«Maximilien, dit-il, retournez tranquillement chez vous; je vous
commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une démarche, de
ne pas laisser flotter sur votre visage l'ombre d'une
préoccupation; je vous donnerai des nouvelles; allez.
--Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, vous m'épouvantez, comte, avec
ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort?
Êtes-vous plus qu'un homme? Êtes-vous un ange? Êtes-vous un Dieu?»
Et le jeune homme, qu'aucun danger n'avait fait reculer d'un pas,
reculait devant Monte-Cristo, saisi d'une indicible terreur.
Mais Monte-Cristo le regarda avec un sourire à la fois si
mélancolique et si doux, que Maximilien sentit les larmes poindre
dans ses yeux.
«Je peux beaucoup, mon ami, répondit le comte. Allez, j'ai besoin
d'être seul.»
Morrel, subjugué par ce prodigieux ascendant qu'exerçait Monte-Cristo
sur tout ce qui l'entourait, n'essaya pas même de s'y
soustraire. Il serra la main du comte et sortit.
Seulement, à la porte, il s'arrêta pour attendre Baptistin, qu'il
venait de voir apparaître au coin de la rue Matignon, et qui
revenait tout courant.
Cependant, Villefort et d'Avrigny avaient fait diligence. À leur
retour, Valentine était encore évanouie, et le médecin avait
examiné la malade avec le soin que commandait la circonstance et
avec une profondeur que doublait la connaissance du secret.
Villefort suspendu à son regard et à ses lèvres, attendait le
résultat de l'examen. Noirtier, plus pâle que la jeune fille, plus
avide d'une solution que Villefort lui-même, attendait aussi, et
tout en lui se faisait intelligence et sensibilité.
Enfin, d'Avrigny laissa échapper lentement:
«Elle vit encore.
--Encore! s'écria Villefort, oh! docteur, quel terrible mot vous
avez prononcé là!
--Oui, dit le médecin, je répète ma phrase: elle vit encore, et
j'en suis bien surpris.
--Mais elle est sauvée? demanda le père.
--Oui, puisqu'elle vit.»
En ce moment le regard de d'Avrigny rencontra l'oeil de Noirtier,
il étincelait d'une joie si extraordinaire d'une pensée tellement
riche et féconde, que le médecin en fut frappé.
Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille, dont les lèvres
se dessinaient à peine, tant pâles et blanches elles étaient, à
l'unisson du reste du visage, et demeura immobile et regardant
Noirtier, par qui tout mouvement du docteur était attendu et
commenté.
«Monsieur, dit alors d'Avrigny à Villefort, appelez la femme de
chambre de Mlle Valentine, s'il vous plaît.»
Villefort quitta la tête de sa fille qu'il soutenait et courut
lui-même appeler la femme de chambre.
Aussitôt que Villefort eut refermé la porte, d'Avrigny s'approcha
de Noirtier.
«Vous avez quelque chose à me dire?» demanda-t-il.
Le vieillard cligna expressivement des yeux; c'était, on se le
rappelle, le seul signe affirmatif qui fût à sa disposition.
«À moi seul?
--Oui, fit Noirtier.
--Bien, je demeurerai avec vous.»
En ce moment Villefort rentra, suivi de la femme de chambre;
derrière la femme de chambre marchait Mme de Villefort.
«Mais qu'a donc fait cette chère enfant? s'écria-t-elle, elle sort
de chez moi et elle s'est bien plainte d'être indisposée, mais je
n'avais pas cru que c'était sérieux.»
Et la jeune femme, les larmes aux yeux, et avec toutes les marques
d'affection d'une véritable mère s'approcha de Valentine, dont
elle prit la main.
D'Avrigny continua de regarder Noirtier, il vit les yeux du
vieillard se dilater et s'arrondir, ses joues blêmir et trembler;
la sueur perla sur son front.
«Ah!» fit-il involontairement, en suivant la direction du regard
de Noirtier, c'est-à-dire en fixant ses yeux sur Mme de Villefort,
qui répétait:
«Cette pauvre enfant sera mieux dans son lit. Venez, Fanny, nous
la coucherons.»
M. d'Avrigny, qui voyait dans cette proposition un moyen de rester
seul avec Noirtier, fit signe de la tête que c'était effectivement
ce qu'il y avait de mieux à faire, mais il défendit qu'elle prit
rien au monde que ce qu'il ordonnerait.
On emporta Valentine, qui était revenue à la connaissance, mais
qui était incapable d'agir et presque de parler tant ses membres
étaient brisés par la secousse qu'elle venait d'éprouver.
Cependant elle eut la force de saluer d'un coup d'oeil son grand-père,
dont il semblait qu'on arrachât l'âme en l'emportant.
D'Avrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna à
Villefort de prendre un cabriolet, d'aller en personne chez le
pharmacien faire préparer devant lui les potions ordonnées, de les
rapporter lui-même et de l'attendre dans la chambre de sa fille.
Puis, après avoir renouvelé l'injonction de ne rien laisser
prendre à Valentine, il redescendit chez Noirtier, ferma
soigneusement les portes, et après s'être assuré que personne
n'écoutait:
«Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de
votre petite-fille?
--Oui, fit le vieillard.
--Écoutez, nous n'avons pas de temps à perdre, je vais vous
interroger et vous me répondrez.»
Noirtier fit signe qu'il était prêt à répondre.
«Avez-vous prévu l'accident qui est arrivé aujourd'hui à
Valentine?
--Oui.»
D'Avrigny réfléchit un instant puis se rapprochant de Noirtier:
«Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajouta-t-il, mais nul
indice ne doit être négligé dans la situation terrible où nous
sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois?»
Noirtier leva les yeux au ciel.
«Savez-vous de quoi il est mort? demanda d'Avrigny en posant sa
main sur l'épaule de Noirtier.
--Oui, répondit le vieillard.
--Pensez-vous que sa mort ait été naturelle?»
Quelque chose comme un sourire s'esquissa sur les lèvres inertes
de Noirtier.
«Alors l'idée que Barrois avait été empoisonné vous est venue?
--Oui.
--Croyez-vous que ce poison dont il a été victime lui ait été
destiné?
--Non.
--Maintenant pensez-vous que ce soit la même main qui a frappé
Barrois, en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd'hui
Valentine?
--Oui.
--Elle va donc succomber aussi?» demanda d'Avrigny en fixant son
regard profond sur Noirtier.
Et il attendit l'effet de cette phrase sur le vieillard.
«Non, répondit-il avec un air de triomphe qui eût pu dérouter
toutes les conjectures du plus habile devin.
--Alors vous espérez? dit d'Avrigny avec surprise.
--Oui.
--Qu'espérez-vous?
Le vieillard fit comprendre des yeux qu'il ne pouvait répondre.
«Ah! oui, c'est vrai», murmura d'Avrigny.
Puis revenant à Noirtier:
«Vous espérez, dit-il, que l'assassin se lassera?
--Non.
--Alors, vous espérez que le poison sera sans effet sur
Valentine?
--Oui.
--Car je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, ajouta d'Avrigny,
en vous disant qu'on vient d'essayer de l'empoisonner?»
Le vieillard fit signe des yeux qu'il ne conservait aucun doute à
ce sujet.
«Alors, comment espérez-vous que Valentine échappera?»
Noirtier tint avec obstination ses yeux fixés du même côté,
d'Avrigny suivit la direction de ses yeux et vit qu'ils étaient
attachés sur une bouteille contenant la potion qu'on lui apportait
tous les matins.
«Ah! ah! dit d'Avrigny, frappé d'une idée subite, auriez-vous eu
l'idée...»
Noirtier ne le laissa point achever.
«Oui, fit-il.
--De la prémunir contre le poison...
--Oui.
--En l'habituant peu à peu...
--Oui, oui, oui, fit Noirtier, enchanté d'être compris.
--En effet, vous m'avez entendu dire qu'il entrait de la brucine
dans les potions que je vous donne?
--Oui.
--Et en l'accoutumant à ce poison, vous avez voulu neutraliser
les effets d'un poison?»
Même joie triomphante de Noirtier.
«Et vous y êtes parvenu en effet! s'écria d'Avrigny. Sans cette
précaution, Valentine était tuée aujourd'hui, tuée sans secours
possible, tuée sans miséricorde, la secousse a été violente, mais
elle n'a été qu'ébranlée, et cette fois du moins Valentine ne
mourra pas.»
Une joie surhumaine épanouissait les yeux du vieillard, levés au
ciel avec une expression de reconnaissance infinie.
En ce moment Villefort rentra.
«Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous avez demandé.
--Cette potion a été préparée devant vous?
--Oui, répondit le procureur du roi.
--Elle n'est pas sortie de vos mains?
--Non.»
D'Avrigny prit la bouteille, versa quelques gouttes du breuvage
qu'elle contenait dans le creux de sa main et les avala.
«Bien, dit-il, montons chez Valentine, j'y donnerai mes
instructions à tout le monde, et vous veillerez vous-même,
monsieur de Villefort, à ce que personne ne s'en écarte.»
Au moment où d'Avrigny rentrait dans la chambre de Valentine,
accompagnée de Villefort, un prêtre italien, à la démarche sévère,
aux paroles calmes et décidées, louait pour son usage la maison
attenante à l'hôtel habité par M. de Villefort.
On ne put savoir en vertu de quelle transaction les trois
locataires de cette maison déménagèrent deux heures après: mais le
bruit qui courut généralement dans le quartier fut que la maison
n'était pas solidement assise sur ses fondations et menaçait ruine
ce qui n'empêchait point le nouveau locataire de s'y établir avec
son modeste mobilier le jour même, vers les cinq heures.
Ce bail fut fait pour trois, six ou neuf ans par le nouveau
locataire, qui, selon l'habitude établie par les propriétaires,
paya six mois d'avance; ce nouveau locataire, qui, ainsi que nous
l'avons dit, était italien, s'appelait-il signor Giacomo Busoni.
Des ouvriers furent immédiatement appelés, et la nuit même les
rares passants attardés au haut du faubourg voyaient avec surprise
les charpentiers et les maçons occupés à reprendre en sous-oeuvre
la maison chancelante.
XCV
Le père et la fille.
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, Mme Danglars venir
annoncer officiellement à Mme de Villefort le prochain mariage de
Mlle Eugénie Danglars avec M. Andrea Cavalcanti.
Cette annonce officielle, qui indiquait ou semblait indiquer une
résolution prise par tous les intéressés à cette grande affaire,
avait cependant été précédée d'une scène dont nous devons compte à
nos lecteurs.
Nous les prions donc de faire un pas en arrière et de se
transporter, le matin même de cette journée aux grandes
catastrophes, dans ce beau salon si bien doré que nous leur avons
fait connaître, et qui faisait l'orgueil de son propriétaire,
M. le baron Danglars.
Dans ce salon, en effet, vers les dix heures du matin, se
promenait depuis quelques minutes, tout pensif et visiblement
inquiet, le baron lui-même, regardant à chaque porte et s'arrêtant
à chaque bruit.
Lorsque sa somme de patience fut épuisée, il appela le valet de
chambre.
«Étienne, lui dit-il, voyez donc pourquoi Mlle Eugénie m'a prié de
l'attendre au salon, et informez-vous pourquoi elle m'y fait
attendre si longtemps.»
Cette bouffée de mauvaise humeur exhalée, le baron reprit un peu
de calme.
En effet, Mlle Danglars, après son réveil, avait fait demander une
audience à son père, et avait désigné le salon doré comme le lieu
de cette audience. La singularité de cette démarche, son caractère
officiel surtout, n'avaient pas médiocrement surpris le banquier,
qui avait immédiatement obtempéré au désir de sa fille en se
rendant le premier au salon.
Étienne revint bientôt de son ambassade.
«La femme de chambre de mademoiselle, dit-il, m'a annoncé que
mademoiselle achevait sa toilette et ne tarderait pas à venir.»
Danglars fit un signe de tête indiquant qu'il était satisfait.
Danglars, vis-à-vis du monde et même vis-à-vis de ses gens,
affectait le bonhomme et le père faible: c'était une face du rôle
qu'il s'était imposé dans la comédie populaire qu'il jouait;
c'était une physionomie qu'il avait adoptée et qui lui semblait
convenir comme il convenait aux profils droits des masques des
pères du théâtre antique d'avoir la lèvre retroussée et riante,
tandis que le côté gauche avait la lèvre abaissée et
pleurnicheuse.
Hâtons-nous de dire que, dans l'intimité, la lèvre retroussée et
riante descendait au niveau de la lèvre abaissée et pleurnicheuse;
de sorte que, pour la plupart du temps, le bonhomme disparaissait
pour faire place au mari brutal et au père absolu.
«Pourquoi diable cette folle qui veut me parler à ce qu'elle
prétend, murmurait Danglars, ne vient-elle pas simplement dans mon
cabinet; et pourquoi veut-elle me parler?»
Il roulait pour la vingtième fois cette pensée inquiétante dans
son cerveau, lorsque la porte s'ouvrit et qu'Eugénie parut, vêtue
d'une robe de satin noir brochée de fleurs mates de la même
couleur, coiffée en cheveux, et gantée comme s'il se fût agi
d'aller s'asseoir dans son fauteuil du Théâtre-Italien.
«Eh bien, Eugénie, qu'y a-t-il donc? s'écria le père et pourquoi
le salon solennel, tandis qu'on est si bien dans mon cabinet
particulier?
--Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Eugénie en
faisant signe à son père qu'il pouvait s'asseoir, et vous venez de
poser là deux questions qui résument d'avance toute la
conversation que nous allons avoir. Je vais donc répondre à toutes
deux, et contre les lois de l'habitude, à la seconde d'abord comme
étant la moins complexe. J'ai choisi le salon monsieur, pour lieu
de rendez-vous, afin d'éviter les impressions désagréables et les
influences du cabinet d'un banquier. Ces livres de caisse, si bien
dorés qu'ils soient, ces tiroirs fermés comme des portes de
forteresses, ces masses de billets de banque qui viennent on ne
sait d'où, et ces quantités de lettres qui viennent d'Angleterre,
de Hollande, d'Espagne, des Indes, de la Chine et du Pérou,
agissent en général étrangement sur l'esprit d'un père et lui font
oublier qu'il est dans le monde un intérêt plus grand et plus
sacré que celui de la position sociale et de l'opinion de ses
commettants. J'ai donc choisi ce salon où vous voyez, souriants et
heureux, dans leurs cadres magnifiques, votre portrait, le mien,
celui de ma mère et toutes sortes de paysages pastoraux et de
bergeries attendrissantes. Je me fie beaucoup à la puissance des
impressions extérieures. Peut-être, vis-à-vis de vous surtout,
est-ce une erreur; mais, que voulez-vous? je ne serais pas artiste
s'il ne me restait pas quelques illusions.
--Très bien, répondit M. Danglars, qui avait écouté la tirade
avec un imperturbable sang-froid, mais sans en comprendre une
parole, absorbé qu'il était, comme tout homme plein d'arrière-pensées,
à chercher le fil de sa propre idée dans les idées de
l'interlocuteur.
--Voilà donc le second point éclairci ou à peu près, dit Eugénie
sans le moindre trouble et avec cet aplomb tout masculin qui
caractérisait son geste et sa parole, et vous me paraissez
satisfait de l'explication. Maintenant revenons au premier. Vous
me demandiez pourquoi j'avais sollicité cette audience; je vais
vous le dire en deux mots; monsieur, le voici: Je ne veux pas
épouser M. le comte Andrea Cavalcanti.»
Danglars fit un bond sur son fauteuil, et, de la secousse, leva à
la fois les yeux et les bras au ciel.
«Mon Dieu, oui, monsieur, continua Eugénie toujours aussi calme.
Vous êtes étonné, je le vois bien, car depuis que toute cette
petite affaire est en train, je n'ai point manifesté la plus
petite opposition, certaine que je suis toujours, le moment venu,
d'opposer franchement aux gens qui ne m'ont point consultée et aux
choses qui me déplaisent une volonté franche et absolue. Cependant
cette fois cette tranquillité, cette passivité, comme disent les
philosophes, venait d'une autre source; elle venait de ce que,
fille soumise et dévouée... (un léger sourire se dessina sur les
lèvres empourprées de la jeune fille), je m'essayais à
l'obéissance.
--Eh bien? demanda Danglars.
--Eh bien, monsieur, reprit Eugénie, j'ai essayé jusqu'au bout de
mes forces, et maintenant que le moment est arrivé, malgré tous
les efforts que j'ai tentés sur moi-même, je me sens incapable
d'obéir.
--Mais enfin, dit Danglars, qui, esprit secondaire, semblait
d'abord tout abasourdi du poids de cette impitoyable logique, dont
le flegme accusait tant de préméditation et de force de volonté,
la raison de ce refus, Eugénie, la raison?
--La raison, répliqua la jeune fille, oh! mon Dieu, ce n'est
point que l'homme soit plus laid, soit plus sot ou soit plus
désagréable qu'un autre, non; M. Andrea Cavalcanti peut même
passer, près de ceux qui regardent les hommes au visage et à la
taille, pour être d'un assez beau modèle; ce n'est pas non plus
parce que mon coeur est moins touché de celui-là que de tout
autre: ceci serait une raison de pensionnaire que je regarde comme
tout à fait au-dessous de moi, je n'aime absolument personne,
monsieur, vous le savez bien, n'est-ce pas? Je ne vois donc pas
pourquoi, sans nécessité absolue, j'irais embarrasser ma vie d'un
éternel compagnon. Est-ce que le sage n'a point dit quelque part:
«Rien de trop»; et ailleurs: «Portez tout avec vous-même»? On m'a
même appris ces deux aphorismes en latin et en grec: l'un est, je
crois, de Phèdre, et l'autre de Bias. Eh bien, mon cher père, dans
le naufrage de la vie, car la vie est un naufrage éternel de nos
espérances, je jette à la mer mon bagage inutile, voilà tout, et
je reste avec ma volonté, disposée à vivre parfaitement seule et
par conséquent parfaitement libre.
--Malheureuse! malheureuse! murmura Danglars palissant, car il
connaissait par une longue expérience la solidité de l'obstacle
qu'il rencontrait si soudainement.
--Malheureuse, reprit Eugénie, malheureuse, dites-vous, monsieur?
Mais non pas, en vérité, et l'exclamation me paraît tout à fait
théâtrale et affectée. Heureuse, au contraire, car je vous le
demande, que me manque-t-il? Le monde me trouve belle, c'est
quelque chose pour être accueilli favorablement. J'aime les bons
accueils, moi: ils épanouissent les visages, et ceux qui
m'entourent me paraissent encore moins laids. Je suis douée de
quelque esprit et d'une certaine sensibilité relative qui me
permet de tirer de l'existence générale, pour la faire entrer dans
la mienne, ce que j'y trouve de bon, comme fait le singe lorsqu'il
casse la noix verte pour en tirer ce qu'elle contient. Je suis
riche, car vous avez une des belles fortunes de France, car je
suis votre fille unique, et vous n'êtes point tenace au degré où
le sont les pères de la Porte-Saint-Martin et de la Gaîté, qui
déshéritent leurs filles parce qu'elles ne veulent pas leur donner
de petits-enfants. D'ailleurs, la loi prévoyante vous a ôté le
droit de me déshériter, du moins tout à fait, comme elle vous a
ôté le pouvoir de me contraindre à épouser monsieur tel ou tel.
Ainsi, belle, spirituelle, ornée de quelque talent comme on dit
dans les opéras comiques, et riche! mais c'est le bonheur cela,
monsieur! Pourquoi donc m'appelez-vous malheureuse?
Danglars, voyant sa fille souriante et fière jusqu'à l'insolence,
ne put réprimer un mouvement de brutalité qui se trahit par un
éclat de voix, mais ce fut le seul. Sous le regard interrogateur
de sa fille, en face de ce beau sourcil noir, froncé par
l'interrogation, il se retourna avec prudence et se calma
aussitôt, dompté par la main de fer de la circonspection.
«En effet, ma fille, répondit-il avec un sourire, vous êtes tout
ce que vous vous vantez d'être, hormis une seule chose, ma fille;
je ne veux pas trop brusquement vous dire laquelle: j'aime mieux
vous la laisser deviner.»
Eugénie regarda Danglars, fort surprise qu'on lui contestât l'un
des fleurons de la couronne d'orgueil qu'elle venait de poser si
superbement sur sa tête.
«Ma fille, continua le banquier, vous m'avez parfaitement expliqué
quels étaient les sentiments qui présidaient aux résolutions d'une
fille comme vous quand elle a décidé qu'elle ne se mariera point.
Maintenant c'est à moi de vous dire quels sont les motifs d'un
père comme moi quand il a décidé que sa fille se mariera.»
Eugénie s'inclina, non pas en fille soumise qui écoute, mais en
adversaire prêt à discuter, qui attend.
«Ma fille, continua Danglars, quand un père demande à sa fille de
prendre un époux, il a toujours une raison quelconque pour désirer
son mariage. Les uns sont atteints de la manie que vous disiez
tout à l'heure, c'est-à-dire de se voir revivre dans leurs petits-fils.
Je n'ai pas cette faiblesse, je commence par vous le dire,
les joies de la famille me sont à peu près indifférentes, à moi.
Je puis avouer cela à une fille que je sais assez philosophe pour
comprendre cette indifférence et pour ne pas m'en faire un crime.
--À la bonne heure, dit Eugénie; parlons franc, monsieur, j'aime
cela.
--Oh! dit Danglars, vous voyez que sans partager, en thèse
générale, votre sympathie pour la franchise, je m'y soumets, quand
je crois que la circonstance m'y invite. Je continuerai donc. Je
vous ai proposé un mari, non pas pour vous, car en vérité je ne
pensais pas le moins du monde à vous en ce moment. Vous aimez la
franchise, en voilà, j'espère; mais parce que j'avais besoin que
vous prissiez cet époux le plus tôt possible, pour certaines
combinaisons commerciales que je suis en train d'établir en ce
moment.
Eugénie fit un mouvement.
«C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, ma fille et il ne
faut pas m'en vouloir, car c'est vous qui m'y forcez; c'est malgré
moi, vous le comprenez bien, que j'entre dans ces explications
arithmétiques, avec une artiste comme vous, qui craint d'entrer
dans le cabinet d'un banquier pour y percevoir des impressions ou
des sensations désagréables et antipoétiques.
«Mais dans ce cabinet de banquier, dans lequel cependant vous avez
bien voulu entrer avant-hier pour me demander les mille francs que
je vous accorde chaque mois pour vos fantaisies, sachez, ma chère
demoiselle, qu'on apprend beaucoup de choses à l'usage même des
jeunes personnes qui ne veulent pas se marier. On y apprend, par
exemple, et par égard pour votre susceptibilité nerveuse je vous
l'apprendrai dans ce salon, on y apprend que le crédit d'un
banquier est sa vie physique et morale, que le crédit soutient
l'homme comme le souffle anime le corps, et M. de Monte-Cristo m'a
fait un jour là-dessus un discours que je n'ai jamais oublié. On y
apprend qu'à mesure que le crédit se retire le corps devient
cadavre et que cela doit arriver dans fort peu de temps au
banquier qui s'honore d'être le père d'une fille si bonne
logicienne.»
Mais Eugénie, au lieu de se courber, se redressa sous le coup.
«Ruiné! dit-elle.
--Vous avez trouvé l'expression juste, ma fille, la bonne
expression, dit Danglars en fouillant sa poitrine avec ses ongles,
tout en conservant sur sa rude figure le sourire de l'homme sans
coeur, mais non sans esprit, ruiné! c'est cela.
--Ah! fit Eugénie.
--Oui, ruiné! Eh bien, le voilà donc connu, ce secret plein
d'horreur, comme dit le poète tragique.
«Maintenant, ma fille, apprenez de ma bouche comment ce malheur
peut, par vous, devenir moindre; je ne dirai pas pour moi, mais
pour vous.
--Oh! s'écria Eugénie, vous êtes mauvais physionomiste, monsieur,
si vous vous figurez que c'est pour moi que je déplore la
catastrophe que vous m'exposez.
«Moi ruinée! et que m'importe? Ne me reste-t-il pas mon talent? Ne
puis-je pas, comme la Pasta, comme la Malibran, comme la Grisi, me
faire ce que vous ne m'eussiez jamais donné, quelle que fût votre
fortune, cent ou cent cinquante mille livres de rente que je ne
devrai qu'à moi seule, et qui, au lieu de m'arriver comme
m'arrivaient ces pauvres douze mille francs que vous me donniez
avec des regards rechignés et des paroles de reproche sur ma
prodigalité, me viendront accompagnés d'acclamations, de bravos et
de fleurs? Et quand je n'aurais pas ce talent dont votre sourire
me prouve que vous doutez, ne me resterait-il pas encore ce
furieux amour de l'indépendance, qui me tiendra toujours lieu de
tous les trésors, et qui domine en moi jusqu'à l'instinct de la
conservation?
«Non, ce n'est pas pour moi que je m'attriste, je saurai toujours
bien me tirer d'affaire, moi; mes livres, mes crayons, mon piano,
toutes choses qui ne coûtent pas cher et que je pourrai toujours
me procurer, me resteront toujours. Vous pensez peut-être que je
m'afflige pour Mme Danglars, détrompez-vous encore: ou je me
trompe grossièrement, ou ma mère a pris toutes ses précautions
contre la catastrophe qui vous menace et qui passera sans
l'atteindre; elle s'est mise à l'abri, je l'espère, et ce n'est
pas en veillant sur moi qu'elle a pu se distraire de ses
préoccupations de fortune, car, Dieu merci, elle m'a laissé toute
mon indépendance sous le prétexte que j'aimais ma liberté.
«Oh! non, monsieur, depuis mon enfance, j'ai vu se passer trop de
choses autour de moi; je les ai toutes trop bien comprises, pour
que le malheur fasse sur moi plus d'impression qu'il ne mérite de
le faire; depuis que je me connais, je n'ai été aimée de personne;
tant pis! cela m'a conduite tout naturellement à n'aimer personne;
tant mieux! Maintenant vous avez ma profession de foi.
--Alors, dit Danglars, pâle d'un courroux qui ne prenait point sa
source dans l'amour paternel offensé; alors, mademoiselle, vous
persistez à vouloir consommer ma ruine?
--Votre ruine! Moi, dit Eugénie, consommer votre ruine! que
voulez-vous dire? je ne comprends pas.
--Tant mieux, cela me laisse un rayon d'espoir; écoutez.
--J'écoute, dit Eugénie en regardant si fixement son père, qu'il
fallut à celui-ci un effort pour qu'il ne baissât point les yeux
sous le regard puissant de la jeune fille.
--M. Cavalcanti, continua Danglars, vous épouse et, en vous
épousant, vous apporte trois millions de dot qu'il place chez moi.
--Ah! fort bien, fit avec un souverain mépris Eugénie, tout en
lissant ses gants l'un sur l'autre.
--Vous pensez que je vous ferai tort de ces trois millions? dit
Danglars; pas du tout, ces trois millions sont destinés à en
produire au moins dix. J'ai obtenu avec un banquier, mon confrère,
la concession d'un chemin de fer, seule industrie qui de nos jours
présente ces chances fabuleuses de succès immédiat qu'autrefois
Law appliqua pour les bons Parisiens, ces éternels badauds de la
spéculation, à un Mississippi fantastique. Par mon calcul on doit
posséder un millionième de rail comme on possédait autrefois un
arpent de terre en friche sur les bords de l'Ohio. C'est un
placement hypothécaire, ce qui est un progrès, comme vous voyez,
puisqu'on aura au moins dix, quinze, vingt, cent livres de fer en
échange de son argent. Eh bien, je dois d'ici à huit jours déposer
pour mon compte quatre millions! Ces quatre millions, je vous le
dis, en produiront dix ou douze.
--Mais pendant cette visite que je vous ai faite avant-hier,
monsieur, et dont vous voulez bien vous souvenir, reprit Eugénie,
je vous ai vu encaisser, c'est le terme, n'est-ce pas? cinq
millions et demi; vous m'avez même montré la chose en deux bons
sur le trésor, et vous vous étonniez qu'un papier ayant une si
grande valeur n'éblouît pas mes yeux comme ferait un éclair.
--Oui, mais ces cinq millions et demi ne sont point à moi et sont
seulement une preuve de la confiance que l'on a en moi; mon titre
de banquier populaire m'a valu la confiance des hôpitaux, et les
cinq millions et demi sont aux hôpitaux; dans tout autre temps je
n'hésiterais pas à m'en servir, mais aujourd'hui l'on sait les
grandes pertes que j'ai faites, et, comme je vous l'ai dit, le
crédit commence à se retirer de moi. D'un moment à l'autre,
l'administration peut réclamer le dépôt, et si je l'ai employé à
autre chose, je suis forcé de faire une banqueroute honteuse. Je
ne méprise pas les banqueroutes, croyez-le bien, mais les
banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent. Ou que
vous épousiez M. Cavalcanti, que je touche les trois millions de
la dot, ou même que l'on croie que je vais les toucher, mon crédit
se raffermit, et ma fortune, qui depuis un mois ou deux s'est
engouffrée dans des abîmes creusés sous mes pas par une fatalité
inconcevable, se rétablit. Me comprenez-vous?
--Parfaitement; vous me mettez en gage pour trois millions,
n'est-ce pas?
--Plus la somme est forte, plus elle est flatteuse; elle vous
donne une idée de votre valeur.
--Merci. Un dernier mot, monsieur: me promettez-vous de vous
servir tant que vous le voudrez du chiffre de cette dot que doit
apporter M. Cavalcanti, mais de ne pas toucher à la somme? Ceci
n'est point une affaire d'égoïsme, c'est une affaire de
délicatesse. Je veux bien servir à réédifier votre fortune, mais
je ne veux pas être votre complice dans la ruine des autres.
--Mais puisque je vous dis, s'écria Danglars, qu'avec ces trois
millions...
--Croyez-vous vous tirer d'affaire, monsieur, sans avoir besoin
de toucher à ces trois millions?
--Je l'espère, mais à condition toujours que le mariage, en se
faisant, consolidera mon crédit.
--Pourrez-vous payer à M. Cavalcanti les cinq cent mille francs
que vous me donnez pour mon contrat?
--En revenant de la mairie, il les touchera.
--Bien!
--Comment, bien? Que voulez-vous dire?
--Je veux dire qu'en me demandant ma signature n'est-ce pas, vous
me laissez absolument libre de ma personne?
--Absolument.
--Alors, -bien-; comme je vous disais, monsieur, je suis prête à
épouser M. Cavalcanti.
--Mais quels sont vos projets?
--Ah! c'est mon secret. Où serait ma supériorité sur vous si,
ayant le vôtre, je vous livrais le mien!»
Danglars se mordit les lèvres.
«Ainsi, dit-il, vous êtes prête à faire les quelques visites
officielles qui sont absolument indispensables.
--Oui, répondit Eugénie.
--Et à signer le contrat dans trois jours?
--Oui.
--Alors, à mon tour, c'est moi qui vous dis: Bien!»
Et Danglars prit la main de sa fille et la serra entre les
siennes. Mais, chose extraordinaire, pendant ce serrement de main,
le père n'osa pas dire: «Merci, mon enfant»; la fille n'eut pas un
sourire pour son père.
«La conférence est finie?» demanda Eugénie en se levant.
Danglars fit signe de la tête qu'il n'avait plus rien à dire.
Cinq minutes après, le piano retentissait sous les doigts de
Mlle d'Armilly, et Mlle Danglars chantait la malédiction de
Brabantio sur -Desdemona-.
À la fin du morceau, Étienne entra et annonça à Eugénie que les
chevaux étaient à la voiture et que la baronne l'attendait pour
faire ses visites.
Nous avons vu les deux femmes passer chez Villefort, d'où elles
sortirent pour continuer leurs courses.
XCVI
Le contrat.
Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire
vers les cinq heures de l'après-midi du jour fixé pour la signature du
contrat de Mlle Eugénie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier
s'était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait
frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la
maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à
sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied,
maintenus par la main du cocher assis déjà depuis un quart d'heure sur
le siège, l'élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois
fait connaissance, et notamment pendant la soirée d'Auteuil, vint
tourner rapidement l'angle de la porte d'entrée, et lança plutôt qu'il
ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré,
aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d'épouser
une princesse.
Il s'informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui
était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le
rencontra lui-même au haut de l'escalier.
À la vue du jeune homme, le comte s'arrêta. Quant à Andrea
Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne
l'arrêtait.
«Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte.
--Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse,
comment vous portez-vous?
--À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de
mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous?
--Je sortais, monsieur.
--Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le
voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant
mon phaéton à la remorque.
--Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui
ne se souciait pas d'être vu en compagnie du jeune homme; non, je
préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause
mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne
vos paroles au vol.»
Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier
étage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre,
signe au jeune homme de s'asseoir à son tour.
Andrea prit son air le plus riant.
«Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir;
à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père.
--Ah! vraiment? dit Monte-Cristo.
--Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'étiez-vous
pas prévenu de cette solennité par M. Danglars?
--Si fait, dit le comte, j'ai reçu une lettre de lui hier; mais
je ne crois pas que l'heure y fût indiquée.
--C'est possible; le beau-père aura compté sur la notoriété
publique.
--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur
Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous
contractez là; et puis, Mlle Danglars est jolie.
--Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie.
--Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit
Monte-Cristo.
--Fort riche, vous croyez? répéta le jeune homme.
--Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la
moitié de sa fortune.
--Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard
étincelant de joie.
--Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est à la veille
d'entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis
et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France.
--Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer
dont il vient d'obtenir l'adjudication n'est-ce pas?
--Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis général, au moins
dix millions dans cette affaire.
--Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti,
qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées.
--Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous
reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille
unique. D'ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l'a dit du
moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons
là un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que
vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire!
--Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'étais né pour être
diplomate.
--Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie,
vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le
coeur est donc pris?
--En vérité, j'en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait
vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste.
--Vous aime-t-on un peu?
--Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur,
puisqu'on m'épouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point.
--Lequel?
--C'est que j'ai été singulièrement aidé dans tout ceci.
--Bah!
--Certainement.
--Par les circonstances?
--Non, par vous.
--Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant
avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce
que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne
suffisaient point?
--Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le
comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous
a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite.
--Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui
sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée
de ses paroles; ma protection ne vous a été acquise qu'après
connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur
votre père; car enfin qui m'a procuré, à moi qui ne vous avais
jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur
de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore
et l'abbé Busoni. Qui m'a encouragé, non pas à vous servir de
garantie, mais à vous patronner? C'est le nom de votre père, si
connu et si honoré en Italie; personnellement, moi, je ne vous
connais pas.»
Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu'il
était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la
sienne, et que l'étreinte n'en pouvait être facilement brisée.
«Ah çà! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande
fortune, monsieur le comte?
--Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo.
--Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrivée?
--J'en ai reçu la lettre d'avis.
--Mais les trois millions?
--Les trois millions sont en route, selon toute probabilité.
--Je les toucherai donc réellement?
--Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu'à présent,
monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!»
Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empêcher de rêver un
moment.
«Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à
vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même
quand elle devrait vous être désagréable.
--Parlez, dit Monte-Cristo.
--Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup
de gens distingués, et j'ai même, pour le moment du moins, une
foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de
toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom
illustre, et à défaut de la main paternelle, c'est une main
puissante qui doit me conduire à l'autel; or, mon père ne vient
point à Paris, n'est-ce pas?
--Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en
mourir, chaque fois qu'il voyage.
--Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande.
--À moi?
--Oui, à vous.
--Et laquelle? mon Dieu!
--Eh bien, c'est de le remplacer.
--Ah! mon cher monsieur! quoi! après les nombreuses relations que
j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal
que de me faire une pareille demande?
«Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu'un pareil
prêt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins
gênant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir déjà dit, que dans sa
participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le
comte de Monte-Cristo n'a cessé d'apporter les scrupules, je dirai
plus, les superstitions d'un homme de l'Orient.
«Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à
Constantinople, présider à un mariage! jamais.
--Ainsi, vous me refusez?
--Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous
refuserais de même.
--Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire
alors?
--Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même.
--D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars.
--Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi
qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous
êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent.
--Oui, mais mon mariage: vous avez aidé...
--Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous
donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier
de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon
cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.»
Andrea se mordit les lèvres.
«Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins?
--Tout Paris y sera?
--Oh! certainement.
--Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte.
--Vous signerez au contrat?
--Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont
point jusque-là.
--Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois
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