me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte. --Comment donc? --Un conseil. --Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service. --Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre. --Dites. --La dot de ma femme est de cinq cent mille livres. --C'est le chiffre que M. Danglars m'a annoncé à moi-même. --Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du notaire? --Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent les millions à votre disposition, comme chef de la communauté. --C'est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu'il avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire de chemin de fer dont vous me parliez tout à l'heure. --Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est, à ce que tout le monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans l'année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter. --Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus, toutefois, qui me perce le coeur. --Ne l'attribuez qu'à des scrupules fort naturels en pareille circonstance. --Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; à ce soir, neuf heures. --À ce soir.» Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie, Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton et disparut. Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu'à neuf heures, Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont Danglars, en ce moment-là, avait l'initiative. En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres salons de l'étage étaient pleins d'une foule parfumée qu'attirait fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin d'être là où l'on sait qu'il y a du nouveau. Un académicien dirait que les soirées du monde sont des collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles affamées et frelons bourdonnants. Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies, la lumière roulait à flots des moulures d'or sur les tentures de soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n'avait pour lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat. Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante: une robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou. Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de vulgairement virginal à ses propres yeux. Mme Danglars, à trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans aucun privilège particulier. M. Danglars, entouré de députés, d'hommes de finance, expliquait une théorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en exercice quand la force des choses aurait contraint le gouvernement à l'appeler au ministère. Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de l'Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait besoin d'être hardi pour paraître à l'aise, ses projets de vie à venir, et les progrès de luxe qu'il comptait faire faire avec ses cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion parisienne. La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un reflux de turquoises, de rubis, d'émeraudes d'opales et de diamants. Comme partout, on remarquait que c'étaient les plus vieilles femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se montraient avec le plus d'obstination. S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de paradis. À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement, de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les finances, respecté dans l'armée ou illustre dans les lettres; alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom. Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indifférence ou le ricanement du dédain! Au moment où l'aiguille de la pendule massive, de la pendule représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran d'or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale, retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute l'assemblée se tourna vers la porte. Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle; son gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir paraissait d'une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la mâle pâleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chaîne de gilet si fine qu'à peine le mince filet d'or tranchait sur le piqué blanc. Il se fit à l'instant même un cercle autour de la porte. Le comte, d'un seul coup d'oeil, aperçut Mme Danglars à un bout du salon, M. Danglars à l'autre, et Mlle Eugénie devant lui. Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours souffrante; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui, il passa de la baronne à Eugénie, qu'il complimenta en termes si rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée. Près d'elle était Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement données pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire incessamment usage. En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de Danglars, qui s'était approché pour lui donner la main. Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrêta, promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette expression particulière aux gens d'un certain monde et surtout d'une certaine portée, regard qui semble dire: «J'ai fait ce que j'ai dû; maintenant que les autres fassent ce qu'ils me doivent.» Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il accourut saluer le comte. Il le trouva complètement entouré; on se disputait ses paroles, comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne disent jamais un mot sans valeur. Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d'or qui couvrait la table préparée pour la signature, table en bois doré. Un des notaires s'assit, l'autre resta debout. On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris, présente à cette solennité, devait signer. Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que les hommes, plus indifférents à l'endroit du -style énergique-, comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation fébrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur l'impassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la baronne traitait cette importante affaire. Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitôt la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double de ce qu'elle était auparavant: ces sommes brillantes, ces millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui venaient compléter l'exposition qu'on avait faite, dans une chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec tout leur prestige dans la jalouse assemblée. Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil. Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles. Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andrea était sur le point de perdre la tête. Le notaire prit solennellement la plume, l'éleva au-dessus de sa tête et dit: «Messieurs, on va signer le contrat.» Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints, comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier timbré. Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir. La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort. «Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli être victime, nous prive d'avoir M. de Villefort. --Oh! mon Dieu! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit: Ma foi, la chose m'est bien indifférente! --Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur d'être la cause involontaire de cette absence. --Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.» Andrea dressait les oreilles. «Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je tiens à le constater.» On écoutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement les lèvres, allait parler. «Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui était venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce que l'on croit, par son complice? --Oui, dit Danglars. --Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait déshabillé et l'on avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés; mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les déposer au greffe, avait oublié le gilet.» Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la porte; il voyait paraître un nuage à l'horizon, et ce nuage lui semblait renfermer la tempête dans ses flancs. «Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouvé aujourd'hui tout couvert de sang et troué à l'endroit du coeur.» Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à s'évanouir. «On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette guenille; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans la poche et l'en a tiré: c'était une lettre adressée à qui? à vous, baron. --À moi? s'écria Danglars. --Oh! mon Dieu! oui, à vous; je suis parvenu à lire votre nom sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au milieu des éclats de surprise générale. --Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude, comment cela empêche-t-il M. de Villefort? --C'est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo; ce gilet et cette lettre étaient ce qu'on appelle des pièces de conviction; lettre et gilet, j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en matière criminelle: c'était peut-être quelque machination contre vous.» Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième salon. «C'est possible, dit Danglars; cet homme assassiné n'était-il point un ancien forçat? --Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse.» Danglars pâlit légèrement; Andrea quitta le second salon et gagna l'antichambre. «Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperçois que mon récit a mis tout le monde en émoi et j'en demande bien humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars.» La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire. «Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le prince Cavalcanti, où êtes-vous? --Andrea! Andrea! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité de l'appeler par son nom de baptême. --Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c'est à lui de signer!» cria Danglars à un huissier. Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée, dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût entré dans les appartements, -quaerens quem devoret-. Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier. Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de chaque salon, et s'avançait vers Danglars, précédé d'un commissaire de police ceint de son écharpe. Mme Danglars poussa un cri et s'évanouit. Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage décomposé par la terreur. «Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avançant au-devant du commissaire. --Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?» Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha; on interrogea. «Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars presque égaré. --Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon. --Et quel crime a-t-il commis? --Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible, d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.» Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui. Andrea avait disparu. XCVII La route de Belgique. Quelques instants après la scène de confusion produite dans les salons de M. Danglars par l'apparition inattendue du brigadier de gendarmerie, et par la révélation qui en avait été la suite, le vaste hôtel s'était vidé avec une rapidité pareille à celle qu'eût amenée l'annonce d'un cas de peste ou de choléra-morbus arrivé parmi les conviés: en quelques minutes par toutes les portes, par tous les escaliers, par toutes les sorties, chacun s'était empressé de se retirer, ou plutôt de fuir; car c'était là une de ces circonstances dans lesquelles il ne faut pas même essayer de donner ces banales consolations qui rendent dans les grandes catastrophes les meilleurs amis si importuns. Il n'était resté dans l'hôtel du banquier que Danglars, enfermé dans son cabinet, et faisant sa déposition entre les mains de l'officier de gendarmerie; Mme Danglars, terrifiée, dans le boudoir que nous connaissons, et Eugénie qui, l'oeil hautain et la lèvre dédaigneuse, s'était retirée dans sa chambre avec son inséparable compagne, Mlle Louise d'Armilly. Quant aux nombreux domestiques, plus nombreux encore ce soir-là que de coutume, car on leur avait adjoint, à propos de la fête, les glaciers, les cuisiniers et les maîtres d'hôtel du Café de Paris, tournant contre leurs maîtres la colère de ce qu'ils appelaient leur affront, ils stationnaient par groupes à l'office, aux cuisines, dans leurs chambres, s'inquiétant fort peu du service, qui d'ailleurs se trouvait tout naturellement interrompu. Au milieu de ces différents personnages, frémissant d'intérêts divers, deux seulement méritent que nous nous occupions d'eux: c'est Mlle Eugénie Danglars et Mlle Louise d'Armilly. La jeune fiancée, nous l'avons dit, s'était retirée l'air hautain, la lèvre dédaigneuse, et avec la démarche d'une reine outragée, suivie de sa compagne, plus pâle et plus émue qu'elle. En arrivant dans sa chambre, Eugénie ferma sa porte en dedans, pendant que Louise tombait sur une chaise. «Oh! mon Dieu, mon Dieu! l'horrible chose, dit la jeune musicienne; et qui pouvait se douter de cela? M. Andrea Cavalcanti... un assassin... un échappé du bagne... un forçat!» Un sourire ironique crispa les lèvres d'Eugénie. «En vérité, j'étais prédestinée, dit-elle. Je n'échappe au Morcerf que pour tomber dans le Cavalcanti! --Oh! ne confonds pas l'un avec l'autre, Eugénie. --Tais-toi, tous les hommes sont des infâmes, et je suis heureuse de pouvoir faire plus que de les détester; maintenant, je les méprise. --Qu'allons-nous faire? demanda Louise. --Ce que nous allons faire? --Oui. --Mais ce que nous devions faire dans trois jours... partir. --Ainsi, quoique tu ne te maries plus, tu veux toujours? --Écoute, Louise, j'ai en horreur cette vie du monde ordonnée, compassée, réglée comme notre papier de musique. Ce que j'ai toujours désiré, ambitionné, voulu, c'est la vie d'artiste, la vie libre, indépendante, où l'on ne relève que de soi, où l'on ne doit de compte qu'à soi. Rester, pour quoi faire? pour qu'on essaie, d'ici à un mois, de me marier encore; à qui? à M. Debray, peut-être, comme il en avait été un instant question. Non, Louise; non, l'aventure de ce soir me sera une excuse: je n'en cherchais pas, je n'en demandais pas; Dieu m'envoie celle-ci, elle est la bienvenue. --Comme tu es forte et courageuse! dit la blonde et frêle jeune fille à sa brune compagne. --Ne me connaissais-tu point encore? Allons, voyons, Louise, causons de toutes nos affaires. La voiture de poste... --Est achetée heureusement depuis trois jours. --L'as-tu fait conduire où nous devions la prendre? --Oui. --Notre passeport? --Le voilà!» Et Eugénie, avec son aplomb habituel, déplia un papier et lut: «M. Léon d'Armilly, âgé de vingt ans, profession d'artiste, cheveux noirs, yeux noirs, voyageant avec sa soeur.» «À merveille! Par qui t'es-tu procuré ce passeport? --En allant demander à M. de Monte-Cristo des lettres pour les directeurs des théâtres de Rome et de Naples, je lui ai exprimé mes craintes de voyager en femme; il les a parfaitement comprises, s'est mis à ma disposition pour me procurer un passeport d'homme; et, deux jours après, j'ai reçu celui-ci, auquel j'ai ajouté de ma main: -Voyageant avec sa soeur.- --Eh bien, dit gaiement Eugénie, il ne s'agit plus que de faire nos malles: nous partirons le soir de la signature du contrat, au lieu de partir le soir des noces: voilà tout. --Réfléchis bien, Eugénie. --Oh! toutes mes réflexions sont faites; je suis lasse de n'entendre parler que de reports, de fins de mois, de hausse, de baisse, de fonds espagnols, de papier haïtien. Au lieu de cela, Louise, comprends-tu l'air, la liberté, le chant des oiseaux, les plaines de la Lombardie, les canaux de Venise, les palais de Rome, la plage de Naples. Combien possédons-nous, Louise?» La jeune fille qu'on interrogeait tira d'un secrétaire incrusté un petit portefeuille à serrure qu'elle ouvrit, et dans lequel elle compta vingt-trois billets de banque. «Vingt-trois mille francs, dit-elle. --Et pour autant au moins de perles, de diamants et bijoux, dit Eugénie. Nous sommes riches. Avec quarante-cinq mille francs, nous avons de quoi vivre en princesses pendant deux ans ou convenablement pendant quatre. «Mais avant six mois, toi avec ta musique, moi avec ma voix, nous aurons doublé notre capital. Allons, charge-toi de l'argent, moi, je me charge du coffret aux pierreries; de sorte que si l'une de nous avait le malheur de perdre son trésor, l'autre aurait toujours le sien. Maintenant, la valise: hâtons-nous, la valise! --Attends, dit Louise, allant écouter à la porte de Mme Danglars. --Que crains-tu? --Qu'on ne nous surprenne. --La porte est fermée. --Qu'on ne nous dise d'ouvrir. --Qu'on le dise si l'on veut, nous n'ouvrons pas. --Tu es une véritable amazone, Eugénie.» Et les deux jeunes filles se mirent, avec une prodigieuse activité, à entasser dans une malle tous les objets de voyage dont elles croyaient avoir besoin. «Là, maintenant, dit Eugénie, tandis que je vais changer de costume, ferme la valise, toi.» Louise appuya de toute la force de ses petites mains blanches sur le couvercle de la malle. «Mais je ne puis pas, dit-elle, je ne suis pas assez forte; ferme-la, toi. --Ah! c'est juste, dit en riant Eugénie, j'oubliais que je suis Hercule, moi, et que tu n'es, toi, que la pâle Omphale.» Et la jeune fille, appuyant le genou sur la malle, raidit ses bras blancs et musculeux jusqu'à ce que les deux compartiments de la valise fussent joints, et que Mlle d'Armilly eût passé le crochet du cadenas entre les deux pitons. Cette opération terminée, Eugénie ouvrit une commode dont elle avait la clef sur elle, et en tira une mante de voyage en soie violette ouatée. «Tiens, dit-elle, tu vois que j'ai pensé à tout; avec cette mante tu n'auras point froid. --Mais toi? --Oh! moi, je n'ai jamais froid, tu le sais bien; d'ailleurs avec ces habits d'homme... --Tu vas t'habiller ici? --Sans doute. --Mais auras-tu le temps? --N'aie donc pas la moindre inquiétude, poltronne; tous nos gens sont occupés de la grande affaire. D'ailleurs, qu'y a-t-il d'étonnant, quand on songe au désespoir dans lequel je dois être, que je me sois enfermée, dis? --Non, c'est vrai, tu me rassures. --Viens, aide-moi.» Et du même tiroir dont elle avait fait sortir la mante qu'elle venait de donner à Mlle d'Armilly, et dont celle-ci avait déjà couvert ses épaules, elle tira un costume d'homme complet, depuis les bottines jusqu'à la redingote, avec une provision de linge où il n'y avait rien de superflu, mais où se trouvait le nécessaire. Alors, avec une promptitude qui indiquait que ce n'était pas sans doute la première fois qu'en se jouant elle avait revêtu les habits d'un autre sexe, Eugénie chaussa ses bottines, passa un pantalon, chiffonna sa cravate, boutonna jusqu'à son cou un gilet montant, et endossa une redingote qui dessinait sa taille fine et cambrée. «Oh! c'est très bien! en vérité, c'est très bien, dit Louise en la regardant avec admiration; mais ces beaux cheveux noirs, ces nattes magnifiques qui faisaient soupirer d'envie toutes les femmes, tiendront-ils sous un chapeau d'homme comme celui que j'aperçois là? --Tu vas voir», dit Eugénie. Et saisissant avec sa main gauche la tresse épaisse sur laquelle ses longs doigts ne se refermaient qu'à peine, elle saisit de sa main droite une paire de longs ciseaux, et bientôt l'acier cria au milieu de la riche et splendide chevelure, qui tomba tout entière aux pieds de la jeune fille, renversée en arrière pour l'isoler de sa redingote. Puis, la natte supérieure abattue, Eugénie passa à celles de ses tempes, qu'elle abattit successivement, sans laisser échapper le moindre regret: au contraire, ses yeux brillèrent, plus pétillants et plus joyeux encore que de coutume, sous ses sourcils noirs comme l'ébène. «Oh! les magnifiques cheveux! dit Louise avec regret. --Eh! ne suis-je pas cent fois mieux ainsi? s'écria Eugénie en lissant les boucles éparses de sa coiffure devenue toute masculine, et ne me trouves-tu donc pas plus belle ainsi? --Oh! tu es belle, belle toujours! s'écria Louise. Maintenant, où allons-nous? --Mais, à Bruxelles, si tu veux; c'est la frontière la plus proche. Nous gagnerons Bruxelles, Liège, Aix-la-Chapelle; nous remonterons le Rhin jusqu'à Strasbourg, nous traverserons la Suisse et nous descendrons en Italie par le Saint-Gothard. Cela te va-t-il? --Mais, oui. --Que regardes-tu? --Je te regarde. En vérité, tu es adorable ainsi; on dirait que tu m'enlèves. --Eh pardieu! on aurait raison. --Oh! je crois que tu as juré, Eugénie?» Et les deux jeunes filles, que chacun eût pu croire plongées dans les larmes, l'une pour son propre compte, l'autre par dévouement à son amie, éclatèrent de rire, tout en faisant disparaître les traces les plus visibles du désordre qui naturellement avait accompagné les apprêts de leur évasion. Puis, ayant soufflé leurs lumières, l'oeil interrogateur, l'oreille au guet, le cou tendu, les deux fugitives ouvrirent la porte d'un cabinet de toilette qui donnait sur un escalier de service descendant jusqu'à la cour, Eugénie marchant la première, et soutenant d'un bras la valise que, par l'anse opposée, Mlle d'Armilly soulevait à peine de ses deux mains. La cour était vide. Minuit sonnait. Le concierge veillait encore. Eugénie s'approcha tout doucement et vit le digne suisse qui dormait au fond de sa loge, étendu dans son fauteuil. Elle retourna vers Louise, reprit la malle qu'elle avait un instant posée à terre, et toutes deux, suivant l'ombre projetée par la muraille, gagnèrent la voûte. Eugénie fit cacher Louise dans l'angle de la porte, de manière que le concierge, s'il lui plaisait par hasard de se réveiller, ne vît qu'une personne. Puis, s'offrant elle-même au plein rayonnement de la lampe qui éclairait la cour: «La porte!» cria-t-elle de sa plus belle voix de contralto, en frappant à la vitre. Le concierge se leva comme l'avait prévu Eugénie, et fit même quelques pas pour reconnaître la personne qui sortait; mais voyant un jeune homme qui fouettait impatiemment son pantalon de sa badine, il ouvrit sur-le-champ. Aussitôt Louise se glissa comme une couleuvre par la porte entrebâillée, et bondit légèrement dehors. Eugénie, calme en apparence, quoique, selon toute probabilité, son coeur comptât plus de pulsations que dans l'état habituel, sortit à son tour. Un commissionnaire passait, on le chargea de la malle, puis les deux jeunes filles lui ayant indiqué comme le but de leur course la rue de la Victoire et le numéro 36 de cette rue, elles marchèrent derrière cet homme, dont la présence rassurait Louise; quant à Eugénie, elle était forte comme une Judith ou une Dalila. On arriva au numéro indiqué. Eugénie ordonna au commissionnaire de déposer la malle, lui donna quelques pièces de monnaie, et, après avoir frappé au volet, le renvoya. Ce volet auquel avait frappé Eugénie était celui d'une petite lingère prévenue à l'avance: elle n'était point encore couchée, elle ouvrit. «Mademoiselle, dit Eugénie, faites tirer par le concierge la calèche de la remise, et envoyez-le chercher des chevaux à l'hôtel des Postes. Voici cinq francs pour la peine que nous lui donnons. --En vérité, dit Louise, je t'admire, et je dirai presque que je te respecte.» La lingère regardait avec étonnement; mais comme il était convenu qu'il y aurait vingt louis pour elle, elle ne fit pas la moindre observation. Un quart d'heure après, le concierge revenait ramenant le postillon et les chevaux, qui, en un tour de main, furent attelés à la voiture, sur laquelle le concierge assura la malle à l'aide d'une corde et d'un tourniquet. «Voici le passeport, dit le postillon; quelle route prenons-nous, notre jeune bourgeois? --La route de Fontainebleau, répondit Eugénie avec une voix presque masculine. --Eh bien, que dis-tu donc? demanda Louise. --Je donne le change, dit Eugénie; cette femme à qui nous donnons vingt louis peut nous trahir pour quarante: sur le boulevard nous prendrons une autre direction.» Et la jeune fille s'élança dans le briska établi en excellente dormeuse, sans presque toucher le marchepied. «Tu as toujours raison, Eugénie», dit la maîtresse de chant en prenant place près de son amie. Un quart d'heure après, le postillon, remis dans le droit chemin, franchissait, en faisant claquer son fouet, la grille de la barrière Saint-Martin. «Ah! dit Louise en respirant, nous voilà donc sorties de Paris! --Oui, ma chère, et le rapt est bel et bien consommé, répondit Eugénie. --Oui, mais sans violence, dit Louise. --Je ferai valoir cela comme circonstance atténuante», répondit Eugénie. Ces paroles se perdirent dans le bruit que faisait la voiture en roulant sur le pavé de la Villette. M. Danglars n'avait plus sa fille. XCVIII L'auberge de la Cloche et de la Bouteille. Et maintenant, laissons Mlle Danglars et son amie rouler sur la route de Bruxelles, et revenons au pauvre Andrea Cavalcanti, si malencontreusement arrêté dans l'essor de sa fortune. C'était, malgré son âge encore peu avancé, un garçon fort adroit et fort intelligent que M. Andrea Cavalcanti. Aussi, aux premières rumeurs qui pénétrèrent dans le salon, l'avons-nous vu par degrés se rapprocher de la porte, traverser une ou deux chambres, et enfin disparaître. Une circonstance que nous avons oublié de mentionner, et qui cependant ne doit pas être omise, c'est que dans l'une de ces deux chambres que traversa Cavalcanti était exposé le trousseau de la mariée, écrins de diamants, châles de cachemire, dentelles de Valenciennes, voiles d'Angleterre, tout ce qui compose enfin ce monde d'objets tentateurs dont le nom seul fait bondir de joie le coeur des jeunes filles et que l'on appelle la corbeille. Or, en passant par cette chambre, ce qui prouve que non seulement Andrea était un garçon fort intelligent et fort adroit, mais encore prévoyant, c'est qu'il se saisit de la plus riche de toutes les parures exposées. Muni de ce viatique, Andrea s'était senti de moitié plus léger pour sauter par la fenêtre et glisser entre les mains des gendarmes. Grand et découplé comme le lutteur antique, musculeux comme un Spartiate, Andrea avait fourni une course d'un quart d'heure, sans savoir où il allait, et dans le but seul de s'éloigner du lieu où il avait failli être pris. Parti de la rue du Mont-Blanc, il s'était retrouvé, avec cet instinct des barrières que les voleurs possèdent, comme le lièvre celui du gîte, au bout de la rue Lafayette. Là, suffoqué, haletant, il s'arrêta. Il était parfaitement seul, et avait à gauche le clos Saint-Lazare, vaste désert, et, à sa droite, Paris dans toute sa profondeur. «Suis-je perdu? se demanda-t-il. Non, si je puis fournir une somme d'activité supérieure à celle de mes ennemis. Mon salut est donc devenu tout simplement une question de myriamètres.» En ce moment il aperçut, montant du haut du faubourg Poissonnière, un cabriolet de régie dont le cocher, morne et fumant sa pipe, semblait vouloir regagner les extrémités du faubourg Saint-Denis où, sans doute, il faisait son séjour ordinaire. «Hé! l'ami! dit Benedetto. --Qu'y a-t-il, notre bourgeois? demanda le cocher. --Votre cheval est-il fatigué? --Fatigué! ah! bien oui! il n'a rien fait de toute la sainte journée. Quatre méchantes courses et vingt sous de pourboire, sept francs en tout, je dois en rendre dix au patron! --Voulez-vous à ces sept francs en ajouter vingt que voici, hein? --Avec plaisir, bourgeois; ce n'est pas à mépriser, vingt francs. Que faut-il faire pour cela? voyons. --Une chose bien facile, si votre cheval n'est pas fatigué toutefois. --Je vous dis qu'il ira comme un zéphir; le tout est de dire de quel côté il faut qu'il aille. --Du côté de Louvres. --Ah! ah! connu: pays du ratafia? --Justement. Il s'agit tout simplement de rattraper un de mes amis avec lequel je dois chasser demain à la Chapelle-en-Serval. Il devait m'attendre ici avec son cabriolet jusqu'à onze heures et demie: il est minuit; il se sera fatigué de m'attendre et sera parti tout seul. --C'est probable. --Eh bien, voulez-vous essayer de le rattraper? --Je ne demande pas mieux. --Mais si nous ne le rattrapons pas d'ici au Bourget vous aurez vingt francs; si nous ne le rattrapons pas d'ici à Louvres, trente. --Et si nous le rattrapons? --Quarante! dit Andrea qui avait eu un moment d'hésitation, mais qui avait réfléchi qu'il ne risquait rien de promettre. --Ça va! dit le cocher. Montez, et en route. Prrroum!...» Andrea monta dans le cabriolet qui, d'une course rapide, traversa le faubourg Saint-Denis, longea le faubourg Saint-Martin, traversa la barrière, et enfila l'interminable Villette. On n'avait garde de rejoindre cet ami chimérique; cependant de temps en temps, aux passants attardés ou aux cabarets qui veillaient encore, Cavalcanti s'informait d'un cabriolet vert attelé d'un cheval bai-brun; et, comme sur la route des Pays-Bas il circule bon nombre de cabriolets, que les neuf dixièmes des cabriolets sont verts, les renseignements pleuvaient à chaque pas. On venait toujours de le voir passer; il n'avait pas plus de cinq cents, de deux cents, de cent pas d'avance; enfin, on le dépassait, ce n'était pas lui. Une fois le cabriolet fut dépassé à son tour; c'était par une calèche rapidement emportée au galop de deux chevaux de poste. «Ah! se dit Cavalcanti, si j'avais cette calèche, ces deux bons chevaux, et surtout le passeport qu'il a fallu pour les prendre!» Et il soupira profondément. Cette calèche était celle qui emportait Mlle Danglars et Mlle d'Armilly. «En route! en route! dit Andrea, nous ne pouvons pas tarder à le rejoindre.» Et le pauvre cheval reprit le trot enragé qu'il avait suivi depuis la barrière, et arriva tout fumant à Louvres. «Décidément, dit Andrea, je vois bien que je ne rejoindrai pas mon ami et que je tuerai votre cheval. Ainsi donc, mieux vaut que je m'arrête. Voilà vos trente francs, je m'en vais coucher au Cheval-Rouge, et la première voiture dans laquelle je trouverai une place, je la prendrai. Bonsoir, mon ami.» Et Andrea, après avoir mis six pièces de cinq francs dans la main du cocher, sauta lestement sur le pavé de la route. Le cocher empocha joyeusement la somme et reprit au pas le chemin de Paris; Andrea feignit de gagner l'hôtel du Cheval-Rouge; mais après s'être arrêté un instant contre la porte, entendant le bruit du cabriolet qui allait se perdant à l'horizon, il reprit sa course, et d'un pas gymnastique fort relevé, il fournit une course de deux lieues. Là, il se reposa, il devait être tout près de la Chapelle-en-Serval, où il avait dit qu'il allait. Ce n'était pas la fatigue qui arrêtait Andrea Cavalcanti: c'était le besoin de prendre une résolution, c'était la nécessité d'adopter un plan. Monter en diligence, c'était impossible; prendre la poste, c'était également impossible. Pour voyager de l'une ou de l'autre façon un passeport est de toute nécessité. Demeurer dans le département de l'Oise, c'est-à-dire dans un des départements les plus découverts et les plus surveillés de France, c'était chose impossible encore, impossible surtout pour un homme expert comme Andrea en matière criminelle. Andrea s'assit sur les revers du fossé, laissa tomber sa tête entre ses deux mains et réfléchit. Dix minutes après, il releva la tête; sa résolution était arrêtée. Il couvrit de poussière tout un côté du paletot qu'il avait eu le temps de décrocher dans l'antichambre et de boutonner par-dessus sa toilette de bal, et, gagnant la Chapelle-en-Serval, il alla frapper hardiment à la porte de la seule auberge du pays. L'hôte vint ouvrir. «Mon ami, dit Andrea, j'allais de Mortefontaine à Senlis quand mon cheval, qui est un animal difficile, a fait un écart et m'a envoyé à dix pas. Il faut que j'arrive cette nuit à Compiègne sous peine de causer les plus graves inquiétudes à ma famille; avez-vous un cheval à louer?» Bon ou mauvais, un aubergiste a toujours un cheval. L'aubergiste de la Chapelle-en-Serval appela le garçon d'écurie, lui ordonna de seller -le Blanc-, et réveilla son fils, enfant de sept ans, lequel devait monter en croupe du monsieur et ramener le quadrupède. Andrea donna vingt francs à l'aubergiste, et, en les tirant de sa poche, laissa tomber une carte de visite. Cette carte de visite était celle d'un de ses amis du Café de Paris; de sorte que l'aubergiste, lorsque Andrea fut parti et qu'il eut ramassé la carte tombée de sa poche, fut convaincu qu'il avait loué son cheval à M. le comte de Mauléon, rue Saint-Dominique, 25: c'était le nom et l'adresse qui se trouvaient sur la carte. -Le Blanc- n'allait pas vite, mais il allait d'un pas égal et assidu: en trois heures et demie Andrea fit les neuf lieues qui le séparaient de Compiègne; quatre heures sonnaient à l'horloge de l'hôtel de ville lorsqu'il arriva sur la place où s'arrêtent les diligences. Il y a à Compiègne un excellent hôtel, dont se souviennent ceux-là mêmes qui n'y ont logé qu'une fois. Andréa, qui y avait fait une halte dans une de ses courses aux environs de Paris, se souvint de l'hôtel de la Cloche et de la Bouteille: il s'orienta, vit à la lueur d'un réverbère l'enseigne indicatrice, et, ayant congédié l'enfant, auquel il donna tout ce qu'il avait sur lui de petite monnaie, il alla frapper à la porte, réfléchissant avec beaucoup de justesse qu'il avait trois ou quatre heures devant lui, et que le mieux était de se prémunir, par un bon somme et un bon souper, contre les fatigues à venir. Ce fut un garçon qui vint ouvrir. «Mon ami, dit Andrea, je viens de Saint-Jean-au-Bois, où j'ai dîné; je comptais prendre la voiture qui passe à minuit; mais je me suis perdu comme un sot, et voilà quatre heures que je me promène dans la forêt. Donnez-moi donc une de ces jolies petites chambres qui donnent sur la cour, et faites-moi monter un poulet froid et une bouteille de vin de Bordeaux.» Le garçon n'eut aucun soupçon: Andrea parlait avec la plus parfaite tranquillité, il avait le cigare à la bouche et les mains dans les poches de son paletot; ses habits étaient élégants, sa barbe fraîche, ses bottes irréprochables; il avait l'air d'un voisin attardé, voilà tout. Pendant que le garçon préparait sa chambre, l'hôtesse se leva: Andrea l'accueillit avec son plus charmant sourire, et lui demanda s'il ne pourrait pas avoir le numéro 3, qu'il avait déjà eu à son dernier passage à Compiègne; malheureusement le numéro 3 était pris par un jeune homme qui voyageait avec sa soeur. Andrea parut désespéré; il ne se consola que lorsque l'hôtesse lui eut assuré que le numéro 7, qu'on lui préparait, avait absolument la même disposition que le numéro 3; et, tout en se chauffant les pieds et en causant des dernières courses de Chantilly, il attendit qu'on vînt lui annoncer que sa chambre était prête. Ce n'était pas sans raison qu'Andrea avait parlé de ces jolis appartements donnant sur la cour; la cour de l'hôtel de la Cloche, avec son triple rang de galeries qui lui donnait l'air d'une salle de spectacle, avec ses jasmins et ses clématites qui montent le long de ses colonnades, légères comme une décoration naturelle, est une des plus charmantes entrées d'auberge qui existent au monde. Le poulet était frais, le vin était vieux, le feu clair et pétillant: Andrea se surprit soupant d'aussi bon appétit que s'il ne lui était rien arrivé. Puis il se coucha, et s'endormit presque aussitôt de ce sommeil implacable que l'homme trouve toujours à vingt ans, même lorsqu'il a des remords. Or, nous sommes forcés d'avouer qu'Andrea aurait pu avoir des remords, mais qu'il n'en avait pas. Voici quel était le plan d'Andrea, plan qui lui avait donné la meilleure partie de sa sécurité. . , . 1 2 - - ? 3 4 - - . 5 6 - - ; , ' ' . 7 8 - - ! - , . 9 10 - - . 11 12 - - . 13 14 - - ' . 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