«Maximilien, dit-il, retournez tranquillement chez vous; je vous commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une démarche, de ne pas laisser flotter sur votre visage l'ombre d'une préoccupation; je vous donnerai des nouvelles; allez. --Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, vous m'épouvantez, comte, avec ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort? Êtes-vous plus qu'un homme? Êtes-vous un ange? Êtes-vous un Dieu?» Et le jeune homme, qu'aucun danger n'avait fait reculer d'un pas, reculait devant Monte-Cristo, saisi d'une indicible terreur. Mais Monte-Cristo le regarda avec un sourire à la fois si mélancolique et si doux, que Maximilien sentit les larmes poindre dans ses yeux. «Je peux beaucoup, mon ami, répondit le comte. Allez, j'ai besoin d'être seul.» Morrel, subjugué par ce prodigieux ascendant qu'exerçait Monte-Cristo sur tout ce qui l'entourait, n'essaya pas même de s'y soustraire. Il serra la main du comte et sortit. Seulement, à la porte, il s'arrêta pour attendre Baptistin, qu'il venait de voir apparaître au coin de la rue Matignon, et qui revenait tout courant. Cependant, Villefort et d'Avrigny avaient fait diligence. À leur retour, Valentine était encore évanouie, et le médecin avait examiné la malade avec le soin que commandait la circonstance et avec une profondeur que doublait la connaissance du secret. Villefort suspendu à son regard et à ses lèvres, attendait le résultat de l'examen. Noirtier, plus pâle que la jeune fille, plus avide d'une solution que Villefort lui-même, attendait aussi, et tout en lui se faisait intelligence et sensibilité. Enfin, d'Avrigny laissa échapper lentement: «Elle vit encore. --Encore! s'écria Villefort, oh! docteur, quel terrible mot vous avez prononcé là! --Oui, dit le médecin, je répète ma phrase: elle vit encore, et j'en suis bien surpris. --Mais elle est sauvée? demanda le père. --Oui, puisqu'elle vit.» En ce moment le regard de d'Avrigny rencontra l'oeil de Noirtier, il étincelait d'une joie si extraordinaire d'une pensée tellement riche et féconde, que le médecin en fut frappé. Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille, dont les lèvres se dessinaient à peine, tant pâles et blanches elles étaient, à l'unisson du reste du visage, et demeura immobile et regardant Noirtier, par qui tout mouvement du docteur était attendu et commenté. «Monsieur, dit alors d'Avrigny à Villefort, appelez la femme de chambre de Mlle Valentine, s'il vous plaît.» Villefort quitta la tête de sa fille qu'il soutenait et courut lui-même appeler la femme de chambre. Aussitôt que Villefort eut refermé la porte, d'Avrigny s'approcha de Noirtier. «Vous avez quelque chose à me dire?» demanda-t-il. Le vieillard cligna expressivement des yeux; c'était, on se le rappelle, le seul signe affirmatif qui fût à sa disposition. «À moi seul? --Oui, fit Noirtier. --Bien, je demeurerai avec vous.» En ce moment Villefort rentra, suivi de la femme de chambre; derrière la femme de chambre marchait Mme de Villefort. «Mais qu'a donc fait cette chère enfant? s'écria-t-elle, elle sort de chez moi et elle s'est bien plainte d'être indisposée, mais je n'avais pas cru que c'était sérieux.» Et la jeune femme, les larmes aux yeux, et avec toutes les marques d'affection d'une véritable mère s'approcha de Valentine, dont elle prit la main. D'Avrigny continua de regarder Noirtier, il vit les yeux du vieillard se dilater et s'arrondir, ses joues blêmir et trembler; la sueur perla sur son front. «Ah!» fit-il involontairement, en suivant la direction du regard de Noirtier, c'est-à-dire en fixant ses yeux sur Mme de Villefort, qui répétait: «Cette pauvre enfant sera mieux dans son lit. Venez, Fanny, nous la coucherons.» M. d'Avrigny, qui voyait dans cette proposition un moyen de rester seul avec Noirtier, fit signe de la tête que c'était effectivement ce qu'il y avait de mieux à faire, mais il défendit qu'elle prit rien au monde que ce qu'il ordonnerait. On emporta Valentine, qui était revenue à la connaissance, mais qui était incapable d'agir et presque de parler tant ses membres étaient brisés par la secousse qu'elle venait d'éprouver. Cependant elle eut la force de saluer d'un coup d'oeil son grand-père, dont il semblait qu'on arrachât l'âme en l'emportant. D'Avrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna à Villefort de prendre un cabriolet, d'aller en personne chez le pharmacien faire préparer devant lui les potions ordonnées, de les rapporter lui-même et de l'attendre dans la chambre de sa fille. Puis, après avoir renouvelé l'injonction de ne rien laisser prendre à Valentine, il redescendit chez Noirtier, ferma soigneusement les portes, et après s'être assuré que personne n'écoutait: «Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de votre petite-fille? --Oui, fit le vieillard. --Écoutez, nous n'avons pas de temps à perdre, je vais vous interroger et vous me répondrez.» Noirtier fit signe qu'il était prêt à répondre. «Avez-vous prévu l'accident qui est arrivé aujourd'hui à Valentine? --Oui.» D'Avrigny réfléchit un instant puis se rapprochant de Noirtier: «Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajouta-t-il, mais nul indice ne doit être négligé dans la situation terrible où nous sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois?» Noirtier leva les yeux au ciel. «Savez-vous de quoi il est mort? demanda d'Avrigny en posant sa main sur l'épaule de Noirtier. --Oui, répondit le vieillard. --Pensez-vous que sa mort ait été naturelle?» Quelque chose comme un sourire s'esquissa sur les lèvres inertes de Noirtier. «Alors l'idée que Barrois avait été empoisonné vous est venue? --Oui. --Croyez-vous que ce poison dont il a été victime lui ait été destiné? --Non. --Maintenant pensez-vous que ce soit la même main qui a frappé Barrois, en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd'hui Valentine? --Oui. --Elle va donc succomber aussi?» demanda d'Avrigny en fixant son regard profond sur Noirtier. Et il attendit l'effet de cette phrase sur le vieillard. «Non, répondit-il avec un air de triomphe qui eût pu dérouter toutes les conjectures du plus habile devin. --Alors vous espérez? dit d'Avrigny avec surprise. --Oui. --Qu'espérez-vous? Le vieillard fit comprendre des yeux qu'il ne pouvait répondre. «Ah! oui, c'est vrai», murmura d'Avrigny. Puis revenant à Noirtier: «Vous espérez, dit-il, que l'assassin se lassera? --Non. --Alors, vous espérez que le poison sera sans effet sur Valentine? --Oui. --Car je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, ajouta d'Avrigny, en vous disant qu'on vient d'essayer de l'empoisonner?» Le vieillard fit signe des yeux qu'il ne conservait aucun doute à ce sujet. «Alors, comment espérez-vous que Valentine échappera?» Noirtier tint avec obstination ses yeux fixés du même côté, d'Avrigny suivit la direction de ses yeux et vit qu'ils étaient attachés sur une bouteille contenant la potion qu'on lui apportait tous les matins. «Ah! ah! dit d'Avrigny, frappé d'une idée subite, auriez-vous eu l'idée...» Noirtier ne le laissa point achever. «Oui, fit-il. --De la prémunir contre le poison... --Oui. --En l'habituant peu à peu... --Oui, oui, oui, fit Noirtier, enchanté d'être compris. --En effet, vous m'avez entendu dire qu'il entrait de la brucine dans les potions que je vous donne? --Oui. --Et en l'accoutumant à ce poison, vous avez voulu neutraliser les effets d'un poison?» Même joie triomphante de Noirtier. «Et vous y êtes parvenu en effet! s'écria d'Avrigny. Sans cette précaution, Valentine était tuée aujourd'hui, tuée sans secours possible, tuée sans miséricorde, la secousse a été violente, mais elle n'a été qu'ébranlée, et cette fois du moins Valentine ne mourra pas.» Une joie surhumaine épanouissait les yeux du vieillard, levés au ciel avec une expression de reconnaissance infinie. En ce moment Villefort rentra. «Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous avez demandé. --Cette potion a été préparée devant vous? --Oui, répondit le procureur du roi. --Elle n'est pas sortie de vos mains? --Non.» D'Avrigny prit la bouteille, versa quelques gouttes du breuvage qu'elle contenait dans le creux de sa main et les avala. «Bien, dit-il, montons chez Valentine, j'y donnerai mes instructions à tout le monde, et vous veillerez vous-même, monsieur de Villefort, à ce que personne ne s'en écarte.» Au moment où d'Avrigny rentrait dans la chambre de Valentine, accompagnée de Villefort, un prêtre italien, à la démarche sévère, aux paroles calmes et décidées, louait pour son usage la maison attenante à l'hôtel habité par M. de Villefort. On ne put savoir en vertu de quelle transaction les trois locataires de cette maison déménagèrent deux heures après: mais le bruit qui courut généralement dans le quartier fut que la maison n'était pas solidement assise sur ses fondations et menaçait ruine ce qui n'empêchait point le nouveau locataire de s'y établir avec son modeste mobilier le jour même, vers les cinq heures. Ce bail fut fait pour trois, six ou neuf ans par le nouveau locataire, qui, selon l'habitude établie par les propriétaires, paya six mois d'avance; ce nouveau locataire, qui, ainsi que nous l'avons dit, était italien, s'appelait-il signor Giacomo Busoni. Des ouvriers furent immédiatement appelés, et la nuit même les rares passants attardés au haut du faubourg voyaient avec surprise les charpentiers et les maçons occupés à reprendre en sous-oeuvre la maison chancelante. XCV Le père et la fille. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, Mme Danglars venir annoncer officiellement à Mme de Villefort le prochain mariage de Mlle Eugénie Danglars avec M. Andrea Cavalcanti. Cette annonce officielle, qui indiquait ou semblait indiquer une résolution prise par tous les intéressés à cette grande affaire, avait cependant été précédée d'une scène dont nous devons compte à nos lecteurs. Nous les prions donc de faire un pas en arrière et de se transporter, le matin même de cette journée aux grandes catastrophes, dans ce beau salon si bien doré que nous leur avons fait connaître, et qui faisait l'orgueil de son propriétaire, M. le baron Danglars. Dans ce salon, en effet, vers les dix heures du matin, se promenait depuis quelques minutes, tout pensif et visiblement inquiet, le baron lui-même, regardant à chaque porte et s'arrêtant à chaque bruit. Lorsque sa somme de patience fut épuisée, il appela le valet de chambre. «Étienne, lui dit-il, voyez donc pourquoi Mlle Eugénie m'a prié de l'attendre au salon, et informez-vous pourquoi elle m'y fait attendre si longtemps.» Cette bouffée de mauvaise humeur exhalée, le baron reprit un peu de calme. En effet, Mlle Danglars, après son réveil, avait fait demander une audience à son père, et avait désigné le salon doré comme le lieu de cette audience. La singularité de cette démarche, son caractère officiel surtout, n'avaient pas médiocrement surpris le banquier, qui avait immédiatement obtempéré au désir de sa fille en se rendant le premier au salon. Étienne revint bientôt de son ambassade. «La femme de chambre de mademoiselle, dit-il, m'a annoncé que mademoiselle achevait sa toilette et ne tarderait pas à venir.» Danglars fit un signe de tête indiquant qu'il était satisfait. Danglars, vis-à-vis du monde et même vis-à-vis de ses gens, affectait le bonhomme et le père faible: c'était une face du rôle qu'il s'était imposé dans la comédie populaire qu'il jouait; c'était une physionomie qu'il avait adoptée et qui lui semblait convenir comme il convenait aux profils droits des masques des pères du théâtre antique d'avoir la lèvre retroussée et riante, tandis que le côté gauche avait la lèvre abaissée et pleurnicheuse. Hâtons-nous de dire que, dans l'intimité, la lèvre retroussée et riante descendait au niveau de la lèvre abaissée et pleurnicheuse; de sorte que, pour la plupart du temps, le bonhomme disparaissait pour faire place au mari brutal et au père absolu. «Pourquoi diable cette folle qui veut me parler à ce qu'elle prétend, murmurait Danglars, ne vient-elle pas simplement dans mon cabinet; et pourquoi veut-elle me parler?» Il roulait pour la vingtième fois cette pensée inquiétante dans son cerveau, lorsque la porte s'ouvrit et qu'Eugénie parut, vêtue d'une robe de satin noir brochée de fleurs mates de la même couleur, coiffée en cheveux, et gantée comme s'il se fût agi d'aller s'asseoir dans son fauteuil du Théâtre-Italien. «Eh bien, Eugénie, qu'y a-t-il donc? s'écria le père et pourquoi le salon solennel, tandis qu'on est si bien dans mon cabinet particulier? --Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Eugénie en faisant signe à son père qu'il pouvait s'asseoir, et vous venez de poser là deux questions qui résument d'avance toute la conversation que nous allons avoir. Je vais donc répondre à toutes deux, et contre les lois de l'habitude, à la seconde d'abord comme étant la moins complexe. J'ai choisi le salon monsieur, pour lieu de rendez-vous, afin d'éviter les impressions désagréables et les influences du cabinet d'un banquier. Ces livres de caisse, si bien dorés qu'ils soient, ces tiroirs fermés comme des portes de forteresses, ces masses de billets de banque qui viennent on ne sait d'où, et ces quantités de lettres qui viennent d'Angleterre, de Hollande, d'Espagne, des Indes, de la Chine et du Pérou, agissent en général étrangement sur l'esprit d'un père et lui font oublier qu'il est dans le monde un intérêt plus grand et plus sacré que celui de la position sociale et de l'opinion de ses commettants. J'ai donc choisi ce salon où vous voyez, souriants et heureux, dans leurs cadres magnifiques, votre portrait, le mien, celui de ma mère et toutes sortes de paysages pastoraux et de bergeries attendrissantes. Je me fie beaucoup à la puissance des impressions extérieures. Peut-être, vis-à-vis de vous surtout, est-ce une erreur; mais, que voulez-vous? je ne serais pas artiste s'il ne me restait pas quelques illusions. --Très bien, répondit M. Danglars, qui avait écouté la tirade avec un imperturbable sang-froid, mais sans en comprendre une parole, absorbé qu'il était, comme tout homme plein d'arrière-pensées, à chercher le fil de sa propre idée dans les idées de l'interlocuteur. --Voilà donc le second point éclairci ou à peu près, dit Eugénie sans le moindre trouble et avec cet aplomb tout masculin qui caractérisait son geste et sa parole, et vous me paraissez satisfait de l'explication. Maintenant revenons au premier. Vous me demandiez pourquoi j'avais sollicité cette audience; je vais vous le dire en deux mots; monsieur, le voici: Je ne veux pas épouser M. le comte Andrea Cavalcanti.» Danglars fit un bond sur son fauteuil, et, de la secousse, leva à la fois les yeux et les bras au ciel. «Mon Dieu, oui, monsieur, continua Eugénie toujours aussi calme. Vous êtes étonné, je le vois bien, car depuis que toute cette petite affaire est en train, je n'ai point manifesté la plus petite opposition, certaine que je suis toujours, le moment venu, d'opposer franchement aux gens qui ne m'ont point consultée et aux choses qui me déplaisent une volonté franche et absolue. Cependant cette fois cette tranquillité, cette passivité, comme disent les philosophes, venait d'une autre source; elle venait de ce que, fille soumise et dévouée... (un léger sourire se dessina sur les lèvres empourprées de la jeune fille), je m'essayais à l'obéissance. --Eh bien? demanda Danglars. --Eh bien, monsieur, reprit Eugénie, j'ai essayé jusqu'au bout de mes forces, et maintenant que le moment est arrivé, malgré tous les efforts que j'ai tentés sur moi-même, je me sens incapable d'obéir. --Mais enfin, dit Danglars, qui, esprit secondaire, semblait d'abord tout abasourdi du poids de cette impitoyable logique, dont le flegme accusait tant de préméditation et de force de volonté, la raison de ce refus, Eugénie, la raison? --La raison, répliqua la jeune fille, oh! mon Dieu, ce n'est point que l'homme soit plus laid, soit plus sot ou soit plus désagréable qu'un autre, non; M. Andrea Cavalcanti peut même passer, près de ceux qui regardent les hommes au visage et à la taille, pour être d'un assez beau modèle; ce n'est pas non plus parce que mon coeur est moins touché de celui-là que de tout autre: ceci serait une raison de pensionnaire que je regarde comme tout à fait au-dessous de moi, je n'aime absolument personne, monsieur, vous le savez bien, n'est-ce pas? Je ne vois donc pas pourquoi, sans nécessité absolue, j'irais embarrasser ma vie d'un éternel compagnon. Est-ce que le sage n'a point dit quelque part: «Rien de trop»; et ailleurs: «Portez tout avec vous-même»? On m'a même appris ces deux aphorismes en latin et en grec: l'un est, je crois, de Phèdre, et l'autre de Bias. Eh bien, mon cher père, dans le naufrage de la vie, car la vie est un naufrage éternel de nos espérances, je jette à la mer mon bagage inutile, voilà tout, et je reste avec ma volonté, disposée à vivre parfaitement seule et par conséquent parfaitement libre. --Malheureuse! malheureuse! murmura Danglars palissant, car il connaissait par une longue expérience la solidité de l'obstacle qu'il rencontrait si soudainement. --Malheureuse, reprit Eugénie, malheureuse, dites-vous, monsieur? Mais non pas, en vérité, et l'exclamation me paraît tout à fait théâtrale et affectée. Heureuse, au contraire, car je vous le demande, que me manque-t-il? Le monde me trouve belle, c'est quelque chose pour être accueilli favorablement. J'aime les bons accueils, moi: ils épanouissent les visages, et ceux qui m'entourent me paraissent encore moins laids. Je suis douée de quelque esprit et d'une certaine sensibilité relative qui me permet de tirer de l'existence générale, pour la faire entrer dans la mienne, ce que j'y trouve de bon, comme fait le singe lorsqu'il casse la noix verte pour en tirer ce qu'elle contient. Je suis riche, car vous avez une des belles fortunes de France, car je suis votre fille unique, et vous n'êtes point tenace au degré où le sont les pères de la Porte-Saint-Martin et de la Gaîté, qui déshéritent leurs filles parce qu'elles ne veulent pas leur donner de petits-enfants. D'ailleurs, la loi prévoyante vous a ôté le droit de me déshériter, du moins tout à fait, comme elle vous a ôté le pouvoir de me contraindre à épouser monsieur tel ou tel. Ainsi, belle, spirituelle, ornée de quelque talent comme on dit dans les opéras comiques, et riche! mais c'est le bonheur cela, monsieur! Pourquoi donc m'appelez-vous malheureuse? Danglars, voyant sa fille souriante et fière jusqu'à l'insolence, ne put réprimer un mouvement de brutalité qui se trahit par un éclat de voix, mais ce fut le seul. Sous le regard interrogateur de sa fille, en face de ce beau sourcil noir, froncé par l'interrogation, il se retourna avec prudence et se calma aussitôt, dompté par la main de fer de la circonspection. «En effet, ma fille, répondit-il avec un sourire, vous êtes tout ce que vous vous vantez d'être, hormis une seule chose, ma fille; je ne veux pas trop brusquement vous dire laquelle: j'aime mieux vous la laisser deviner.» Eugénie regarda Danglars, fort surprise qu'on lui contestât l'un des fleurons de la couronne d'orgueil qu'elle venait de poser si superbement sur sa tête. «Ma fille, continua le banquier, vous m'avez parfaitement expliqué quels étaient les sentiments qui présidaient aux résolutions d'une fille comme vous quand elle a décidé qu'elle ne se mariera point. Maintenant c'est à moi de vous dire quels sont les motifs d'un père comme moi quand il a décidé que sa fille se mariera.» Eugénie s'inclina, non pas en fille soumise qui écoute, mais en adversaire prêt à discuter, qui attend. «Ma fille, continua Danglars, quand un père demande à sa fille de prendre un époux, il a toujours une raison quelconque pour désirer son mariage. Les uns sont atteints de la manie que vous disiez tout à l'heure, c'est-à-dire de se voir revivre dans leurs petits-fils. Je n'ai pas cette faiblesse, je commence par vous le dire, les joies de la famille me sont à peu près indifférentes, à moi. Je puis avouer cela à une fille que je sais assez philosophe pour comprendre cette indifférence et pour ne pas m'en faire un crime. --À la bonne heure, dit Eugénie; parlons franc, monsieur, j'aime cela. --Oh! dit Danglars, vous voyez que sans partager, en thèse générale, votre sympathie pour la franchise, je m'y soumets, quand je crois que la circonstance m'y invite. Je continuerai donc. Je vous ai proposé un mari, non pas pour vous, car en vérité je ne pensais pas le moins du monde à vous en ce moment. Vous aimez la franchise, en voilà, j'espère; mais parce que j'avais besoin que vous prissiez cet époux le plus tôt possible, pour certaines combinaisons commerciales que je suis en train d'établir en ce moment. Eugénie fit un mouvement. «C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, ma fille et il ne faut pas m'en vouloir, car c'est vous qui m'y forcez; c'est malgré moi, vous le comprenez bien, que j'entre dans ces explications arithmétiques, avec une artiste comme vous, qui craint d'entrer dans le cabinet d'un banquier pour y percevoir des impressions ou des sensations désagréables et antipoétiques. «Mais dans ce cabinet de banquier, dans lequel cependant vous avez bien voulu entrer avant-hier pour me demander les mille francs que je vous accorde chaque mois pour vos fantaisies, sachez, ma chère demoiselle, qu'on apprend beaucoup de choses à l'usage même des jeunes personnes qui ne veulent pas se marier. On y apprend, par exemple, et par égard pour votre susceptibilité nerveuse je vous l'apprendrai dans ce salon, on y apprend que le crédit d'un banquier est sa vie physique et morale, que le crédit soutient l'homme comme le souffle anime le corps, et M. de Monte-Cristo m'a fait un jour là-dessus un discours que je n'ai jamais oublié. On y apprend qu'à mesure que le crédit se retire le corps devient cadavre et que cela doit arriver dans fort peu de temps au banquier qui s'honore d'être le père d'une fille si bonne logicienne.» Mais Eugénie, au lieu de se courber, se redressa sous le coup. «Ruiné! dit-elle. --Vous avez trouvé l'expression juste, ma fille, la bonne expression, dit Danglars en fouillant sa poitrine avec ses ongles, tout en conservant sur sa rude figure le sourire de l'homme sans coeur, mais non sans esprit, ruiné! c'est cela. --Ah! fit Eugénie. --Oui, ruiné! Eh bien, le voilà donc connu, ce secret plein d'horreur, comme dit le poète tragique. «Maintenant, ma fille, apprenez de ma bouche comment ce malheur peut, par vous, devenir moindre; je ne dirai pas pour moi, mais pour vous. --Oh! s'écria Eugénie, vous êtes mauvais physionomiste, monsieur, si vous vous figurez que c'est pour moi que je déplore la catastrophe que vous m'exposez. «Moi ruinée! et que m'importe? Ne me reste-t-il pas mon talent? Ne puis-je pas, comme la Pasta, comme la Malibran, comme la Grisi, me faire ce que vous ne m'eussiez jamais donné, quelle que fût votre fortune, cent ou cent cinquante mille livres de rente que je ne devrai qu'à moi seule, et qui, au lieu de m'arriver comme m'arrivaient ces pauvres douze mille francs que vous me donniez avec des regards rechignés et des paroles de reproche sur ma prodigalité, me viendront accompagnés d'acclamations, de bravos et de fleurs? Et quand je n'aurais pas ce talent dont votre sourire me prouve que vous doutez, ne me resterait-il pas encore ce furieux amour de l'indépendance, qui me tiendra toujours lieu de tous les trésors, et qui domine en moi jusqu'à l'instinct de la conservation? «Non, ce n'est pas pour moi que je m'attriste, je saurai toujours bien me tirer d'affaire, moi; mes livres, mes crayons, mon piano, toutes choses qui ne coûtent pas cher et que je pourrai toujours me procurer, me resteront toujours. Vous pensez peut-être que je m'afflige pour Mme Danglars, détrompez-vous encore: ou je me trompe grossièrement, ou ma mère a pris toutes ses précautions contre la catastrophe qui vous menace et qui passera sans l'atteindre; elle s'est mise à l'abri, je l'espère, et ce n'est pas en veillant sur moi qu'elle a pu se distraire de ses préoccupations de fortune, car, Dieu merci, elle m'a laissé toute mon indépendance sous le prétexte que j'aimais ma liberté. «Oh! non, monsieur, depuis mon enfance, j'ai vu se passer trop de choses autour de moi; je les ai toutes trop bien comprises, pour que le malheur fasse sur moi plus d'impression qu'il ne mérite de le faire; depuis que je me connais, je n'ai été aimée de personne; tant pis! cela m'a conduite tout naturellement à n'aimer personne; tant mieux! Maintenant vous avez ma profession de foi. --Alors, dit Danglars, pâle d'un courroux qui ne prenait point sa source dans l'amour paternel offensé; alors, mademoiselle, vous persistez à vouloir consommer ma ruine? --Votre ruine! Moi, dit Eugénie, consommer votre ruine! que voulez-vous dire? je ne comprends pas. --Tant mieux, cela me laisse un rayon d'espoir; écoutez. --J'écoute, dit Eugénie en regardant si fixement son père, qu'il fallut à celui-ci un effort pour qu'il ne baissât point les yeux sous le regard puissant de la jeune fille. --M. Cavalcanti, continua Danglars, vous épouse et, en vous épousant, vous apporte trois millions de dot qu'il place chez moi. --Ah! fort bien, fit avec un souverain mépris Eugénie, tout en lissant ses gants l'un sur l'autre. --Vous pensez que je vous ferai tort de ces trois millions? dit Danglars; pas du tout, ces trois millions sont destinés à en produire au moins dix. J'ai obtenu avec un banquier, mon confrère, la concession d'un chemin de fer, seule industrie qui de nos jours présente ces chances fabuleuses de succès immédiat qu'autrefois Law appliqua pour les bons Parisiens, ces éternels badauds de la spéculation, à un Mississippi fantastique. Par mon calcul on doit posséder un millionième de rail comme on possédait autrefois un arpent de terre en friche sur les bords de l'Ohio. C'est un placement hypothécaire, ce qui est un progrès, comme vous voyez, puisqu'on aura au moins dix, quinze, vingt, cent livres de fer en échange de son argent. Eh bien, je dois d'ici à huit jours déposer pour mon compte quatre millions! Ces quatre millions, je vous le dis, en produiront dix ou douze. --Mais pendant cette visite que je vous ai faite avant-hier, monsieur, et dont vous voulez bien vous souvenir, reprit Eugénie, je vous ai vu encaisser, c'est le terme, n'est-ce pas? cinq millions et demi; vous m'avez même montré la chose en deux bons sur le trésor, et vous vous étonniez qu'un papier ayant une si grande valeur n'éblouît pas mes yeux comme ferait un éclair. --Oui, mais ces cinq millions et demi ne sont point à moi et sont seulement une preuve de la confiance que l'on a en moi; mon titre de banquier populaire m'a valu la confiance des hôpitaux, et les cinq millions et demi sont aux hôpitaux; dans tout autre temps je n'hésiterais pas à m'en servir, mais aujourd'hui l'on sait les grandes pertes que j'ai faites, et, comme je vous l'ai dit, le crédit commence à se retirer de moi. D'un moment à l'autre, l'administration peut réclamer le dépôt, et si je l'ai employé à autre chose, je suis forcé de faire une banqueroute honteuse. Je ne méprise pas les banqueroutes, croyez-le bien, mais les banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent. Ou que vous épousiez M. Cavalcanti, que je touche les trois millions de la dot, ou même que l'on croie que je vais les toucher, mon crédit se raffermit, et ma fortune, qui depuis un mois ou deux s'est engouffrée dans des abîmes creusés sous mes pas par une fatalité inconcevable, se rétablit. Me comprenez-vous? --Parfaitement; vous me mettez en gage pour trois millions, n'est-ce pas? --Plus la somme est forte, plus elle est flatteuse; elle vous donne une idée de votre valeur. --Merci. Un dernier mot, monsieur: me promettez-vous de vous servir tant que vous le voudrez du chiffre de cette dot que doit apporter M. Cavalcanti, mais de ne pas toucher à la somme? Ceci n'est point une affaire d'égoïsme, c'est une affaire de délicatesse. Je veux bien servir à réédifier votre fortune, mais je ne veux pas être votre complice dans la ruine des autres. --Mais puisque je vous dis, s'écria Danglars, qu'avec ces trois millions... --Croyez-vous vous tirer d'affaire, monsieur, sans avoir besoin de toucher à ces trois millions? --Je l'espère, mais à condition toujours que le mariage, en se faisant, consolidera mon crédit. --Pourrez-vous payer à M. Cavalcanti les cinq cent mille francs que vous me donnez pour mon contrat? --En revenant de la mairie, il les touchera. --Bien! --Comment, bien? Que voulez-vous dire? --Je veux dire qu'en me demandant ma signature n'est-ce pas, vous me laissez absolument libre de ma personne? --Absolument. --Alors, -bien-; comme je vous disais, monsieur, je suis prête à épouser M. Cavalcanti. --Mais quels sont vos projets? --Ah! c'est mon secret. Où serait ma supériorité sur vous si, ayant le vôtre, je vous livrais le mien!» Danglars se mordit les lèvres. «Ainsi, dit-il, vous êtes prête à faire les quelques visites officielles qui sont absolument indispensables. --Oui, répondit Eugénie. --Et à signer le contrat dans trois jours? --Oui. --Alors, à mon tour, c'est moi qui vous dis: Bien!» Et Danglars prit la main de sa fille et la serra entre les siennes. Mais, chose extraordinaire, pendant ce serrement de main, le père n'osa pas dire: «Merci, mon enfant»; la fille n'eut pas un sourire pour son père. «La conférence est finie?» demanda Eugénie en se levant. Danglars fit signe de la tête qu'il n'avait plus rien à dire. Cinq minutes après, le piano retentissait sous les doigts de Mlle d'Armilly, et Mlle Danglars chantait la malédiction de Brabantio sur -Desdemona-. À la fin du morceau, Étienne entra et annonça à Eugénie que les chevaux étaient à la voiture et que la baronne l'attendait pour faire ses visites. Nous avons vu les deux femmes passer chez Villefort, d'où elles sortirent pour continuer leurs courses. XCVI Le contrat. Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire vers les cinq heures de l'après-midi du jour fixé pour la signature du contrat de Mlle Eugénie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier s'était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied, maintenus par la main du cocher assis déjà depuis un quart d'heure sur le siège, l'élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois fait connaissance, et notamment pendant la soirée d'Auteuil, vint tourner rapidement l'angle de la porte d'entrée, et lança plutôt qu'il ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré, aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d'épouser une princesse. Il s'informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le rencontra lui-même au haut de l'escalier. À la vue du jeune homme, le comte s'arrêta. Quant à Andrea Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne l'arrêtait. «Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte. --Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse, comment vous portez-vous? --À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous? --Je sortais, monsieur. --Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant mon phaéton à la remorque. --Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui ne se souciait pas d'être vu en compagnie du jeune homme; non, je préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne vos paroles au vol.» Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier étage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre, signe au jeune homme de s'asseoir à son tour. Andrea prit son air le plus riant. «Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir; à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père. --Ah! vraiment? dit Monte-Cristo. --Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'étiez-vous pas prévenu de cette solennité par M. Danglars? --Si fait, dit le comte, j'ai reçu une lettre de lui hier; mais je ne crois pas que l'heure y fût indiquée. --C'est possible; le beau-père aura compté sur la notoriété publique. --Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous contractez là; et puis, Mlle Danglars est jolie. --Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie. --Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit Monte-Cristo. --Fort riche, vous croyez? répéta le jeune homme. --Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la moitié de sa fortune. --Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard étincelant de joie. --Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est à la veille d'entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France. --Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer dont il vient d'obtenir l'adjudication n'est-ce pas? --Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis général, au moins dix millions dans cette affaire. --Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti, qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées. --Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille unique. D'ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l'a dit du moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons là un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire! --Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'étais né pour être diplomate. --Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie, vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le coeur est donc pris? --En vérité, j'en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste. --Vous aime-t-on un peu? --Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur, puisqu'on m'épouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point. --Lequel? --C'est que j'ai été singulièrement aidé dans tout ceci. --Bah! --Certainement. --Par les circonstances? --Non, par vous. --Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne suffisaient point? --Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite. --Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée de ses paroles; ma protection ne vous a été acquise qu'après connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur votre père; car enfin qui m'a procuré, à moi qui ne vous avais jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore et l'abbé Busoni. Qui m'a encouragé, non pas à vous servir de garantie, mais à vous patronner? C'est le nom de votre père, si connu et si honoré en Italie; personnellement, moi, je ne vous connais pas.» Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu'il était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la sienne, et que l'étreinte n'en pouvait être facilement brisée. «Ah çà! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande fortune, monsieur le comte? --Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo. --Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrivée? --J'en ai reçu la lettre d'avis. --Mais les trois millions? --Les trois millions sont en route, selon toute probabilité. --Je les toucherai donc réellement? --Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu'à présent, monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!» Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empêcher de rêver un moment. «Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même quand elle devrait vous être désagréable. --Parlez, dit Monte-Cristo. --Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup de gens distingués, et j'ai même, pour le moment du moins, une foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom illustre, et à défaut de la main paternelle, c'est une main puissante qui doit me conduire à l'autel; or, mon père ne vient point à Paris, n'est-ce pas? --Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en mourir, chaque fois qu'il voyage. --Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande. --À moi? --Oui, à vous. --Et laquelle? mon Dieu! --Eh bien, c'est de le remplacer. --Ah! mon cher monsieur! quoi! après les nombreuses relations que j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal que de me faire une pareille demande? «Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu'un pareil prêt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins gênant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir déjà dit, que dans sa participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le comte de Monte-Cristo n'a cessé d'apporter les scrupules, je dirai plus, les superstitions d'un homme de l'Orient. «Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à Constantinople, présider à un mariage! jamais. --Ainsi, vous me refusez? --Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous refuserais de même. --Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire alors? --Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même. --D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars. --Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent. --Oui, mais mon mariage: vous avez aidé... --Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.» Andrea se mordit les lèvres. «Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins? --Tout Paris y sera? --Oh! certainement. --Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte. --Vous signerez au contrat? --Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont point jusque-là. --Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois 1 « , - , ; 2 , , 3 ' ' 4 ; ; . 5 6 - - ! ! , ' , , 7 - . - ? 8 - ' ? - ? - ? » 9 10 , ' ' ' , 11 - , ' . 12 13 - 14 , 15 . 16 17 « , , . , ' 18 ' . » 19 20 , ' - 21 ' , ' ' 22 . . 23 24 , , ' , ' 25 , 26 . 27 28 , ' . 29 , , 30 31 . 32 33 , 34 ' . , , 35 ' - , , 36 . 37 38 , ' : 39 40 « . 41 42 - - ! 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