Robur-le-Conquérant: Jules Verne
LES VOYAGES EXTRAORDDINAIRES
COURONNÈS PAR L’ACADÈMIE FRANÇAISE
ROBUR-LE-CONQUÉRANT
PAR
JULES VERNE
45 DESSINS PAR BENETT
BIBLIOTHÈQUE
D’EDUCATION ET DE RÈCREATION
J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
PARIS
1886
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ROBUR-LE-CONQUÉRANT
I
Où le monde savant et le monde ignorant sont aussi embarrassés l’un
ou l’autre.
« Pan !... Pan !... »
Les deux coups de pistolet partirent presque en même temps. Une
vache, qui paissait à cinquante pas de là, reçut une des balles dans
l’échine. Elle n’était pour rien dans l’affaire, cependant.
Ni l’un ni l’autre des deux adversaires n’avait été touché.
Quels étaient ces deux gentlemen? On ne sait, et, cependant, c’eût
été là, sans doute, l’occasion de faire parvenir leurs noms à la
postérité. Tout ce qu’on peut dire, c’est que le plus âgé était
Anglais, le plus jeune Américain. Quant à indiquer en quel endroit
l’inoffensif ruminant venait de paître sa dernière touffe d’herbe,
rien de plus facile. C’était sur la rive droite du Niagara, non loin
de ce pont suspendu qui réunit la rive américaine à la rive
canadienne, trois milles au-dessous des chutes.
L’Anglais s’avança alors vers l’Américain :
« Je n en soutiens pas moins que c’était le Rule Britannia! dit-il.
- Non! le Yankee Doodle! » répliqua l’autre.
La querelle allait recommencer, lorsque l’un des témoins - sans doute
dans l’intérêt du bétail - s’interposa, disant :
« Mettons que c’était le Rule Doodle et le Yankee Britannia, et
allons déjeuner! »
Ce compromis entre les deux chants nationaux de l’Amérique et de la
Grande-Bretagne fut adopté à la satisfaction générale. Américains et
Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent s’attabler dans
l’hôtel de Goat-Island - un terrain neutre entre les deux chutes.
Comme ils sont en présence des œufs bouillis et du jambon
traditionnels, du roastbeef froid, relevé de pickles incendiaires, et
de flots de thé à rendre jalouses les célèbres cataractes, on ne les
dérangera plus. Il est peu probable, d’ailleurs, qu’il soit encore
question d’eux dans cette histoire.
Qui avait raison de l’Anglais ou de l’Américain? Il eût été difficile
de se prononcer. En tout cas, ce duel montre combien les esprits
s’étaient passionnés, non seulement dans le nouveau, mais aussi dans
l’ancien continent, à propos d’un phénomène inexplicable, qui, depuis
un mois environ, mettait toutes les cervelles à l’envers.
-Os sublime dedit cœlumque tueri,-
a dit Ovide pour le plus grand honneur de la créature humaine. En
vérité, jamais on n’avait tant regardé le ciel depuis l’apparition de
l’homme sur le globe terrestre.
Or, précisément, pendant la nuit précédente, une trompette aérienne
avait lancé ses notes cuivrées à travers l’espace, au-dessus de cette
portion du Canada située entre le lac Ontario et le lac Erié. Les uns
avaient entendu le Yankee Doodle, les autres le Rule Britannia. De là
cette querelle d’Anglo-saxons qui se terminait par un déjeuner à
Goat-Island. Peut-être, en somme, n’était-ce ni l’un ni l’autre de
ces chants patriotiques. Mais ce qui n’était douteux pour personne
c’est que ce son étrange avait ceci de particulier qu’il semblait
descendre du ciel sur la terre.
Fallait-il croire à quelque trompette céleste, embouchée par un ange
ou un archange?... N’était-ce pas plutôt de joyeux aéronautes qui
jouaient de ce sonore instrument, dont la Renommée fait un si bruyant
usage?
Non! Il n’y avait là ni ballon, ni aéronautes. Un phénomène
extraordinaire se produisait dans les hautes zones du ciel -
phénomène dont on ne pouvait reconnaître la nature ni l’origine.
Aujourd’hui, il apparaissait au-dessus de l’Amérique, quarante-huit
heures après au-dessus de l’Europe, huit jours plus tard, en Asie,
au-dessus du Céleste Empire. Décidément, si la trompette qui
signalait son passage n’était pas celle du Jugement dernier, qu’était
donc cette trompette?
De là, en tous pays de la terre, royaumes ou républiques, une
certaine inquiétude qu’il importait de calmer. Si vous entendiez dans
votre maison quelques bruits bizarres et inexplicables ne
chercheriez-vous pas au plus vite à reconnaître la cause de ces
bruits, et, 51 l’enquête n’aboutissait à rien, n’abandonneriez-vous
pas votre maison pour en habiter une autre? Oui, sans doute! Mais
ici, la maison, c’était le globe terrestre. Nul moyen de le quitter
pour la Lune, Mars, Vénus, Jupiter, ou toute autre planète du système
solaire. Il fallait donc découvrir ce qui se passait, non dans le
vide infini, mais dans les zones atmosphériques. En effet, pas d’air,
pas de bruit, et, comme il y avait bruit - toujours la fameuse
trompette! - c’est que le phénomène s’accomplissait au milieu de la
couche d’air, dont la densité va toujours en diminuant et qui ne
s’étend pas à plus de deux lieues autour de notre sphéroïde.
Naturellement, des milliers de feuilles publiques s’emparèrent de la
question, la traitèrent sous toutes ses formes, l’éclaircirent ou
l’obscurcirent, rapportèrent des faits vrais ou faux, alarmèrent ou
rassurèrent leurs lecteurs, dans l’intérêt du tirage, - passionnèrent
enfin les masses quelque peu affolées. Du coup, la politique fut par
terre, et les affaires n’en allèrent pas plus mal. Mais qu’y avait-il?
On consulta les observatoires du monde entier. S’ils ne répondaient
pas, à quoi bon des observatoires? Si les astronomes, qui dédoublent
ou détriplent des étoiles à cent mille milliards de lieues, n’étaient
pas capables de reconnaître l’origine d’un phénomène cosmique, dans
le rayon de quelques kilomètres seulement, à quoi bon des astronomes?
Aussi, ce qu’il y eut de télescopes, de lunettes, de longues-vues, de
lorgnettes, de binocles, de monocles, braqués vers le ciel, pendant
ces belles nuits de l’été, ce qu’il y eut d’yeux à l’oculaire des
instruments de toutes portées et de toutes grosseurs, on ne saurait
l’évaluer. Peut-être des centaines de mille, à tout le moins. Dix
fois, vingt fois plus qu’on ne compte d’étoiles à l’œil nu sur
la sphère céleste. Non! Jamais éclipse, observée simultanément sur
tous les points du globe, n’avait été à pareille fête.
Les observatoires répondirent, mais insuffisamment. Chacun donna une
opinion, mais différente. De là, guerre intestine dans le monde
savant pendant les dernières semaines d’avril et les premières de mai.
L’observatoire de Paris se montra très réservé. Aucune des sections
ne se prononça. Dans le service d’astronomie mathématique, on avait
dédaigné de regarder; dans celui des opérations méridiennes, on
n’avait rien découvert; dans celui des observations physiques, on
n’avait rien aperçu; dans celui de la géodésie, on n’avait rien
remarqué; dans celui de la météorologie, on n’avait rien entrevu;
enfin, dans celui des calculateurs, on n’avait rien vu. Du moins
l’aveu était franc. Même franchise à l’observatoire de Montsouris, à
la station magnétique du parc Saint-Maur. Même respect de la vérité
au Bureau des Longitudes. Décidément, Français veut dire franc
La province fut un peu plus affirmative. Peut-être dans la nuit du 6
au 7 mai avait-il paru une lueur d’origine électrique, dont la durée
n’avait pas dépassé vingt secondes. Au pic du Midi, cette lueur
s’était montrée entre neuf et dix heures du soir. A l’observatoire
météorologique du Puy-de-Dôme, on l’avait saisie entre une heure et
deux heures du matin; au mont Ventoux, en Provence, entre deux et
trois heures; à Nice, entre trois et quatre heures; enfin, au
Semnoz-Alpes, entre Annecy, le Bourget et le Léman, au moment où
l’aube blanchissait le zénith.
Evidemment, il n’y avait pas à rejeter ces observations en bloc. Nul
doute que la lueur eût été observée en divers postes - successivement
- dans le laps de quelques heures. Donc, ou elle était produite par
plusieurs foyers, courant à travers l’atmosphère terrestre, ou, si
elle n’était due qu’à un foyer unique, c’est que ce foyer pouvait se
mouvoir avec une vitesse qui devait atteindre bien près de deux cents
kilomètres à l’heure.
Mais, pendant le jour, avait-on jamais vu quelque chose d’anormal
dans l’air?
Jamais.
La trompette, du moins, s’était-elle fait entendre à travers les
couches aériennes?
Pas le moindre appel de trompette n’avait retenti entre le lever et
le coucher du soleil.
Dans le Royaume-Uni, on fut très perplexe. Les observatoires ne
purent se mettre d’accord. Greenwich ne parvint pas à s’entendre avec
Oxford, bien que tous deux soutinssent qu’il n’y avait rien.
« Illusion d’optique! disait l’un.
- Illusion d’acoustique! » répondait l’autre.
Et là-dessus, ils disputèrent. En tout cas, illusion.
A l’observatoire de Berlin, à celui de Vienne, la discussion menaça
d’amener des complications internationales. Mais la Russie, en la
personne du directeur de son observatoire de Poulkowa, leur prouva
qu’ils avaient raison tous deux; cela dépendait du point de vue
auquel ils se mettaient pour déterminer la nature du phénomène, en
théorie impossible, possible en pratique.
En Suisse, à l’observatoire de Saütis, dans le canton d’Appenzel, au
Righi, au Gäbris, dans les postes du Saint-Gothard, du Saint-Bernard,
du Julier, du Simplon, de Zurich, du Somblick dans les Alpes
tyroliennes, on fit preuve d’une extrême réserve à propos d’un fait
que personne n’avait jamais pu constater - ce qui est fort
raisonnable.
Mais, en Italie, aux stations météorologiques du Vésuve, au poste de
l’Etna, installé dans l’ancienne Casa Inglese, au Monte Cavo, les
observateurs n’hésitèrent pas à admettre la matérialité du phénomène,
attendu qu’ils l’avaient pu voir, un jour, sous l’aspect d’une petite
volute de vapeur, une nuit, sous l’apparence d’une étoile filante. Ce
que c’était, d’ailleurs, ils n’en savaient absolument rien.
En vérité, ce mystère commençait à fatiguer les gens de science,
tandis qu’il continuait à passionner, à effrayer même les humbles et
les ignorants, qui ont formé, forment et formeront l’immense majorité
en ce monde, grâce à l’une des plus sages lois de la nature. Les
astronomes et les météorologistes auraient donc renoncé à s’en
occuper, si, dans la nuit du 26 au 27, à l’observatoire de
Kantokeino, au Finmark, en Norvège, et dans la nuit du 28 au 29, à
celui de l’Isfjord, au Spitzberg, les Norvégiens d’une part, les
Suédois de l’autre, ne se fussent trouvés d’accord sur ceci : au
milieu d’une aurore boréale avait apparu une sorte de gros oiseau, de
monstre aérien. S’il n’avait pas été possible d’en déterminer la
Structure, du moins n’était-il pas douteux qu’il eût projeté hors de
lui des corpuscules qui détonaient comme des bombes.
En Europe, on voulut bien ne pas mettre en doute cette observation
des stations du Finmark et du Spitzberg. Mais, ce qui parut le plus
phénoménal en tout cela, c’était que des Suédois et des Norvégiens
eussent pu se mettre d’accord sur un point quelconque.
On rit de la prétendue découverte dans tous les observatoires de
l’Amériqué du Sud, au Brésil, au Pérou comme à La Plata, dans ceux de
l’Australie, à Sidney, à Adélaïde comme à Melbourne. Et le rire
australien est des plus communicatifs.
Bref, un seul chef de station météorologique se montra affirmatif sur
cette question, malgré tous les sarcasmes que sa solution pouvait
faire naître. Ce fut un Chinois, le directeur de l’observatoire de
Zi-Ka-Wey, élevé au milieu d’une vaste plaine, à moins de dix lieues
de la mer, avec un horizon immense, baigné d’air pur.
« Il se pourrait, dit-il, que l’objet dont il s’agit fût tout
simplement un appareil aviateur, une machine volante! »
Quelle plaisanterie!
Cependant, si les controverses furent vives dans l’Ancien Monde, on
imagine ce qu’elles durent être en cette portion du Nouveau, dont les
Etats-Unis Occupent le plus vaste territoire.
Un Yankee, on le sait, n’y va pas par quatre chemins. Il n’en prend
qu’un, et généralement celui qui conduit droit au but. Aussi les
observatoires de la Fédération américaine n’hésitèrent-ils pas à se
dire leur fait. S’ils ne se jetèrent pas leurs objectifs à la tête,
c’est qu’il aurait fallu les remplacer au moment où l’on avait le
plus besoin de s’en servir.
En cette question si controversée, les observatoires de Washington
dans le district de Colombia, et celui de Cambridge dans l’Etat de
Duna, tinrent tête à celui de Darmouth-College dans le Connecticut,
et à celui d’Aun-Arbor dans le Michigan. Le sujet de leur dispute ne
porta pas sur la nature du corps observé, mais sur l’instant précis
de l’observation; car tous prétendirent l’avoir aperçu dans la même
nuit, à la même heure, à la même minute, à la même seconde, bien que
la trajectoire du mystérieux mobile n’occupât qu’une médiocre hauteur
au-dessus de l’horizon. Or, du Connecticut au Michigan, du Duna au
Colombia, la distance est assez grande pour que cette double
observation, faite au même moment, pût être considérée comme
impossible.
Dudley, à Albany, dans l’Etat de New York, et West-Point, de
l’Académie militaire, donnèrent tort à leurs collègues par une note
qui chiffrait l’ascension droite et la déclinaison dudit corps.
Mais il fut reconnu plus tard que ces observateurs S’étaient trompés
de corps, que celui-ci était un bolide qui n’avait fait que traverser
la moyenne couche de l’atmosphère. Donc, ce bolide ne pouvait être
l’objet en question. D’ailleurs, comment le susdit bolide aurait-il
joué de la trompette?
Quant à cette trompette, on essaya vainement de mettre son éclatante
fanfare au rang des illusions d’acoustique. Les oreilles, en cette
occurrence, ne se trompaient pas plus que les yeux. On avait
certainement vu, on avait certainement entendu. Dans la nuit du 12 au
13 mai - nuit très sombre - les observateurs de Yale-College, à
l’Ecole scientifique de Sheffield, avaient pu transcrire quelques
mesures d’une phrase musicale, en ré majeur, à quatre temps, qui
donnait note pour note, rythme pour rythme, le refrain du Chant du
Départ.
« Bon ! répondirent les loustics, c’est un orchestre français qui
joue au milieu des couches aériennes! »
Mais plaisanter n’est pas répondre. C’est ce que fit remarquer
l’observatoire de Boston, fondé par l’Atlantic Iron Works Society,
dont les opinions sur les questions d’astronomie et de météorologie
commençaient à faire loi dans le monde savant.
Intervint alors l’observatoire de Cincinnati, créé en 1870 sur le
mont Lookout, grâce à la générosité de M. Kilgoor, et si connu pour
ses mesures micrométriques des étoiles doubles. Son directeur
déclara, avec la plus entière bonne foi, qu’il y avait certainement
quelque chose, qu’un mobile quelconque se montrait, dans des temps
assez rapprochés, en divers points de l’atmosphère, mais que sur la
nature de ce mobile, ses dimensions, sa vitesse, sa trajectoire, il
était impossible de se prononcer.
Ce fut alors qu’un journal dont la publicité est immense, le New York
Herald, reçut d’un abonné la communication anonyme qui suit :
« On n’a pas oublié la rivalité qui mit aux prises, il y a quelques
années, les deux héritiers de la Begum de Ragginahra, ce docteur
français Sarrasin dans sa cité de Franceville, l’ingénieur allemand
Herr Schultze, dans sa cité de Stahlstadt, cités situées toutes deux
en la partie sud de l’Oregon, aux Etats-Unis.
« On ne peut avoir oublié davantage que, dans le but de détruire
Franceville, Herr Schultze lança un formidable engin qui devait
s’abattre sur la ville française et l’anéantir d’un seul coup.
« Encore moins ne peut-on avoir oublié que cet engin, dont la vitesse
initiale au sortir de la bouche du canon-monstre avait été mal
calculée, fut emporté avec une rapidité supérieure à seize fois celle
des projectiles ordinaires - Soit cent cinquante lieues à l’heure -’
qu’il n’est plus retombé sur la terre, et que, passé à l’état de
bolide, il circule et doit éternellement circuler autour de notre
globe.
« Pourquoi ne serait-ce pas le corps en question dont l’existence ne
peut être niée? »
Fort ingénieux, l’abonné du New York Herald. Et la trompette?... Il
n’y avait pas de trompette dans le projectile de Herr Schultze!
Donc, toutes ces explications n’expliquaient rien, tous ces
observateurs observaient mal.
Restait toujours l’hypothèse proposée par le directeur de Zi-Ka-Wey.
Mais l’opinion d’un Chinois!...
Il ne faudrait pas croire que la satiété finît par s’emparer du
public de l’Ancien et du Nouveau Monde. Non! les discussions
continuèrent de plus belle, sans qu’on parvînt à se mettre d’accord.
Et, cependant, il y eut un temps d’arrêt. Quelques jours s’écoulèrent
sans que l’objet, bolide ou autre, fût signalé, sans que nul bruit de
trompette se fit entendre dans les airs. Le corps était-il donc tombé
sur un point du globe où il eût été difficile de retrouver sa trace -
en mer, par exemple? Gisait-il dans les profondeurs de l’Atlantique,
du Pacifique, de l’océan Indien? Comment se prononcer à cet égard?
Mais alors, entre le 2 et le 9 juin, une série de faits nouveaux se
produisirent, dont l’explication eût été impossible par la seule
existence d’un phénomène cosmique.
En huit jours, les Hambourgeois, à la pointe de la tour Saint-Michel,
les Turcs, au plus haut minaret de Sainte-Sophie, les Rouennais, au
bout de la flèche métallique de leur cathédrale, les Strasbourgeois,
à l’extrémité du Munster, les Américains, sur la tête de leur statue
de la Liberté, à l’entrée de l’Hudson, et, au faîte du monument de
Washington, à Boston, les Chinois, au Sommet du temple des
Cinq-Cents-Génies, à Canton, les Indous, au seizième étage de la
pyramide du temple de Tanjour, les San-Pietrini, à la croix de
Saint-Pierre de Rome, les Anglais, à la croix de Saint-Paul de
Londres, les Egyptiens, à l’angle aigu de la Grande Pyramide de
Gizèh, les Parisiens, au paratonnerre de la Tour en fer de
l’Exposition de 1889, haute de trois cents mètres, purent apercevoir
un pavillon qui flottait sur chacun de ces points difficilement
accessibles.
Et ce pavillon, c’était une étamine noire, semée d’étoiles, avec un
soleil d’or à son centre.
II
Dans lequel les membres du Weldon-Institute se disputent sans
parvenir à se mettre d’accord.
« Et le premier qui dira le contraire...
- Vraiment!... Mais on le dira, s’il y a lieu de le dire!
- Et en dépit de vos menaces!...
- Prenez garde à vos paroles, Bat Fyn!
- Et aux vôtres, Uncle Prudent!
Je soutiens que l’hélice ne doit pas être à l’arrière!
- Nous aussi!... Nous aussi!... répondirent cinquante voix,
confondues dans un commun accord.
- Non!... Elle doit être à l’avant! s’écria PhilEvans.
- A l’avant! répondirent cinquante autres voix avec une vigueur non
moins remarquable.
- Jamais nous ne serons du même avis!
- Jamais!... Jamais!
- Alors à quoi bon disputer?
- Ce n’est pas de la dispute !... C’est de la discussion!
On ne l’aurait pas cru, à entendre les reparties, les objurgations,
les vociférations, qui emplissaient la salle des séances depuis un
bon quart d’heure.
Cette salle, il est vrai, était la plus grande du Weldon-Institute -
club célèbre entre tous, établi Walnut-Street, à Philadelphie, Etat
de Pennsylvanie, Etats-Unis d’Amérique.
Or, la veille, dans la cité, à propos de l’élection d’un allumeur de
gaz, il y avait eu manifestations publiques, meetings bruyants, coups
échangés de part et d’autre. De là, une effervescence qui n’était pas
encore calmée, et d’où provenait peut-être cette surexcitation dont
les membres du Weldon-Institute venaient de faire preuve. Et,
cependant, ce n’était là qu’une simple réunion de « ballonistes »,
discutant la question encore palpitante même à cette époque - de la
direction des ballons. Cela se passait dans une ville des Etats-Unis,
dont le développement rapide fut Supérieur même à celui de New York,
de Chicago, de Cincinnati, de San Francisco, - une ville, qui n’est
pourtant ni un port, ni un centre minier de houille ou de pétrole, ni
une agglomération manufacturière, ni le terminus d’un rayonnement de
voies ferrées, - une ville plus grande que Berlin, Manchester,
Edimbourg, Liverpool, Vienne, Pétersbourg, Dublin -, une ville qui
possède un parc dans lequel tiendraient ensemble les sept parcs de la
capitale de l’Angleterre, - une ville, enfin, qui compte actuellement
près de douze cent mille âmes et se dit la quatrième ville du monde,
après Londres, Paris et New York.
Philadelphie est presque une cité de marbre avec ses maisons de grand
caractère et ses établissements publics qui ne connaissent point de
rivaux. Le plus important de tous les collèges du Nouveau Monde est
le collège Girard, et il est à Philadelphie. Le plus large pont de
fer du globe est le pont jeté sur la rivière Schuylkill, et il est à
Philadelphie. Le plus beau temple de la Franc-Maçonnerie est le
Temple Maçonnique, et il est à Philadelphie. Enfin, le plus grand
club des adeptes de la navigation aérienne est à Philadelphie. Et si
l’on veut bien le visiter dans cette soirée du 12 juin, peut-être y
trouvera-t-on quelque plaisir.
En cette grande salle s’agitaient, se démenaient, gesticulaient,
parlaient, discutaient, disputaient - tous le chapeau sur la tête -
une centaine de ballonistes, sous la haute autorité d’un président
assisté d’un secrétaire et d’un trésorier. Ce n’étaient point des
ingénieurs de profession. Non, de simples amateurs de tout ce qui se
rapportait à l’aérostatique, mais amateurs enragés et
particulièrement ennemis de ceux qui veulent opposer aux aérostats
les appareils « plus lourds que l’air », machines volantes, navires
aériens ou autres. Que ces braves gens dussent jamais trouver la
direction des ballons, c’est possible. En tout cas, leur président
avait quelque peine à les diriger eux-mêmes.
Ce président, bien connu à Philadelphie, était le fameux Uncle
Prudent, - Prudent, de son nom de famille. quant au qualificatif
Uncle, cela ne saurait surprendre en Amérique, où l’on peut être
oncle sans avoir ni neveu ni nièce. On dit Uncle, là-bas, comme,
ailleurs, on dit père, de gens qui n’ont jamais fait œuvre de
paternité.
Uncle Prudent était un personnage considérable, et, en dépit de son
nom, cité pour son audace. Très riche, ce qui ne gâte rien, même aux
Etats-Unis. Et comment ne l’eût-il pas été, puisqu’il possédait une
grande partie des actions du Niagara Falls? A cette époque, une
société d’ingénieurs s’était fondée à Buffalo pour l’exploitation des
chutes. Affaire excellente. Les sept mille cinq cents mètres cubes
que le Niagara débite par seconde, produisent sept millions de
chevaux-vapeur. Cette force énorme, distribuée à toutes les usines
établies dans un rayon de cinq cents kilomètres, donnait annuellement
une économie de quinze cents millions de francs, dont une part
rentrait dans les caisses de la Société et en particulier dans les
poches de Uncle Prudent. D’ailleurs, il était garçon, il vivait
simplement, n’ayant pour tout personnel domestique que son valet
Frycollin, qui ne méritait guère d’être au service d’un maître si
audacieux. Il y a de ces anomalies.
Que Uncle Prudent eût des amis, puisqu’il était riche, cela va de
soi; mais il avait aussi des ennemis, puisqu’il était président du
club, - entre autres, tous ceux qui enviaient cette situation. Parmi
les plus acharnés, il convient de citer le secrétaire du
Weldon-Institute.
C’était Phil Evans, très riche aussi, puisqu’il dirigeait la Walton
Watch Company, importante usine à montres, qui fabrique par jour cinq
cents mouvements à la mécanique et livre des produits comparables aux
meilleurs de la Suisse. Phil Evans aurait donc pu passer pour un des
hommes les plus heureux du monde et même des Etats-Unis, n’eût été la
situation de Uncle Prudent. Comme lui, il était âgé de quarante-cinq
ans, comme lui d’une santé à toute épreuve, comme lui d’une audace
indiscutable, comme lui peu soucieux de troquer les avantages
certains du célibat contre les avantages douteux du mariage.
C’étaient deux hommes bien faits pour se comprendre, mais qui ne se
comprenaient pas, et tous deux, il faut bien le dire, d’une extrême
violence de caractère, l’un à chaud, Uncle Prudent, l’autre à froid,
Phil Evans.
Et à quoi tenait que Phil Evans n’eût été nommé président du club?
Les voix s’étaient exactement partagées entre Uncle Prudent et lui.
Vingt fois on avait été au scrutin, et vingt fois la majorité n’avait
pu se faire ni pour l’un ni pour l’autre. Situation embarrassante,
qui aurait pu durer plus que la vie des deux candidats.
Un des membres du club proposa alors un moyen de départager les voix.
Ce fut Jem Cip, le trésorier du Weldon-Institute. Jem Cip était un
végétarien convaincu, autrement dit, un de ces légumistes, de ces
proscripteurs de toute nourriture animale, de toutes liqueurs
fermentées, moitié brahmanes, moitié musulmans, un rival des Niewman,
des Pitman, des Ward, des Davie, qui ont illustré la secte de ces
toqués inoffensifs.
En cette occurrence, Jem Cip fut soutenu par un autre membre du club,
William T. Forbes, directeur d’une grande usine, où l’on fabrique de
la glucose en traitant les chiffons par l’acide sulfurique - ce qui
permet de faire du sucre avec de vieux linges. C’était un homme bien
posé, ce William T. Forbes, père de deux charmantes vieilles filles,
Miss Dorothée, dite Doll, et Miss Martha, dite Mat, qui donnaient le
ton à la meilleure société de Philadelphie.
Il résulta donc de la proposition de Jem Cip, appuyée par William T.
Forbes et quelques autres, que l’on décida de nommer le président du
club au « point milieu ».
En vérité, ce mode d’élection pourrait être appliqué en tous les cas
où il s’agit d’élire le plus digne, et nombre d’Américains de grand
sens songeaient déjà à l’employer pour la nomination du président de
la République des Etats-Unis.
Sur deux tableaux d’une entière blancheur, une ligne noire avait été
tracée. La longueur de chacune de ces ligues était mathématiquement
la même, car on l’avait déterminée avec autant d’exactitude que s’il
se fût agi de la base du premier triangle dans un travail de
triangulation. Cela fait, les deux tableaux étant exposés dans le
même jour au milieu de la salle des séances, les deux concurrents
s’armèrent chacun d’une fine aiguille et marchèrent simultanément
vers le tableau qui lui était dévolu. Celui des deux rivaux qui
planterait son aiguille le plus près du milieu de la ligue, serait
proclamé président du Weldon-Institute.
Cela va sans dire, l’opération devait se faire d’un coup, sans
repères, sans tâtonnements, rien que par la sûreté du regard. Avoir
le compas dans l’œil, suivant l’expression populaire, tout
était là.
Uncle Prudent planta son aiguille, en même temps que Phil Evans
plantait la sienne. Puis, on mesura afin de décider lequel des deux
concurrents s’était le plus approché du point milieu.
O prodige! Telle avait été la précision des opérateurs que les
mesures ne donnèrent pas de différence appréciable. Si ce n’était pas
exactement le milieu mathématique de la ligne, il n’y avait qu’un
écart insensible entre les deux aiguilles et qui semblait être le
même pour toutes deux.
De là, grand embarras de l’assemblée.
Heureusement, un des membres, Truk Milnor, insista pour que les
mesures fussent refaites au moyen d’une règle graduée par les
procédés de la machine micrométrique de M. Perreaux, qui permet de
diviser le millimètre en quinze cents parties. Cette règle, donnant
des quinze-centièmes de millimètre tracés avec un éclat de diamant,
servit à reprendre les mesures, et, après avoir lu les divisions au
moyen d’un microscope, on obtint les résultats suivants :
Uncle Prudent s’était approché du point milieu à moins de six
quinze-centièmes de millimètre, Phil Evans, à moins de neuf
quinze-centièmes.
Et voilà comment Phil Evans ne fut que le secrétaire du
Weldon-Institute, tandis que Uncle Prudent était proclamé président
du club.
Un écart de trois quinze-centièmes de millimètre, il n’en fallut pas
davantage pour que Phil Evans vouât à Uncle Prudent une de ces haines
qui, pour être latentes, n’en sont pas moins féroces.
A cette époque, depuis les expériences entreprises dans le dernier
quart de ce xixe siècle, la question des ballons dirigeables n’était
pas sans avoir fait quelques progrès. Les nacelles munies d’hélices
propulsives, accrochées en 1852 aux aérostats de forme allongée
d’Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de Lôme, en 1883, de MM.
Tissandier frères, en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient
donné certains résultats dont il convient de tenir compte. Mais si
ces machines, plongées dans un milieu plus lourd qu’elles,
manœuvrant sous la poussée d’une hélice, biaisant avec la ligue
du vent, remontant même une brise contraire pour revenir à leur point
de départ, s’étaient ainsi réellement « dirigées » elles n’avaient pu
y réussir que grâce à des circonstances extrêmement favorables. En de
vastes halls clos et couverts, parfait! Dans une atmosphère calme,
très bien! Par un léger vent de cinq à six mètres à la seconde, passe
encore! Mais, en somme, rien de pratique. n’avait été obtenu. Contre
un vent de moulin - huit mètres à la seconde -, ces machines seraient
restées à peu près stationnaires; contre une brise fraîche - dix
mètres à la seconde -, elles auraient marché en arrière; contre une
tempête - vingt-cinq à trente mètres à la seconde -, elles auraient
été emportées comme une plume; au milieu d’un ouragan - quarante-cinq
mètres à la seconde -, elles eussent peut-être couru le risque d’être
mises en pièces; enfin, avec un de ces cyclones qui dépassent cent
mètres à la seconde, on n’en aurait pas retrouvé un morceau.
Il était donc constant que, même après les expériences retentissantes
des capitaines Krebs et Renard, si les aérostats dirigeables avaient
gagné un peu de vitesse, c’était juste ce qu’il fallait pour se
maintenir contre une simple brise. D’où l’impossibilité d’user
pratiquement jusqu’alors de ce mode de locomotion aérienne.
Quoi qu’il en soit, à côté de ce problème de la direction des
aérostats, c’est-à-dire, des moyens employés pour leur donner une
vitesse propre, la question des moteurs avait fait des progrès
incomparablement plus rapides. Aux machines à vapeur d’Henri Giffard,
à l’emploi de la force musculaire de Dupuy de Lôme, s’étaient peu à
peu substitués les moteurs électriques. Les batteries au bichromate
de potasse, formant des éléments montés en tension, de MM. Tissandier
frères, donnèrent une vitesse de quatre mètres à la seconde. Les
machines dynamo-électriques des capitaines Krebs et Renard,
développant une force de douze chevaux, imprimèrent une vitesse de
six mètres cinquante, en moyenne.
Et alors, dans cette voie du moteur, ingénieurs et électriciens
avaient cherché à s’approcher de plus en plus de ce desideratum qu’on
a pu appeler « un cheval-vapeur dans un boîtier de montre ». Aussi,
peu à peu, les effets de la pile, dont les capitaines Krebs et Renard
avaient gardé le secret, étaient-ils dépassés, et, après eux, les
aéronautes avaient pu utiliser des moteurs, dont la légèreté
s’accroissait en même temps que la puissance.
Il y avait donc là de quoi encourager les adeptes qui croyaient à
l’utilisation des ballons dirigeables. Et cependant, combien de bons
esprits se refusaient à admettre cette utilisation! En effet, si
l’aérostat rencontre un point d’appui sur l’air, il appartient à ce
milieu dans lequel il plonge tout entier. En de telles conditions,
comment sa masse, qui donne tant de prise aux courants de
l’atmosphère, pourrait-elle tenir tête à des vents moyens, si
puissant que fût son propulseur?
C’était toujours la question; mais on espérait la résoudre en
employant des appareils de grande dimension.
Or, il se trouvait que, dans cette lutte des inventeurs à la
recherche d’un moteur puissant et léger, les Américains s’étaient le
plus rapprochés du fameux desideratum. Un appareil dynamo-électrique,
basé sur l’emploi d’une pile nouvelle, dont la composition était
encore un mystère, avait été acheté à son inventeur, un chimiste de
Boston jusqu’alors inconnu. Des calculs faits avec le plus grand
soin, des diagrammes relevés avec la dernière exactitude,
démontraient qu’avec cet appareil, actionnant une hélice de dimension
convenable, on pourrait obtenir des déplacements de dix-huit à vingt
mètres à la seconde.
En vérité, c’eût été magnifique!
« Et ce n’est pas cher! » avait ajouté Uncle Prudent, en remettant à
l’inventeur, contre son reçu en bonne et due forme, le dernier paquet
des cent mille dollars-papier, dont on lui payait son invention.
Immédiatement, le Weldon-Institute s’était mis à l’œuvre. quand
il s’agit d’une expérience qui peut avoir quelque utilité pratique,
l’argent sort volontiers des poches américaines. Les fonds
affluèrent, sans qu’il fût même nécessaire de constituer une société
par actions. Trois cent mille dollars - ce qui fait la somme de
quinze cent mille francs - vinrent au premier appel s’entasser dans
les caisses du club. Les travaux commencèrent sous la direction du
plus célèbre aéronaute des Etats-Unis, Harry W. Tinder, immortalisé
par trois de ses ascensions entre mille : l’une, pendant laquelle il
s’était élevé à douze mille mètres, plus haut que Gay-Lussac,
Coxwell, sivel, Crocé-Spinelli, Tissandier, Glaisher; l’autre,
pendant laquelle il avait traversé toute l’Amérique de New York à San
Francisco, dépassant de plusieurs centaines de lieues les itinéraires
des Nadar, des Godard et de tant d’autres, sans compter ce John Wise
qui avait fait onze cent cinquante milles de Saint-Louis au comté de
Jefferson; la troisième, enfin, qui s’était terminée par une chute
effroyable de quinze cents pieds, au prix d’une simple foulure du
poignet droit, tandis que Pilâtre de Rozier, moins heureux, pour
n’être tombé que de sept cents pieds, s’était tué sur le coup.
Au moment où commence cette histoire, on pouvait déjà juger que le
Weldon-lnstitute avait mené rondement les choses. Dans les chantiers
Turner, à Philadelphie, s’allongeait un énorme aérostat, dont la
solidité allait être éprouvée en y comprimant de l’air sous une forte
pression. Celui-là entre tous méritait bien le nom de ballon-monstre.
En effet, que jaugeait le Géant de Nadar? Six mille mètres cubes. que
jaugeait le ballon de John Wise? Vingt mille mètres cubes. que
jaugeait le ballon Giffard, de l’Exposition de 1878? Vingt-cinq mille
mètres cubes, avec dix-huit mètres de rayon. Comparez ces trois
aérostats à la machine aérienne du Weldon-Institute, dont le volume
se chiffrait par quarante mille mètres cubes, et vous comprendrez que
Uncle Prudent et ses collègues eussent quelque droit à se gonfler
d’orgueil.
Ce ballon, n’étant pas destiné à explorer les plus hautes couches de
l’atmosphère, ne se nommait pas Excelsior, qualificatif qui est un
peu trop en honneur chez les citoyens d’Amérique. Non! Il se nommait
simplement le -Go a head- - qui veut dire - « En avant » -, et il ne
lui restait plus qu’à justifier son nom en obéissant à toutes les
manœuvres de son capitaine.
A cette époque, la machine dynamo-électrique était presque
entièrement terminée d’après le système du brevet acquis par le
Weldon-Institute. On pouvait compter qu’avant six semaines, le -Go a
head- aurait pris son vol à travers l’espace.
On l’a vu, cependant, toutes les difficultés de mécanique n’étaient
pas encore tranchées. Bien des séances avaient été consacrées à
discuter, non la forme de l’hélice ni ses dimensions, mais la
question de savoir si elle serait placée à l’arrière de l’appareil,
comme l’avaient fait les frères Tissandier, ou à l’avant, comme
l’avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutile d’ajouter que,
dans cette discussion, les partisans des deux systèmes en étaient
même venus aux mains. Le groupe des « Avantistes » égala en nombre le
groupe des « Arriéristes ». Uncle Prudent, dont la voix aurait dû
être prépondérante en cas de partage, Uncle Prudent, élevé sans doute
à l’école du professeur Buridan, n’était pas parvenu à se prononcer.
Donc, impossibilité de s’entendre, impossibilité de mettre l’hélice
en place. Cela pouvait durer longtemps, à moins que le gouvernement
n’intervînt. Mais, aux Etats-Unis, on le sait, le gouvernement n’aime
point à s’immiscer dans les affaires privées, ni à se mêler de ce qui
ne le regarde pas. En quoi il a raison.
Les choses en étaient là, et cette séance du 13 juin menaçait de ne
pas finir ou plutôt de finir au milieu du plus épouvantable tumulte -
injures échangées, coups de poing succédant aux injures, coups de
canne succédant aux coups de poing, coups de revolver succédant aux
coups de canne -, quand, à huit heures trente-sept, il se fit une
diversion.
L’huissier du Weldon-Institute, froidement et tranquillement, comme
un policeman au milieu des orages d’un meeting, s’était approché du
bureau du président. Il lui avait remis une carte. Il attendait les
ordres qu’il conviendrait à Uncle Prudent de lui donner.
Uncle Prudent fit résonner la trompe à vapeur qui lui servait de
sonnette présidentielle, car même la cloche du Kremlin ne lui aurait
pas suffi!... Mais le tumulte ne cessa de s’accroître. Alors le
président « se découvrit », et un demi-silence fut obtenu, grâce à ce
moyen extrême.
« Une communication! dit Uncle Prudent, après avoir puisé une énorme
prise dans la tabatière qui ne le quittait jamais.
- Parlez! parlez! répondirent quatre-vingt-dix-neuf voix, - par
hasard, d’accord sur ce point.
- Un étranger, mes chers collègues, demande à être introduit dans la
salle de nos séances.
- Jamais! répliquèrent toutes les voix.
- Il désire nous prouver, paraît-il, reprit Uncle Prudent, que de
croire à la direction des ballons, c’est croire à la plus absurde des
utopies. »
Un grognement accueillit cette déclaration.
« Qu’il entre qu’il entre!
- Comment se nomme ce singulier personnage? demanda le secrétaire
Phil Evans.
- Robur, répondit Uncle Prudent.
- Robur!... Robur!... Robur! hurla toute l’assemblée.
Et, si l’accord s’était si rapidement fait sur ce nom singulier,
c’est que le Weldon-Institute espérait bien décharger sur celui qui
le portait le trop-plein de son exaspération.
La tempête s’était donc un instant apaisée, - en apparence du moins.
D’ailleurs comment une tempête pourrait-elle se calmer chez un peuple
qui en expédie deux ou trois par mois à destination de l’Europe, sous
forme de bourrasques?
III
Dans lequel un nouveau personnage n’a pas besoin d’être presenté, car
il se presente lui-même.
Citoyens des Etats-Unis d’Amérique, je me nomme Robur. Je suis digne
de ce nom. J’ai quarante ans, bien que je paraisse n’en pas avoir
trente, une constitution de fer, une santé à toute épreuve, une
remarquable force musculaire, un estomac qui passerait pour excellent
même dans le monde des autruches. Voilà pour le physique. »
On l’écoutait. Oui! Les bruyants furent tout d’abord interloqués par
l’inattendu de ce discours pro facie suâ. Etait-ce un fou ou un
mystificateur, ce personnage? Quoi qu’il en soit, il imposait et
s’imposait. Plus un souffle au milieu de cette assemblée, dans
laquelle se déchaînait naguère l’ouragan. Le calme après la houle.
Au surplus, Robur paraissait bien être l’homme qu’il disait être. Une
taille moyenne, avec une carrure géométrique, - ce que serait un
trapèze régulier, dont le plus grand des côtés parallèles était formé
par la ligue des épaules. Sur cette ligne, rattachée par un cou
robuste, une énorme tête sphéroïdale. A quelle tête d’animal eût-elle
ressemblé pour donner raison aux théories de l’Analogie passionnelle?
A celle d’un taureau, mais un taureau à face intelligente. Des yeux
que la moindre contrariété devait porter à l’incandescence, et,
au-dessus, une contraction permanente du muscle sourcilier, signe
d’extrême énergie. Des cheveux courts, un peu crépus, à reflet
métallique, comme eût été un toupet en paille de fer. Large poitrine
qui s’élevait ou s’abaissait avec des mouvements de soufflet de
forge. Des bras, des mains, des jambes, des pieds dignes du tronc.
Pas de moustaches, pas de favoris, une large barbiche de marin, à
l’américaine, - ce qui laissait voir les attaches de la mâchoire,
dont les muscles masséters devaient posséder une puissance
formidable. On a calculé - que ne calcule-t-on pas? - que la pression
d’une mâchoire de crocodile ordinaire peut atteindre quatre cents
atmosphères, quand celle du chien de chasse de grande taille n’en
développe que cent. On a même déduit cette curieuse formule : si un
kilogramme de chien produit huit kilogrammes de force massétérienne,
un kilogramme de crocodile en produit douze. Eh bien, un kilogramme
dudit Robur devait en produire au moins dix. Il était donc entre le
chien et le crocodile.
De quel pays venait ce remarquable type? C’eût été difficile à dire.
En tout cas, il s’exprimait couramment en anglais, sans cet accent un
peu traînard qui distingue les Yankees de la Nouvelle-Angleterre.
Il continua de la sorte :
« Voici présentement pour le moral, honorables citoyens. Vous voyez
devant vous un ingénieur, dont le moral n’est point inférieur au
physique. Je n’ai peur de rien ni de personne. J’ai une force de
volonté qui n’a jamais cédé devant une autre. quand je me suis fixé
un but, l’Amérique tout entière, le monde tout entier, se
coaliseraient en vain pour m’empêcher de l’atteindre. quand j’ai une
idée, j’entends qu’on la partage et ne supporte pas la contradiction.
J’insiste sur ces détails, honorables citoyens, parce qu’il faut que
vous me connaissiez à fond. Peut-être trouverez-vous que je parle
trop de moi? Peu importe! Et maintenant, réfléchissez avant de
m’interrompre, car je suis venu pour vous dire des choses qui
n’auront peut-être pas le don de vous plaire. »
Un bruit de ressac commença à se propager le long des premiers bancs
du hall, - signe que la mer ne tarderait pas à devenir houleuse.
« Parlez, honorable étranger », se contenta de répondre Uncle
Prudent, qui ne se contenait pas sans peine.
Et Robur parla comme devant, sans plus de souci de ses auditeurs.
« Oui! Je sais! Après un siècle d’expériences qui n’ont point abouti,
de tentatives qui n’ont donné aucun résultat, il y a encore des
esprits mal équilibrés qui s’entêtent à croire à la direction des
ballons. Ils s’imaginent qu’un moteur quelconque, électrique ou
autre, peut être appliqué à leurs prétentieuses baudruches, qui
offrent tant de prise aux courants atmosphériques. Ils se figurent
qu’ils seront maîtres d’un aérostat comme on est maître d’un navire à
la surface des mers. Parce que quelques inventeurs, par des temps
calmes, ou à peu près, ont réussi, soit à biaiser avec le vent, Soit
à remonter une légère brise, la direction des appareils aériens plus
légers que l’air deviendrait pratique? Allons donc! Vous êtes ici une
centaine qui croyez à la réalisation de vos rêves, qui jetez, non
dans l’eau, mais dans l’espace, des milliers de dollars. Eh bien,
c’est vouloir lutter contre l’impossible! »
Chose assez singulière, devant cette affirmation, les membres du
Weldon-Institute ne bougèrent pas. Etaient-ils devenus aussi sourds
que patients? Se réservaient-ils, désireux de voir jusqu’où cet
audacieux contradicteur oserait aller?
Robur continua :
« Quoi, un ballon!... quand pour obtenir un allégement d’un
kilogramme, il faut un mètre cube de gaz! Un ballon, qui a cette
prétention de résister au vent à l’aide de son mécanisme, quand la
poussée d’une grande brise sur la voile d’un vaisseau n’est pas
inférieure à la force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans
l’accident du pont de la Tay l’ouragan exercer une pression de quatre
cent quarante kilogrammes par mètre carré! Un ballon, quand jamais la
nature n’a construit sur ce système aucun être volant, qu’il soit
muni d’ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme certains
poissons et certains mammifères...
- Des mammifères?... s’écria un des membres du club.
Oui! la chauve-souris, qui vole, si je ne me trompe! Est-ce que
l’interrupteur ignore que ce volatile est un mammifère, et a-t-il
jamais vu faire une omelette avec des œufs de chauve-souris? »
Là-dessus, l’interrupteur rengaina ses interruptions futures, et
Robur continua avec le même entrain :
« Mais est-ce à dire que l’homme doive renoncer à la conquête de
l’air, à transformer les mœurs civiles et politiques du vieux
monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion? Non pas! Et,
de même qu’il est devenu maître des mers, avec le bâtiment, par
l’aviron, par la voile, par la roue ou par l’hélice, de même il
deviendra maître de l’espace atmosphérique par les appareils plus
lourds que l’air, car il faut être plus lourd que lui pour être plus
fort que lui. »
Cette fois, l’assemblée partit. quelle bordée de cris s’échappa de
toutes ces bouches, braquées sur Robur, comme autant de bouts de
fusils ou de gueules de canons! N’était-ce pas répondre à une
véritable déclaration de guerre jetée au camp des ballonistes?
N’était-ce pas la lutte qui allait reprendre entre le « Plus léger »
et le « Plus lourd que l’air » ?
Robur ne sourcilla pas. Les bras croisés sur la poitrine, il
attendait bravement que le silence se fit.
Uncle Prudent, d’un geste, ordonna de cesser le feu.
« Oui, reprit Robur. L’avenir est aux machines volantes. L’air est un
point d’appui solide. qu’on imprime à une colonne de ce fluide un
mouvement ascensionnel de quarante-cinq mètres à la seconde, et un
homme pourra se maintenir à sa partie supérieure, si les semelles de
ses souliers mesurent en superficie un huitième de mètre carré
seulement. Et, si la vitesse de la colonne est portée à
quatre-vingt-dix mètres, il pourra y marcher à pieds nus. Or, en
faisant fuir, sous les branches d’une hélice, une masse d’air avec
cette rapidité, on obtient le même résultat. »
Ce que Robur disait là, c’était ce qu’avaient dit avant lui tous les
partisans de l’aviation, dont les travaux devaient, lentement mais
Sûrement, conduire à la solution du problème. A MM. de Ponton
d’Amécourt, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvrié, Liais,
Béléguic, Moreau, aux frères Richard, à Babinet, Jobert, du Temple,
Salives, Penaud, de Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup,
Edison, Planavergne, à tant d’autres enfin, l’honneur d’avoir répandu
ces idées si simples! Abandonnées et reprises plusieurs fois, elles
ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de l’aviation,
qui prétendaient que l’oiseau ne se soutient que parce qu’il échauffe
l’air dont il se gonfle, leur réponse s’était-elle donc fait
attendre? N’avaient-ils pas prouvé qu’un aigle, pesant cinq
kilogrammes, aurait dû s’emplir de cinquante mètres cubes de ce
fluide chaud, rien que pour se soutenir dans l’espace?
C’est ce que Robur démontra avec une indéniable logique, au milieu du
brouhaha qui s’élevait de toutes parts. Et, comme conclusion, voici
les phrases qu’il jeta à la face de ces ballonistes :
« Avec vos aérostats, vous ne pouvez rien, vous n’arriverez à rien,
vous n’oserez rien! Le plus intrépide de vos aéronautes, John Wise,
bien qu’il ait déjà fait une traversée aérienne de douze cents milles
au-dessus du continent américain, a dû renoncer à son projet de
traverser l’Atlantique! Et, depuis, vous n’avez pas avancé d’un pas,
d’un seul, dans cette voie!
Monsieur, dit alors le président, qui s’efforçait vainement d’être
calme, vous oubliez ce qu’a dit notre immortel Franklin, lors de
l’apparition de la première montgolfière, au moment où le ballon
allait naître :
« Ce n’est qu’un enfant, mais il grandira! » Et il a grandi...
- Non, président, non! Il n’a pas grandi!... Il a grossi seulement...
ce qui n’est pas la même chose! »
C’était une attaque directe aux projets du Weldon-Institute, qui
avait décrété, soutenu, subventionné, la confection d’un
aérostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu
rassurantes, se croisèrent-elles bientôt dans la salle :
« A bas l’intrus!
- Jetez-le hors de la tribune!...
- Pour lui prouver qu’il est plus lourd que l’air! »
Et bien d’autres.
Mais on n’en était qu’aux paroles, non aux voies de fait. Robur,
impassible, put donc encore s’écrier :
« Le progrès n’est point aux aérostats, citoyens ballonistes, il est
aux appareils volants. L’oiseau vole, et ce n’est point un ballon,
c’est une mécanique!...
- Oui! il vole, s’écria le bouillant Bat T. Fyn, mais il vole contre
toutes les règles de la mécanique!
- Vraiment! » répondit Robur en haussant les épaules.
Puis il reprit :
« Depuis qu’on a étudié le vol des grands et des petits volateurs,
cette idée si simple a prévalu : c’est qu’il n’y a qu’à imiter la
nature, car elle ne se trompe jamais. Entre l’albatros qui donne à
peine dix coups d’aile par minute, entre le pélican qui en donne
soixante-dix...
- Soixante et onze! dit une voix narquoise.
- Et l’abeille qui en donne cent quatre-vingt-douze par seconde...
- Cent quatre-vingt-treize!... s’écria-t-on par moquerie.
- Et la mouche commune qui en donne trois cent trente...
- Trois cent trente et demi!
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