«Le président reprit: »-J'étais sur les lieux à la mort d'Ali-Pacha; j'assistai à ses derniers moments; je sais ce que devinrent Vasiliki et Haydée; je me tiens à la disposition de la commission, et réclame même l'honneur de me faire entendre. Je serai dans le vestibule de la Chambre au moment où l'on vous remettra ce billet-. «--Et quel est ce témoin, ou plutôt cet ennemi? demanda le comte d'une voix dans laquelle il était facile de remarquer une profonde altération. «--Nous allons le savoir, monsieur, répondit le président. La commission est-elle d'avis d'entendre ce témoin? «--Oui, oui, dirent en même temps toutes les voix. «On rappela l'huissier. «--Huissier, demanda le président, y a-t-il quelqu'un qui attende dans le vestibule? «--Oui, monsieur le président. «--Qui est-ce que ce quelqu'un? «--Une femme accompagnée d'un serviteur. Chacun se regarda. «--Faites entrer cette femme, dit le président. «Cinq minutes après, l'huissier reparut; tous les yeux étaient fixés sur la porte, et moi-même, dit Beauchamp, je partageais l'attente et l'anxiété générales. «Derrière l'huissier marchait une femme enveloppée d'un grand voile qui la cachait tout entière. On devinait bien, aux formes que trahissait ce voile et aux parfums qui s'en exhalaient, la présence d'une femme jeune et élégante, mais voilà tout. «Le président pria l'inconnue d'écarter son voile et l'on put voir alors que cette femme était vêtue à la grecque; en outre, elle était d'une suprême beauté. --Ah! dit Morcerf, c'était elle. --Comment, elle? --Oui, Haydée. --Qui vous l'a dit? --Hélas! je le devine. Mais continuez, Beauchamp, je vous prie. Vous voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du dénouement. --M. de Morcerf, continua Beauchamp, regardait cette femme avec une surprise mêlée d'effroi. Pour lui, c'était la vie ou la mort qui allait sortir de cette bouche charmante; pour tous les autres, c'était une aventure si étrange et si pleine de curiosité, que le salut ou la perte de M. de Morcerf n'entrait déjà plus dans cet événement que comme un élément secondaire. «Le président offrit de la main un siège à la jeune femme; mais elle fit signe de la tête qu'elle resterait debout. Quant au comte, il était retombé sur son fauteuil, et il était évident que ses jambes refusaient de le porter. «--Madame, dit le président, vous avez écrit à la commission pour lui donner des renseignements sur l'affaire de Janina, et vous avez avancé que vous aviez été témoin oculaire des événements. «--Je le fus en effet», répondit l'inconnue avec une voix pleine d'une tristesse charmante, et empreinte de cette sonorité particulière aux voix orientales. «--Cependant, reprit le président, permettez-moi de vous dire que vous étiez bien jeune alors. «--J'avais quatre ans; mais comme les événements avaient pour moi une suprême importance, pas un détail n'est sorti de mon esprit, pas une particularité n'a échappé à ma mémoire. «--Mais quelle importance avaient donc pour vous ces événements, et qui êtes-vous pour que cette grande catastrophe ait produit sur vous une si profonde impression? «--Il s'agissait de la vie ou de la mort de mon père répondit la jeune fille, et je m'appelle Haydée, fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et de Vasiliki, sa femme bien-aimée.» «La rougeur modeste et fière, tout à la fois, qui empourpra les joues de la jeune femme, le feu de son regard et la majesté de sa révélation, produisirent sur l'assemblée un effet inexprimable. «Quant au comte, il n'eût pas été plus anéanti, si la foudre en tombant, eût ouvert un abîme à ses pieds. «--Madame, reprit le président, après s'être incliné avec respect, permettez-moi une simple question qui n'est pas un doute, et cette question sera la dernière: Pouvez-vous justifier de l'authenticité de ce que vous dites? «--Je le puis, monsieur, dit Haydée en tirant de dessous son voile un sachet de satin parfumé, car voici l'acte de ma naissance, rédigé par mon père et signé par ses principaux officiers; car voici, avec l'acte de ma naissance, l'acte de mon baptême, mon père ayant consenti à ce que je fusse élevée dans la religion de ma mère, acte que le grand primat de Macédoine et d'Épire a revêtu de son sceau; voici enfin (et ceci est le plus important sans doute) l'acte de la vente qui fut faite de ma personne et de celle de ma mère au marchand arménien El-Kobbir, par l'officier franc qui, dans son infâme marché avec la Porte, s'était réservé, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur, qu'il vendit pour la somme de mille bourses, c'est-à-dire pour quatre cent mille francs à peu près. «Une pâleur verdâtre envahit les joues du comte de Morcerf, et ses yeux s'injectèrent de sang à l'énoncé de ces imputations terribles qui furent accueillies de l'assemblée avec un lugubre silence. «Haydée, toujours calme, mais bien plus menaçante dans son calme qu'une autre ne l'eût été dans sa colère, tendit au président l'acte de vente rédigé en langue arabe. «Comme on avait pensé que quelques-unes des pièces produites seraient rédigées en arabe, en romaïque ou en turc, l'interprète de la Chambre avait été prévenu; on l'appela. Un des nobles pairs à qui la langue arabe, qu'il avait apprise pendant la sublime campagne d'Égypte, était familière, suivit sur le vélin la lecture que le traducteur en fit à haute voix: «-Moi, El-Kobbir, marchand d'esclaves et fournisseur du harem de S.H., reconnais avoir reçu pour la remettre au sublime empereur, du seigneur franc comte de Monte-Cristo, une émeraude évaluée deux mille bourses, pour prix d'une jeune esclave chrétienne âgée de onze ans, du nom de Haydée, et fille reconnue du défunt seigneur Ali-Tebelin, pacha de Janina, et de Vasiliki, sa favorite; laquelle m'avait été vendue, il y a sept ans, avec sa mère, morte en arrivant à Constantinople, par un colonel franc au service du vizir Ali-Tebelin, nommé Fernand Mondego.- «-La susdite vente m'avait été faite pour le compte de S.H., dont j'avais mandat, moyennant la somme de mille bourses.- «-Fait à Constantinople, avec autorisation de S.H. l'année 1274 de l'hégire.- «-Signé EL-KOBBIR-.» «-Le présent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et toute authenticité, sera revêtu du sceau impérial, que le vendeur s'oblige à y faire apposer.-» «Près de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du sublime empereur. «À cette lecture et à cette vue succéda un silence terrible; le comte n'avait plus que le regard, et ce regard, attaché comme malgré lui sur Haydée, semblait de flamme et de sang. «--Madame, dit le président, ne peut-on interroger le comte de Monte-Cristo, lequel est à Paris près de vous, à ce que je crois? «--Monsieur, répondit Haydée, le comte de Monte-Cristo, mon autre père, est en Normandie depuis trois jours. «--Mais alors, madame, dit le président, qui vous a conseillé cette démarche, démarche dont la cour vous remercie et qui d'ailleurs est toute naturelle d'après votre naissance et vos malheurs? «--Monsieur, répondit Haydée, cette démarche m'a été conseillée par mon respect et par ma douleur. Quoique chrétienne, Dieu me pardonne! j'ai toujours songé à venger mon illustre père. Or, quand j'ai mis le pied en France, quand j'ai su que le traître habitait Paris, mes yeux et mes oreilles sont restés constamment ouverts. Je vis retirée dans la maison de mon noble protecteur, mais je vis ainsi parce que j'aime l'ombre et le silence qui me permettent de vivre dans ma pensée et dans mon recueillement. Mais M. le comte de Monte-Cristo m'entoure de soins paternels, et rien de ce qui constitue la vie du monde ne m'est étranger; seulement je n'en accepte que le bruit lointain. Ainsi je lis tous les journaux, comme on m'envoie tous les albums, comme je reçois toutes les mélodies et c'est en suivant, sans m'y prêter, la vie des autres, que j'ai su ce qui s'était passé ce matin à la Chambre des pairs et ce qui devait s'y passer ce soir... Alors, j'ai écrit. «--Ainsi, demanda le président, M. le comte de Monte-Cristo n'est pour rien dans votre démarche? «--Il l'ignore complètement, monsieur, et même je n'ai qu'une crainte, c'est qu'il la désapprouve quand il l'apprendra; cependant c'est un beau jour pour moi, continua la jeune fille en levant au ciel un regard tout ardent de flamme, que celui où je trouve enfin l'occasion de venger mon père. «Le comte, pendant tout ce temps, n'avait point prononcé une seule parole; ses collègues le regardaient et sans doute plaignaient cette fortune brisée sous le souffle parfumé d'une femme; son malheur s'écrivait peu à peu en traits sinistres sur son visage. «--Monsieur de Morcerf, dit le président, reconnaissez-vous madame pour la fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina? «--Non, dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, et c'est une trame ourdie par mes ennemis. «Haydée, qui tenait ses yeux fixés vers la porte, comme si elle attendait quelqu'un, se retourna brusquement, et, retrouvant le comte debout, elle poussa un cri terrible: «--Tu ne me reconnais pas, dit-elle; eh bien, moi, heureusement je te reconnais! tu es Fernand Mondego, l'officier franc qui instruisait les troupes de mon noble père. C'est toi qui as livré les châteaux de Janina! c'est toi qui, envoyé par lui à Constantinople pour traiter directement avec l'empereur de la vie ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapporté un faux firman qui accordait grâce entière! c'est toi qui, avec ce firman, as obtenu la bague du pacha qui devait te faire obéir par Sélim, le gardien du feu; c'est toi qui as poignardé Sélim! c'est toi qui nous as vendues, ma mère et moi, au marchand El-Kobbir! Assassin! assassin! assassin! tu as encore au front le sang de ton maître! regardez tous. «Ces paroles avaient été prononcées avec un tel enthousiasme de vérité, que tous les yeux se tournèrent vers le front du comte, et que lui-même y porta la main comme s'il eût senti, tiède encore, le sang d'Ali. «--Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour être le même que l'officier Fernand Mondego? «--Si je le reconnais! s'écria Haydée. Oh! ma mère! tu m'as dit: «Tu étais libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée à être presque une reine! Regarde bien cet homme, c'est lui qui t'a faite esclave, c'est lui qui a levé au bout d'une pique la tête de ton père, c'est lui qui nous a vendues, c'est lui qui nous a livrées! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large cicatrice; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette main dans laquelle sont tombées une à une les pièces d'or du marchand El-Kobbir!» Si je le reconnais! Oh! qu'il dise maintenant lui-même s'il ne me reconnaît pas. «Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait une parcelle de son énergie; aux derniers mots, il cacha vivement et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure, dans sa poitrine, et retomba sur son fauteuil, abîmé dans un morne désespoir. «Cette scène avait fait tourbillonner les esprits de l'assemblée, comme on voit courir les feuilles détachées du tronc sous le vent puissant du nord. «--Monsieur le comte de Morcerf, dit le président, ne vous laissez pas abattre, répondez: la justice de la cour est suprême et égale pour tous comme celle de Dieu; elle ne vous laissera pas écraser par vos ennemis sans vous donner les moyens de les combattre. Voulez-vous des enquêtes nouvelles? Voulez-vous que j'ordonne un voyage de deux membres de la Chambre à Janina? Parlez! «Morcerf ne répondit rien. «Alors, tous les membres de la commission se regardèrent avec une sorte de terreur. On connaissait le caractère énergique et violent du comte. Il fallait une bien terrible prostration pour annihiler la défense de cet homme; il fallait enfin penser qu'à ce silence, qui ressemblait au sommeil, succéderait un réveil qui ressemblerait à la foudre. «--Eh bien, lui demanda le président, que décidez-vous? «--Rien! dit en se levant le comte avec une voix sourde. «--La fille d'Ali-Tebelin, dit le président, a donc déclaré bien réellement la vérité? elle est donc bien réellement le témoin terrible auquel il arrive toujours que le coupable n'ose répondre: NON? vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont on vous accuse? «Le comte jeta autour de lui un regard dont l'expression désespérée eût touché des tigres, mais il ne pouvait désarmer des juges; puis il leva les yeux vers la voûte, et les détourna aussitôt, comme s'il eût craint que cette voûte, en s'ouvrant, ne fît resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre juge qui s'appelle Dieu. «Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet habit fermé qui l'étouffait, et sortit de la salle comme un sombre insensé; un instant son pas retentit lugubrement sous la voûte sonore, puis bientôt le roulement de la voiture qui l'emportait au galop ébranla le portique de l'édifice florentin. «--Messieurs, dit le président quand le silence fut rétabli, M. le comte de Morcerf est-il convaincu de félonie, de trahison et d'indignité? «--Oui! répondirent d'une voix unanime tous les membres de la commission d'enquête. «Haydée avait assisté jusqu'à la fin de la séance; elle entendit prononcer la sentence du comte sans qu'un seul des traits de son visage exprimât ou la joie ou la pitié. «Alors, ramenant son voile sur son visage, elle salua majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile voyait marcher les déesses.» LXXXVII La provocation. «Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de l'obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L'huissier qui m'avait introduit m'attendait à la porte. Il me conduisit, à travers les corridors, jusqu'à une petite porte donnant sur la rue de Vaugirard. Je sortis l'âme brisée et ravie tout à la fois, pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous, ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que vienne cette révélation, je dis, moi, qu'elle peut venir d'un ennemi, mais que cet ennemi n'est que l'agent de la Providence.» Albert tenait sa tête entre ses deux mains; il releva son visage, rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de Beauchamp. «Ami, lui dit-il, ma vie est finie: il me reste, non pas à dire comme vous que la Providence m'a porté le coup, mais à chercher quel homme me poursuit de son inimitié; puis, quand je le connaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera; or, je compte sur votre amitié pour m'aider, Beauchamp, si toutefois le mépris ne l'a pas tuée dans votre coeur. --Le mépris, mon ami? et en quoi ce malheur vous touchera-t-il? Non! Dieu merci! nous n'en sommes plus au temps où un injuste préjugé rendait les fils responsables des actions des pères. Repassez toute votre vie, Albert, elle date d'hier, il est vrai, mais jamais aurore d'un beau jour fut-elle plus pure que votre orient? non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche, quittez la France: tout s'oublie vite dans cette grande Babylone à l'existence agitée et aux goûts changeants; vous viendrez dans trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et personne ne songera plus à ce qui s'est passé hier, à plus forte raison à ce qui s'est passé il y a seize ans. --Merci, mon cher Beauchamp, merci de l'excellente intention qui vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi, je vous ai dit mon désir, et maintenant, s'il le faut, je changerai le mot désir en celui de volonté. Vous comprenez qu'intéressé comme je le suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du même point de vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous d'une source céleste me semble venir à moi d'une source moins pure. La Providence me paraît, je vous l'avoue, fort étrangère à tout ceci, et cela heureusement, car au lieu de l'invisible et de l'impalpable messagère des récompenses et punitions célestes, je trouverai un être palpable et visible, sur lequel je me vengerai, oh! oui, je vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois. Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans la vie humaine et matérielle, et, si vous êtes encore mon ami comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le coup. --Alors, soit! dit Beauchamp; et si vous tenez absolument à ce que je descende sur la terre je le ferai; si vous tenez à vous mettre à la recherche d'un ennemi, je m'y mettrai avec vous. Et je le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le vôtre à ce que nous le retrouvions. --Eh bien, alors, Beauchamp, vous comprenez, à l'instant même, sans retard, commençons nos investigations. Chaque minute de retard est une éternité pour moi; le dénonciateur n'est pas encore puni, il peut donc espérer qu'il ne le sera pas; et, sur mon honneur, s'il l'espère, il se trompe! --Eh bien, écoutez-moi, Morcerf. --Ah! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose; tenez, vous me rendez la vie! --Je ne dis pas que ce soit réalité, Albert, mais c'est au moins une lumière dans la nuit: en suivant cette lumière, peut-être nous conduira-t-elle au but. --Dites! vous voyez bien que je bous d'impatience. --Eh bien, je vais vous raconter ce que je n'ai pas voulu vous dire en revenant de Janina. --Parlez. --Voilà ce qui s'est passé, Albert; j'ai été tout naturellement chez le premier banquier de la ville pour prendre des informations; au premier mot que j'ai dit de l'affaire, avant même que le nom de votre père eût été prononcé: «--Ah! dit-il, très bien, je devine ce qui vous amène. «--Comment cela, et pourquoi? «--Parce qu'il y a quinze jours à peine j'ai été interrogé sur le même sujet. «--Par qui? «--Par un banquier de Paris, mon correspondant. «--Que vous nommez? «--M. Danglars.» --Lui! s'écria Albert; en effet, c'est bien lui qui depuis si longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse; lui, l'homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de Morcerf d'être pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage sans raison donnée; oui, c'est bien cela. --Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d'avance), informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie... --Oh! oui, si la chose est vraie! s'écria le jeune homme, il me paiera tout ce que j'ai souffert. --Prenez garde, Morcerf, c'est un homme déjà vieux. --J'aurai égard à son âge comme il a eu égard à l'honneur de ma famille; s'il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon père? Oh! non, il a eu peur de se trouver en face d'un homme! --Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir; Albert, agissez prudemment. --Oh! n'ayez pas peur; d'ailleurs, vous m'accompagnerez, Beauchamp, les choses solennelles doivent être traitées devant témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort. Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funérailles à mon honneur! --Eh bien, alors, quand de pareilles résolutions sont prises, Albert, il faut les mettre à exécution à l'instant même. Vous voulez aller chez M. Danglars? partons.» On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l'hôtel du banquier, on aperçut le phaéton et le domestique de M. Andrea Cavalcanti à la porte. «Ah! parbleu! voilà qui va bien, dit Albert avec une voix sombre. Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui tuerai son gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti.» On annonça le jeune homme au banquier, qui, au nom d'Albert, sachant ce qui s'était passé la veille, fit défendre sa porte. Mais il était trop tard, il avait suivi le laquais; il entendit l'ordre donné, força la porte et pénétra, suivi de Beauchamp, jusque dans le cabinet du banquier. «Mais, monsieur! s'écria celui-ci, n'est-on plus maître de recevoir chez soi qui l'on veut, ou qui l'on ne veut pas? Il me semble que vous vous oubliez étrangement. --Non, monsieur, dit froidement Albert, il y a des circonstances, et vous êtes dans une de celles-là, où il faut, sauf lâcheté, je vous offre ce refuge, être chez soi pour certaines personnes du moins. --Alors, que me voulez-vous donc, monsieur? --Je veux, dit Morcerf, s'approchant sans paraître faire attention à Cavalcanti qui était adossé à la cheminée, je veux vous proposer un rendez-vous dans un coin écarté, où personne ne vous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas davantage; où, des deux hommes qui se sont rencontrés, il en restera un sous les feuilles.» Danglars pâlit, Cavalcanti fit un mouvement. Albert se retourna vers le jeune homme: «Oh! mon Dieu! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le comte, vous avez le droit d'y être, vous êtes presque de la famille, et je donne de ces sorties de rendez-vous à autant de gens qu'il s'en trouvera pour les accepter.» Cavalcanti regarda d'un air stupéfait Danglars lequel faisant un effort, se leva et s'avança entre les deux jeunes gens. L'attaque d'Albert à Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il espérait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle qu'il lui avait supposée d'abord. «Ah çà! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher querelle à monsieur parce que je l'ai préféré à vous, je vous préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi. --Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre sourire, je ne parle pas de mariage le moins du monde, et je ne m'adresse à M. Cavalcanti que parce qu'il m'a semblé avoir eu un instant l'intention d'intervenir dans notre discussion. Et puis, tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd'hui querelle à tout le monde; mais soyez tranquille, monsieur Danglars, la priorité vous appartient. --Monsieur, répondit Danglars, pâle de colère et de peur, je vous avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin un dogue enragé, je le tue et que, loin de me croire coupable, je pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous êtes enragé et que vous tendiez à me mordre, je vous en préviens, je vous tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute, à moi, si votre père est déshonoré? --Oui, misérable! s'écria Morcerf, c'est ta faute!» Danglars fit un pas en arrière. «Ma faute! à moi, dit-il; mais vous êtes fou! Est-ce que je sais l'histoire grecque, moi? Est-ce que j'ai voyagé dans tous ces pays-là? Est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de vendre les châteaux de Janina? de trahir... --Silence! dit Albert d'une voix sourde. Non, ce n'est pas vous qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais c'est vous qui l'avez hypocritement provoqué. --Moi! --Oui, vous! d'où vient la révélation? --Mais il me semble que le journal vous l'a dit: de Janina, parbleu! --Qui a écrit à Janina? --À Janina? --Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père? --Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina. --Une seule personne a écrit cependant. --Une seule? --Oui! et cette personne, c'est vous. --J'ai écrit, sans doute; il me semble que lorsqu'on marie sa fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la famille de ce jeune homme; c'est non seulement un droit, mais encore un devoir. --Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la réponse qui vous viendrait. --Moi? Ah! je vous le jure bien, s'écria Danglars avec une confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur peut-être que de l'intérêt qu'il ressentait au fond pour le malheureux jeune homme; je vous jure que jamais je n'eusse pensé à écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali-Pacha, moi? --Alors quelqu'un vous a donc poussé à écrire? --Certainement. --On vous a poussé? --Oui. --Qui cela?... achevez... dites... --Pardieu! rien de plus simple, je parlais du passé de votre père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée obscure. La personne m'a demandé où votre père avait fait cette fortune. J'ai répondu: «En Grèce.» Alors elle m'a dit: «Eh bien, écrivez à Janina.» --Et qui vous a donné ce conseil? --Parbleu! le comte de Monte-Cristo, votre ami. --Le comte de Monte-Cristo vous a dit d'écrire à Janina? --Oui, et j'ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous la montrerai.» Albert et Beauchamp se regardèrent. «Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n'avait point encore pris la parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment? --Je n'accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je répéterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de dire devant vous. --Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue? --Je la lui ai montrée. --Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et que son nom de famille était Mondego? --Oui, je le lui avais dit depuis longtemps au surplus, je n'ai fait là-dedans que ce que tout autre eût fait à ma place, et même peut-être beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette réponse, poussé par M. de Monte-Cristo, votre père est venu me demander ma fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir, j'ai refusé, j'ai refusé net, c'est vrai, mais sans explication, sans éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat? En quoi l'honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m'importe-t-il? Cela ne faisait ni hausser ni baisser la rente.» Albert sentit la rougeur lui monter au front; il n'y avait plus de doute, Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l'assurance d'un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins une partie de la vérité, non point par conscience, il est vrai, mais par terreur. D'ailleurs, que cherchait Morcerf? ce n'était pas le plus ou moins de culpabilité de Danglars ou de Monte-Cristo, c'était un homme qui répondît de l'offense légère ou grave, c'était un homme qui se battît, et il était évident que Danglars ne se battrait pas. Et puis, chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Cristo savait tout, puisqu'il avait acheté la fille d'Ali-Pacha, or, sachant tout, il avait conseillé à Danglars d'écrire à Janina. Cette réponse connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert d'être présenté à Haydée; une fois devant elle, il avait laissé l'entretien tomber sur la mort d'Ali, ne s'opposant pas au récit d'Haydée (mais ayant sans doute donné à la jeune fille dans les quelques mots romaïques qu'il avait prononcés des instructions qui n'avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père); d'ailleurs n'avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom de son père devant Haydée? Enfin il avait mené Albert en Normandie au moment où il savait que le grand éclat devait se faire. Il n'y avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans aucun doute, Monte-Cristo s'entendait avec les ennemis de son père. Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua toutes ses idées. «Vous avez raison, dit celui-ci; M. Danglars n'est, dans ce qui est arrivé, que pour la partie brutale et matérielle; c'est à M. de Monte-Cristo que vous devez demander une explication.» Albert se retourna. «Monsieur, dit-il à Danglars, vous comprenez que je ne prends pas encore de vous un congé définitif; il me reste à savoir si vos inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez M. le comte de Monte-Cristo.» Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître autrement s'occuper de Cavalcanti. Danglars les reconduisit jusqu'à la porte, et, à la porte, renouvela à Albert l'assurance qu'aucun motif de haine personnel ne l'animait contre M. le comte de Morcerf. LXXXVIII L'insulte. À la porte du banquier, Beauchamp arrêta Morcerf. «Écoutez, lui dit-il, tout à l'heure je vous ai dit, chez M. Danglars, que c'était à M. de Monte-Cristo que vous deviez demander une explication? --Oui, et nous allons chez lui. --Un instant, Morcerf; avant d'aller chez le comte, réfléchissez. --À quoi voulez-vous que je réfléchisse? --À la gravité de la démarche. --Est-elle plus grave que d'aller chez M. Danglars? Oui; M. Danglars était un homme d'argent, et vous le savez, les hommes d'argent savent trop le capital qu'ils risquent pour se battre facilement. L'autre au contraire, est un gentilhomme, en apparence du moins; mais ne craignez-vous pas, sous le gentilhomme, de rencontrer le bravo? --Je ne crains qu'une chose, c'est de trouver un homme qui ne se batte pas. --Oh! soyez tranquille, dit Beauchamp, celui-là se battra. J'ai même peur d'une chose, c'est qu'il ne se batte trop bien; prenez garde! --Ami, dit Morcerf avec un beau sourire, c'est ce que je demande; et ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est d'être tué pour mon père: cela nous sauvera tous. --Votre mère en mourra! --Pauvre mère! dit Albert en passant la main sur ses yeux, je le sais bien; mais mieux vaut qu'elle meure de cela que de mourir de honte. --Vous êtes bien décidé, Albert? --Oui. --Allez donc! Mais croyez-vous que nous le trouvions? --Il devait revenir quelques heures après moi, et certainement il sera revenu.» Ils montèrent, et se firent conduire avenue des Champs-Élysées, n° 30. Beauchamp voulait descendre seul, mais Albert lui fit observer que cette affaire, sortant des règles ordinaires, lui permettait de s'écarter de l'étiquette du duel. Le jeune homme agissait dans tout ceci pour une cause si sainte, que Beauchamp n'avait autre chose à faire qu'à se prêter à toutes ses volontés: il céda donc à Morcerf et se contenta de le suivre. Albert ne fit qu'un bond de la loge du concierge au perron. Ce fut Baptistin qui le reçut. Le comte venait d'arriver effectivement, mais il était au bain, et avait défendu de recevoir qui que ce fût au monde. «Mais, après le bain? demanda Morcerf. --Monsieur dînera. --Et après le dîner? --Monsieur dormira une heure. --Ensuite? --Ensuite il ira à l'Opéra. --Vous en êtes sûr? demanda Albert. --Parfaitement sûr; monsieur a commandé ses chevaux pour huit heures précises. --Fort bien, répliqua Albert; voilà tout ce que je voulais savoir.» Puis, se retournant vers Beauchamp: «Si vous avez quelque chose à faire, Beauchamp, faites-le tout de suite; si vous avez rendez-vous ce soir, remettez-le à demain. Vous comprenez que je compte sur vous pour aller à l'Opéra. Si vous le pouvez, amenez-moi Château-Renaud.» Beauchamp profita de la permission et quitta Albert après lui avoir promis de le venir prendre à huit heures moins un quart. Rentré chez lui, Albert prévint Franz, Debray et Morrel du désir qu'il avait de les voir le soir même à l'Opéra. Puis il alla visiter sa mère, qui, depuis les événements de la veille, avait fait défendre sa porte et gardait la chambre. Il la trouva au lit, écrasée par la douleur de cette humiliation publique. La vue d'Albert produisit sur Mercédès l'effet qu'on en pouvait attendre; elle serra la main de son fils et éclata en sanglots. Cependant ces larmes la soulagèrent. Albert demeura un instant debout et muet près du visage de sa mère. On voyait à sa mine pâle et à ses sourcils froncés que sa résolution de vengeance s'émoussait de plus en plus dans son coeur. «Ma mère, demanda Albert, est-ce que vous connaissez quelque ennemi à M. de Morcerf?» Mercédès tressaillit; elle avait remarqué que le jeune homme n'avait pas dit: à mon père. «Mon ami, dit-elle, les gens dans la position du comte ont beaucoup d'ennemis qu'ils ne connaissent point. D'ailleurs, les ennemis qu'on connaît ne sont point, vous le savez, les plus dangereux. --Oui, je sais cela, aussi j'en appelle à toute votre perspicacité. Ma mère, vous êtes une femme si supérieure que rien ne vous échappe, à vous! --Pourquoi me dites-vous cela? --Parce que vous aviez remarqué, par exemple, que le soir du bal que nous avons donné, M. de Monte-Cristo n'avait rien voulu prendre chez nous.» Mercédès se soulevant toute tremblante sur son bras brûlé par la fièvre: «M. de Monte-Cristo! s'écria-t-elle, et quel rapport cela aurait-il avec la question que vous me faites? --Vous le savez, ma mère, M. de Monte-Cristo est presque un homme d'Orient, et les Orientaux, pour conserver toute liberté de vengeance, ne mangent ni ne boivent jamais chez leurs ennemis. --M. de Monte-Cristo, notre ennemi, dites-vous Albert? reprit Mercédès en devenant plus pâle que le drap qui la couvrait. Qui vous a dit cela? pourquoi? Vous êtes fou, Albert. M. de Monte-Cristo n'a eu pour nous que des politesses. M. de Monte-Cristo vous a sauvé la vie, c'est vous-même qui nous l'avez présenté. Oh! je vous en prie, mon fils, si vous aviez une pareille idée, écartez-la, et si j'ai une recommandation à vous faire, je dirai plus, si j'ai une prière à vous adresser, tenez-vous bien avec lui. --Ma mère, répliqua le jeune homme avec un sombre regard, vous avez vos raisons pour me dire de ménager cet homme. --Moi! s'écria Mercédès, rougissant avec la même rapidité qu'elle avait pâli, et redevenant presque aussitôt plus pâle encore qu'auparavant. --Oui, sans doute, et cette raison, n'est-ce pas, reprit Albert, est que cet homme ne peut nous faire du mal?» Mercédès frissonna; et attachant sur son fils un regard scrutateur: «Vous me parlez étrangement, dit-elle à Albert, et vous avez de singulières préventions, ce me semble. Que vous a donc fait le comte? Il y a trois jours vous étiez avec lui en Normandie; il y a trois jours je le regardais et vous le regardiez vous-même comme votre meilleur ami.» Un sourire ironique effleura les lèvres d'Albert. Mercédès vit ce sourire, et avec son double instinct de femme et de mère elle devina tout; mais, prudente et forte, elle cacha son trouble et ses frémissements. Albert laissa tomber la conversation; au bout d'un instant la comtesse la renoua. «Vous veniez me demander comment j'allais, dit-elle, je vous répondrai franchement, mon ami, que je ne me sens pas bien. Vous devriez vous installer ici, Albert, vous me tiendriez compagnie; j'ai besoin de n'être pas seule. --Ma mère, dit le jeune homme, je serais à vos ordres, et vous savez avec quel bonheur, si une affaire pressée et importante ne me forçait à vous quitter toute la soirée. --Ah! fort bien, répondit Mercédès avec un soupir; allez, Albert, je ne veux point vous rendre esclave de votre piété filiale.» Albert fit semblant de ne point entendre, salua sa mère et sortit. À peine le jeune homme eut-il refermé la porte que Mercédès fit appeler un domestique de confiance et lui ordonna de suivre Albert partout où il irait dans la soirée, et de lui en venir rendre compte à l'instant même. Puis elle sonna sa femme de chambre, et, si faible qu'elle fût, se fit habiller pour être prête à tout événement. La mission donnée au laquais n'était pas difficile à exécuter. Albert rentra chez lui et s'habilla avec une sorte de recherche sévère. À huit heures moins dix minutes Beauchamp arriva: il avait vu Château-Renaud, lequel avait promis de se trouver à l'orchestre avant le lever du rideau. Tous deux montèrent dans le coupé d'Albert, qui n'ayant aucune raison de cacher où il allait, dit tout haut: «À l'Opéra!» Dans son impatience, il avait devancé le lever du rideau. Château-Renaud était à sa stalle: prévenu de tout par Beauchamp, Albert n'avait aucune explication à lui donner. La conduite de ce fils cherchant à venger son père était si simple, que Château-Renaud ne tenta en rien de le dissuader, et se contenta de lui renouveler l'assurance qu'il était à sa disposition. Debray n'était pas encore arrivé, mais Albert savait qu'il manquait rarement une représentation de l'Opéra. Albert erra dans le théâtre jusqu'au lever du rideau. Il espérait rencontrer Monte-Cristo, soit dans le couloir, soit dans l'escalier. La sonnette l'appela à sa place, et il vint s'asseoir à l'orchestre, entre Château-Renaud et Beauchamp. Mais ses yeux ne quittaient pas cette loge d'entre-colonnes qui, pendant tout le premier acte, semblait s'obstiner à rester fermée. Enfin, comme Albert, pour la centième fois, interrogeait sa montre, au commencement du deuxième acte, la porte de la loge s'ouvrit, et Monte-Cristo, vêtu de noir, entra et s'appuya à la rampe pour regarder dans la salle; Morrel le suivait, cherchant des yeux sa soeur et son beau-frère. Il les aperçut dans une loge du second rang, et leur fit signe. Le comte, en jetant son coup d'oeil circulaire dans la salle, aperçut une tête pâle et des yeux étincelants qui semblaient attirer avidement ses regards; il reconnut bien Albert, mais l'expression qu'il remarqua sur ce visage bouleversé lui conseilla sans doute de ne point l'avoir remarqué. Sans faire donc aucun mouvement qui décelât sa pensée, il s'assit, tira sa jumelle de son étui, et lorgna d'un autre côté. Mais, sans paraître voir Albert, le comte ne le perdait pas de vue, et, lorsque la toile tomba sur la fin du second acte, son coup d'oeil infaillible et sûr suivit le jeune homme sortant de l'orchestre et accompagné de ses deux amis. Puis, la même tête reparut aux carreaux d'une première loge, en face de la sienne. Le comte sentait venir à lui la tempête, et lorsqu'il entendit la clef tourner dans la serrure de sa loge, quoiqu'il parlât en ce moment même à Morrel avec son visage le plus riant, le comte savait à quoi s'en tenir, et il s'était préparé à tout. La porte s'ouvrit. Seulement alors, Monte-Cristo se retourna et aperçut Albert, livide et tremblant; derrière lui étaient Beauchamp et Château-Renaud. «Tiens! s'écria-t-il avec cette bienveillante politesse qui distinguait d'habitude son salut des banales civilités du monde, voilà mon cavalier arrivé au but! Bonsoir, monsieur de Morcerf.» Et le visage de cet homme, si singulièrement maître de lui-même, exprimait la plus parfaite cordialité. Morrel alors se rappela seulement la lettre qu'il avait reçue du vicomte, et dans laquelle, sans autre explication, celui-ci le priait de se trouver à l'Opéra; et il comprit qu'il allait se passer quelque chose de terrible. «Nous ne venons point ici pour échanger d'hypocrites politesses ou de faux-semblants d'amitié, dit le jeune homme; nous venons vous demander une explication, monsieur le comte.» La voix tremblante du jeune homme avait peine à passer entre ses dents serrées. «Une explication à l'Opéra? dit le comte avec ce ton si calme et avec ce coup d'oeil si pénétrant, qu'on reconnaît à ce double caractère l'homme éternellement sûr de lui-même. Si peu familier que je sois avec les habitudes parisiennes, je n'aurais pas cru, monsieur, que ce fût là que les explications se demandaient. --Cependant, lorsque les gens se font celer, dit Albert, lorsqu'on ne peut pénétrer jusqu'à eux sous prétexte qu'ils sont au bain, à table ou au lit, il faut bien s'adresser là où on les rencontre. --Je ne suis pas difficile à rencontrer, dit Monte-Cristo, car hier encore, monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous étiez chez moi. --Hier, monsieur, dit le jeune homme, dont la tête s'embarrassait, j'étais chez vous parce que j'ignorais qui vous étiez.» Et en prononçant ces paroles, Albert avait élevé la voix de manière à ce que les personnes placées dans les loges voisines l'entendissent, ainsi que celles qui passaient dans le couloir. Aussi les personnes des loges se retournèrent-elles, et celles du couloir s'arrêtèrent-elles derrière Beauchamp et Château-Renaud au bruit de cette altercation. «D'où sortez-vous donc, monsieur? dit Monte-Cristo sans la moindre émotion apparente. Vous ne semblez pas jouir de votre bon sens. --Pourvu que je comprenne vos perfidies, monsieur, et que je parvienne à vous faire comprendre que je veux m'en venger, je serai toujours assez raisonnable, dit Albert furieux. --Monsieur, je ne vous comprends point, répliqua Monte-Cristo, et, quand même je vous comprendrais, vous n'en parleriez encore que trop haut. Je suis ici chez moi, monsieur, et moi seul ai le droit d'y élever la voix au-dessus des autres. Sortez, monsieur!» Et Monte-Cristo montra la porte à Albert avec un geste admirable de commandement. «Ah! je vous en ferai bien sortir, de chez vous! reprit Albert en froissant dans ses mains convulsives son gant, que le comte ne perdait pas de vue. --Bien, bien! dit flegmatiquement Monte-Cristo; vous me cherchez querelle, monsieur; je vois cela; mais un conseil, vicomte, et retenez-le bien: c'est une coutume mauvaise que de faire du bruit en provoquant. Le bruit ne va pas à tout le monde, monsieur de Morcerf.» À ce nom, un murmure d'étonnement passa comme un frisson parmi les auditeurs de cette scène. Depuis la veille le nom de Morcerf était dans toutes les bouches. Albert mieux que tous, et le premier de tous, comprit l'allusion, « : 1 2 » - ' ' - ; ' 3 ; ; 4 , ' 5 . ' 6 - . 7 8 « - - , ? 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