Philippes: j'ai vu un fantôme. --Et ce fantôme? --Ce fantôme, Morrel, m'a dit que j'avais assez vécu.» Maximilien et Emmanuel se regardèrent; Monte-Cristo tira sa montre. «Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et le rendez-vous est pour huit heures juste.» Une voiture attendait toute attelée; Monte-Cristo y monta avec ses deux témoins. En traversant le corridor, Monte-Cristo s'était arrêté pour écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre répondre à un sanglot par un soupir. À huit heures sonnantes on était au rendez-vous. «Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la portière, et nous sommes les premiers. --Monsieur m'excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là-bas une voiture sous les arbres. --En effet, dit Emmanuel, j'aperçois deux jeunes gens qui se promènent et semblent attendre.» Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre. Maximilien retint la main du comte entre les siennes. «À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j'aime la voir à un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause.» Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d'un pas ou deux en arrière de son beau-frère. «Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le coeur libre?» Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement. «Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse une simple question; répondez oui ou non, c'est tout ce que je vous demande. --J'aime une jeune fille, comte. --Vous l'aimez beaucoup? --Plus que ma vie. --Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui m'échappe.» Puis, avec un soupir: «Pauvre Haydée! murmura-t-il. --En vérité, comte! s'écria Morrel, si je vous connaissais moins, je vous croirais moins brave que vous n'êtes! --Parce que je pense à quelqu'un que je vais quitter, et que je soupire! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître si mal en courage? est-ce que c'est la vie que je regrette? Qu'est-ce que cela me fait à moi, qui ai passé vingt ans entre la vie et la mort, de vivre ou de mourir? D'ailleurs, soyez tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c'en est une, est pour vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir poliment et honnêtement, c'est-à-dire en saluant et en payant ses dettes de jeu. --À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos, avez-vous apporté vos armes? --Moi! pour quoi faire? J'espère bien que ces messieurs auront les leurs. --Je vais m'en informer, dit Morrel. --Oui, mais pas de négociations, vous m'entendez? --Oh! soyez tranquille.» Morrel s'avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui. Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du moins avec courtoisie. «Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n'aperçois pas M. de Morcerf! --Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir qu'il nous rejoindrait sur le terrain seulement. --Ah!» fit Morrel. Beauchamp tira sa montre. «Huit heures cinq minutes; il n'y a pas de temps de perdu, monsieur Morrel, dit-il. --Oh! répondit Maximilien, ce n'est point dans cette intention que je le disais. --D'ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture.» En effet, une voiture s'avançait au grand trot par une des avenues aboutissant au carrefour où l'on se trouvait. «Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu'il avait de se servir des siens. --Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte, monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j'ai apporté des armes, que j'ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j'en aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement neuves et n'ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter? --Oh! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s'inclinant, lorsque vous m'assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous pensez bien, n'est-ce pas, que votre parole me suffit? --Messieurs, dit Château-Renaud, ce n'était point Morcerf qui nous arrivait dans cette voiture, c'était, ma foi! c'étaient Franz et Debray.» En effet, les deux jeunes gens annoncés s'avancèrent. «Vous ici, messieurs! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun une poignée de main; et par quel hasard? --Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de nous trouver sur le terrain.» Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d'un air étonné. «Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre. --Voyons! --Hier, dans l'après-midi, j'ai reçu une lettre de M. de Morcerf, qui me priait de me trouver à l'Opéra. --Et moi aussi, dit Debray. --Et moi aussi, dit Franz. --Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp. --Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit Morrel, il veut que vous soyez présents au combat. --Oui, dirent les jeunes gens, c'est cela, monsieur Maximilien; et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste. --Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient pas; il est en retard de dix minutes. --Le voilà, dit Beauchamp, il est à cheval; tenez, il vient ventre à terre suivi de son domestique. --Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour se battre au pistolet! Moi qui lui avais si bien fait la leçon! --Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec un habit ouvert, avec un gilet blanc; que ne s'est-il fait tout de suite dessiner une mouche sur l'estomac? ç'eût été plus simple et plus tôt fini!» Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que formaient les cinq jeunes gens; il arrêta son cheval, sauta à terre, et jeta la bride au bras de son domestique. Albert s'approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et gonflés. On voyait qu'il n'avait pas dormi une seconde de toute la nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de gravité triste qui ne lui était pas habituelle. «Merci, messieurs, dit-il, d'avoir bien voulu vous rendre à mon invitation: croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant de cette marque d'amitié.» Morrel, à l'approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en arrière et se trouvait à l'écart. «Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements vous appartiennent. Approchez donc, vous n'êtes pas de trop. --Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le témoin de M. de Monte-Cristo? --Je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais. Tant mieux, plus il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait. --Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que nous nous tenons à sa disposition.» Morrel fit un mouvement pour s'acquitter de sa commission. Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la voiture. «Attendez, messieurs, dit Albert, j'ai deux mots à dire à M. le comte de Monte-Cristo. --En particulier? demanda Morrel. --Non, monsieur, devant tout le monde.» Les témoins d'Albert se regardèrent tout surpris; Franz et Debray échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait dans une contre-allée avec Emmanuel. «Que me veut-il? demanda Monte-Cristo. --Je l'ignore, mais il demande à vous parler. --Oh! dit Monte-Cristo, qu'il ne tente pas Dieu par quelque nouvel outrage! --Je ne crois pas que ce soit son intention», dit Morrel. Le comte s'avança, accompagné de Maximilien et d'Emmanuel: son visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition avec le visage bouleversé d'Albert, qui s'approchait, de son côté, suivi des quatre jeunes gens. À trois pas l'un de l'autre, Albert et le comte s'arrêtèrent. «Messieurs, dit Albert, approchez-vous; je désire que pas un mot de ce que je vais avoir l'honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo ne soit perdu; car ce que je vais avoir l'honneur de lui dire doit être répété par vous à qui voudra l'entendre, si étrange que mon discours vous paraisse. --J'attends, monsieur, dit le comte. --Monsieur, dit Albert d'une voix tremblante d'abord, mais qui s'assura de plus en plus; monsieur, je vous reprochais d'avoir divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire; car, si coupable que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd'hui, monsieur, je sais que ce droit vous est acquis. Ce n'est point la trahison de Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous excuser, c'est la trahison du pécheur Fernand envers vous, ce sont les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi je le dis, aussi je le proclame tout haut: oui, monsieur, vous avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je vous remercie de n'avoir pas fait plus!» La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration d'Albert. Quant à Monte-Cristo, ses yeux s'étaient lentement levés au ciel avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait assez admirer comment cette nature fougueuse d'Albert, dont il avait assez connu le courage au milieu des bandits romains, s'était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi reconnut-il l'influence de Mercédès, et comprit-il comment ce noble coeur ne s'était pas opposé au sacrifice qu'elle savait d'avance devoir être inutile. «Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous prie. Après le mérite si rare de l'infaillibilité qui semble être le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J'agissais bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu. Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort et l'ange est descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas! la fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes qui s'estiment.» Monte-Cristo, l'oeil humide, la poitrine haletante, la bouche entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi. «Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes excuses. J'avais agi précipitamment envers lui. La précipitation est mauvaise conseillère: j'avais mal agi. Maintenant ma faute est réparée. J'espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche parce que j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonné de faire. Mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, ajouta le jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s'il adressait un défi à ses amis et à ses ennemis, je tâcherais de redresser les opinions. --Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda Beauchamp à Château-Renaud; il me semble que nous jouons ici un triste rôle. --En effet, ce qu'Albert vient de faire est bien misérable ou bien beau, répondit le baron. --Ah! voyons, demanda Debray à Franz, qu'est-ce que cela veut dire? Comment! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf, et il a eu raison aux yeux de son fils! Mais, eussé-je dix Janina dans ma famille, je ne me croirais obligé qu'à une chose, ce serait de me battre dix fois.» Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de ceux qui se trouvaient là: il songeait à cette courageuse femme qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait offert la sienne et qui venait de la sauver par l'aveu terrible d'un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune homme le sentiment de la piété filiale. «Toujours la Providence! murmura-t-il: ah! c'est d'aujourd'hui seulement que je suis bien certain d'être l'envoyé de Dieu!» XCI La mère et le fils. Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un sourire plein de mélancolie et de dignité, et remonta dans sa voiture avec Maximilien et Emmanuel. Albert, Beauchamp et Château-Renaud restèrent seuls sur le champ de bataille. Le jeune homme attacha sur ses deux témoins un regard qui, sans être timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui venait de se passer. «Ma foi! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu'il eût plus de sensibilité, soit qu'il eût moins de dissimulation, permettez-moi de vous féliciter: voilà un dénouement bien inespéré à une bien désagréable affaire.» Albert resta muet et concentré dans sa rêverie. Château-Renaud se contenta de battre sa botte avec sa canne flexible. «Ne partons-nous pas? dit-il après ce silence embarrassant. --Quand il vous plaira, répondit Beauchamp; laissez-moi seulement le temps de complimenter M. de Morcerf; il a fait preuve aujourd'hui d'une générosité si chevaleresque... si rare! --Oh! oui, dit Château-Renaud. --C'est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur soi-même un empire aussi grand! --Assurément: quant à moi, j'en eusse été incapable, dit Château-Renaud avec une froideur des plus significatives. --Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n'avez pas compris qu'entre M. de Monte-Cristo et moi il s'est passé quelque chose de bien grave... --Si fait, si fait, dit aussitôt Beauchamp, mais tous nos badauds ne seraient pas à portée de comprendre votre héroïsme, et, tôt ou tard, vous vous verriez forcé de le leur expliquer plus énergiquement qu'il ne convient à la santé de votre corps et à la durée de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil d'ami? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Pétersbourg, pays calmes, où l'on est plus intelligent du point d'honneur que chez nos cerveaux brûlés de Parisiens. Une fois là, faites pas mal de mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de contres de tierce; rendez-vous assez oublié pour revenir paisiblement en France dans quelques années, ou assez respectable, quant aux exercices académiques, pour conquérir votre tranquillité. N'est-ce pas, monsieur de Château-Renaud, que j'ai raison? --C'est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n'appelle les duels sérieux comme un duel sans résultat. --Merci, messieurs, répondit Albert avec un froid sourire; je suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce que mon intention était de quitter la France. Je vous remercie également du service que vous m'avez rendu en me servant de témoins. Il est bien profondément gravé dans mon coeur, puisque, après les paroles que je viens d'entendre, je ne me souviens plus que de lui.» Château-Renaud et Beauchamp se regardèrent. L'impression était la même sur tous deux, et l'accent avec lequel Morcerf venait de prononcer son remerciement était empreint d'une telle résolution, que la position fût devenue embarrassante pour tous si la conversation eût continué. «Adieu, Albert», fit tout à coup Beauchamp en tendant négligemment la main au jeune homme, sans que celui-ci parût sortir de sa léthargie. En effet, il ne répondit rien à l'offre de cette main. «Adieu», dit à son tour Château-Renaud, gardant à la main gauche sa petite canne, et saluant de la main droite. Les lèvres d'Albert murmurèrent à peine: «Adieu!» Son regard était plus explicite; il renfermait tout un poème de colères contenues, de fiers dédains, de généreuse indignation. Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture, il garda quelque temps sa pose immobile et mélancolique; puis soudain, détachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique avait noué le bridon, il sauta légèrement en selle, et reprit au galop le chemin de Paris. Un quart d'heure après, il rentrait à l'hôtel de la rue du Helder. En descendant de cheval, il lui sembla, derrière le rideau de la chambre à coucher du comte, apercevoir le visage pâle de son père; Albert détourna la tête avec un soupir et rentra dans son petit pavillon. Arrivé là, il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son enfance; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de vivantes couleurs. Puis il enleva de son châssis de chêne le portrait de sa mère, qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait. Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses bronzes artistiques, signés Feuchères ou Barye, visita les armoires et plaça les clefs à chacune d'elles; jeta dans un tiroir de son secrétaire qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche qu'il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui peuplaient ses coupes, ses écrins, ses étagères; fit un inventaire exact et précis de tout, et plaça cet inventaire à l'endroit le plus apparent d'une table, après avoir débarrassé cette table des livres et des papiers qui l'encombraient. Au commencement de ce travail, son domestique malgré l'ordre que lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa chambre. «Que voulez-vous? lui demanda Morcerf d'un accent plus triste que courroucé. --Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m'avait bien défendu de le déranger, c'est vrai mais M. le comte de Morcerf m'a fait appeler. --Eh bien? demanda Albert. --Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les ordres de monsieur. --Pourquoi cela? --Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai accompagné monsieur sur le terrain. --C'est probable, dit Albert. --Et s'il me fait demander, c'est sans doute pour m'interroger sur ce qui s'est passé là-bas. Que dois-je répondre? --La vérité. --Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu! --Vous direz que j'ai fait des excuses à M. le comte de Monte-Cristo, allez.» Le valet s'inclina et sortit. Albert s'était alors remis à son inventaire. Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux piétinant dans la cour et des roues d'une voiture ébranlant les vitres attira son attention, il s'approcha de la fenêtre, et vit son père monter dans sa calèche et partir. À peine la porte de l'hôtel fut-elle refermée derrière le comte, qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa mère, et comme personne n'était là pour l'annoncer, il pénétra jusqu'à la chambre de Mercédès, et, le coeur gonflé de ce qu'il voyait et de ce qu'il devinait, il s'arrêta sur le seuil. Comme si la même âme eût animé ces deux corps, Mercédès faisait chez elle ce qu'Albert venait de faire chez lui. Tout était mis en ordre: les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l'argent, allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse assemblait soigneusement les clefs. Albert vit tous ces préparatifs; il les comprit, et s'écriant: «Ma mère!» il alla jeter ses bras au cou de Mercédès. Le peintre qui eût pu rendre l'expression de ces deux figures eût fait certes un beau tableau. En effet, tout cet appareil d'une résolution énergique qui n'avait point fait peur à Albert pour lui-même l'effrayait pour sa mère. «Que faites-vous donc? demanda-t-il. --Que faisiez-vous? répondit-elle. --Ô ma mère! s'écria Albert, ému au point de ne pouvoir parler, il n'est point de vous comme de moi! Non, vous ne pouvez pas avoir résolu ce que j'ai décidé, car je viens vous prévenir que je dis adieu à votre maison, et... et à vous. --Moi aussi, Albert, répondit Mercédès; moi aussi, je pars. J'avais compté, je l'avoue, que mon fils m'accompagnerait; me suis-je trompée? --Ma mère, dit Albert avec fermeté, je ne puis vous faire partager le sort que je me destine: il faut que je vive désormais sans nom et sans fortune; il faut, pour commencer l'apprentissage de cette rude existence, que j'emprunte à un ami le pain que je mangerai d'ici au moment où j'en gagnerai d'autre. Ainsi, ma bonne mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite somme que j'ai calculé m'être nécessaire. --Toi, mon pauvre enfant! s'écria Mercédès; toi souffrir de la misère, souffrir de la faim! Oh! ne dis pas cela, tu briseras toutes mes résolutions. --Mais non pas les miennes, ma mère, répondit Albert. Je suis jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier j'ai appris ce que peut la volonté. Hélas! ma mère, il y a des gens qui ont tant souffert, et qui non seulement ne sont pas morts mais qui encore ont édifié une nouvelle fortune sur la ruine de toutes les promesses de bonheur que le ciel leur avait faites, sur les débris de toutes les espérances que Dieu leur avait données! J'ai appris cela, ma mère, j'ai vu ces hommes; je sais que du fond de l'abîme où les avait plongés leur ennemi, ils se sont relevés avec tant de vigueur et de gloire, qu'ils ont dominé leur ancien vainqueur et l'ont précipité à son tour. Non, ma mère, non; j'ai rompu, à partir d'aujourd'hui, avec le passé et je n'en accepte plus rien, pas même mon nom, parce que, vous le comprenez, vous, n'est-ce pas, ma mère? votre fils ne peut porter le nom d'un homme qui doit rougir devant un autre homme! --Albert, mon enfant, dit Mercédès, si j'avais eu un coeur plus fort, c'est là le conseil que je t'eusse donné; ta conscience a parlé quand ma voix éteinte se taisait; écoute ta conscience, mon fils. Tu avais des amis Albert, romps momentanément avec eux, mais ne désespère pas, au nom de ta mère! La vie est belle encore à ton âge, mon cher Albert, car à peine as-tu vingt-deux ans; et comme à un coeur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends celui de mon père: il s'appelait Herrera. Je te connais, mon Albert; quelque carrière que tu suives, tu rendras en peu de temps ce nom illustre. Alors mon ami, reparais dans le monde plus brillant encore de tes malheurs passés; et si cela ne doit pas être ainsi, malgré toutes mes prévisions, laisse-moi du moins cet espoir, à moi qui n'aurai plus que cette seule pensée, à moi qui n'ai plus d'avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de cette maison. --Je ferai selon vos désirs, ma mère, dit le jeune homme; oui, je partage votre espoir: la colère du ciel ne nous poursuivra pas, vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes résolus, agissons promptement. M. de Morcerf a quitté l'hôtel voilà une demi-heure à peu près; l'occasion, comme vous le voyez, est favorable pour éviter le bruit et l'explication. --Je vous attends, mon fils», dit Mercédès. Albert courut aussitôt jusqu'au boulevard, d'où il ramena un fiacre qui devait les conduire hors de l'hôtel, il se rappelait certaine petite maison garnie dans la rue des Saints-Pères, où sa mère trouverait un logement modeste, mais décent; il revint donc chercher la comtesse. Au moment où le fiacre s'arrêta devant la porte, et comme Albert en descendait, un homme s'approcha de lui et lui remit une lettre. Albert reconnut l'intendant. «Du comte», dit Bertuccio. Albert prit la lettre, l'ouvrit, la lut. Après l'avoir lue, il chercha des yeux Bertuccio, mais, pendant que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu. Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonflée d'émotion, rentra chez Mercédès, et, sans prononcer une parole, lui présenta la lettre. Mercédès lut: «Albert, «En vous montrant que j'ai pénétré le projet auquel vous êtes sur le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je comprends la délicatesse. Vous voilà libre, vous quittez l'hôtel du comte, et vous allez retirer chez vous votre mère, libre comme vous; mais, réfléchissez-y, Albert, vous lui devez plus que vous ne pouvez lui payer, pauvre noble coeur que vous êtes. Gardez pour vous la lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais épargnez-lui cette première misère qui accompagnera inévitablement vos premiers efforts; car elle ne mérite pas même le reflet du malheur qui la frappe aujourd'hui, et la Providence ne veut pas que l'innocent paie pour le coupable. «Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du Helder sans rien emporter. Comment je l'ai appris, ne cherchez point à le découvrir. Je le sais: voilà tout. «Écoutez, Albert. «Il y a vingt-quatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier dans ma patrie. J'avais une fiancée, Albert, une sainte jeune fille que j'adorais, et je rapportais à ma fiancée cent cinquante louis amassés péniblement par un travail sans relâche. Cet argent était pour elle, je le lui destinais, et sachant combien la mer est perfide, j'avais enterré notre trésor dans le petit jardin de la maison que mon père habitait à Marseille, sur les Allées de Meilhan. «Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre chère maison. «Dernièrement, en venant à Paris, j'ai passé par Marseille. Je suis allé voir cette maison aux douloureux souvenirs; et le soir, une bêche à la main, j'ai sondé le coin où j'avais enfoui mon trésor. La cassette de fer était encore à la même place, personne n'y avait touché; elle est dans l'angle qu'un beau figuier, planté par mon père le jour de ma naissance, couvre de son ombre. «Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider à la vie et à la tranquillité de cette femme que j'adorais, voilà qu'aujourd'hui, par un hasard étrange et douloureux, il a retrouvé le même emploi. Oh! comprenez bien ma pensée, à moi qui pourrais offrir des millions à cette pauvre femme, et qui lui rends seulement le morceau de pain noir oublié sous mon pauvre toit depuis le jour où j'ai été séparé de celle que j'aimais. «Vous êtes un homme généreux, Albert, mais peut-être êtes-vous néanmoins aveuglé par la fierté ou par le ressentiment; si vous me refusez, si vous demandez à un autre ce que j'ai le droit de vous offrir, je dirai qu'il est peu généreux à vous de refuser la vie de votre mère offerte par un homme dont votre père a fait mourir le père dans les horreurs de la faim et du désespoir.» Cette lecture finie, Albert demeura pâle et immobile en attendant ce que déciderait sa mère. Mercédès leva au ciel un regard d'une ineffable expression. «J'accepte, dit-elle; il a le droit de payer la dot que j'apporterai dans un couvent!» Et, mettant la lettre sur son coeur, elle prit le bras de son fils, et d'un pas plus ferme qu'elle ne s'y attendait peut-être elle-même, elle prit le chemin de l'escalier. XCII Le suicide. Cependant Monte-Cristo, lui aussi, était rentré en ville avec Emmanuel et Maximilien. Le retour fut gai. Emmanuel ne dissimulait pas sa joie d'avoir vu succéder la paix à la guerre, et avouait hautement ses goûts philanthropiques. Morrel, dans un coin de la voiture, laissait la gaieté de son beau-frère s'évaporer en paroles, et gardait pour lui une joie tout aussi sincère, mais qui brillait seulement dans ses regards. À la barrière du Trône, on rencontra Bertuccio: il attendait là, immobile comme une sentinelle à son poste. Monte-Cristo passa la tête par la portière, échangea avec lui quelques paroles à voix basse, et l'intendant disparut. «Monsieur le comte, dit Emmanuel en arrivant à la hauteur de la place Royale, faites-moi jeter, je vous prie, à ma porte, afin que ma femme ne puisse avoir un seul moment d'inquiétude ni pour vous ni pour moi. --S'il n'était ridicule d'aller faire montre de son triomphe, dit Morrel, j'inviterais M. le comte à entrer chez nous, mais M. le comte aussi a sans doute des coeurs tremblants à rassurer. Nous voici arrivés, Emmanuel, saluons notre ami, et laissons-le continuer son chemin. --Un moment, dit Monte-Cristo, ne me privez pas ainsi d'un seul coup de mes deux compagnons; rentrez auprès de votre charmante femme, à laquelle je vous charge de présenter tous mes compliments, et accompagnez-moi jusqu'aux Champs-Élysées, Morrel. --À merveille, dit Maximilien, d'autant plus que j'ai affaire dans votre quartier, comte. --T'attendra-t-on pour déjeuner? demanda Emmanuel. --Non», dit le jeune homme. La portière se referma, la voiture continua sa route. «Voyez comme je vous ai porté bonheur, dit Morrel lorsqu'il fut seul avec le comte. N'y avez-vous pas pensé? --Si fait, dit Monte-Cristo, voilà pourquoi je voudrais toujours vous tenir près de moi. --C'est miraculeux! continua Morrel, répondant à sa propre pensée. --Quoi donc? dit Monte-Cristo. --Ce qui vient de se passer. --Oui, répondit le comte avec un sourire; vous avez dit le mot, Morrel, c'est miraculeux! --Car enfin, reprit Morrel, Albert est brave. --Très brave, dit Monte-Cristo, je l'ai vu dormir le poignard suspendu sur sa tête. --Et, moi, je sais qu'il s'est battu deux fois, et très bien battu, dit Morrel; conciliez donc cela avec la conduite de ce matin. --Votre influence, toujours, reprit en souriant Monte-Cristo. --C'est heureux pour Albert qu'il ne soit point soldat, dit Morrel. --Pourquoi cela? --Des excuses sur le terrain! fit le jeune capitaine en secouant la tête. --Allons, dit le comte avec douceur, n'allez-vous point tomber dans les préjugés des hommes ordinaires, Morrel? Ne conviendrez-vous pas que puisque Albert est brave, il ne peut être lâche; qu'il faut qu'il ait eu quelque raison d'agir comme il l'a fait ce matin, et que partant sa conduite est plutôt héroïque qu'autre chose? --Sans doute, sans doute, répondit Morrel, mais je dirai comme l'Espagnol: il a été moins brave aujourd'hui qu'hier. --Vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas Morrel? dit le comte pour couper court à la conversation. --Non pas, je vous quitte à dix heures. --Votre rendez-vous était donc pour déjeuner?» Morrel sourit et secoua la tête. «Mais, enfin, faut-il toujours que vous déjeuniez quelque part? --Cependant, si je n'ai pas faim? dit le jeune homme. --Oh! fit le comte, je ne connais que deux sentiments qui coupent ainsi l'appétit: la douleur (et comme heureusement je vous vois très gai, ce n'est point cela) et l'amour. Or, d'après ce que vous m'avez dit à propos de votre coeur, il m'est permis de croire... --Ma foi, comte, répliqua gaiement Morrel, je ne dis pas non. --Et vous ne me contez pas cela, Maximilien? reprit le comte d'un ton si vif, que l'on voyait tout l'intérêt qu'il eût pris à connaître ce secret. --Je vous ai montré ce matin que j'avais un coeur, n'est-ce pas, comte?» Pour toute réponse Monte-Cristo tendit la main au jeune homme. «Eh bien, continua celui-ci, depuis que ce coeur n'est plus avec vous au bois de Vincennes, il est autre part où je vais le retrouver. --Allez, dit lentement le comte, allez, cher ami, mais par grâce, si vous éprouviez quelque obstacle, rappelez-vous que j'ai quelque pouvoir en ce monde, que je suis heureux d'employer ce pouvoir au profit des gens que j'aime, et que je vous aime, vous, Morrel. --Bien, dit le jeune homme, je m'en souviendrai comme les enfants égoïstes se souviennent de leurs parents quand ils ont besoin d'eux. Quand j'aurai besoin de vous, et peut-être ce moment viendra-t-il, je m'adresserai à vous, comte. --Bien, je retiens votre parole. Adieu donc. --Au revoir.» On était arrivé à la porte de la maison des Champs-Élysées, Monte-Cristo ouvrit la portière. Morrel sauta sur le pavé. Bertuccio attendait sur le perron. Morrel disparut par l'avenue de Marigny et Monte-Cristo marcha vivement au-devant de Bertuccio. «Eh bien? demanda-t-il. --Eh bien, répondit l'intendant, elle va quitter sa maison. --Et son fils? --Florentin, son valet de chambre, pense qu'il en va faire autant. --Venez.» Monte-Cristo emmena Bertuccio dans son cabinet, écrivit la lettre que nous avons vue, et la remit à l'intendant. «Allez, dit-il, et faites diligence; à propos, faites prévenir Haydée que je suis rentré. --Me voilà», dit la jeune fille, qui, au bruit de la voiture, était déjà descendue, et dont le visage rayonnait de joie en revoyant le comte sain et sauf. Bertuccio sortit. Tous les transports d'une fille revoyant un père chéri, tous les délires d'une maîtresse revoyant un amant adoré, Haydée les éprouva pendant les premiers instants de ce retour attendu par elle avec tant d'impatience. Certes, pour être moins expansive, la joie de Monte-Cristo n'était pas moins grande; la joie pour les coeurs qui ont longtemps souffert est pareille à la rosée pour les terres desséchées par le soleil; coeur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui tombe sur eux, et rien n'en apparaît au-dehors. Depuis quelques jours, Monte-Cristo comprenait une chose que depuis longtemps il n'osait plus croire, c'est qu'il y avait deux Mercédès au monde, c'est qu'il pouvait encore être heureux. Son oeil ardent de bonheur se plongeait avidement dans les regards humides d'Haydée, quand tout à coup la porte s'ouvrit. Le comte fronça le sourcil. «M. de Morcerf!» dit Baptistin, comme si ce mot seul renfermait son excuse. En effet, le visage du comte s'éclaira. «Lequel, demanda-t-il, le vicomte ou le comte? --Le comte. --Mon Dieu! s'écria Haydée, n'est-ce donc point fini encore? --Je ne sais si c'est fini, mon enfant bien-aimée, dit Monte-Cristo en prenant les mains de la jeune fille, mais ce que je sais, c'est que tu n'as rien à craindre. --Oh! c'est cependant le misérable... --Cet homme ne peut rien sur moi, Haydée, dit Monte-Cristo; c'est quand j'avais affaire à son fils qu'il fallait craindre. --Aussi, ce que j'ai souffert, dit la jeune fille, tu ne le sauras jamais, mon seigneur.» Monte-Cristo sourit. «Par la tombe de mon père! dit Monte-Cristo en étendant la main sur la tête de la jeune fille, je te jure que s'il arrive malheur, ce ne sera point à moi. --Je te crois, mon seigneur, comme si Dieu me parlait», dit la jeune fille en présentant son front au comte. Monte-Cristo déposa sur ce front si pur et si beau un baiser qui fit battre à la fois deux coeurs, l'un avec violence, l'autre sourdement. «Oh! mon Dieu! murmura le comte, permettriez-vous donc que je puisse aimer encore!... Faites entrer M. le comte de Morcerf au salon», dit-il à Baptistin, tout en conduisant la belle Grecque vers un escalier dérobé. Un mot d'explication sur cette visite, attendue peut-être de Monte-Cristo, mais inattendue sans doute pour nos lecteurs. Tandis que Mercédès, comme nous l'avons dit, faisait chez elle l'espèce d'inventaire qu'Albert avait fait chez lui; tandis qu'elle classait ses bijoux, fermait ses tiroirs, réunissait ses clefs, afin de laisser toutes choses dans un ordre parfait, elle ne s'était pas aperçue qu'une tête pâle et sinistre était venue apparaître au vitrage d'une porte qui laissait entrer le jour dans le corridor; de là, non seulement on pouvait voir, mais on pouvait entendre. Celui qui regardait ainsi, selon toute probabilité, sans être vu ni entendu, vit donc et entendit donc tout ce qui se passait chez Mme de Morcerf. De cette porte vitrée, l'homme au visage pâle se transporta dans la chambre à coucher du comte de Morcerf, et, arrivé là, souleva d'une main contractée le rideau d'une fenêtre donnant sur la cour. Il resta là dix minutes ainsi immobile, muet, écoutant les battements de son propre coeur. Pour lui c'était bien long, dix minutes. Ce fut alors qu'Albert, revenant de son rendez-vous, aperçut son père, qui guettait son retour derrière un rideau et détourna la tête. L'oeil du comte se dilata: il savait que l'insulte d'Albert à Monte-Cristo avait été terrible, qu'une pareille insulte, dans tous les pays du monde, entraînait un duel à mort. Or, Albert rentrait sain et sauf, donc le comte était vengé. Un éclair de joie indicible illumina ce visage lugubre, comme fait un dernier rayon de soleil avant de se perdre dans les nuages qui semblent moins sa couche que son tombeau. Mais, nous l'avons dit, il attendit en vain que le jeune homme montât à son appartement pour lui rendre compte de son triomphe. Que son fils, avant de combattre, n'ait pas voulu voir le père dont il allait venger l'honneur, cela se comprend; mais, l'honneur du père vengé, pourquoi ce fils ne venait-il point se jeter dans ses bras? Ce fut alors que le comte, ne pouvant voir Albert, envoya chercher son domestique. On sait qu'Albert l'avait autorisé à ne rien cacher au comte. Dix minutes après on vit apparaître sur le perron le général de Morcerf, vêtu d'une redingote noire, ayant un col militaire, un pantalon noir, des gants noirs. Il avait donné, à ce qu'il paraît, des ordres antérieurs; car, à peine eut-il touché le dernier degré du perron, que sa voiture tout attelée sortit de la remise et vint s'arrêter devant lui. Son valet de chambre vint alors jeter dans la voiture un caban militaire, raidi par les deux épées qu'il enveloppait; puis fermant la portière, il s'assit près du cocher. Le cocher se pencha devant la calèche pour demander l'ordre: «Aux Champs-Élysées, dit le général, chez le comte de Monte-Cristo. Vite!» Les chevaux bondirent sous le coup de fouet qui les enveloppa; cinq minutes après, ils s'arrêtèrent devant la maison du comte. M. de Morcerf ouvrit lui-même la portière, et, la voiture roulant encore, il sauta comme un jeune homme dans la contre-allée, sonna et disparut dans la porte béante avec son domestique. Une seconde après, Baptistin annonçait à M. de Monte-Cristo le comte de Morcerf, et Monte-Cristo, reconduisant Haydée, donna l'ordre qu'on fît entrer le comte de Morcerf dans le salon. Le général arpentait pour la troisième fois le salon dans toute sa longueur, lorsqu'en se retournant il aperçut Monte-Cristo debout sur le seuil. «Eh! c'est monsieur de Morcerf, dit tranquillement Monte-Cristo; je croyais avoir mal entendu. --Oui c'est moi-même, dit le comte avec une effroyable contraction des lèvres qui l'empêchait d'articuler nettement. --Il ne me reste donc qu'à savoir maintenant, dit Monte-Cristo, la cause qui me procure le plaisir de voir monsieur le comte de Morcerf de si bonne heure. --Vous avez eu ce matin une rencontre avec mon fils, monsieur? dit le général. --Vous savez cela? répondit le comte. --Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour désirer se battre contre vous et faire tout ce qu'il pourrait pour vous tuer. --En effet, monsieur, il en avait de fort bonnes! mais vous voyez que, malgré ces raisons-là, il ne m'a pas tué, et même qu'il ne s'est pas battu. --Et cependant il vous regardait comme la cause du déshonneur de son père, comme la cause de la ruine effroyable qui, en ce moment-ci, accable ma maison. --C'est vrai, monsieur, dit Monte-Cristo avec son calme terrible; cause secondaire, par exemple, et non principale. --Sans doute vous lui avez fait quelque excuse ou donné quelque explication? : ' . 1 2 - - ? 3 4 - - , , ' ' . » 5 6 ; - 7 . 8 9 « , - , , 10 - . » 11 12 ; - 13 . 14 15 , - ' 16 , , , 17 , , 18 . 19 20 - . 21 22 « , 23 , . 24 25 - - ' , 26 , - 27 . 28 29 - - , , ' 30 . » 31 32 - 33 . 34 35 . 36 37 « , - , ' 38 . » 39 40 - , , ' 41 - . 42 43 « , - - , - ? » 44 45 - . 46 47 « , , 48 ; , ' 49 . 50 51 - - ' , . 52 53 - - ' ? 54 55 - - . 56 57 - - , - , 58 ' . » 59 60 , : 61 62 « ! - - . 63 64 - - , ! ' , , 65 ' ! 66 67 - - ' , 68 ! , , - 69 ? - ' ? 70 ' - , 71 , ? ' , 72 , , , ' , 73 . 74 , ' - - 75 . 76 77 - - , , . , 78 - ? 79 80 - - ! ? ' 81 . 82 83 - - ' , . 84 85 - - , , ' ? 86 87 - - ! . » 88 89 ' - . - , 90 , - . 91 92 , , 93 . 94 95 « , , , ' 96 . ! 97 98 - - , - , 99 ' . 100 101 - - ! » . 102 103 . 104 105 « ; ' , 106 , - . 107 108 - - ! , ' 109 . 110 111 - - ' , - , . » 112 113 , ' 114 ' . 115 116 « , , 117 . . - ' 118 . 119 120 - - , 121 , , ' , 122 ' , ' 123 . 124 ' . - ? 125 126 - - ! , ' , 127 ' . , 128 , ' - , ? 129 130 - - , - , ' 131 , ' , ! ' 132 . » 133 134 , ' . 135 136 « , ! - 137 ; ? 138 139 - - , , , 140 . » 141 142 - ' . 143 144 « , , . 145 146 - - ! 147 148 - - , ' - , ' . , 149 ' . 150 151 - - , . 152 153 - - , . 154 155 - - , - . 156 157 - - , 158 , . 159 160 - - , , ' , ; 161 , , . 162 163 - - , , - , 164 ; . 165 166 - - , , ; , 167 . 168 169 - - , - , 170 ! ! 171 172 - - , , , , 173 , ; ' - 174 ' ? ' 175 ! » 176 177 , 178 ; , 179 , . 180 181 ' . , 182 . ' ' 183 . , , 184 . 185 186 « , , - , ' 187 : 188 ' . » 189 190 , ' , 191 ' . 192 193 « , , , 194 . , ' . 195 196 - - , , - 197 . - ? 198 199 - - ' , ' . , 200 ' ' , . 201 202 - - , - , 203 . - . , 204 . » 205 206 ' . 207 , , 208 . 209 210 « , , , ' . 211 - . 212 213 - - ? . 214 215 - - , , . » 216 217 ' ; 218 , , 219 , , 220 - . 221 222 « - ? - . 223 224 - - ' , . 225 226 - - ! - , ' 227 ! 228 229 - - » , . 230 231 ' , ' : 232 233 ' , ' , , 234 . 235 236 ' ' , ' . 237 238 « , , - ; 239 ' . - 240 ; ' 241 ' , 242 . 243 244 - - ' , , . 245 246 - - , ' ' , 247 ' ; , ' 248 . ; , 249 . , 250 . ' , , 251 . ' 252 - 253 , ' , 254 . 255 , : , , 256 , , , 257 ' ! » 258 259 , 260 , 261 ' . 262 263 - , ' 264 , 265 ' , 266 , 267 ' . 268 - ' , - 269 ' ' 270 ' . 271 272 « , , , 273 , , 274 . ' 275 , , , 276 . . ' 277 , , . 278 ' ' 279 , , ! 280 , 281 ' . » 282 283 - , ' , , 284 , - 285 . 286 287 « , - , - 288 . ' . 289 : ' . 290 . ' 291 ' ' . 292 , , ' , 293 ' 294 , 295 . 296 297 - - ' - ? 298 - ; . 299 300 - - , ' 301 , . 302 303 - - ! , , ' - 304 ? ! - . , 305 ! , - 306 , ' , 307 . » 308 309 - , , , 310 - , 311 , , - , 312 : 313 , 314 ' 315 ' , 316 . 317 318 « ! - - : ! ' ' ' 319 ' ' ! » 320 321 322 323 324 325 326 . 327 328 329 - 330 , 331 . 332 333 , - 334 . 335 336 , 337 , 338 . 339 340 « ! , , ' 341 , ' , 342 - : 343 . » 344 345 . - 346 . 347 348 « - ? - . 349 350 - - , ; - 351 . ; 352 ' ' . . . ! 353 354 - - ! , - . 355 356 - - ' , , 357 - ! 358 359 - - : , ' , 360 - . 361 362 - - , , ' 363 ' . - ' 364 . . . 365 366 - - , , , 367 , , 368 , 369 ' 370 . - 371 ' ? , - , 372 , ' ' 373 . , 374 , 375 ; - 376 , , 377 , 378 . ' - , - , ' 379 ? 380 381 - - ' , . ' 382 . 383 384 - - , , ; 385 , , 386 . 387 ' 388 . , , 389 ' , 390 . » 391 392 - . ' 393 , ' 394 ' , 395 396 . 397 398 « , » , 399 , - 400 . 401 402 , ' . 403 404 « » , - , 405 , . 406 407 ' : « ! » 408 ; , 409 , . 410 411 , 412 ; , 413 414 , , 415 . ' , 416 ' . 417 418 , , 419 , ; 420 421 . 422 423 , 424 425 ; , 426 , ' 427 . 428 429 , 430 ' , ' ' . 431 432 , 433 , , , 434 , , 435 ' ; 436 ' , ' 437 ' , 438 , , ; 439 , ' 440 ' , 441 ' . 442 443 , ' 444 , 445 . 446 447 « - ? ' 448 . 449 450 - - , , , ' 451 , ' . 452 ' . 453 454 - - ? . 455 456 - - ' . 457 . 458 459 - - ? 460 461 - - . ' 462 . 463 464 - - ' , . 465 466 - - ' , ' ' 467 ' - . - ? 468 469 - - . 470 471 - - ' ! 472 473 - - ' . 474 - , . » 475 476 ' . 477 478 ' . 479 480 , 481 ' 482 , ' , 483 . 484 485 ' - , 486 ' ' , 487 ' ' , ' 488 , , ' ' 489 , ' . 490 491 , 492 ' . 493 : , , , , ' , 494 , 495 . 496 497 ; , ' : « 498 ! » . 499 500 ' 501 . 502 503 , ' ' 504 - ' . 505 506 « - ? - - . 507 508 - - - ? - . 509 510 - - ! ' , , 511 ' ! , 512 ' , 513 , . . . . 514 515 - - , , ; , . 516 ' , ' , ' ; 517 - ? 518 519 - - , , 520 : 521 ; , ' 522 , ' 523 ' ' ' . , 524 , 525 ' ' . 526 527 - - , ! ' ; 528 , ! ! , 529 . 530 531 - - , , . 532 , , , 533 ' . ! , 534 , 535 536 , 537 ! 538 ' , , ' ; 539 ' , 540 , ' 541 ' . , , ; ' 542 , ' ' , ' 543 , , , , , 544 ' - , ? ' 545 ! 546 547 - - , , , ' 548 , ' ' ; 549 ; , 550 . , , 551 , ! 552 , , - - ; 553 , 554 : ' . , 555 ; , 556 . , 557 ; 558 , , - 559 , ' , 560 ' ' , 561 . 562 563 - - , , ; , 564 : , 565 , . , 566 . . ' 567 - ; ' , , 568 ' . 569 570 - - , » , . 571 572 ' , ' 573 ' , 574 - , 575 , ; 576 . 577 578 ' , 579 , ' . 580 581 ' . 582 583 « » , . 584 585 , ' , . 586 587 ' , , , 588 , . 589 590 , , 591 ' , , , , 592 . 593 594 : 595 596 « , 597 598 « ' 599 , 600 . , ' 601 , , 602 ; , - , , 603 , . 604 , , - 605 606 ; 607 ' , ' 608 . 609 610 « 611 . ' , 612 . : . 613 614 « , . 615 616 « - , 617 . ' , , 618 ' , 619 . 620 , , 621 , ' 622 , 623 . 624 625 « , , . 626 627 « , , ' . 628 ; , 629 , ' ' 630 . , 631 ' ; ' ' , 632 , . 633 634 « , , 635 ' , 636 ' ' , , 637 . ! , 638 , 639 640 ' ' . 641 642 « , , - - 643 ; 644 , ' 645 , ' 646 647 . » 648 649 , 650 . 651 652 ' . 653 654 « ' , - ; 655 ' ! » 656 657 , , 658 , ' ' ' - 659 - , ' . 660 661 662 663 664 665 666 . 667 668 669 - , , 670 . 671 672 . ' 673 , 674 . , , 675 - ' , 676 , 677 . 678 679 , : , 680 . 681 682 - , 683 , ' . 684 685 « , 686 , - , , , 687 ' 688 . 689 690 - - ' ' ' , 691 , ' . , . 692 . 693 , , , - 694 . 695 696 - - , - , ' 697 ; 698 , 699 , - ' - , . 700 701 - - , , ' ' 702 , . 703 704 - - ' - - ? . 705 706 - - » , . 707 708 , . 709 710 « , ' 711 . ' - ? 712 713 - - , - , 714 . 715 716 - - ' ! , 717 . 718 719 - - ? - . 720 721 - - . 722 723 - - , ; , 724 , ' ! 725 726 - - , , . 727 728 - - , - , ' 729 . 730 731 - - , , ' ' , 732 , ; 733 . 734 735 - - , , - . 736 737 - - ' ' , 738 . 739 740 - - ? 741 742 - - ! 743 . 744 745 - - , , ' - 746 , ? - 747 , ; 748 ' ' ' ' 749 , ' 750 ? 751 752 - - , , , 753 ' : ' ' . 754 755 - - , ' - ? 756 . 757 758 - - , . 759 760 - - - ? » 761 762 . 763 764 « , , - ? 765 766 - - , ' ? . 767 768 - - ! , 769 ' : ( 770 , ' ) ' . , ' 771 ' , ' . . . 772 773 - - , , , . 774 775 - - , ? ' 776 , ' ' ' 777 . 778 779 - - ' , ' - , 780 ? » 781 782 - . 783 784 « , - , ' 785 , 786 . 787 788 - - , , , , , 789 , - ' 790 , ' 791 ' , , , . 792 793 - - , , ' 794 795 ' . ' , - 796 - - , ' , . 797 798 - - , . . 799 800 - - . » 801 802 - , 803 - . . 804 805 . 806 807 ' - 808 - . 809 810 « ? - - . 811 812 - - , ' , . 813 814 - - ? 815 816 - - , , ' 817 . 818 819 - - . » 820 821 - , 822 , ' . 823 824 « , - , ; , 825 . 826 827 - - » , , , , 828 , 829 . 830 831 . 832 833 ' , 834 ' , 835 836 ' . 837 838 , , - ' 839 ; 840 841 ; 842 , ' - . 843 , - 844 ' , ' ' , 845 ' ' . 846 847 848 ' , ' . 849 . 850 851 « . ! » , 852 . 853 854 , ' . 855 856 « , - - , ? 857 858 - - . 859 860 - - ! ' , ' - ? 861 862 - - ' , - , - 863 , 864 , ' ' . 865 866 - - ! ' . . . 867 868 - - , , - ; ' 869 ' ' . 870 871 - - , ' , , 872 , . » 873 874 - . 875 876 « ! - 877 , ' , 878 . 879 880 - - , , » , 881 . 882 883 - 884 , ' , ' 885 . 886 887 « ! ! , - 888 ! . . . . 889 » , - , 890 . 891 892 ' , - 893 - , . 894 895 , ' , 896 ' ' ' ; 897 ' , , 898 , , 899 ' ' 900 ' 901 ; , , 902 . , , 903 , 904 . 905 906 , ' 907 , , , 908 ' ' . 909 , , 910 . ' , 911 . 912 913 ' , - , 914 , 915 . 916 917 ' : ' ' 918 - , ' , 919 , . , 920 , . 921 922 , 923 924 . 925 926 , ' , 927 . 928 , , ' 929 ' , ; , ' 930 , - 931 ? 932 933 , , 934 . ' ' 935 . 936 937 938 , ' , , 939 , . , ' , 940 ; , - 941 , 942 ' . 943 944 945 , ' ; 946 , ' . 947 948 ' : 949 950 « - , , - . ! » 951 952 ; 953 , ' . 954 955 . - , , 956 , - , 957 . 958 959 , . - 960 , - , , 961 ' ' . 962 963 964 , ' - 965 . 966 967 « ! ' , - ; 968 . 969 970 - - ' - , 971 ' ' . 972 973 - - ' , - , 974 975 . 976 977 - - , ? 978 . 979 980 - - ? . 981 982 - - 983 ' 984 . 985 986 - - , , ! 987 , - , ' , ' 988 ' . 989 990 - - 991 , , - , 992 . 993 994 - - ' , , - ; 995 , , . 996 997 - - 998 ? 999 1000