Et, s’affalant dans la soute aux munitions, il revint avec une
douzaine de cartouches de dynamite qu’il distribua à ses camarades. A
un signe de Robur, ces cartouches furent lancées au-dessus du tertre,
et, en heurtant le sol, elles éclatèrent comme de petits obus.
Quelle déroute du roi, de la cour, de l’armée, du peuple, en proie à
une épouvante que ne justifiait que trop une pareille intervention!
Tous avaient cherché refuge sous les arbres, pendant que les
prisonniers s’enfuyaient, sans que personne songeât à les poursuivre.
Ainsi furent troublées les fêtes en l’honneur du nouveau roi de
Dahomey. Ainsi Uncle Prudent et Phil Evans durent reconnaître de
quelle puissance disposait un tel appareil, et quels services il
pouvait rendre à l’humanité.
Ensuite, l’-Albatros- remonta tranquillement dans la zone moyenne; il
passa au-dessus de Wydah, et il eut bientôt perdu de vue cette côte
sauvage que les vents de sud-ouest entourent d’un inabordable ressac.
Il planait sur l’Atlantique.
XIII
Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans traversent tout un océan,
sans avoir le mal de mer.
Oui, l’Atlantique! Les craintes des deux collègues s’étaient
réalisées. Il ne semblait pas, d’ailleurs, que Robur éprouvât la
moindre inquiétude à s’aventurer au-dessus de ce vaste Océan. Cela
n’était pas pour le préoccuper, ni ses hommes, qui devaient avoir
l’habitude de pareilles traversées. Déjà ils étaient tranquillement
rentrés dans le poste. Aucun cauchemar ne dut troubler leur sommeil.
Où allait l’-Albatros?- Ainsi que l’avait dit l’ingénieur, devait-il
donc faire plus que le tour du monde? En tout cas, il faudrait bien
que ce voyage se terminât quelque part. Que Robur passât sa vie dans
les airs, à bord de l’aéronef et n’atterrît jamais, cela n’était pas
admissible. Comment eût-il pu renouveler ses approvisionnements en
vivres et munitions, sans parler des substances nécessaires au
fonctionnement des machines? Il fallait, de toute nécessité, qu’il
eût une retraite, un port de relâche, si l’on veut, en quelque
endroit ignoré et inaccessible du globe, où l’-Albatros- pouvait se
réapprovisionner. Qu’il eût rompu toute relation avec les habitants
de la terre, soit! mais avec tout point de la surface terrestre, non!
S’il en était ainsi, où gisait ce point? Comment l’ingénieur avait-il
été amené à le choisir? Y était-il attendu par une petite colonie
dont il était le chef? Pouvait-il y recruter un nouveau personnel? Et
d’abord, pourquoi ces gens, d’origines diverses, s’étaient-ils
attachés à sa fortune? Puis, de quelles ressources disposait-il pour
avoir pu fabriquer un aussi coûteux appareil, dont la construction
avait été tenue si secrète? Il est vrai, son entretien ne semblait
pas être dispendieux. A bord, on vivait d’une existence commune,
d’une vie de famille, en gens heureux qui ne se cachaient pas de
l’être. Mais enfin, quel était ce Robur? D’où venait-il? Quel avait
été son passé? Autant d’énigmes impossibles à résoudre, et celui qui
en était l’objet ne consentirait jamais, sans doute, à en donner le
mot.
Qu’on ne s’étonne donc pas si cette situation, toute faite de
problèmes insolubles, devait surexciter les deux collègues. Se sentir
ainsi emportés dans l’inconnu, ne pas entrevoir l’issue d’une
pareille aventure, douter même si jamais elle aurait une fin, être
condamnés à l’aviation perpétuelle, n’y avait-il pas de quoi pousser
à quelque extrémité terrible le président et le secrétaire du
Weldon-Institute?
En attendant, depuis cette soirée du ii juillet, l’-Albatros- filait
au-dessus de l’Atlantique. Le lendemain, lorsque le soleil apparut,
il se leva sur cette ligne circulaire où viennent se confondre le
ciel et l’eau. Pas une seule terre en vue, si vaste que fût le champ
de vision. L’Afrique avait’ disparu sous l’horizon du nord.
Lorsque Frycollin se fut hasardé hors de sa cabine, lorsqu’il vit
toute cette mer au-dessous de lui, la peur le reprit au galop.
Au-dessous n’est pas le mot juste, mieux vaudrait dire autour de lui,
car, pour un observateur placé dans ces zones élevées, l’abîme semble
l’entourer de toutes parts, et l’horizon, relevé à son niveau, semble
reculer, sans qu’on puisse jamais en atteindre les bords.
Sans doute, Frycollin ne s’expliquait pas physiquement cet effet,
mais il le sentait moralement. Cela suffisait pour provoquer en lui «
cette horreur de l’abîme », dont certaines natures, braves cependant,
ne peuvent se dégager. En tout cas, par prudence, le Nègre ne se
répandit pas en récriminations. Les yeux fermés, les bras tâtonnants,
il rentra dans sa cabine avec la perspective d’y rester longtemps.
En effet, sur les trois cent soixante-quatorze millions
cinquante-sept mille neuf cent douze kilomètres carrés -[La surface
des terres est de 136051 371 kilomètres carrés]- qui représentent la
superficie des mers, l’Atlantique en occupe plus du quart. Or, il ne
semblait pas que l’ingénieur fût pressé dorénavant. Aussi n’avait-il
pas donné ordre de pousser l’appareil à toute vitesse. D’ailleurs,
l’-Albatros- n’aurait pu retrouver la rapidité qui l’avait emporté
au-dessus de l’Europe à raison de deux cents kilomètres à l’heure. En
cette région où dominent les courants du sud-ouest, il avait le vent
debout, et, bien que ce vent fût faible encore, il ne laissait pas de
lui donner prise.
Dans cette zone intertropicale, les plus récents travaux des
météorologistes, appuyés sur un grand nombre d’observations, ont
permis de reconnaître qu’il y a une convergence des alizés, soit vers
le Sahara, soit vers le golfe du Mexique. En dehors de la région. des
calmes, ou ils viennent de l’ouest et portent vers l’Afrique, ou ils
viennent de l’est et portent vers le Nouveau Monde, -au moins durant
la saison chaude.
L’-Albatros- ne chercha donc point à lutter contre les brises
contraires de toute la puissance de ses propulseurs. Il se contenta
d’une allure modérée, qui dépassait, d’ailleurs, celle des plus
rapides transatlantiques.
Le 13 juillet, l’aéronef traversa la ligne équinoxiale, -ce qui fut
annoncé à tout le personnel.
C’est ainsi que Uncle Prudent et Phil Evans apprirent qu’ils venaient
de quitter l’hémisphère boréal pour l’hémisphère austral. Ce passage
de la ligne n’entraîna aucune des épreuves et cérémonies dont il est
accompagné à bord de certains navires de guerre ou de commerce.
Seul, François Tapage se contenta de verser une pinte d’eau dans le
cou de Frycollin; mais, comme ce baptême fut suivi de quelques verres
de gin, le Nègre se déclara prêt à passer la ligne autant de fois
qu’on le voudrait, pourvu que ce ne fût pas sur le dos d’un oiseau
mécanique qui ne lui inspirait aucune confiance.
Dans la matinée du 15, l’-Albatros- fila entre les îles de
l’Ascension et de Sainte-Hélène, - toutefois plus près de cette
dernière, dont les hautes terres se montrèrent à l’horizon pendant
quelques heures.
Certes, à l’époque où Napoléon était au pouvoir des Anglais, s’il eût
existé un appareil analogue à celui de l’ingénieur Robur, Hudson
Lowe, en dépit de ses insultantes précautions, aurait bien pu voir
son illustre prisonnier lui échapper par la voie des airs!
Pendant les soirées des 16 et 17 juillet, un curieux phénomène de
lueurs crépusculaires se produisit à la tombée du jour. Sous une
latitude plus élevée, on aurait pu croire à l’apparition d’une aurore
boréale. Le soleil, à son coucher, projeta des rayons multicolores,
dont quelques-uns s’imprégnaient d’une ardente couleur verte.
Etait-ce un nuage de poussières cosmiques que la terre traversait
alors et qui réfléchissaient les dernières clartés du jour? Quelques
observateurs ont donné cette explication aux lueurs crépusculaires.
Mais cette explication n’aurait pas été maintenue, si ces savants se
fussent trouvés à bord de l’aéronef.
Examen fait, il fut constaté qu’il y avait en suspension dans l’air
de petits cristaux de pyroxène, des globules vitreux, de fines
particules de fer magnétique, analogues aux matières que rejettent
certaines montagnes ignivomes. Dès lors, nul doute qu’un volcan en
éruption n’eût projeté dans l’espace ce nuage, dont les corpuscules
cristallins produisaient le phénomène observé -nuage que les courants
aériens tenaient alors en suspension au-dessus de l’Atlantique.
Au surplus, pendant cette partie du voyage plusieurs autres
phénomènes furent encore observés. A diverses reprises, certaines
nuées donnaient au ciel une teinte grise d’un singulier aspect; puis,
si l’-on- dépassait ce rideau de vapeurs, sa surface apparaissait
toute mamelonnée de volutes éblouissantes d’un blanc cru, semées de
petites paillettes solidifiées - ce qui, sous cette latitude, ne peut
s’expliquer que par une formation identique à celle de la grêle.
Dans la nuit du 17 au 18, apparition d’un arc-en-ciel lunaire d’un
jaune verdâtre, par suite de la position de l’aéronef entre la pleine
lune et un réseau de pluie fine qui se volatilisait avant d’avoir
atteint la mer.
De ces divers phénomènes, pouvait-on conclure à un prochain
changement de temps? Peut-être. Quoi qu’il en soit, le vent, qui
soufflait du sud-ouest depuis le départ de la côte d’Afrique, avait
commencé à calmir dans les régions de l’Equateur. En cette zone
tropicale, il faisait extrêmement chaud. Robur alla donc chercher la
fraîcheur dans des couches plus élevées. Encore fallait-il s’abriter
contre les rayons du soleil dont la projection directe n’eût pas été
supportable.
Cette modification dans les courants aériens faisait certainement
pressentir que d’autres conditions climatériques se présenteraient
au-delà des régions équinoxiales. Il faut, d’ailleurs, observer que
le mois de juillet de l’hémisphère austral, c’est le mois de janvier
de l’hémisphère boréal, c’est-à-dire le cœur de l’hiver.
L’-Albatros,- s’il descendait plus au sud, allait bientôt en éprouver
les effets.
Du reste, la mer « sentait cela », comme disent les marins. Le 18
juillet, au-delà du tropique du Capricorne, un autre phénomène se
manifesta, dont un navire eût pu prendre quelque effroi.
Une étrange succession de lames lumineuses se propageait à la surface
de l’Océan avec une rapidité telle qu’on ne pouvait l’estimer à moins
de soixante milles à l’heure. Ces lames chevauchaient à une distance
de quatre-vingts pieds l’une de l’autre, en traçant de longs sillons
de lumière. Avec la nuit qui commençait à venir, un intense reflet
montait jusqu’à l’-Albatros.- Cette fois, il aurait pu être pris pour
quelque bolide enflammé. Jamais Robur n’avait eu l’occasion de planer
sur une mer de feu, - feu sans chaleur qu’il n’eut pas besoin de fuir
en s élevant dans les hauteurs du ciel.
L’électricité devait être la cause de ce phénomène, car on ne pouvait
l’attribuer à la présence d’un banc de frai de poissons ou d’une
nappe de ces animalcules dont l’accumulation produit la
phosphorescence.
Cela donnait à supposer que la tension électrique de l’atmosphère
devait être alors très considérable.
Et, en effet, le lendemain, 19 juillet, un bâtiment se fût peut-être
trouvé en perdition sur cette mer. Mais l’-Albatros- se jouait des
vents et des lames, semblable au puissant oiseau dont il portait le
nom. S’il ne lui plaisait pas de se promener à leur surface comme les
pétrels, il pouvait, connue les aigles, trouver dans les hautes
couches le calme et le soleil.
A ce moment, le quarante-septième parallèle sud avait été dépassé. Le
jour ne durait pas plus de sept à huit heures. Il devait diminuer à
mesure qu’on approcherait des régions antarctiques.
Vers une heure de l’après-midi, l’-Albatros- s’était sensiblement
abaissé pour chercher un courant plus favorable. Il volait au-dessus
de la mer à moins de cent pieds de sa surface.
Le temps était calme. En de certains endroits du ciel, de gros nuages
noirs, mamelonnés à leur partie supérieure, se terminaient par une
ligne rigide, absolument horizontale. De ces nuages s’échappaient des
protubérances allongées, dont la pointe semblait attirer l’eau qui
bouillonnait au-dessous en forme de buisson liquide.
Tout à coup, cette eau s’élança, affectant la forme d’une énorme
ampoulette.
En un instant, l’-Albatros- fut enveloppé dans le tourbillon d’une
gigantesque trombe, à laquelle une vingtaine d’autres, d’un noir
d’encre, vinrent faire cortège. Par bonheur, le mouvement giratoire
de cette trombe était inverse de celui des hélices suspensives, sans
quoi celles-ci n’auraient plus eu d’action, et l’aéronef eût été
précipité dans la mer; mais il se mit à tourner sur, lui-même avec
une effroyable rapidité.
Cependant le danger était immense et peut-être impossible à conjurer,
puisque l’ingénieur ne pouvait se dégager de la trombe dont
l’aspiration le retenait en dépit des propulseurs. Les hommes,
projetés par la force centrifuge aux deux bouts de la plate-forme,
durent se retenir. aux montants pour ne point être emportés.
« Du sang-froid! cria Robur.
Il en fallait, - de la patience aussi.
Uncle Prudent et Phil Evans, qui venaient de quitter leur cabine,
furent repoussés à l’arrière, au risque d’être lancés par-dessus le
bord.
En même temps qu’il tournait, l’-Albatros- suivait le déplacement de
ces trombes qui pivotaient avec une vitesse dont ses hélices auraient
pu être jalouses. Puis, s’il échappait à l’une, il était repris par
une autre, avec menace d’être disloqué ou mis en pièces.
Un coup de canon! ... cria l’ingénieur.
Cet ordre s’adressait à Tom Turner. Le contremaître s’était accroché
à. la petite pièce d’artillerie, montée au milieu de la plate-forme,
où les effets de la force centrifuge étaient peu sensibles. Il
comprit la pensée de Robur. En un instant, il eut ouvert la culasse
du canon dans laquelle il glissa une gargousse qu’il tira du caisson
fixé à l’affût. Le coup partit, et soudain se fit l’effondrement des
trombes, avec le plafond de nuages qu’elles semblaient porter sur
leur faîte.
L’ébranlement de l’air avait suffi à rompre le météore, et l’énorme
nuée, se résolvant en pluie, raya l’horizon de stries verticales,
immense filet liquide tendu de la mer au ciel.
L’-Albatros,- libre enfin, se hâta de remonter de quelques centaines
de mètres.
« Rien de brisé à bord? demanda l’ingénieur.
- Non, répondit Tom Turner; mais voilà un jeu de toupie hollandaise
et de raquette qu’il ne faudrait pas recommencer! »
En effet, pendant une dizaine de minutes, l’-Albatros- avait été en
perdition. N’eût été sa solidité extraordinaire, il aurait péri dans
ce tourbillon des trombes.
Pendant cette traversée de l’Atlantique, combien les heures étaient
longues, quand aucun phénomène n’en venait rompre la monotonie!
D’ailleurs, les jours diminuaient sans cesse, et le froid devenait
vif. Uncle Prudent et Phil Evans voyaient peu Robur. Enfermé dans sa
cabine, l’ingénieur s’occupait à relever sa route, à pointer sur ses
cartes la direction suivie, à reconnaître sa position toutes les fois
qu’il le pouvait, à noter les indications des baromètres, des
thermomètres, des chronomètres, enfin à porter sur le livre de bord
tous les incidents du voyage.
Quant aux deux collègues, bien encapuchonnés, ils cherchaient sans
cesse à apercevoir quelque terre dans le sud.
De son côté, sur la recommandation expresse de Uncle Prudent,
Frycollin essayait de tâter le maître coq à l’endroit de l’ingénieur.
Mais comment faire fonds sur ce que disait ce Gascon de François
Tapage? Tantôt Robur était un ancien ministre de la République
Argentine, un chef de l’Amirauté, un président des Etats-Unis mis à
la retraite, un général espagnol en disponibilité, un vice-roi des
Indes qui avait recherché une plus haute position dans les airs.
Tantôt il possédait des millions, grâce aux razzias opérées avec sa
machine, et il était signalé à la vindicte publique. Tantôt il
s’était ruiné à confectionner cet appareil et serait forcé de faire
des ascensions publiques pour rattraper son argent. Quant à la
question de savoir s’il s’arrêtait jamais quelque part, non! Mais il
avait l’intention d’aller dans la lune, et, là, s’il trouvait quelque
localité à sa convenance, il s’y fixerait.
Hein! Fry ! ... mon camarade!... Cela te fera-t-il plaisir d’aller
voir ce qui se passe là-haut?
- Je n’irai pas!... Je refuse!.., répondait l’imbécile, qui prenait
au sérieux toutes ces bourdes.
- Et pourquoi, Fry, pourquoi? Nous te marierions avec quelque belle
et jeune lunarienne ! ... Tu ferais souche de Nègres!
Et, quand Frycollin rapportait ces propos à son maître, celui-ci
voyait bien qu’il ne pourrait obtenir aucun renseignement sur Robur.
Il ne songeait donc plus qu’à se venger.
Phil, dit-il un jour à son collègue, il est bien prouvé maintenant
que toute fuite est impossible?
- Impossible, Uncle Prudent.
- Soit! mais un homme s’appartient toujours, et, s’il le faut, en
sacrifiant sa vie...
- Si ce sacrifice est à faire, qu’il soit fait au plus tôt! répondit
Phil Evans, dont le tempérament, si froid qu’il fût, n’en pouvait
supporter davantage. Oui! il est temps d’en finir!... Où va
l’-Albatros?...- Le voici qui traverse obliquement l’Atlantique, et,
s’il se maintient dans cette direction, il atteindra le littoral de
la Patagonie, puis les rivages de la Terre de Feu... Et après ?... Se
lancera-t-il au-dessus de l’océan Pacifique, ou ira-t-il s’aventurer
vers les continents du pôle austral ?... Tout est possible avec ce
Robur !... Nous serions perdus alors!... C’est donc un cas de
légitime défense, et, si nous devons périr...
- Que ce ne soit pas, répondit Uncle Prudent, sans nous être vengés,
sans avoir anéanti cet appareil avec tous ceux qu’il porte!
Les deux collègues en étaient arrivés là à force de fureur
impuissante, de rage concentrée en eux. Oui! puisqu’il le fallait,
ils se sacrifieraient pour détruire l’inventeur et son secret!
Quelques mois, ce serait donc tout ce qu’aurait vécu ce prodigieux
aéronef, dont ils étaient bien contraints de reconnaître
l’incontestable supériorité en locomotion aérienne!
Or, cette idée s’était si bien incrustée dans leur esprit qu’ils ne
pensaient plus qu’à la mettre à exécution. Et comment? En s’emparant
de l’un des engins explosifs, emmagasinés à bord, avec lequel ils
feraient sauter l’appareil? Mais encore fallait-il pouvoir pénétrer
dans la soute aux munitions.
Heureusement, Frycollin ne soupçonnait rien de ces projets. A la
pensée de l’-Albatros- faisant explosion dans les airs, il eût été
capable de dénoncer son maître!
Ce fut le 23 juillet que la terre réapparut dans le sud-ouest, à peu
près vers le cap des Vierges, à l’entrée du détroit de Magellan.
Au-delà du cinquante-quatrième parallèle, à cette époque de l’année,
la nuit durait déjà près de dix-huit heures, et la température
s’abaissait en moyenne à six degrés au-dessous de zéro.
Tout d’abord, l’-Albatros,- au lieu de s’enfoncer plus avant dans le
sud, suivit les méandres du détroit comme s’il eût voulu gagner le
Pacifique. Après avoir passé au-dessus de la baie de Lomas, laissé le
mont Gregory dans le nord et les monts Brecknocks dans l’ouest, il
reconnut Punta Arena, petit village chilien, au moment où l’église
sonnait à toute volée, puis, quelques heures plus tard, l’ancien
établissement de Port-Famine.
Si les Patagons, dont les feux se voyaient çà et là, ont réellement
une taille au-dessus de la moyenne, les passagers de l’aéronef n’en
purent juger, puisque l’altitude en faisait des nains.
Mais, pendant les si courtes heures de ce jour austral, quel
spectacle! Montagnes abruptes, pics éternellement neigeux avec
d’épaisses forêts étagées sur leurs flancs, mers intérieures, baies
formées entre les presqu’îles et les îles de cet archipel, ensemble
des terres de Clarence, Dawson, Désolation, canaux et passes,
innombrables caps et promontoires, tout ce fouillis inextricable dont
la glace faisait déjà une masse solide, depuis le cap Forward qui
termine le continent américain, jusqu’au cap Horn où finit le Nouveau
Monde!
Cependant, une fois arrivé à Port-Famine, il fut constant que
l’-Albatros- allait, reprendre sa route vers le sud. Passant entre le
mont Tam de la presqu’île de Brunswik et le mont Graves, il se
dirigea droit vers le mont Sarmiento, pic énorme, encapuchonné de
glaces, qui domine le détroit de Magellan, à deux mille mètres
au-dessus du niveau de la mer.
C’était le pays des Pécherais ou Fuégiens, ces indigènes qui habitent
la Terre de Feu.
Six mois plus tôt, en plein été, lors des longs jours de quinze à
seize heures, combien cette terre se fût montrée belle et fertile,
surtout dans sa partie méridionale! Partout alors, des vallées et des
pâturages qui pourraient nourrir des milliers d’animaux, des forêts
vierges, aux arbres gigantesques, bouleaux, hêtres, frênes, cyprès,
fougères arborescentes, des plaines que parcourent les bandes de
guanaques, de vigognes et d’autruches; puis, des armées de pingouins,
des myriades de volatiles. Aussi, lorsque l’-Albatros- mit en
activité ses fanaux électriques, rotches, guillemots, canards, oies,
vinrent-ils se jeter à bord, - cent fois de quoi remplir l’office de
François Tapage.
De là, un surcroît de besogne pour le maître coq qui savait apprêter
ce gibier de manière à lui enlever son goût huileux. Surcroît de
besogne également pour Frycollin qui ne put se refuser à plumer
douzaines sur douzaines de ces intéressants volatiles.
Ce jour-là, au moment où le soleil allait se coucher, vers trois
heures de l’après-midi, apparut un vaste lac, encadré dans une
bordure de forêts superbes. Ce lac était alors entièrement glacé, et
quelques indigènes, leurs longues raquettes aux pieds, glissaient
rapidement à la surface.
En réalité, à la vue de l’appareil, ces Fuégiens, au comble de
l’épouvante, fuyaient en toutes directions, et, quand ils ne
pouvaient fuir, ils se cachaient, ils se terraient comme des animaux.
L’-Albatros- ne cessa de marcher vers le sud, au-delà du canal de
Beagle, plus loin que l’île de Navarin, dont le nom grec détonne
quelque peu entre les noms rudes de ces terres lointaines, plus loin
que l’île de Wollaston, baignée par les dernières eaux du Pacifique.
Enfin, après avoir franchi sept mille cinq cents kilomètres depuis la
côte du Dahomey, il dépassa les extrêmes îlots de l’archipel de
Magellan, puis, le plus avancé de tous vers le sud, dont la pointe
est rongée d’un éternel ressac, le terrible cap Horn.
XIV
Dans lequel l’-Albatros- fait ce qu on ne pourra peut-être jamais
faire.
On était, le lendemain, au 24 juillet. Or, le 24 juillet de
l’hémisphère austral, c’est le 24 janvier de l’hémisphère boréal. De
plus, le cinquante-sixième degré de latitude venait d’être laissé en
arrière, et ce degré correspond au parallèle qui, dans le nord de
l’Europe, traverse l’Ecosse à la hauteur d’Edimbourg.
Aussi le thermomètre se tenait-il constamment dans une moyenne
inférieure à zéro. Il avait donc fallu demander un peu de chaleur
artificielle aux appareils destinés à chauffer les roufles de
l’aéronef.
Il va sans dire également que, si la durée des jours tendait à
s’accroître depuis le solstice du 21 juin de l’hiver austral, cette
durée diminuait dans une proportion bien plus considérable, par ce
fait que l’-Albatros- descendait vers les régions polaires.
En conséquence, peu de clarté, au-dessus de cette partie du Pacifique
méridional qui confine au cercle antarctique. Donc, peu de vue, et,
avec la nuit, un froid parfois très vif. Pour y résister, il fallait
se vêtir à la mode des Esquimaux ou des Fuégiens. Aussi, comme ces
accoutrements ne manquaient point à bord, les deux collègues, bien
empaquetés, purent-ils rester sur la plate-forme, ne songeant qu’à
leur projet, ne cherchant que l’occasion de l’exécuter. Du reste, ils
voyaient peu Robur, et, depuis les menaces échangées de part et
d’autre dans le pays de Tombouctou, l’ingénieur et eux ne se
parlaient plus.
Quant à Frycollin, il ne sortait guère de la cuisine où François
Tapage lui accordait une très généreuse hospitalité, - à la condition
qu’il fit l’office d’aide-coq. Cela n’allant pas sans quelques
avantages, le Nègre avait très volontiers accepté, avec la permission
de son maître. D’ailleurs, ainsi enfermé, il ne voyait rien de ce qui
se passait au-dehors et pouvait se croire à l’abri du danger. Ne
tenait-il pas de l’autruche, non seulement au physique par son
prodigieux estomac, mais au moral par sa rare sottise?
Maintenant, vers quel point du globe allait se diriger l’-Albatros?-
Etait-il admissible qu’en plein hiver il osât s’aventurer au-dessus
des mers australes ou des continents du pôle? Dans cette glaciale
atmosphère, en admettant que les agents chimiques des piles pussent
résister à une pareille congélation, n’était-ce pas la mort pour tout
son personnel, l’horrible mort par le froid? Que Robur tentât de
franchir le pôle pendant la saison chaude, passe encore! Mais au
milieu de cette nuit permanente de l’hiver antarctique, c’eût été
l’acte d’un fou!
Ainsi raisonnaient le président et le secrétaire du Weldon-Institute,
maintenant entraînés à l’extrémité de ce continent du Nouveau Monde,
qui est toujours l’Amérique, mais non celle des Etats-Unis!
Oui! qu’allait faire cet intraitable Robur? Et n’était-ce pas le
moment de terminer le voyage en détruisant l’appareil voyageur?
Ce qui est certain, c’est que, pendant cette journée du 24 juillet,
l’ingénieur eut de fréquents entretiens avec son contremaître. A
plusieurs reprises, Tom Turner et lui consultèrent le baromètre, -
non plus, cette fois, pour évaluer la hauteur atteinte, mais pour
relever les indications relatives au temps. Sans doute, quelques
symptômes se produisaient dont il convenait de tenir compte.
Uncle Prudent crut aussi remarquer que Robur cherchait à inventorier
ce qui lui restait d’approvisionnements en tous genres, aussi bien
pour l’entretien des machines propulsives et suspensives de l’aéronef
que pour celui des machines humaines, dont le fonctionnement ne
devait pas être moins assuré à bord.
Tout cela semblait annoncer des projets de retour.
« De retour!... disait Phil Evans. En quel endroit?
- Là où ce Robur peut se ravitailler, répondait Uncle Prudent.
- Ce doit être quelque île perdue de l’océan Pacifique, avec une
colonie de scélérats, dignes de leur chef.
- C’est mon avis, Phil Evans. Je crois, en effet, qu’il songe à
laisser porter dans l’ouest, et, avec la vitesse dont il dispose, il
aura rapidement atteint son but.
- Mais nous ne pourrons plus mettre nos projets à exécution.., s’il y
arrive...
Il n’y arrivera pas, Phil Evans! »
Evidemment, les deux collègues avaient en partie deviné les plans de
l’ingénieur. Pendant cette journée, il ne fut plus douteux que
l’-Albatros,- après s’être avancé vers les limites de la mer
Antarctique, allait définitivement rétrograder. Lorsque les glaces
auraient envahi ces parages jusqu’au cap Horn, toutes les basses
régions du Pacifique seraient couvertes d’icefields et d’icebergs. La
banquise formerait alors une barrière impénétrable aux plus solides
navires comme aux plus intrépides jsavigateurs.
Certes, en battant plus rapidement de l’aile, l’-Albatros- pouvait
franchir les montagnes de glace, accumulées sur l’Océan, puis les
montagnes de terre, dressées sur le continent du pôle - si c’est un
continent qui forme la calotte australe. Mais, affronter, au milieu
de la nuit polaire, une atmosphère qui peut se refroidir jusqu’à
soixante degrés au-dessous de zéro, l’eût-il donc osé? Non, sans
doute!
Aussi, après s’être avancé une centaine de kilomètres dans le sud,
l’-Albatros- obliqua-t-il vers l’ouest, de manière à prendre
direction sur quelque île inconnue des groupes du Pacifique.
Au-dessous de lui s’étendait la plaine liquide, jetée entre la terre
américaine et la terre asiatique. En ce moment, les eaux avaient pris
cette couleur singulière qui leur fait donner le nom de mer de lait
». Dans la demi-ombre que ne parvenaient plus à dissiper les rayons
affaiblis du soleil, toute la surface du Pacifique était d’un blanc
laiteux. On eût dit d’un vaste champ de neige dont les ondulations
n’étaient pas sensibles, vues de cette hauteur. Cette portion de mer
eût été solidifiée par le froid, convertie en un immense icefield,
que son aspect n’eût pas été différent.
On le sait maintenant, ce sont des myriades de particules lumineuses,
de corpuscules phosphorescents, qui produisent ce phénomène. Ce qui
pouvait surprendre, c’était de rencontrer cet amas opalescent
ailleurs que dans les eaux de l’océan Indien.
Soudain, le baromètre, après s’être tenu assez haut pendant les
premières heures de la journée, tomba brusquement. Il y avait
évidemment des symptômes dont un navire aurait dû se préoccuper, mais
que pouvait dédaigner l’aéronef. Toutefois, on devait le supposer,
quelque formidable tempête avait récemment troublé les eaux du
Pacifique.
Il était une heure après midi, lorsque Tom Turner, s’approchant de
l’ingénieur, lui dit
«Master Robur, regardez donc ce point noir àl’horizon!... Là... tout
à fait dans le nord de nous!... Ce ne peut être un rocher?
- Non, Tom, il n’y a pas de terres de ce côté.
- Alors ce doit être un navire ou tout au moins une embarcation.
Uncle Prudent et Phil Evans, qui s’étaient portés àl’avant,
regardaient le point indiqué par Tom Turner.
Robur demanda sa lunette marine et se mit à observer attentivement
l’objet signalé.
C’est une embarcation, dit-il, et j’affirmerais qu’il y a des hommes
à bord.
- Des naufragés? s’écria Tom.
- Oui! des naufragés, qui auront été forcés d’abandonner leur navire,
reprit Robur, des malheureux, ne sachant plus où est la terre,
peut-être mourant de faim et de soif! Eh bien! il ne sera pas dit que
l’-Albatros- n’aura pas essayé de venir à leur secours!
Un ordre fut envoyé au mécanicien et à ses deux aides. L’aéronef
commença à s’abaisser lentement. A cent mètres il s’arrêta, et ses
propulseurs le poussèrent rapidement vers le nord.
C’était bien une embarcation. Sa voile battait sur le mât. Faute de
vent, elle ne pouvait plus se diriger.
A bord, sans doute, personne n’avait la force de manier un aviron.
Au fond étaient cinq hommes, endormis ou immobilisés par la fatigue,
à moins qu’ils ne fussent morts.
L’-Albatros,- arrivé au-dessus d’eux, descendit lentement. A
l’arrière de cette embarcation, on put lire alors le nom du navire
auquel elle appartenait, c’était la -Jeannette,- de Nantes, un navire
français que son équipage avait dû abandonner.
« Aoh! » cria Tom Turner.
Et on devait l’entendre, car l’embarcation n’était pas à
quatre-vingts pieds au-dessous de lui.
Pas de réponse.
« Un coup de fusil! » dit Rohur.
L’ordre fut exécuté, et la détonation se propagea longuement à la
surface des eaux.
On vit alors un des naufragés se relever péniblement, les yeux
hagards, une vraie face de squelette.
En apercevant l’-Albatros,- il eut tout d’abord le geste d’un homme
épouvanté.
« Ne craignez rien! cria Robur en français. Nous venons vous
secourir!... Qui êtes-vous?
- Des matelots de la -Jeannette,- un trois-mâts-barque dont j’étais
le second, répondit cet homme. Il y a quinze jours... nous l’avons
quitté... au moment où il allait sombrer!... Nous n’avons plus ni eau
ni vivres!... »
Les quatre autres naufragés s’étaient peu à peu redressés. Hâves,
épuisés, dans un effrayant état de maigreur, ils levaient les mains
vers l’aéronef.
« Attention! » cria Robur.
Une corde se déroula de la plate-forme, et un seau, contenant de
l’eau douce, fut affalé jusqu’à l’embarcation.
Les malheureux se jetèrent dessus et burent à même avec une avidité
qui faisait mal à voir.
« Du pain!... du pain!... » crièrent-ils.
Aussitôt, un panier contenant quelques vivres, des conserves, un
flacon de brandy, plusieurs pintes de café, descendit jusqu’à eux. Le
second eut bien de la peine à les modérer dans l’assouvissement de
leur faim.
Puis :
« Où sommes-nous?
- A cinquante milles de la côte du Chili et de l’archipel des Chonas,
répondit Robur.
- Merci, mais le vent nous manque, et...
- Nous allons vous donner la remorque!
- Qui êtes-vous ?...
- Des gens qui sont heureux d’avoir pu vous venir en aide », répondit
simplement Robur.
Le second comprit qu’il y avait un incognito à respecter. Quant à
cette machine volante, était-il donc possible qu’elle eût assez de
force pour les remorquer?
Oui! et l’embarcation, attachée à un câble d’une centaine de pieds,
fut entraînée vers l’est par le puissant appareil.
A dix heures du soir, la terre était en vue, ou plutôt on voyait
briller les feux qui en indiquaient la situation. Il était venu à
temps, ce secours du ciel, pour les naufragés de la -Jeannette,- et
ils avaient bien le droit de croire que leur sauvetage tenait du
miracle!
Puis, quand il les eut conduits à l’entrée des passes des îles
Chonas, Robur leur cria de larguer la remorque
- ce qu’ils firent en bénissant leurs sauveteurs, - et l’-Albatros-
reprit aussitôt le large.
Décidément il avait du bon, cet aéronef, qui pouvait ainsi secourir
des marins perdus en mer! Quel ballon, si perfectionné qu’il fût,
aurait été apte à rendre un pareil service! Et, entre eux, Uncle
Prudent et Phil Evans durent en convenir, bien qu’ils fussent dans
une disposition d’esprit à nier même l’évidence.
Mer mauvaise toujours. Symptômes alarmants. Le baromètre tomba encore
de quelques millimètres.
Il y avait des poussées terribles de la brise qui sifflait violemment
dans les engins hélicoptériques de l’-Albatros,- et refusait ensuite
momentanément. En ces circonstances, un navire à voiles aurait eu
déjà deux ris dans ses huniers et un ris dans sa misaine. Tout
indiquait que le vent allait sauter dans le nord-ouest. Le tube du
storm-glass commençait à se troubler d’une inquiétante façon.
A une heure du matin, le vent s’établit avec une extrême violence.
Cependant, bien qu’il l’eût alors debout, l’aéronef, mû par ses
propulseurs, put gagner encore contre lui et remonter à raison de
quatre à cinq lieues par heure. Mais il n’aurait pas fallu lui
demander davantage.
Très évidemment il se préparait un coup de cyclone, - ce qui est rare
sous ces latitudes. Qu’on le nomme hurracan sur l’Atlantique, typhon
dans les mers de Chine, simoun au Sahara, tornade sur la côte
occidentale, c’est toujours une tempête tournante - et redoutable.
Oui! redoutable pour tout bâtiment, saisi par ce mouvement giratoire
qui s’accroît de la circonférence au centre et ne laisse qu’un seul
endroit calme, le milieu de ce maelstrom des airs.
Robur le savait. Il savait aussi qu’il était prudent de fuir un
cyclone, en sortant de sa zone d’attraction par une ascension vers
les couches supérieures. Jusqu’alors il y àvait toujours réussi. Mais
il n’avait pas une heure à perdre, pas une minute peut-être!
En effet la violence du vent s’accroissait sensiblement. Les lames,
découronnées à leurs crêtes, faisaient courir une poussière blanche à
la surface de la mer. Il était manifeste, aussi, que le cyclone, en
se déplaçant, allait tomber vers les régions du pôle avec une vitesse
effroyable.
«En haut! dit Robur.
- En haut!» répondit Tom Turner.
Une extrême puissance ascensionnelle fut communiquée à l’aéronef, et
il s’éleva obliquement, comme s’il eût suivi un plan qui se fût
incliné dans le sud-ouest.
En ce moment, le baromètre baissa encore, -une chute rapide de la
colonne de mercure de huit, puis de douze millimètres. Soudain
l’-Albatros- s’arrêta dans son mouvement ascensionnel.
A quelle cause était dû cet arrêt? Evidemment à une pesée de l’air, à
un formidable courant, qui, se propageant de haut en bas, diminuait
la résistance du point d’appui.
Lorsqu’un steamer remonte un fleuve, son hélice produit un travail
d’autant moins utile que le courant tend à fuir sous ses branches. Le
recul est alors considérable, et il peut même devenir, égal à la
dérive. Ainsi de l’-Albatros,- en ce moment.
Cependant Robur n’abandonna pas la partie. Ses soixante-quatorze
hélices, agissant dans une simultanéité parfaite, furent portées à
leur maximum de rotation. Mais, irrésistiblement attiré par le
cyclone, l’appareil ne pouvait lui échapper. Durant de courtes
accalmies, il reprenait son mouvement ascensionnel. Puis la lourde
pesée l’emportait bientôt, et il retombait comme un bâtiment qui
sombre. Et n’était-ce pas sombrer dans cette mer-aérienne, au milieu
d’une nuit dont les fanaux de l’aéronef ne rompaient la profondeur
que sur un rayon restreint?
Evidemment, si la violence du cyclone s’accroissait encore,
l’-Albatros- ne serait plus qu’un fétu de paille indirigeable,
emporté dans un de ces tourbillons qui déracinent les arbres,
enlèvent les toitures, renversent des pans de murailles.
Robur et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et
Phil Evans, accrochés à la rambarde, se demandaient si le météore
n’allait pas faire leur jeu en détruisant l’aéronef, et avec lui
l’inventeur, et avec l’inventeur, tout le secret de son invention!
Mais, puisque l’-Albatros- ne parvenait pas à se dégager
verticalement de ce cyclone, ne semblait-il pas qu’il n’avait eu
qu’une chose à faire gaguer le centre, relativement calme, où il
serait plus maître de ses manœuvres? Oui! mais, pour
l’atteindre, il aurait fallu rompre ces courants circulaires qui
l’entraînaient à leur périphérie. Possédait-il assez de puissance
mécanique pour s’en arracher?
Soudain la partie supérieure du nuage creva. Les vapeurs se
condensèrent en torrents de pluie.
Il était deux heures du matin. Le baromètre, oscillant avec des
écarts de douze millimètres, était alors tombé à 709 - ce qui, en
réalité, devait être diminué de la baisse due à la hauteur atteinte
par l’aéronef au-dessus du niveau de la mer.
Phénomène assez rare, ce cyclone s’était formé hors des zones qu’il
parcourt le plus habituellement, c’est-à-dire entre le trentième
parallèle nord et le vingt-sixième parallèle sud. Peut-être cela
explique-t-il comment cette tempête tournante se changea subitement
en une tempête rectiligne. Mais quel ouragan! Le coup de vent du
Connecticut du 22 mars 1882 eût pu lui être comparé, lui dont la
vitesse fut de cent seize mètres à la seconde, soit plus de cent
lieues à l’heure.
Il s’agissait donc de fuir vent arrière, comme un navire devant la
tempête, ou plutôt de se laisser emporter par le courant, que
l’-Albatros- ne pouvait remonter et dont il ne pouvait sortir. Mais,
à suivre cette imperturbable trajectoire, il fuyait vers le sud, il
se jetait au-dessus de ces régions polaires dont Robur avait voulu
éviter les approches, il n’était plus maître de sa direction, il
irait où le porterait l’ouragan!
Tom Turner s’était mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse
pour ne pas embarder sur un bord ou sur l’autre.
Aux premières heures du matin. - si on peut appeler ainsi cette vague
teinte qui nuança l’horizon -, l’-Albatros- avait franchi quinze
degrés depuis le cap Horn, soit plus de quatre cents lieues, et il
dépassait la limite du cercle polaire.
Là, dans ce mois de juillet, la nuit dure encore dix-neuf heures et
demie. Le disque du soleil, sans chaleur, sans lumière, n’apparaît
sur l’horizon que pour disparaître presque aussitôt. Au pôle, cette
nuit se prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que.
l’-Albatros- allait s’y plonger comme dans un abîme.
Ce jour-là, une observation, si elle eût été possible, aurait donné
66° 40’ de latitude australe. L’aéronef n’était donc plus qu’à
quatorze cents milles du pôle antarctique.
Irrésistiblement emporté vers cet inaccessible point du globe, sa
vitesse « mangeait », pour ainsi dire, sa pesanteur, bien que
celle-ci fût un peu plus forte alors, par suite de l’aplatissement de
la terre au pôle. Ses hélices suspensives, il semblait qu’il eût pu
s’en passer. Et, bientôt, la violence de l’ouragan devint telle que
Robur crut devoir réduire les propulseurs au minimum de tours, afin
d’éviter quelques graves avaries, et de manière à pouvoir gouverner,
tout en conservant le moins possible de vitesse propre.
Au milieu de ces dangers, l’ingénieur commandait avec sang-froid., et
le personnel obéissait comme si l’âme de son chef eût été en lui.
Uncle Prudent et Phil Evans n’avaient pas un instant quitté la
plate-forme. On y pouvait rester sans inconvénient, d’ailleurs. L’air
ne faisait pas résistance ou faiblement. L’aéronef était là comme un
aérostat qui marche avec la masse fluide dans laquelle il est plongé.
Le domaine du pôle austral comprend, dit-on, quatre millions cinq
cent mille mètres carrés en superficie. Est-ce un continent? est-ce
un archipel? est-ce une mer paléocrystique, dont les glaces ne
fondent même pas pendant la longue période de l’été? On l’ignore.
Mais ce qui est connu, c’est que ce pôle austral est plus froid que
le pôle boréal, - phénomène dû à la position de la terre sur son
orbite durant l’hiver des régions antarctiques.
Pendant cette journée, rien n’indiqua que la tempête allait
s’amoindrir. C’était par le soixante-quinzième méridien, à l’ouest,
que l’-Albatros- allait aborder la région circumpolaire. Par quel
méridien en sortirait-il, - s’il en sortait?
En tout cas, à mesure qu’il descendait plus au sud, la durée du jour
diminuait. Avant peu, il serait plongé dans cette nuit permanente qui
ne s’illumine qu’à la clarté de la lune ou aux pâles lueurs des
aurores australes. Mais la lune était nouvelle alors, et les
compagnons de Robur risquaient de ne rien voir de ces régions dont le
secret échappe encore à la curiosité humaine.
Très probablement, l’-Albatros- passa au-dessus de quelques points
déjà reconnus, un peu en avant du cercle polaire, dans l’ouest de la
terre de Graham, découverte par Biscoe en 1832, et de la terre
Louis-Philippe, découverte en 1838 par Durnont d’Urville, dernières
limites atteintes sur ce continent inconnu.
Cependant, à bord, on ne souffrait pas trop de la température,
beaucoup moins basse alors qu’on ne devait le craindre. Il semblait
que cet ouragan fût une sorte de gulf-stream aérien qui emportait une
certaine chaleur avec lui.
Combien il y eut lieu de regretter que toute cette région fût plongée
dans une obscurité profonde! Il faut remarquer, toutefois, que, même
si la lune eût éclairé l’espace, la part des observations aurait été
très réduite. A cette époque de l’année, un immense rideau de neige,
une carapace glacée, recouvre toute la surface polaire. On n’aperçoit
même pas ce blink des glaces, teinte blanchâtre dont la réverbération
manque aux horizons obscurs. Dans ces conditions, comment distinguer
la forme des terres, l’étendue des mers, la disposition des îles? Le
réseau hydrographique du pays, comment le reconnaître? Sa
configuration orographique elle-même, comment la relever, puisque les
collines ou les montagnes s’y confondent avec les icebergs, avec les
banquises?
Un peu avant minuit, une aurore australe illumina ces ténèbres. Avec
ses franges argentées, ses lamelles qui rayonnaient à travers
l’espace, ce météore présentait la forme d’un immense éventail,
ouvert sur une moitié du ciel. Ses extrêmes effluences électriques
venaient se perdre dans la Croix du Sud, dont les quatre étoiles
brillaient au zénith. Le phénomène fut d’une magnificence
incomparable, et sa clarté suffit à montrer l’aspect de cette région
confondue dans une immense blancheur.
Il va sans dire que, sur ces contrées si rapprochées du pôle
magnétique austral, l’aiguille de la boussole, incessamment affolée,
ne pouvait plus donner aucune indication précise relativement à la
direction suivie. Mais son inclinaison fut telle, à un certain
moment, que Robur put tenir pour certain qu’il passait au-dessus de
ce pôle magnétique, situé à peu près sur le soixante-dix-huitième
parallèle.
Et plus tard, vers une heure du matin, en calculant l’angle que cette
aiguille faisait avec la verticale, il s’écria:
« Le pôle austral est sous nos pieds! »
Une calotte blanche apparut, mais sans rien laisser voir de ce qui se
cachait sous ses glaces.
L’aurore australe s’éteignit peu après, et ce point idéal, où
viennent se croiser tous les méridiens du globe, est encore à
connaître.
Certes, si Uncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la
plus mystérieuse des solitudes l’aéronef et ceux qu’il emportait à
travers l’espace, l’occasion était propice. S’ils ne le firent pas,
sans doute, c’est que l’engin dont ils avaient besoin leur manquait
encore.
Cependant l’ouragan continuait à se déchaîner avec une vitesse telle
que, si l’-Albatros- eût rencontré quelque montagne sur sa route, il
s’y fût brisé comme un navire qui se met à la côte.
En effet, non seulement il ne pouvait plus se diriger
horizontalement, mais il n’était même plus maître de son déplacement
en hauteur.
Et pourtant, quelques sommets se dressent sur les terres
antarctiques. A chaque instant un choc eût été possible et aurait
amené la destruction de l’appareil.
Cette catastrophe fut d’autant plus à craindre que le vent inclina
vers l’est, en dépassant le méridien zéro. Deux points lumineux se
montrèrent alors à une centaine de kilomètres en avant de
l’-Albatros.-
C’étaient les deux volcans qui font partie du vaste système des monts
Ross, l’Erebus et le Terror.
L’-Albatros- allait-il donc se brûler à leurs flammes comme un
papillon gigantesque?
Il y eut là une heure palpitante. L’un des volcans, l’Erebus,
semblait se précipiter sur l’aéronef qui ne pouvait dévier du lit de
l’ouragan. Les panaches de flamme grandissaient à vue d’œil. Un
réseau de feu barrait la route. D’intenses clartés emplissaient
maintenant l’espace. Les figures, vivement éclairées à bord,
prenaient un aspect infernal. Tous, immobiles, sans un cri, sans un
geste, attendaient l’effroyable minute, pendant laquelle cette
fournaise les envelopperait de ses feux.
Mais l’ouragan qui entraînait l’-Albatros,- le sauva de cette
épouvantable catastrophe. Les flammes de l’Erebus, couchées par la
tempête, lui livrèrent passage. Ce fut au milieu d’une grêle de
substances laviques, repoussées heureusement par l’action centrifuge
des hélices suspensives, qu’il franchit ce cratère en pleine éruption.
Une heure après, l’horizon dérobait aux regards les deux torches
colossales qui éclairent les confins du monde pendant la longue nuit
du pôle.
A deux heures du matin, l’île Ballery fut dépassée à l’extrémité de
la côte de la Découverte, sans qu’on pût la reconnaître, puisqu’elle
était soudée aux terres arctiques par un ciment de glace.
Et alors, à partir du cercle polaire que l’-Albatros- recoupa sur le
cent soixante-quinzième méridien, l’ouragan l’emporta au-dessus des
banquises, au-dessus des icebergs, contre lesquels il risqua cent
fois d’être brise. Il n’était plus dans la main de son timonier, mais
dans la main de Dieu... Dieu est un bon pilote.
L’aéronef remontait alors le méridien de Paris, qui fait un angle de
cent cinq degrés avec celui qu’il avait suivi pour franchir le cercle
du monde antarctique.
Enfin, au-delà du soixantième parallèle, l’ouragan indiqua une
tendance à se casser. Sa violence diminua très sensiblement.
L’-Albatros- commença à redevenir maître de lui-même. Puis ce qui fut
un soulagement véritable - il rentra dans les régions éclairées du
globe, et le jour reparut vers les huit heures du matin.
Robur et les siens, après avoir échappé au cyclone du Cap Horn,
étaient délivrés de l’ouragan. Ils avaient été ramenés vers le
Pacifique par-dessus toute la région polaire, après avoir franchi
sept mille kilomètres en dix-neuf heures - soit plus d’une lieue à la
minute -vitesse presque double de celle que pouvait obtenir
l’-Albatros- sous l’action de ses propulseurs dans les circonstances
ordinaires.
Mais Robur ne savait plus où il se trouvait alors, par suite de cet
affolement de l’aiguille aimantée dans le voisinage du pôle
magnétique. Il fallait attendre que le soleil se montrât dans des
conditions convenables pour faire une observation. Malheureusement de
gros nuages chargeaient le ciel, ce jour-là, et le soleil ne parut
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