« Je suis Phil Evans, son collègue! » Leurs cris se perdirent dans les milliers de hurrahs dont les voyageurs saluaient leur passage. Cependant, trois ou quatre des gens de l’aéronef avaient paru sur la plate-forme. Puis l’un d’eux, comme font les marins qui dépassent un navire moins rapide que le leur, tendit au train un bout de corde - façon ironique de lui offrir une remorque. L’-Albatros- reprit aussitôt sa marche habituelle, et, en une demi-heure, il eut laissé en arrière cet express, dont la dernière vapeur ne tarda pas à disparaître. Vers une heure après midi, apparut un vaste disque qui renvoyait les rayons solaires, ainsi que l’eût fait un immense réflecteur. Ce doit être la capitale des Mormons, Salt-Lake-City! dit Uncle Prudent. C’était, en effet, la cité du Grand-Lac-Salé, et, ce disque, c’était le toit rond du Tabernacle, où dix mille saints peuvent tenir à l’aise. Comme un miroir convexe, il dispersait les rayons du soleil en toutes les directions. Là s’étendait la grande cité, au pied des monts Wasatsh revêtus de cèdres et de Sapins jusqu’à mi-flanc, sur la rive de ce Jourdain qui déverse les eaux de l’Utah dans le Great-Salt-Lake. Sous l’aéronef se développait le damier que figurent la plupart des villes américaines, - damier dont on peut dire qu’il a « plus de dames que de cases », puisque la polygamie est si en faveur chez les Mormons. Tout autour, un pays bien aménagé, bien cultivé, riche en textiles, dans lequel les troupeaux de moutons se comptent par milliers. Mais cet ensemble s’évanouit comme une ombre, et l’-Albatros- prit vers le sud-ouest une vitesse plus accélérée qui ne laissa pas d’être très sensible, puisqu’elle dépassait celle du vent. Bientôt l’aéronef s’envola au-dessus des régions du Nevada et de son territoire argentifère, que la Sierra seule sépare des placers aurifères de la Californie. « Décidément, dit Phil Evans, nous devons nous attendre à voir San Francisco avant la nuit! - Et après?... » répondit Uncle Prudent. Il était six heures du soir, lorsque la Sierra Nevada fut franchie précisément par le col de Truckie qui sert de passe au railway. Il ne restait plus que trois cents kilomètres à parcourir pour atteindre, sinon San Francisco, du moins Sacramento, la capitale de l’Etat californien. Telle fut alors la rapidité imprimée à l’-Albatros,- que, avant huit heures, le dôme du Capitole pointait à l’horizon de l’ouest pour disparaître bientôt à l’horizon opposé. En cet instant, Robur se montra sur la plate-forme. Les deux collègues allèrent à lui. « Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, nous voilà aux confins de l’Amérique! Nous pensons que cette plaisanterie va cesser... - Je ne plaisante jamais, » répondit Robur. Il fit un signe. L’-Albatros- s’abaissa rapidement vers le sol; mais, en même temps, il prit une telle vitesse qu’il fallut se réfugier dans les roufles. A peine la porte de leur cabine s’était-elle refermée sur les deux collègues : « Un peu plus, je l’étranglais! dit Uncle Prudent. Il faudra tenter de fuir! répondit Phil Evans. - Oui!... coûte que coûte! » Un long murmure arriva alors jusqu’à eux. C’était le grondement de la mer qui se brisait sur les roches du littoral. C’était l’océan Pacifique. IX Dans lequel l’-Albatros- franchit près de dix mille kilomètres, qui se terminent par un bond prodigieux. Uncle Prudent et Phil Evans étaient bien résolus à fuir. S’ils n’avaient eu affaire aux huit hommes particulièrement vigoureux qui composaient le personnel de l’aéronef, peut-être eussent-ils tenté la lutte. Un coup d’audace aurait pu les rendre maîtres à bord et leur permettre de redescendre sur quelque point des Etats-Unis. Mais à deux - Frycollin ne devant être considéré que comme une quantité négligeable -, il n’y fallait pas songer. Donc, puisque la force ne pouvait être employée, il conviendrait de recourir à la ruse, dès que l’-Albatros- prendrait terre. C’est ce que Phil Evans essaya de faire comprendre à son irascible collègue, dont il craignait toujours quelque violence prématurée qui eût aggravé la situation. En tout cas, ce n’était pas le moment. L’aéronef filait à toute vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain matin, 16 juin, on ne voyait plus rien de la côte. Or, comme le littoral s’arrondit depuis l’île de Vancouver jusqu’au groupe des Aléoutiennes, -- portion de l’Amérique russe cédée aux Etats-Unis en 1867, -- très vraisemblablement l’-Albatros- le croiserait à son extrême courbure. si sa direction ne se modifiait pas. Combien les nuits paraissaient longues aux deux collègues! Aussi avaient-ils toujours hâte de quitter leur cabine. Ce matin-là, lorsqu’ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures déjà l’aube avait blanchi l’horizon de l’est. On approchait du solstice de juin, le plus long jour de l’année dans l’hémisphère boréal, et, sous le soixantième parallèle, c’est à peine s’il faisait nuit. Quant à l’ingénieur Robur, par habitude ou avec intention, il ne se pressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-là, lorsqu’il le quitta, il se contenta de saluer ses deux hôtes, au moment où il se croisait avec eux à l’arrière de l’aéronef. Cependant, les. yeux rougis pas l’insomnie, le regard hébété, les jambes flageolantes, Frycollin s’était hasardé hors de sa cabine. Il marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain n’est pas solide. Son premier regard fut pour l’appareil suspenseur qui fonctionnait avec une régularité rassurante sans trop se hâter. Cela fait, le Nègre, toujours titubant, se dirigea vers la rambarde et la saisit à deux mains, afin de mieux assurer son équilibre. Visiblement, il désirait prendre un aperçu du pays que l’-Albatros- dominait de deux cents mètres au plus. Frycollin avait dû se monter beaucoup pour risquer une pareille tentative. Il lui fallait de l’audace, à coup sûr, puisqu’il soumettait sa personne à une telle épreuve. D’abord, Frycollin se tint le corps renversé en arrière devant la rambarde; puis il la secoua pour en reconnaître la solidité; puis il se redressa; puis il se courba en avant; puis il porta la tête en dehors. Inutile de dire que, pendant qu’il exécutait ces mouvements divers, il avait les yeux fermés. Il les ouvrit enfin. Quel cri! Et comme il se retira vite! Et de combien la tête lui rentra dans les épaules! Au fond de l’abîme, il avait vu l’immense Océan. Ses cheveux se seraient dressés sur son front, s’ils n’eussent été crépus. « La mer!... la mer!... » s’écria-t-il. Et Frycollin fût tombé sur la plate-forme, si le maître coq n’eût ouvert les bras pour le recevoir. Ce maître coq était un Français, et peut-être un Gascon, bien qu’il se nommât François Tapage. S’il n’était pas Gascon, il avait dû humer les brises de la Garonne pendant son enfance. Comment ce François Tapage se trouvait-il au service de l’ingénieur? Par quelle suite de hasards faisait-il partie du personnel de l’-Albatros?- on ne sait guère. En tout cas, ce narquois parlait l’anglais comme un Yankee. « Eh! droit donc, droit! s’écria-t-il en redressant le Nègre d’un vigoureux coup dans les reins. - Master Tapage!... répondit le pauvre diable, en jetant des regards désespérés vers les hélices. - S’il te plaît, Frycollin! - Est-ce que ça casse quelquefois? - Non! mais ça finira pas casser. - Pourquoi?... pourquoi?... - Parce que tout lasse, tout passe, tout casse, comme on dit dans mon pays. - Et la mer qui est dessous - En cas de chute, mieux vaut la mer. - Mais on se noie!... - On se noie, mais on ne s’é-cra-bou-ille pas! » répondit François Tapage, en scandant chaque syllabe de sa phrase: Un instant après, par un mouvement de reptation, Frycollin s’était glissé au fond de sa cabine. Pendant cette journée du 16 juin, l’aéronef ne prit qu’une vitesse modérée. Il semblait raser la surface de cette mer si calme, tout imprégnée de soleil, qu’il dominait seulement d’une centaine de pieds. A leur tour, Uncle Prudent et son compagnon étaient restés dans leur roufle, afin de ne point rencontrer Robur qui se promenait en fumant, tantôt seul, tantôt avec le contremaître Tom Turner. Il n’y avait qu’un demi-jeu d’hélices en fonction, et cela suffisait à maintenir l’appareil dans les basses zones de l’atmosphère. En ces conditions, les gens de l’-Albatros- auraient pu se donner, avec le plaisir de la pêche, la satisfaction de varier leur ordinaire, si ces eaux du Pacifique eussent été poissonneuses. Mais, à sa surface, apparaissaient seulement quelques baleines, de cette espèce à ventre jaune qui mesure jusqu’à vingt-cinq mètres de longueur. Ce sont les plus redoutables cétacés des mers boréales. Les pêcheurs de profession se gardent bien de les attaquer, tant leur force est prodigieuse. Cependant, en harponnant une de ces baleines, soit avec le harpon ordinaire, soit avec la fusée Flechter ou la javeline-bombe. dont il y avait un assortiment à bord, cette pêche aurait pu se faire sans danger. Mais à quoi bon cet inutile massacre? Toutefois, et, sans doute, afin de montrer aux deux membres du Weldon-Institute ce qu’il pouvait obtenir de son aéronef, Robur voulut donner la chasse à l’un de ces monstrueux cétacés. Au cri de « baleine! baleine! » Uncle Prudent et Phil Evans sortirent de leur cabine. Peut-être y avait-il quelque navire baleinier en vue... Dans ce cas, pour échapper à leur prison volante, tous deux eussent été capables de se précipiter à la mer, en comptant sur la chance d’être recueillis par une embarcation. Déjà tout le personnel de l’-Albatros- était rangé sur la plate-forme. Il attendait. « Ainsi, nous allons en tâter, master Robur? demanda le contremaître Turner. - Oui, Tom », répondit l’ingénieur. Dans les roufles de la machinerie, le mécanicien et ses deux aides étaient à leur poste, prêts à exécuter les manœuvres qui seraient commandées par gestes. L’-Albatros- ne tarda pas à s’abaisser vers la mer, et il s’arrêta à une cinquantaine de pieds au-dessus. Il n’y avait aucun navire au large - ce que purent constater les deux collègues - ni aucune terre en vue qu’ils auraient pu gagner à la nage, en admettant que Robur n’eût rien fait pour les ressaisir. Plusieurs jets de vapeur et d’eau, lancés par leurs évents, annoncèrent bientôt la présence des baleines qui venaient respirer à la surface de la mer. Tom Turner, aidé d’un de ses camarades, s’était placé à l’avant. A sa portée était une de ces javelines-bombes, de fabrication californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C’est une espèce de cylindre de métal que termine une bombe cylindrique, armée d’une tige à pointe barbelée. Du banc de quart de l’avant, sur lequel il venait de monter, Robur indiquait, de la main droite aux mécaniciens, de la main gauche au timonier, les manœuvres à faire. Il était ainsi maître de l’aéronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne saurait croire avec quelle rapidité, avec quelle précision, l’appareil obéissait à tous ses commandements. On eût dit d’un être organisé, dont l’ingénieur Robur était l’âme. « Baleine!... Baleine! » s’écria de nouveau Tom Turner. En effet, le dos d’un cétacé émergeait à quatre encablures en avant de l’-Albatros.- L’-Albatros- courut dessus, et, quand il n’en fut plus qu’à une soixantaine de pieds, il s’arrêta. Tom Turner avait épaulé son arquebuse qui reposait sur une fourche fichée dans la rambarde. Le coup partit, et le projectile, entraînant une longue corde dont l’extrémité se rattachait à la plate-forme, alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d’une matière fulminante, fit alors explosion, et, en éclatant, lança une sorte de petit harpon à deux branches, qui s’incrusta dans les chairs de l’animal. « Attention! » cria Turner. Uncle Prudent et Phil Evans, si mal disposés qu’ils fussent, se sentaient intéressés par ce spectacle. La baleine, blessée grièvement, avait frappé la mer d’un tel coup de queue que l’eau rejaillit jusque sur l’avant de l’aéronef. Puis l’animal plongea à une grande profondeur, pendant qu’on lui filait de la corde préalablement lovée dans une baille pleine d’eau, afin qu’elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint à la surface, elle se mit à fuir à toute vitesse dans la direction du nord. Que l’on imagine avec quelle rapidité l’-Albatros- fut remorqué à sa suite! D’ailleurs, les propulseurs avaient été arrêtés. On laissait faire l’animal, en se maintenant en ligue avec lui. Tom Turner était prêt à couper la corde, pour le cas où un nouveau plongeon aurait rendu cette remorque trop dangereuse. Pendant une demi-heure, et peut-être sur une distance de six milles, l’-Albatros- fut ainsi entraîné; mais on sentait que le cétacé commençait à faiblir. Alors, sur un geste de Robur, les aides-mécaniciens firent machine en arrière, et les propulseurs commencèrent à opposer une certaine résistance à la baleine, qui, peu à peu, se rapprocha du bord. Bientôt l’aéronef plana à vingt-cinq pieds au-dessus d’elle. Sa queue battait encore les eaux avec une incroyable violence. En se retournant du dos sur le ventre, elle produisait d’énormes remous. Tout à coup, elle se redressa, pour ainsi dire, piqua une tête, et plongea avec une telle rapidité, que Tom Turner eut à peine le temps de lui filer de la corde. D’un coup, l’aéronef fut entraîné jusqu’à la surface des eaux. Un tourbillon s’était formé à la place où avait disparu l’animal. Un paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en tombe sur les pavois d’un navire qui court contre le vent et la lame. Heureusement, d’un coup de hache, Tom Turner trancha la corde, et l’-Albatros,- sa remorque détachée, remonta à deux cents mètres sous la puissance de ses hélices ascensionnelles. Quant à Robur, il avait manœuvré l’appareil sans que son sang-froid l’eût abandonné un instant. Quelques minutes après, la baleine revenait à la surface - morte cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pour se jeter sur son cadavre, en poussant des cris à rendre sourd tout, un Congrès. L’-Albatros,- n’ayant que faire de cette dépouille, reprit sa marche vers l’ouest. Le lendemain, 17 juin, à six heures du matin, une terre se profila à l’horizon. C’étaient la presqu’île d’Alaska et le long semis de brisants des Aléoutiennes. L’-Albatros- sauta par-dessus cette barrière où pullulent ces phoques à fourrure, que chassent les Aléoutiens pour le compte de la Compagnie Russo-Américaine. Excellente affaire, la capture de ces amphibies longs de six à sept pieds, couleur de rouille, qui pèsent de trois cents à cinq cents livres! Il y en avait des files interminables, rangées en front de bataille, et on eût pu les compter par milliers. S’ils ne bronchèrent pas au passage de l’-Albatros,- il n’en fut pas de même des plongeons, lumnes et imbriens, dont les cris rauques emplirent l’espace, et qui disparurent sous les eaux, comme s’ils eussent été menacés par quelque formidable bête de l’air. Les deux mille kilomètres de la mer de Behring, depuis les premières Aléoutiennes jusqu’à la pointe extrême du Kamtchatka, furent enlevés pendant les vingt-quatre heures de cette journée et de la nuit suivante. Pour mettre à exécution leur projet de fuite, Uncle Prudent et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables. Ce n’était ni sur ces rivages déserts de l’extrême Asie, ni dans les parages de la mer d’Okhotsk qu’une évasion pouvait s’effectuer avec quelque chance. Visiblement, l’-Albatros- se dirigeait vers les terres du Japon ou de la Chine. Là, bien qu’il ne fût peut-être pas prudent de s’en remettre à la discrétion des Chinois ou des Japonais, les deux collègues étaient résolus à s’enfuir, si l’aéronef faisait halte en un point quelconque de ces territoires. Mais ferait-il halte? Il n’en était pas de lui comme d’un oiseau qui finit par se fatiguer d’un trop long vol, ou d’un ballon qui, faute de gaz, est obligé de redescendre. Il avait des approvisionnements pour bien des semaines encore, et ses organes, d’une solidité merveilleuse, défiaient toute faiblesse comme toute lassitude. Un bond par-dessus la presqu’île du Kamtchatka, dont on aperçut à peine l’établissement de Petropavlovsk et le volcan de Kloutschew pendant la journée du 18 juin, puis un autre bond au-dessus de la mer d’Okhotsk, à peu près à la hauteur des îles Kouriles, qui lui font un barrage rompu par des centaines de petits canaux. Le 19, au matin, l’-Albatros- atteignit le détroit de La Pérouse, resserré entre la pointe septentrionale du Japon et l’île Saghalien, dans cette petite Manche, où se déverse ce grand fleuve sibérien, l’Amour. Alors se leva un brouillard très dense, que l’aéronef dut laisser au-dessous de lui. Ce n’est pas qu’il eût besoin de dominer ces vapeurs pour se diriger. A l’altitude qu’il occupait, aucun obstacle à craindre, ni monuments élevés qu’il eût pu heurter à son passage, ni montagnes contre lesquelles il aurait couru le risque de se briser dans son vol. Le pays n’était que peu accidenté. Mais ces vapeurs ne laissaient pas d’être fort désagréables, et tout eût été mouillé à bord. Il n’y avait donc qu’à s’élever au-dessus de cette couche de brumes dont l’épaisseur mesurait trois à quatre cents mètres. Aussi les hélices furent-elles plus rapidement actionnées, et au-delà du brouillard, l’-Albatros- retrouva les régions ensoleillées du ciel. Dans ces conditions. Uncle Prudent et Phil Evans auraient eu quelque peine à donner suite à leurs projets d’évasion, en admettant qu’ils eussent pu quitter l’aéronef. Ce jour-là, au moment où Robur passait près d’eux, il s’arrêta un instant, et, sans avoir l’air d’y attacher aucune importance. « Messieurs, dit-il, un navire à voile ou à vapeur, perdu dans des brumes dont il ne peut sortir, est toujours fort gêné. Il ne navigue plus qu’au sifflet ou à la corne. Il lui faut ralentir sa marche, et, malgré tant de précautions, à chaque instant une collision est à craindre. L’-Albatros- n’éprouve aucun de ces soucis. Que lui font les brumes, puisqu’il peut s’en dégager? L’espace est à lui, tout l’espace! » Cela dit, Robur continua tranquillement sa promenade, sans attendre une réponse qu’il ne demandait pas, et les bouffées de sa pipe se perdirent dans l’azur. « Uncle Prudent, dit Phil Evans; il paraît que cet étonnant -Albatros- n’a jamais rien à craindre! - C’est ce que nous verrons! » répondit le président du Weldon-Institute. Le brouillard dura trois jours, les 19, 20, 21 juin, avec une persistance regrettable. Il avait fallu s’élever pour éviter les montagnes japonaises de Fousi-Zama. Mais, ce rideau de brumes s’étant déchiré, on aperçut une immense cité avec palais, villas, chalets, jardins, parcs. Même sans la voir, Robur l’eût reconnue rien qu’à l’aboiement de ses myriades de chiens, aux cris de ses oiseaux de proie, et surtout à l’odeur cadavérique que les corps de ses suppliciés jettent dans l’espace. Les deux collègues étaient sur la plate-forme, au moment où l’ingénieur prenait ce repère, pour le cas où il devrait continuer sa route au milieu du brouillard. « Messieurs, dit-il, je n’ai aucune raison de vous cacher que cette ville, c’est Yédo, la capitale du Japon. » Uncle Prudent ne répondit pas. En présence de l’ingénieur, il suffoquait comme si l’air eût manqué à ses poumons. « Cette vue de Yédo, reprit Robur, c’est vraiment très curieux. - Quelque curieux que ce soit..., répliqua Phil Evans. - Cela ne vaut pas Pékin? riposta l’ingénieur. C’est bien mon avis, et vous en pourrez juger avant peu. » Impossible d’être plus aimable. L’-Albatros,- qui pointait vers le sud-est, changea alors sa direction de quatre quarts, afin d’aller chercher dans l’est une route nouvelle. Pendant la nuit, le brouillard se dissipa. Il y avait des symptômes d’un typhon peu éloigné, baisse rapide du baromètre, disparition des vapeurs, grands nuages de forme ellipsoïdale, collés sur le fond cuivré du ciel; à l’horizon opposé, de longs traits de carmin, nettement tracés sur une nappe d’ardoise, et un large secteur, tout clair, dans le nord; puis, la mer unie et calme, mais dont les eaux, au coucher du soleil, prirent une sombre couleur écarlate. Fort heureusement, ce typhon se déchaîna plus au sud et n’eut d’autres résultats que de dissiper les brumes amoncelées depuis près de trois jours. En une heure, on avait franchi les deux cents kilomètres du détroit de Corée, puis, la pointe extrême de cette presqu’île. Tandis que le typhon allait battre les côtes sud-est de la Chine, l’-Albatros- se balançait sur la mer Jaune, et, pendant les journées du 22 et du 23, au-dessus du golfe de Petchéli; le 24, il remontait la vallée du Pei-Ho, et il planait enfin sur la capitale du Céleste Empire. Penchés en dehors de la plate-forme, les deux collègues, ainsi que l’avait annoncé l’ingénieur, purent voir très distinctement cette cité immense, le mur qui la sépare en deux parties - ville mandchoue et ville chinoise -, les douze faubourgs qui l’environnent, les larges boulevards qui rayonnent vers le centre, les temples dont les toits jaunes et verts se baignaient dans le soleil levant, les parcs qui entourent les hôtels des mandarins; puis, au milieu de la ville mandchoue, les six cent soixante-huit hectares -[Près de quatorze fois la surface du Champ-de-Mars]- de la ville Jaune, avec ses pagodes, ses jardins impériaux, ses lacs artificiels, sa montagne de charbon qui domine toute la capitale; enfin, au centre de la ville Jaune, comme un carré de casse-tête chinois encastré dans un autre, la ville Rouge, c’est-à-dire le Palais Impérial avec toutes les fantaisies de son invraisemblable architecture. En ce moment, au-dessous de l’-Albatros,- l’air était empli d’une harmonie singulière. On eût dit d’un concert de harpes éoliennes. Dans l’air planaient une centaine de cerfs-volants de différentes formes en feuilles de palmier ou de pandanus, munis à leur partie supérieure d’une sorte d’arc en bois léger, sous-tendu d’une mince lame de bambou. Sous l’haleine du vent, toutes ces lames, aux notes variées comme celles d’un harmonica, exhalaient un murmure de l’effet le plus mélancolique. Il semblait que, dans ce milieu, on respirât de l’oxygène musical. Robur eut alors la fantaisie de se rapprocher de cet orchestre aérien, et l’-Albatros- vint lentement se baigner dans les ondes sonores que les cerfs-volants émettaient à travers l’atmosphère. Mais, aussitôt, il se produisit un extraordinaire effet au milieu de cette innombrable population. Coups de tam-tams et autres instruments formidables des orchestres chinois, coups de fusils par milliers, coups de mortiers par centaines, tout fut mis en œuvre pour éloigner l’aéronef. Si les astronomes de la Chine reconnurent, ce jour-là, que cette machine aérienne, c’était le mobile dont l’apparition avait soulevé tant de disputes, les millions de Célestes, depuis l’humble tankadère jusqu’aux mandarins les plus boutonnés, le prirent pour un monstre apocalyptique qui venait d’apparaître sur le ciel de Bouddha. On ne s’inquiéta guère de ces démonstrations dans l’inabordable -Albatros.- Mais les cordes, qui retenaient les cerfs-volants aux pieux fichés dans les jardins impériaux, furent ou coupées ou halées vivement. De ces légers appareils, les uns revinrent rapidement à terre en accentuant leurs accords, les autres tombèrent comme des oiseaux qu’un plomb a frappés aux ailes et dont le chant finit avec le dernier souffle. Une formidable fanfare, échappée de la trompette de Tom Turner, se lança alors sur la capitale et couvrit les dernières notes du concert aérien. Cela n’interrompit pas la fusillade terrestre. Toutefois, une bombe, ayant éclaté à quelques vingtaines de pieds de sa plate-forme, l’-Albatros- remonta dans les zones inaccessibles du ciel. Que se passa-t-il pendant les quelques jours qui suivirent? Aucun incident dont les prisonniers eussent pu profiter. Quelle direction prit l’aéronef? Invariablement celle du sud-ouest - ce qui dénotait le projet de se rapprocher de l’Indoustan. Il était visible, d’ailleurs, que le sol, montant sans cesse, obligeait l’-Albatros- à se diriger selon son profil. Une dizaine d’heures après avoir quitté Pékin, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de la Grande Muraille sur la limite du Chen-Si. Puis, évitant les monts Loungs, ils passèrent au-dessus de la vallée de Wang-Ho et franchirent la frontière de l’Empire chinois sur la limite du Tibet. Le Tibet, - hauts plateaux sans végétation, de-ci, de-là pics neigeux, ravins desséchés, torrents alimentés par les glaciers, bas-fonds avec d’éclatantes couches de sel, lacs encadrés dans des forêts verdoyantes. Sur le tout, un vent souvent glacial. Le baromètre, tombé à 450 millimètres, indiquait alors une altitude de plus de quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer. A cette hauteur, la température, bien que l’on fût dans les mois les plus chauds de l’hémisphère boréal, ne dépassait guère le zéro. Ce refroidissement, combiné avec la vitesse de l’-Albatros,- rendait la situation peu supportable. Aussi, bien que les deux collègues eussent à leur disposition de chaudes couvertures de voyage, ils préférèrent rentrer dans le roufle. Il va sans dire qu’il -avait- fallu donner aux hélices suspensives une extrême rapidité, afin de maintenir l’aéronef dans un air déjà raréfié. Mais elles fonctionnaient avec un ensemble parfait, et il semblait que l’on fût bercé par le frémissement de leurs ailes. Ce jour-là, Garlok, ville du Tibet occidental, chef-lieu de la province de Guari-Khorsoum, put voir passer l’-Albatros,- gros comme un pigeon voyageur. Le 27 juin, Uncle Prudent et Phil Evans aperçurent une énorme barrière, dominée par quelques hauts pics, perdus dans les neiges, et qui leur coupait l’horizon. Tous deux, arc-boutés alors contre le roufle de l’avant pour résister à la vitesse du déplacement, regardaient ses masses colossales. Elles semblaient courir au-devant de l’aéronef. « L’Himalaya, sans doute, dit Phil Evans, et il est probable que ce Robur va en contourner la base sans essayer de passer dans l’Inde. - Tant pis! répondit Uncle Prudent. Sur cet immense territoire, peut-être aurions-nous pu... - A moins qu’il ne tourne la chaîne par le Birman à l’est, ou par le Népaul à l’ouest. - En tout cas, je le mets au défi de la franchir! - Vraiment! » dit une voix. Le lendemain, 28 juin, l’-Albatros- se trouvait en face du gigantesque massif, au-dessus de la province de Zzang. De l’autre côté de l’Himalaya, c’était la région du Népaul. En réalité, trois chaînes coupent successivement la route de l’Inde, quand on vient du nord. Les deux septentrionales, entre lesquelles s’était glissé l’-Albatros,- comme un navire entre d’énormes écueils, sont les premiers degrés de cette barrière de l’Asie centrale. Ce furent d’abord le Kouen-Loun, puis le Karakoroum, qui dessinent cette vallée longitudinale et parallèle à l’Himalaya, presque à la ligne de faite où se partagent les bassins de l’Indus, à l’ouest, et du Brahmapoutre, à l’est. Quel superbe système orographique! Plus de deux cents sommets déjà mesurés, dont dix-sept dépassent vingt-cinq mille pieds! Devant l’-Albatros,- à huit mille huit cent quarante mètres, s’élevait le mont Everest. Sur la droite, le Dwalaghiri, haut de huit mille deux cents. Sur la gauche, le Kinchanjunga, haut de huit mille cinq cent quatre-vingt-douze, relégué au deuxième rang depuis les dernières mesures de l’Everest. Evidemment, Robur n’avait pas la prétention d’effleurer la cime de ces pics mais, sans doute, il connaissait les diverses passes de l’Himalaya, entre autres, la passe d’Ibi-Gamin, que les frères Schlagintweit, en 1856, ont franchie à une hauteur de six mille huit cents mètres, et il s’y lança résolument. Il y eut là quelques heures palpitantes, très pénibles même. Cependant, si la raréfaction de l’air ne devint pas telle qu’il fallut recourir à des appareils spéciaux pour renouveler l’oxygène dans les cabines, le froid fut excessif. Robur, posté à l’avant, sa mâle figure sous son capuchon, commandait les manœuvres. Tom Turner avait en main la barre du gouvernail. Le mécanicien surveillait attentivement ses piles dont les substances acides n’avaient rien à craindre de la congélation - heureusement. Les hélices, lancées au maximum de courant, rendaient des sons de plus en plus aigus, dont l’intensité fut extrême, malgré la moindre densité de l’air. Le baromètre tomba à 290 millimètres, ce qui indiquait sept mille mètres d’altitude. Magnifique disposition de ce chaos de montagnes! Partout des sommets blancs. Pas de lacs, mais des glaciers qui descendent jusqu’à dix mille pieds de la base. Plus d’herbe, rien que de rares phanérogames sur la limite de la vie végétale. Plus de ces admirables pins et cèdres, qui se groupent en forêts splendides aux flancs inférieurs de la chaîne. Plus de ces gigantesques fougères ni de ces interminables parasites, tendus d’un tronc à l’autre, comme dans les sous-bois de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages, ni yaks, ni bœufs tibétains. Parfois une gazelle égarée jusque dans ces hauteurs. Pas d’oiseaux, si ce n’est quelques couples de ces corneilles qui s’élèvent jusqu’aux dernières couches de l’air respirable. Cette passe enfin franchie, l’-Albatros- commença à redescendre. Au sortir du col, hors de la région des forêts, il n’y avait plus qu’une campagne infinie qui s’étendait sur un immense secteur. Alors Robur s’avança vers ses hôtes, et d’une voix aimable : « L’Inde, messieurs », dit-il. X Dans lequel on verra comment et pourquoi le valet Frycollin fut mis à la remorque. L’ingénieur n’avait point l’intention de promener son appareil au-dessus de ces merveilleuses contrées de l’Indoustan. Franchir l’Himalaya pour montrer de quel admirable engin de locomotion il disposait, convaincre même ceux qui ne voulaient pas être convaincus, il ne voulait sans doute pas autre chose. Est-ce donc à dire que l’-Albatros- fût parfait, quoique la perfection ne soit pas de ce monde? On le verra bien. En tout cas, si, dans leur for intérieur, Uncle Prudent et son collègue ne pouvaient qu’admirer la puissance d’un pareil engin de locomotion aérienne, ils n’en laissaient rien paraître. Ils ne cherchaient que l’occasion de s’enfuir. Ils n’admirèrent même pas le superbe spectacle offert à leur vue, pendant que l’-Albatros- suivait les pittoresques lisières du Pendjab. Il y a bien, à la base de l’Himalaya, une bande marécageuse de terrains d’où transpirent des vapeurs malsaines, ce Teraï dans lequel la fièvre est à l’état endémique. Mais ce n’était pas pour gêner l’-Albatros- ni compromettre la santé de son personnel. Il monta, sans trop se presser, vers l’angle que l’Indoustan fait au point de jonction du Turkestan et de la Chine. Le 29 juin, dès les premières heures du matin, s’ouvrait devant lui l’incomparable vallée de Cachemir. Oui, incomparable, cette gorge que laissent entre eux le grand et le petit Himalaya! Sillonnée des centaines de contreforts que l’énorme chaîne envoie mourir jusqu’au bassin de l’Hydaspe, elle est arrosée par les capricieux méandres du fleuve, qui vit se heurter les armées de Porus et d’Alexandre, c’est-à-dire l’Inde et la Grèce aux prises dans l’Asie centrale. Il est toujours là, cet Hydaspe, si les deux villes, fondées par le Macédonien en souvenir de sa victoire, ont si bien disparu qu’on ne peut même plus en retrouver la place. Pendant cette matinée, l’-Albatros- plana au-dessus de Srinagar, plus connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent et son compagnon virent une cité superbe, allongée sur les deux rives du fleuve, ses ponts de bois tendus comme des fils, ses chalets agrémentés de balcons en découpages, ses berges ombragées de hauts peupliers, ses toits gazonnés qui prenaient l’aspect de grosses taupinières, ses canaux multiples, avec des barques comme des noix et des bateliers comme des fourmis, ses palais, ses temples, ses kiosques, ses mosquées, ses bungalows à l’entrée des faubourgs, - tout cet ensemble doublé par la réverbération des eaux; puis sa vieille citadelle de Hari-Parvata, campée au front d’une colline, comme le plus important des forts de Paris au front du mont Valérien. « Ce serait Venise, dit Phil Evans, si nous étions en Europe. - Et si nous étions en Europe, répondit Uncle Prudent, nous saurions bien retrouver le chemin de l’Amérique! » L’-Albatros- ne s’attarda pas au-dessus du lac que le fleuve traverse et reprit son vol à travers la vallée de l’Hydaspe. Pendant une demi-heure seulement, descendu à dix mètres du fleuve, il resta stationnaire. Alors, au moyen d’un tuyau de caoutchouc envoyé en dehors, Tom Turner et ses gens s’occupèrent de refaire leur provision d’eau, qui fut aspirée par une pompe que les courants des accumulateurs mirent en mouvement. Durant cette opération, Uncle Prudent et Phil Evans s’étaient regardés. Une même pensée avait traversé leur cerveau. Ils n’étaient qu’à quelques mètres de la surface de l’Hydaspe, à portée des rives. Tous deux étaient bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre la liberté, et, lorsqu’ils auraient disparu entre deux eaux, comment Robur eût-il pu les reprendre? Afin de laisser à ses propulseurs la possibilité d’agir, ne fallait-il pas que l’appareil se tint au moins à deux mètres au-dessus du lac? En un instant, toutes les chances pour ou contre s’étaient présentées à leur esprit. En un instant ils les avaient pesées. Enfin ils allaient s’élancer par-dessus la plate-forme, lorsque plusieurs paires de mains s’abattirent sur leurs épaules. On les observait. Ils furent mis dans l’impossibilité de fuir. Cette fois, ils ne se rendirent pas sans résistance. Ils voulurent repousser ceux qui les tenaient. Mais c’étaient de solides gaillards, ces gens de l’-Albatros!- « Messieurs, se contenta de dire l’ingénieur, quand on a le plaisir de voyager en compagnie de Robur-le-Conquérant, comme vous l’avez si bien nommé, et à bord de son admirable -Albatros,- on ne le quitte pas ainsi... à l’anglaise! J’ajouterai même qu’on ne le quitte plus! » Phil Evans entraîna son collègue qui allait se livrer à quelque acte de violence. Tous deux rentrèrent dans le roufle, décidés à s’enfuir, dût-il leur en coûter la vie, et n importe où. L’-Albatros- avait repris sa direction vers l’ouest. Pendant cette journée, avec une vitesse moyenne, il franchit le territoire du Caboulistan, dont on entrevit un instant la capitale, puis la frontière du royaume de l’Hérat, à onze cents kilomètres de Cachemir. Dans ces contrées, toujours si disputées encore, sur cette route ouverte aux Russes vers les possessions anglaises de l’Inde, apparurent des rassemblements d’hommes, des colonnes, des convois, en un mot tout ce qui constitue le personnel et le matériel d’une armée en marche. On entendit aussi des coups de canon et le pétillement de la mousqueterie. Mais l’ingénieur ne se mêlait jamais des affaires des autres, quand ce n’était pas pour lui question d’honneur ou d’humanité. Il passa outre. Si Hérat, comme on le dit, est la clef de l’Asie centrale, que cette clef allât dans une poche anglaise ou dans une poche moscovite, peu lui importait. Les intérêts terrestres ne regardaient plus l’audacieux qui avait fait de l’air son unique domaine. D’ailleurs, le pays ne tarda pas à disparaître sous un véritable ouragan de sable, comme il ne s’en produit que trop fréquemment dans ces régions. Ce vent, qui s’appelle « tebbad », transporte des éléments fiévreux avec l’impondérable poussière soulevée à son passage. Et combien de caravanes périssent dans ces tourbillons! Quant à l’-Albatros,- afin d’échapper à cette poussière qui aurait pu altérer la finesse de ses engrenages, il alla chercher à deux mille mètres une zone plus saine. Ainsi disparut la frontière de la Perse et ses longues plaines qui restèrent invisibles. L’allure était très modérée, bien qu’aucun écueil ne fût à craindre. En effet, si la carte indique quelques montagnes, elles ne sont cotées qu’à de moyennes altitudes. Mais, aux approches de la capitale, il convenait d’éviter le Damavend, dont le pic neigeux pointe à près de six mille six cents mètres, puis la chaîne d’Elbrouz, au pied de laquelle est bâti Téhéran. Dès les premières lueurs du 2 juillet surgit ce Damavend, émergeant du simoun de sables. L’-Albatros- se dirigea donc de manière à passer au-dessus de la ville, que le vent enveloppait d’un nuage de fine poussière. Cependant, vers les dix heures du matin, on put apercevoir les larges fossés qui entourent l’enceinte, et, au milieu, le palais du Shah, ses murailles revêtues de plaques de faïence, ses bassins qui semblaient taillés dans d’énormes turquoises d’un bleu éclatant. Ce ne fut qu’une rapide vision. A partir de ce point, l’-Albatros,- modifiant sa route, porta presque directement vers le nord. Quelques heures après, il se trouvait au-dessus d’une petite ville, bâtie à un angle septentrional de la frontière persane, sur les bords d’une vaste étendue d’eau, dont on ne pouvait apercevoir la fin ni au nord ni à l’est. Cette ville, c’était le port d’Ashourada, la station russe la plus avancée dans le sud. Cette étendue d’eau, c’était une mer. C’était la Caspienne. Plus de tourbillons de poussière alors. Vue d’un ensemble de maisons à l’européenne, disposées le long d’un promontoire, avec un clocher qui les domine. L’-Albatros- s’abaissa sur cette mer dont les eaux sont à trois cents pieds au-dessous du niveau océanien. Vers le soir, il longeait la côte - turkestane autrefois, russe alors - qui monte vers le golfe de Balkan, et le lendemain, 3 juillet, il planait à cent mètres au-dessus de la Caspienne. Aucune terre en vue, ni du côté de l’Asie, ni du côté de l’Europe. A la surface de la mer, quelques voiles blanches gonflées par la brise. C’étaient des navires indigènes, reconnaissables à leurs formes, des kesebeys à deux mâts, des kayuks, anciens bateaux pirates à un mât, des teimils, simples canots de service ou de pêche. Çà et là, s’élevaient jusqu’à l’-Albatros- quelques queues de fumée, vomies par la cheminée de ces steamers d’Ashourada que la Russie entretient pour la police des eaux turkomanes. Ce matin-là, le contremaître Tom Turner causait avec le maître coq, François Tapage, et, à une demande de celui-ci, il avait fait cette réponse « Oui, nous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la mer Caspienne. - Bien! répondit le maître coq. Cela nous permettra sans doute de pêcher ?... - Comme vous le dites! » Puisqu’on devait mettre quarante heures à faire les six cent vingt-cinq milles que mesure cette mer sur deux cents de large, c’est que la vitesse de l’-Albatros- serait très modérée, et même nulle pendant les opérations de pêche. Or, cette réponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui se trouvait alors à l’avant. En ce moment, Frycollin s’obstinait à l’assommer de ses incessantes récriminations, le priant d’intervenir près de son maître pour qu’il le fit « déposer à terre ». Sans répondre à cette demande saugrenue, Phil Evans revint à l’arrière retrouver Uncle Prudent. Là, toutes précautions prises pour ne point être entendus, il rapporta les quelques phrases échangées entre Tom Turner et le maître coq. « Phil Evans, répondit Uncle Prudent, je pense que nous ne nous faisons aucune illusion sur les intentions de ce misérable à notre égard? - Aucune, répondit Phil Evans. Il ne nous rendra la liberté que lorsque cela lui conviendra, - s’il nous la rend jamais! - Dans ce cas, nous devons tout tenter pour quitter l’-Albatros!- - Un fameux appareil, il faut bien l’avouer! - C’est possible! s’écria Uncle Prudent, mais c’est l’appareil d’un coquin qui nous retient au mépris de tout droit. Or, cet appareil constitue pour nous et les nôtres un danger permanent. Si donc nous ne parvenons pas à le détruire... - Commençons par nous sauver!.., répondit Phil Evans. Nous verrons après! - Soit! reprit Uncle Prudent, et profitons des occasions qui vont s’offrir. Evidemment l’-Albatros- va traverser la Caspienne, puis se lancer sur l’Europe, soit dans le nord, au-dessus de la Russie, soit dans l’ouest, au-dessus des contrées méridionales. Eh bien! en quelque lieu que nous mettions le pied, notre salut sera assuré jusqu’à l’Atlantique. Il convient donc de se tenir prêts à toute heure. - Mais, demanda Phil Evans, comment fuir?... - Ecoutez-moi, répondit Uncle Prudent. Il arrive parfois, pendant la nuit, que l’-Albatros- plane à quelques centaines de pieds seulement du sol. Or, il y a à bord plusieurs câbles de cette longueur, et, avec un peu d’audace, on pourrait peut-être se laisser glisser... - Oui, répondit Phil Evans, le cas échéant, je n’hésiterais pas... Ni moi, dit Uncle Prudent. J’ajoute que, la nuit, excepté le timonier posté à l’arrière, personne ne veille. Précisément, un de ces câbles est placé à l’avant, et, sans être vu, sans être entendu, il ne serait pas impossible de le dérouler... - Bien, dit Phil Evans. Je vois avec plaisir, Uncle Prudent, que vous êtes plus calme. Cela vaut mieux pour agir. Mais, en ce moment, nous voici sur la Caspienne. De nombreux bâtiments sont en vue. L’-Albatros- va descendre et s’arrêter pendant la pèche... Est-ce que nous ne pourrions pas profiter?... - Eh! on nous surveille, même quand nous ne croyons pas être surveillés, répondit Uncle Prudent. Vous l’avez bien vu, quand nous avons tenté de nous précipiter dans l’Hydaspe. - Et qui dit que nous ne sommes pas surveillés aussi pendant la nuit? répliqua Phil Evans. - Il faut pourtant en finir! s’écria Uncle Prudent, oui! en finir avec cet -Albatros- et son maître! » On le voit, sous l’excitation de la colère, les deux collègues - Uncle Prudent surtout - pouvaient être conduits à commettre les actes les plus téméraires et peut-être les plus contraires à leur propre sûreté. Le sentiment de leur impuissance, le dédain ironique avec lequel les traitait Robur, les réponses brutales qu’il leur faisait, tout contribuait à tendre une situation dont l’aggravation était chaque jour plus manifeste. Ce jour même, une nouvelle scène faillit amener une altercation des plus regrettables entre Robur et les deux collègues. Frycollin ne se doutait guère qu’il allait en être le provocateur. En se voyant au-dessus de cette mer sans limites, le poltron fut repris d’une belle épouvante. Comme un enfant, comme un Nègre qu’il était, il se laissa aller à geindre, à protester, à crier, à se démener en mille contorsions et grimaces. « Je veux m’en aller!... Je veux m’en aller! criait-il. Je ne suis pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour voler!... Je veux qu’on me remette à terre... tout de suite!... » Il va sans dire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement à le calmer, - au contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par impatienter singulièrement Robur. Or, comme Tom Turner et ses compagnons allaient procéder aux manœuvres de la pêche, l’ingénieur, pour se débarrasser de Frycollin, ordonna de l’enfermer dans son roufle. Mais le Nègre continua à se débattre, à frapper aux cloisons, à hurler de plus belle. Il était midi. En ce moment, l’-Albatros- se tenait à cinq ou six mètres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcations, épouvantées à sa vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la Caspienne ne devait pas tarder à être déserte. Comme on le pense bien, dans ces conditions où ils n’auraient eu qu’à piquer une tête pour fuir, les deux collègues devaient être et étaient l’objet d’une surveillance spéciale. En admettant même qu’ils se fussent jetés par-dessus le bord, on aurait bien su les reprendre avec le canot de caoutchouc de l’-Albatros.- Donc, rien à faire pendant la pêche, à laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis que Uncle Prudent, en perpétuel état de rage, se retirait dans sa cabine. On sait que la mer Caspienne est une dépression volcanique du sol. En ce bassin tombent les eaux de ces grands fleuves, le Volga, l’Oural, le Kour, la Kouma, la Jemba et autres. Sans l’évaporation qui lui enlève son trop-plein, ce trou, d’une superficie de dix-sept mille lieues carrées, d’une profondeur moyenne comprise entre soixante et quatre cents pieds, aurait inondé les côtes du nord et de l’est, basses et marécageuses. Bien que cette cuvette ne soit en communication ni avec la mer Noire, ni avec la mer d’Aral, dont les niveaux sont très supérieurs au sien, elle n’en nourrit pas moins un très grand nombre de poissons - de ceux, bien entendu, auxquels ne peuvent déplaire ses eaux d’une amertume prononcée, due au naphte qu’y déversent les sources de son extrémité méridionale. Or, en songeant à la variété que la pêche pouvait apporter à son ordinaire, le personnel de l’-Albatros- ne dissimulait pas le plaisir qu’il allait y prendre. « Attention! » cria Tom Turner, qui venait de harponner un poisson de belle taille, presque semblable à un requin. C’était un magnifique esturgeon, long de sept pieds, de cette espèce Belonga des Russes, dont les œufs, mélangés de sel, de vinaigre et de vin blanc, forment le caviar. Peut-être les esturgeons pêchés dans les fleuves sont-ils meilleurs que les esturgeons de mer; mais ceux-ci furent bien accueillis à bord de l’-Albatros.- Toutefois, ce qui rendit cette pêche plus fructueuse encore, ce fut la traîne des chaluts qui ramassèrent, pêle-mêle, carpes, brèmes, saumons, brochets d’eaux salées, et surtout quantité de ces sterlets de moyenne taille que les riches gourmets font venir vivants d’Astrakan à Moscou et à Pétersbourg. Ceux-ci allaient immédiatement passer de leur élément naturel dans les chaudières de l’équipage, sans frais de transport. Les gens de Robur halaient joyeusement les filets, après que l’-Albatros- les avait promenés pendant plusieurs milles. Le Gascon François Tapage, hurlant de plaisir, justifiait bien son nom. Une heure de pêche suffit à remplir les viviers de l’aéronef, qui remonta vers le nord. Pendant cette halte, Frycollin n’avait cessé de crier, de frapper aux parois de sa cabine, de faire en un mot un insupportable vacarme. « Ce maudit Nègre ne se taira donc pas! dit Robur, véritablement à bout de patience. - Il me semble, monsieur, qu’il a bien le droit de se plaindre! répondit Phil Evans. - Oui, comme moi j’ai le droit d’épargner ce supplice à mes oreilles! répliqua Robur. - Ingénieur Robur!... dit Uncle Prudent, qui venait d’apparaître sur la plate-forme. - Président du Weldon-Institute ? » Tous deux s’étaient avancés l’un vers l’autre. Ils se regardaient dans le blanc des yeux. Puis, Robur, haussant les épaules : « , ! » 1 2 3 . 4 5 , 6 - . , 7 , - 8 . 9 10 - - , , 11 - , , 12 . 13 14 , 15 , . 16 17 , - - ! 18 . 19 20 , , - - , , , 21 , 22 . , 23 . 24 25 , 26 - , 27 - - . 28 , 29 - « » , 30 . , 31 , , , 32 . 33 34 , - - 35 - 36 , . 37 38 - 39 , 40 . « , , 41 ! 42 43 - ? . . . » . 44 45 , 46 . 47 , 48 , , 49 . 50 51 - , - , 52 , 53 . 54 55 , - . 56 . 57 58 « , , 59 ! . . . 60 61 - , » . 62 63 . - - ; , 64 , 65 . 66 67 - 68 : 69 70 « , ! . 71 72 ! . 73 74 - ! . . . ! » 75 76 . 77 78 79 . . 80 81 82 83 - - , 84 . 85 86 . 87 88 , - - 89 . 90 - . 91 - 92 - , . , 93 , , 94 - - . 95 , 96 . 97 98 , . 99 - - . , , 100 . , 101 , - - 102 - , - - 103 - - . 104 . 105 106 ! 107 - . - , 108 , 109 . , 110 , , 111 , . 112 113 , , 114 . - , 115 , , 116 . 117 118 , . , , 119 , . 120 121 . 122 . 123 124 , , , 125 , . 126 , - - 127 . 128 129 130 . , , 131 . 132 133 , 134 ; ; 135 ; ; 136 . , 137 , . . 138 139 ! ! 140 ! 141 142 , . 143 , . 144 145 « ! . . . ! . . . » - - . 146 147 - , 148 . 149 150 , - , 151 . , 152 . 153 - ? 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