de le tuer du tout.
On l'avait arrêté pour le voler, et comme il n'avait sur lui que
quelques louis, on le rançonnerait.
Il se rappela que Morcerf avait été taxé à quelque chose comme quatre
mille écus; comme il s'accordait une apparence beaucoup plus importante
que Morcerf, il fixa lui-même dans son esprit sa rançon à huit mille
écus.
Huit mille écus faisaient quarante-huit mille livres.
Il lui restait encore quelque chose comme cinq millions cinquante mille
francs.
Avec cela on se tire d'affaire partout.
Donc, à peu près certain de se tirer d'affaire, attendu qu'il n'y a pas
d'exemple qu'on ait jamais taxé un homme à cinq millions cinquante mille
livres, Danglars s'étendit sur son lit, où, après s'être retourné deux
ou trois fois, il s'endormit avec la tranquillité du héros dont Luigi
Vampa étudiait l'histoire.
CXV
La carte de Luigi Vampa.
À tout sommeil qui n'est pas celui que redoutait Danglars, il y a un
réveil.
Danglars se réveilla.
Pour un Parisien habitué aux rideaux de soie, aux parois veloutées des
murailles, au parfum qui monte du bois blanchissant dans la cheminée et
qui descend des voûtes de satin, le réveil dans une grotte de pierre
crayeuse doit être comme un rêve de mauvais aloi.
En touchant ses courtines de peau de bouc, Danglars devait croire qu'il
rêvait Samoïèdes ou Lapons.
Mais en pareille circonstance une seconde suffit pour changer le doute
le plus robuste en certitude.
«Oui, oui, murmura-t-il, je suis aux mains des bandits dont nous a parlé
Albert de Morcerf.»
Son premier mouvement fut de respirer, afin de s'assurer qu'il n'était
pas blessé: c'était un moyen qu'il avait trouvé dans -Don Quichotte-, le
seul livre, non pas qu'il eût lu, mais dont il eût retenu quelque chose.
«Non, dit-il, ils ne m'ont tué ni blessé, mais ils m'ont volé
peut-être?»
Et il porta vivement ses mains à ses poches. Elles étaient intactes: les
cent louis qu'il s'était réservés pour faire son voyage de Rome à Venise
étaient bien dans la poche de son pantalon, et le portefeuille dans
lequel se trouvait la lettre de crédit de cinq millions cinquante mille
francs était bien dans la poche de sa redingote.
«Singuliers bandits, se dit-il, qui m'ont laissé ma bourse et mon
portefeuille! Comme je le disais hier en me couchant, ils vont me mettre
à rançon. Tiens! j'ai aussi ma montre! Voyons un peu quelle heure il
est.»
La montre de Danglars, chef-d'oeuvre de Bréguet, qu'il avait remontée
avec soin la veille avant de se mettre en route, sonna cinq heures et
demie du matin. Sans elle, Danglars fût resté complètement incertain sur
l'heure, le jour ne pénétrant pas dans sa cellule.
Fallait-il provoquer une explication des bandits? fallait-il attendre
patiemment qu'ils la demandassent? La dernière alternative était la plus
prudente: Danglars attendit.
Il attendit jusqu'à midi.
Pendant tout ce temps, une sentinelle avait veillé à sa porte. À huit
heures du matin, la sentinelle avait été relevée.
Il avait alors pris à Danglars l'envie de voir par qui il était gardé.
Il avait remarqué que des rayons de lumière, non pas de jour, mais de
lampe, filtraient à travers les ais de la porte mal jointe, il
s'approcha d'une de ces ouvertures au moment juste où le bandit buvait
quelques gorgées d'eau-de-vie, lesquelles, grâce à l'outre de peau qui
les contenait, répandaient une odeur qui répugna fort à Danglars.
«Pouah!» fit-il en reculant jusqu'au fond de sa cellule.
À midi, l'homme à l'eau-de-vie fut remplacé par un autre factionnaire.
Danglars eut la curiosité de voir son nouveau gardien; il s'approcha de
nouveau de la jointure.
Celui-là était un athlétique bandit, un Goliath aux gros yeux, aux
lèvres épaisses, au nez écrasé; sa chevelure rousse pendait sur ses
épaules en mèches tordues comme des couleuvres.
«Oh! oh! dit Danglars, celui ici ressemble plus à un ogre qu'à une
créature humaine; en tout cas, je suis vieux et assez coriace; gros
blanc pas bon à manger.»
Comme on voit, Danglars avait encore l'esprit assez présent pour
plaisanter.
Au même instant, comme pour lui donner la preuve qu'il n'était pas un
ogre, son gardien s'assit en face de la porte de sa cellule, tira de son
bissac du pain noir, des oignons et du fromage, qu'il se mit incontinent
à dévorer.
«Le diable m'emporte, dit Danglars en jetant à travers les fentes de sa
porte un coup d'oeil sur le dîner du bandit: le diable m'emporte si je
comprends comment on peut manger de pareilles ordures.»
Et il alla s'asseoir sur ses peaux de bouc, qui lui rappelaient l'odeur
de l'eau-de-vie de la première sentinelle.
Mais Danglars avait beau faire, et les secrets de la nature sont
incompréhensibles, il y a bien de l'éloquence dans certaines invitations
matérielles qu'adressent les plus grossières substances aux estomacs à
jeun.
Danglars sentit soudain que le sien n'avait pas de fonds en ce moment:
il vit l'homme moins laid, le pain moins noir, le fromage plus frais.
Enfin, ces oignons crus, affreuse alimentation du sauvage, lui
rappelèrent certaines sauces Robert et certains mirotons que son
cuisinier exécutait d'une façon supérieure, lorsque Danglars lui disait:
«Monsieur Deniseau, faites-moi, pour aujourd'hui, un bon petit plat
canaille.»
Il se leva et alla frapper à la porte.
Le bandit leva la tête.
Danglars vit qu'il était entendu, et redoubla.
«-Che cosa-? demanda le bandit.
--Dites donc! dites donc! l'ami, fit Danglars en tambourinant avec ses
doigts contre sa porte, il me semble qu'il serait temps que l'on songeât
à me nourrir aussi, moi!»
Mais soit qu'il ne comprît pas, soit qu'il n'eût pas d'ordres à
l'endroit de la nourriture de Danglars, le géant se remit à son dîner.
Danglars sentit sa fierté humiliée, et, ne voulant pas davantage se
commettre avec cette brute, il se recoucha sur ses peaux de bouc et ne
souffla plus le mot.
Quatre heures s'écoulèrent; le géant fut remplacé par un autre bandit.
Danglars, qui éprouvait d'affreux tiraillements d'estomac, se leva
doucement, appliqua derechef son oreille aux fentes de la porte, et
reconnut la figure intelligente de son guide.
C'était en effet Peppino qui se préparait à monter la garde la plus
douce possible en s'asseyant en face de la porte, et en posant entre ses
deux jambes une casserole de terre, laquelle contenait, chauds et
parfumés, des pois chiches fricassés au lard.
Près de ces pois chiches, Peppino posa encore un joli petit panier de
raisin de Velletri et un fiasco de vin d'Orvietto.
Décidément Peppino était un gourmet.
En voyant ces préparatifs gastronomiques, l'eau vint à la bouche de
Danglars.
«Ah! ah! dit le prisonnier, voyons un peu si celui-ci sera plus
traitable que l'autre.»
Et il frappa gentiment à sa porte.
«On y va, dit le bandit, qui, en fréquentant la maison de maître
Pastrini, avait fini par apprendre le français jusque dans ses
idiotismes.»
En effet il vint ouvrir.
Danglars le reconnut pour celui qui lui avait crié d'une si furieuse
manière: «Rentrez la tête.» Mais ce n'était pas l'heure des
récriminations. Il prit au contraire sa figure la plus agréable, et avec
un sourire gracieux:
«Pardon, monsieur, dit-il, mais est-ce que l'on ne me donnera pas à
dîner, à moi aussi?
--Comment donc! s'écria Peppino, Votre Excellence aurait-elle faim, par
hasard?
--Par hasard est charmant, murmura Danglars; il y a juste vingt-quatre
heures que je n'ai mangé.
«Mais oui, monsieur, ajouta-t-il en haussant la voix, j'ai faim, et même
assez faim.
--Et Votre Excellence veut manger?
--À l'instant même, si c'est possible.
--Rien de plus aisé, dit Peppino; ici l'on se procure tout ce que l'on
désire, en payant, bien entendu comme cela se fait chez tous les
honnêtes chrétiens.
--Cela va sans dire! s'écria Danglars, quoique en vérité les gens qui
vous arrêtent et qui vous emprisonnent devraient au moins nourrir leurs
prisonniers.
--Ah! Excellence, reprit Peppino, ce n'est pas l'usage.
--C'est une assez mauvaise raison, reprit Danglars, qui comptait
amadouer son gardien par son amabilité, et cependant je m'en contente.
Voyons, qu'on me serve à manger.
--À l'instant même, Excellence; que désirez-vous?»
Et Peppino posa son écuelle à terre, de telle façon que la fumée en
monta directement aux narines de Danglars.
«Commandez, dit-il.
--Vous avez donc des cuisines ici? demanda le banquier.
--Comment! si nous avons des cuisines? des cuisines parfaites!
--Et des cuisiniers?
--Excellents!
--Eh bien, un poulet, un poisson, du gibier, n'importe quoi, pourvu que
je mange.
--Comme il plaira à Votre Excellence; nous disons un poulet, n'est-ce
pas?
--Oui, un poulet.»
Peppino, se redressant, cria de tous ses poumons:
«Un poulet pour Son Excellence!»
La voix de Peppino vibrait encore sous les voûtes que déjà paraissait un
jeune homme, beau, svelte, et à moitié nu comme les porteurs de poissons
antiques; il apportait le poulet sur un plat d'argent, et le poulet
tenait seul sur sa tête.
«On se croirait au -Café de Paris-, murmura Danglars.
--Voilà, Excellence», dit Peppino en prenant le poulet des mains du
jeune bandit et en le posant sur une table vermoulue qui faisait, avec
un escabeau et le lit de peaux de bouc, la totalité de l'ameublement de
la cellule.
Danglars demanda un couteau et une fourchette.
«Voilà! Excellence», dit Peppino en offrant un petit couteau à la pointe
émoussée et une fourchette de bois.
Danglars prit le couteau d'une main, la fourchette de l'autre, et se mit
en devoir de découper la volaille.
«Pardon, Excellence, dit Peppino en posant une main sur l'épaule du
banquier; ici on paie avant de manger; on pourrait n'être pas content en
sortant...
--Ah! ah! fit Danglars, ce n'est plus comme à Paris, sans compter qu'ils
vont m'écorcher probablement; mais faisons les choses grandement.
Voyons, j'ai toujours entendu parler du bon marché de la vie en Italie;
un poulet doit valoir douze sous à Rome.
«Voilà», dit-il, et il jeta un louis à Peppino.
Peppino ramassa le louis, Danglars approcha le couteau du poulet.
«Un moment, Excellence, dit Peppino en se relevant; un moment, Votre
Excellence me redoit encore quelque chose.
--Quand je disais qu'ils m'écorcheraient!» murmura Danglars.
Puis, résolu de prendre son parti de cette extorsion:
«Voyons, combien vous redoit-on pour cette volaille étique?
demanda-t-il.
--Votre Excellence a donné un louis d'acompte.
--Un louis d'acompte sur un poulet?
--Sans doute, d'acompte.
--Bien... Allez! allez!
--Ce n'est plus que quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis
que Votre Excellence me redoit.»
Danglars ouvrit des yeux énormes à l'énoncé de cette gigantesque
plaisanterie.
«Ah! très drôle, murmura-t-il, en vérité.»
Et il voulut se remettre à découper le poulet; mais Peppino lui arrêta
la main droite avec la main gauche et tendit son autre main.
«Allons dit-il.
--Quoi! vous ne riez point? dit Danglars.
--Nous ne rions jamais, Excellence, reprit Peppino, sérieux comme un
quaker.
--Comment, cent mille francs ce poulet!
--Excellence, c'est incroyable comme on a de la peine à élever la
volaille dans ces maudites grottes.
--Allons! allons! dit Danglars, je trouve cela très bouffon, très
divertissant, en vérité; mais comme j'ai faim, laissez-moi manger.
Tenez, voilà un autre louis pour vous, mon ami.
--Alors cela ne fera plus que quatre mille neuf cent
quatre-vingt-dix-huit louis, dit Peppino conservant le même sang-froid;
avec de la patience, nous y viendrons.
--Oh! quant à cela, dit Danglars révolté de cette persévérance à le
railler, quant à cela, jamais. Allez au diable! Vous ne savez pas à qui
vous avez affaire.»
Peppino fit un signe, le jeune garçon allongea les deux mains et enleva
prestement le poulet. Danglars se jeta sur son lit de peaux de bouc,
Peppino referma la porte et se remit à manger ses pois au lard.
Danglars ne pouvait voir ce que faisait Peppino, mais le claquement des
dents du bandit ne devait laisser au prisonnier aucun doute sur
l'exercice auquel il se livrait.
Il était clair qu'il mangeait, même qu'il mangeait bruyamment, et comme
un homme mal élevé.
«Butor!» dit Danglars.
Peppino fit semblant de ne pas entendre, et, sans même tourner la tête,
continua de manger avec une sage lenteur.
L'estomac de Danglars lui semblait à lui-même percé comme le tonneau des
Danaïdes; il ne pouvait croire qu'il parviendrait à le remplir jamais.
Cependant, il prit patience une demi-heure encore mais il est juste de
dire que cette demi-heure lui parut un siècle.
Il se leva et alla de nouveau à la porte.
«Voyons, monsieur, dit-il, ne me faites pas languir plus longtemps, et
dites-moi tout de suite ce que l'on veut de moi?
--Mais, Excellence, dites plutôt ce que vous voulez de nous... Donnez
vos ordres et nous les exécuterons.
--Alors ouvrez-moi d'abord.»
Peppino ouvrit.
«Je veux, dit Danglars, pardieu! je veux manger!
--Vous avez faim?
--Et vous le savez, du reste.
--Que désire manger Votre Excellence?
--Un morceau de pain sec, puisque les poulets sont hors de prix dans ces
maudites caves.
--Du pain! soit, dit Peppino.
«Holà! du pain!» cria-t-il.
Le jeune garçon apporta un petit pain.
«Voilà! dit Peppino.
--Combien? demanda Danglars.
--Quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit louis, il y a deux louis
payés d'avance.
--Comment, un pain, cent mille francs?
--Cent mille francs, dit Peppino.
--Mais vous ne demandiez que cent mille francs pour un poulet!
--Nous ne servons pas à la carte, mais à prix fixe. Qu'on mange peu,
qu'on mange beaucoup, qu'on demande dix plats ou un seul, c'est toujours
le même chiffre.
--Encore cette plaisanterie! Mon cher ami, je vous déclare que c'est
absurde, que c'est stupide! Dites-moi tout de suite que vous voulez que
je meure de faim, ce sera plus tôt fait.
--Mais non, Excellence, c'est vous qui voulez vous suicider. Payez et
mangez.
--Avec quoi payer, triple animal? dit Danglars exaspéré. Est-ce que tu
crois qu'on a cent mille francs dans sa poche?
--Vous avez cinq millions cinquante mille francs dans la vôtre,
Excellence, dit Peppino; cela fait cinquante poulets à cent mille francs
et un demi-poulet à cinquante mille.»
Danglars frissonna; le bandeau lui tomba des yeux: c'était bien toujours
une plaisanterie, mais il la comprenait enfin.
Il est même juste de dire qu'il ne la trouvait plus aussi plate que
l'instant d'avant.
«Voyons, dit-il, voyons: en donnant ces cent mille francs, me
tiendrez-vous quitte au moins, et pourrai-je manger à mon aise?
--Sans doute, dit Peppino.
--Mais comment les donner? fit Danglars en respirant plus librement.
--Rien de plus facile; vous avez un crédit ouvert chez MM. Thomson et
French, via dei Banchi, à Rome, donnez-moi un bon de quatre mille neuf
cent quatre-vingt-dix-huit louis sur ces messieurs, notre banquier nous
le prendra.»
Danglars voulut au moins se donner le mérite de la bonne volonté; il
prit la plume et le papier que lui présentait Peppino, écrivit la
cédule, et signa.
«Tenez, dit-il, voilà votre bon au porteur.
--Et vous, voici votre poulet.»
Danglars découpa la volaille en soupirant: elle lui paraissait bien
maigre pour une si grosse somme.
Quant à Peppino, il lut attentivement le papier, le mit dans sa poche,
et continua de manger ses pois chiches.
CXVI
Le pardon.
Le lendemain Danglars eut encore faim, l'air de cette caverne était on
ne peut plus apéritif; le prisonnier crut que, pour ce jour-là, il
n'aurait aucune dépense à faire: en homme économe il avait caché la
moitié de son poulet et un morceau de son pain dans le coin de sa
cellule.
Mais il n'eut pas plus tôt mangé qu'il eut soif: il n'avait pas compté
là-dessus.
Il lutta contre la soif jusqu'au moment où il sentit sa langue desséchée
s'attacher à son palais.
Alors, ne pouvant plus résister au feu qui le dévorait, il appela.
La sentinelle ouvrit la porte; c'était un nouveau visage.
Il pensa que mieux valait pour lui avoir affaire à une ancienne
connaissance. Il appela Peppino.
«Me voici, Excellence, dit le bandit en se présentant avec un
empressement qui parut de bon augure à Danglars, que désirez-vous?
--À boire, dit le prisonnier.
--Excellence, dit Peppino, vous savez que le vin est hors de prix dans
les environs de Rome...
--Donnez-moi de l'eau alors, dit Danglars cherchant à parer la botte.
--Oh! Excellence, l'eau est plus rare que le vin; il fait une si grande
sécheresse!
--Allons, dit Danglars, nous allons recommencer, à ce qu'il paraît!»
Et, tout en souriant pour avoir l'air de plaisanter, le malheureux
sentait la sueur mouiller ses tempes.
«Voyons, mon ami, dit Danglars, voyant que Peppino demeurait impassible,
je vous demande un verre de vin; me le refuserez-vous?
--Je vous ai déjà dit, Excellence, répondit gravement Peppino, que nous
ne vendions pas au détail.
--Eh bien, voyons alors, donnez-moi une bouteille.
--Duquel?
--Du moins cher.
--Ils sont tous deux du même prix.
--Et quel prix?
--Vingt-cinq mille francs la bouteille.
--Dites, s'écria Danglars avec une amertume qu'Harpargon seul eût pu
noter dans le diapason de la voix humaine, dites que vous voulez me
dépouiller, ce sera plus tôt fait que de me dévorer ainsi lambeau par
lambeau.
--Il est possible, dit Peppino, que ce soit là le projet du maître.
--Le maître, qui est-il donc?
--Celui auquel on vous a conduit avant-hier.
--Et où est-il?
--Ici.
--Faites que je le voie.
--C'est facile.»
L'instant d'après, Luigi Vampa était devant Danglars.
«Vous m'appelez? demanda-t-il au prisonnier.
--C'est vous, monsieur, qui êtes le chef des personnes qui m'ont amené
ici?
--Oui Excellence.
--Que désirez-vous de moi pour rançon? Parlez.
--Mais tout simplement les cinq millions que vous portez sur vous.»
Danglars sentit un effroyable spasme lui broyer le coeur.
«Je n'ai que cela au monde, monsieur, et c'est le reste d'une immense
fortune: si vous me l'ôtez, ôtez-moi la vie.
--Il nous est défendu de verser votre sang, Excellence.
--Et par qui cela vous est-il défendu?
--Par celui auquel nous obéissons.
--Vous obéissez donc à quelqu'un?
--Oui, à un chef.
--Je croyais que vous-même étiez le chef?
--Je suis le chef de ces hommes; mais un autre homme est mon chef à moi.
--Et ce chef obéit-il à quelqu'un?
--Oui.
--À qui?
--À Dieu.»
Danglars resta un instant pensif.
«Je ne vous comprends pas, dit-il.
--C'est possible.
--Et c'est ce chef qui vous a dit de me traiter ainsi?
--Oui.
--Quel est son but?
--Je n'en sais rien.
--Mais ma bourse s'épuisera.
--C'est probable.
--Voyons, dit Danglars, voulez-vous un million?
--Non.
--Deux millions?
--Non.
--Trois millions?... quatre?... Voyons, quatre? je vous les donne à la
condition que vous me laisserez aller.
--Pourquoi nous offrez-vous quatre millions de ce qui en vaut cinq? dit
Vampa; c'est de l'usure cela, seigneur banquier, ou je ne m'y connais
pas.
--Prenez tout! prenez tout, vous dis-je! s'écria Danglars, et tuez-moi!
--Allons, allons, calmez-vous, Excellence, vous allez vous fouetter le
sang, ce qui vous donnera un appétit à manger un million par jour; soyez
donc plus économe, morbleu!
--Mais quand je n'aurai plus d'argent pour vous payer! s'écria Danglars
exaspéré.
--Alors vous aurez faim.
--J'aurai faim? dit Danglars blêmissant.
--C'est probable, répondit flegmatiquement Vampa.
--Mais vous dites que vous ne voulez pas me tuer?
--Non.
--Et vous voulez me laisser mourir de faim?
--Ce n'est pas la même chose.
--Eh bien, misérables! s'écria Danglars, je déjouerai vos infâmes
calculs; mourir pour mourir, j'aime autant en finir tout de suite;
faites-moi souffrir, torturez-moi, tuez-moi, mais vous n'aurez plus ma
signature!
--Comme il vous plaira, Excellence», dit Vampa.
Et il sortit de la cellule.
Danglars se jeta en rugissant sur ses peaux de bouc.
Quels étaient ces hommes? quel était ce chef invisible? quels projets
poursuivaient-ils donc sur lui? et quand tout le monde pouvait se
racheter, pourquoi lui seul ne le pouvait-il pas?
Oh! certes, la mort, une mort prompte et violente, était un bon moyen de
tromper ses ennemis acharnés, qui semblaient poursuivre sur lui une
incompréhensible vengeance.
Oui, mais mourir!
Pour la première fois peut-être de sa carrière si longue, Danglars
songeait à la mort avec le désir et la crainte tout à la fois de mourir;
mais le moment était venu pour lui d'arrêter sa vue sur le spectre
implacable qui vit au-dedans de toute créature, qui, à chaque pulsation
du coeur, dit à lui-même: Tu mourras!
Danglars ressemblait à ces bêtes fauves que la chasse anime, puis
qu'elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent parfois à
se sauver.
Danglars songea à une évasion.
Mais les murs étaient le roc lui-même; mais à la seule issue qui
conduisait hors de la cellule un homme lisait, et derrière cet homme on
voyait passer et repasser des ombres armées de fusils.
Sa résolution de ne pas signer dura deux jours, après quoi il demanda
des aliments et offrit un million.
On lui servit un magnifique souper, et on prit son million.
Dès lors, la vie du malheureux prisonnier fut une divagation
perpétuelle. Il avait tant souffert qu'il ne voulait plus s'exposer à
souffrir, et subissait toutes les exigences; au bout de douze jours, un
après-midi qu'il avait dîné comme en ses beaux jours de fortune, il fit
ses comptes et s'aperçut qu'il avait tant donné de traités au porteur,
qu'il ne lui restait plus que cinquante mille francs.
Alors il se fit en lui une réaction étrange: lui qui venait d'abandonner
cinq millions, il essaya de sauver les cinquante mille francs qui lui
restaient, plutôt que de donner ces cinquante mille francs, il se
résolut de reprendre une vie de privations, il eut des lueurs d'espoir
qui touchaient à la folie; lui qui depuis si longtemps avait oublié
Dieu, il y songea pour se dire que Dieu parfois avait fait des miracles:
que la caverne pouvait s'abîmer; que les carabiniers pontificaux
pouvaient découvrir cette retraite maudite et venir à son secours;
qu'alors il lui resterait cinquante mille francs; que cinquante mille
francs étaient une somme suffisante pour empêcher un homme de mourir de
faim; il pria Dieu de lui conserver ces cinquante mille francs, et en
priant il pleura.
Trois jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le nom de Dieu fut
constamment, sinon dans son coeur du moins sur ses lèvres; par
intervalles il avait des instants de délire pendant lesquels il croyait,
à travers les fenêtres, voir dans une pauvre chambre un vieillard
agonisant sur un grabat.
Ce vieillard, lui aussi, mourait de faim.
Le quatrième jour, ce n'était plus un homme, c'était un cadavre vivant;
il avait ramassé à terre jusqu'aux dernières miettes de ses anciens
repas et commencé à dévorer la natte dont le sol était couvert.
Alors il supplia Peppino, comme on supplie son ange gardien, de lui
donner quelque nourriture, il lui offrit mille francs d'une bouchée de
pain.
Peppino ne répondit pas.
Le cinquième jour, il se traîna à l'entrée de la cellule.
«Mais vous n'êtes donc pas un chrétien? dit-il en se redressant sur les
genoux; vous voulez assassiner un homme qui est votre frère devant Dieu?
«Oh! mes amis d'autrefois, mes amis d'autrefois!» murmura-t-il.
Et il tomba la face contre terre.
Puis, se relevant avec une espèce de désespoir:
«Le chef! cria-t-il, le chef!
--Me voilà! dit Vampa, paraissant tout à coup, que désirez-vous encore?
--Prenez mon dernier or, balbutia Danglars en tendant son portefeuille,
et laissez-moi vivre ici, dans cette caverne; je ne demande plus la
liberté, je ne demande qu'à vivre.
--Vous souffrez donc bien? demanda Vampa.
--Oh! oui, je souffre, et cruellement!
--Il y a cependant des hommes qui ont encore plus souffert que vous.
--Je ne crois pas.
--Si fait! ceux qui sont morts de faim.»
Danglars songea à ce vieillard que, pendant ses heures d'hallucination,
il voyait, à travers les fenêtres de sa pauvre chambre, gémir sur son
lit.
Il frappa du front la terre en poussant un gémissement.
«Oui, c'est vrai, il y en a qui ont plus souffert encore que moi, mais
au moins, ceux-là, c'étaient des martyrs.
--Vous repentez-vous, au moins?» dit une voix sombre et solennelle, qui
fit dresser les cheveux sur la tête de Danglars.
Son regard affaibli essaya de distinguer les objets, et il vit derrière
le bandit un homme enveloppé d'un manteau et perdu dans l'ombre d'un
pilastre de pierre.
«De quoi faut-il que je me repente? balbutia Danglars.
--Du mal que vous avez fait, dit la même voix.
--Oh! oui, je me repens! je me repens!» s'écria Danglars.
Et il frappa sa poitrine de son poing amaigri.
«Alors je vous pardonne, dit l'homme en jetant son manteau et en faisant
un pas pour se placer dans la lumière.
--Le comte de Monte-Cristo! dit Danglars, plus pâle de terreur qu'il ne
l'était, un instant auparavant, de faim et de misère.
--Vous vous trompez; je ne suis pas le comte de Monte-Cristo.
--Et qui êtes-vous donc?
--Je suis celui que vous avez vendu, livré, déshonoré: je suis celui
dont vous avez prostitué la fiancée; je suis celui sur lequel vous avez
marché pour vous hausser jusqu'à la fortune; je suis celui dont vous
avez fait mourir le père de faim, qui vous avait condamné à mourir de
faim, et qui cependant vous pardonne, parce qu'il a besoin lui-même
d'être pardonné: je suis Edmond Dantès!»
Danglars ne poussa qu'un cri, et tomba prosterné.
«Relevez-vous, dit le comte, vous avez la vie sauve; pareille fortune
n'est pas arrivée à vos deux autres complices: l'un est fou, l'autre est
mort! Gardez les cinquante mille francs qui vous restent, je vous en
fais don; quant à vos cinq millions volés aux hospices, ils leur sont
déjà restitués par une main inconnue.
«Et maintenant, mangez et buvez; ce soir je vous fais mon hôte.
«Vampa, quand cet homme sera rassasié, il sera libre.»
Danglars demeura prosterné tandis que le comte s'éloignait; lorsqu'il
releva la tête, il ne vit plus qu'une espèce d'ombre qui disparaissait
dans le corridor, et devant laquelle s'inclinaient les bandits.
Comme l'avait ordonné le comte, Danglars fut servi par Vampa, qui lui
fit apporter le meilleur vin et les plus beaux fruits de l'Italie, et
qui, l'ayant fait monter dans sa chaise de poste, l'abandonna sur la
route, adossé à un arbre.
Il y resta jusqu'au jour, ignorant où il était.
Au jour il s'aperçut qu'il était près d'un ruisseau: il avait soif, il
se traîna jusqu'à lui.
En se baissant pour y boire, il s'aperçut que ses cheveux étaient
devenus blancs.
CXVII
Le 5 octobre.
Il était six heures du soir à peu près, un jour couleur d'opale, dans
lequel un beau soleil d'automne infiltrait ses rayons d'or, tombait du
ciel sur la mer bleuâtre.
La chaleur du jour s'était éteinte graduellement, et l'on commençait à
sentir cette légère brise qui semble la respiration de la nature se
réveillant après la sieste brûlante du midi, souffle délicieux qui
rafraîchit les côtes de la Méditerranée et qui porte de rivage en rivage
le parfum des arbres, mêlé à l'âcre senteur de la mer.
Sur cet immense lac qui s'étend de Gibraltar aux Dardanelles et de Tunis
à Venise, un léger yacht, pur et élégant de forme, glissait dans les
premières vapeurs du soir. Son mouvement était celui du cygne qui ouvre
ses ailes au vent et qui semble glisser sur l'eau. Il s'avançait, rapide
et gracieux à la fois, et laissant derrière lui un sillon
phosphorescent.
Peu à peu le soleil, dont nous avons salué les derniers rayons, avait
disparu à l'horizon occidental; mais, comme pour donner raison aux rêves
brillants de la mythologie, ses feux indiscrets, reparaissant au sommet
de chaque vague, semblaient révéler que le dieu de flamme venait de se
cacher au sein d'Amphitrite, qui essayait en vain de cacher son amant
dans les plis de son manteau azuré.
Le yacht avançait rapidement, quoique en apparence il y eût à peine
assez de vent pour faire flotter la chevelure bouclée d'une jeune fille.
Debout sur la proue, un homme de haute taille, au teint de bronze, à
l'oeil dilaté, voyait venir à lui la terre sous la forme d'une masse
sombre disposée en cône, et sortant du milieu des flots comme un immense
chapeau de Catalan.
«Est-ce là Monte-Cristo? demanda d'une voix grave et empreinte d'une
profonde tristesse le voyageur aux ordres duquel le petit yacht semblait
être momentanément soumis.
--Oui, Excellence, répondit le patron, nous arrivons.
--Nous arrivons!» murmura le voyageur avec un indéfinissable accent de
mélancolie.
Puis il ajouta à voix basse:
«Oui, ce sera là le port.»
Et il se replongea dans sa pensée, qui se traduisait par un sourire plus
triste que ne l'eussent été des larmes.
Quelques minutes après, on aperçut à terre la lueur d'une flamme qui
s'éteignit aussitôt, et le bruit d'une arme à feu arriva jusqu'au yacht.
«Excellence, dit le patron, voici le signal de terre, voulez-vous y
répondre vous-même?
--Quel signal?» demanda celui-ci.
Le patron étendit la main vers l'île aux flancs de laquelle montait,
isolé et blanchâtre, un large flocon de fumée qui se déchirait en
s'élargissant.
«Ah! oui, dit-il, comme sortant d'un rêve, donnez.»
Le patron lui tendit une carabine toute chargée, le voyageur la prit, la
leva lentement et fit feu en l'air.
Dix minutes après on carguait les voiles, et l'on jetait l'ancre à cinq
cents pas d'un petit port.
Le canot était déjà à la mer avec quatre rameurs et le pilote; le
voyageur descendit, et au lieu de s'asseoir à la poupe, garnie pour lui
d'un tapis bleu, se tint debout et les bras croisés.
Les rameurs attendaient, leurs avirons à demi levés, comme des oiseaux
qui font sécher leurs ailes.
«Allez!» dit le voyageur.
Les huit rames retombèrent à la mer d'un seul coup et sans faire jaillir
une goutte d'eau; puis la barque, cédant à l'impulsion, glissa
rapidement.
En un instant on fut dans une petite anse formée par une échancrure
naturelle, la barque toucha sur un fond de sable fin.
«Excellence, dit le pilote, montez sur les épaules de deux de nos
hommes, ils vous porteront à terre.»
Le jeune homme répondit à cette invitation par un geste de complète
indifférence, dégagea ses jambes de la barque et se laissa glisser dans
l'eau qui lui monta jusqu'à la ceinture.
«Ah! Excellence, murmura le pilote, c'est mal ce que vous faites là, et
vous nous ferez gronder par le maître.»
Le jeune homme continua d'avancer vers le rivage, suivant deux matelots
qui choisissaient le meilleur fond.
Au bout d'une trentaine de pas on avait abordé; le jeune homme secouait
ses pieds sur un terrain sec, et cherchait des yeux autour de lui le
chemin probable qu'on allait lui indiquer, car il faisait tout à fait
nuit.
Au moment où il tournait la tête, une main se posait sur son épaule, et
une voix le fit tressaillir.
«Bonjour, Maximilien, disait cette voix, vous êtes exact, merci!
--C'est vous, comte, s'écria le jeune homme avec un mouvement qui
ressemblait à de la joie, et en serrant de ses deux mains la main de
Monte-Cristo.
--Oui, vous le voyez, aussi exact que vous; mais vous êtes ruisselant,
mon cher ami: il faut vous changer, comme dirait Calypso à Télémaque.
Venez donc, il y a par ici une habitation toute préparée pour vous, dans
laquelle vous oublierez fatigues et froid.»
Monte-Cristo s'aperçut que Morrel se retournait; il attendit.
Le jeune homme, en effet, voyait avec surprise que pas un mot n'avait
été prononcé par ceux qui l'avaient amené, qu'il ne les avait pas payés
et que cependant ils étaient partis. On entendait même déjà le battement
des avirons de la barque qui retournait vers le petit yacht.
«Ah! oui, dit le comte, vous cherchez vos matelots?
--Sans doute, je ne leur ai rien donné, et cependant ils sont partis.
--Ne vous occupez point de cela, Maximilien, dit en riant Monte-Cristo,
j'ai un marché avec la marine pour que l'accès de mon île soit franc de
tout droit de charroi et de voyage. Je suis abonné, comme on dit dans
les pays civilisés.»
Morrel regarda le comte avec étonnement.
«Comte, lui dit-il, vous n'êtes plus le même qu'à Paris.
--Comment cela?
--Oui, ici, vous riez.»
Le front de Monte-Cristo s'assombrit tout à coup.
«Vous avez raison de me rappeler à moi-même, Maximilien, dit-il, vous
revoir était un bonheur pour moi, et j'oubliais que tout bonheur est
passager.
--Oh! non, non, comte! s'écria Morrel en saisissant de nouveau les deux
mains de son ami; riez au contraire, soyez heureux, vous, et prouvez-moi
par votre indifférence que la vie n'est mauvaise qu'à ceux qui
souffrent. Oh! vous êtes charitable; vous êtes bon, vous êtes grand, mon
ami, et c'est pour me donner du courage que vous affectez cette gaieté.
--Vous vous trompez, Morrel, dit Monte-Cristo, c'est qu'en effet j'étais
heureux.
--Alors vous m'oubliez moi-même; tant mieux!
--Comment cela?
--Oui, car vous le savez, ami, comme disait le gladiateur entrant dans
le cirque au sublime empereur, je vous dis à vous: «Celui qui va mourir
te salue.»
--Vous n'êtes pas consolé? demanda Monte-Cristo avec un regard étrange.
--Oh! fit Morrel avec un regard plein d'amertume, avez-vous cru
réellement que je pouvais l'être?
--Écoutez, dit le comte, vous entendez bien mes paroles, n'est-ce pas,
Maximilien? Vous ne me prenez pas pour un homme vulgaire, pour une
crécelle qui émet des sons vagues et vides de sens. Quand je vous
demande si vous êtes consolé, je vous parle en homme pour qui le coeur
humain n'a plus de secret. Eh bien, Morrel, descendons ensemble au fond
de votre coeur et sondons-le. Est-ce encore cette impatience fougueuse
de douleur qui fait bondir le corps comme bondit le lion piqué par le
moustique? Est-ce toujours cette soif dévorante qui ne s'éteint que dans
la tombe? Est-ce cette idéalité du regret qui lance le vivant hors de la
vie à la poursuite du mort? ou bien est-ce seulement la prostration du
courage épuisé, l'ennui qui étouffe le rayon d'espoir qui voudrait
luire? est-ce la perte de la mémoire, amenant l'impuissance des larmes?
Oh! mon cher ami, si c'est cela, si vous ne pouvez plus pleurer, si vous
croyez mort votre coeur engourdi, si vous n'avez plus de force qu'en
Dieu, de regards que pour le ciel, ami, laissons de côté les mots trop
étroits pour le sens que leur donne notre âme. Maximilien, vous êtes
consolé, ne vous plaignez plus.
--Comte, dit Morrel de sa voix douce et ferme en même temps; comte,
écoutez-moi, comme on écoute un homme qui parle le doigt étendu vers la
terre, les yeux levés au ciel: je suis venu près de vous pour mourir
dans les bras d'un ami. Certes, il est des gens que j'aime: j'aime ma
soeur Julie, j'aime son mari Emmanuel; mais j'ai besoin qu'on m'ouvre
des bras forts et qu'on me sourie à mes derniers instants; ma soeur
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