--Adieu, madame», répondit le procureur du roi, presque joyeux en
la reconduisant jusqu'à la porte.
Puis revenant à son bureau:
«Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main
droite, j'avais un faux, j'avais trois vols, j'avais trois
incendies, il ne me manquait qu'un assassinat, le voici; la
session sera belle.»
C
L'apparition.
Comme l'avait dit le procureur du roi à Mme Danglars, Valentine
n'était point encore remise.
Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut
dans sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu'elle
apprit les événements que nous venons de raconter, c'est-à-dire la
fuite d'Eugénie et l'arrestation d'Andrea Cavalcanti, ou plutôt de
Benedetto, ainsi que l'accusation d'assassinat portée contre lui.
Mais Valentine était si faible que ce récit ne lui fit peut-être
point tout l'effet qu'il eût produit sur elle dans son état de
santé habituel.
En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques forces
indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes
fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient
devant ses yeux, et bientôt même tout s'effaça pour laisser
reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles.
Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la
réalité par la présence de Noirtier qui se faisait porter chez sa
petite-fille et demeurait là, couvant Valentine de son regard
paternel; puis, lorsqu'il était revenu du Palais, c'était
Villefort à son tour qui passait une heure ou deux entre son père
et son enfant.
À six heures Villefort se retirait dans son cabinet, à huit heures
arrivait M. d'Avrigny, qui lui-même apportait la potion nocturne
préparée pour la jeune fille; puis on emmenait Noirtier.
Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et ne se
retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine
était endormie.
En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine
à M. de Villefort lui-même, de sorte qu'on ne pouvait plus entrer
chez la malade qu'en traversant l'appartement de Mme de Villefort
et la chambre du petit Édouard.
Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de
Valentine: mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en
jour moins inquiet.
D'abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une
violente exaltation nerveuse, allait mieux; puis, Monte-Cristo ne
lui avait-il pas dit, lorsqu'il était accouru tout éperdu chez
lui, que si dans deux heures Valentine n'était pas morte,
Valentine serait sauvée?
Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s'étaient écoulés.
Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait
Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l'état de
somnolence qui succédait à sa veille: c'était alors que, dans le
silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la
veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe
d'albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la
chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes
frissonnantes.
Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la
menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres
presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo;
il n'y avait pas jusqu'aux meubles qui, dans ces moments
de délire, ne parussent mobiles et errants; et cela durait ainsi
jusqu'à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil de
plomb venait s'emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu'au
jour.
Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la
fuite d'Eugénie et l'arrestation de Benedetto, et où, après s'être
mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces
événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après la
retraite successive de Villefort, de d'Avrigny et de Noirtier,
tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et que
la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage
préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait
en frémissant, à l'office où elle s'était retirée, les
commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres
histoires qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de
l'antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait
dans cette chambre si soigneusement fermée.
Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s'était
retirée.
Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait
chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer
ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s'épuise
à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les
mêmes images.
De la mèche de la veilleuse s'élançaient mille et mille
rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout
à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa
bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un renfoncement
du mur, s'ouvrir lentement sans que les gonds sur lesquels elle
semblait rouler produisissent le moindre bruit.
Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût tiré
le cordonnet de soie en appelant au secours: mais rien ne
l'étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait
conscience que toutes ces visions qui l'entouraient étaient les
filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce
que, le matin, aucune trace n'était restée jamais de tous ces
fantômes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour.
Derrière la porte parut une figure humaine.
Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces
sortes d'apparitions pour s'épouvanter; elle ouvrit seulement de
grands yeux, espérant reconnaître Morrel.
La figure continua de s'avancer vers son lit, puis elle s'arrêta,
et parut écouter avec une attention profonde.
En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du
nocturne visiteur.
«Ce n'est pas lui!» murmura-t-elle.
Et elle attendit, convaincue qu'elle rêvait, que cet homme, comme
cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en quelque
autre personne.
Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment,
elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces
visions importunes était de boire: la fraîcheur de la boisson,
composée d'ailleurs dans le but de calmer les agitations dont
Valentine s'était plainte au docteur, apportait, en faisant tomber
la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau; quand elle
avait bu, pour un moment elle souffrait moins.
Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la
coupe de cristal où il reposait; mais tandis qu'elle allongeait
hors du lit son bras frissonnant, l'apparition fit encore, et plus
vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la
jeune fille qu'elle entendit son souffle et qu'elle crut sentir la
pression de sa main.
Cette fois l'illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que
Valentine avait éprouvé jusque-là; elle commença à se croire bien
éveillée et bien vivante; elle eut conscience qu'elle jouissait de
toute sa raison, et elle frémit.
La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui
arrêter le bras.
Valentine le retira lentement à elle.
Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui
d'ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette
figure prit le verre, s'approcha de la veilleuse et regarda le
breuvage, comme si elle eût voulu en juger la transparence et la
limpidité.
Mais cette première épreuve ne suffit pas.
Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que
le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le
verre une cuillerée du breuvage et l'avala. Valentine regardait ce
qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de
stupeur.
Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour
faire place à un autre tableau; mais l'homme, au lieu de
s'évanouir comme une ombre, se rapprocha d'elle, et tendant le
verre à Valentine, d'une voix pleine d'émotion:
«Maintenant, dit-il, buvez!...»
Valentine tressaillit.
C'était la première fois qu'une de ses visions lui parlait avec ce
timbre vivant.
Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.
L'homme posa un doigt sur ses lèvres.
«M. le comte de Monte-Cristo!» murmura-t-elle.
À l'effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au
tremblement de ses mains, au geste rapide qu'elle fit pour se
blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte
du doute contre la conviction; cependant, la présence de Monte-Cristo
chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse,
fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des
impossibilités à la raison ébranlée de Valentine.
«N'appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n'ayez pas
même au fond du coeur l'éclair d'un soupçon ou l'ombre d'une
inquiétude; l'homme que vous voyez devant vous (car cette fois
vous avez raison, Valentine, et ce n'est point une illusion),
l'homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le
plus respectueux ami que vous puissiez rêver.»
Valentine ne trouva rien à répondre: elle avait une si grande peur
de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui
parlait, qu'elle redoutait d'y associer la sienne; mais son regard
effrayé voulait dire: Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-vous ici?
Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se
passait dans le coeur de la jeune fille.
«Écoutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi: voyez mes yeux
rougis et mon visage plus pâle encore que d'habitude; c'est que
depuis quatre nuits je n'ai pas fermé l'oeil un seul instant;
depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous
conserve à notre ami Maximilien.»
Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade;
car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste
de défiance qu'il lui avait inspirée.
«Maximilien!... répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux
à prononcer; Maximilien! il vous a donc tout avoué?
--Tout. Il m'a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai
promis que vous vivriez.
--Vous lui avez promis que je vivrais?
--Oui.
--En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de
protection. Êtes-vous donc médecin?
--Oui, le meilleur que le Ciel puisse vous envoyer en ce moment,
croyez-moi.
--Vous dites que vous avez veillé? demanda Valentine inquiète; où
cela? je ne vous ai pas vu.»
Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque.
«J'étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne
dans la maison voisine que j'ai louée.»
Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux,
et avec une souveraine terreur:
«Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d'une démence sans
exemple, et cette protection que vous m'avez accordée ressemble
fort à une insulte.
--Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les
seules choses que j'aie vues: quels gens venaient chez vous, quels
aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies;
puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j'entrais
comme je viens d'entrer, je vidais votre verre et je substituais
au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui
vous était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines.
--Le poison! la mort! s'écria Valentine, se croyant de nouveau
sous l'empire de quelque fiévreuse hallucination; que dites-vous
donc là, monsieur?
--Chut! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau son
doigt à ses lèvres, j'ai dit le poison; oui, j'ai dit la mort, et
je répète la mort, mais buvez d'abord ceci. (Le comte tira de sa
poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques
gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne prenez plus
rien de la nuit.»
Valentine avança la main; mais à peine eût-elle touché le verre,
qu'elle la retira avec effroi.
Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à
Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu'il
contenait.
«Oh! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages
nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma
poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci.
--Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit le
comte. Mais moi, comment vivais-je? Oh! les cruelles heures que
vous m'avez fait passer! Oh! les effroyables tortures que vous
m'avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le
poison mortel, quand je tremblais que vous n'eussiez le temps de
le boire avant que j'eusse celui de le répandre dans la cheminée!
--Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur,
que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre
le poison mortel? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon
verre, vous avez dû voir la personne qui le versait?
--Oui.»
Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine
plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur
froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus
glacée encore de la terreur:
«Vous l'avez vue? répéta la jeune fille.
--Oui, dit une seconde fois le comte.
--Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez
me faire croire a quelque chose d'infernal. Quoi! dans la maison
de mon père, quoi! dans ma chambre, quoi! sur mon lit de
souffrance on continue de m'assassiner? Oh! retirez-vous,
monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté
divine, c'est impossible, cela ne se peut pas.
--Êtes-vous donc la première que cette main frappe, Valentine?
n'avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Méran,
Mme de Saint-Méran, Barrois? n'auriez-vous pas vu tomber
M. Noirtier, si le traitement qu'il suit depuis près de trois ans
ne l'avait protégé en combattant le poison par l'habitude du
poison?
--Oh! mon Dieu! dit Valentine, c'est pour cela que, depuis près
d'un mois, bon papa exige que je partage toutes ses boissons?
--Et ces boissons, s'écria Monte-Cristo, ont un goût amer comme
celui d'une écorce d'orange à moitié séchée, n'est-ce pas?
--Oui, mon Dieu, oui!
--Oh! cela m'explique tout, dit Monte-Cristo, lui aussi sait
qu'on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne.
«Il vous a prémunie, vous, son enfant bien-aimée, contre la
substance mortelle, et la substance mortelle est venue s'émousser
contre ce commencement d'habitude! voilà comment vous vivez
encore, ce que je ne m'expliquais pas, après avoir été empoisonnée
il y a quatre jours avec un poison qui d'ordinaire ne pardonne
pas.
--Mais quel est donc l'assassin, le meurtrier?
--À votre tour je vous demanderai: N'avez-vous donc jamais vu
entrer quelqu'un la nuit dans votre chambre?
--Si fait. Souvent j'ai cru voir passer comme des ombres, ces
ombres s'approcher, s'éloigner, disparaître; mais je les prenais
pour des visions de ma fièvre, et tout à l'heure, quand vous êtes
entré vous-même, eh bien, j'ai cru longtemps ou que j'avais le
délire, ou que je rêvais.
--Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre
vie?
--Non, dit Valentine, pourquoi quelqu'un désirerait-il ma mort?
--Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant
l'oreille.
--Comment cela? demanda Valentine, en regardant avec terreur
autour d'elle.
--Parce que ce soir vous n'avez plus ni fièvre ni délire, parce
que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui
sonne et que c'est l'heure des assassins.
--Mon Dieu! mon Dieu!» dit Valentine en essuyant avec sa main la
sueur qui perlait à son front.
En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit que
chaque coup de marteau de bronze frappait le coeur de la jeune
fille.
«Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à votre
secours, comprimez votre coeur dans votre poitrine, arrêtez votre
voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous
verrez!
Valentine saisit la main du comte.
«Il me semble que j'entends du bruit, dit-elle, retirez-vous!
--Adieu, ou plutôt au revoir», répondit le comte.
Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le coeur de la
jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la
pointe du pied la porte de la bibliothèque.
Mais, se retournant avant de la refermer sur lui:
«Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu'on vous croie endormie, sans
quoi peut-être vous tuerait-on avant que j'eusse le temps
d'accourir.»
Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrière la
porte, qui se referma silencieusement sur lui.
CI
Locuste.
Valentine resta seule; deux autres pendules, en retard sur celle
de Saint-Philippe-du-Roule, sonnèrent encore minuit à des
distances différentes.
Puis, à part le bruissement de quelques voitures lointaines, tout
retomba dans le silence.
Alors toute l'attention de Valentine se concentra sur la pendule
de sa chambre, dont le balancier marquait les secondes.
Elle se mit à compter ces secondes et remarqua qu'elles étaient du
double plus lentes que les battements de son coeur. Et cependant
elle doutait encore; l'inoffensive Valentine ne pouvait se figurer
que quelqu'un désirât sa mort; pourquoi? dans quel but? quel mal
avait-elle fait qui pût lui susciter un ennemi?
Il n'y avait pas de crainte qu'elle s'endormît.
Une seule idée, une idée terrible tenait son esprit tendu: c'est
qu'il existait une personne au monde qui avait tenté de
l'assassiner et qui allait le tenter encore.
Si cette fois cette personne, lassée de voir l'inefficacité du
poison, allait, comme l'avait dit Monte-Cristo, avoir recours au
fer! si le comte n'allait pas avoir le temps d'accourir! si elle
touchait à son dernier moment! si elle ne devait plus revoir
Morrel!
À cette pensée qui la couvrait à la fois d'une pâleur livide et
d'une sueur glacée, Valentine était prête à saisir le cordon de la
sonnette et à appeler au secours.
Mais il lui semblait, à travers la porte de la bibliothèque, voir
étinceler l'oeil du comte, cet oeil qui pesait sur son souvenir,
et qui, lorsqu'elle y songeait, l'écrasait d'une telle honte,
qu'elle se demandait si jamais la reconnaissance parviendrait à
effacer ce pénible effet de l'indiscrète amitié du comte.
Vingt minutes, vingt éternités s'écoulèrent ainsi, puis dix autres
minutes encore; enfin la pendule, criant une seconde à l'avance,
finit par frapper un coup sur le timbre sonore.
En ce moment même, un grattement imperceptible de l'ongle sur le
bois de la bibliothèque apprit à Valentine que le comte veillait
et lui recommandait de veiller.
En effet, du côté opposé, c'est-à-dire vers la chambre d'Édouard,
il sembla à Valentine qu'elle entendait crier le parquet; elle
prêta l'oreille, retenant sa respiration presque étouffée; le
bouton de la serrure grinça et la porte tourna sur ses gonds.
Valentine s'était soulevée sur son coude, elle n'eut que le temps
de se laisser retomber sur son lit et de cacher ses yeux sous son
bras.
Puis, tremblante, agitée, le coeur serré d'un indicible effroi,
elle attendit.
Quelqu'un s'approcha du lit et effleura les rideaux.
Valentine rassembla toutes ses forces et laissa entendre ce
murmure régulier de la respiration qui annonce un sommeil
tranquille.
«Valentine!» dit tout bas une voix.
La jeune fille frissonna jusqu'au fond du coeur, mais ne répondit
point.
«Valentine!» répéta la même voix.
Même silence: Valentine avait promis de ne point se réveiller.
Puis tout demeura immobile.
Seulement Valentine entendit le bruit presque insensible d'une
liqueur tombant dans le verre qu'elle venait de vider.
Alors elle osa, sous le rempart de son bras étendu, entrouvrir sa
paupière.
Elle vit alors une femme en peignoir blanc, qui vidait dans son
verre une liqueur préparée d'avance dans une fiole.
Pendant ce court instant, Valentine retint peut-être sa
respiration ou fit sans doute quelque mouvement, car la femme,
inquiète, s'arrêta et se pencha sur son lit pour mieux voir si
elle dormait réellement: c'était Mme de Villefort.
Valentine, en reconnaissant sa belle-mère, fut saisie d'un frisson
aigu qui imprima un mouvement à son lit.
Madame de Villefort s'effaça aussitôt le long du mur, et là,
abritée derrière le rideau du lit, muette, attentive, elle épia
jusqu'au moindre mouvement de Valentine.
Celle-ci se rappela les terribles paroles de Monte-Cristo; il lui
avait semblé, dans la main qui ne tenait pas la fiole, voir
briller une espèce de couteau long et affilé. Alors Valentine,
appelant toute la puissance de sa volonté à son secours, s'efforça
de fermer les yeux; mais, cette fonction du plus craintif de nos
sens, cette fonction, si simple d'ordinaire, devenait en ce moment
presque impossible à accomplir, tant l'avide curiosité faisait
d'efforts pour repousser cette paupière et attirer la vérité.
Cependant, assurée, par le silence dans lequel avait recommencé à
se faire entendre le bruit égal de la respiration de Valentine,
que celle-ci dormait, Mme de Villefort étendit de nouveau le bras,
et en demeurant à demi dissimulée par les rideaux rassemblés au
chevet du lit, elle acheva de vider dans le verre de Valentine le
contenu de sa fiole.
Puis elle se retira, sans que le moindre bruit avertît Valentine
qu'elle était partie.
Elle avait vu disparaître le bras, voilà tout; ce bras frais et
arrondi d'une femme de vingt-cinq ans, jeune et belle, et qui
versait la mort.
Il est impossible d'exprimer ce que Valentine avait éprouvé
pendant cette minute et demie que Mme de Villefort était restée
dans sa chambre.
Le grattement de l'ongle sur la bibliothèque tira la jeune fille
de cet état de torpeur dans lequel elle était ensevelie, et qui
ressemblait à de l'engourdissement.
Elle souleva la tête avec effort.
La porte, toujours silencieuse, roula une seconde fois sur ses
gonds, et le comte de Monte-Cristo reparut.
«Eh bien, demanda le comte, doutez-vous encore?
--Ô mon Dieu! murmura la jeune fille.
--Vous avez vu?
--Hélas!
--Vous avez reconnu?»
Valentine poussa un gémissement.
«Oui, dit-elle, mais je n'y puis croire.
--Vous aimez mieux mourir alors, et faire mourir Maximilien!...
--Mon Dieu, mon Dieu! répéta la jeune fille presque égarée; mais
ne puis-je donc pas quitter la maison, me sauver?...
--Valentine, la main qui vous poursuit vous atteindra partout: à
force d'or, on séduira vos domestiques, et la mort s'offrira à
vous, déguisée sous tous les aspects, dans l'eau que vous boirez à
la source, dans le fruit que vous cueillerez à l'arbre.
--Mais n'avez-vous donc pas dit que la précaution de bon papa
m'avait prémunie contre le poison?
--Contre un poison, et encore non pas employé à forte dose; on
changera de poison ou l'on augmentera la dose.»
Il prit le verre et y trempa ses lèvres.
«Et tenez, dit-il, c'est déjà fait. Ce n'est plus avec de la
brucine qu'on vous empoisonne, c'est avec un simple narcotique. Je
reconnais le goût de l'alcool dans lequel on l'a fait dissoudre.
Si vous aviez bu ce que Mme de Villefort vient de verser dans ce
verre, Valentine, vous étiez perdue.
--Mais, mon Dieu! s'écria la jeune fille, pourquoi donc me
poursuit-elle ainsi?
--Comment! vous êtes si douce, si bonne, si peu croyante au mal
que vous n'avez pas compris, Valentine?
--Non, dit la jeune fille; je ne lui ai jamais fait de mal.
--Mais vous êtes riche, Valentine; mais vous avez deux cent mille
livres de rente, et ces deux cent mille francs de rente, vous les
enlevez à son fils.
--Comment cela? Ma fortune n'est point la sienne et me vient de
mes parents.
--Sans doute, et voilà pourquoi M. et Mme de Saint-Méran sont
morts: c'était pour que vous héritassiez de vos parents; voilà
pourquoi du jour où il vous a fait son héritière, M. Noirtier
avait été condamné; voilà pourquoi, à votre tour, vous devez
mourir, Valentine, c'est afin que votre père hérite de vous, et
que votre frère, devenu fils unique, hérite de votre père.
--Édouard! pauvre enfant, et c'est pour lui qu'on commet tous ces
crimes?
--Ah! vous comprenez, enfin.
--Ah! mon Dieu! pourvu que tout cela ne retombe pas sur lui!
--Vous êtes un ange, Valentine.
--Mais mon grand-père, on a donc renoncé à le tuer, lui?
--On a réfléchi que vous morte, à moins d'exhérédation, la
fortune revenait naturellement à votre frère, et l'on a pensé que
le crime, au bout du compte, étant inutile, il était doublement
dangereux de le commettre.
--Et c'est dans l'esprit d'une femme qu'une pareille combinaison
a pris naissance! Ô mon Dieu! mon Dieu!
--Rappelez-vous Pérouse, la treille de l'auberge de la Poste,
l'homme au manteau brun, que votre belle-mère interrogeait sur
l'aqua-tofana; eh bien, dès cette époque, tout cet infernal projet
mûrissait dans son cerveau.
--Oh! monsieur, s'écria la douce jeune fille en fondant en
larmes, je vois bien, s'il en est ainsi, que je suis condamnée à
mourir.
--Non, Valentine, non, car j'ai prévu tous les complots; non, car
notre ennemie est vaincue, puisqu'elle est devinée; non, vous
vivrez, Valentine vous vivrez pour aimer et être aimée, vous
vivrez pour être heureuse et rendre un noble coeur heureux; mais
pour vivre, Valentine, il faut avoir bien confiance en moi.
--Ordonnez, monsieur, que faut-il faire?
--Il faut prendre aveuglément ce que je vous donnerai.
--Oh! Dieu m'est témoin, s'écria Valentine, que si j'étais seule,
j'aimerais mieux me laisser mourir!
--Vous ne vous confierez à personne, pas même à votre père.
--Mon père n'est pas de cet affreux complot, n'est-ce pas,
monsieur? dit Valentine en joignant les mains.
--Non, et cependant votre père, l'homme habitué aux accusations
juridiques, votre père doit se douter que toutes ces morts qui
s'abattent sur sa maison ne sont point naturelles. Votre père,
c'est lui qui aurait dû veiller sur vous, c'est lui qui devrait
être à cette heure à la place que j'occupe; c'est lui qui devrait
déjà avoir vidé ce verre; c'est lui qui devrait déjà s'être dressé
contre l'assassin. Spectre contre spectre, murmura-t-il, en
achevant tout haut sa phrase.
--Monsieur, dit Valentine, je ferai tout pour vivre, car il
existe deux êtres au monde qui m'aiment à en mourir si je mourais:
mon grand-père et Maximilien.
--Je veillerai sur eux comme j'ai veillé sur vous.
--Eh bien, monsieur, disposez de moi, dit Valentine. Puis à voix
basse: mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, que va-t-il m'arriver?
--Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous épouvantez
point; si vous souffrez, si vous perdez la vue, l'ouïe, le tact,
ne craignez rien; si vous vous réveillez sans savoir où vous êtes,
n'ayez pas peur, dussiez-vous, en vous éveillant, vous trouver
dans quelque caveau sépulcral ou clouée dans quelque bière;
rappelez soudain votre esprit, et dites-vous: En ce moment, un
ami, un père, un homme qui veut mon bonheur et celui de
Maximilien, cet homme veille sur moi.
--Hélas! hélas! quelle terrible extrémité!
--Valentine, aimez-vous mieux dénoncer votre belle-mère?
--J'aimerais mieux mourir cent fois! oh! oui, mourir!
--Non, vous ne mourrez pas, et quelque chose qui vous arrive,
vous me le promettez, vous ne vous plaindrez pas, vous espérerez?
--Je penserai à Maximilien.
--Vous êtes ma fille bien-aimée, Valentine; seul, je puis vous
sauver, et je vous sauverai.»
Valentine, au comble de la terreur, joignit les mains (car elle
sentait que le moment était venu de demander à Dieu du courage) et
se dressa pour prier, murmurant des mots sans suite, et oubliant
que ses blanches épaules n'avaient d'autre voile que sa longue
chevelure et que l'on voyait battre son coeur sous la fine
dentelle de peignoir de nuit.
Le comte appuya doucement la main sur le bras de la jeune fille,
ramena jusque sur son cou la courtepointe de velours, et, avec un
sourire paternel:
«Ma fille, dit-il, croyez en mon dévouement, comme vous croyez en
la bonté de Dieu et dans l'amour de Maximilien.»
Valentine attacha sur lui un regard plein de reconnaissance, et
demeura docile comme un enfant sous ses voiles.
Alors le comte tira de la poche de son gilet le drageoir en
émeraude, souleva son couvercle d'or, et versa dans la main droite
de Valentine une petite pastille ronde de la grosseur d'un pois.
Valentine la prit avec l'autre main, et regarda le comte
attentivement: il y avait sur les traits de cet intrépide
protecteur un reflet de la majesté et de la puissance divines. Il
était évident que Valentine l'interrogeait du regard.
«Oui», répondit celui-ci.
Valentine porta la pastille à sa bouche et l'avala.
«Et maintenant, au revoir, mon enfant, dit-il, je vais essayer de
dormir car vous êtes sauvée.
--Allez, dit Valentine, quelque chose qui m'arrive, je vous
promets de n'avoir pas peur.»
Monte-Cristo tint longtemps ses yeux fixés sur la jeune fille, qui
s'endormit peu à peu, vaincue par la puissance du narcotique que
le comte venait de lui donner.
Alors il prit le verre, le vida aux trois quarts dans la cheminée,
pour que l'on pût croire que Valentine avait bu ce qu'il en
manquait, le reposa sur la table de nuit puis, regagnant la porte
de la bibliothèque, il disparut après avoir jeté un dernier regard
vers Valentine, qui s'endormait avec la confiance et la candeur
d'un ange couché aux pieds du Seigneur.
CII
Valentine.
La veilleuse continuait de brûler sur la cheminée de Valentine,
épuisant les dernières gouttes d'huile qui surnageaient encore sur
l'eau; déjà un cercle plus rougeâtre colorait l'albâtre du globe,
déjà la flamme plus vive laissait échapper ces derniers
pétillements qui semblent chez les êtres inanimés ces dernières
convulsions de l'agonie qu'on a si souvent comparées à celles des
pauvres créatures humaines; un jour bas et sinistre venait teindre
d'un reflet d'opale les rideaux blancs et les draps de la jeune
fille.
Tous les bruits de la rue étaient éteints pour cette fois, et le
silence intérieur était effrayant.
La porte de la chambre d'Édouard s'ouvrit alors, et une tête que
nous avons déjà vue parut dans la glace opposée à la porte:
c'était Mme de Villefort qui rentrait pour voir l'effet du
breuvage.
Elle s'arrêta sur le seuil, écouta le pétillement de la lampe,
seul bruit perceptible dans cette chambre qu'on eût crue déserte,
puis elle s'avança doucement vers la table de nuit pour voir si le
verre de Valentine était vide.
Il était encore plein au quart, comme nous l'avons dit.
Mme de Villefort le prit et alla le vider dans les cendres,
qu'elle remua pour faciliter l'absorption de la liqueur, puis elle
rinça soigneusement le cristal, l'essuya avec son propre mouchoir,
et le replaça sur la table de nuit.
Quelqu'un dont le regard eût pu plonger dans l'intérieur de la
chambre eût pu voir alors l'hésitation de Mme de Villefort à fixer
ses yeux sur Valentine et à s'approcher du lit.
Cette lueur lugubre, ce silence, cette terrible poésie de la nuit
venaient sans doute se combiner avec l'épouvantable poésie de sa
conscience: l'empoisonneuse avait peur de son oeuvre.
Enfin elle s'enhardit, écarta le rideau, s'appuya au chevet du
lit, et regarda Valentine.
La jeune fille ne respirait plus, ses dents à demi desserrées ne
laissaient échapper aucun atome de ce souffle qui décèle la vie;
ses lèvres blanchissantes avaient cessé de frémir; ses yeux, noyés
dans une vapeur violette qui semblait avoir filtré sous la peau,
formaient une saillie plus blanche à l'endroit où le globe enflait
la paupière, et ses longs cils noirs rayaient une peau déjà mate
comme la cire.
Mme de Villefort contempla ce visage d'une expression si éloquente
dans son immobilité; elle s'enhardit alors, et, soulevant la
couverture, elle appuya sa main sur le coeur de la jeune fille.
Il était muet et glacé.
Ce qui battait sous sa main, c'était l'artère de ses doigts: elle
retira sa main avec un frisson.
Le bras de Valentine pendait hors du lit; ce bras, dans toute la
partie qui se rattachait à l'épaule et s'étendait jusqu'à la
saignée, semblait moulé sur celui d'une des Grâces de Germain
Pilon; mais l'avant-bras était légèrement déformé par une
crispation, et le poignet, d'une forme si pure, s'appuyait, un peu
raidi et les doigts écartés sur l'acajou.
La naissance des ongles était bleuâtre.
Pour Mme de Villefort, il n'y avait plus de doute: tout était
fini, l'oeuvre terrible, la dernière qu'elle eût à accomplir,
était enfin consommée.
L'empoisonneuse n'avait plus rien à faire dans cette chambre; elle
recula avec tant de précaution, qu'il était visible qu'elle
redoutait le craquement de ses pieds sur le tapis, mais, tout en
reculant, elle tenait encore le rideau soulevé absorbant ce
spectacle de la mort qui porte en soi son irrésistible attraction,
tant que la mort n'est pas la décomposition, mais seulement
l'immobilité, tant qu'elle demeure le mystère, et n'est pas encore
le dégoût.
Les minutes s'écoulaient; Mme de Villefort ne pouvait lâcher ce
rideau qu'elle tenait suspendu comme un linceul au-dessus de la
tête de Valentine. Elle paya son tribut à la rêverie: la rêverie
du crime, ce doit être le remords.
En ce moment, les pétillements de la veilleuse redoublèrent.
Mme de Villefort, à ce bruit, tressaillit et laissa retomber le
rideau.
Au même instant la veilleuse s'éteignit, et la chambre fut plongée
dans une effrayante obscurité.
Au milieu de cette obscurité, la pendule s'éveilla et sonna quatre
heures et demie.
L'empoisonneuse, épouvantée de ces commotions successives, regagna
en tâtonnant la porte, et rentra chez elle la sueur de l'angoisse
au front.
L'obscurité continua encore deux heures.
Puis peu à peu un jour blafard envahit l'appartement filtrant aux
lames des persiennes; puis peu à peu encore, il se fit grand, et
vint rendre une couleur et une forme aux objets et aux corps.
C'est à ce moment que la toux de la garde-malade retentit dans
l'escalier, et que cette femme entra chez Valentine, une tasse à
la main.
Pour un père, pour un amant, le premier regard eût été décisif,
Valentine était morte, pour cette mercenaire, Valentine n'était
qu'endormie.
«Bon, dit-elle en s'approchant de la table de nuit, elle a bu une
partie de sa potion, le verre est aux deux tiers vide.»
Puis elle alla à la cheminée, ralluma le feu, s'installa dans son
fauteuil, et, quoiqu'elle sortît de son lit, elle profita du
sommeil de Valentine pour dormir encore quelques instants.
La pendule l'éveilla en sonnant huit heures.
Alors étonnée de ce sommeil obstiné dans lequel demeurait la jeune
fille, effrayée de ce bras pendant hors du lit, et que la dormeuse
n'avait point ramené à elle, elle s'avança vers le lit, et ce fut
alors seulement qu'elle remarqua ces lèvres froides et cette
poitrine glacée.
Elle voulut ramener le bras près du corps, mais le bras n'obéit
qu'avec cette raideur effrayante à laquelle ne pouvait pas se
tromper une garde-malade.
Elle poussa un horrible cri.
Puis, courant à la porte:
«Au secours! cria-t-elle, au secours!
--Comment, au secours!» répondit du bas de l'escalier la voix de
M. d'Avrigny.
C'était l'heure où le docteur avait l'habitude de venir.
«Comment, au secours! s'écria la voix de Villefort sortant alors
précipitamment de son cabinet; docteur, n'avez-vous pas entendu
crier au secours?
--Oui, oui; montons, répondit d'Avrigny, montons vite chez
Valentine.»
Mais avant que le médecin et le père fussent entrés, les
domestiques qui se trouvaient au même étage, dans les chambres ou
dans les corridors, étaient entrés, et, voyant Valentine pâle et
immobile sur son lit, levaient les mains au ciel et chancelaient
comme frappés de vertige.
«Appelez Mme de Villefort! réveillez Mme de Villefort!» cria le
procureur du roi, de la porte de la chambre dans laquelle il
semblait n'oser entrer.
Mais les domestiques, au lieu de répondre, regardaient
M. d'Avrigny, qui était entré, lui, qui avait couru à Valentine et
qui la soulevait dans ses bras.
«Encore celle-ci..., murmura-t-il en la laissant tomber. Ô mon
Dieu, mon Dieu, quand vous lasserez-vous?»
Villefort s'élança dans l'appartement.
«Que dites-vous, mon Dieu! s'écria-t-il en levant les deux mains
au ciel. Docteur!... docteur!...
--Je dis que Valentine est morte!» répondit d'Avrigny d'une voix
solennelle et terrible dans sa solennité.
M. de Villefort s'abattit comme si ses jambes étaient brisées, et
retomba la tête sur le lit de Valentine.
Aux paroles du docteur, aux cris du père, les domestiques,
terrifiés, s'enfuirent avec de sourdes imprécations; on entendit
par les escaliers et par les corridors leurs pas précipités, puis
un grand mouvement dans les cours, puis ce fut tout; le bruit
s'éteignit: depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient
déserté la maison maudite.
En ce moment Mme de Villefort, le bras à moitié passé dans son
peignoir du matin, souleva la tapisserie; un instant elle demeura
sur le seuil, ayant l'air d'interroger les assistants et appelant
à son aide quelques larmes rebelles.
Tout à coup elle fit un pas, ou plutôt un bond en avant, les bras
étendus vers la table.
Elle venait de voir d'Avrigny se pencher curieusement sur cette
table, et y prendre le verre qu'elle était certaine d'avoir vidé
pendant la nuit.
Le verre se trouvait au tiers plein, juste comme il était quand
elle en avait jeté le contenu dans les cendres.
Le spectre de Valentine dressé devant l'empoisonneuse eût produit
moins d'effet sur elle.
En effet, c'est bien la couleur du breuvage qu'elle a versé dans
le verre de Valentine, et que Valentine a bu; c'est bien ce poison
qui ne peut tromper l'oeil de M. d'Avrigny, et que M. d'Avrigny
regarde attentivement: c'est bien un miracle que Dieu a fait sans
doute pour qu'il restât, malgré les précautions de l'assassin, une
trace, une preuve, une dénonciation du crime.
Cependant, tandis que Mme de Villefort était restée immobile comme
la statue de la Terreur, tandis que de Villefort, la tête cachée
dans les draps du lit mortuaire, ne voyait rien de ce qui se
passait autour de lui, d'Avrigny s'approchait de la fenêtre pour
mieux examiner de l'oeil le contenu du verre, et en déguster une
goutte prise au bout du doigt.
«Ah! murmura-t-il, ce n'est plus de la brucine maintenant; voyons
ce que c'est!»
Alors il courut à une des armoires de la chambre de Valentine,
armoire transformée en pharmacie, et, tirant de sa petite case
d'argent un flacon d'acide nitrique, il en laissa tomber quelques
gouttes dans l'opale de la liqueur qui se changea aussitôt en un
demi-verre de sang vermeil.
«Ah!» fit d'Avrigny, avec l'horreur du juge à qui se révèle la
vérité, mêlée à la joie du savant à qui se dévoile un problème.
Mme de Villefort tourna un instant sur elle-même; ses yeux
lancèrent des flammes, puis s'éteignirent; elle chercha,
chancelante, la porte de la main, et disparut.
Un instant après, on entendit le bruit éloigné d'un corps qui
tombait sur le parquet.
Mais personne n'y fit attention. La garde était occupée à regarder
l'analyse chimique, Villefort était toujours anéanti.
M. d'Avrigny seul avait suivi des yeux Mme de Villefort et avait
remarqué sa sortie précipitée.
Il souleva la tapisserie de la chambre de Valentine et son regard,
à travers celle d'Édouard, put plonger dans l'appartement de
Mme de Villefort, qu'il vit étendue sans mouvement sur le parquet.
«Allez secourir Mme de Villefort, dit-il à la garde;
Mme de Villefort se trouve mal.
--Mais Mlle Valentine? balbutia celle-ci.
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