Avec le jour il se levait, sortait de l'hôtel après avoir
rigoureusement payé ses comptes; gagnait la forêt, achetait, sous
prétexte de faire des études de peinture, l'hospitalité d'un
paysan; se procurait un costume de bûcheron et une cognée,
dépouillait l'enveloppe du lion pour prendre celle de l'ouvrier;
puis, les mains terreuses, les cheveux brunis par un peigne de
plomb, le teint hâlé par une préparation dont ses anciens
camarades lui avaient donné la recette, il gagnait, de forêt en
forêt, la frontière la plus prochaine, marchant la nuit, dormant
le jour dans les forêts ou dans les carrières, et ne s'approchant
des endroits habités que pour acheter de temps en temps un pain.
Une fois la frontière dépassée, Andrea faisait argent de ses
diamants, réunissait le prix qu'il en tirait à une dizaine de
billets de banque qu'il portait toujours sur lui en cas
d'accident, et il se retrouvait encore à la tête d'une
cinquantaine de mille livres, ce qui ne semblait pas à sa
philosophie un pis-aller par trop rigoureux.
D'ailleurs, il comptait beaucoup sur l'intérêt que les Danglars
avaient à éteindre le bruit de leur mésaventure.
Voilà pourquoi, outre la fatigue, Andrea dormit si vite et si
bien.
D'ailleurs, pour être réveillé plus matin, Andrea n'avait point
fermé ses volets et s'était seulement contenté de pousser les
verrous de sa porte et de tenir tout ouvert, sur sa table de nuit,
certain couteau fort pointu dont il connaissait la trempe
excellente et qui ne le quittait jamais.
À sept heures du matin environ, Andrea fut éveillé par un rayon de
soleil qui venait, tiède et brillant, se jouer sur son visage.
Dans tout cerveau bien organisé, l'idée dominante et il y en a
toujours une, l'idée dominante, disons-nous, est celle qui, après
s'être endormie la dernière illumine la première encore le réveil
de la pensée.
Andrea n'avait pas entièrement ouvert les yeux que la pensée
dominante le tenait déjà et lui soufflait à l'oreille qu'il avait
dormi trop longtemps.
Il sauta en bas de son lit et courut à sa fenêtre.
Un gendarme traversait la cour.
Le gendarme est un des objets les plus frappants qui existent au
monde, même pour l'oeil d'un homme sans inquiétude: mais pour une
conscience timorée et qui a quelque motif de l'être, le jaune, le
bleu et le blanc dont se compose son uniforme prennent des teintes
effrayantes.
«Pourquoi un gendarme?» se demanda Andrea.
Tout à coup il se répondit à lui-même, avec cette logique que le
lecteur a déjà dû remarquer en lui:
«Un gendarme n'a rien qui doive étonner dans une hôtellerie; mais
habillons-nous.»
Et le jeune homme s'habilla avec une rapidité que n'avait pu lui
faire perdre son valet de chambre pendant les quelques mois de la
vie fashionable qu'il avait menée à Paris.
«Bon, dit Andrea tout en s'habillant, j'attendrai qu'il soit
parti, et quand il sera parti je m'esquiverai.»
Et tout en disant ces mots, Andrea, rebotté et recravaté, gagna
doucement sa fenêtre et souleva une seconde fois le rideau de
mousseline.
Non seulement le premier gendarme n'était point parti, mais encore
le jeune homme aperçut un second uniforme bleu, jaune et blanc, au
bas de l'escalier, le seul par lequel il pût descendre, tandis
qu'un troisième, à cheval et le mousqueton au poing, se tenait en
sentinelle à la grande porte de la rue, la seule par laquelle il
pût sortir.
Ce troisième gendarme était significatif au dernier point, car au-devant
de lui s'étendait un demi-cercle de curieux qui bloquaient
hermétiquement la porte de l'hôtel.
«On me cherche! fut la première pensée d'Andrea. Diable!»
La pâleur envahit le front du jeune homme; il regarda autour de
lui avec anxiété.
Sa chambre, comme toutes celles de cet étage, n'avait d'issue que
sur la galerie extérieure, ouverte à tous les regards.
«Je suis perdu!» fut sa seconde pensée.
En effet, pour un homme dans la situation d'Andrea, l'arrestation
signifiait: les assises, le jugement, la mort, la mort sans
miséricorde et sans délai.
Un instant il comprima convulsivement sa tête entre ses deux
mains.
Pendant cet instant il faillit devenir fou de peur.
Mais bientôt, de ce monde de pensées s'entrechoquant dans sa tête,
une pensée d'espérance jaillit; un pâle sourire se dessina sur ses
lèvres blêmies et sur ses joues contractées.
Il regarda autour de lui; les objets qu'il cherchait se trouvaient
réunis sur le marbre d'un secrétaire: c'étaient une plume, de
l'encre et du papier.
Il trempa la plume dans l'encre et écrivit d'une main à laquelle
il commanda d'être ferme les lignes suivantes, sur la première
feuille du cahier:
«Je n'ai point d'argent pour payer, mais je ne suis pas un
malhonnête homme; je laisse en nantissement cette épingle qui vaut
dix fois la dépense que j'ai faite. On me pardonnera de m'être
échappé au point du jour, j'étais honteux!»
Il tira son épingle de sa cravate et la posa sur le papier.
Cela fait, au lieu de laisser ses verrous poussés, il les tira,
entrebâilla même sa porte, comme s'il fût sorti de sa chambre en
oubliant de la refermer, et se glissant dans la cheminée en homme
accoutumé à ces sortes de gymnastiques, il attira à lui la
devanture de papier représentant Achille chez Déidamie, effaça
avec ses pieds même la trace de ses pas dans les cendres, et
commença d'escalader le tuyau cambré qui lui offrait la seule voie
de salut dans laquelle il espérât encore.
En ce moment même, le premier gendarme qui avait frappé la vue
d'Andrea montait l'escalier, précédé du commissaire de police, et
soutenu par le second gendarme qui gardait le bas de l'escalier,
lequel pouvait attendre lui-même du renfort de celui qui
stationnait à la porte.
Voici à quelle circonstance Andrea devait cette visite, qu'avec
tant de peine il se disposait à recevoir.
Au point du jour, les télégraphes avaient joué dans toutes les
directions, et chaque localité, prévenue presque immédiatement,
avait réveillé les autorités et lancé la force publique à la
recherche du meurtrier de Caderousse.
Compiègne, résidence royale; Compiègne, ville de chasse;
Compiègne, ville de garnison, est abondamment pourvue d'autorités,
de gendarmes et de commissaires de police; les visites avaient
donc commencé aussitôt l'arrivée de l'ordre télégraphique, et
l'hôtel de la Cloche et de la Bouteille étant le premier hôtel de
la ville, on avait tout naturellement commencé par lui.
D'ailleurs, d'après le rapport des sentinelles qui avaient pendant
cette nuit été de garde à l'hôtel de ville (l'hôtel de ville est
attenant à l'auberge de la Cloche), d'après le rapport des
sentinelles, disons-nous, il avait été constaté que plusieurs
voyageurs étaient descendus pendant la nuit à l'hôtel.
La sentinelle qu'on avait relevée à six heures du matin se
rappelait même, au moment où elle venait d'être placée, c'est-à-dire
à quatre heures et quelques minutes, avoir vu un jeune homme
monté sur un cheval blanc ayant un petit paysan en croupe, lequel
jeune homme était descendu sur la place, avait congédié paysan et
cheval, et était allé frapper à l'hôtel de la Cloche, qui s'était
ouvert devant lui et s'était refermé sur lui.
C'était sur ce jeune homme si singulièrement attardé que s'étaient
arrêtés les soupçons.
Or, ce jeune homme n'était autre qu'Andrea.
C'était forts de ces données, que le commissaire de police et le
gendarme, qui était un brigadier, s'acheminaient vers la porte
d'Andrea; cette porte était entrebâillée.
«Oh! oh! dit le brigadier, vieux renard nourri dans les ruses de
l'état, mauvais indice qu'une porte ouverte! je l'aimerais mieux
verrouillée à triple verrou!»
En effet, la petite lettre et l'épingle laissées par Andrea sur la
table confirmèrent ou plutôt appuyèrent la triste vérité. Andrea
s'était enfui.
Nous disons appuyèrent, parce que le brigadier n'était pas homme à
se rendre sur une seule preuve.
Il regarda autour de lui, plongea son oeil sous le lit, dédoubla
les rideaux, ouvrit les armoires, et enfin s'arrêta à la cheminée.
Grâce aux précautions d'Andrea, aucune trace de son passage
n'était demeurée dans les cendres.
Cependant c'était une issue, et dans les circonstances où l'on se
trouvait, toute issue devait être l'objet d'une sérieuse
investigation.
Le brigadier se fit donc apporter un fagot et de la paille, bourra
la cheminée comme il eût fait d'un mortier, et y mit le feu.
Le feu fit craquer les parois de brique; une colonne opaque de
fumée s'élança par les conduits et monta vers le ciel comme le
sombre jet d'un volcan, mais il ne vit point tomber le prisonnier,
comme il s'y attendait.
C'est qu'Andrea, dès sa jeunesse en lutte avec la société, valait
bien un gendarme, ce gendarme fût-il élevé au grade respectable de
brigadier; prévoyant donc l'incendie, il avait gagné le toit et se
tenait blotti contre le tuyau.
Un instant il eut quelque espoir d'être sauvé, car il entendit le
brigadier appelant les deux gendarmes et leur criant tout haut:
«Il n'y est plus.»
Mais en allongeant doucement le cou, il vit que les deux
gendarmes, au lieu de se retirer, comme la chose naturelle, sur
une première annonce, il vit, disons-nous, qu'au contraire les
deux gendarmes redoublaient d'attention.
À son tour il regarda autour de lui: l'hôtel de ville, colossale
bâtisse du seizième siècle, s'élevait comme un rempart sombre, à
sa droite, et par les ouvertures du monument, on pouvait plonger
dans tous les coins et recoins du toit, comme du haut d'une
montagne on plonge dans la vallée.
Andrea comprit qu'il allait incessamment voir paraître la tête du
brigadier de gendarmerie à quelqu'une de ces ouvertures.
Découvert, il était perdu; une chasse sur les toits ne lui
présentait aucune chance de succès.
Il résolut donc de redescendre, non point par le même chemin qu'il
était venu, mais par un chemin analogue.
Il chercha des yeux celle des cheminées de laquelle il ne voyait
sortir aucune fumée, l'atteignit en rampant sur le toit, et
disparut par son orifice sans avoir été vu de personne.
Au même instant, une petite fenêtre de l'hôtel de ville s'ouvrait
et donnait passage à la tête du brigadier de gendarmerie.
Un instant cette tête demeura immobile comme un de ces reliefs de
pierre qui décorent le bâtiment; puis avec un long soupir de
désappointement la tête disparut.
Le brigadier, calme et digne comme la loi dont il était le
représentant, passa sans répondre à ces mille questions de la
foule amassée sur la place, et rentra dans l'hôtel.
«Eh bien? demandèrent à leur tour les deux gendarmes.
--Eh bien, mes fils, répondit le brigadier, il faut que le
brigand se soit véritablement distancé de nous ce matin à la bonne
heure; mais nous allons envoyer sur la route de Villers-Cotterêts
et de Noyon et fouiller la forêt, où nous le rattraperons
indubitablement.»
L'honorable fonctionnaire venait à peine, avec l'intonation qui
est particulière aux brigadiers de gendarmerie, de donner le jour
à cet adverbe sonore, lorsqu'un long cri d'effroi, accompagné de
tintement redoublé d'une sonnette, retentit dans la cour de
l'hôtel.
«Oh! oh! qu'est-ce que cela? s'écria le brigadier.
--Voilà un voyageur qui semble bien pressé, dit l'hôte. À quel
numéro sonne-t-on?
--Au numéro 3.
--Courez-y, garçon!»
En ce moment, les cris et le bruit de la sonnette redoublèrent.
Le garçon prit sa course.
«Non pas, dit le brigadier en arrêtant le domestique; celui qui
sonne m'a l'air de demander autre chose que le garçon, et nous
allons lui servir un gendarme. Qui loge au numéro 3?
--Le petit jeune homme arrivé avec sa soeur cette nuit en chaise
de poste, et qui a demandé une chambre à deux lits.»
La sonnette retentit une troisième fois avec une intonation pleine
d'angoisse.
«À moi! monsieur le commissaire! cria le brigadier, suivez-moi et
emboîtez le pas.
--Un instant, dit l'hôte, à la chambre numéro 3, il y a deux
escaliers: un extérieur, un intérieur.
--Bon! dit le brigadier, je prendrai l'intérieur, c'est mon
département. Les carabines sont-elles chargées?
--Oui, brigadier.
--Eh bien, veillez à l'extérieur, vous autres, et s'il veut fuir,
feu dessus; c'est un grand criminel, à ce que dit le télégraphe.»
Le brigadier, suivi du commissaire, disparut aussitôt dans
l'escalier intérieur, accompagné de la rumeur que ses révélations
sur Andrea venaient de faire naître dans la foule.
Voilà ce qui était arrivé:
Andrea était fort adroitement descendu jusqu'aux deux tiers de la
cheminée, mais, arrivé là, le pied lui avait manqué, et, malgré
l'appui de ses mains, il était descendu avec plus de vitesse et
surtout plus de bruit qu'il n'aurait voulu. Ce n'eût été rien si
la chambre eût été solitaire; mais par malheur elle était habitée.
Deux femmes dormaient dans un lit, ce bruit les avait réveillées.
Leurs regards s'étaient fixés vers le point d'où venait le bruit,
et par l'ouverture de la cheminée elles avaient vu paraître un
homme.
C'était l'une de ces deux femmes, la femme blonde qui avait poussé
ce terrible cri dont toute la maison avait retenti, tandis que
l'autre qui était brune, s'élançant au cordon de la sonnette,
avait donné l'alarme, en l'agitant de toutes ses forces.
Andrea jouait, comme on le voit, de malheur.
«Par pitié! cria-t-il, pâle, égaré, sans voir les personnes
auxquelles il s'adressait, par pitié! n'appelez pas, sauvez-moi!
je ne veux pas vous faire de mal.
--Andrea l'assassin! cria l'une des deux jeunes femmes.
--Eugénie! mademoiselle Danglars! murmura Cavalcanti, passant de
l'effroi à la stupeur.
--Au secours! au secours! cria Mlle d'Armilly reprenant la
sonnette aux mains inertes d'Eugénie, et sonnant avec plus de
force encore que sa compagne.
--Sauvez-moi, on me poursuit! dit Andrea en joignant les mains;
par pitié, par grâce, ne me livrez pas!
--Il est trop tard, on monte, répondit Eugénie.
--Eh bien, cachez-moi quelque part, vous direz que vous avez eu
peur sans motif d'avoir peur; vous détournerez les soupçons, et
vous m'aurez sauvé la vie.»
Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre s'enveloppant dans
leurs couvertures, restèrent muettes à cette voix suppliante;
toutes les appréhensions, toutes les répugnances se heurtaient
dans leur esprit.
«Eh bien, soit! dit Eugénie, reprenez le chemin par lequel vous
êtes venu, malheureux; partez, et nous ne dirons rien.
--Le voici! le voici! cria une voix sur le palier, le voici, je
le vois!»
En effet, le brigadier avait collé son oeil à la serrure, et avait
aperçu Andrea debout et suppliant.
Un violent coup de crosse fit sauter la serrure, deux autres
firent sauter les verrous; la porte brisée tomba en dedans.
Andrea courut à l'autre porte, donnant sur la galerie de la cour,
et l'ouvrit, prêt à se précipiter.
Les deux gendarmes étaient là avec leurs carabines et le
couchèrent en joue.
Andrea s'était arrêté court; debout, pâle, le corps un peu
renversé en arrière, il tenait son couteau inutile dans sa main
crispée.
«Fuyez donc! cria Mlle d'Armilly, dans le coeur de laquelle
rentrait la pitié à mesure que l'effroi en sortait, fuyez donc!
--Ou tuez-vous!» dit Eugénie du ton et avec la pose d'une de ces
vestales qui, dans le cirque, ordonnaient avec le pouce, au
gladiateur victorieux, d'achever son adversaire terrassé.
Andrea frémit et regarda la jeune fille avec un sourire de mépris
qui prouva que sa corruption ne comprenait point cette sublime
férocité de l'honneur.
«Me tuer! dit-il en jetant son couteau, pour quoi faire?
--Mais, vous l'avez dit! s'écria Mlle Danglars, on vous
condamnera à mort, on vous exécutera comme le dernier des
criminels!
--Bah! répliqua Cavalcanti en se croisant les bras, on a des
amis.»
Le brigadier s'avança vers lui le sabre au poing.
«Allons, allons, dit Cavalcanti, rengainez, mon brave homme, ce
n'est point la peine de faire tant d'esbroufe, puisque je me
rends.»
Et il tendit ses mains aux menottes.
Les deux jeunes filles regardaient avec terreur cette hideuse
métamorphose qui s'opérait sous leurs yeux, l'homme du monde
dépouillant son enveloppe et redevenant l'homme du bagne.
Andrea se retourna vers elles, et avec le sourire de l'impudence:
«Avez-vous quelque commission pour monsieur votre père,
mademoiselle Eugénie? dit-il, car, selon toute probabilité, je
retourne à Paris.»
Eugénie cacha sa tête dans ses deux mains.
«Oh! oh! dit Andrea, il n'y a pas de quoi être honteuse, et je ne
vous en veux pas d'avoir pris la poste pour courir après moi...
N'étais-je pas presque votre mari?»
Et sur cette raillerie Andrea sortit, laissant les deux fugitives
en proie aux souffrances de la honte et aux commentaires de
l'assemblée.
Une heure après, vêtues toutes deux de leurs habits de femmes,
elles montaient dans leur calèche de voyage.
On avait fermé la porte de l'hôtel pour les soustraire aux
premiers regards; mais il n'en fallut pas moins, quand cette porte
fut ouverte, passer au milieu d'une double haie de curieux, aux
yeux flamboyants, aux lèvres murmurantes.
Eugénie baissa les stores; mais si elle ne voyait plus, elle
entendait encore, et le bruit des ricanements arrivait jusqu'à
elle.
«Oh! pourquoi le monde n'est-il pas un désert?» s'écria-t-elle en
se jetant dans les bras de Mlle d'Armilly, les yeux étincelants de
cette rage qui faisait désirer à Néron que le monde romain n'eût
qu'une seule tête, afin de la trancher d'un seul coup.
Le lendemain, elles descendaient à l'hôtel de Flandre, à
Bruxelles.
Depuis la veille, Andrea était écroué à la Conciergerie.
XCIX
La loi.
On a vu avec quelle tranquillité Mlle Danglars et Mlle d'Armilly
avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur fuite:
c'est que chacun était trop occupé de ses propres affaires pour
s'occuper des leurs.
Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du
fantôme de la banqueroute les énormes colonnes de son passif, et
nous suivrons la baronne, qui, après être restée un instant
écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était
allée trouver son conseiller ordinaire, Lucien Debray.
C'est qu'en effet la baronne comptait sur ce mariage pour
abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractère
d'Eugénie, ne laissait pas que d'être fort gênante; c'est que dans
ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien
hiérarchique de la famille, la mère n'est réellement maîtresse de
sa fille qu'à condition d'être continuellement pour elle un
exemple de sagesse et un type de perfection.
Or, Mme Danglars redoutait la perspicacité d'Eugénie et les
conseils de Mlle d'Armilly, elle avait surpris certains regards
dédaigneux lancés par sa fille à Debray, regards qui semblaient
signifier que sa fille connaissait tout le mystère de ses
relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime,
tandis qu'une interprétation plus sagace et plus approfondie eût,
au contraire, démontré à la baronne qu'Eugénie détestait Debray,
non point parce qu'il était dans la maison paternelle une pierre
d'achoppement et de scandale, mais parce qu'elle le rangeait tout
bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Diagène essayait de
ne plus appeler des hommes, et que Platon désignait par la
périphrase d'animaux à deux pieds et sans plumes.
Mme Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde
chacun a son point de vue à soi qui l'empêche de voir le point de
vue des autres, Mme Danglars, à son point de vue, disons-nous,
regrettait donc infiniment que le mariage d'Eugénie fût manqué,
non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et
devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui
rendait sa liberté.
Elle courut donc, comme nous l'avons dit, chez Debray, qui après
avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au
scandale qui en avait été la suite, s'était empressé de se retirer
à son club, où, avec quelques amis, il causait de l'événement qui
faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette
ville éminemment cancanière qu'on appelle la capitale du monde.
Au moment où Mme Danglars, vêtu d'une robe noire et cachée sous un
voile, montait l'escalier qui conduisait à l'appartement de
Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que
le jeune homme n'était point chez lui, Debray s'occupait à
repousser les insinuations d'un ami qui essayait de lui prouver
qu'après l'éclat terrible qui venait d'avoir lieu, il était de son
devoir d'ami de la maison d'épouser Mlle Eugénie Danglars et ses
deux millions.
Debray se défendait en homme qui ne demande pas mieux que d'être
vaincu; car souvent cette idée s'était présentée d'elle-même à son
esprit, puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère
indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude
complètement défensive, disant que cette union était impossible,
en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l'idée
mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, préoccupe
incessamment l'homme le plus probe, et le plus pur, veillant au
fond de son âme comme Satan veille derrière la croix. Le thé, le
jeu, la conversation, intéressante, comme on le voit, puisqu'on y
discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu'à une heure du
matin.
Pendant ce temps, Mme Danglars, introduite par le valet de chambre
de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon
vert entre deux corbeilles de fleurs qu'elle-même avait envoyées
le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-même rangées,
étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence à la
pauvre femme.
À onze heures quarante minutes, Mme Danglars, lassée d'attendre
inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle.
Les femmes d'un certain monde ont cela de commun avec les
grisettes en bonne fortune, qu'elles ne rentrent pas d'ordinaire
passé minuit. La baronne rentra dans l'hôtel avec autant de
précaution qu'Eugénie venait d'en prendre pour sortir; elle monta
légèrement, et le coeur serré, l'escalier de son appartement,
contigu, comme on sait, à celui d'Eugénie.
Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire; elle
croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du
moins, à l'innocence de sa fille et à sa fidélité pour le foyer
paternel!
Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d'Eugénie, puis,
n'entendant aucun bruit, elle essaya d'entrer; mais les verrous
étaient mis.
Mme Danglars crut qu'Eugénie, fatiguée des terribles émotions de
la soirée, s'était mise au lit et qu'elle dormait.
Elle appela la femme de chambre et l'interrogea.
«Mlle Eugénie, répondit la femme de chambre, est rentrée dans son
appartement avec Mlle d'Armilly, puis elles ont pris le thé
ensemble; après quoi elles m'ont congédiée, en me disant qu'elles
n'avaient plus besoin de moi.»
Depuis ce moment, la femme de chambre était à l'office, et, comme
tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans
l'appartement.
Mme Danglars se coucha donc sans l'ombre d'un soupçon; mais,
tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur
l'événement.
À mesure que ses idées s'éclaircissaient en sa tête, les
proportions de la scène du contrat grandissaient; ce n'était plus
un scandale, c'était un vacarme; ce n'était plus une honte,
c'était une ignominie.
Malgré elle alors, la baronne se rappela qu'elle avait été sans
pitié pour la pauvre Mercédès, frappée naguère, dans son époux et
dans son fils, d'un malheur aussi grand.
«Eugénie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L'affaire, telle
qu'elle va être présentée, nous couvre d'opprobre; car dans une
société comme la nôtre, certains ridicules sont des plaies vives,
saignantes, incurables.
«Quel bonheur, murmura-t-elle, que Dieu ait fait à Eugénie ce
caractère étrange qui m'a si souvent fait trembler!»
Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la
mystérieuse Providence dispose tout à l'avance selon les
événements qui doivent arriver, et d'un défaut, d'un vice même,
fait quelquefois un bonheur.
Puis, sa pensée franchit l'espace, comme fait, en étendant ses
ailes, l'oiseau d'un abîme, et s'arrêta sur Cavalcanti.
«Cet Andrea était un misérable, un voleur, un assassin; et
cependant cet Andrea possédait des façons qui indiquaient une
demi-éducation, sinon une éducation complète; cet Andrea s'était
présenté dans le monde avec l'apparence d'une grande fortune, avec
l'appui de noms honorables.»
Comment voir clair dans ce dédale? À qui s'adresser pour sortir de
cette position cruelle?
Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme
qui cherche un secours dans l'homme qu'elle aime et qui parfois la
perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil; c'était à
quelque autre plus puissant que lui qu'elle devait s'adresser.
La baronne pensa alors à M. de Villefort.
C'était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavalcanti,
c'était M. de Villefort qui sans pitié avait porté le trouble au
milieu de sa famille comme si c'eût été une famille étrangère.
Mais non; en y réfléchissant, ce n'était pas un homme sans pitié
que le procureur du roi; c'était un magistrat esclave de ses
devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d'une main
sûre, avait porté le coup de scalpel dans la corruption: ce
n'était pas un bourreau, c'était un chirurgien, un chirurgien qui
avait voulu isoler aux yeux du monde l'honneur des Danglars de
l'ignominie de ce jeune homme perdu qu'ils avaient présenté au
monde comme leur gendre.
Du moment où M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait
ainsi, il n'y avait plus à supposer que le procureur du roi eût
rien su d'avance et se fût prêté à aucune des menées d'Andrea.
La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc
encore à la baronne sous un jour qui s'expliquait à leur avantage
commun.
Mais là devait s'arrêter l'inflexibilité du procureur du roi; elle
irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu'il
manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu'il leur
laissât toute la latitude de l'indulgence.
La baronne invoquerait le passé; elle rajeunirait ses souvenirs,
elle supplierait au nom d'un temps coupable, mais heureux;
M. de Villefort assoupirait l'affaire, ou du moins il laisserait
(et, pour arriver à cela, il n'avait qu'à tourner les yeux d'un
autre côté), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne
poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu'on
appelle la contumace.
Alors seulement elle s'endormit plus tranquille.
Le lendemain, à neuf heures, elle se leva, et sans sonner sa femme
de chambre, sans donner signe d'existence à qui que ce fût au
monde, elle s'habilla, et, vêtue avec la même simplicité que la
veille, elle descendit l'escalier, sortit de l'hôtel, marcha
jusqu'à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit
conduire à la maison de M. de Villefort.
Depuis un mois cette maison maudite présentait l'aspect lugubre
d'un lazaret où la peste se serait déclarée; une partie des
appartements étaient clos à l'intérieur et à l'extérieur; les
volets, fermés, ne s'ouvraient qu'un instant pour donner de l'air;
on voyait alors apparaître à cette fenêtre la tête effarée d'un
laquais; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d'un tombeau
retombe sur un sépulcre, et les voisins se disaient tout bas:
«Est-ce que nous allons encore voir aujourd'hui sortir une bière
de la maison de M. le procureur du roi?»
Mme Danglars fut saisie d'un frisson à l'aspect de cette maison
désolée; elle descendit de son fiacre, et, les genoux
fléchissants, s'approcha de la porte fermée et sonna.
Ce ne fut qu'à la troisième fois qu'eut retenti le timbre, dont le
tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse
générale, qu'un concierge apparut entrebâillant la porte dans une
largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles.
Il vit une femme, une femme du monde, une femme élégamment vêtue,
et cependant la porte continua demeurer à peu près close.
«Mais ouvrez donc! dit la baronne.
--D'abord, madame, qui êtes-vous? demanda le concierge.
--Qui je suis? mais vous me connaissez bien.
--Nous ne connaissons plus personne, madame.
--Mais vous êtes fou, mon ami! s'écria la baronne.
--De quelle part venez-vous?
--Oh! c'est trop fort.
--Madame, c'est l'ordre, excusez-moi; votre nom?
--Mme la baronne Danglars. Vous m'avez vue vingt fois.
--C'est possible, madame; maintenant que voulez-vous?
--Oh! que vous êtes étrange! et je me plaindrai à M. de Villefort
de l'impertinence de ses gens.
--Madame, ce n'est pas de l'impertinence, c'est de la précaution:
personne n'entre ici sans un mot de M. d'Avrigny, ou sans avoir à
parler à M. le procureur du roi.
--Eh bien, c'est justement à M. le procureur du roi que j'ai
affaire.
--Affaire pressante?
--Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée
dans ma voiture. Mais finissons: voici ma carte, portez-la à votre
maître.
--Madame attendra mon retour?
--Oui, allez.»
Le concierge referma la porte, laissant Mme Danglars dans la rue.
La baronne, il est vrai, n'attendit pas longtemps; un instant
après, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner
passage à la baronne: elle passa, et la porte se referma derrière
elle.
Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un
instant, tira un sifflet de sa poche et siffla.
Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron.
«Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la
baronne: mais ses ordres sont précis, et M. de Villefort m'a
chargé de dire à madame qu'il ne pouvait faire autrement qu'il
avait fait.»
Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes
précautions, et dont on examinait les marchandises.
La baronne monta le perron; elle se sentait profondément
impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire
le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de
chambre, elle fut introduite, sans que son guide l'eût perdue de
vue, dans le cabinet du magistrat.
Si préoccupée que fût Mme Danglars du motif qui l'amenait, la
réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait
paru si indigne, qu'elle commença par se plaindre.
Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la
regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur
ses lèvres.
«Excusez mes serviteurs d'une terreur dont je ne puis leur faire
un crime: soupçonnés, ils sont devenus soupçonneux.»
Mme Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette
terreur qu'accusait le magistrat; mais elle n'aurait jamais pu
croire, si elle n'avait eu l'expérience de ses propres yeux, que
ce sentiment pût être porté à ce point.
«Vous aussi, dit-elle, vous êtes donc malheureux?
--Oui, madame, répondit le magistrat.
--Vous me plaignez alors?
--Sincèrement, madame.
--Et vous comprenez ce qui m'amène?
--Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n'est-ce pas?
--Oui, monsieur, un affreux malheur.
--C'est-à-dire une mésaventure.
--Une mésaventure! s'écria la baronne.
--Hélas! madame, répondit le procureur du roi avec son calme
imperturbable, j'en suis arrivé à n'appeler malheur que les choses
irréparables.
--Eh! monsieur, croyez-vous qu'on oubliera?...
--Tout s'oublie, madame, dit Villefort; le mariage de votre fille
se fera demain, s'il ne se fait pas aujourd'hui, dans huit jours,
s'il ne se fait pas demain. Et quant à regretter le futur de
Mlle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée.»
Mme Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette
tranquillité presque railleuse.
«Suis-je venue chez un ami? demanda-t-elle d'un ton plein de
douloureuse dignité.
--Vous savez que oui, madame», répondit Villefort, dont les joues
se couvrirent, à cette assurance qu'il donnait, d'une légère
rougeur.
En effet, cette assurance faisait allusion à d'autres événements
qu'à ceux qui les occupaient à cette heure, la baronne et lui.
«Eh bien, alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher
Villefort; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me
trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive
être gaie.»
Villefort s'inclina.
«Quand j'entends parler de malheurs, madame, dit-il, j'ai pris
depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et
alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans
mon esprit. Voilà pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me
semblaient une mésaventure; voilà pourquoi, à côté de ma position
funeste, la vôtre me semblait une position à envier; mais cela
vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame?...
--Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, où en est
l'affaire de cet imposteur?
--Imposteur! répéta Villefort; décidément, madame, c'est un parti
pris chez vous d'atténuer certaines choses et d'en exagérer
d'autres; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto!
Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un
assassin.
--Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification;
mais plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus
vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment,
au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir.
--Vous venez trop tard, madame, les ordres sont déjà donnés.
--Eh bien, si on l'arrête... Croyez-vous qu'on l'arrêtera?
--Je l'espère.
--Si on l'arrête (écoutez, j'entends toujours dire que les
prisons regorgent), eh bien, laissez-le en prison.»
Le procureur du roi fit un mouvement négatif.
«Au moins jusqu'à ce que ma fille soit mariée, ajouta la baronne.
--Impossible, madame; la justice a des formalités.
--Même pour moi? dit la baronne, moitié souriante, moitié
sérieuse.
--Pour tous, répondit Villefort; et pour moi-même comme pour les
autres.
--Ah!» fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pensée
venait de trahir par cette exclamation.
Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées.
«Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il, vous faites
allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes
ces morts qui, depuis trois mois m'habillent de deuil; que cette
mort à laquelle vient comme par miracle, d'échapper Valentine, ne
sont point naturelles.
--Je ne songeais point à cela, dit vivement Mme Danglars.
--Si, vous y songiez, madame, et c'était justice, car vous ne
pouviez faire autrement que d'y songer, et vous vous disiez tout
bas: Toi qui poursuis le crime réponds: Pourquoi donc y a-t-il
autour de toi des crimes qui restent impunis?»
La baronne pâlit.
«Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, madame?
--Eh bien, je l'avoue.
--Je vais vous répondre.»
Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de Mme Danglars;
puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une
intonation plus sourde que de coutume:
«Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu'on ne
connaît pas les criminels, et qu'on craint de frapper une tête
innocente pour une tête coupable; mais quand ces criminels seront
connus (Villefort étendit la main vers un crucifix placé en face
de son bureau), quand ces criminels seront connus, répéta-t-il,
par le Dieu vivant, madame, quels qu'ils soient, ils mourront!
Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je
tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable!
--Eh! monsieur, reprit Mme Danglars, êtes-vous sûr qu'il soit
aussi coupable qu'on le dit?
--Écoutez, voici son dossier: Benedetto, condamné d'abord à cinq
ans de galères pour faux, à seize ans; le jeune homme promettait,
comme vous voyez; puis évadé, puis assassin.
--Et qui est ce malheureux?
--Eh! sait-on cela! Un vagabond, un Corse.
--Il n'a donc été réclamé par personne?
--Par personne; on ne connaît pas ses parents.
--Mais cet homme qui était venu de Lucques?
--Un autre escroc comme lui; son complice peut-être.»
La baronne joignit les mains.
«Villefort! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante
intonation.
--Pour Dieu! madame, répondit le procureur du roi avec une
fermeté qui n'était pas exempte de sécheresse, pour Dieu! ne me
demandez donc jamais grâce pour un coupable.
«Que suis-je, moi? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir
votre tristesse? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre
votre douce voix? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire
l'application de vos délicates pensées? Non, madame, la loi
ordonne, et quand la loi a ordonné, elle frappe.
«Vous me direz que je suis un être vivant et non pas un code; un
homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour
de moi: les hommes m'ont-ils traité en frère? m'ont-ils aimé, moi?
m'ont-ils ménagé, moi? m'ont-ils épargné, moi? quelqu'un a-t-il
demandé grâce pour M. de Villefort, et a-t-on accordé à ce
quelqu'un la grâce de M. de Villefort? Non, non, non! frappé,
toujours frappé!
«Vous persistez, femme, c'est-à-dire sirène que vous êtes, à me
parler avec cet oeil charmant et expressif qui me rappelle que je
dois rougir. Eh bien, soit, oui, rougir de ce que vous savez, et
peut-être, peut-être d'autre chose encore.
«Mais enfin, depuis que j'ai failli moi-même, et plus profondément
que les autres peut-être, eh bien, depuis ce temps, j'ai secoué
les vêtements d'autrui pour trouver l'ulcère, et je l'ai toujours
trouvé, et je dirai plus, je l'ai trouvé avec bonheur, avec joie,
ce cachet de la faiblesse ou de la perversité humaine.
«Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque
coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une
preuve nouvelle que je n'étais pas une hideuse exception! Hélas!
hélas! hélas! tout le monde est méchant, madame, prouvons-le et
frappons le méchant!»
Villefort prononça ces dernières paroles avec une rage fiévreuse
qui donnait à son langage une féroce éloquence.
«Mais, reprit Mme Danglars essayant de tenter un dernier effort,
vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonné de
tous?
--Tant pis, tant pis, ou plutôt tant mieux; la Providence l'a
fait ainsi pour que personne n'eût à pleurer sur lui.
--C'est s'acharner sur le faible, monsieur.
--Le faible qui assassine!
--Son déshonneur rejaillirait sur ma maison.
--N'ai-je pas, moi, la mort dans la mienne?
--Oh! monsieur! s'écria la baronne, vous êtes sans pitié pour les
autres. Eh bien, c'est moi qui vous le dis, on sera sans pitié
pour vous!
--Soit! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras
au ciel.
--Remettez au moins la cause de ce malheureux, s'il est arrêté,
aux assises prochaines; cela nous donnera six mois pour qu'on
oublie.
--Non pas, dit Villefort; j'ai cinq jours encore; l'instruction
est faite; cinq jours, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut;
d'ailleurs, ne comprenez-vous point, madame, que, moi aussi, il
faut que j'oublie? Eh bien, quand je travaille, et je travaille
nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments où je ne me
souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux à
la manière des morts: mais cela vaut encore mieux que de souffrir.
--Monsieur, il s'est enfui; laissez-le fuir, l'inertie est une
clémence facile.
--Mais je vous ai dit qu'il était trop tard! Au point du jour le
télégraphe a joué, et à cette heure...
--Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte
cette dépêche du ministre de l'Intérieur.»
Villefort saisit la lettre et la décacheta vivement. Mme Danglars
frémit de terreur. Villefort tressaillit de joie.
«Arrêté! s'écria Villefort; on l'a arrêté à Compiègne; c'est
fini.»
Mme Danglars se leva froide et pâle.
«Adieu, monsieur, dit-elle.
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