Beauchamp en éclatant de rire; la phrase est courte, mais agréable. Je vous demande la permission d'en user dans mon compte rendu. --Prenez, mon cher monsieur Beauchamp, dit Château-Renaud; prenez; je vous donne ma phrase pour ce qu'elle vaut. --Mais, dit Debray à Beauchamp, si j'ai parlé au président, vous avez dû parler au procureur du roi, vous? --Impossible; depuis huit jours M. de Villefort se cèle; c'est tout naturel: cette suite étrange de chagrins domestiques couronnée par la mort étrange de sa fille... --La mort étrange! Que dites-vous donc là, Beauchamp? --Oh! oui, faites donc l'ignorant, sous prétexte que tout cela se passe chez la noblesse de robe, dit Beauchamp en appliquant son lorgnon à son oeil et en le forçant de tenir tout seul. --Mon cher monsieur, dit Château-Renaud, permettez-moi de vous dire que, pour le lorgnon, vous n'êtes pas de la force de Debray. Debray, donnez donc une leçon à M. Beauchamp. --Tiens, dit Beauchamp, je ne me trompe pas. --Quoi donc? --C'est elle. --Qui, elle? --On la disait partie. --Mlle Eugénie? demanda Château-Renaud; serait-elle déjà revenue? --Non, mais sa mère. --Mme Danglars? --Allons donc! fit Château-Renaud, impossible; dix jours après la fuite de sa fille, trois jours après la banqueroute de son mari!» Debray rougit légèrement et suivit la direction du regard de Beauchamp. «Allons donc! dit-il, c'est une femme voilée, une dame inconnue, quelque princesse étrangère, la mère du prince Cavalcanti peut-être; mais vous disiez, ou plutôt vous alliez dire des choses fort intéressantes, Beauchamp, ce me semble. --Moi? --Oui. Vous parliez de la mort étrange de Valentine. --Ah! oui, c'est vrai; mais pourquoi donc Mme de Villefort, n'est-elle pas ici? --Pauvre chère femme! dit Debray, elle est sans doute occupée à distiller de l'eau de mélisse pour les hôpitaux, et à composer des cosmétiques pour elle et pour ses amies. Vous savez qu'elle dépense à cet amusement deux ou trois mille écus par an, à ce que l'on assure. Au fait, vous avez raison, pourquoi n'est-elle pas ici, Mme de Villefort? Je l'aurais vue avec un grand plaisir; j'aime beaucoup cette femme. --Et moi, dit Château-Renaud, je la déteste. --Pourquoi? --Je n'en sais rien. Pourquoi aime-t-on? pourquoi déteste-t-on? Je la déteste par antipathie. --Ou par instinct, toujours. --Peut-être... Mais revenons à ce que vous disiez, Beauchamp. --Eh bien, reprit Beauchamp, n'êtes-vous pas curieux de savoir, messieurs, pourquoi l'on meurt si dru dans la maison Villefort? --Dru est joli, dit Château-Renaud. --Mon cher, le mot se trouve dans Saint-Simon. --Mais la chose se trouve chez M. de Villefort; allons-y donc. --Ma foi! dit Debray, j'avoue que je ne perds pas de vue cette maison tendue de deuil depuis trois mois et avant-hier encore, à propos de Valentine, madame m'en parlait. --Qu'est-ce que madame?... demanda Château-Renaud. --La femme du ministre, pardieu! --Ah! pardon, fit Château-Renaud, je ne vais pas chez les ministres, moi, je laisse cela aux princes. --Vous n'étiez que beau, vous devenez flamboyant, baron; prenez pitié de vous, ou vous allez nous brûler comme un autre Jupiter. --Je ne dirai plus rien, dit Château-Renaud; mais que diable, ayez pitié de moi, ne me donnez pas la réplique. --Voyons, tâchons d'arriver au bout de notre dialogue, Beauchamp; je vous disais donc que madame me demandait avant-hier des renseignements là-dessus; instruisez-moi, je l'instruirai. --Eh bien, messieurs, si l'on meurt si dru, je maintiens le mot, dans la maison Villefort, c'est qu'il y a un assassin dans la maison!» Les deux jeunes gens tressaillirent, car déjà plus d'une fois la même idée leur était venue. «Et quel est cet assassin? demandèrent-ils. --Le jeune Édouard.» Un éclat de rire des deux auditeurs ne déconcerta aucunement l'orateur, qui continua: «Oui, messieurs, le jeune Édouard, enfant phénoménal, qui tue déjà comme père et mère. --C'est une plaisanterie? --Pas du tout; j'ai pris hier un domestique qui sort de chez M. de Villefort: écoutez bien ceci. --Nous écoutons. --Et que je vais renvoyer demain, parce qu'il mange énormément pour se remettre du jeûne de terreur qu'il s'imposait là-bas. Eh bien, il parait que ce cher enfant a mis la main sur quelque flacon de drogue dont il use de temps en temps contre ceux qui lui déplaisent. D'abord ce fut bon papa et bonne maman de Saint-Méran qui lui déplurent, et il leur a versé trois gouttes de son élixir: trois gouttes suffisent; puis ce fut le brave Barrois, vieux serviteur de bon papa Noirtier, lequel rudoyait de temps en temps l'aimable espiègle que vous connaissez. L'aimable espiègle lui a versé trois gouttes de son élixir. Ainsi fut fait de la pauvre Valentine, qui ne le rudoyait pas, elle, mais dont il était jaloux: il lui a versé trois gouttes de son élixir, et pour elle comme pour les autres tout a été fini. --Mais quel diable de conte nous faites-vous là? dit Château-Renaud. --Oui, dit Beauchamp, un conte de l'autre monde n'est-ce pas? --C'est absurde, dit Debray. --Ah! reprit Beauchamp, voilà déjà que vous cherchez des moyens dilatoires! Que diable! demandez à mon domestique, ou plutôt à celui qui demain ne sera plus mon domestique: c'était le bruit de la maison. --Mais cet élixir, où est-il? quel est-il? --Dame! l'enfant le cache. --Où l'a-t-il pris? --Dans le laboratoire de madame sa mère. --Sa mère a donc des poisons dans son laboratoire? --Est-ce que je sais, moi! vous venez me faire là des questions de procureur du roi. Je répète ce qu'on m'a dit, voilà tout; je vous cite mon auteur: je ne puis faire davantage. Le pauvre diable ne mangeait plus d'épouvante. --C'est incroyable! --Mais non, mon cher, ce n'est pas incroyable du tout, vous avez vu l'an passé cet enfant de la rue de Richelieu, qui s'amusait à tuer ses frères et ses soeurs en leur enfonçant une épingle dans l'oreille, tandis qu'ils dormaient. La génération qui nous suit est très précoce, mon cher. --Mon cher, dit Château-Renaud, je parie que vous ne croyez pas un seul mot de ce que vous nous contez là?... Mais je ne vois pas le comte de Monte-Cristo; comment donc n'est-il pas ici? --Il est blasé, lui, fit Debray, et puis il ne voudra point paraître devant tout le monde, lui qui a été la dupe de tous les Cavalcanti, lesquels sont venus à lui, à ce qu'il paraît, avec de fausses lettres de créance; de sorte qu'il en est pour une centaine de mille francs hypothéqués sur la principauté. --À propos, monsieur de Château-Renaud, demanda Beauchamp, comment se porte Morrel? --Ma foi, dit le gentilhomme, voici trois fois que je vais chez lui, et pas plus de Morrel que sur la main. Cependant sa soeur ne m'a point paru inquiète, et elle m'a dit avec un fort bon visage qu'elle ne l'avait pas vu non plus depuis deux ou trois jours, mais qu'elle était certaine qu'il se portait bien. --Ah! j'y pense! le comte de Monte-Cristo ne peut venir dans la salle, dit Beauchamp. --Pourquoi cela? --Parce qu'il est acteur dans le drame. --Est-ce qu'il a aussi assassiné quelqu'un? demanda Debray. --Mais non, c'est lui, au contraire, qu'on a voulu assassiner. Vous savez bien que c'est en sortant de chez lui que ce bon M. de Caderousse a été assassiné par son petit Benedetto. Vous savez bien que c'est chez lui qu'on a retrouvé ce fameux gilet dans lequel était la lettre qui est venue déranger la signature du contrat. Voyez-vous le fameux gilet? Il est là tout sanglant, sur le bureau, comme pièce de conviction. --Ah! fort bien. --Chut! messieurs, voici la cour; à nos places!» En effet un grand bruit se fit entendre dans le prétoire; le sergent de ville appela ses deux protégés par un hem! énergique, et l'huissier, paraissant au seuil de la salle des délibérations, cria de cette voix glapissante que les huissiers avaient déjà du temps de Beaumarchais: «La cour, messieurs!» CX L'acte d'accusation. Les juges prirent séance au milieu du plus profond silence; les jurés s'assirent à leur place; M. de Villefort, objet de l'attention, et nous dirons presque de l'admiration générale, se plaça couvert dans son fauteuil, promenant un regard tranquille autour de lui. Chacun regardait avec étonnement cette figure grave et sévère, sur l'impassibilité de laquelle les douleurs paternelles semblaient n'avoir aucune prise, et l'on regardait avec une espèce de terreur cet homme étranger aux émotions de l'humanité. «Gendarmes! dit le président, amenez l'accusé.» À ces mots, l'attention du public devint plus active, et tous les yeux se fixèrent sur la porte par laquelle Benedetto devait entrer. Bientôt cette porte s'ouvrit et l'accusé parut. L'impression fut la même sur tout le monde, et nul ne se trompa à l'expression de sa physionomie. Ses traits ne portaient pas l'empreinte de cette émotion profonde qui refoule le sang au coeur et décolore le front et les joues. Ses mains, gracieusement posées l'une sur son chapeau, l'autre dans l'ouverture de son gilet de piqué blanc, n'étaient agitées d'aucun frisson: son oeil était calme et même brillant. À peine dans la salle, le regard du jeune homme se mit à parcourir tous les rangs des juges et des assistants, et s'arrêta plus longuement sur le président et surtout sur le procureur du roi. Auprès d'Andrea se plaça son avocat, avocat nommé d'office (car Andrea n'avait point voulu s'occuper de ces détails auxquels il n'avait paru attacher aucune importance), jeune homme aux cheveux d'un blond fade, au visage rougi par une émotion cent fois plus sensible que celle du prévenu. Le président demanda la lecture de l'acte d'accusation, rédigé, comme on sait, par la plume si habile et si implacable de Villefort. Pendant cette lecture, qui fut longue, et qui pour tout autre eût été accablante, l'attention publique ne cessa de se porter sur Andrea, qui en soutint le poids avec la gaieté d'âme d'un Spartiate. Jamais Villefort peut-être n'avait été si concis ni si éloquent; le crime était présenté sous les couleurs les plus vives, les antécédents du prévenu, sa transfiguration, la filiation de ses actes depuis un âge assez tendre, étaient déduits avec le talent que la pratique de la vie et la connaissance du coeur humain pouvaient fournir à un esprit aussi élevé que celui du procureur du roi. Avec ce seul préambule, Benedetto était à jamais perdu dans l'opinion publique, en attendant qu'il fût puni plus matériellement par la loi. Andrea ne prêta pas la moindre attention aux charges successives qui s'élevaient et retombaient sur lui: M. de Villefort, qui l'examinait souvent et qui sans doute continuait sur lui les études psychologiques qu'il avait eu si souvent l'occasion de faire sur les accusés, M. de Villefort ne put une seule fois lui faire baisser les yeux, quelles que fussent la fixité et la profondeur de son regard. Enfin la lecture fut terminée. «Accusé, dit le président, vos nom et prénoms?» Andrea se leva. «Pardonnez-moi monsieur le président, dit-il d'une voix dont le timbre vibrait parfaitement pur, mais je vois que vous allez prendre un ordre de questions dans lequel je ne puis vous suivre. J'ai la prétention que c'est à moi de justifier plus tard d'être une exception aux accusés ordinaires. Veuillez donc, je vous prie, me permettre de répondre en suivant un ordre différent; je n'en répondrai pas moins à toutes.» Le président, surpris, regarda les jurés, qui regardèrent le procureur du roi. Une grande surprise se manifesta dans toute l'assemblée. Mais Andrea ne parut aucunement s'en émouvoir. «Votre âge? dit le président; répondrez-vous à cette question? --À cette question comme aux autres, je répondrai, monsieur le président, mais à son tour. --Votre âge? répéta le magistrat. --J'ai vingt et un ans, ou plutôt je les aurai seulement dans quelques jours, étant né dans la nuit du 27 au 28 septembre 1817.» M. de Villefort, qui était à prendre note, leva la tête à cette date. «Où êtes-vous né? continua le président. --À Auteuil, près Paris», répondit Benedetto. M. de Villefort leva une seconde fois la tête, regarda Benedetto comme il eût regardé la tête de Méduse et devint livide. Quant à Benedetto, il passa gracieusement sur ses lèvres le coin brodé d'un mouchoir de fine batiste. «Votre profession? demanda le président. --D'abord j'étais faussaire, dit Andrea le plus tranquillement du monde; ensuite je suis passé voleur, et tout récemment je me suis fait assassin.» Un murmure ou plutôt une tempête d'indignation et de surprise éclata dans toutes les parties de la salle: les juges eux-mêmes se regardèrent stupéfaits, les jurés manifestèrent le plus grand dégoût pour le cynisme qu'on attendait si peu d'un homme élégant. M. de Villefort appuya une main sur son front qui, d'abord pâle, était devenu rouge et bouillant, tout à coup il se leva regardant autour de lui comme un homme égaré: l'air lui manquait. «Cherchez-vous quelque chose, monsieur le procureur du roi?» demanda Benedetto avec son plus obligeant sourire. M. de Villefort ne répondit rien, et se rassit ou plutôt retomba sur son fauteuil. «Est-ce maintenant, prévenu, que vous consentez à dire votre nom? demanda le président. L'affectation brutale que vous avez mise à énumérer vos différents crimes, que vous qualifiez de profession, l'espèce de point d'honneur que vous y attachez, ce dont, au nom de la morale et du respect dû à l'humanité, la cour doit vous blâmer sévèrement, voilà peut-être la raison qui vous a fait tarder de vous nommer: vous voulez faire ressortir ce nom par les titres qui le précèdent. --C'est incroyable, monsieur le président, dit Benedetto du ton de voix le plus gracieux et avec les manières les plus polies, comme vous avez lu au fond de ma pensée; c'est en effet dans ce but que je vous ai prié d'intervertir l'ordre des questions.» La stupeur était à son comble, il n'y avait plus dans les paroles de l'accusé ni forfanterie ni cynisme; l'auditoire ému pressentait quelque foudre éclatante au fond de ce nuage sombre. «Eh bien, dit le président, votre nom? --Je ne puis vous dire mon nom, car je ne le sais pas; mais je sais celui de mon père, et je peux vous le dire.» Un éblouissement douloureux aveugla Villefort; on vit tomber de ses joues des gouttes de sueur âcres et pressées sur les papiers qu'il remuait d'une main convulsive et éperdue. «Dites alors le nom de votre père», reprit le président. Pas un souffle, pas une haleine ne troublaient le silence de cette immense assemblée: tout le monde attendait. «Mon père est procureur du roi, répondit tranquillement Andrea. --Procureur du roi! fit avec stupéfaction le président, sans remarquer le bouleversement qui se faisait sur la figure de Villefort; procureur du roi! --Oui, et puisque vous voulez savoir son nom je vais vous le dire: il se nomme de Villefort!» L'explosion, si longtemps contenue par le respect qu'en séance on porte à la justice, se fit jour, comme un tonnerre, du fond de toutes les poitrines; la cour elle-même ne songea point à réprimer ce mouvement de la multitude. Les interjections, les injures adressées à Benedetto, qui demeurait impassible, les gestes énergiques, le mouvement des gendarmes, le ricanement de cette partie fangeuse qui, dans toute assemblée, monte à la surface aux moments de trouble et de scandale, tout cela dura cinq minutes avant que les magistrats et les huissiers eussent réussi à rétablir le silence. Au milieu de tout ce bruit, on entendait la voix du président, qui s'écriait: «Vous jouez-vous de la justice, accusé, et oseriez-vous donner à vos concitoyens le spectacle d'une corruption qui, dans une époque qui cependant ne laisse rien à désirer sous ce rapport, n'aurait pas encore eu son égale?» Dix personnes s'empressaient auprès de M. le procureur du roi, à demi écrasé sur son siège, et lui offraient des consolations, des encouragements, des protestations de zèle et de sympathie. Le calme s'était rétabli dans la salle, à l'exception cependant d'un point où un groupe assez nombreux s'agitait et chuchotait. Une femme, disait-on, venait de s'évanouir; on lui avait fait respirer des sels, elle s'était remise. Andrea, pendant tout ce tumulte, avait tourné sa figure souriante vers l'assemblée; puis, s'appuyant enfin d'une main sur la rampe de chêne de son banc, et cela dans l'attitude de la plus gracieuse: «Messieurs, dit-il, à Dieu ne plaise que je cherche à insulter la cour et à faire, en présence de cette honorable assemblée, un scandale inutile. On me demande quel âge j'ai, je le dis; on me demande où je suis né, je réponds; on me demande mon nom, je ne puis le dire, puisque mes parents m'ont abandonné. Mais je puis bien, sans dire mon nom, puisque je n'en ai pas, dire celui de mon père, or, je le répète, mon père se nomme M. de Villefort, et je suis tout prêt à le prouver.» Il y avait dans l'accent du jeune homme une certitude, une conviction, une énergie qui réduisirent le tumulte au silence. Les regards se portèrent un moment sur le procureur du roi, qui gardait sur son siège l'immobilité d'un homme que la foudre vient de changer en cadavre. «Messieurs, continua Andrea en commandant le silence du geste et de la voix, je vous dois la preuve et l'explication de mes paroles. --Mais, s'écria le président irrité, vous avez déclaré dans l'instruction vous nommer Benedetto, vous avez dit être orphelin, et vous vous êtes donné la Corse pour patrie. --J'ai dit à l'instruction ce qu'il m'a convenu de dire à l'instruction, car je ne voulais pas que l'on affaiblît ou que l'on arrêtât, ce qui n'eût point manqué d'arriver, le retentissement solennel que je voulais donner à mes paroles. «Maintenant je vous répète que je suis né à Auteuil, dans la nuit du 27 au 28 septembre 1817, et que je suis le fils de M. le procureur du roi de Villefort. Maintenant, voulez-vous des détails? je vais vous en donner. «Je naquis au premier de la maison numéro 28, rue de la Fontaine, dans une chambre tendue de damas rouge. Mon père me prit dans ses bras en disant à ma mère que j'étais mort, m'enveloppa dans une serviette marquée d'un H et d'un N, et m'emporta dans le jardin où il m'enterra vivant.» Un frisson parcourut tous les assistants quand ils virent que grandissait l'assurance du prévenu avec l'épouvante de M. de Villefort. «Mais comment savez-vous tous ces détails? demanda le président. --Je vais vous le dire, monsieur le président. Dans le jardin où mon père venait de m'ensevelir, s'était, cette nuit-là même, introduit un homme qui lui en voulait mortellement, et qui le guettait depuis longtemps pour accomplir sur lui une vengeance corse. L'homme était caché dans un massif; il vit mon père enfermer un dépôt dans la terre, et le frappa d'un coup de couteau au milieu même de cette opération; puis, croyant que ce dépôt était quelque trésor, il ouvrit la fosse et me trouva vivant encore. Cet homme me porta à l'hospice des Enfants-Trouvés, où je fus inscrit sous le numéro 57. Trois mois après, sa soeur fit le voyage de Rogliano à Paris pour me venir chercher, me réclama comme son fils et m'emmena. «Voilà comment, quoique né à Auteuil, je fus élevé en Corse.» Il y eut un instant de silence, mais d'un silence si profond, que, sans l'anxiété que semblaient respirer mille poitrines, on eût cru la salle vide. «Continuez, dit la voix du président. --Certes, continua Benedetto, je pouvais être heureux chez ces braves gens qui m'adoraient; mais mon naturel pervers l'emporta sur toutes les vertus qu'essayait de verser dans mon coeur ma mère adoptive. Je grandis dans le mal et je suis arrivé au crime. Enfin, un jour que je maudissais Dieu de m'avoir fait si méchant et de me donner une si hideuse destinée, mon père adoptif est venu me dire: «--Ne blasphème pas, malheureux! car Dieu t'a donné le jour sans colère! le crime vient de ton père et non de toi; de ton père qui t'a voué à l'enfer si tu mourais, à la misère si un miracle te rendait au jour! «Dès lors j'ai cessé de blasphémer Dieu, mais j'ai maudit mon père; et voilà pourquoi j'ai fait entendre ici les paroles que vous m'avez reprochées, monsieur le président; voilà pourquoi j'ai causé le scandale dont frémit encore cette assemblée. Si c'est un crime de plus, punissez-moi; mais si je vous ai convaincu que dès le jour de ma naissance ma destinée était fatale, douloureuse, amère, lamentable, plaignez-moi! --Mais votre mère? demanda le président. --Ma mère me croyait mort; ma mère n'est point coupable. Je n'ai pas voulu savoir le nom de ma mère; je ne la connais pas.» En ce moment un cri aigu, qui se termina par un sanglot, retentit au milieu du groupe qui entourait, comme nous l'avons dit, une femme. Cette femme tomba dans une violente attaque de nerfs et fut enlevée du prétoire, tandis qu'on l'emportait, le voile épais qui cachait son visage s'écarta et l'on reconnut Mme Danglars. Malgré l'accablement de ses sens énervés, malgré le bourdonnement qui frémissait à son oreille, malgré l'espèce de folie qui bouleversait son cerveau, Villefort la reconnut et se leva. «Les preuves! les preuves! dit le président; prévenu, souvenez-vous que ce tissu d'horreurs a besoin d'être soutenu par les preuves les plus éclatantes. --Les preuves? dit Benedetto en riant, les preuves, vous les voulez? --Oui. --Eh bien, regardez M. de Villefort, et demandez-moi encore les preuves.» Chacun se retourna vers le procureur du roi, qui, sous le poids de ces mille regards rivés sur lui, s'avança dans l'enceinte du tribunal, chancelant, les cheveux en désordre et le visage couperosé par la pression de ses ongles. L'assemblée tout entière poussa un long murmure d'étonnement. «On me demande les preuves, mon père, dit Benedetto, voulez-vous que je les donne? --Non, non, balbutia M. de Villefort d'une voix étranglée; non, c'est inutile. --Comment, inutile? s'écria le président: mais que voulez-vous dire? --Je veux dire, s'écria le procureur du roi, que je me débattrais en vain sous l'étreinte mortelle qui m'écrase, messieurs, je suis, je le reconnais, dans la main du Dieu vengeur. Pas de preuves; il n'en est pas besoin; tout ce que vient de dire ce jeune homme est vrai!» Un silence sombre et pesant comme celui qui précède les catastrophes de la nature enveloppa dans son manteau de plomb tous les assistants, dont les cheveux se dressaient sur la tête. «Et quoi! monsieur de Villefort, s'écria le président, vous ne cédez pas à une hallucination? Quoi! vous jouissez de la plénitude de vos facultés? On concevrait qu'une accusation si étrange, si imprévue, si terrible, ait troublé vos esprits? voyons, remettez-vous.» Le procureur du roi secoua la tête. Ses dents s'entrechoquaient avec violence comme celles d'un homme dévoré par la fièvre, et cependant il était d'une pâleur mortelle. «Je jouis de toutes mes facultés, monsieur, dit-il; le corps seulement souffre et cela se conçoit. Je me reconnais coupable de tout ce que ce jeune homme vient d'articuler contre moi, et je me tiens chez moi à la disposition de M. le procureur du roi mon successeur.» Et en prononçant ces mots d'une voix sourde et presque étouffée, M. de Villefort se dirigea en vacillant vers la porte, que lui ouvrit d'un mouvement machinal l'huissier de service. L'assemblée tout entière demeura muette et consternée par cette révélation et par cet aveu, qui faisaient un dénouement si terrible aux différentes péripéties qui, depuis quinze jours, avaient agité la haute société parisienne. «Eh bien, dit Beauchamp, qu'on vienne dire maintenant que le drame n'est pas dans la nature! --Ma foi, dit Château-Renaud, j'aimerais encore mieux finir comme M. de Morcerf: un coup de pistolet paraît doux près d'une pareille catastrophe. --Et puis il tue, dit Beauchamp. --Et moi qui avais eu un instant l'idée d'épouser sa fille, dit Debray. A-t-elle bien fait de mourir, mon Dieu, la pauvre enfant! --La séance est levée, messieurs, dit le président, et la cause remise à la prochaine session. L'affaire doit être instruite de nouveau et confiée à un autre magistrat.» Quant à Andrea, toujours aussi tranquille et beaucoup plus intéressant, il quitta la salle escorté par les gendarmes, qui involontairement lui témoignaient des égards. «Eh bien, que pensez-vous de cela, mon brave homme? demanda Debray au sergent de ville, en lui glissant un louis dans la main. --Il y aura des circonstances atténuantes», répondit celui-ci. CXI Expiation. M. de Villefort avait vu s'ouvrir devant lui les rangs de la foule, si compacte qu'elle fût. Les grandes douleurs sont tellement vénérables, qu'il n'est pas d'exemple, même dans les temps les plus malheureux, que le premier mouvement de la foule réunie n'ait pas été un mouvement de sympathie pour une grande catastrophe. Beaucoup de gens haïs ont été assassinés dans une émeute; rarement un malheureux, fût-il criminel, a été insulté par les hommes qui assistaient à sa condamnation à mort. Villefort traversa donc la haie des spectateurs, des gardes, des gens du Palais, et s'éloigna, reconnu coupable de son propre aveu, mais protégé par sa douleur. Il est des situations que les hommes saisissent avec leur instinct, mais qu'ils ne peuvent commenter avec leur esprit; le plus grand poète, dans ce cas, est celui qui pousse le cri le plus véhément et le plus naturel. La foule prend ce cri pour un récit tout entier, et elle a raison de s'en contenter, et plus raison encore de le trouver sublime quand il est vrai. Du reste il serait difficile de dire l'état de stupeur dans lequel était Villefort en sortant du Palais, de peindre cette fièvre qui faisait battre chaque artère, raidissait chaque fibre, gonflait à la briser chaque veine, et disséquait chaque point du corps mortel en des millions de souffrances. Villefort se traîna le long des corridors, guidé seulement par l'habitude; il jeta de ses épaules la toge magistrale, non qu'il pensât à la quitter pour la convenance, mais parce qu'elle était à ses épaules un fardeau accablant, une tunique de Nessus féconde en tortures. Il arriva chancelant jusqu'à la cour Dauphine, aperçut sa voiture, réveilla le cocher en ouvrant la portière lui-même, et se laissa tomber sur les coussins en montrant du doigt la direction du faubourg Saint-Honoré. Le cocher partit. Tout le poids de sa fortune écroulée venait de retomber sur sa tête; ce poids l'écrasait, il n'en savait pas les conséquences; il ne les avait pas mesurées; il les sentait, il ne raisonnait pas son code comme le froid meurtrier qui commente un article connu. Il avait Dieu au fond du coeur. «Dieu! murmurait-il sans savoir même ce qu'il disait, Dieu! Dieu!» Il ne voyait que Dieu derrière l'éboulement qui venait de se faire. La voiture roulait avec vitesse; Villefort, en s'agitant sur ses coussins, sentit quelque chose qui le gênait. Il porta la main à cet objet: c'était un éventail oublié par Mme de Villefort entre le coussin et le dossier de la voiture; cet éventail éveilla un souvenir, et ce souvenir fut un éclair au milieu de la nuit. Villefort songea à sa femme... «Oh!» s'écria-t-il, comme si un fer rouge lui traversait le coeur. En effet, depuis une heure, il n'avait plus sous les yeux qu'une face de sa misère, et voilà que tout à coup il s'en offrait une autre à son esprit, et une autre non moins terrible. Cette femme, il venait de faire avec elle le juge inexorable, il venait de la condamner à mort; et elle, elle, frappée de terreur, écrasée par le remords, abîmée sous la honte qu'il venait de lui faire avec l'éloquence de son irréprochable vertu, elle, pauvre femme faible et sans défense contre un pouvoir absolu et suprême, elle se préparait peut-être en ce moment même à mourir! Une heure s'était déjà écoulée depuis sa condamnation; sans doute en ce moment elle repassait tous ses crimes dans sa mémoire, elle demandait grâce à Dieu, elle écrivait une lettre pour implorer à genoux le pardon de son vertueux époux, pardon qu'elle achetait de sa mort. Villefort poussa un second rugissement de douleur et de rage. «Ah! s'écria-t-il en se roulant sur le satin de son carrosse, cette femme n'est devenue criminelle que parce qu'elle m'a touché. Je sue le crime, moi! et elle a gagné le crime comme on gagne le typhus, comme on gagne le choléra, comme on gagne la peste!... et je la punis!... J'ai osé lui dire: Repentez-vous et mourez... moi! oh! non! non! elle vivra... elle me suivra... Nous allons fuir, quitter la France, aller devant nous tant que la terre pourra nous porter. Je lui parlais d'échafaud!... Grand Dieu! comment ai-je osé prononcer ce mot! Mais, moi aussi, l'échafaud m'attend!... Nous fuirons... Oui, je me confesserai à elle! oui, tous les jours je lui dirai, en m'humiliant, que, moi aussi, j'ai commis un crime... Oh! alliance du tigre et du serpent! oh! digne femme d'un mari tel que moi!... Il faut qu'elle vive, il faut que mon infamie fasse pâlir la sienne!» Et Villefort enfonça plutôt qu'il ne baissa la glace du devant de son coupé. «Vite, plus vite!» s'écria-t-il d'une voix qui fit bondir le cocher sur son siège. Les chevaux, emportés par la peur, volèrent jusqu'à la maison. «Oui, oui, se répétait Villefort à mesure qu'il se rapprochait de chez lui, oui, il faut que cette femme vive, il faut qu'elle se repente et qu'elle élève mon fils, mon pauvre enfant, le seul, avec l'indestructible vieillard, qui ait survécu à la destruction de la famille! Elle l'aimait; c'est pour lui qu'elle a tout fait. Il ne faut jamais désespérer du coeur d'une mère qui aime son enfant; elle se repentira; nul ne saura qu'elle fut coupable; ces crimes commis chez moi, et dont le monde s'inquiète déjà, ils seront oubliés avec le temps, ou, si quelques ennemis s'en souviennent, eh bien, je les prendrai sur ma liste de crimes. Un, deux, trois de plus, qu'importe! ma femme se sauvera emportant de l'or, et surtout emportant son fils, loin du gouffre où il me semble que le monde va tomber avec moi. Elle vivra, elle sera heureuse encore, puisque tout son amour est dans son fils, et que son fils ne la quittera point. J'aurai fait une bonne action; cela allège le coeur.» Et le procureur du roi respira plus librement qu'il n'avait fait depuis longtemps. La voiture s'arrêta dans la cour de l'hôtel. Villefort s'élança du marchepied sur le perron; il vit les domestiques surpris de le voir revenir si vite. Il ne lut pas autre chose sur leur physionomie; nul ne lui adressa la parole; on s'arrêta devant lui, comme d'habitude, pour le laisser passer; voilà tout. Il passa devant la chambre de Noirtier, et, par la porte il ne s'inquiéta point de la personne qui était avec son père; c'était ailleurs que son inquiétude le tirait. «Allons, dit-il en montant le petit escalier qui conduisait au palier où étaient l'appartement de sa femme et la chambre vide de Valentine; allons, rien n'est changé ici.» Avant tout il ferma la porte du palier. «Il faut que personne ne nous dérange, dit-il; il faut que je puisse lui parler librement, m'accuser devant elle, lui tout dire...» Il s'approcha de la porte, mit la main sur le bouton de cristal, la porte céda. «Pas fermée! oh! bien, très bien», murmura-t-il. Et il entra dans le petit salon où dans la soirée on dressait un lit pour Édouard; car, quoique en pension, Édouard rentrait tous les soirs: sa mère n'avait jamais voulu se séparer de lui. Il embrassa d'un coup d'oeil tout le petit salon. «Personne, dit-il; elle est dans sa chambre à coucher sans doute.» Il s'élança vers la porte. Là, le verrou était mis. Il s'arrêta frissonnant. «Héloïse!» cria-t-il. Il lui sembla entendre remuer un meuble. «Héloïse! répéta-t-il. --Qui est là?» demanda la voix de celle qu'il appelait. Il lui sembla que cette voix était plus faible que de coutume. «Ouvrez! ouvrez! s'écria Villefort, c'est moi!» Mais malgré cet ordre, malgré le ton d'angoisse avec lequel il était donné, on n'ouvrit pas. Villefort enfonça la porte d'un coup de pied. À l'entrée de la chambre qui donnait dans son boudoir, Mme de Villefort était debout, pâle, les traits contractés, et le regardant avec des yeux d'une fixité effrayante. «Héloïse! Héloïse! dit-il, qu'avez-vous? Parlez!» La jeune femme étendit vers lui sa main raide et livide. «C'est fait, monsieur, dit-elle avec un râlement qui sembla déchirer son gosier; que voulez-vous donc encore de plus?» Et elle tomba de sa hauteur sur le tapis. Villefort courut à elle, lui saisit la main. Cette main serrait convulsivement un flacon de cristal à bouchon d'or. Mme de Villefort était morte. Villefort, ivre d'horreur, recula jusqu'au seuil de la chambre et regarda le cadavre. «Mon fils! s'écria-t-il tout à coup; où est mon fils? Édouard! Édouard!» Et il se précipita hors de l'appartement en criant: «Édouard! Édouard!» Ce nom était prononcé avec un tel accent d'angoisse, que les domestiques accoururent. «Mon fils! où est mon fils? demanda Villefort. Qu'on l'éloigne de la maison, qu'il ne voie pas... --M. Édouard n'est point en bas, monsieur, répondit le valet de chambre. --Il joue sans doute au jardin; voyez! voyez! --Non, monsieur. Madame a appelé son fils il y a une demi-heure à peu près; M. Édouard est entré chez madame et n'est point descendu depuis.» Une sueur glacée inonda le front de Villefort, ses pieds trébuchèrent sur la dalle, ses idées commencèrent à tourner dans sa tête comme les rouages désordonnés d'une montre qui se brise. «Chez madame! murmura-t-il, chez madame!» Et il revint lentement sur ses pas, s'essuyant le front d'une main, s'appuyant de l'autre aux parois de la muraille. En rentrant dans la chambre il fallait revoir le corps de la malheureuse femme. Pour appeler Édouard, il fallait réveiller l'écho de cet appartement changé en cercueil; parler, c'était violer le silence de la tombe. Villefort sentit sa langue paralysée dans sa gorge. «Édouard, Édouard», balbutia-t-il. L'enfant ne répondait pas; où donc était l'enfant qui, au dire des domestiques, était entré chez sa mère et n'en était pas sorti? Villefort fit un pas en avant. Le cadavre de Mme de Villefort était couché en travers de la porte du boudoir dans lequel se trouvait nécessairement Édouard; ce cadavre semblait veiller sur le seuil avec des yeux fixes et ouverts, avec une épouvantable et mystérieuse ironie sur les lèvres. Derrière le cadavre, la portière relevée laissait voir une partie du boudoir, un piano et le bout d'un divan de satin bleu. Villefort fit trois ou quatre pas en avant, et sur le canapé il aperçut son enfant couché. L'enfant dormait sans doute. Le malheureux eut un élan de joie indicible; un rayon de pure lumière descendit dans cet enfer où il se débattait. Il ne s'agissait donc que de passer par-dessus le cadavre, d'entrer dans le boudoir, de prendre l'enfant dans ses bras et de fuir avec lui, loin, bien loin. Villefort n'était plus cet homme dont son exquise corruption faisait le type de l'homme civilisé; c'était un tigre blessé à mort qui laisse ses dents brisées dans sa dernière blessure. Il n'avait plus peur des préjugés, mais des fantômes. Il prit son élan et bondit par-dessus le cadavre, comme s'il se fût agi de franchir un brasier dévorant. Il enleva l'enfant dans ses bras, le serrant, le secouant, l'appelant; l'enfant ne répondait point. Il colla ses lèvres avides à ses joues, ses joues étaient livides et glacées; il palpa ses membres raidis; il appuya sa main sur son coeur, son coeur ne battait plus. L'enfant était mort. Un papier plié en quatre tomba de la poitrine d'Édouard. Villefort, foudroyé, se laissa aller sur ses genoux; l'enfant s'échappa de ses bras inertes et roula du côté de sa mère. Villefort ramassa le papier, reconnut l'écriture de sa femme et le parcourut avidement. Voici ce qu'il contenait: «Vous savez si j'étais bonne mère, puisque c'est pour mon fils que je me suis faite criminelle! «Une bonne mère ne part pas sans son fils!» Villefort ne pouvait en croire ses yeux; Villefort ne pouvait en croire sa raison. Il se traîna vers le corps d'Édouard, qu'il examina encore une fois avec cette attention minutieuse que met la lionne à regarder son lionceau mort. Puis un cri déchirant s'échappa de sa poitrine. «Dieu! murmura-t-il, toujours Dieu!» Ces deux victimes l'épouvantaient, il sentait monter en lui l'horreur de cette solitude peuplée de deux cadavres. Tout à l'heure il était soutenu par la rage, cette immense faculté des hommes forts, par le désespoir, cette vertu suprême de l'agonie, qui poussait les Titans à escalader le ciel, Ajax à montrer le poing aux dieux. Villefort courba sa tête sous le poids des douleurs, il se releva sur ses genoux, secoua ses cheveux humides de sueur, hérissés d'effroi et celui-là, qui n'avait jamais eu pitié de personne s'en alla trouver le vieillard, son père, pour avoir, dans sa faiblesse, quelqu'un à qui raconter son malheur, quelqu'un près de qui pleurer. Il descendit l'escalier que nous connaissons et entra chez Noirtier. Quand Villefort entra, Noirtier paraissait attentif à écouter aussi affectueusement que le permettait son immobilité, l'abbé Busoni, toujours aussi calme et aussi froid que de coutume. Villefort, en apercevant l'abbé, porta la main à son front. Le passé lui revint comme une de ces vagues dont la colère soulève plus d'écume que les autres vagues. Il se souvint de la visite qu'il avait faite à l'abbé le surlendemain du dîner d'Auteuil et de la visite que lui avait faite l'abbé à lui-même le jour de la mort de Valentine. «Vous ici, monsieur! dit-il; mais vous n'apparaissez donc jamais que pour escorter la Mort?» Busoni se redressa; en voyant l'altération du visage du magistrat, l'éclat farouche de ses yeux, il comprit ou crut comprendre que la scène des assises était accomplie; il ignorait le reste. «J'y suis venu pour prier sur le corps de votre fille! répondit Busoni. --Et aujourd'hui, qu'y venez-vous faire? --Je viens vous dire que vous m'avez assez payé votre dette, et qu'à partir de ce moment je vais prier Dieu qu'il se contente comme moi. --Mon Dieu! fit Villefort en reculant, l'épouvante sur le front, cette voix, ce n'est pas celle de l'abbé Busoni! --Non.» L'abbé arracha sa fausse tonsure, secoua la tête, et ses longs cheveux noirs, cessant d'être comprimés, retombèrent sur ses épaules et encadrèrent son mâle visage. «C'est le visage de M. de Monte-Cristo! s'écria Villefort les yeux hagards. --Ce n'est pas encore cela, monsieur le procureur du roi, cherchez mieux et plus loin. --Cette voix! cette voix! où l'ai-je entendue pour la première fois? --Vous l'avez entendue pour la première fois à Marseille, il y a vingt-trois ans, le jour de votre mariage avec Mlle de Saint-Méran. Cherchez dans vos dossiers. --Vous n'êtes pas Busoni? vous n'êtes pas Monte-Cristo? Mon Dieu vous êtes cet ennemi caché, implacable, mortel! J'ai fait quelque chose contre vous à Marseille, oh! malheur à moi! --Oui, tu as raison, c'est bien cela, dit le comte en croisant les bras sur sa large poitrine; cherche, cherche! --Mais que t'ai-je donc fait? s'écria Villefort, dont l'esprit flottait déjà sur la limite où se confondent la raison et la démence, dans ce brouillard qui n'est plus le rêve et qui n'est pas encore le réveil; que t'ai-je fait? dis! parle! --Vous m'avez condamné à une mort lente et hideuse, vous avez tué mon père, vous m'avez ôté l'amour avec la liberté, et la fortune avec l'amour! --Qui êtes-vous? qui êtes-vous donc? mon Dieu! --Je suis le spectre d'un malheureux que vous avez enseveli dans les cachots du château d'If. À ce spectre sorti enfin de sa tombe Dieu a mis le masque du comte de Monte-Cristo, et il l'a couvert de diamants et d'or pour que vous ne le reconnaissiez qu'aujourd'hui. --Ah! je te reconnais, je te reconnais! dit le procureur du roi; tu es... --Je suis Edmond Dantès! --Tu es Edmond Dantès! s'écria le procureur du roi en saisissant le comte par le poignet; alors, viens!» Et il l'entraîna par l'escalier, dans lequel Monte-Cristo, étonné, le suivit, ignorant lui-même où le procureur du roi le conduisait, et pressentant quelque nouvelle catastrophe. «Tiens! Edmond Dantès, dit-il en montrant au comte le cadavre de sa femme et le corps de son fils, tiens! regarde, es-tu bien vengé?...» ; , . 1 ' . 2 3 - - , , - ; ; 4 ' . 5 6 - - , , ' , 7 , ? 8 9 - - ; . ; ' 10 : 11 . . . 12 13 - - ! - , ? 14 15 - - ! , ' , 16 , 17 . 18 19 - - , - , - , 20 , ' . , 21 . . 22 23 - - , , . 24 25 - - ? 26 27 - - ' . 28 29 - - , ? 30 31 - - . 32 33 - - ? - ; - ? 34 35 - - , . 36 37 - - ? 38 39 - - ! - , ; 40 , ! » 41 42 . 43 44 « ! - , ' , , 45 , - ; 46 , , 47 , . 48 49 - - ? 50 51 - - . . 52 53 - - ! , ' ; , ' - 54 ? 55 56 - - ! , 57 ' , 58 . 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