--Je ne lui ai donné aucune explication, et c'est lui qui m'a
fait des excuses.
--Mais à quoi attribuez-vous cette conduite?
--À la conviction, probablement, qu'il y avait dans tout ceci un
homme plus coupable que moi.
--Et quel était cet homme?
--Son père.
--Soit, dit le comte en pâlissant; mais vous savez que le
coupable n'aime pas à s'entendre convaincre de culpabilité.
--Je sais... Aussi je m'attendais à ce qui arrive en ce moment.
--Vous vous attendiez à ce que mon fils fût un lâche! s'écria le
comte.
--M. Albert de Morcerf n'est point un lâche, dit Monte-Cristo.
--Un homme qui tient à la main une épée, un homme qui, à la
portée de cette épée, tient un ennemi mortel, cet homme, s'il ne
se bat pas, est un lâche! Que n'est-il ici pour que je le lui
dise!
--Monsieur, répondit froidement Monte-Cristo, je ne présume pas
que vous soyez venu me trouver pour me conter vos petites affaires
de famille. Allez dire cela à M. Albert, peut-être saura-t-il que
vous répondre.
--Oh! non, non, répliqua le général avec un sourire aussitôt
disparu qu'éclos, non, vous avez raison, je ne suis pas venu pour
cela! Je suis venu pour vous dire que, moi aussi, je vous regarde
comme mon ennemi! Je suis venu pour vous dire que je vous hais
d'instinct! qu'il me semble que je vous ai toujours connu,
toujours haï! Et qu'enfin, puisque les jeunes gens de ce siècle ne
se battent plus, c'est à nous de nous battre... Est-ce votre avis,
monsieur?
--Parfaitement. Aussi, quand je vous ai dit que j'avais prévu ce
qui m'arrivait, c'est de l'honneur de votre visite que je voulais
parler.
--Tant mieux... vos préparatifs sont faits, alors?
--Ils le sont toujours, monsieur.
--Vous savez que nous nous battrons jusqu'à la mort de l'un de
nous deux? dit le général, les dents serrées par la rage.
--Jusqu'à la mort de l'un de nous deux, répéta le comte de Monte-Cristo
en faisant un léger mouvement de tête de haut en bas.
--Partons alors, nous n'avons pas besoin de témoins.
--En effet, dit Monte-Cristo, c'est inutile, nous nous
connaissons si bien!
--Au contraire, dit le comte, c'est que nous ne nous connaissons
pas.
--Bah! dit Monte-Cristo avec le même flegme désespérant, voyons
un peu. N'êtes-vous pas le soldat Fernand qui a déserté la veille
de la bataille de Waterloo? N'êtes-vous pas le lieutenant Fernand
qui a servi de guide et d'espion à l'armée française en Espagne?
N'êtes-vous pas le colonel Fernand qui a trahi, vendu, assassiné
son bienfaiteur Ali? Et tous ces Fernand-là réunis n'ont-ils pas
fait le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France?
--Oh! s'écria le général, frappé par ces paroles comme par un fer
rouge; oh! misérable, qui me reproches ma honte au moment peut-être
où tu vas me tuer, non, je n'ai point dit que je t'étais
inconnu; je sais bien, démon, que tu as pénétré dans la nuit du
passé, et que tu y as lu, à la lueur de quel flambeau, je
l'ignorais, chaque page de ma vie! mais peut-être y a-t-il encore
plus d'honneur en moi, dans mon opprobre, qu'en toi sous tes
dehors pompeux. Non, non, je te suis connu, je le sais, mais c'est
toi que je ne connais pas, aventurier cousu d'or et de pierreries!
Tu t'es fait appeler à Paris le comte de Monte-Cristo; en Italie,
Simbad le Marin; à Malte, que sais-je? moi, je l'ai oublié. Mais
c'est ton nom réel que je te demande, c'est ton vrai nom que je
veux savoir, au milieu de tes cent noms, afin que je le prononce
sur le terrain du combat au moment où je t'enfoncerai mon épée
dans le coeur.»
Le comte de Monte-Cristo pâlit d'une façon terrible; son oeil
fauve s'embrasa d'un feu dévorant; il fit un bond vers le cabinet
attenant à sa chambre, et en moins d'une seconde, arrachant sa
cravate, sa redingote et son gilet, il endossa une petite veste de
marin et se coiffa d'un chapeau de matelot, sous lequel se
déroulèrent ses longs cheveux noirs.
Il revint ainsi, effrayant, implacable, marchant les bras croisés
au-devant du général, qui n'avait rien compris à sa disparition,
qui l'attendait, et qui, sentant ses dents claquer et ses jambes
se dérober sous lui, recula d'un pas et ne s'arrêta qu'en trouvant
sur une table un point d'appui pour sa main crispée.
«Fernand! lui cria-t-il, de mes cent noms, je n'aurais besoin de
t'en dire qu'un seul pour te foudroyer; mais ce nom, tu le
devines, n'est-ce pas? ou plutôt tu te le rappelles? car, malgré
tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd'hui
un visage que le bonheur de la vengeance rajeunit, un visage que
tu dois avoir vu bien souvent dans tes rêves depuis ton mariage...
avec Mercédès, ma fiancée!»
Le général, la tête renversée en arrière, les mains étendues, le
regard fixe, dévora en silence ce terrible spectacle; puis, allant
chercher la muraille comme point d'appui, il s'y glissa lentement
jusqu'à la porte par laquelle il sortit à reculons, en laissant
échapper ce seul cri lugubre, lamentable, déchirant:
«Edmond Dantès!»
Puis, avec des soupirs qui n'avaient rien d'humain, il se traîna
jusqu'au péristyle de la maison, traversa la cour en homme ivre,
et tomba dans les bras de son valet de chambre en murmurant
seulement d'une voix inintelligible:
«À l'hôtel! à l'hôtel!»
En chemin, l'air frais et la honte que lui causait l'attention de
ses gens le remirent en état d'assembler ses idées; mais le trajet
fut court, et, à mesure qu'il se rapprochait de chez lui, le comte
sentait se renouveler toutes ses douleurs.
À quelques pas de la maison, le comte fit arrêter et descendit. La
porte de l'hôtel était toute grande ouverte; un fiacre, tout
surpris d'être appelé dans cette magnifique demeure, stationnait
au milieu de la cour; le comte regarda ce fiacre avec effroi, mais
sans oser interroger personne, et s'élança dans son appartement.
Deux personnes descendaient l'escalier, il n'eut que le temps de
se jeter dans un cabinet pour les éviter.
C'était Mercédès, appuyée au bras de son fils, qui tous deux
quittaient l'hôtel.
Ils passèrent à deux lignes du malheureux, qui, caché derrière la
portière de damas, fut effleuré en quelque sorte par la robe de
soie de Mercédès, et qui sentit à son visage la tiède haleine de
ces paroles prononcées par son fils:
«Du courage, ma mère! Venez, venez, nous ne sommes plus ici chez
nous.»
Les paroles s'éteignirent, les pas s'éloignèrent.
Le général se redressa, suspendu par ses mains crispées au rideau
de damas; il comprimait le plus horrible sanglot qui fût jamais
sorti de la poitrine d'un père, abandonné à la fois par sa femme
et par son fils...
Bientôt il entendit claquer la portière en fer du fiacre, puis la
voix du cocher, puis le roulement de la lourde machine ébranla les
vitres; alors il s'élança dans sa chambre à coucher pour voir
encore une fois tout ce qu'il avait aimé dans le monde; mais le
fiacre partit sans que la tête de Mercédès ou celle d'Albert eût
paru à la portière, pour donner à la maison solitaire, pour donner
au père et à l'époux abandonné le dernier regard, l'adieu et le
regret, c'est-à-dire le pardon.
Aussi, au moment même où les roues du fiacre ébranlaient le pavé
de la voûte, un coup de feu retentit, et une fumée sombre sortit
par une des vitres de cette fenêtre de la chambre à coucher,
brisée par la force de l'explosion.
XCIII
Valentine.
On devine où Morrel avait affaire et chez qui était son rendez-vous.
Aussi Morrel, en quittant Monte-Cristo, s'achemina-t-il lentement
vers la maison de Villefort.
Nous disons lentement: c'est que Morrel avait plus d'une demi-heure
à lui pour faire cinq cents pas; mais, malgré ce temps plus
que suffisant, il s'était empressé de quitter Monte-Cristo, ayant
hâte d'être seul avec ses pensées.
Il savait bien son heure, l'heure à laquelle Valentine, assistant
au déjeuner de Noirtier, était sûre de ne pas être troublée dans
ce pieux devoir. Noirtier et Valentine lui avaient accordé deux
visites par semaine, et il venait profiter de son droit.
Il arriva, Valentine l'attendait. Inquiète, presque égarée, elle
lui saisit la main, et l'amena devant son grand-père.
Cette inquiétude, poussée, comme nous le disons, presque jusqu'à
l'égarement, venait du bruit que l'aventure de Morcerf avait fait
dans le monde, on savait (le monde sait toujours) l'aventure de
l'Opéra. Chez Villefort, personne ne doutait qu'un duel ne fût la
conséquence forcée de cette aventure; Valentine, avec son instinct
de femme, avait deviné que Morrel serait le témoin de Monte-Cristo,
et avec le courage bien connu du jeune homme, avec cette
amitié profonde qu'elle lui connaissait pour le comte, elle
craignait qu'il n'eût point la force de se borner au rôle passif
qui lui était assigné.
On comprend donc avec quelle avidité les détails furent demandés,
donnés et reçus, et Morrel put lire une indicible joie dans les
yeux de sa bien-aimée quand elle sut que cette terrible affaire
avait eu une issue non moins heureuse qu'inattendue.
«Maintenant, dit Valentine en faisant signe à Morrel de s'asseoir
à côté du vieillard et en s'asseyant elle-même sur le tabouret où
reposaient ses pieds, maintenant, parlons un peu de nos affaires.
Vous savez, Maximilien, que bon papa avait eu un instant l'idée de
quitter la maison et de prendre un appartement hors de l'hôtel de
M. de Villefort?
--Oui, certes, dit Maximilien, je me rappelle ce projet, et j'y
avais même fort applaudi.
--Eh bien, dit Valentine, applaudissez encore Maximilien, car bon
papa y revient.
--Bravo! dit Maximilien.
--Et savez-vous, dit Valentine, quelle raison donne bon papa pour
quitter la maison?»
Noirtier regardait sa fille pour lui imposer silence de l'oeil;
mais Valentine ne regardait point Noirtier; ses yeux, son regard,
son sourire, tout était pour Morrel.
«Oh! quelle que soit la raison que donne M. Noirtier, s'écria
Morrel, je déclare qu'elle est bonne.
--Excellente, dit Valentine: il prétend que l'air du faubourg
Saint-Honoré ne vaut rien pour moi.
--En effet, dit Morrel; écoutez, Valentine, M. Noirtier pourrait
bien avoir raison; depuis quinze jours, je trouve que votre santé
s'altère.
--Oui, un peu, c'est vrai, répondit Valentine; aussi bon papa
s'est constitué mon médecin, et comme bon papa sait tout, j'ai la
plus grande confiance en lui.
--Mais enfin il est donc vrai que vous souffrez, Valentine?
demanda vivement Morrel.
--Oh! mon Dieu! cela ne s'appelle pas souffrir: je ressens un
malaise général, voilà tout; j'ai perdu l'appétit, et il me semble
que mon estomac soutient une lutte pour s'habituer à quelque
chose.»
Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valentine.
«Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie
inconnue?
--Oh! bien simple, dit Valentine; j'avale tous les matins une
cuillerée de la potion qu'on apporte pour mon grand-père; quand je
dis une cuillerée, j'ai commencé par une, et maintenant j'en suis
à quatre. Mon grand-père prétend que c'est une panacée.»
Valentine souriait; mais il y avait quelque chose de triste et de
souffrant dans son sourire.
Maximilien, ivre d'amour, la regardait en silence; elle était bien
belle, mais sa pâleur avait pris un ton plus mat, ses yeux
brillaient d'un feu plus ardent que d'habitude, et ses mains,
ordinairement d'un blanc de nacre, semblaient des mains de cire
qu'une nuance jaunâtre envahit avec le temps.
De Valentine, le jeune homme porta les yeux sur Noirtier; celui-ci
considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune
fille absorbée dans son amour; mais lui aussi, comme Morrel,
suivait ces traces d'une sourde souffrance, si peu visible
d'ailleurs qu'elle avait échappé à l'oeil de tous, excepté celui
du père et de l'amant.
«Mais, dit Morrel, cette potion dont vous êtes arrivée jusqu'à
quatre cuillerées, je la voyais médicamentée pour M. Noirtier?
--Je sais que c'est fort amer, dit Valentine, si amer que tout ce
que je bois après cela me semble avoir le même goût.»
Noirtier regarda sa fille d'un ton interrogateur.
«Oui, bon papa, dit Valentine, c'est comme cela. Tout à l'heure,
avant de descendre chez vous, j'ai bu un verre d'eau sucrée; eh
bien, j'en ai laissé la moitié tant cette eau m'a paru amère.»
Noirtier pâlit, et fit signe qu'il voulait parler.
Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire.
Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible.
En effet, le sang montait à la tête de la jeune fille, ses joues
se colorèrent.
«Tiens! s'écria-t-elle sans rien perdre de sa gaieté, c'est
singulier: un éblouissement! Est-ce donc le soleil qui m'a frappé
dans les yeux?...»
Et elle s'appuya à l'espagnolette de la fenêtre.
«Il n'y a pas de soleil», dit Morrel encore plus inquiet de
l'expression du visage de Noirtier que de l'indisposition de
Valentine.
Et il courut à Valentine.
La jeune fille sourit.
«Rassure-toi, bon père, dit-elle à Noirtier: rassurez-vous,
Maximilien, ce n'est rien, et la chose est déjà passée: mais,
écoutez donc! n'est-ce pas le bruit d'une voiture que j'entends
dans la cour?»
Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut à une fenêtre du
corridor, et revint précipitamment.
«Oui, dit-elle, c'est Mme Danglars et sa fille qui viennent nous
faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher
ici; ou plutôt, au revoir, restez près de bon papa, monsieur
Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir.»
Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l'entendit
monter le petit escalier qui conduisait à la fois chez
Mme de Villefort et chez elle.
Dès qu'elle eut disparu, Noirtier fit signe à Morrel de prendre le
dictionnaire. Morrel obéit; il s'était, guidé par Valentine,
promptement habitué à comprendre le vieillard.
Cependant, quelque habitude qu'il eût, et comme il fallait passer
en revue une partie des vingt-quatre lettres de l'alphabet, et
trouver chaque mot dans le dictionnaire, ce ne fut qu'au bout de
dix minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces
paroles:
«Cherchez le verre d'eau et la carafe qui sont dans la chambre de
Valentine.»
Morrel sonna aussitôt le domestique qui avait remplacé Barrois, et
au nom de Noirtier lui donna cet ordre.
Le domestique revint un instant après.
La carafe et le verre étaient entièrement vides.
Noirtier fit signe qu'il voulait parler.
«Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides? demanda-t-il.
Valentine a dit qu'elle n'avait bu que la moitié du verre.»
La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes.
«Je ne sais, dit le domestique; mais la femme de chambre est dans
l'appartement de Mlle Valentine: c'est peut-être elle qui les a
vidés.
--Demandez-le-lui», dit Morrel, traduisant cette fois la pensée
de Noirtier par le regard.
Le domestique sortit, et presque aussitôt rentra.
«Mlle Valentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle
de Mme de Villefort, dit-il; et, en passant, comme elle avait
soif, elle a bu ce qui restait dans le verre; quant à la carafe,
M. Édouard l'a vidée pour faire un étang à ses canards.»
Noirtier leva les yeux au ciel comme fait un joueur qui joue sur
un coup tout ce qu'il possède.
Dès lors, les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne
quittèrent plus cette direction.
C'était, en effet, Mme Danglars et sa fille que Valentine avait
vues; on les avait conduites à la chambre de Mme de Villefort, qui
avait dit qu'elle recevrait chez elle; voilà pourquoi Valentine
avait passé par son appartement: sa chambre étant de plain-pied
avec celle de sa belle-mère, et les deux chambres n'étant séparées
que par celle d'Édouard.
Les deux femmes entrèrent au salon avec cette espèce de raideur
officielle qui fait présager une communication.
Entre gens du même monde, une nuance est bientôt saisie.
Mme de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité.
En ce moment, Valentine entra, et les révérences recommencèrent.
«Chère amie, dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se
prenaient les mains, je venais avec Eugénie vous annoncer la
première le très prochain mariage de ma fille avec le prince
Cavalcanti.»
Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire
avait trouvé que cela faisait mieux que comte.
«Alors, permettez que je vous fasse mes sincères compliments,
répondit Mme de Villefort. M. le prince Cavalcanti paraît un jeune
homme plein de rares qualités.
--Écoutez, dit la baronne en souriant; si nous parlons comme deux
amies, je dois vous dire que le prince ne nous paraît pas encore
être ce qu'il sera. Il a en lui un peu de cette étrangeté qui nous
fait, à nous autres Français, reconnaître du premier coup d'oeil
un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort
bon coeur, beaucoup de finesse d'esprit, et quant aux convenances,
M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse; c'est son mot.
--Et puis, dit Eugénie en feuilletant l'album de
Mme de Villefort, ajoutez, madame, que vous avez une inclination
toute particulière pour ce jeune homme.
--Et, dit Mme de Villefort, je n'ai pas besoin de vous demander
si vous partagez cette inclination?
--Moi! répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, oh! pas le
moins du monde, madame; ma vocation, à moi, n'était pas de
m'enchaîner aux soins d'un ménage ou aux caprices d'un homme, quel
qu'il fût. Ma vocation était d'être artiste et libre par
conséquent de mon coeur, de ma personne et de ma pensée.»
Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si
ferme, que le rouge en monta au visage de Valentine. La craintive
jeune fille ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui
semblait n'avoir aucune des timidités de la femme.
«Au reste, continua-t-elle, puisque je suis destinée à être
mariée, bon gré, mal gré, je dois remercier la Providence qui m'a
du moins procuré les dédains de M. Albert de Morcerf; sans cette
Providence, je serais aujourd'hui la femme d'un homme perdu
d'honneur.
--C'est pourtant vrai, dit la baronne avec cette étrange naïveté
que l'on trouve quelquefois chez les grandes dames, et que les
fréquentations roturières ne peuvent leur faire perdre tout à
fait, c'est pourtant vrai, sans cette hésitation des Morcerf, ma
fille épousait ce M. Albert: le général y tenait beaucoup, il
était même venu pour forcer la main à M. Danglars; nous l'avons
échappé belle.
--Mais, dit timidement Valentine, est-ce que toute cette honte du
père rejaillit sur le fils? M. Albert me semble bien innocent de
toutes ces trahisons du général.
--Pardon, chère amie, dit l'implacable jeune fille; M. Albert en
réclame et en mérite sa part: il paraît qu'après avoir provoqué
hier M. de Monte-Cristo à l'Opéra, il lui a fait aujourd'hui des
excuses sur le terrain.
--Impossible! dit Mme de Villefort.
--Ah! chère amie, dit Mme Danglars avec cette même naïveté que
nous avons déjà signalée, la chose est certaine; je le sais de
M. Debray, qui était présent à l'explication.»
Valentine aussi savait la vérité, mais elle ne répondait pas.
Repoussée par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait en
pensée dans la chambre de Noirtier, où l'attendait Morrel.
Plongée dans cette espèce de contemplation intérieure, Valentine
avait depuis un instant cessé de prendre part à la conversation;
il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit
depuis quelques minutes, quand tout à coup la main de
Mme Danglars, en s'appuyant sur son bras, la tira de sa rêverie.
«Qu'y a-t-il, madame? dit Valentine en tressaillant au contact des
doigts de Mme Danglars, comme elle eût tressailli à un contact
électrique.
--Il y a, ma chère Valentine, dit la baronne, que vous souffrez
sans doute?
--Moi? fit la jeune fille en passant sa main sur son front
brûlant.
--Oui; regardez-vous dans cette glace; vous avez rougi et pâli
successivement trois ou quatre fois dans l'espace d'une minute.
--En effet, s'écria Eugénie, tu es bien pâle!
--Oh! ne t'inquiète pas, Eugénie; je suis comme cela depuis
quelques jours.»
Et si peu rusée qu'elle fût, la jeune fille comprit que c'était
une occasion de sortir. D'ailleurs, Mme de Villefort vint à son
aide.
«Retirez-vous, Valentine, dit-elle; vous souffrez réellement et
ces dames voudront bien vous pardonner; buvez un verre d'eau pure
et cela vous remettra.»
Valentine embrassa Eugénie, salua Mme Danglars déjà levée pour se
retirer, et sortit.
«Cette pauvre enfant, dit Mme de Villefort quand Valentine eut
disparu, elle m'inquiète sérieusement, et je ne serais pas étonnée
quand il lui arriverait quelque accident grave.»
Cependant Valentine, dans une espèce d'exaltation dont elle ne se
rendait pas compte, avait traversé la chambre d'Édouard sans
répondre à je ne sais quelle méchanceté de l'enfant, et par chez
elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous
les degrés moins les trois derniers; elle entendait déjà la voix
de Morrel, lorsque tout à coup un nuage passa devant ses yeux, son
pied raidi manqua la marche, ses mains n'eurent plus de force pour
la retenir à la rampe, et froissant la cloison, elle roula du haut
des trois derniers degrés plutôt qu'elle ne les descendit.
Morrel ne fit qu'un bond; il ouvrit la porte, et trouva Valentine
étendue sur le palier.
Rapide comme l'éclair, il l'enleva entre ses bras et l'assit dans
un fauteuil. Valentine rouvrit les yeux.
«Oh! maladroite que je suis, dit-elle avec une fiévreuse
volubilité; je ne sais donc plus me tenir? j'oublie qu'il y a
trois marches avant le palier!
--Vous vous êtes blessée peut-être, Valentine? s'écria Morrel.
Oh! mon Dieu! mon Dieu!»
Valentine regarda autour d'elle: elle vit le plus profond effroi
peint dans les yeux de Noirtier.
«Rassure-toi, bon père, dit-elle en essayant de sourire; ce n'est
rien, ce n'est rien... la tête m'a tourné, voilà tout.
--Encore un étourdissement! dit Morrel joignant les mains. Oh!
faites-y attention, Valentine, je vous supplie.
--Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est
passé et que ce n'était rien. Maintenant, laissez-moi vous
apprendre une nouvelle: dans huit jours, Eugénie se marie, et dans
trois jours il y a une espèce de grand festin, un repas de
fiançailles. Nous sommes tous invités, mon père, Mme de Villefort
et moi... à ce que j'ai cru comprendre, du moins.
--Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces détails?
Oh! Valentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon papa,
tâchez qu'il vous réponde: -bientôt-!
--Ainsi, demanda Valentine, vous comptez sur moi pour stimuler la
lenteur et réveiller la mémoire de bon papa?
--Oui, s'écria Morrel. Mon Dieu! mon Dieu! faites vite. Tant que
vous ne serez pas à moi, Valentine, il me semblera toujours que
vous allez m'échapper.
--Oh! répondit Valentine avec un mouvement convulsif, oh! en
vérité, Maximilien, vous êtes trop craintif, pour un officier,
pour un soldat qui, dit-on, n'a jamais connu la peur. Ha! ha! ha!»
Et elle éclata d'un rire strident et douloureux; ses bras se
raidirent et se tournèrent, sa tête se renversa sur son fauteuil
et elle demeura sans mouvement.
Le cri de terreur que Dieu enchaînait aux lèvres de Noirtier
jaillit de son regard.
Morrel comprit; il s'agissait d'appeler du secours.
Le jeune homme se pendit à la sonnette; la femme de chambre qui
était dans l'appartement de Valentine et le domestique qui avait
remplacé Barrois accoururent simultanément.
Valentine était si pâle, si froide, si inanimée, que, sans écouter
ce qu'on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette
maison maudite les prit, et qu'ils s'élancèrent par les corridors
en criant au secours.
Mme Danglars et Eugénie sortaient en ce moment même; elles purent
encore apprendre la cause de toute cette rumeur.
«Je vous l'avais bien dit! s'écria Mme de Villefort. Pauvre
petite.»
XCIV
L'aveu.
Au même instant, on entendit la voix de M. de Villefort, qui de
son cabinet criait:
«Qu'y a-t-il?»
Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout
son sang-froid, et qui d'un coup d'oeil lui indiqua le cabinet où
déjà une fois, dans une circonstance à peu près pareille, il
s'était réfugié.
Il n'eut que le temps de prendre son chapeau et de s'y jeter tout
haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le
corridor.
Villefort se précipita dans la chambre, courut à Valentine et la
prit entre ses bras.
«Un médecin! un médecin!... M. d'Avrigny! cria Villefort, ou
plutôt j'y vais moi-même.»
Et il s'élança hors de l'appartement.
Par l'autre porte s'élançait Morrel.
Il venait d'être frappé au coeur par un épouvantable souvenir:
cette conversation entre Villefort et le docteur, qu'il avait
entendue la nuit où mourut Mme de Saint-Méran, lui revenait à la
mémoire; ces symptômes, portés à un degré moins effrayant, étaient
les mêmes qui avaient précédé la mort de Barrois.
En même temps il lui avait semblé entendre bruire à son oreille
cette voix de Monte-Cristo, qui lui avait dit, il y avait deux
heures à peine:
«De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez à moi, je
peux beaucoup.»
Plus rapide que la pensée, il s'élança donc du faubourg Saint-Honoré
dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l'avenue
des Champs-Élysées.
Pendant ce temps, M. de Villefort arrivait, dans un cabriolet de
place, à la porte de M. d'Avrigny; il sonna avec tant de violence,
que le concierge vint ouvrir d'un air effrayé. Villefort s'élança
dans l'escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le
connaissait et le laissa en criant seulement:
«Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet!»
Villefort en poussait déjà ou plutôt en enfonçait la porte.
«Ah! dit le docteur, c'est vous!
--Oui, dit Villefort en refermant la porte derrière lui; oui,
docteur, c'est moi qui viens vous demander à mon tour si nous
sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite!
--Quoi! dit celui-ci froidement en apparence, mais avec une
profonde émotion intérieure, avez-vous encore quelque malade?
--Oui, docteur! s'écria Villefort en saisissant d'une main
convulsive une poignée de cheveux, oui!»
Le regard de d'Avrigny signifia: «Je vous l'avais prédit.»
Puis ses lèvres accentuèrent lentement ces mots:
«Qui va donc mourir chez vous et quelle nouvelle victime va nous
accuser de faiblesse devant Dieu?»
Un sanglot douloureux jaillit du coeur de Villefort; il s'approcha
du médecin, et lui saisissant le bras:
«Valentine! dit-il, c'est le tour de Valentine!
--Votre fille! s'écria d'Avrigny, saisi de douleur et de
surprise.
--Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat; venez
la voir, et sur son lit de douleur, demandez-lui pardon de l'avoir
soupçonnée.
--Chaque fois que vous m'avez prévenu, dit M. d'Avrigny, il était
trop tard: n'importe, j'y vais; mais hâtons-nous, monsieur, avec
les ennemis qui frappent chez vous, il n'y a pas de temps à
perdre.
--Oh! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma
faiblesse. Cette fois, je connaîtrai l'assassin et je frapperai.
--Essayons de sauver la victime avant de penser à la venger, dit
d'Avrigny. Venez.»
Et le cabriolet qui avait amené Villefort le ramena au grand trot,
accompagné de d'Avrigny, au moment même où, de son côté, Morrel
frappait à la porte de Monte-Cristo.
Le comte était dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot
que Bertuccio venait de lui envoyer à la hâte.
En entendant annoncer Morrel, qui le quittait il y avait deux
heures à peine, le comte releva la tête.
Pour lui, comme pour le comte, il s'était sans doute passé bien
des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme, qui
l'avait quitté le sourire sur les lèvres revenait le visage
bouleversé.
Il se leva et s'élança au-devant de Morrel.
«Qu'y a-t-il donc, Maximilien? Lui demanda-t-il; vous êtes pâle,
et votre front ruisselle de sueur.»
Morrel tomba sur un fauteuil plutôt qu'il ne s'assit.
«Oui, dit-il, je suis venu vite, j'avais besoin de vous parler.
--Tout le monde se porte bien dans votre famille? demanda le
comte avec un ton de bienveillance affectueuse à la sincérité de
laquelle personne ne se fût trompé.
--Merci, comte, merci, dit le jeune homme visiblement embarrassé
pour commencer l'entretien; oui, dans ma famille tout le monde se
porte bien.
--Tant mieux; cependant vous avez quelque chose à me dire? reprit
le comte, de plus en plus inquiet.
--Oui, dit Morrel, c'est vrai je viens de sortir d'une maison où
la mort venait d'entrer, pour accourir à vous.
--Sortez-vous donc de chez M. de Morcerf? demanda Monte-Cristo.
--Non, dit Morrel; quelqu'un est-il mort chez M. de Morcerf?
--Le général vient de se brûler la cervelle, répondit Monte-Cristo.
--Oh! l'affreux malheur! s'écria Maximilien.
--Pas pour la comtesse, pas pour Albert, dit Monte-Cristo; mieux
vaut un père et un époux mort qu'un père et un époux déshonoré; le
sang lavera la honte.
--Pauvre comtesse! dit Maximilien, c'est elle que je plains
surtout, une si noble femme!
--Plaignez aussi Albert, Maximilien; car, croyez-le, c'est le
digne fils de la comtesse. Mais revenons à vous: vous accouriez
vers moi, m'avez-vous dit; aurais-je le bonheur que vous eussiez
besoin de moi?
--Oui, j'ai besoin de vous, c'est-à-dire que j'ai cru comme un
insensé que vous pouviez me porter secours dans une circonstance
où Dieu seul peut me secourir.
--Dites toujours, répondit Monte-Cristo.
--Oh! dit Morrel, je ne sais en vérité s'il m'est permis de
révéler un pareil secret à des oreilles humaines; mais la fatalité
m'y pousse, la nécessité m'y contraint, comte.»
Morrel s'arrêta hésitant.
«Croyez-vous que je vous aime? dit Monte-Cristo, prenant
affectueusement la main du jeune homme entre les siennes.
--Oh! tenez, vous m'encouragez, et puis quelque chose me dit là
(Morrel posa la main sur son coeur) que je ne dois pas avoir de
secret pour vous.
--Vous avez raison, Morrel, c'est Dieu qui parle à votre coeur,
et c'est votre coeur qui vous parle. Redites-moi ce que vous dit
votre coeur.
--Comte, voulez-vous me permettre d'envoyer Baptistin demander de
votre part des nouvelles de quelqu'un que vous connaissez?
--Je me suis mis à votre disposition, à plus forte raison j'y
mets mes domestiques.
--Oh! c'est que je ne vivrai pas, tant que je n'aurai pas la
certitude qu'elle va mieux.
--Voulez-vous que je sonne Baptistin?
--Non, je vais lui parler moi-même.»
Morrel sortit, appela Baptistin et lui dit quelques mots tout bas.
Le valet de chambre partit tout courant.
«Eh bien, est-ce fait? demanda Monte-Cristo en voyant reparaître
Morrel.
--Oui, et je vais être un peu plus tranquille.
--Vous savez que j'attends, dit Monte-Cristo souriant.
--Oui, et, moi, je parle. Écoutez, un soir je me trouvais dans un
jardin; j'étais caché par un massif d'arbres, nul ne se doutait
que je pouvais être là. Deux personnes passèrent près de moi;
permettez que je taise provisoirement leurs noms, elles causaient
à voix basse, et cependant j'avais un tel intérêt à entendre leurs
paroles que je ne perdais pas un mot de ce qu'elles disaient.
--Cela s'annonce lugubrement, si j'en crois votre pâleur et votre
frisson, Morrel.
--Oh oui! bien lugubrement, mon ami! Il venait de mourir
quelqu'un chez le maître du jardin où je me trouvais; l'une des
deux personnes dont j'entendais la conversation était le maître de
ce jardin, et l'autre était le médecin. Or, le premier confiait au
second ses craintes et ses douleurs; car c'était la seconde fois
depuis un mois que la mort s'abattait, rapide et imprévue, sur
cette maison, qu'on croirait désignée par quelque ange
exterminateur à la colère de Dieu.
--Ah! ah!» dit Monte-Cristo en regardant fixement le jeune homme,
et en tournant son fauteuil par un mouvement imperceptible de
manière à se placer dans l'ombre, tandis que le jour frappait le
visage de Maximilien.
«Oui, continua celui-ci, la mort était entrée deux fois dans cette
maison en un mois.
--Et que répondait le docteur? demanda Monte-Cristo.
--Il répondait... il répondait que cette mort n'était point
naturelle, et qu'il fallait l'attribuer...
--À quoi?
--Au poison!
--Vraiment! dit Monte-Cristo avec cette toux légère qui, dans les
moments de suprême émotion, lui servait à déguiser soit sa
rougeur, soit sa pâleur, soit l'attention même avec laquelle il
écoutait; vraiment, Maximilien, vous avez entendu de ces choses-là?
--Oui, cher comte, je les ai entendues, et le docteur a ajouté
que, si pareil événement se renouvelait, il se croirait obligé
d'en appeler à la justice.»
Monte-Cristo écoutait ou paraissait écouter avec le plus grand
calme.
«Eh bien, dit Maximilien, la mort a frappé une troisième fois, et
ni le maître de la maison ni le docteur n'ont rien dit; la mort va
frapper une quatrième fois, peut-être. Comte, à quoi croyez-vous
que la connaissance de ce secret m'engage?
--Mon cher ami, dit Monte-Cristo, vous me paraissez conter là une
aventure que chacun de nous sait par coeur. La maison où vous avez
entendu cela, je la connais, ou tout au moins j'en connais une
pareille; une maison où il y a un jardin, un père de famille, un
docteur, une maison où il y a eu trois morts étranges et
inattendues. Eh bien regardez-moi, moi qui n'ai point intercepté
de confidence et qui cependant sait tout cela aussi bien que vous,
est-ce que j'ai des scrupules de conscience? Non, cela ne me
regarde pas, moi. Vous dites qu'un ange exterminateur semble
désigner cette maison à la colère du Seigneur; eh bien, qui vous
dit que votre supposition n'est pas une réalité? Ne voyez pas les
choses que ne veulent pas voir ceux qui ont intérêt à les voir. Si
c'est la justice et non la colère de Dieu qui se promène dans
cette maison, Maximilien, détournez la tête et laissez passer la
justice de Dieu.»
Morrel frissonna. Il y avait quelque chose à la fois de lugubre,
de solennel et de terrible dans l'accent du comte.
«D'ailleurs, continua-t-il avec un changement de voix si marqué
qu'on eût dit que ces dernières paroles ne sortaient pas de la
bouche du même homme; d'ailleurs, qui vous dit que cela
recommencera?
--Cela recommence, comte! s'écria Morrel, et voilà pourquoi
j'accours chez vous.
--Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse, Morrel? Voudriez-vous,
par hasard, que je prévinsse M. le procureur du roi?»
Monte-Cristo articula ces dernières paroles avec tant de clarté et
avec une accentuation si vibrante, que Morrel, se levant tout à
coup, s'écria:
«Comte! Comte! Vous savez de qui je veux parler, n'est-ce pas?
--Eh! Parfaitement, mon bon ami, et je vais vous le prouver en
mettant les points sur les -i-, ou plutôt les noms sur les hommes.
Vous vous êtes promené un soir dans le jardin de M. de Villefort;
d'après ce que vous m'avez dit, je présume que c'est le soir de la
mort de Mme de Saint-Méran. Vous avez entendu M. de Villefort
causer avec M. d'Avrigny de la mort de M. de Saint-Méran et de
celle non moins étonnante de la marquise. M. d'Avrigny disait
qu'il croyait à un empoisonnement et même à deux empoisonnements;
et vous voilà, vous honnête homme par excellence, vous voilà
depuis ce moment occupé à palper votre coeur, à jeter la sonde
dans votre conscience pour savoir s'il faut révéler ce secret ou
le taire. Nous ne sommes plus au Moyen Âge, cher ami, et il n'y a
plus de Sainte-Vehme, il n'y a plus de francs juges; que diable
allez-vous demander à ces gens-là? Conscience, que me veux-tu?
comme dit Sterne. Eh! Mon cher, laissez-les dormir s'ils dorment,
laissez-les pâlir dans leurs insomnies, et, pour l'amour de Dieu,
dormez, vous qui n'avez pas de remords qui vous empêchent de
dormir.»
Une effroyable douleur se peignit sur les traits de Morrel; il
saisit la main de Monte-Cristo.
«Mais cela recommence! vous dis-je.
--Eh bien, dit le comte, étonné de cette insistance à laquelle il
ne comprenait rien, et regardant Maximilien attentivement, laissez
recommencer: c'est une famille d'Atrides; Dieu les a condamnés, et
ils subiront la sentence; ils vont tous disparaître comme ces
moines que les enfants fabriquent avec des cartes pliées, et qui
tombent les uns après les autres sous le souffle de leur créateur,
y en eût-il deux cents. C'était M. de Saint-Méran il y a trois
mois, c'était Mme de Saint-Méran il y a deux mois; c'était Barrois
l'autre jour; aujourd'hui c'est le vieux Noirtier ou la jeune
Valentine.
--Vous le saviez? s'écria Morrel dans un tel paroxysme de
terreur, que Monte-Cristo tressaillit, lui que la chute du ciel
eût trouvé impassible; vous le saviez et vous ne disiez rien!
--Eh! que m'importe? reprit Monte-Cristo en haussant les épaules,
est-ce que je connais ces gens-là, moi, et faut-il que je perde
l'un pour sauver l'autre? Ma foi, non, car, entre le coupable et
la victime, je n'ai pas de préférence.
--Mais moi, moi! s'écria Morrel en hurlant de douleur, moi, je
l'aime!
--Vous aimez qui? s'écria Monte-Cristo en bondissant sur ses
pieds et en saisissant les deux mains que Morrel élevait, en les
tordant, vers le ciel.
--J'aime éperdument, j'aime en insensé, j'aime en homme qui donnerait
tout son sang pour lui épargner une larme; j'aime Valentine de
Villefort, qu'on assassine en ce moment, entendez-vous bien! je l'aime,
et je demande à Dieu et à vous comment je puis la sauver!»
Monte-Cristo poussa un cri sauvage dont peuvent seuls se faire une
idée ceux qui ont entendu le rugissement du lion blessé.
«Malheureux! s'écria-t-il en se tordant les mains à son tour,
malheureux! tu aimes Valentine! tu aimes cette fille d'une race
maudite!»
Jamais Morrel n'avait vu semblable expression; jamais oeil si
terrible n'avait flamboyé devant son visage, jamais le génie de la
terreur, qu'il avait vu tant de fois apparaître, soit sur les
champs de bataille, soit dans les nuits homicides de l'Algérie,
n'avait secoué autour de lui de feux plus sinistres.
Il recula épouvanté.
Quant à Monte-Cristo, après cet éclat et ce bruit, il ferma un
moment les yeux, comme ébloui par des éclairs intérieurs: pendant
ce moment, il se recueillit avec tant de puissance, que l'on
voyait peu à peu s'apaiser le mouvement onduleux de sa poitrine
gonflée de tempêtes, comme on voit après la nuée se fondre sous le
soleil les vagues turbulentes et écumeuses.
Ce silence, ce recueillement, cette lutte, durèrent vingt secondes
à peu près.
Puis le comte releva son front pâli.
«Voyez, dit-il d'une voix altérée, voyez, cher ami, comme Dieu
sait punir de leur indifférence les hommes les plus fanfarons et
les plus froids devant les terribles spectacles qu'il leur donne.
Moi qui regardais, assistant impassible et curieux, moi qui
regardais le développement de cette lugubre tragédie, moi qui,
pareil au mauvais ange, riais du mal que font les hommes, à l'abri
derrière le secret (et le secret est facile à garder pour les
riches et les puissants), voilà qu'à mon tour je me sens mordu par
ce serpent dont je regardais la marche tortueuse, et mordu au
coeur!»
Morrel poussa un sourd gémissement.
«Allons, allons, continua le comte, assez de plaintes comme cela,
soyez homme, soyez fort, soyez plein d'espoir, car je suis là, car
je veille sur vous.»
Morrel secoua tristement la tête.
«Je vous dis d'espérer! me comprenez-vous? s'écria Monte-Cristo.
Sachez bien que jamais je ne mens, que jamais je ne me trompe. Il
est midi, Maximilien, rendez grâce au ciel de ce que vous êtes
venu à midi au lieu de venir ce soir, au lieu de venir demain
matin. Écoutez donc ce que je vais vous dire, Morrel: il est midi;
si Valentine n'est pas morte à cette heure, elle ne mourra pas.
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Morrel, moi qui l'ai laissée
mourante!»
Monte-Cristo appuya une main sur son front.
Que se passa-t-il dans cette tête si lourde d'effrayants secrets?
Que dit à cet esprit, implacable et humain à la fois, l'ange
lumineux ou l'ange des ténèbres?
Dieu seul le sait!
Monte-Cristo releva le front encore une fois, et cette fois il
était calme comme l'enfant qui se réveille.
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