gouvernements de l'Yeniseisk, d'Omsk, de Sémipalatinsk, de
Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis
le début de l'invasion?
--Oui, sire, nos dépêches leur parviennent, et nous avons la certitude,
à l'heure qu'il est, que les Tartares ne se sont pas avancés au delà de
l'Irtyche et de l'Obi.
--Et du traître Ivan Ogareff, on n'a aucune nouvelle?
--Aucune, répondit le général Kissoff. Le directeur de la police ne
saurait affirmer s'il a passé ou non la frontière.
--Que son signalement soit immédiatement envoyé à Nijni-Novgorod, à
Perm, à Ékaterinbourg, à Kassimow, à Tioumen, à Ichim, à Omsk, à Élamsk,
à Kolyvan, à Tomsk, à tous les postes télégraphiques avec lesquels le
fil correspond encore!
--Les ordres de Votre Majesté vont être exécutés à l'instant, répondit
le général Kissoff.
--Silence sur tout ceci!»
Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhésion, le général, après
s'être incliné, se confondit d'abord dans la foule, et quitta bientôt
les salons, sans que son départ eût été remarqué.
Quant à l'officier, il resta rêveur pendant quelques instants, et
lorsqu'il revint se mêler aux divers groupes de militaires et d'hommes
politiques qui s'étaient formés sur plusieurs points des salons, son
visage avait repris tout le calme dont il s'était un moment départi.
Cependant, le fait grave qui avait motivé ces paroles, rapidement
échangées, n'était pas aussi ignoré que l'officier des chasseurs de la
garde et le général Kissoff pouvaient le croire. On n'en parlait pas
officiellement, il est vrai, ni même officieusement, puisque les langues
n'étaient pas déliées «par ordre», mais quelques hauts personnages
avaient été informés plus ou moins exactement des événements qui
s'accomplissaient au delà de la frontière. En tout cas, ce qu'ils ne
savaient peut-être qu'à peu près, ce dont ils ne s'entretenaient pas,
même entre membres du corps diplomatique, deux invités qu'aucun
uniforme, aucune décoration ne signalait à cette réception du
Palais-Neuf, en causaient à voix basse et paraissaient avoir reçu des
informations assez précises.
Comment, par quelle voie, grâce à quel entregent, ces deux simples
mortels savaient-ils ce que tant d'autres personnages, et des plus
considérables, soupçonnaient à peine? on n'eût pu le dire. Était-ce chez
eux don de prescience ou de prévision? Possédaient-ils un sens
supplémentaire, qui leur permettait de voir au delà de cet horizon
limité auquel est borné tout regard humain? Avaient-ils un flair
particulier pour dépister les nouvelles les plus secrètes? Grâce à cette
habitude, devenue chez eux une seconde nature, de vivre de l'information
et par l'information, leur nature s'était-elle donc transformée? on eût
été tenté de l'admettre.
De ces deux hommes, l'un était Anglais, l'autre Français, tous deux
grands et maigres,--celui-ci brun comme les méridionaux de la
Provence,--celui-là roux comme un gentleman du Lancashire.
L'Anglo-Normand, compassé, froid, flegmatique, économe de mouvements et
de paroles, semblait ne parler ou gesticuler que sous la détente d'un
ressort qui opérait à intervalles réguliers. Au contraire, le
Gallo-Romain, vif, pétulant, s'exprimait tout à la fois des lèvres, des
yeux, des mains, ayant vingt manières de rendre sa pensée, lorsque son
interlocuteur paraissait n'en avoir qu'une seule, immuablement
stéréotypée dans son cerveau.
Ces dissemblances physiques eussent facilement frappé le moins
observateur des hommes; mais un physionomiste, en regardant d'un peu
près ces deux étrangers, aurait nettement déterminé le contraste
physiologique qui les caractérisait, en disant que si le Français était
«tout yeux», l'Anglais était «tout oreilles».
En effet, l'appareil optique de l'un avait été singulièrement
perfectionné par l'usage. La sensibilité de sa rétine devait être aussi
instantanée que celle de ces prestidigitateurs, qui reconnaissent une
carte rien que dans un mouvement rapide de coupe, ou seulement à la
disposition d'un tarot inaperçu de tout autre. Ce Français possédait
donc au plus haut degré ce que l'on appelle «la mémoire de l'œil».
L'Anglais, au contraire, paraissait spécialement organisé pour écouter
et pour entendre. Lorsque son appareil auditif avait été frappé du son
d'une voix, il ne pouvait plus l'oublier, et dans dix ans, dans vingt
ans, il l'eût reconnu entre mille. Ses oreilles n'avaient certainement
pas la possibilité de se mouvoir comme celles des animaux qui sont
pourvus de grands pavillons auditifs; mais, puisque les savants ont
constaté que les oreilles humaines ne sont «qu'à peu près» immobiles, on
aurait eu le droit d'affirmer que celles du susdit Anglais, se dressant,
se tordant, s'obliquant, cherchaient à percevoir les sons d'une façon
quelque peu apparente pour le naturaliste.
Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de
l'ouïe chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur
métier, car l'Anglais était un correspondant du -Daily-Telegraph-, et le
Français, un correspondant du.... De quel journal ou de quels journaux,
il ne le disait pas, et lorsqu'on le lui demandait, il répondait
plaisamment qu'il correspondait avec «sa cousine Madeleine». Au fond, ce
Français, sous son apparence légère, était très-perspicace et très-fin.
Tout en parlant un peu à tort et à travers, peut-être pour mieux cacher
son désir d'apprendre, il ne se livrait jamais. Sa loquacité même le
servait à se taire, et peut-être était-il plus serré, plus discret que
son confrère du -Daily-Telegraph-.
Et si tous deux assistaient à cette fête, donnée au Palais-Neuf dans la
nuit du 15 au 16 juillet, c'était en qualité de journalistes, et pour la
plus grande édification de leurs lecteurs.
Il va sans dire que ces deux hommes étaient passionnés pour leur mission
en ce monde, qu'ils aimaient à se lancer comme des furets sur la piste
des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait ni ne les
rebutait pour réussir, qu'ils possédaient l'imperturbable sang-froid et
la réelle bravoure des gens du métier. Vrais jockeys de ce
steeple-chase, de cette chasse à l'information, ils enjambaient les
haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes
avec l'ardeur incomparable de ces coureurs pur sang, qui veulent arriver
«bons premiers» ou mourir!
D'ailleurs, leurs journaux ne leur ménageaient pas l'argent,--le plus
sûr, le plus rapide, le plus parfait élément d'information connu jusqu'à
ce jour. Il faut ajouter aussi, et à leur honneur, que ni l'un ni
l'autre ne regardaient ni n'écoutaient jamais par-dessus les murs de la
vie privée, et qu'ils n'opéraient que lorsque des intérêts politiques ou
sociaux étaient en jeu. En un mot, ils faisaient ce qu'on appelle depuis
quelques années «le grand reportage politique et militaire».
Seulement, on verra, en les suivant de près, qu'ils avaient la plupart
du temps une singulière façon d'envisager les faits et surtout leurs
conséquences, ayant chacun «leur manière à eux» de voir et d'apprécier.
Mais enfin, comme ils y allaient bon jeu bon argent, et ne s'épargnaient
en aucune occasion, on aurait eu mauvaise grâce à les en blâmer.
Le correspondant français se nommait Alcide Jolivet. Harry Blount était
le nom du correspondant anglais. Ils venaient de se rencontrer pour la
première fois à cette fête du Palais-Neuf, dont ils avaient été chargés
de rendre compte dans leur journal. La discordance de leur caractère,
jointe à une certaine jalousie de métier, devait les rendre assez peu
sympathiques l'un à l'autre. Cependant, ils ne s'évitèrent pas et
cherchèrent plutôt à se pressentir réciproquement sur les nouvelles du
jour. C'étaient deux chasseurs, après tout, chassant sur le même
territoire, dans les mêmes réserves. Ce que l'un manquait pouvait être
avantageusement tiré par l'autre, et leur intérêt même voulait qu'ils
fussent à portée de se voir et de s'entendre.
Ce soir-là, ils étaient donc tous les deux à l'affût. Il y avait, en
effet, quelque chose dans l'air.
«Quand ce ne serait qu'un passage de canards, se disait Alcide Jolivet,
ça vaut son coup de fusil!»
Les deux correspondants furent donc amenés à causer l'un avec l'autre
pendant le bal, quelques instants après la sortie du général Kissoff, et
ils le firent en se tâtant un peu.
«Vraiment, monsieur, cette petite fête est charmante! dit d'un air
aimable Alcide Jolivet, qui crut devoir entrer en conversation par cette
phrase éminemment française.
--J'ai déjà télégraphié: splendide! répondit froidement Harry Blount, en
employant ce mot, spécialement consacré pour exprimer l'admiration
quelconque d'un citoyen du Royaume-Uni.
--Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j'ai cru devoir marquer en même
temps à ma cousine....
--Votre cousine?... répéta Harry Blount d'un ton surpris, en
interrompant son confrère.
--Oui,... reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine... C'est avec elle
que je corresponds! Elle aime à être informée vite et bien, ma
cousine!... J'ai donc cru devoir lui marquer que, pendant cette fête, une
sorte de nuage avait semblé obscurcir le front du souverain.
--Pour moi, il m'a paru rayonnant, répondit Harry Blount, qui voulait
peut-être dissimuler sa pensée à ce sujet.
--Et, naturellement, vous l'avez fait «rayonner» dans les colonnes du
-Daily-Telegraph-.
--Précisément.
--Vous rappelez-vous, monsieur Blount, dit Alcide Jolivet, ce qui s'est
passé à Zakret en 1812?
--Je me le rappelle comme si j'y avais été, monsieur, répondit le
correspondant anglais.
--Alors, reprit Alcide Jolivet, vous savez qu'au milieu d'une fête
donnée en son honneur, on annonça à l'empereur Alexandre que Napoléon
venait de passer le Niémen avec l'avant-garde française. Cependant,
l'empereur ne quitta pas la fête, et, malgré l'extrême gravité d'une
nouvelle qui pouvait lui coûter l'empire, il ne laissa pas percer plus
d'inquiétude....
--Que ne vient d'en montrer notre hôte, lorsque le général Kissoff lui a
appris que les fils télégraphiques venaient d'être coupés entre la
frontière et le gouvernement d'Irkoutsk.
--Ah! vous connaissez ce détail?
--Je le connais.
--Quant à moi, il me serait difficile de l'ignorer, puisque mon dernier
télégramme est allé jusqu'à Oudinsk, fit observer Alcide Jolivet avec
une certaine satisfaction.
--Et le mien jusqu'à Krasnoiarsk seulement, répondit Harry Blount d'un
ton non moins satisfait.
--Alors vous savez aussi que des ordres ont été envoyés aux troupes de
Nikolaevsk?
--Oui, monsieur, en même temps qu'on télégraphiait aux Cosaques du
gouvernement de Tobolsk de se concentrer.
--Rien n'est plus vrai, monsieur Blount, ces mesures m'étaient également
connues, et croyez bien que mon aimable cousine en saura dès demain
quelque chose!
--Exactement comme le sauront, eux aussi, les lecteurs du
-Daily-Telegraph-, monsieur Jolivet.
--Voilà! Quand on voit tout ce qui se passe!...
--Et quand on écoute tout ce qui se dit!...
--Une intéressante campagne à suivre, monsieur Blount.
--Je la suivrai, monsieur Jolivet.
--Alors, il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain moins
sûr peut-être que le parquet de ce salon!
--Moins sûr, oui, mais....
--Mais aussi moins glissant!» répondit Alcide Jolivet, qui retint son
collègue, au moment où celui-ci allait perdre l'équilibre en se
reculant.
Et, là-dessus, les deux correspondants se séparèrent, assez contents, en
somme, de savoir que l'un n'avait pas distancé l'autre. En effet, ils
étaient à deux de jeu.
En ce moment, les portes des salles contiguës au grand salon furent
ouvertes. Là se dressaient plusieurs vastes tables merveilleusement
servies et chargées à profusion de porcelaines précieuses et de
vaisselle d'or. Sur la table centrale, réservée aux princes, aux
princesses et aux membres du corps diplomatique, étincelait un surtout
d'un prix inestimable, venu des fabriques de Londres, et autour de ce
chef-d'œuvre d'orfèvrerie miroitaient, sous le feu des lustres, les
mille pièces du plus admirable service qui fût jamais sorti des
manufactures de Sèvres.
Les invités du Palais-Neuf commencèrent alors à se diriger vers les
salles du souper.
A cet instant, le général Kissoff, qui venait de rentrer, s'approcha
rapidement de l'officier des chasseurs de la garde.
«Eh bien? lui demanda vivement celui-ci, ainsi qu'il avait fait la
première fois.
--Les télégrammes ne passent plus Tomsk, sire.
--Un courrier à l'instant!»
L'officier quitta le grand salon et entra dans une vaste pièce y
attenant. C'était un cabinet de travail, très-simplement meublé en vieux
chêne, et situé à l'angle du Palais-Neuf. Quelques tableaux, entre
autres plusieurs toiles signées d'Horace Vernet, étaient suspendus au
mur.
L'officier ouvrit vivement la fenêtre, comme si l'oxygène eût manqué à
ses poumons, et il vint respirer, sur un large balcon, cet air pur que
distillait une belle nuit de juillet.
Sous ses yeux, baignée par les rayons lunaires, s'arrondissait une
enceinte fortifiée, dans laquelle s'élevaient deux cathédrales, trois
palais et un arsenal. Autour de cette enceinte se dessinaient trois
villes distinctes, Kitaï-Gorod, Beloï-Gorod, Zemlianoï-Gorod, immenses
quartiers européens, tartares ou chinois, que dominaient les tours, les
clochers, les minarets, les coupoles de trois cents églises, aux dômes
verts, surmontés de croix d'argent. Une petite rivière, au cours
sinueux, réverbérait ça et la les rayons de la lune. Tout cet ensemble
formait une curieuse mosaïque de maisons diversement colorées, qui
s'enchâssait dans un vaste cadre de dix lieues.
Cette rivière, c'était la Moskowa, cette ville, c'était Moscou, cette
enceinte fortifiée, c'était le Kremlin, et l'officier des chasseurs de
la garde, qui, les bras croisés, le front songeur, écoutait vaguement le
bruit jeté par le Palais-Neuf sur la vieille cité moscovite, c'était le
czar.
CHAPITRE II
RUSSES ET TARTARES
Si le czar avait si inopinément quitté les salons du Palais-Neuf, au
moment où la fête qu'il donnait aux autorités civiles et militaires et
aux principaux notables de Moscou était dans tout son éclat, c'est que
de graves événements s'accomplissaient alors au delà des frontières de
l'Oural. On ne pouvait plus en douter, une redoutable invasion menaçait
de soustraire à l'autonomie russe les provinces sibériennes.
La Russie asiatique ou Sibérie couvre une aire superficielle de cinq
cent soixante mille lieues et compte environ deux millions d'habitants.
Elle s'étend depuis les monts Ourals, qui la séparent de la Russie
d'Europe, jusqu'au littoral de l'océan Pacifique. Au sud, c'est le
Turkestan et l'empire chinois qui la délimitent suivant une frontière
assez indéterminée; au nord, c'est l'océan Glacial depuis la mer de Kara
jusqu'au détroit de Behring. Elle est divisée en gouvernements ou
provinces, qui sont ceux de Tobolsk, d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Omsk, de
Iakoutsk; elle comprend deux districts, ceux d'Okhotsk et de
Kamtschatka, et possède deux pays, maintenant soumis à la domination
moscovite, le pays des Kirghis et le pays des Tchouktches.
Cette immense étendue de steppes, qui renferme plus de cent dix degrés
de l'ouest à l'est, est à la fois une terre de déportation pour les
criminels, une terre d'exil pour ceux qu'un ukase a frappés d'expulsion.
Deux gouverneurs généraux représentent l'autorité suprême des czars en
ce vaste pays. L'un réside à Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale;
l'autre réside à Tobolsk, capitale de la Sibérie occidentale. La rivière
Tchouna; un affluent du fleuve Yeniseï, sépare les deux Sibéries.
Aucun chemin de fer ne sillonne encore ces immenses plaines, dont
quelques-unes sont véritablement d'une extrême fertilité. Aucune voie
ferrée ne dessert les mines précieuses qui font, sur de vastes étendues,
le sol sibérien plus riche au-dessous qu'au-dessus de sa surface. On y
voyage en tarentass ou en télègue, l'été; en traîneau, l'hiver.
Une seule communication, mais une communication électrique, joint les
deux frontières ouest et est de la Sibérie au moyen d'un fil qui mesure
plus de huit mille verstes de long (8,536 kilomètres). [La verste vaut
1067 mètres, c'est-à-dire un peu plus d'un kilomètre.] A sa sortie de
l'Oural, il passe par Ekaterinbourg, Kassimow, Tioumen, Ichim, Omsk,
Elamsk, Kolyvan, Tomsk, Krasnoiarsk, Nijni-Oudinsk, Irkoutsk,
Verkne-Nertschink, Strelink, Albazine, Blagowstenks, Radde, Orlomskaya,
Alexandrowskoë, Nikolaevsk, et prend six roubles et dix-neuf kopeks par
chaque mot lancé à son extrême limite. [Environ 27 francs. Le rouble
(argent) vaut 3 francs 75 centimes. Le kopek (cuivre) vaut 4 centimes.]
D'Irkoutsk un embranchement va se souder à Kiakhta sur la frontière
mongole, et de là, à trente kopeks par mot, la poste transporte les
dépêches à Péking en quatorze jours.
C'est ce fil, tendu d'Ekaterinbourg à Nikolaevsk, qui avait été coupé,
d'abord en avant de Tomsk, et, quelques heures plus tard, entre Tomsk et
Kolyvan.
C'est pourquoi le czar, après la communication que venait de lui faire
pour la seconde fois le général Kissoff, n'avait-il répondu que par ces
seuls mots: «Un courrier à l'instant!»
Le czar était, depuis quelques instants, immobile à la fenêtre de son
cabinet, lorsque les huissiers en ouvrirent de nouveau la porte. Le
grand maître de police apparut sur le seuil.
«Entre, général, dit le czar d'une voix brève, et dis-moi tout ce que tu
sais d'Ivan Ogareff.
--C'est un homme extrêmement dangereux, sire, répondit le grand maître
de police.
--Il avait rang de colonel?
--Oui, sire.
--C'était un officier intelligent?
--Très-intelligent, mais impossible à maîtriser, et d'une ambition
effrénée qui ne reculait devant rien. Il s'est bientôt jeté dans de
secrètes intrigues, et c'est alors qu'il a été cassé de son grade par
Son Altesse le grand-duc, puis exilé en Sibérie.
--A quelle époque?
--Il y a deux ans. Gracié après six mois d'exil par la faveur de Votre
Majesté, il est rentré en Russie.
--Et, depuis cette époque, n'est-il pas retourné en Sibérie?
--Oui, sire, il y est retourné, mais volontairement cette fois,»
répondit le grand maître de police.
Et il ajouta, en baissant un peu la voix:
«Il fut un temps, sire, où, quand on allait en Sibérie, on n'en revenait
pas!
--Eh bien, moi vivant, la Sibérie est et sera un pays dont on revient!»
Le czar avait le droit de prononcer ces paroles avec une véritable
fierté, car il a souvent montré, par sa clémence, que la justice russe
savait pardonner.
Le grand maître de police ne répondit rien, mais il était évident qu'il
n'était pas partisan des demi-mesures. Selon lui, tout homme qui avait
passé les monts Ourals entre les gendarmes ne devait plus jamais les
franchir. Or, il n'en était pas ainsi sous le nouveau règne, et le grand
maître de police le déplorait sincèrement! Comment! plus de condamnation
à perpétuité pour d'autres crimes que les crimes de droit commun!
Comment! des exilés politiques revenaient de Tobolsk, d'Iakoutsk,
d'Irkoutsk! En vérité, le grand maître de police, habitué aux décisions
autocratiques des ukases qui jadis ne pardonnaient pas, ne pouvait
admettre cette façon de gouverner! Mais il se tut, attendant que le czar
l'interrogeât de nouveau.
Les questions ne se firent pas attendre.
«Ivan Ogareff, demanda le czar, n'est-il pas rentré une seconde fois en
Russie après ce voyage dans les provinces sibériennes, voyage dont le
véritable but est resté inconnu?
--Il y est rentré.
--Et, depuis son retour, la police a perdu ses traces?
--Non, sire, car un condamné ne devient véritablement dangereux que du
jour où il a été gracié!»
Le front du czar se plissa un instant. Peut-être le grand maître de
police put-il craindre d'avoir été trop loin,--bien que son entêtement
dans ses idées fût au moins égal au dévouement sans bornes qu'il avait
pour son maître; mais le czar, dédaignant ces reproches indirects
touchant sa politique intérieure, continua brièvement la série de ses
questions:
«En dernier lieu, où était Ivan Ogareff?
--Dans le gouvernement de Perm.
--En quelle ville?
--A Perm même.
--Qu'y faisait-il?
--Il semblait inoccupé, et sa conduite n'offrait rien de suspect.
--Il n'était pas sous la surveillance de la haute police?
--Non, sire.
--A quel moment a-t-il quitté Perm?
--Vers le mois de mars.
--Pour aller?...
--On l'ignore.
--Et, depuis cette époque, on ne sait ce qu'il est devenu?
--On ne le sait.
--Eh bien, je le sais, moi! répondit le czar. Des avis anonymes, qui
n'ont pas passé par les bureaux de la police, m'ont été adressés, et, en
présence des faits qui s'accomplissent maintenant au delà de la
frontière, j'ai tout lieu de croire qu'ils sont exacts!
--Voulez-vous dire, sire, s'écria le grand maître de police, qu'Ivan
Ogareff a la main dans l'invasion tartare?
--Oui, général, et je vais t'apprendre ce que tu ignores. Ivan Ogareff,
après avoir quitté le gouvernement de Perm, a passé les monts Ourals. Il
s'est jeté en Sibérie, dans les steppes kirghises, et, là, il a tenté,
non sans succès, de soulever ces populations nomades. Il est alors
descendu plus au sud, jusque dans le Turkestan libre. Là, aux khanats de
Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, il a trouvé des chefs disposés à
jeter leurs hordes tartares dans les provinces sibériennes et à
provoquer une invasion générale de l'empire russe en Asie. Le mouvement
a été fomenté secrètement, mais il vient d'éclater comme un coup de
foudre, et maintenant les voies et moyens de communication sont coupés
entre la Sibérie occidentale et la Sibérie orientale! De plus, Ivan
Ogareff, altéré de vengeance, veut attenter à la vie de mon frère!»
Le czar s'était animé en parlant et marchait à pas précipités. Le grand
maître de police ne répondit rien, mais il se disait, à part lui, qu'au
temps où les empereurs de Russie ne graciaient jamais un exilé, les
projets d'Ivan Ogareff n'auraient pu se réaliser.
Quelques instants s'écoulèrent, pendant lesquels il garda le silence.
Puis, s'approchant du czar, qui s'était jeté sur un fauteuil:
«Votre Majesté, dit-il, a sans doute donné des ordres pour que cette
invasion fût repoussée au plus vite?
--Oui, répondit le czar. Le dernier télégramme qui a pu passer à
Nijni-Oudinsk a dû mettre en mouvement les troupes des gouvernements
d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Iakoutsk, celles des provinces de l'Amour et
du lac Baïkal. En même temps, les régiments de Perm et de Nijni-Novgorod
et les Cosaques de la frontière se dirigent à marche forcée vers les
monts Ourals; mais, malheureusement, il faudra plusieurs semaines avant
qu'ils puissent se trouver en face des colonnes tartares!
--Et le frère de Votre Majesté, Son Altesse le grand-duc, en ce moment
isolé dans le gouvernement d'Irkoutsk, n'est plus en communication
directe avec Moscou?
--Non.
--Mais il doit savoir, par les dernières dépêches, quelles sont les
mesures prises par Votre Majesté et quels secours il doit attendre des
gouvernements les plus rapprochés de celui d'Irkoutsk?
--Il le sait, répondit le czar, mais ce qu'il ignore, c'est qu'Ivan
Ogareff, en même temps que le rôle de rebelle, doit jouer le rôle de
traître, et qu'il a en lui un ennemi personnel et acharné. C'est au
grand-duc qu'Ivan Ogareff doit sa première disgrâce, et, ce qu'il y a de
plus grave, c'est que cet homme n'est pas connu de lui. Le projet d'Ivan
Ogareff est donc de se rendre à Irkoutsk, et là, sous un faux nom,
d'offrir ses services au grand-duc. Puis, après qu'il aura capté sa
confiance, lorsque les Tartares auront investi Irkoutsk, il livrera la
ville, et avec elle mon frère, dont la vie est directement menacée.
Voilà ce que je sais par mes rapports, voilà ce que ne sait pas le
grand-duc, et voilà ce qu'il faut qu'il sache!
--Eh bien, sire, un courrier intelligent, courageux....
--Je l'attends.
--Et qu'il fasse diligence, ajouta le grand maître de police, car
permettez-moi d'ajouter, sire, que c'est une terre propice aux
rébellions que cette terre sibérienne!
--Veux-tu dire, général, que les exilés feraient cause commune avec les
envahisseurs? s'écria le czar, qui ne fut pas maître de lui-même devant
cette insinuation du grand maître de police.
--Que Votre Majesté m'excuse!... répondit en balbutiant le grand maître
de police, car c'était bien véritablement la pensée que lui avait
suggérée son esprit inquiet et défiant.
--Je crois aux exilés plus de patriotisme! reprit le czar.
--Il y a d'autres condamnés que les exilés politiques en Sibérie,
répondit le grand maître de police.
--Les criminels! Oh! général, ceux-là je te les abandonne! C'est le
rebut du genre humain. Ils ne sont d'aucun pays. Mais le soulèvement, ou
plutôt l'invasion n'est pas faite contre l'empereur, c'est contre la
Russie, contre ce pays, que les exilés n'ont pas perdu toute espérance
de revoir... et qu'ils reverront!... Non, jamais un Russe ne se liguera
avec un Tartare pour affaiblir, ne fût-ce qu'une heure, la puissance
moscovite!»
Le czar avait raison de croire au patriotisme de ceux que sa politique
tenait momentanément éloignés. La clémence, qui était le fond de sa
justice, quand il pouvait en diriger lui-même les effets, les
adoucissements considérables qu'il avait adoptés dans l'application des
ukases, si terribles autrefois, lui garantissaient qu'il ne pouvait se
méprendre. Mais, même sans ce puissant élément de succès apporté à
l'invasion tartare, les circonstances n'en étaient pas moins
très-graves, car il était à craindre qu'une grande partie de la
population kirghise ne se joignit aux envahisseurs.
Les Kirghis se divisent en trois hordes, la grande, la petite et la
moyenne, et comptent environ quatre cent mille «tentes», soit deux
millions d'âmes. De ces diverses tribus, les unes sont indépendantes, et
les autres reconnaissent la souveraineté, soit de la Russie, soit des
khanats de Khiva, de Khokhand et de Boukhara, c'est-à-dire des plus
redoutables chefs du Turkestan. La horde moyenne, la plus riche, est en
même temps la plus considérable, et ses campements occupent tout
l'espace compris entre les cours d'eau du Sara-Sou, de l'Irtyche, de
l'Ichim supérieur, le lac Hadisang et le lac Aksakal. La grande horde,
qui occupe les contrées situées dans l'est de la moyenne, s'étend
jusqu'aux gouvernements d'Omsk et de Tobolsk. Si donc ces populations
kirghises se soulevaient, c'était l'envahissement de la Russie
asiatique, et, tout d'abord, la séparation de la Sibérie, à l'est de
l'Yeniseï.
Il est vrai que ces Kirghis, fort novices dans l'art de la guerre, sont
plutôt des pillards nocturnes et agresseurs de caravanes que des soldats
réguliers. Ainsi que l'a dit M. Levchine, «un front serré ou un carré de
bonne infanterie résiste à une masse de Kirghis dix fois plus nombreux,
et un seul canon peut on détruire une quantité effroyable.»
Soit, mais encore faut-il que ce carré de bonne infanterie arrive dans
le pays soulevé, et que les bouches à feu quittent les parcs des
provinces russes, qui sont éloignées de deux ou trois mille verstes. Or,
sauf par la route directe qui joint Ekaterinbourg à Irkoutsk, les
steppes, souvent marécageuses, ne sont pas aisément praticables, et
plusieurs semaines s'écouleraient certainement avant que les troupes
russes pussent se trouver en mesure de repousser les hordes tartares.
Omsk est le centre de l'organisation militaire de la Sibérie occidentale
qui est destinée à tenir en respect les populations kirghises. Là sont
les limites que ces nomades, incomplètement soumis, ont plus d'une fois
insultées, et, au ministère de la guerre, on avait tout lieu de penser
qu'Omsk était déjà très-menacé. La ligne des colonies militaires,
c'est-à-dire de ces postes de Cosaques qui sont échelonnés depuis Omsk
jusqu'à Sémipalatinsk, devait avoir été forcée en plusieurs points. Or,
il était à craindre que les «grands sultans» qui gouvernent les
districts kirghis n'eussent accepté volontairement ou subi
involontairement la domination des Tartares, musulmans comme eux, et
qu'à la haine provoquée par l'asservissement ne se fût jointe la haine
due à l'antagonisme des religions grecque et musulmane.
Depuis longtemps, en effet, les Tartares du Turkestan, et principalement
ceux des khanats de Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, cherchaient,
aussi bien par la force que par la persuasion, à soustraire les hordes
kirghises à la domination moscovite.
Quelques mots seulement sur ces Tartares.
Les Tartares appartiennent plus spécialement à deux races distinctes, la
race caucasique et la race mongole.
La race caucasique, celle, a dit Abel de Rémusat, «qui est regardée en
Europe comme le type de la beauté de notre espèce, parce que tous les
peuples de cette partie du monde en sont issus,» réunit sous une même
dénomination les Turcs et les indigènes de souche persane.
La race purement mongolique comprend les Mongols, les Mandchous et les
Thibétains.
Les Tartares, qui menaçaient alors l'empire russe, étaient de race
caucasique et occupaient plus particulièrement le Turkestan. Ce vaste
pays est divisé en différents États, qui sont gouvernés par des khans,
d'où la dénomination de khanats. Les principaux khanats sont ceux de
Boukhara, de Khiva, de Khokband, de Koundouze, etc.
A cette époque, le khanat le plus important et le plus redoutable était
celui de Boukhara. La Russie avait déjà eu à lutter plusieurs fois avec
ses chefs, qui, dans un intérêt personnel et pour leur imposer un autre
joug, avaient soutenu l'indépendance des Kirghis contre la domination
moscovite. Le chef actuel, Féofar-Khan, marchait sur les traces de ses
prédécesseurs.
Ce Khanat de Boukhara s'étend du nord au sud, entre les trente-septième
et quarante et unième parallèles, et de l'est à l'ouest, entre les
soixante et unième et soixante-sixième degrés de longitude, c'est-à-dire
sur une surface d'environ dix mille lieues carrées.
On compte dans cet État une population de deux millions cinq cent mille
habitants, une armée de soixante mille hommes, portée au triple en temps
de guerre, et trente mille cavaliers. C'est un pays riche, varié dans
ses productions animales, végétales, minérales, et qui a été agrandi par
l'accession des territoires de Balkh, d'Aukoï et de Meïmaneh. Il possède
dix-neuf villes considérables. Boukhara, ceinte d'une muraille mesurant
plus de huit milles anglais et flanquée de tours, cité glorieuse qui fut
illustrée par les Avicenne et autres savants du Xè siècle, est regardée
comme le centre de la science musulmane et rangée parmi les plus
célèbres de l'Asie centrale; Samarcande, qui possède le tombeau de
Tamerlan et palais célèbre où l'on garde cette pierre bleue sur laquelle
chaque nouveau khan doit venir s'asseoir à son avènement, est défendue
par une citadelle extrêmement forte; Karschi, avec sa triple enceinte,
située dans une oasis qu'entoure un marais peuplé de tortues et de
lézards, est presque imprenable; Tschardjoui est défendue par une
population de près de vingt mille âmes; enfin, Katia-Kourgan, Nourata,
Djizah, Païkande, Karakoul, Khouzar, etc., forment un ensemble de villes
difficiles à réduire. Ce khanat de Boukhara, protégé par ses montagnes,
isolé par ses steppes, est donc un État véritablement redoutable, et la
Russie serait forcée de lui opposer des forces importantes.
Or, c'était l'ambitieux et farouche Féofar qui gouvernait alors ce coin
de la Tartarie. Appuyé sur les autres khans,--principalement ceux de
Khokhand et de Koundouze, guerriers cruels et pillards, tout disposés à
se jeter dans des entreprises chères à l'instinct tartare,--aidé des
chefs qui commandaient à toutes les hordes de l'Asie centrale, il
s'était mis à la tête de cette invasion, dont Ivan Ogareff était l'âme.
Ce traître, poussé par une ambition insensée autant que par la haine,
avait régularisé le mouvement de manière à couper la grande route
sibérienne. Fou, en vérité, s'il croyait pouvoir entamer l'empire
moscovite! Sous son inspiration, l'émir--c'est le titre que prennent les
khans de Boukhara--avait lancé ses hordes au delà de la frontière russe.
Il avait envahi le gouvernement de Sémipalatinsk, et les Cosaques, qui
se trouvaient en trop petit nombre sur ce point, avaient dû reculer
devant lui. Il s'était avancé plus loin que le lac Balkhach, entraînant
les populations kirghises sur son passage. Pillant, ravageant, enrôlant
ceux qui se soumettaient, capturant ceux qui résistaient, il se
transportait d'une ville à l'autre, suivi de ces impedimenta de
souverain oriental, qu'on pourrait appeler sa maison civile, ses femmes
et ses esclaves,--le tout avec l'audace impudente d'un Gengis-Khan
moderne.
Où était-il en ce moment? Jusqu'où ses soldats étaient-ils parvenus à
l'heure où la nouvelle de l'invasion arrivait à Moscou? À quel point de
la Sibérie les troupes russes avaient-elles dû reculer? on ne pouvait le
savoir. Les communications étaient interrompues. Le fil, entre Kolyvan
et Tomsk, avait-il été brisé par quelques éclaireurs de l'armée tartare,
ou l'émir était-il arrivé jusqu'aux provinces de l'Yeniseisk? Toute la
basse Sibérie occidentale était-elle en feu? Le soulèvement
s'étendait-il déjà jusqu'aux régions de l'est? on ne pouvait le dire. Le
seul agent qui ne craint ni le froid ni le chaud, celui que ni les
rigueurs de l'hiver ni les chaleurs de l'été ne peuvent arrêter, qui
vole avec la rapidité de la foudre, le courant électrique, ne pouvait
plus se propager à travers la steppe, et il n'était plus possible de
prévenir le grand-duc, enfermé dans Irkoutsk, du danger dont le menaçait
la trahison d'Ivan Ogareff.
Un courrier seul pouvait remplacer le courant interrompu. Il faudrait, à
cet homme, un certain temps pour franchir les cinq mille deux cents
verstes (5,323 kilomètres) qui séparent Moscou d'Irkoutsk. Il devrait,
pour traverser les rangs des rebelles et des envahisseurs, déployer à la
fois un courage et une intelligence pour ainsi dire surhumains. Mais,
avec de la tête et du cœur, on va loin!
«Trouverai-je cette tête et ce cœur?» se demandait le czar.
CHAPITRE III
MICHEL STROGOFF
La porte du cabinet impérial s'ouvrit bientôt, et l'huissier annonça le
général Kissoff.
«Ce courrier? demanda vivement le czar.
--Il est là, sire, répondit le général Kissoff.
--Tu as trouvé l'homme qu'il fallait?
--J'ose en répondre à Votre Majesté.
--Il était de service au palais?
--Oui, sire.
--Tu le connais?
--Personnellement, et plusieurs fois il a rempli avec succès des
missions difficiles.
--A l'étranger?
--En Sibérie même.
--D'où est-il?
--D'Omsk. C'est un Sibérien.
--Il a du sang-froid, de l'intelligence, du courage?
--Oui, sire, il a tout ce qu'il faut pour réussir là où d'autres
échoueraient peut-être.
--Son âge?
--Trente ans.
--C'est un homme vigoureux?
--Sire, il peut supporter jusqu'aux dernières limites le froid, la faim,
la soif, la fatigue.
--Il a un corps de fer?
--Oui, sire.
--Et un cœur?...
--Un cœur d'or.
--Il se nomme?...
--Michel Strogoff.
--Est-il prêt à partir?
--Il attend dans la salle des gardes les ordres de Votre Majesté.
--Qu'il vienne,» dit le czar.
Quelques instants plus tard, le courrier Michel Strogoff entrait dans le
cabinet impérial.
Michel Strogoff était haut de taille, vigoureux, épaules larges,
poitrine vaste. Sa tête puissante présentait les beaux caractères de la
race caucasique.
Ses membres, bien attachés, étaient autant de leviers, disposés
mécaniquement pour le meilleur accomplissement des ouvrages de force. Ce
beau et solide garçon, bien campé, bien planté, n'eût pas été facile à
déplacer malgré lui, car, lorsqu'il avait posé ses deux pieds sur le
sol, il semblait qu'ils s'y fussent enracinés. Sur sa tête, carrée du
haut, large de front, se crépelait une chevelure abondante, qui
s'échappait en boucles, quand il la coiffait de la casquette moscovite.
Lorsque sa face, ordinairement pâle, venait à se modifier, c'était
uniquement sous un battement plus rapide du cœur, sous l'influence
d'une circulation plus vive qui lui envoyait la rougeur artérielle. Ses
yeux étaient d'un bleu foncé, avec un regard droit, franc, inaltérable,
et ils brillaient sous une arcade dont les muscles sourciliers,
contractés faiblement, témoignaient d'un courage élevé, «ce courage sans
colère des héros», suivant l'expression des physiologistes. Son nez
puissant, large de narines, dominait une bouche symétrique avec les
lèvres un peu saillantes de l'être généreux et bon.
Michel Strogoff avait le tempérament de l'homme décidé, qui prend
rapidement son parti, qui ne se ronge pas les ongles dans l'incertitude,
qui ne se gratte pas l'oreille dans le doute, qui ne piétine pas dans
l'indécision. Sobre de gestes comme de paroles, il savait rester
immobile comme un soldat devant son supérieur; mais, lorsqu'il marchait,
son allure dénotait une grande aisance, une remarquable netteté de
mouvements,--ce qui prouvait à la fois la confiance et la volonté vivace
de son esprit. C'était un de ces hommes dont la main semble toujours
«pleine des cheveux de l'occasion», figure un peu forcée, mais qui les
peint d'un trait.
Michel Strogoff était vêtu d'un élégant uniforme militaire, qui se
rapprochait de celui des officiers de chasseurs a cheval en campagne,
bottes, éperons, pantalon demi-collant, pelisse bordée de fourrure et
agrémentée de soutaches jaunes sur fond brun. Sur sa large poitrine
brillaient une croix et plusieurs médailles.
Michel Strogoff appartenait au corps spécial des courriers du czar, et
il avait rang d'officier parmi ces hommes d'élite. Ce qui se sentait
particulièrement dans sa démarche, dans sa physionomie, dans toute sa
personne, et ce que le czar reconnut sans peine, c'est qu'il était «un
exécuteur d'ordres». Il possédait donc l'une des qualités les plus
recommandables en Russie, suivant l'observation du célèbre romancier
Tourguèneff, qualité qui conduit aux plus hautes positions de l'empire
moscovite.
En vérité, si un homme pouvait mener à bien ce voyage de Moscou à
Irkoutsk, à travers une contrée envahie, surmonter les obstacles et
braver les périls de toutes sortes, c'était, entre tous, Michel
Strogoff.
Circonstance très-favorable à la réussite de ses projets, Michel
Strogoff connaissait admirablement le pays qu'il allait traverser, et il
en comprenait les divers idiomes, non-seulement pour l'avoir déjà
parcouru, mais parce qu'il était d'origine sibérienne.
Son père, le vieux Pierre Strogoff, mort depuis dix ans, habitait la
ville d'Omsk, située dans le gouvernement de ce nom, et sa mère, Marfa
Strogoff, y demeurait encore. C'était là, au milieu des steppes sauvages
des provinces d'Omsk et de Tobolsk, que le redoutable chasseur sibérien
avait élevé son fils Michel «à la dure», suivant l'expression populaire.
De sa véritable profession, Pierre Strogoff était chasseur. Été comme
hiver, aussi bien par les chaleurs torrides que par des froids qui
dépassent quelquefois cinquante degrés au-dessous de zéro, il courait la
plaine durcie, les halliers de mélèzes et de bouleaux, les forêts de
sapins, tendant ses trappes, guettant le petit gibier au fusil et le
gros gibier à la fourche ou au couteau. Le gros gibier n'était rien de
moins que l'ours sibérien, redoutable et féroce animal dont la taille
égale celle de ses congénères des mers glaciales. Pierre Strogoff avait
tué plus de trente-neuf ours, c'est-à-dire que le quarantième était
tombé sous ses coups,--et l'on sait, à en croire les légendes
cynégétiques de la Russie, combien de chasseurs ont été heureux jusqu'au
trente-neuvième ours, qui ont succombé devant le quarantième!
Pierre Strogoff avait donc dépassé sans avoir reçu même une égratignure
le nombre fatal. Depuis ce moment, son fils Michel, âgé de onze ans, ne
manqua plus de l'accompagner dans ses chasses, portant la «ragatina»,
c'est-à-dire la fourche, pour venir en aide à son père, armé seulement
du couteau. A quatorze ans, Michel Strogoff avait tué son premier ours,
tout seul,--ce qui n'était rien;--mais, après l'avoir dépouillé, il
avait traîné la peau du gigantesque animal jusqu'à la maison paternelle,
distante de plusieurs verstes,--ce qui indiquait chez l'enfant une
vigueur peu commune.
Cette vie lui profita, et, arrivé à l'âge de l'homme fait, il était
capable de tout supporter, le froid, le chaud, la faim, la soif, la
fatigue. C'était, comme le Yakoute des contrées septentrionales, un
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