des oiseaux;
30 Les aéroplanes, qui ne sont, à vrai dire, que des plans inclinés,
comme le cerf-volant, mais remorqués ou poussés par des hélices
horizontales.
Chacun de ces systèmes avait eu et a même encore des partisans
décidés à ne rien céder sur ce point.
Cependant, Robur, par bien des considérations, avait rejeté les deux
premiers.
Que l’orthoptère, l’oiseau mécanique, présente certains avantages,
nul doute. Les travaux, les expériences de M. Renaud, en 1884, l’ont
prouvé. Mais, ainsi qu’on le lui avait dit, il ne faut pas
servilement imiter la nature. Les locomotives n’ont pas été copiées
sur les lièvres, ni les navires à vapeur sur les poissons. Aux
premières on a mis des roues qui ne sont pas des jambes, aux seconds
des hélices qui ne sont point des nageoires. Et ils n’en marchent pas
plus mal. Au contraire. D’ailleurs, sait-on ce qui se fait
mécaniquement dans le vol des oiseaux dont les mouvements sont très
complexes? Le docteur Marey n’a-t-il pas soupçonné que les pennes
s’entrouvrent pendant le relèvement de l’aile pour laisser passer
l’air, mouvement au moins bien difficile à produire avec une machine
artificielle?
D’autre part, que les aéroplanes eussent donné quelques bons
résultats, ce n’était pas douteux. Les hélices opposant un plan
oblique à la couche d air, c’était le moyen de produire un travail
d’ascension, et les petits appareils expérimentés prouvaient que le
poids disponible, c’est-à-dire, celui dont on peut disposer en dehors
de celui de l’appareil, augmente avec le carré de la vitesse. Il y
avait là de grands avantages - supérieurs même à ceux des aérostats
soumis à un mouvement de translation.
Néanmoins, Robur avait pensé que ce qu’il y avait de meilleur,
c’était encore ce qu’il y aurait de plus simple. Aussi, les hélices -
ces « saintes hélices » - qu’on lui avait jetées à la tête au
Weldon-lnstitute - avaient-elles suffi à tous les besoins de sa
machine volante. Les unes tenaient l’appareil suspendu dans l’air,
les autres le remorquaient dans des conditions merveilleuses de
vitesse et de sécurité.
En effet, théoriquement, au moyen d’une hélice d’un pas suffisamment
court mais d’une surface considérable, ainsi que l’avait dit M.
Victor Tatin, on pourrait, « en poussant les choses à l’extrême,
soulever un poids indéfini avec la force la plus minime ».
Si l’orthoptère - battement d’ailes des oiseaux - s’élève en
s’appuyant normalement sur l’air, l’hélicoptère s’élève en le
frappant obliquement avec les branches de son hélice, comme s’il
montait sur un plan incliné. En réalité, ce sont des ailes en hélice
au lieu d’être des ailes en aube. L’hélice marche nécessairement dans
la direction de son axe. Cet axe est-il vertical? elle se déplace
verticalement. Est-il horizontal? elle se déplace horizontalement.
Tout l’appareil volant de l’ingénieur Robur était dans ces deux
fonctionnements.
En voici la description exacte, qui peut se scinder en trois parties
essentielles : la plate-forme, les engins de suspension et de
propulsion, la machinerie.
Plate-forme. - C’est un bâti, long de trente mètres, large de quatre,
véritable pont de navire avec proue en forme d’éperon. Au-dessous,
s’arrondit une coque, solidement membrée, qui renferme les appareils
destinés à produire la puissance mécanique, la soute aux munitions,
les apparaux, les outils, le magasin général pour approvisionnements
de toutes sortes, y compris les caisses à eau du bord. Autour du
bâti, quelques légers montants, reliés par un treillis de fil de fer,
supportent une rambarde qui sert de main-courante. A sa surface
s’élèvent trois roufles, dont les compartiments sont affectés, les
uns au logement du personnel, les autres à la machinerie. Dans le
roufle central fonctionne la machine qui actionne tous les engins de
suspension; dans celui de l’avant la machine du propulseur de
l’avant; dans celui de l’arrière, la machine du propulseur de
l’arrière, - ces trois machines ayant chacune leur mise en train
spéciale. Du côté de la proue, dans le premier roufle, se trouvent
l’office, la cuisine et le poste de l’équipage. Du côté de la poupe,
dans le dernier roufle, sont disposées plusieurs cabines, entre
autres, celle de l’ingénieur, une salle à manger, puis, au-dessus,
une cage vitrée dans laquelle se tient le timonier qui dirige
l’appareil au moyen d’un puissant gouvernail. Tous ces roufles sont
éclairés par des hublots, fermés de verres trempés qui ont dix fois
la résistance du verre ordinaire. Au-dessous de la coque est établi
un système de ressorts flexibles, destinés à adoucir les heurts, bien
que l’atterrissage puisse se faire avec une douceur extrême, tant
l’ingénieur est maître des mouvements de l’appareil.
Engins de suspension et de propulsion. - Au-dessus de la plate-forme,
trente-sept axes se dressent verticalement, dont quinze en abord, de
chaque côté, et sept plus élevés au milieu. On dirait un navire à
trente-sept mâts. Seulement ces mâts, au lieu de voiles, portent
chacun deux hélices horizontales, d’un pas et d’un diamètre assez
courts, mais auxquelles on peut imprimer une rotation prodigieuse.
Chacun de ces axes a son mouvement indépendant du mouvement des
autres, et, en outre, de deux en deux, chaque axe tourne en sens
inverse - disposition nécessaire pour que l’appareil ne soit pas pris
d’un mouvement de giration. De la sorte, les hélices, tout en
continuant à s’élever sur la colonne d’air verticale, se font
équilibre contre la résistance horizontale. Conséquemment, l’appareil
est muni de soixante-quatorze hélices suspensives, dont les trois
branches sont maintenues extérieurement par un cercle métallique,
qui, faisant fonction de volant, économise la force motrice. A
l’avant et à l’arrière, montées sur axes horizontaux, deux hélices
propulsives, à quatre branches, d’un pas inverse très allongé
tournent en sens différent et communiquent le mouvement de
propulsion. Ces hélices, d’un diamètre plus grand que celui des
hélices de suspension, peuvent également tourner avec une excessive
vitesse.
En somme, cet appareil tient à la fois des systèmes qui ont été
préconisés par MM. Cossus, de la Landelle et de Ponton d’Amécourt,
systèmes perfectionnés par l’ingénieur Robur. Mais c’est surtout dans
le choix et l’application de la force motrice qu’il a le droit d’être
considéré comme inventeur.
Machinerie. - Ce n’est ni à la vapeur d’eau ou autres liquides, ni à
l’air comprimé ou autres gaz élastiques, ni aux mélanges explosifs
susceptibles de produire une action mécanique, que Robur a demandé la
puissance nécessaire à soutenir et à mouvoir son appareil. C’est à
l’électricité, à cet agent qui sera, un jour, l’âme du monde
industriel. D’ailleurs, nulle machine électromotrice pour le
produire. Rien que des piles et des accumulateurs. Seulement, quels
sont les éléments qui entrent dans la composition de ces piles, quels
acides les mettent en activité? c’est le secret de Robur. De même
pour les accumulateurs. De quelle nature sont leurs lames positives
et négatives? on ne sait. L’ingénieur s’était bien gardé - et pour
cause - de prendre un brevet d’invention. En somme, résultat non
contestable : des piles d’un rendement extraordinaire, des acides
d’une résistance presque absolue à l’évaporation ou à la congélation,
des accumulateurs qui laissent très loin les Faure-Sellon-Volckmar,
enfin des courants dont les ampères se chiffrent en nombres inconnus
jusqu’alors. De là, une puissance en chevaux électriques pour ainsi
dire infinie, actionnant les hélices qui communiquent à l’appareil
une force de suspension et de propulsion supérieure à tous ses
besoins, en n’importe quelle circonstance.
Mais, il faut le répéter, cela appartient en propre à l’ingénieur
Robur. Là-dessus il a gardé un secret absolu. Si le président et le
secrétaire du Weldon-Institute ne parviennent pas à le découvrir,
très probablement ce secret sera perdu pour l’humanité.
Il va sans dire que cet appareil possède une stabilité suffisante par
suite de la position du centre de gravité. Nul danger qu’il prenne
des angles inquiétants avec l’horizontale, nul renversement à
craindre.
Reste à savoir quelle matière l’ingénieur Robur avait employée pour
la construction de son aéronef, - nom qui peut très exactement
s’appliquer à l’Albatros. Qu’était cette matière si dure que le
bowie-knife de Phil Evans n’avait pu l’entamer et dont Uncle Prudent
n’avait pu s’expliquer la nature? Tout bonnement du papier.
Depuis bien des années, déjà, cette fabrication avait pris un
développement considérable. Du papier sans colle, dont les feuilles
sont imprégnées de dextrine et d’amidon, puis serrées à la presse
hydraulique, forme une matière dure comme l’acier. On en fait des
poulies, des rails, des roues de wagon, plus solides que les roues de
métal et en même temps plus légères. Or, c’était cette solidité,
cette légèreté, que Robur avait voulu utiliser pour la construction
de sa locomotive aérienne. Tout, coque, bâti, roufles, cabines, était
en papier de paille, devenu métal sous la pression, et même, ce qui
n’était point à dédaigner pour un appareil courant à de grandes
hauteurs, - incombustible. quant aux divers organes des engins de
suspension et de propulsion, axes ou palettes des hélices, la fibre
gélatinée en avait fourni la substance résistante et flexible à la
fois. Cette matière, pouvant s’approprier à toutes formes, insoluble
dans la plupart des gaz et des liquides, acides ou essences, - sans
parler de ses propriétés isolantes, - avait été d’un emploi très
précieux dans la machinerie électrique de l’Albatros.
L’ingénieur Robur, son contremaître Tom Turner, un mécanicien et ses
deux aides, deux timoniers et un maître coq - en tout huit hommes -
tel était le personnel de l’aéronef qui suffisait amplement aux
manœuvres exigées par la locomotion aérienne. Des armes de
chasse et de guerre, des engins de pêche, des fanaux électriques, des
instruments d’observation, boussoles et sextants pour relever la
route, thermomètre pour l’étude de la température, divers baromètres,
les uns pour évaluer la cote des hauteurs atteintes, les autres pour
indiquer les variations de la pression atmosphérique, un storm-glass
pour la prévision des tempêtes, une petite bibliothèque, une petite
imprimerie portative, une pièce d’artillerie montée sur pivot au
centre de la plate-forme, se chargeant par la culasse et lançant un
projectile de six centimètres, un approvisionnement de poudre,
balles, cartouches de dynamite, une cuisine chauffée par les courants
des accumulateurs, un stock de conserves, viandes et légumes, rangées
dans une cambuse ad hoc avec quelques fûts de brandy, de whisky et de
gin, enfin de quoi aller bien des mois sans être obligé d’atterrir, -
tels étaient le matériel et les provisions de l’aéronef, sans compter
la fameuse trompette.
En outre, il y avait à bord une légère embarcation en caoutchouc,
insubmersible, qui pouvait porter huit hommes à la surface d’un
fleuve, d’un lac ou d’une mer calme.
Mais Robur avait-il au moins installé des parachutes en cas
d’accident? Non Il ne croyait pas aux accidents de ce genre. Les axes
des hélices étaient indépendants. L’arrêt des uns n’enrayait pas la
marche des autres. Le fonctionnement de la moitié du jeu suffisait à
maintenir l’Albatros dans son élément naturel.
« Et, avec lui, ainsi que Robur-le-Conquérant eut bientôt l’occasion
de le dire à ses nouveaux hôtes -hôtes malgré eux - avec lui, je suis
maître de cette septième partie du monde, plus grande que
l’Australie, l’Océanie, l’Asie, l’Amérique et l’Europe, cette Icarie
aérienne que des milliers d’Icariens peupleront un jour! »
VII
Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans refusent encore de se laisser
convaincre.
Le président du Weldon-Institute était stupéfait, son compagnon
abasourdi. Mais ni l’un ni l’autre ne voulurent rien laisser paraître
de cet ahurissement si naturel.
Le valet Frycollin, lui, ne dissimulait pas son épouvante à se sentir
emporté dans l’espace à bord d’une pareille machine, et il ne
cherchait point à s’en cacher.
Pendant ce temps, les hélices suspensives tournaient rapidement
au-dessus de leurs têtes. Si considérable que fût alors cette vitesse
de rotation, elle eût pu être triplée pour le cas où l’Albatros
aurait voulu atteindre de plus hautes zones.
Quant aux deux propulseurs, lancés à une allure assez modérée, ils
n’imprimaient à l’appareil qu’un déplacement de vingt kilomètres à
l’heure.
En se penchant en dehors de la plate-forme, les passagers de
l’Albatros purent apercevoir un long et sinueux ruban liquide qui
serpentait, comme un simple ruisseau, à travers un pays accidenté, au
milieu de l’étincellement de quelques lagons obliquement frappés des
rayons du soleil. Ce ruisseau, c’était un fleuve, et l’un des plus
importants de ce territoire. Sur la rive gauche se dessinait une
chaîne montagneuse dont la prolongation allait à perte de vue.
« Et nous direz-vous où nous sommes? demanda Uncle Prudent d’une voix
que la colère faisait trembler.
- Je n’ai point à vous l’apprendre, répondit Robur.
- Et nous direz-vous où nous allons? ajouta Phil Evans.
- A travers l’espace.
- Et cela va durer?...
- Le temps qu’il faudra.
- S’agit-il donc de faire le tour du monde? demanda ironiquement Phil
Evans.
- Plus que cela, répondit Robur.
- Et si ce voyage ne nous convient pas?... répliqua Uncle Prudent.
Il faudra qu’il vous convienne!
Voilà un avant-goût de la nature des relations qui aillaient
s’établir entre le maître de l’Albatros et ses hôtes, pour ne pas
dire ses prisonniers. Mais, manifestement, il voulut tout d’abord
leur donner le - temps de se remettre, d’admirer le merveilleux
appareil qui les emportait dans les airs, et, sans doute, d’en
complimenter l’inventeur. Aussi affecta-t-il de se promener d’un bout
à l’autre de la plate-forme. Libre à eux d’examiner le dispositif des
machines et l’aménagement de l’aéronef, ou d’accorder toute attention
au paysage dont le relief se déployait au-dessous d’eux.
« Uncle Prudent, dit alors Phil Evans, si je ne me trompe, nous
devons planer sur la partie centrale du territoire canadien. Ce
fleuve qui coule dans le nord-ouest, c’est le Saint-Laurent. Cette
ville que nous laissons en arrière, c’est Québec. »
C’était, en effet, la vieille cité de Champlain, dont les toits de
fer-blanc éclataient au soleil comme des réflecteurs. L’Albatros
s’était donc élevé jusqu’au quarante-sixième degré de latitude nord -
ce qui expliquait l’avance prématurée du jour et la prolongation
anormale de l’aube.
Oui, reprit Phil Evans, voilà bien la ville en amphithéâtre., la
colline qui porte sa citadelle, ce Gibraltar de l’Amérique du Nord!
Voici les cathédrales an glaise et française! Voici la douane avec
son dôme surmonté du pavillon britannique!
Phil Evans n’avait pas achevé que déjà la capitale du Canada
commençait à se réduire dans le lointain. L’aéronef entrait dans une
zone de petits nuages, qui dérobèrent peu à peu la vue du sol.
Robur, voyant alors que le président et le secrétaire du
Weldon-Institute reportaient leur attention sur l’aménagement
extérieur de l’-Albatros- s’approcha et dit:
« Eh bien, messieurs, croyez-vous à la possibilité de la locomotion
aérienne au moyen des appareils plus lourds que l’air? »
Il eût été difficile de ne pas se rendre à l’évidence. Cependant
Uncle Prudent et Phil Evans ne répondirent pas.
« Vous vous taisez? reprit l’ingénieur. Sans doute, c’est la faim qui
vous empêche de parler!... Mais, si je me suis chargé de vous
transporter dans l’air, croyez que je ne vous nourrirai pas de ce
fluide peu nutritif. Votre premier déjeuner vous attend. »
Comme Uncle Prudent et Phil Evans sentaient la faim les aiguillonner
vivement, ce n’était pas le cas de faire des cérémonies. Un repas
n’engage à rien, et lorsque Robur les aurait remis à terre, ils
comptaient bien reprendre vis-à-vis de lui leur entière liberté
d’action.
Tous deux furent alors conduits vers le roufle de l’arrière, dans un
petit « dining-room ». Là se trouvait une table proprement servie, à
laquelle ils devaient manger à part pendant le voyage. Pour plats,
différentes conserves, et, entre autres, une sorte de pain, composé
en parties égales de farine et de viande réduite en poudre, relevée
d’un peu de lard, lequel, bouilli dans l’eau, donne un potage
excellent; puis, des tranches de jambon frit, et du thé pour boisson.
De son côté, Frycollin n’avait pas été oublié. A l’avant, il avait
trouvé une forte soupe de ce pain. En vérité, il fallait qu’il eût
belle faim pour manger, car ses mâchoires tremblaient de peur et
auraient pu lui refuser tout service.
« Si ça cassait! Si ça cassait! » répétait le malheureux Nègre.
De là, des transes continuelles. qu’on y songe! Une chute de quinze
cents mètres qui l’aurait réduit à l’état de pâtée!
Une heure après, Uncle Prudent et Phil Evans reparurent sur la
plate-forme. Robur n’y était plus. A l’arrière, l’homme de barre,
dans sa cage vitrée, l’œil fixé sur la boussole, suivait
imperturbablement, sans une hésitation, la route donnée par
l’ingénieur.
Quant au reste du personnel, le déjeuner le retenait probablement
dans son poste. Seul, un aide-mécanicien, préposé à la surveillance
des machines, se promenait d’un roufle à l’autre.
Cependant, si la vitesse de l’appareil était grande, les deux
collègues n’en pouvaient juger qu’imparfaitement, bien que
l’-Albatros- fût alors sorti de la zone des nuages et que le sol se
montrât à quinze cents mètres au-dessous.
C’est à n’y pas croire! dit Phil Evans.
- N’y croyons pas! » répondit Uncle Prudent.
Ils allèrent alors se placer à l’avant et portèrent leurs regards
vers l’horizon de l’ouest.
Ah! une autre ville! dit Phil Evans.
- Pouvez-vous la reconnaître?
- Oui! Il me semble bien que c’est Montréal.
- Montréal ?... Mais nous n’avons quitté Québec que depuis deux
heures tout au plus!
- Cela prouve que cette machine se déplace avec une rapidité d’au
moins vingt-cinq lieues à l’heure.
En effet, c’était la vitesse de l’aéronef, et, si les passagers ne se
sentaient pas incommodés, c’est qu’ils marchaient alors dans le sens
du vent. Par un temps calme, cette vitesse les eût considérablement
gênés, puisque c’est à peu près celle d’un express. Par vent
contraire, il aurait été impossible de la supporter.
Phil Evans ne se trompait pas. Au-dessous de l’-Albatros-
apparaissait Montréal, très reconnaissable au Victoria-Bridge, pont
tubulaire jeté sur le Saint-Laurent comme le viaduc du railway sur la
lagune de Venise. Puis, on distinguait ses larges rues, ses immenses
magasins, les palais de ses banques, sa cathédrale, basilique
récemment construite sur le modèle de Saint-Pierre de Rome, enfin le
Mont-Royal, qui domine l’ensemble de la ville et dont on a fait un
parc magnifique.
Il était heureux que Phil Evans eût déjà visité les principales
villes du Canada. Il put ainsi en reconnaître quelques-unes sans
questionner Robur. Après Montréal, vers une heure et demie du soir,
ils passèrent sur Ottawa dont les chutes, vues de haut, ressemblaient
à une vaste chaudière en ébullition qui débordait en bouillonnements
de l’effet le plus grandiose.
« Voilà le palais du Parlement », dit Phil Evans.
Et il montrait une sorte de joujou de Nuremberg, planté sur une
colline. Ce joujou, avec son architecture polychrome, ressemblait au
Parliament-House de Londres, comme la cathédrale de Montréal
ressemblait à Saint-Pierre de Rome. Mais peu importait, il n’était
pas contestable que ce fût Ottawa.
Bientôt cette cité ne tarda pas à se rapetisser à l’horizon et ne
forma plus qu’une tache lumineuse sur le sol.
Il était deux heures à peu près, lorsque Robur reparut. Son
contremaître, Tom Turner, l’accompagnait. Il ne lui dit que trois
mots. Celui-ci les transmit aux deux aides, postés dans les ronfles
de l’avant et de l’arrière. Sur un signe, le timonier modifia la
direction de l’-Albatros,- de manière à porter de deux degrés au
sud-ouest. En même temps, Uncle Prudent et Phil Evans purent
constater qu’une vitesse plus grande venait d’être imprimée aux
propulseurs de l’aéronef.
En réalité, cette vitesse aurait pu être doublée encore et dépasser
tout ce qu’on a obtenu jusqu’ici des plus rapides engins de
locomotion terrestre.
Qu’on en juge! Les torpilleurs peuvent faire vingt-deux nœuds
ou quarante kilomètres à l’heure; les trains sur les railways anglais
et français, cent; les bateaux à patins sur les rivières glacées des
Etats-Unis, cent quinze; une machine, construite dans les ateliers de
Patterson, à roue d’engrenage, en a fait cent trente sur la ligne du
lac Erié, et une autre locomotive, entre Trenton et Jersey, cent
trente-sept.
Or, l’-Albatros,- avec le maximum de puissance de ses propulseurs,
pouvait se lancer à raison de deux cents kilomètres à l’heure, soit
près de cinquante mètres par seconde.
Eh bien, cette vitesse est celle de l’ouragan qui déracine les
arbres, celle d’un certain coup de vent qui, pendant l’orage du 21
septembre 1881, à Cahors, se déplaça à raison de cent
quatre-vingt-quatorze kilomètres. C’est la vitesse moyenne du pigeon
voyageur, laquelle n’est dépassée que par le vol de l’hirondelle
ordinaire (67 mètres à la seconde), et par celui du martinet (89
mètres).
En un mot, ainsi que l’avait dît Robur, l’-Albatros,- en développant
toute la force de ses hélices, eût pu faire le tour du monde en deux
cents heures, c’est-à-dire en moins de huit jours!
Que le globe possédât à cette époque quatre cent cinquante mille
kilomètres de voies ferrées - soit onze fois le tour de la terre à
l’Equateur - peu lui importait, à cette machine volante. N’avait-elle
pas pour point d’appui tout l’air de l’espace?
Est-il besoin de l’ajouter, maintenant? Ce phénomène dont
l’apparition avait tant intrigué le public des deux mondes, c’était
l’aéronef de l’ingénieur. Cette trompette qui jetait ses éclatantes
fanfares au milieu des airs, c’était celle du contremaître Tom
Turner. Ce pavillon, planté sur les principaux monuments de l’Europe,
de l’Asie et de l’Amérique, c’était le pavillon de
Robur-le-Conquérant et de son -Albatros-
Et si, jusqu’alors, l’ingénieur avait pris quelques précautions pour
qu’on ne le reconnût pas, si, de préférence, il voyageait la nuit en
s’éclairant parfois de ses fanaux électriques, si, pendant le jour,
il disparaissait au-dessus de la couche des nuages, il semblait
maintenant ne plus vouloir cacher le secret de sa conquête. Et, s’il
était venu à Philadelphie, s’il s’était présenté dans la salle des
séances du Weldon-Institute, n’était-ce pas pour faire part de sa
prodigieuse découverte, pour convaincre -ipso facto- les plus
incrédules?
On sait comment il avait été reçu, et l’on verra quelles représailles
il prétendait exercer sur le président et le secrétaire dudit club.
Cependant Robur s’était approché des deux collègues. Ceux-ci
affectaient absolument de ne marquer aucune surprise de ce qu’ils
voyaient, de ce qu’ils expérimentaient malgré eux. Evidemment, sous
le crâne de ces deux têtes anglo-saxonnes s’incrustait un entêtement
qui serait dur à déraciner.
De son côté, Robur ne voulut pas même avoir l’air de s’en apercevoir,
et, comme s’il eût continué une conversation, qui pourtant était
interrompue depuis plus de deux heures :
« Messieurs, dit-il, vous vous demandez, sans doute, si cet appareil,
merveilleusement approprié pour la locomotion aérienne, est
susceptible de recevoir une plus grande vitesse? Il ne serait pas
digne de conquérir l’espace s’il était incapable de le dévorer. J’ai
voulu que l’air fût pour moi un point d’appui solide, et il l’est.
J’ai compris que, pour lutter contre le vent, il n’y avait tout
simplement qu’à être plus fort que lui, et je suis plus fort. Nul
besoin de voiles pour m’entraîner, ni de rames ni de roues pour me
pousser, ni de rails pour me faire un chemin plus rapide. De l’air,
et c’est tout. De l’air qui m’entoure ainsi que l’eau entoure le
bateau sous-marin, et dans lequel mes propulseurs se vissent comme
les hélices d’un steamer. Voilà comment j’ai résolu le problème de
l’aviation. Voilà ce que ne fera jamais le ballon ni tout autre
appareil plus léger que l’air.
Mutisme absolu des deux collègues - ce qui ne déconcerta pas un
instant l’ingénieur. Il se contenta de sourire à demi et reprit sous
forme interrogative
Peut-être vous demandez-vous encore si, à ce pouvoir qu’il a de se
déplacer horizontalement, l’-Albatros- joint une égale puissance de
déplacement vertical, en un mot, si, même quand il s’agit de visiter
les hautes zones de l’atmosphère, il peut lutter avec un aérostat? eh
bien, je ne vous engage pas à faire entrer le -Go a head- en lutte
avec lui.
Les deux collègues avaient tout bonnement haussé les épaules. C’est
là, peut-être, qu’ils attendaient l’ingénieur.
Robur fit un signe. Les hélices propulsives s’arrêtèrent aussitôt.
Puis, après avoir couru sur son erre pendant un mille encore,
l’-Albatros- demeura immobile.
Sur un second geste de Robur, les hélices suspensives se murent alors
avec une rapidité telle qu’on aurait pu la comparer à celle des
sirènes dans les expériences d’acoustique. Leur frrr monta de près
d’une octave dans l’échelle des sons, en diminuant d’intensité
toutefois àcause de la raréfaction de l’air, et l’appareil s’enleva
verticalement comme une alouette qui jette son cri aigu à travers
l’espace.
Mon maître? Mon maître!... répétait Frycollin. Pourvu que ça ne casse
pas!
Un sourire de dédain fut toute la réponse de Robur. En quelques
minutes, l’-Albatros- eut atteint deux mille - sept cents mètres, ce
qui étendait le rayon de vue à soixante-dix milles, - puis quatre
mille mètres, ce qu’indiqua le baromètre en tombant à 480
millimètres. Alors, expérience faite, l’-Albatros- redescendit La
diminution de la pression des hautes couches amène de l’oxygène dans
l’air et, par suite, dans le sang. C’est la cause des graves
accidents qui sont arrivés à certains aéronautes. Robur jugeait
inutile de s’y exposer.
L’-Albatros- revint donc à la hauteur qu’il semblait tenir de
préférence, et ses propulseurs, remis en marche, l’entraînèrent avec
une rapidité plus grande vers le sud-ouest
« Maintenant, messieurs, si c’est cela que vous vous demandiez, dit
l’ingénieur, vous pourrez vous répondre.
Puis, se penchant au-dessus de la rambarde, il resta absorbé dans sa
contemplation.
Lorsqu’il releva la tête, le président et le secrétaire du
Weldon-Institute étaient devant lui.
Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, qui essayait en vain de se
maîtriser, nous ne nous sommes rien demandé de ce que vous paraissez
croire. Mais nous vous ferons une question à laquelle nous comptons
que vous voudrez bien répondre.
- Parlez.
- De quel droit nous avez-vous attaqués à Philadelphie, dans le parc
de Fairmont? De quel droit nous avez-vous enfermés dans cette
cellule? De quel droit nous emportez-vous, contre notre gré, à bord
de cette machine volante?
- Et de quel droit, messieurs les ballonistes, repartit Robur, de
quel droit m’avez-vous insulté, hué, menacé, dans votre club, au
point que je m’étonne d’en être sorti vivant?
- Interroger n’est pas répondre, reprit Phil Evans, et je vous répète
: de quel droit?..
- Vous voulez le savoir?.
- S’il vous plaît.
- Eh bien, du droit du plus fort!
- C’est cynique!
- Mais cela est!
- Et pendant combien de temps, citoyen ingénieur, demanda Uncle
Prudent, qui éclata à la fin, pendant combien de temps avez-vous la
prétention d’exercer ce droit?
- Comment, messieurs, répondit ironiquement Robur, comment
pouvez-vous me faire une question pareille, quand vous n’avez qu’à
baisser vos regards pour jouir d’un spectacle sans pareil au monde!
L’-Albatros- se mirait alors dans l’immense glace du lac Ontario. Il
venait de traverser le pays si poétiquement chanté par Cooper. Puis,
il suivit la côte méridionale de ce vaste bassin et se dirigea vers
la célèbre rivière qui lui verse les eaux du lac Erié, en les brisant
sur ses cataractes.
Pendant un instant, un bruit majestueux, un grondement de tempête
monta jusqu’à lui. Et, comme si quelque brume humide eût été projetée
dans les airs, l’atmosphère se rafraîchit très sensiblement.
Au-dessous, en fer à cheval, se précipitaient des masses liquides. On
eût dit une énorme coulée de cristal, au milieu des mille
arcs-en-ciel que produisait la réfraction, en décomposant les rayons
solaires. C’était d’un aspect sublime.
Devant ces chutes, une passerelle, tendue comme un fil, reliait une
rive à l’autre. Un peu au-dessous, à trois milles, était jeté un pont
suspendu, sur lequel rampait alors un train qui allait de la rive
canadienne à la rive américaine.
« Les cataractes du Niagara! » s’écria Phil Evans.
Et ce cri lui échappa, tandis que Uncle Prudent faisait tous ses
efforts pour ne rien admirer de ces merveilles.
Une minute après, l’-Albatros- avait franchi la rivière qui sépare
les Etats-Unis de la colonie canadienne, et il se lançait au-dessus
des vastes territoires du Nord-Amérique.
VIII
Ou l’on verra que Robur se décide à répondre à l’importante question
qui lui est posée.
C’était dans une des cabines du roufle de l’arrière que Uncle Prudent
et Phil Evans avaient trouvé deux excellentes couchettes, du linge et
des habits de rechange en suffisante quantité, des manteaux et des
couvertures de voyage. Un transatlantique ne leur eût point offert
plus de confort. S’ils ne dormirent pas tout d’un somme, c’est qu’ils
le voulurent bien, ou du moins que de très réelles inquiétudes les en
empêchèrent. En quelle aventure étaient-ils embarqués? A quelle série
d’expériences avaient-ils été invites -inviti,- si l’on permet ce
rapprochement de mots français et latin? Comment l’affaire se
terminerait-elle, et, au fond, que voulait l’ingénieur Robur? Il y
avait là de quoi donner à réfléchir.
Quant au valet Frycollin, il était logé, à l’avant, dans une cabine
contiguë à celle du maître coq de l’-Albatros.- Ce voisinage ne
pouvait lui déplaire. Il aimait à frayer avec les grands de ce
inonde. Mais, s’il finit par s’endormir, ce fut pour rêver de chutes
successives, de projections à travers le vide, qui firent de son
sommeil un abominable cauchemar.
Et, cependant, rien ne fut plus calme que cette pérégrination au
milieu d’une atmosphère dont les courants s’étaient apaisés avec le
soir. En dehors du bruissement des ailes d’hélices, pas un bruit dans
cette zone. Parfois, un coup de sifflet que lançait quelque
locomotive terrestre en courant les rails-roads, ou des hurlements
d’animaux domestiques. Singulier instinct! ces êtres terrestres
sentaient la machine volante passer au-dessus d’eux et jetaient des
cris d’épouvante à son passage.
Le lendemain, 14 juin, à cinq heures, Uncle Prudent et Phil Evans se
promenaient sur la plate-forme, on pourrait dire sur le pont de
l’aéronef. Rien de changé depuis la veille l’homme de garde à
l’avant, le timonier à l’arrière.
Pourquoi un homme de garde? Y avait-il donc quelque choc à redouter
avec un appareil de même sorte? Non, évidemment. Robur n’avait pas
encore trouvé d’imitateurs quant à rencontrer quelque aérostat
planant dans les airs, cette chance était tellement minime qu’il
était permis de n’en point tenir compte. En tout cas, c’eût été tant
pis pour l’aérostat - le pot de fer et le pot de terre. L’-Albatros-
n’aurait rien eu à craindre d’une semblable collision.
Mais, enfin, pouvait-elle se produire? Oui! Il n’était pas impossible
que l’aéronef se mît à la côte comme un navire, si quelque montagne,
qu’il n’eût pu tourner ou dépasser, eût barré sa route. C’étaient là
les écueils de l’air, et il devait les éviter comme un bâtiment évite
des écueils de la mer.
L’ingénieur, il est vrai, avait donné la direction ainsi que fait un
capitaine, en tenant compte de l’altitude nécessaire pour dominer les
hauts sommets du territoire. Or, comme l’aéronef ne devait pas tarder
à planer sur un pays de montagnes, il n’était que prudent de veiller,
pour le cas où il aurait quelque peu dévié de sa route.
En observant la contrée placée au-dessous d’eux, Uncle Prudent et
Phil Evans aperçurent un vaste lac dont l’-Albatros- allait atteindre
la pointe inférieure vers le sud. Ils en conclurent que, pendant la
nuit, l’Erié avait été dépassé sur toute sa longueur. Donc, puisqu’il
marchait plus directement à l’ouest, l’aéronef devait alors remonter
l’extrémité du lac Michigan.
« Pas de doute possible! dit Phil Evans. Cet ensemble de toits à
l’horizon, c’est Chicago! »
Il ne se trompait pas. C’était bien la cité vers laquelle rayonnent
dix-sept railways, la reine de l’Ouest, le vaste réservoir dans
lequel affluent les produits de l’Indiana, de l’Ohio, du Wisconsin,
du Missouri, de toutes ces provinces qui forment la partie
occidentale de l’Union.
Uncle Prudent, armé d’une excellente lorgnette marine qu’il avait
trouvée dans son roufle, reconnut aisément les principaux édifices de
la ville. Son collègue put lui indiquer les églises, les édifices
publics, les nombreux « élévators » ou greniers mécaniques, l’immense
hôtel Sherman, semblable à un gros dé à jouer, dont les fenêtres
figuraient des centaines de points sur chacune de ses faces.
Puisque c’est Chicago, dit Uncle Prudent, cela prouve que nous sommes
emportés un peu plus à l’ouest qu’il ne conviendrait pour revenir à
notre point de départ.
En effet, l’-Albatros- s’éloignait en droite ligne de la capitale de
la Pennsylvanie.
Mais, si Uncle Prudent eût voulu mettre Robur en demeure de les
ramener vers l’est, il ne l’aurait pneu ce moment. Ce matin-là,
l’ingénieur ne semblait pas pressé de quitter sa cabine, soit qu’il y
fût occupé de quelques travaux, soit qu’il y dormit encore. Les deux
collègues durent donc déjeuner sans l’avoir aperçu.
La vitesse ne s’était pas modifiée depuis la veille. Etant donné la
direction du vent qui soufflait de l’est, cette vitesse n’était pas
gênante, et, comme le thermomètre ne baisse que d’un degré par cent
soixante-dix mètres d’élévation, la température était très
supportable. Aussi, tout en réfléchissant, en causant, en attendant
l’ingénieur, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient-ils sous ce
qu’on pourrait appeler la ramure des hélices, entraînées alors dans
un mouvement giratoire tel que le rayonnement de leurs branches se
fondait en un disque semi-diaphane.
L’Etat d’Illinois fut ainsi franchi sur sa frontière septentrionale
en moins de deux heures et demie. On passa au-dessus du Père des
Eaux, le Mississippi, dont les steam-boats à deux étages ne
paraissaient pas plus grands que des canots. Puis, l’-Albatros- se
lança sur l’Iowa, après avoir entrevu Iowa-City vers onze heures du
matin.
Quelques chaînes de collines, des « bluffs », serpentaient à travers
ce territoire, en obliquant du sud au nord-ouest. Leur médiocre
altitude n’exigea aucun relèvement de l’aéronef. D’ailleurs, ces
bluffs ne devaient pais tarder à s’abaisser pour faire place aux
larges plaines de l’Iowa, étendues sur toute sa partie occidentale et
sur le Nebraska, - prairies immenses qui se développent jusqu’au pied
des montagnes Rocheuses. Çà et là, nombreux rios, affluents ou
sous-affluents du Missouri. Sur leurs rives, villes et villages,
d’autant plus rares que l’-Albatros- s’avançait plus rapidement
au-dessus du Far-West.
Rien de particulier ne se produisit pendant cette journée. Uncle
Prudent et Phil Evans furent absolument livrés à eux-mêmes. C’est à
peine s’ils aperçurent Frycollin, étendu à l’avant, fermant les yeux
pour ne rien voir. Et cependant, il n’était pas en proie au vertige,
comme on pourrait le penser. Faute de repères, ce vertige n’aurait pu
se manifester ainsi qu’il arrive au sommet d’un édifice élevé.
L’abîme n’attire pas quand on le domine de la nacelle d’un ballon ou
de la plate-forme d’un aéronef, ou, plutôt, ce n’est pas un abîme qui
se creuse au-dessous de l’aéronaute, c’est l’horizon qui monte et
l’entoure de toutes parts.
A deux heures, l’-Albatros- passait au-dessus d’Omaha, sur la
frontière du Nebraska, - Omaha-City, véritable tête de ligne de ce
chemin de fer du Pacifique, longue traînée de rails de quinze cents
lieues, tracée entre New York et San Francisco. Un moment, on put
voir les eaux jaunâtres du Missouri, puis la ville, aux maisons de
bois et de briques, posée au centre de ce riche bassin, comme une
boucle à la ceinture de fer qui serre l’Amérique du Nord à sa taille.
Sans doute aussi, pendant que les passagers de l’aéronef observaient
tous ces détails, les habitants d’Omaha devaient apercevoir l’étrange
appareil. Mais leur étonnement à le voir planer dans les airs ne
pouvait être plus grand que celui du président et du secrétaire du
Weldon-Institute de se trouver à son bord.
En tout cas, c’était là un fait que les journaux de l’Union allaient
commenter. Ce serait l’explication de l’étonnant phénomène dont le
monde entier S’occupait et se préoccupait depuis quelque temps.
Une heure après, l’-Albatros- avait dépassé Omaha. Il fut alors
constant qu’il se relevait vers l’est, en s’écartant de la
Platte-River dont la vallée est suivie par le Pacifiquerailway à
travers la Prairie. Cela n’était pas pour satisfaire Uncle Prudent et
Phil Evans.
« C’est donc sérieux, cet absurde projet de nous emmener aux
antipodes? dit l’un.
- Et malgré nous? répondit l’autre. Ah! que ce Robur y prenne garde!
Je ne suis pas homme à le laisser faire!...
- Ni moi! répliqua Phil Evans. Mais, croyez-moi, Uncle Prudent,
tâchez de vous modérer...
- Me modérer!...
- Et gardez votre colère pour le moment où il sera opportun qu’elle
éclate. »
Vers cinq heures, après avoir franchi les montagnes Noires, couvertes
de Sapins et de cèdres, l’-Albatros- volait au-dessus de ce
territoire qu’on a justement appelé les Mauvaises-Terres du Nebraska,
- un chaos de collines laissées tomber sur le sol et qui se seraient
brisées dans leur chute. De loin, ces blocs prenaient les formes les
plus fantaisistes. Çà et là, au milieu de cet énorme jeu d’osselets,
on entrevoyait des ruines de cités du Moyen Age avec forts, donjons,
châteaux à mâchicoulis et à poivrières. Mais, en réalité, ces
Mauvaises-Terres ne sont qu’un ossuaire immense où blanchissent, par
myriades, les débris de pachydermes, de chéloniens, et même, dit-on,
d’hommes fossiles, entraînés par quelque cataclysme inconnu des
premiers âges.
Lorsque le soir vint, tout ce bassin de la Platte-River était
dépassé. Maintenant la plaine se développait jusqu’aux extrêmes
limites d’un horizon très relevé par l’altitude de l’-Albatros.-
Pendant la nuit, ce ne furent plus des sifflets aigus de locomotives,
ni des sifflets graves de steam-boats qui troublèrent le calme du
firmament étoilé. De longs mugissements montaient parfois jusqu’à
l’aéronef, alors plus rapproché du sol. C’étaient des troupeaux de
bisons qui traversaient la prairie, en quête de ruisseaux et de
pâturages. Et, quand ils se taisaient, le froissement des herbes,
sous leurs pieds, produisait un sourd bruissement, semblable au
roulement d’une inondation et très différent du frémissement continu
des hélices.
Puis, de temps à autre, un hurlement de loup, de renard ou de chat
Sauvage, un hurlement de coyote, ce -canis latrans,- dont le nom est
bien justifié par ses aboiements sonores.
Et, aussi, des odeurs pénétrantes, la menthe, la sauge et l’absinthe,
mêlées aux senteurs puissantes des conifères qui se propageaient à
travers l’air pur de la nuit.
Enfin, pour noter tous les bruits venus du sol, un sinistre aboiement
qui, cette fois, n’était pas celui des coyotes; c’était le cri du
Peau-Rouge qu’un pionnier n ’eut pu confondre avec le cri des fauves.
Phil Evans quitta sa cabine. Peut-être, ce jour-là, se trouverait-il
en face de l’ingénieur Robur?
En tout cas, désireux de savoir pourquoi il n’avait pas paru la
veille, il s’adressa au contremaître Tom Turner.
Tom Turner, d’origine anglaise, âgé de quarante-cinq ans environ,
large de buste, trapu de membres, charpenté en fer, avait une de ces
têtes énormes et caractéristiques, à la Hogarth, telles que ce
peintre de toutes les laideurs saxonnes en a tracé du bout de son
pinceau. Si l’on veut bien examiner la planche quatre du -Harlots
Progress,- on y trouvera la tête de Tom Turner sur les épaules du
gardien de la prison, et on reconnaîtra que sa physionomie n a rien
d’encourageant.
« Aujourd’hui verrons-nous l’ingénieur Robur? dit Phil Evans.
- Je ne sais, répondit Tom Turner.
- Je ne vous demande pas s’il est sorti.
- Peut-être.
- Ni quand il rentrera.
- Apparemment, quand il aura fini ses courses! »
Et, là-dessus: Tom Turner rentra dans son roufle.
Il fallut se contenter de cette réponse, d’autant moins rassurante
que, vérification faite de la boussole, il fut constant que
l’-Albatros- continuait à remonter dans le nord-ouest.
Quel contraste, alors, entre cet aride territoire des
Mauvaises-Terres, abandonné avec la nuit, et le paysage qui se
déroulait actuellement à la surface du sol.
L’aéronef, après avoir franchi mille kilomètres depuis Omaha, se
trouvait au-dessus d’une contrée que Phil Evans ne pouvait
reconnaître par cette raison qu’il ne l’avait jamais visitée.
quelques forts, destinés à contenir les Indiens, couronnaient les
bluffs de leurs lignes géométriques, plutôt formées par des
palissades que par des murs. Peu de villages, peu d’habitants en ce
pays si différent des territoires aurifères du Colorado, situés à
plusieurs degrés au sud.
Au loin commençait à se profiler, très confusément encore, une suite
de crêtes que le soleil levant bordait d’un trait de feu.
C’étaient les montagnes Rocheuses.
Tout d’abord, ce matin-là, Uncle Prudent et Phil Evans furent saisis
par un froid vif. Cet abaissement de la température n’était point dû
à une modification du temps, et le soleil brillait d’un éclat superbe.
« Cela doit tenir à l’élévation de l’-Albatros- dans l’atmosphère »,
dit Phil Evans.
En effet, le baromètre, placé extérieurement à la porte du roufle
central, était tombé à cinq cent quarante millimètres - ce qui
indiquait une élévation de trois mille mètres environ. L’aéronef se
tenait donc alors à une assez grande altitude, nécessitée par les
accidents du sol.
D’ailleurs, une heure avant, il avait dû dépasser la hauteur de
quatre mille mètres, car, derrière lui, se dressaient des montagnes
que couvrait une neige éternelle.
Dans leur mémoire, rien ne pouvait rappeler à Uncle Prudent ni à son
compagnon quel était ce pays. Pendant la nuit, l’-Albatros- avait pu
faire des écarts, nord et sud, avec une vitesse excessive, et cela
suffisait pour les dérouter.
Toutefois, après avoir discuté diverses hypothèses plus ou moins
plausibles, ils s’arrêtèrent à celle-ci : ce territoire, encadré dans
un cirque de montagnes, devait être celui qu’un acte du Congrès, en
mars 1872, avait déclaré Parc national des Etats-Unis.
C’était en effet cette région si curieuse. Elle méritait bien le nom
de parc - un parc avec des montagnes pour collines, des lacs pour
étangs, des rivières pour ruisseaux, des cirques pour labyrinthes,
et, pour jets d’eau, des geysers d’une merveilleuse puissance.
En quelques minutes, l’-Albatros- se glissa au-dessus de la
Yellowstone-river, laissant le mont Stevenson sur la droite, et il
aborda le grand lac qui porte le nom de ce cours d’eau. quelle
variété dans le tracé des rives de ce bassin, dont les plages, semées
d’obsidienne et de petits cristaux, réfléchissent le soleil par leurs
milliers de facettes! quel caprice dans La disposition des îles qui
apparaissent à sa surface! quel reflet d’azur projeté par ce
gigantesque miroir! Et autour de ce lac, l’un des plus élevés du
globe terrestre, quelles nuées de volatiles, pélicans, cygnes,
mouettes, oies, barnaches et plongeons! Certaines portions de rives,
très escarpées, sont revêtues d’une toison d’arbres verts, pins et
mélèzes, et, du pied de ces escarpements, jaillissent d’innombrables
fumerolles blanches. C’est la vapeur qui s’échappe de ce sol, comme
d’un énorme récipient, dans lequel l’eau est entretenue par les feux
intérieurs à l’état d’ébullition permanente.
Pour le maître coq, c’eût été ou jamais le cas de faire une ample
provision de truites, le seul poisson que les eaux du lac Yellowstone
nourrissent par myriades. Mais l’-Albatros- se tint toujours à une
telle hauteur que l’occasion ne se présenta pas d’entreprendre une
pêche, qui, très certainement, aurait été miraculeuse.
Au surplus, en trois quarts d’heure, le lac fut franchi, et, un peu
plus loin, la région de ces geysers qui rivalisent avec les plus
beaux de l’Islande. Penchés au-dessus de la plate-forme, Uncle
Prudent et Phil Evans observaient les colonnes liquides qui
s’élançaient comme pour fournir à l’aéronef un élément nouveau.
C’étaient « l’Eventail » dont les jets se disposent en lamelles
rayonnantes, le « Château fort », qui semble se défendre à coups de
trombes, le « Vieux fidèle » avec sa projection couronnée
d’arcs-en-ciel, le « Géant », dont la poussée interne vomit un
torrent vertical d’une circonférence de vingt pieds, à plus de deux
cents pieds d’altitude.
Ce spectacle incomparable, on peut dire unique au monde, Robur en
connaissait sans doute toutes les merveilles, car il ne parut pas sur
la plate-forme. Etait-ce donc pour le seul plaisir de ses hôtes qu’il
avait lancé l’aéronef au-dessus de ce domaine national? Quoi qu’il en
soit, il s’abstint de venir chercher leurs remerciements. Il ne se
dérangea même pas pendant l’audacieuse traversée des montagnes
Rocheuses, que l’-Albatros- aborda vers sept heures du matin.
On sait que cette disposition orographique s’étend, comme une énorme
épine dorsale, depuis les reins jusqu’au cou de l’Amérique
septentrionale, en prolongeant les Andes mexicaines. C’est un
développement de trois mille cinq cents kilomètres que domine le pic
James, dont la cime atteint presque douze mille pieds.
Certainement, en multipliant ses coups d’ailes, comme un oiseau de
haut vol, l’-Albatros- aurait pu franchir les cimes les plus élevées
de cette chaîne pour aller retomber d’un bond dans l’Oregon ou dans
l’Utah. Mais la manœuvre ne fut pas même nécessaire. Des passes
existent qui permettent de traverser cette barrière sans en gravir la
crête. Il y a plusieurs de ces « cañons », sortes de cols, plus ou
moins étroits, à travers lesquels on peut se glisser, - les uns tels
que la passe Bridger que prend le railway du Pacifique pour pénétrer
sur le territoire des Mormons, les autres qui s’ouvrent plus au nord
ou plus au sud.
Ce fut à travers un de ces canons que l’-Albatros- s’engagea, après
avoir modéré sa vitesse, afin de ne point se heurter contre les
parois du col. Le timonier, avec une sûreté de main que rendait plus
efficace encore l’extrême sensibilité du gouvernail, le
manœuvra comme il eût fait d’une embarcation de premier ordre
dans un match du Royal Thames Club. Ce fut vraiment extraordinaire.
Et, quelque dépit qu’en ressentissent les deux ennemis du « Plus
lourd que l’air », ils ne purent qu’être émerveillés de la perfection
d’un tel engin de locomotion aérienne.
En moins de deux heures et demie, la grande chaîne fut traversée, et
l’-Albatros- reprit sa première vitesse à raison de cent kilomètres.
Il repiquait alors vers le sud-ouest, de manière à couper obliquement
le territoire de l’Utah en se rapprochant du sol. Il était même
descendu à quelques centaines de mètres, lorsque des coups de sifflet
attirèrent l’attention d’Uncle Prudent et de Phil Evans.
C’était un train du Pacific-Railway qui se dirigeait vers la ville du
Grand-Lac-Salé.
En ce moment, obéissant à un ordre secrètement donné, l’-Albatros-
s’abaissa encore, de manière à suivre le convoi lancé à toute vapeur.
Il fut aussitôt aperçu. quelques têtes se montrèrent aux portières
des wagons. Puis, de nombreux voyageurs encombrèrent ces passerelles
qui raccordent les « cars américains. quelques-uns même n’hésitèrent.
pas à grimper sur les impériales, afin de mieux voir cette machine
volante. Rips et hurrahs coururent. à travers l’espace; mais ils
n’eurent pas pour résultat de faire apparaître Robur.
L’-Albatros- descendit encore, en modérant le jeu de ses hélices
suspensives, et ralentit sa marche pour ne pas laisser en arrière le
convoi qu’il eût pu si facilement distancer. Il voletait au-dessus
comme un énorme scarabée, lui qui aurait pu être un gigantesque
oiseau de proie. Il faisait des embardées à droite et à gauche, il
s’élançait en avant, il revenait sur lui-même, et, fièrement, il
avait arboré son pavillon noir à soleil d’or, auquel le chef du train
répondit en agitant l’étamine aux trente-sept étoiles de l’Union
américaine.
En vain les deux prisonniers voulurent-ils profiter de l’occasion qui
leur était offerte de faire connaître ce qu’ils étaient devenus. En
vain le président du Weldon-Institute cria-t-il d’une voix forte:
« Je suis Uncle Prudent de Philadelphie! »
Et le secrétaire:
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