« Je suis Phil Evans, son collègue! »
Leurs cris se perdirent dans les milliers de hurrahs dont les
voyageurs saluaient leur passage.
Cependant, trois ou quatre des gens de l’aéronef avaient paru sur la
plate-forme. Puis l’un d’eux, comme font les marins qui dépassent un
navire moins rapide que le leur, tendit au train un bout de corde -
façon ironique de lui offrir une remorque.
L’-Albatros- reprit aussitôt sa marche habituelle, et, en une
demi-heure, il eut laissé en arrière cet express, dont la dernière
vapeur ne tarda pas à disparaître.
Vers une heure après midi, apparut un vaste disque qui renvoyait les
rayons solaires, ainsi que l’eût fait un immense réflecteur.
Ce doit être la capitale des Mormons, Salt-Lake-City! dit Uncle
Prudent.
C’était, en effet, la cité du Grand-Lac-Salé, et, ce disque, c’était
le toit rond du Tabernacle, où dix mille saints peuvent tenir à
l’aise. Comme un miroir convexe, il dispersait les rayons du soleil
en toutes les directions.
Là s’étendait la grande cité, au pied des monts Wasatsh revêtus de
cèdres et de Sapins jusqu’à mi-flanc, sur la rive de ce Jourdain qui
déverse les eaux de l’Utah dans le Great-Salt-Lake. Sous l’aéronef se
développait le damier que figurent la plupart des villes américaines,
- damier dont on peut dire qu’il a « plus de dames que de cases »,
puisque la polygamie est si en faveur chez les Mormons. Tout autour,
un pays bien aménagé, bien cultivé, riche en textiles, dans lequel
les troupeaux de moutons se comptent par milliers.
Mais cet ensemble s’évanouit comme une ombre, et l’-Albatros- prit
vers le sud-ouest une vitesse plus accélérée qui ne laissa pas d’être
très sensible, puisqu’elle dépassait celle du vent.
Bientôt l’aéronef s’envola au-dessus des régions du Nevada et de son
territoire argentifère, que la Sierra seule sépare des placers
aurifères de la Californie. « Décidément, dit Phil Evans, nous devons
nous attendre à voir San Francisco avant la nuit!
- Et après?... » répondit Uncle Prudent.
Il était six heures du soir, lorsque la Sierra Nevada fut franchie
précisément par le col de Truckie qui sert de passe au railway. Il ne
restait plus que trois cents kilomètres à parcourir pour atteindre,
sinon San Francisco, du moins Sacramento, la capitale de l’Etat
californien.
Telle fut alors la rapidité imprimée à l’-Albatros,- que, avant huit
heures, le dôme du Capitole pointait à l’horizon de l’ouest pour
disparaître bientôt à l’horizon opposé.
En cet instant, Robur se montra sur la plate-forme. Les deux
collègues allèrent à lui.
« Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, nous voilà aux confins de
l’Amérique! Nous pensons que cette plaisanterie va cesser...
- Je ne plaisante jamais, » répondit Robur.
Il fit un signe. L’-Albatros- s’abaissa rapidement vers le sol; mais,
en même temps, il prit une telle vitesse qu’il fallut se réfugier
dans les roufles.
A peine la porte de leur cabine s’était-elle refermée sur les deux
collègues :
« Un peu plus, je l’étranglais! dit Uncle Prudent.
Il faudra tenter de fuir! répondit Phil Evans.
- Oui!... coûte que coûte! »
Un long murmure arriva alors jusqu’à eux.
C’était le grondement de la mer qui se brisait sur les roches du
littoral. C’était l’océan Pacifique.
IX
Dans lequel l’-Albatros- franchit près de dix mille kilomètres, qui
se terminent par un bond prodigieux.
Uncle Prudent et Phil Evans étaient bien résolus à fuir. S’ils
n’avaient eu affaire aux huit hommes particulièrement vigoureux qui
composaient le personnel de l’aéronef, peut-être eussent-ils tenté la
lutte. Un coup d’audace aurait pu les rendre maîtres à bord et leur
permettre de redescendre sur quelque point des Etats-Unis. Mais à
deux - Frycollin ne devant être considéré que comme une quantité
négligeable -, il n’y fallait pas songer. Donc, puisque la force ne
pouvait être employée, il conviendrait de recourir à la ruse, dès que
l’-Albatros- prendrait terre. C’est ce que Phil Evans essaya de faire
comprendre à son irascible collègue, dont il craignait toujours
quelque violence prématurée qui eût aggravé la situation.
En tout cas, ce n’était pas le moment. L’aéronef filait à toute
vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain matin, 16 juin, on
ne voyait plus rien de la côte. Or, comme le littoral s’arrondit
depuis l’île de Vancouver jusqu’au groupe des Aléoutiennes, --
portion de l’Amérique russe cédée aux Etats-Unis en 1867, -- très
vraisemblablement l’-Albatros- le croiserait à son extrême courbure.
si sa direction ne se modifiait pas.
Combien les nuits paraissaient longues aux deux collègues! Aussi
avaient-ils toujours hâte de quitter leur cabine. Ce matin-là,
lorsqu’ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures déjà l’aube
avait blanchi l’horizon de l’est. On approchait du solstice de juin,
le plus long jour de l’année dans l’hémisphère boréal, et, sous le
soixantième parallèle, c’est à peine s’il faisait nuit.
Quant à l’ingénieur Robur, par habitude ou avec intention, il ne se
pressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-là, lorsqu’il le
quitta, il se contenta de saluer ses deux hôtes, au moment où il se
croisait avec eux à l’arrière de l’aéronef.
Cependant, les. yeux rougis pas l’insomnie, le regard hébété, les
jambes flageolantes, Frycollin s’était hasardé hors de sa cabine. Il
marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain n’est pas
solide. Son premier regard fut pour l’appareil suspenseur qui
fonctionnait avec une régularité rassurante sans trop se hâter.
Cela fait, le Nègre, toujours titubant, se dirigea vers la rambarde
et la saisit à deux mains, afin de mieux assurer son équilibre.
Visiblement, il désirait prendre un aperçu du pays que l’-Albatros-
dominait de deux cents mètres au plus.
Frycollin avait dû se monter beaucoup pour risquer une pareille
tentative. Il lui fallait de l’audace, à coup sûr, puisqu’il
soumettait sa personne à une telle épreuve.
D’abord, Frycollin se tint le corps renversé en arrière devant la
rambarde; puis il la secoua pour en reconnaître la solidité; puis il
se redressa; puis il se courba en avant; puis il porta la tête en
dehors. Inutile de dire que, pendant qu’il exécutait ces mouvements
divers, il avait les yeux fermés. Il les ouvrit enfin.
Quel cri! Et comme il se retira vite! Et de combien la tête lui
rentra dans les épaules!
Au fond de l’abîme, il avait vu l’immense Océan. Ses cheveux se
seraient dressés sur son front, s’ils n’eussent été crépus.
« La mer!... la mer!... » s’écria-t-il.
Et Frycollin fût tombé sur la plate-forme, si le maître coq n’eût
ouvert les bras pour le recevoir.
Ce maître coq était un Français, et peut-être un Gascon, bien qu’il
se nommât François Tapage. S’il n’était pas Gascon, il avait dû humer
les brises de la Garonne pendant son enfance. Comment ce François
Tapage se trouvait-il au service de l’ingénieur? Par quelle suite de
hasards faisait-il partie du personnel de l’-Albatros?- on ne sait
guère. En tout cas, ce narquois parlait l’anglais comme un Yankee.
« Eh! droit donc, droit! s’écria-t-il en redressant le Nègre d’un
vigoureux coup dans les reins.
- Master Tapage!... répondit le pauvre diable, en jetant des regards
désespérés vers les hélices.
- S’il te plaît, Frycollin!
- Est-ce que ça casse quelquefois?
- Non! mais ça finira pas casser.
- Pourquoi?... pourquoi?...
- Parce que tout lasse, tout passe, tout casse, comme on dit dans mon
pays.
- Et la mer qui est dessous
- En cas de chute, mieux vaut la mer.
- Mais on se noie!...
- On se noie, mais on ne s’é-cra-bou-ille pas! » répondit François
Tapage, en scandant chaque syllabe de sa phrase:
Un instant après, par un mouvement de reptation, Frycollin s’était
glissé au fond de sa cabine.
Pendant cette journée du 16 juin, l’aéronef ne prit qu’une vitesse
modérée. Il semblait raser la surface de cette mer si calme, tout
imprégnée de soleil, qu’il dominait seulement d’une centaine de pieds.
A leur tour, Uncle Prudent et son compagnon étaient restés dans leur
roufle, afin de ne point rencontrer Robur qui se promenait en fumant,
tantôt seul, tantôt avec le contremaître Tom Turner. Il n’y avait
qu’un demi-jeu d’hélices en fonction, et cela suffisait à maintenir
l’appareil dans les basses zones de l’atmosphère.
En ces conditions, les gens de l’-Albatros- auraient pu se donner,
avec le plaisir de la pêche, la satisfaction de varier leur
ordinaire, si ces eaux du Pacifique eussent été poissonneuses. Mais,
à sa surface, apparaissaient seulement quelques baleines, de cette
espèce à ventre jaune qui mesure jusqu’à vingt-cinq mètres de
longueur. Ce sont les plus redoutables cétacés des mers boréales. Les
pêcheurs de profession se gardent bien de les attaquer, tant leur
force est prodigieuse.
Cependant, en harponnant une de ces baleines, soit avec le harpon
ordinaire, soit avec la fusée Flechter ou la javeline-bombe. dont il
y avait un assortiment à bord, cette pêche aurait pu se faire sans
danger.
Mais à quoi bon cet inutile massacre? Toutefois, et, sans doute, afin
de montrer aux deux membres du Weldon-Institute ce qu’il pouvait
obtenir de son aéronef, Robur voulut donner la chasse à l’un de ces
monstrueux cétacés.
Au cri de « baleine! baleine! » Uncle Prudent et Phil Evans sortirent
de leur cabine. Peut-être y avait-il quelque navire baleinier en
vue... Dans ce cas, pour échapper à leur prison volante, tous deux
eussent été capables de se précipiter à la mer, en comptant sur la
chance d’être recueillis par une embarcation.
Déjà tout le personnel de l’-Albatros- était rangé sur la
plate-forme. Il attendait.
« Ainsi, nous allons en tâter, master Robur? demanda le contremaître
Turner.
- Oui, Tom », répondit l’ingénieur.
Dans les roufles de la machinerie, le mécanicien et ses deux aides
étaient à leur poste, prêts à exécuter les manœuvres qui
seraient commandées par gestes. L’-Albatros- ne tarda pas à
s’abaisser vers la mer, et il s’arrêta à une cinquantaine de pieds
au-dessus.
Il n’y avait aucun navire au large - ce que purent constater les deux
collègues - ni aucune terre en vue qu’ils auraient pu gagner à la
nage, en admettant que Robur n’eût rien fait pour les ressaisir.
Plusieurs jets de vapeur et d’eau, lancés par leurs évents,
annoncèrent bientôt la présence des baleines qui venaient respirer à
la surface de la mer.
Tom Turner, aidé d’un de ses camarades, s’était placé à l’avant. A sa
portée était une de ces javelines-bombes, de fabrication
californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C’est une espèce de
cylindre de métal que termine une bombe cylindrique, armée d’une tige
à pointe barbelée.
Du banc de quart de l’avant, sur lequel il venait de monter, Robur
indiquait, de la main droite aux mécaniciens, de la main gauche au
timonier, les manœuvres à faire. Il était ainsi maître de
l’aéronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne
saurait croire avec quelle rapidité, avec quelle précision,
l’appareil obéissait à tous ses commandements. On eût dit d’un être
organisé, dont l’ingénieur Robur était l’âme.
« Baleine!... Baleine! » s’écria de nouveau Tom Turner.
En effet, le dos d’un cétacé émergeait à quatre encablures en avant
de l’-Albatros.-
L’-Albatros- courut dessus, et, quand il n’en fut plus qu’à une
soixantaine de pieds, il s’arrêta.
Tom Turner avait épaulé son arquebuse qui reposait sur une fourche
fichée dans la rambarde. Le coup partit, et le projectile, entraînant
une longue corde dont l’extrémité se rattachait à la plate-forme,
alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d’une matière
fulminante, fit alors explosion, et, en éclatant, lança une sorte de
petit harpon à deux branches, qui s’incrusta dans les chairs de
l’animal.
« Attention! » cria Turner.
Uncle Prudent et Phil Evans, si mal disposés qu’ils fussent, se
sentaient intéressés par ce spectacle.
La baleine, blessée grièvement, avait frappé la mer d’un tel coup de
queue que l’eau rejaillit jusque sur l’avant de l’aéronef. Puis
l’animal plongea à une grande profondeur, pendant qu’on lui filait de
la corde préalablement lovée dans une baille pleine d’eau, afin
qu’elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint à la
surface, elle se mit à fuir à toute vitesse dans la direction du nord.
Que l’on imagine avec quelle rapidité l’-Albatros- fut remorqué à sa
suite! D’ailleurs, les propulseurs avaient été arrêtés. On laissait
faire l’animal, en se maintenant en ligue avec lui. Tom Turner était
prêt à couper la corde, pour le cas où un nouveau plongeon aurait
rendu cette remorque trop dangereuse.
Pendant une demi-heure, et peut-être sur une distance de six milles,
l’-Albatros- fut ainsi entraîné; mais on sentait que le cétacé
commençait à faiblir.
Alors, sur un geste de Robur, les aides-mécaniciens firent machine en
arrière, et les propulseurs commencèrent à opposer une certaine
résistance à la baleine, qui, peu à peu, se rapprocha du bord.
Bientôt l’aéronef plana à vingt-cinq pieds au-dessus d’elle. Sa queue
battait encore les eaux avec une incroyable violence. En se
retournant du dos sur le ventre, elle produisait d’énormes remous.
Tout à coup, elle se redressa, pour ainsi dire, piqua une tête, et
plongea avec une telle rapidité, que Tom Turner eut à peine le temps
de lui filer de la corde.
D’un coup, l’aéronef fut entraîné jusqu’à la surface des eaux. Un
tourbillon s’était formé à la place où avait disparu l’animal. Un
paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en tombe sur
les pavois d’un navire qui court contre le vent et la lame.
Heureusement, d’un coup de hache, Tom Turner trancha la corde, et
l’-Albatros,- sa remorque détachée, remonta à deux cents mètres sous
la puissance de ses hélices ascensionnelles.
Quant à Robur, il avait manœuvré l’appareil sans que son
sang-froid l’eût abandonné un instant.
Quelques minutes après, la baleine revenait à la surface - morte
cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pour se
jeter sur son cadavre, en poussant des cris à rendre sourd tout, un
Congrès.
L’-Albatros,- n’ayant que faire de cette dépouille, reprit sa marche
vers l’ouest.
Le lendemain, 17 juin, à six heures du matin, une terre se profila à
l’horizon. C’étaient la presqu’île d’Alaska et le long semis de
brisants des Aléoutiennes.
L’-Albatros- sauta par-dessus cette barrière où pullulent ces phoques
à fourrure, que chassent les Aléoutiens pour le compte de la
Compagnie Russo-Américaine. Excellente affaire, la capture de ces
amphibies longs de six à sept pieds, couleur de rouille, qui pèsent
de trois cents à cinq cents livres! Il y en avait des files
interminables, rangées en front de bataille, et on eût pu les compter
par milliers.
S’ils ne bronchèrent pas au passage de l’-Albatros,- il n’en fut pas
de même des plongeons, lumnes et imbriens, dont les cris rauques
emplirent l’espace, et qui disparurent sous les eaux, comme s’ils
eussent été menacés par quelque formidable bête de l’air.
Les deux mille kilomètres de la mer de Behring, depuis les premières
Aléoutiennes jusqu’à la pointe extrême du Kamtchatka, furent enlevés
pendant les vingt-quatre heures de cette journée et de la nuit
suivante. Pour mettre à exécution leur projet de fuite, Uncle Prudent
et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables.
Ce n’était ni sur ces rivages déserts de l’extrême Asie, ni dans les
parages de la mer d’Okhotsk qu’une évasion pouvait s’effectuer avec
quelque chance. Visiblement, l’-Albatros- se dirigeait vers les
terres du Japon ou de la Chine. Là, bien qu’il ne fût peut-être pas
prudent de s’en remettre à la discrétion des Chinois ou des Japonais,
les deux collègues étaient résolus à s’enfuir, si l’aéronef faisait
halte en un point quelconque de ces territoires.
Mais ferait-il halte? Il n’en était pas de lui comme d’un oiseau qui
finit par se fatiguer d’un trop long vol, ou d’un ballon qui, faute
de gaz, est obligé de redescendre. Il avait des approvisionnements
pour bien des semaines encore, et ses organes, d’une solidité
merveilleuse, défiaient toute faiblesse comme toute lassitude.
Un bond par-dessus la presqu’île du Kamtchatka, dont on aperçut à
peine l’établissement de Petropavlovsk et le volcan de Kloutschew
pendant la journée du 18 juin, puis un autre bond au-dessus de la mer
d’Okhotsk, à peu près à la hauteur des îles Kouriles, qui lui font un
barrage rompu par des centaines de petits canaux. Le 19, au matin,
l’-Albatros- atteignit le détroit de La Pérouse, resserré entre la
pointe septentrionale du Japon et l’île Saghalien, dans cette petite
Manche, où se déverse ce grand fleuve sibérien, l’Amour.
Alors se leva un brouillard très dense, que l’aéronef dut laisser
au-dessous de lui. Ce n’est pas qu’il eût besoin de dominer ces
vapeurs pour se diriger. A l’altitude qu’il occupait, aucun obstacle
à craindre, ni monuments élevés qu’il eût pu heurter à son passage,
ni montagnes contre lesquelles il aurait couru le risque de se briser
dans son vol. Le pays n’était que peu accidenté. Mais ces vapeurs ne
laissaient pas d’être fort désagréables, et tout eût été mouillé à
bord.
Il n’y avait donc qu’à s’élever au-dessus de cette couche de brumes
dont l’épaisseur mesurait trois à quatre cents mètres. Aussi les
hélices furent-elles plus rapidement actionnées, et au-delà du
brouillard, l’-Albatros- retrouva les régions ensoleillées du ciel.
Dans ces conditions. Uncle Prudent et Phil Evans auraient eu quelque
peine à donner suite à leurs projets d’évasion, en admettant qu’ils
eussent pu quitter l’aéronef.
Ce jour-là, au moment où Robur passait près d’eux, il s’arrêta un
instant, et, sans avoir l’air d’y attacher aucune importance.
« Messieurs, dit-il, un navire à voile ou à vapeur, perdu dans des
brumes dont il ne peut sortir, est toujours fort gêné. Il ne navigue
plus qu’au sifflet ou à la corne. Il lui faut ralentir sa marche, et,
malgré tant de précautions, à chaque instant une collision est à
craindre. L’-Albatros- n’éprouve aucun de ces soucis. Que lui font
les brumes, puisqu’il peut s’en dégager? L’espace est à lui, tout
l’espace! »
Cela dit, Robur continua tranquillement sa promenade, sans attendre
une réponse qu’il ne demandait pas, et les bouffées de sa pipe se
perdirent dans l’azur.
« Uncle Prudent, dit Phil Evans; il paraît que cet étonnant
-Albatros- n’a jamais rien à craindre!
- C’est ce que nous verrons! » répondit le président du
Weldon-Institute.
Le brouillard dura trois jours, les 19, 20, 21 juin, avec une
persistance regrettable. Il avait fallu s’élever pour éviter les
montagnes japonaises de Fousi-Zama. Mais, ce rideau de brumes s’étant
déchiré, on aperçut une immense cité avec palais, villas, chalets,
jardins, parcs. Même sans la voir, Robur l’eût reconnue rien qu’à
l’aboiement de ses myriades de chiens, aux cris de ses oiseaux de
proie, et surtout à l’odeur cadavérique que les corps de ses
suppliciés jettent dans l’espace.
Les deux collègues étaient sur la plate-forme, au moment où
l’ingénieur prenait ce repère, pour le cas où il devrait continuer sa
route au milieu du brouillard.
« Messieurs, dit-il, je n’ai aucune raison de vous cacher que cette
ville, c’est Yédo, la capitale du Japon. »
Uncle Prudent ne répondit pas. En présence de l’ingénieur, il
suffoquait comme si l’air eût manqué à ses poumons.
« Cette vue de Yédo, reprit Robur, c’est vraiment très curieux.
- Quelque curieux que ce soit..., répliqua Phil Evans.
- Cela ne vaut pas Pékin? riposta l’ingénieur. C’est bien mon avis,
et vous en pourrez juger avant peu. »
Impossible d’être plus aimable.
L’-Albatros,- qui pointait vers le sud-est, changea alors sa
direction de quatre quarts, afin d’aller chercher dans l’est une
route nouvelle.
Pendant la nuit, le brouillard se dissipa. Il y avait des symptômes
d’un typhon peu éloigné, baisse rapide du baromètre, disparition des
vapeurs, grands nuages de forme ellipsoïdale, collés sur le fond
cuivré du ciel; à l’horizon opposé, de longs traits de carmin,
nettement tracés sur une nappe d’ardoise, et un large secteur, tout
clair, dans le nord; puis, la mer unie et calme, mais dont les eaux,
au coucher du soleil, prirent une sombre couleur écarlate.
Fort heureusement, ce typhon se déchaîna plus au sud et n’eut
d’autres résultats que de dissiper les brumes amoncelées depuis près
de trois jours.
En une heure, on avait franchi les deux cents kilomètres du détroit
de Corée, puis, la pointe extrême de cette presqu’île. Tandis que le
typhon allait battre les côtes sud-est de la Chine, l’-Albatros- se
balançait sur la mer Jaune, et, pendant les journées du 22 et du 23,
au-dessus du golfe de Petchéli; le 24, il remontait la vallée du
Pei-Ho, et il planait enfin sur la capitale du Céleste Empire.
Penchés en dehors de la plate-forme, les deux collègues, ainsi que
l’avait annoncé l’ingénieur, purent voir très distinctement cette
cité immense, le mur qui la sépare en deux parties - ville mandchoue
et ville chinoise -, les douze faubourgs qui l’environnent, les
larges boulevards qui rayonnent vers le centre, les temples dont les
toits jaunes et verts se baignaient dans le soleil levant, les parcs
qui entourent les hôtels des mandarins; puis, au milieu de la ville
mandchoue, les six cent soixante-huit hectares -[Près de quatorze
fois la surface du Champ-de-Mars]- de la ville Jaune, avec ses
pagodes, ses jardins impériaux, ses lacs artificiels, sa montagne de
charbon qui domine toute la capitale; enfin, au centre de la ville
Jaune, comme un carré de casse-tête chinois encastré dans un autre,
la ville Rouge, c’est-à-dire le Palais Impérial avec toutes les
fantaisies de son invraisemblable architecture.
En ce moment, au-dessous de l’-Albatros,- l’air était empli d’une
harmonie singulière. On eût dit d’un concert de harpes éoliennes.
Dans l’air planaient une centaine de cerfs-volants de différentes
formes en feuilles de palmier ou de pandanus, munis à leur partie
supérieure d’une sorte d’arc en bois léger, sous-tendu d’une mince
lame de bambou. Sous l’haleine du vent, toutes ces lames, aux notes
variées comme celles d’un harmonica, exhalaient un murmure de l’effet
le plus mélancolique. Il semblait que, dans ce milieu, on respirât de
l’oxygène musical.
Robur eut alors la fantaisie de se rapprocher de cet orchestre
aérien, et l’-Albatros- vint lentement se baigner dans les ondes
sonores que les cerfs-volants émettaient à travers l’atmosphère.
Mais, aussitôt, il se produisit un extraordinaire effet au milieu de
cette innombrable population. Coups de tam-tams et autres instruments
formidables des orchestres chinois, coups de fusils par milliers,
coups de mortiers par centaines, tout fut mis en œuvre pour
éloigner l’aéronef. Si les astronomes de la Chine reconnurent, ce
jour-là, que cette machine aérienne, c’était le mobile dont
l’apparition avait soulevé tant de disputes, les millions de
Célestes, depuis l’humble tankadère jusqu’aux mandarins les plus
boutonnés, le prirent pour un monstre apocalyptique qui venait
d’apparaître sur le ciel de Bouddha.
On ne s’inquiéta guère de ces démonstrations dans l’inabordable
-Albatros.- Mais les cordes, qui retenaient les cerfs-volants aux
pieux fichés dans les jardins impériaux, furent ou coupées ou halées
vivement. De ces légers appareils, les uns revinrent rapidement à
terre en accentuant leurs accords, les autres tombèrent comme des
oiseaux qu’un plomb a frappés aux ailes et dont le chant finit avec
le dernier souffle.
Une formidable fanfare, échappée de la trompette de Tom Turner, se
lança alors sur la capitale et couvrit les dernières notes du concert
aérien. Cela n’interrompit pas la fusillade terrestre. Toutefois, une
bombe, ayant éclaté à quelques vingtaines de pieds de sa plate-forme,
l’-Albatros- remonta dans les zones inaccessibles du ciel.
Que se passa-t-il pendant les quelques jours qui suivirent? Aucun
incident dont les prisonniers eussent pu profiter. Quelle direction
prit l’aéronef? Invariablement celle du sud-ouest - ce qui dénotait
le projet de se rapprocher de l’Indoustan. Il était visible,
d’ailleurs, que le sol, montant sans cesse, obligeait l’-Albatros- à
se diriger selon son profil. Une dizaine d’heures après avoir quitté
Pékin, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de
la Grande Muraille sur la limite du Chen-Si. Puis, évitant les monts
Loungs, ils passèrent au-dessus de la vallée de Wang-Ho et
franchirent la frontière de l’Empire chinois sur la limite du Tibet.
Le Tibet, - hauts plateaux sans végétation, de-ci, de-là pics
neigeux, ravins desséchés, torrents alimentés par les glaciers,
bas-fonds avec d’éclatantes couches de sel, lacs encadrés dans des
forêts verdoyantes. Sur le tout, un vent souvent glacial.
Le baromètre, tombé à 450 millimètres, indiquait alors une altitude
de plus de quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer. A cette
hauteur, la température, bien que l’on fût dans les mois les plus
chauds de l’hémisphère boréal, ne dépassait guère le zéro.
Ce refroidissement, combiné avec la vitesse de l’-Albatros,- rendait
la situation peu supportable. Aussi, bien que les deux collègues
eussent à leur disposition de chaudes couvertures de voyage, ils
préférèrent rentrer dans le roufle.
Il va sans dire qu’il -avait- fallu donner aux hélices suspensives
une extrême rapidité, afin de maintenir l’aéronef dans un air déjà
raréfié. Mais elles fonctionnaient avec un ensemble parfait, et il
semblait que l’on fût bercé par le frémissement de leurs ailes.
Ce jour-là, Garlok, ville du Tibet occidental, chef-lieu de la
province de Guari-Khorsoum, put voir passer l’-Albatros,- gros comme
un pigeon voyageur.
Le 27 juin, Uncle Prudent et Phil Evans aperçurent une énorme
barrière, dominée par quelques hauts pics, perdus dans les neiges, et
qui leur coupait l’horizon. Tous deux, arc-boutés alors contre le
roufle de l’avant pour résister à la vitesse du déplacement,
regardaient ses masses colossales. Elles semblaient courir au-devant
de l’aéronef.
« L’Himalaya, sans doute, dit Phil Evans, et il est probable que ce
Robur va en contourner la base sans essayer de passer dans l’Inde.
- Tant pis! répondit Uncle Prudent. Sur cet immense territoire,
peut-être aurions-nous pu...
- A moins qu’il ne tourne la chaîne par le Birman à l’est, ou par le
Népaul à l’ouest.
- En tout cas, je le mets au défi de la franchir!
- Vraiment! » dit une voix.
Le lendemain, 28 juin, l’-Albatros- se trouvait en face du
gigantesque massif, au-dessus de la province de Zzang. De l’autre
côté de l’Himalaya, c’était la région du Népaul.
En réalité, trois chaînes coupent successivement la route de l’Inde,
quand on vient du nord. Les deux septentrionales, entre lesquelles
s’était glissé l’-Albatros,- comme un navire entre d’énormes écueils,
sont les premiers degrés de cette barrière de l’Asie centrale. Ce
furent d’abord le Kouen-Loun, puis le Karakoroum, qui dessinent cette
vallée longitudinale et parallèle à l’Himalaya, presque à la ligne de
faite où se partagent les bassins de l’Indus, à l’ouest, et du
Brahmapoutre, à l’est.
Quel superbe système orographique! Plus de deux cents sommets déjà
mesurés, dont dix-sept dépassent vingt-cinq mille pieds! Devant
l’-Albatros,- à huit mille huit cent quarante mètres, s’élevait le
mont Everest. Sur la droite, le Dwalaghiri, haut de huit mille deux
cents. Sur la gauche, le Kinchanjunga, haut de huit mille cinq cent
quatre-vingt-douze, relégué au deuxième rang depuis les dernières
mesures de l’Everest.
Evidemment, Robur n’avait pas la prétention d’effleurer la cime de
ces pics mais, sans doute, il connaissait les diverses passes de
l’Himalaya, entre autres, la passe d’Ibi-Gamin, que les frères
Schlagintweit, en 1856, ont franchie à une hauteur de six mille huit
cents mètres, et il s’y lança résolument.
Il y eut là quelques heures palpitantes, très pénibles même.
Cependant, si la raréfaction de l’air ne devint pas telle qu’il
fallut recourir à des appareils spéciaux pour renouveler l’oxygène
dans les cabines, le froid fut excessif.
Robur, posté à l’avant, sa mâle figure sous son capuchon, commandait
les manœuvres. Tom Turner avait en main la barre du gouvernail.
Le mécanicien surveillait attentivement ses piles dont les substances
acides n’avaient rien à craindre de la congélation - heureusement.
Les hélices, lancées au maximum de courant, rendaient des sons de
plus en plus aigus, dont l’intensité fut extrême, malgré la moindre
densité de l’air. Le baromètre tomba à 290 millimètres, ce qui
indiquait sept mille mètres d’altitude.
Magnifique disposition de ce chaos de montagnes!
Partout des sommets blancs. Pas de lacs, mais des glaciers qui
descendent jusqu’à dix mille pieds de la base. Plus d’herbe, rien que
de rares phanérogames sur la limite de la vie végétale. Plus de ces
admirables pins et cèdres, qui se groupent en forêts splendides aux
flancs inférieurs de la chaîne. Plus de ces gigantesques fougères ni
de ces interminables parasites, tendus d’un tronc à l’autre, comme
dans les sous-bois de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages,
ni yaks, ni bœufs tibétains. Parfois une gazelle égarée jusque
dans ces hauteurs. Pas d’oiseaux, si ce n’est quelques couples de ces
corneilles qui s’élèvent jusqu’aux dernières couches de l’air
respirable.
Cette passe enfin franchie, l’-Albatros- commença à redescendre. Au
sortir du col, hors de la région des forêts, il n’y avait plus qu’une
campagne infinie qui s’étendait sur un immense secteur.
Alors Robur s’avança vers ses hôtes, et d’une voix aimable :
« L’Inde, messieurs », dit-il.
X
Dans lequel on verra comment et pourquoi le valet Frycollin fut mis à
la remorque.
L’ingénieur n’avait point l’intention de promener son appareil
au-dessus de ces merveilleuses contrées de l’Indoustan. Franchir
l’Himalaya pour montrer de quel admirable engin de locomotion il
disposait, convaincre même ceux qui ne voulaient pas être convaincus,
il ne voulait sans doute pas autre chose. Est-ce donc à dire que
l’-Albatros- fût parfait, quoique la perfection ne soit pas de ce
monde? On le verra bien.
En tout cas, si, dans leur for intérieur, Uncle Prudent et son
collègue ne pouvaient qu’admirer la puissance d’un pareil engin de
locomotion aérienne, ils n’en laissaient rien paraître. Ils ne
cherchaient que l’occasion de s’enfuir. Ils n’admirèrent même pas le
superbe spectacle offert à leur vue, pendant que l’-Albatros- suivait
les pittoresques lisières du Pendjab.
Il y a bien, à la base de l’Himalaya, une bande marécageuse de
terrains d’où transpirent des vapeurs malsaines, ce Teraï dans lequel
la fièvre est à l’état endémique. Mais ce n’était pas pour gêner
l’-Albatros- ni compromettre la santé de son personnel. Il monta,
sans trop se presser, vers l’angle que l’Indoustan fait au point de
jonction du Turkestan et de la Chine. Le 29 juin, dès les premières
heures du matin, s’ouvrait devant lui l’incomparable vallée de
Cachemir.
Oui, incomparable, cette gorge que laissent entre eux le grand et le
petit Himalaya! Sillonnée des centaines de contreforts que l’énorme
chaîne envoie mourir jusqu’au bassin de l’Hydaspe, elle est arrosée
par les capricieux méandres du fleuve, qui vit se heurter les armées
de Porus et d’Alexandre, c’est-à-dire l’Inde et la Grèce aux prises
dans l’Asie centrale. Il est toujours là, cet Hydaspe, si les deux
villes, fondées par le Macédonien en souvenir de sa victoire, ont si
bien disparu qu’on ne peut même plus en retrouver la place.
Pendant cette matinée, l’-Albatros- plana au-dessus de Srinagar, plus
connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent et son compagnon virent
une cité superbe, allongée sur les deux rives du fleuve, ses ponts de
bois tendus comme des fils, ses chalets agrémentés de balcons en
découpages, ses berges ombragées de hauts peupliers, ses toits
gazonnés qui prenaient l’aspect de grosses taupinières, ses canaux
multiples, avec des barques comme des noix et des bateliers comme des
fourmis, ses palais, ses temples, ses kiosques, ses mosquées, ses
bungalows à l’entrée des faubourgs, - tout cet ensemble doublé par la
réverbération des eaux; puis sa vieille citadelle de Hari-Parvata,
campée au front d’une colline, comme le plus important des forts de
Paris au front du mont Valérien.
« Ce serait Venise, dit Phil Evans, si nous étions en Europe.
- Et si nous étions en Europe, répondit Uncle Prudent, nous saurions
bien retrouver le chemin de l’Amérique! »
L’-Albatros- ne s’attarda pas au-dessus du lac que le fleuve traverse
et reprit son vol à travers la vallée de l’Hydaspe.
Pendant une demi-heure seulement, descendu à dix mètres du fleuve, il
resta stationnaire. Alors, au moyen d’un tuyau de caoutchouc envoyé
en dehors, Tom Turner et ses gens s’occupèrent de refaire leur
provision d’eau, qui fut aspirée par une pompe que les courants des
accumulateurs mirent en mouvement.
Durant cette opération, Uncle Prudent et Phil Evans s’étaient
regardés. Une même pensée avait traversé leur cerveau. Ils n’étaient
qu’à quelques mètres de la surface de l’Hydaspe, à portée des rives.
Tous deux étaient bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre la
liberté, et, lorsqu’ils auraient disparu entre deux eaux, comment
Robur eût-il pu les reprendre? Afin de laisser à ses propulseurs la
possibilité d’agir, ne fallait-il pas que l’appareil se tint au moins
à deux mètres au-dessus du lac?
En un instant, toutes les chances pour ou contre s’étaient présentées
à leur esprit. En un instant ils les avaient pesées. Enfin ils
allaient s’élancer par-dessus la plate-forme, lorsque plusieurs
paires de mains s’abattirent sur leurs épaules.
On les observait. Ils furent mis dans l’impossibilité de fuir.
Cette fois, ils ne se rendirent pas sans résistance. Ils voulurent
repousser ceux qui les tenaient. Mais c’étaient de solides gaillards,
ces gens de l’-Albatros!-
« Messieurs, se contenta de dire l’ingénieur, quand on a le plaisir
de voyager en compagnie de Robur-le-Conquérant, comme vous l’avez si
bien nommé, et à bord de son admirable -Albatros,- on ne le quitte
pas ainsi... à l’anglaise! J’ajouterai même qu’on ne le quitte plus! »
Phil Evans entraîna son collègue qui allait se livrer à quelque acte
de violence. Tous deux rentrèrent dans le roufle, décidés à s’enfuir,
dût-il leur en coûter la vie, et n importe où.
L’-Albatros- avait repris sa direction vers l’ouest. Pendant cette
journée, avec une vitesse moyenne, il franchit le territoire du
Caboulistan, dont on entrevit un instant la capitale, puis la
frontière du royaume de l’Hérat, à onze cents kilomètres de Cachemir.
Dans ces contrées, toujours si disputées encore, sur cette route
ouverte aux Russes vers les possessions anglaises de l’Inde,
apparurent des rassemblements d’hommes, des colonnes, des convois, en
un mot tout ce qui constitue le personnel et le matériel d’une armée
en marche. On entendit aussi des coups de canon et le pétillement de
la mousqueterie. Mais l’ingénieur ne se mêlait jamais des affaires
des autres, quand ce n’était pas pour lui question d’honneur ou
d’humanité. Il passa outre. Si Hérat, comme on le dit, est la clef de
l’Asie centrale, que cette clef allât dans une poche anglaise ou dans
une poche moscovite, peu lui importait. Les intérêts terrestres ne
regardaient plus l’audacieux qui avait fait de l’air son unique
domaine.
D’ailleurs, le pays ne tarda pas à disparaître sous un véritable
ouragan de sable, comme il ne s’en produit que trop fréquemment dans
ces régions. Ce vent, qui s’appelle « tebbad », transporte des
éléments fiévreux avec l’impondérable poussière soulevée à son
passage. Et combien de caravanes périssent dans ces tourbillons!
Quant à l’-Albatros,- afin d’échapper à cette poussière qui aurait pu
altérer la finesse de ses engrenages, il alla chercher à deux mille
mètres une zone plus saine.
Ainsi disparut la frontière de la Perse et ses longues plaines qui
restèrent invisibles. L’allure était très modérée, bien qu’aucun
écueil ne fût à craindre. En effet, si la carte indique quelques
montagnes, elles ne sont cotées qu’à de moyennes altitudes. Mais, aux
approches de la capitale, il convenait d’éviter le Damavend, dont le
pic neigeux pointe à près de six mille six cents mètres, puis la
chaîne d’Elbrouz, au pied de laquelle est bâti Téhéran.
Dès les premières lueurs du 2 juillet surgit ce Damavend, émergeant
du simoun de sables.
L’-Albatros- se dirigea donc de manière à passer au-dessus de la
ville, que le vent enveloppait d’un nuage de fine poussière.
Cependant, vers les dix heures du matin, on put apercevoir les larges
fossés qui entourent l’enceinte, et, au milieu, le palais du Shah,
ses murailles revêtues de plaques de faïence, ses bassins qui
semblaient taillés dans d’énormes turquoises d’un bleu éclatant.
Ce ne fut qu’une rapide vision. A partir de ce point, l’-Albatros,-
modifiant sa route, porta presque directement vers le nord. Quelques
heures après, il se trouvait au-dessus d’une petite ville, bâtie à un
angle septentrional de la frontière persane, sur les bords d’une
vaste étendue d’eau, dont on ne pouvait apercevoir la fin ni au nord
ni à l’est.
Cette ville, c’était le port d’Ashourada, la station russe la plus
avancée dans le sud. Cette étendue d’eau, c’était une mer. C’était la
Caspienne.
Plus de tourbillons de poussière alors. Vue d’un ensemble de maisons
à l’européenne, disposées le long d’un promontoire, avec un clocher
qui les domine.
L’-Albatros- s’abaissa sur cette mer dont les eaux sont à trois cents
pieds au-dessous du niveau océanien. Vers le soir, il longeait la
côte - turkestane autrefois, russe alors - qui monte vers le golfe de
Balkan, et le lendemain, 3 juillet, il planait à cent mètres
au-dessus de la Caspienne.
Aucune terre en vue, ni du côté de l’Asie, ni du côté de l’Europe. A
la surface de la mer, quelques voiles blanches gonflées par la brise.
C’étaient des navires indigènes, reconnaissables à leurs formes, des
kesebeys à deux mâts, des kayuks, anciens bateaux pirates à un mât,
des teimils, simples canots de service ou de pêche. Çà et là,
s’élevaient jusqu’à l’-Albatros- quelques queues de fumée, vomies par
la cheminée de ces steamers d’Ashourada que la Russie entretient pour
la police des eaux turkomanes.
Ce matin-là, le contremaître Tom Turner causait avec le maître coq,
François Tapage, et, à une demande de celui-ci, il avait fait cette
réponse
« Oui, nous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la
mer Caspienne.
- Bien! répondit le maître coq. Cela nous permettra sans doute de
pêcher ?...
- Comme vous le dites! »
Puisqu’on devait mettre quarante heures à faire les six cent
vingt-cinq milles que mesure cette mer sur deux cents de large, c’est
que la vitesse de l’-Albatros- serait très modérée, et même nulle
pendant les opérations de pêche.
Or, cette réponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui se
trouvait alors à l’avant.
En ce moment, Frycollin s’obstinait à l’assommer de ses incessantes
récriminations, le priant d’intervenir près de son maître pour qu’il
le fit « déposer à terre ».
Sans répondre à cette demande saugrenue, Phil Evans revint à
l’arrière retrouver Uncle Prudent. Là, toutes précautions prises pour
ne point être entendus, il rapporta les quelques phrases échangées
entre Tom Turner et le maître coq.
« Phil Evans, répondit Uncle Prudent, je pense que nous ne nous
faisons aucune illusion sur les intentions de ce misérable à notre
égard?
- Aucune, répondit Phil Evans. Il ne nous rendra la liberté que
lorsque cela lui conviendra, - s’il nous la rend jamais!
- Dans ce cas, nous devons tout tenter pour quitter l’-Albatros!-
- Un fameux appareil, il faut bien l’avouer!
- C’est possible! s’écria Uncle Prudent, mais c’est l’appareil d’un
coquin qui nous retient au mépris de tout droit. Or, cet appareil
constitue pour nous et les nôtres un danger permanent. Si donc nous
ne parvenons pas à le détruire...
- Commençons par nous sauver!.., répondit Phil Evans. Nous verrons
après!
- Soit! reprit Uncle Prudent, et profitons des occasions qui vont
s’offrir. Evidemment l’-Albatros- va traverser la Caspienne, puis se
lancer sur l’Europe, soit dans le nord, au-dessus de la Russie, soit
dans l’ouest, au-dessus des contrées méridionales. Eh bien! en
quelque lieu que nous mettions le pied, notre salut sera assuré
jusqu’à l’Atlantique. Il convient donc de se tenir prêts à toute
heure.
- Mais, demanda Phil Evans, comment fuir?...
- Ecoutez-moi, répondit Uncle Prudent. Il arrive parfois, pendant la
nuit, que l’-Albatros- plane à quelques centaines de pieds seulement
du sol. Or, il y a à bord plusieurs câbles de cette longueur, et,
avec un peu d’audace, on pourrait peut-être se laisser glisser...
- Oui, répondit Phil Evans, le cas échéant, je n’hésiterais pas...
Ni moi, dit Uncle Prudent. J’ajoute que, la nuit, excepté le timonier
posté à l’arrière, personne ne veille.
Précisément, un de ces câbles est placé à l’avant, et, sans être vu,
sans être entendu, il ne serait pas impossible de le dérouler...
- Bien, dit Phil Evans. Je vois avec plaisir, Uncle Prudent, que vous
êtes plus calme. Cela vaut mieux pour agir. Mais, en ce moment, nous
voici sur la Caspienne. De nombreux bâtiments sont en vue.
L’-Albatros- va descendre et s’arrêter pendant la pèche... Est-ce que
nous ne pourrions pas profiter?...
- Eh! on nous surveille, même quand nous ne croyons pas être
surveillés, répondit Uncle Prudent. Vous l’avez bien vu, quand nous
avons tenté de nous précipiter dans l’Hydaspe.
- Et qui dit que nous ne sommes pas surveillés aussi pendant la nuit?
répliqua Phil Evans.
- Il faut pourtant en finir! s’écria Uncle Prudent, oui! en finir
avec cet -Albatros- et son maître! »
On le voit, sous l’excitation de la colère, les deux collègues -
Uncle Prudent surtout - pouvaient être conduits à commettre les actes
les plus téméraires et peut-être les plus contraires à leur propre
sûreté.
Le sentiment de leur impuissance, le dédain ironique avec lequel les
traitait Robur, les réponses brutales qu’il leur faisait, tout
contribuait à tendre une situation dont l’aggravation était chaque
jour plus manifeste.
Ce jour même, une nouvelle scène faillit amener une altercation des
plus regrettables entre Robur et les deux collègues. Frycollin ne se
doutait guère qu’il allait en être le provocateur.
En se voyant au-dessus de cette mer sans limites, le poltron fut
repris d’une belle épouvante. Comme un enfant, comme un Nègre qu’il
était, il se laissa aller à geindre, à protester, à crier, à se
démener en mille contorsions et grimaces.
« Je veux m’en aller!... Je veux m’en aller! criait-il. Je ne suis
pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour voler!... Je veux qu’on
me remette à terre... tout de suite!... »
Il va sans dire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement à le
calmer, - au contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par
impatienter singulièrement Robur.
Or, comme Tom Turner et ses compagnons allaient procéder aux
manœuvres de la pêche, l’ingénieur, pour se débarrasser de
Frycollin, ordonna de l’enfermer dans son roufle. Mais le Nègre
continua à se débattre, à frapper aux cloisons, à hurler de plus
belle.
Il était midi. En ce moment, l’-Albatros- se tenait à cinq ou six
mètres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcations,
épouvantées à sa vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la
Caspienne ne devait pas tarder à être déserte.
Comme on le pense bien, dans ces conditions où ils n’auraient eu qu’à
piquer une tête pour fuir, les deux collègues devaient être et
étaient l’objet d’une surveillance spéciale. En admettant même qu’ils
se fussent jetés par-dessus le bord, on aurait bien su les reprendre
avec le canot de caoutchouc de l’-Albatros.- Donc, rien à faire
pendant la pêche, à laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis
que Uncle Prudent, en perpétuel état de rage, se retirait dans sa
cabine.
On sait que la mer Caspienne est une dépression volcanique du sol. En
ce bassin tombent les eaux de ces grands fleuves, le Volga, l’Oural,
le Kour, la Kouma, la Jemba et autres. Sans l’évaporation qui lui
enlève son trop-plein, ce trou, d’une superficie de dix-sept mille
lieues carrées, d’une profondeur moyenne comprise entre soixante et
quatre cents pieds, aurait inondé les côtes du nord et de l’est,
basses et marécageuses. Bien que cette cuvette ne soit en
communication ni avec la mer Noire, ni avec la mer d’Aral, dont les
niveaux sont très supérieurs au sien, elle n’en nourrit pas moins un
très grand nombre de poissons - de ceux, bien entendu, auxquels ne
peuvent déplaire ses eaux d’une amertume prononcée, due au naphte
qu’y déversent les sources de son extrémité méridionale.
Or, en songeant à la variété que la pêche pouvait apporter à son
ordinaire, le personnel de l’-Albatros- ne dissimulait pas le plaisir
qu’il allait y prendre.
« Attention! » cria Tom Turner, qui venait de harponner un poisson de
belle taille, presque semblable à un requin.
C’était un magnifique esturgeon, long de sept pieds, de cette espèce
Belonga des Russes, dont les œufs, mélangés de sel, de vinaigre
et de vin blanc, forment le caviar. Peut-être les esturgeons pêchés
dans les fleuves sont-ils meilleurs que les esturgeons de mer; mais
ceux-ci furent bien accueillis à bord de l’-Albatros.-
Toutefois, ce qui rendit cette pêche plus fructueuse encore, ce fut
la traîne des chaluts qui ramassèrent, pêle-mêle, carpes, brèmes,
saumons, brochets d’eaux salées, et surtout quantité de ces sterlets
de moyenne taille que les riches gourmets font venir vivants
d’Astrakan à Moscou et à Pétersbourg. Ceux-ci allaient immédiatement
passer de leur élément naturel dans les chaudières de l’équipage,
sans frais de transport.
Les gens de Robur halaient joyeusement les filets, après que
l’-Albatros- les avait promenés pendant plusieurs milles. Le Gascon
François Tapage, hurlant de plaisir, justifiait bien son nom. Une
heure de pêche suffit à remplir les viviers de l’aéronef, qui remonta
vers le nord.
Pendant cette halte, Frycollin n’avait cessé de crier, de frapper aux
parois de sa cabine, de faire en un mot un insupportable vacarme.
« Ce maudit Nègre ne se taira donc pas! dit Robur, véritablement à
bout de patience.
- Il me semble, monsieur, qu’il a bien le droit de se plaindre!
répondit Phil Evans.
- Oui, comme moi j’ai le droit d’épargner ce supplice à mes oreilles!
répliqua Robur.
- Ingénieur Robur!... dit Uncle Prudent, qui venait d’apparaître sur
la plate-forme.
- Président du Weldon-Institute ? »
Tous deux s’étaient avancés l’un vers l’autre. Ils se regardaient
dans le blanc des yeux.
Puis, Robur, haussant les épaules :
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