barreaux de sa cage pour retenir la chair qu'on lui enlève.
Tout à coup il se ravisa, fit un effort violent et se contint.
Puis on le vit sourire, arrondir peu à peu les traits de son
visage bouleversé.
«Au fait, dit-il, votre reçu, c'est de l'argent.
--Oh! mon Dieu, oui! et si vous étiez à Rome, sur mon reçu, la
maison Thomson et French ne ferait pas plus de difficulté de vous
payer que vous n'en avez fait vous-même.
--Pardon, monsieur le comte, pardon.
--Je puis donc garder cet argent?
--Oui, dit Danglars en essuyant la sueur qui perlait à la racine
de ses cheveux, gardez, gardez.»
Monte-Cristo remit les cinq billets dans sa poche avec cet
intraduisible mouvement de physionomie qui veut dire:
«Dame! réfléchissez; si vous vous repentez, il est encore temps.
--Non, dit Danglars, non; décidément, gardez mes signatures.
Mais, vous le savez, rien n'est formaliste comme un homme
d'argent; je destinais cet argent aux hospices et j'eusse cru les
voler en ne leur donnant pas précisément celui-là, comme si un écu
n'en valait pas un autre. Excusez!»
Et il se mit à rire bruyamment, mais des nerfs.
«J'excuse, répondit gracieusement Monte-Cristo, et j'empoche.»
Et il plaça les bons dans son portefeuille.
«Mais, dit Danglars, nous avons une somme de cent mille francs?
--Oh! bagatelle, dit Monte-Cristo. L'agio doit monter à peu près
à cette somme; gardez-la, et nous serons quittes.
--Comte, dit Danglars, parlez-vous sérieusement?
--Je ne ris jamais avec les banquiers», répliqua Monte-Cristo
avec un sérieux qui frisait l'impertinence.
Et il s'achemina vers la porte, juste au moment où le valet de
chambre annonçait:
«M. de Boville, receveur général des hospices.
--Ma foi, dit Monte-Cristo, il paraît que je suis arrivé à temps
pour jouir de vos signatures, on se les dispute.»
Danglars pâlit une seconde fois, et se hâta de prendre congé du
comte.
Le comte de Monte-Cristo échangea un cérémonieux salut avec
M. de Boville, qui se tenait debout dans le salon d'attente, et
qui, M. de Monte-Cristo passé, fut immédiatement introduit dans le
cabinet de M. Danglars.
On eût pu voir le visage si sérieux du comte s'illuminer d'un
éphémère sourire à l'aspect du portefeuille que tenait à la main
M. le receveur des hospices.
À la porte, il retrouva sa voiture, et se fit conduire sur-le-champ
à la Banque.
Pendant ce temps, Danglars, comprimant toute émotion, venait à la
rencontre du receveur général.
Il va sans dire que le sourire et la gracieuseté étaient
stéréotypés sur ses lèvres.
«Bonjour, dit-il, mon cher créancier, car je gagerais que c'est le
créancier qui m'arrive.
--Vous avez deviné juste, monsieur le baron, dit M. de Boville,
les hospices se présentent à vous dans ma personne; les veuves et
les orphelins viennent par mes mains vous demander une aumône de
cinq millions.
--Et l'on dit que les orphelins sont à plaindre! dit Danglars en
prolongeant la plaisanterie; pauvres enfants!
--Me voici donc venu en leur nom, dit M. de Boville. Vous avez dû
recevoir ma lettre hier?
--Oui.
--Me voici avec mon reçu.
--Mon cher monsieur de Boville, dit Danglars, vos veuves et vos
orphelins auront, si vous le voulez bien, la bonté d'attendre
vingt-quatre heures, attendu que M. de Monte-Cristo, que vous
venez de voir sortir d'ici... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?
--Oui; eh bien?
--Eh bien, M. de Monte-Cristo emportait leur cinq millions!
--Comment cela?
--Le comte avait un crédit illimité sur moi, crédit ouvert par la
maison Thomson et French, de Rome. Il est venu me demander une
somme de cinq millions d'un seul coup; je lui ai donné un bon sur
la Banque: c'est là que sont déposés mes fonds; et vous comprenez,
je craindrais, en retirant des mains de M. le régent dix millions
le même jour, que cela ne lui parût bien étrange.
«En deux jours, ajouta Danglars en souriant, je ne dis pas.
--Allons donc! s'écria M. de Boville avec le ton de la plus
complète incrédulité; cinq millions à ce monsieur qui sortait tout
à l'heure, et qui m'a salué en sortant comme si je le connaissais?
--Peut-être vous connaît-il sans que vous le connaissiez, vous.
M. de Monte-Cristo connaît tout le monde.
--Cinq millions!
--Voilà son reçu. Faites comme saint Thomas: voyez et touchez.»
M. de Boville prit le papier que lui présentait Danglars, et lut:
«Reçu de M. le baron Danglars la somme de cinq millions cent mille
francs, dont il se remboursera à volonté sur la maison Thomson et
French, de Rome.»
«C'est ma foi vrai! dit celui-ci.
--Connaissez-vous la maison Thomson et French?
--Oui, dit M. de Boville, j'ai fait autrefois une affaire de deux
cent mille francs avec elle; mais je n'en ai pas entendu parler
depuis.
--C'est une des meilleures maisons d'Europe, dit Danglars en
rejetant négligemment sur son bureau le reçu qu'il venait de
prendre des mains de M. de Boville.
--Et il avait comme cela cinq millions, rien que sur vous? Ah çà!
mais c'est donc un nabab que ce comte de Monte-Cristo?
--Ma foi! je ne sais pas ce que c'est, mais il avait trois
crédits illimités: un sur moi, un sur Rothschild, un sur Laffitte,
et, ajouta négligemment Danglars, comme vous voyez, il m'a donné
la préférence en me laissant cent mille francs pour l'agio.»
M. de Boville donna tous les signes de la plus grande admiration.
«Il faudra que je l'aille visiter, dit-il, et que j'obtienne
quelque fondation pieuse pour nous.
--Oh! c'est comme si vous la teniez; ses aumônes seules montent à
plus de vingt mille francs par mois.
--C'est magnifique; d'ailleurs, je lui citerai l'exemple de
Mme de Morcerf et de son fils.
--Quel exemple?
--Ils ont donné toute leur fortune aux hospices.
--Quelle fortune?
--Leur fortune, celle du général de Morcerf, du défunt.
--Et à quel propos?
--À propos qu'ils ne voulaient pas d'un bien si misérablement
acquis.
--De quoi vont-ils vivre?
--La mère se retire en province et le fils s'engage.
--Tiens, tiens, dit Danglars, en voilà des scrupules!
--J'ai fait enregistrer l'acte de donation hier.
--Et combien possédaient-ils?
--Oh! pas grand-chose: douze à treize cent mille francs. Mais
revenons à nos millions.
--Volontiers, dit Danglars le plus naturellement du monde; vous
êtes donc bien pressé de cet argent?
--Mais oui; la vérification de nos caisses se fait demain.
--Demain! que ne disiez-vous cela tout de suite? Mais c'est un
siècle, demain! À quelle heure cette vérification?
--À deux heures.
--Envoyez à midi, dit Danglars avec son sourire.
M. de Boville ne répondait pas grand-chose; il faisait oui de la
tête et remuait son portefeuille.
--Eh! mais j'y songe, dit Danglars, faites mieux.
--Que voulez-vous que je fasse?
--Le reçu de M. de Monte-Cristo vaut de l'argent; passez ce reçu
chez Rothschild ou chez Laffitte; ils vous le prendront à
l'instant même.
--Quoique remboursable sur Rome?
--Certainement; il vous en coûtera seulement un escompte de cinq
à six mille francs.
Le receveur fit un bond en arrière.
«Ma foi! non, j'aime mieux attendre à demain. Comme vous y allez!
--J'ai cru un instant, pardonnez-moi, dit Danglars avec une
suprême impudence, j'ai cru que vous aviez un petit déficit à
combler.
--Ah! fit le receveur.
--Écoutez, cela s'est vu, et dans ce cas on fait un sacrifice.
--Dieu merci! non, dit M. de Boville.
--Alors, à demain; mais sans faute?
--Ah çà! mais, vous riez! Envoyez à midi, et la Banque sera
prévenue.
--Je viendrai moi-même.
--Mieux encore, puisque cela me procurera le plaisir de vous
voir.»
Ils se serrèrent la main.
«À propos, dit M. de Boville, n'allez-vous donc point à
l'enterrement de cette pauvre Mlle de Villefort, que j'ai
rencontré sur le boulevard?
--Non, dit le banquier, je suis encore un peu ridicule depuis
l'affaire de Benedetto, et je fais un plongeon.
--Bah! vous avez tort; est-ce qu'il y a de votre faute dans tout
cela?
--Écoutez, mon cher receveur, quand on porte un nom sans tache
comme le mien, on est susceptible.
--Tout le monde vous plaint, soyez-en persuadé, et, surtout, tout
le monde plaint mademoiselle votre fille.
--Pauvre Eugénie! fit Danglars avec un profond soupir. Vous savez
qu'elle entre en religion, monsieur?
--Non.
--Hélas! ce n'est que malheureusement trop vrai. Le lendemain de
l'événement, elle s'est décidée à partir avec une religieuse de
ses amies; elle va chercher un couvent bien sévère en Italie ou en
Espagne.
--Oh! c'est terrible!»
Et M. de Boville se retira sur cette exclamation en faisant au
père mille compliments de condoléance. Mais il ne fut pas plus tôt
dehors, que Danglars, avec une énergie de geste que comprendront
ceux-là seulement qui ont vu représenter -Robert Macaire-, par
Frédérick, s'écria:
«Imbécile!»
Et serrant la quittance de Monte-Cristo dans un petit
portefeuille:
«Viens à midi, ajouta-t-il, à midi, je serai loin.»
Puis il s'enferma à double tour, vida tous les tiroirs de sa
caisse, réunit une cinquantaine de mille francs en billets de
banque, brûla différents papiers, en mit d'autres en évidence, et
commença d'écrire une lettre qu'il cacheta, et sur laquelle il mit
pour suscription:
«À madame la baronne Danglars.»
«Ce soir, murmura-t-il, je la placerai moi-même sur sa toilette.»
Puis, tirant un passeport de son tiroir.
«Bon, dit-il, il est encore valable pour deux mois.»
CV
Le cimetière du Père-Lachaise.
M. de Boville avait, en effet, rencontré le convoi funèbre qui
conduisait Valentine à sa dernière demeure.
Le temps était sombre et nuageux; un vent tiède encore, mais déjà
mortel pour les feuilles jaunies, les arrachait aux branches peu à
peu dépouillées et les faisait tourbillonner sur la foule immense
qui encombrait les boulevards.
M. de Villefort, parisien pur, regardait le cimetière du Père-Lachaise
comme le seul digne de recevoir la dépouille mortelle d'une famille
parisienne; les autres lui paraissaient des cimetières de campagne, des
hôtels garnis de la mort. Au Père-Lachaise seulement un trépassé de
bonne compagnie pouvait être logé chez lui.
Il avait acheté là, comme nous l'avons vu, la concession à
perpétuité sur laquelle s'élevait le monument peuplé si
promptement par tous les membres de sa première famille.
On lisait sur le fronton du mausolée: FAMILLE SAINT-MÉRAN ET
VILLEFORT; car tel avait été le dernier voeu de la pauvre Renée,
mère de Valentine.
C'était donc vers le Père-Lachaise que s'acheminait le pompeux
cortège parti du faubourg Saint-Honoré. On traversa tout Paris, on
prit le faubourg du Temple, puis les boulevards extérieurs
jusqu'au cimetière. Plus de cinquante voitures de maîtres
suivaient vingt voitures de deuil, et, derrière ces cinquante
voitures, plus de cinq cents personnes encore marchaient à pied.
C'étaient presque tous des jeunes gens que la mort de Valentine
avait frappés d'un coup de foudre, et qui, malgré la vapeur
glaciale du siècle et le prosaïsme de l'époque, subissaient
l'influence poétique de cette belle, de cette chaste, de cette
adorable jeune fille enlevée en sa fleur.
À la sortie de Paris, on vit arriver un rapide attelage de quatre
chevaux qui s'arrêtèrent soudain en raidissant leurs jarrets
nerveux comme des ressorts d'acier: c'était M. de Monte-Cristo.
Le comte descendit de sa calèche, et vint se mêler à la foule qui
suivait à pied le char funéraire.
Château-Renaud l'aperçut; il descendit aussitôt de son coupé et
vint se joindre à lui. Beauchamp quitta de même le cabriolet de
remise dans lequel il se trouvait.
Le comte regardait attentivement par tous les interstices que
laissait la foule; il cherchait visiblement quelqu'un. Enfin, il
n'y tint pas.
«Où est Morrel? demanda-t-il. Quelqu'un de vous, messieurs,
sait-il où il est?
--Nous nous sommes déjà fait cette question à la maison
mortuaire, dit Château-Renaud; car personne de nous ne l'a
aperçu.»
Le comte se tut, mais continua à regarder autour de lui.
Enfin on arriva au cimetière. L'oeil perçant de Monte-Cristo sonda
tout d'un coup les bosquets d'ifs et de pins, et bientôt il perdit
toute inquiétude: une ombre avait glissé sous les noires
charmilles, et Monte-Cristo venait sans doute de reconnaître ce
qu'il cherchait.
On sait ce que c'est qu'un enterrement dans cette magnifique
nécropole: des groupes noirs disséminés dans les blanches allées,
le silence du ciel et de la terre, troublé par l'éclat de quelques
branches rompues, de quelque haie enfoncée autour d'une tombe; puis
le chant mélancolique des prêtres auquel se mêle çà et là un
sanglot échappé d'une touffe de fleurs, sous laquelle on voit
quelque femme, abîmée et les mains jointes.
L'ombre qu'avait remarquée Monte-Cristo traversa rapidement le
quinconce jeté derrière la tombe d'Héloïse et d'Abélard, vint se
placer, avec les valets de la mort, à la tête des chevaux qui
traînaient le corps, et du même pas parvint à l'endroit choisi
pour la sépulture.
Chacun regardait quelque chose.
Monte-Cristo ne regardait que cette ombre à peine remarquée de
ceux qui l'avoisinaient.
Deux fois le comte sortit des rangs pour voir si les mains de cet
homme ne cherchaient pas quelque arme cachée sous ses habits.
Cette ombre, quand le cortège s'arrêta, fut reconnue pour être
Morrel, qui, avec sa redingote noire boutonnée jusqu'en haut, son
front livide, ses joues creusées, son chapeau froissé par ses
mains convulsives, s'était adossé à un arbre situé sur un tertre
dominant le mausolée, de manière à ne perdre aucun des détails de
la funèbre cérémonie qui allait s'accomplir.
Tout se passa selon l'usage. Quelques hommes, et comme toujours,
c'étaient les moins impressionnés, quelques hommes prononcèrent
des discours. Les uns plaignaient cette mort prématurée; les
autres s'étendaient sur la douleur de son père; il y en eut
d'assez ingénieux pour trouver que cette jeune fille avait plus
d'une fois sollicité M. de Villefort pour les coupables sur la
tête desquels il tenait suspendu le glaive de la justice; enfin,
on épuisa les métaphores fleuries et les périodes douloureuses, en
commentant de toute façon les stances de Malherbe à Dupérier.
Monte-Cristo n'écoutait rien, ne voyait rien, ou plutôt il ne
voyait que Morrel, dont le calme et l'immobilité formaient un
spectacle effrayant pour celui qui seul pouvait lire ce qui se
passait au fond du coeur du jeune officier.
«Tiens, dit tout à coup Beauchamp à Debray, voilà Morrel! Où
diable s'est-il fourré là?»
Et ils le firent remarquer à Château-Renaud.
«Comme il est pâle, dit celui-ci en tressaillant.
--Il a froid, répliqua Debray.
--Non pas, dit lentement Château-Renaud; je crois, moi, qu'il est
ému. C'est un homme très impressionnable que Maximilien.
--Bah! dit Debray, à peine s'il connaissait Mlle de Villefort.
Vous l'avez dit vous-même.
--C'est vrai. Cependant je me rappelle qu'à ce bal chez
Mme de Morcerf il a dansé trois fois avec elle; vous savez, comte,
à ce bal où vous produisîtes tant d'effet.
--Non, je ne sais pas», répondit Monte-Cristo, sans savoir à quoi
ni à qui il répondait, occupé qu'il était de surveiller Morrel
dont les joues s'animaient, comme il arrive à ceux qui compriment
ou retiennent leur respiration.
«Les discours sont finis: adieu, messieurs», dit brusquement le
comte.
Et il donna le signal du départ en disparaissant, sans que l'on
sût par où il était passé.
La fête mortuaire était terminée, les assistants reprirent le
chemin de Paris.
Château-Renaud seul chercha un instant Morrel des yeux; mais,
tandis qu'il avait suivi du regard le comte qui s'éloignait,
Morrel avait quitté sa place, et Château-Renaud, après l'avoir
cherché vainement, avait suivi Debray et Beauchamp.
Monte-Cristo s'était jeté dans un taillis, et, caché derrière une
large tombe, il guettait jusqu'au moindre mouvement de Morrel, qui
peu à peu s'était approché du mausolée abandonné des curieux, puis
des ouvriers.
Morrel regarda autour de lui lentement et vaguement; mais au
moment où son regard embrassait la portion du cercle opposée à la
sienne, Monte-Cristo se rapprocha encore d'une dizaine de pas sans
avoir été vu.
Le jeune homme s'agenouilla.
Le comte, le cou tendu, l'oeil fixe et dilaté, les jarrets pliés
comme pour s'élancer au premier signal, continuait à se rapprocher
de Morrel.
Morrel courba son front jusque sur la pierre, embrassa la grille
de ses deux mains, et murmura:
«Ô Valentine!»
Le coeur du comte fut brisé par l'explosion de ces deux mots; il
fit un pas encore, et frappant sur l'épaule de Morrel:
«C'est vous, cher ami! dit-il, je vous cherchais.»
Monte-Cristo s'attendait à un éclat, à des reproches, à des
récriminations: il se trompait.
Morrel se tourna de son côté, et avec l'apparence du calme:
«Vous voyez, dit-il, je priais!»
Et son regard scrutateur parcourut le jeune homme des pieds à la
tête.
Après cet examen il parut plus tranquille.
«Voulez-vous que je vous ramène à Paris? dit-il.
--Non, merci.
--Enfin désirez-vous quelque chose?
--Laissez-moi prier.
Le comte s'éloigna sans faire une seule objection, mais ce fut
pour prendre un nouveau poste, d'où il ne perdait pas un seul
geste de Morrel, qui enfin se releva, essuya ses genoux blanchis
par la pierre, et reprit le chemin de Paris sans tourner une seule
fois la tête.
Il descendit lentement la rue de la Roquette.
Le comte, renvoyant sa voiture qui stationnait au Père-Lachaise,
le suivit à cent pas. Maximilien traversa le canal, et rentra rue
Meslay par les boulevards.
Cinq minutes après que la porte se fut refermée pour Morrel, elle
se rouvrit pour Monte-Cristo.
Julie était à l'entrée du jardin, où elle regardait, avec la plus
profonde attention, maître Peneton, qui, prenant sa profession de
jardinier au sérieux, faisait des boutures de rosier du Bengale.
«Ah! monsieur le comte de Monte-Cristo! s'écria-t-elle avec cette
joie que manifestait d'ordinaire chaque membre de la famille,
quand Monte-Cristo faisait sa visite dans la rue Meslay.
--Maximilien vient de rentrer, n'est-ce pas madame? demanda le
comte.
--Je crois l'avoir vu passer, oui, reprit la jeune femme; mais,
je vous en prie, appelez Emmanuel.
--Pardon, madame; mais il faut que je monte à l'instant même chez
Maximilien, répliqua Monte-Cristo, j'ai à lui dire quelque chose
de la plus haute importance.
--Allez donc, fit-elle, en l'accompagnant de son charmant sourire
jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'escalier.
Monte-Cristo eut bientôt franchi les deux étages qui séparaient le
rez-de-chaussée de l'appartement de Maximilien; parvenu sur le
palier, il écouta: nul bruit ne se faisait entendre.
Comme dans la plupart des anciennes maisons habitées par un seul
maître, le palier n'était fermé que par une porte vitrée.
Seulement, à cette porte vitrée il n'y avait point de clef.
Maximilien s'était enfermé en dedans; mais il était impossible de
voir au-delà de la porte, un rideau de soie rouge doublant les
vitres.
L'anxiété du comte se traduisit par une vive rougeur, symptôme
d'émotion peu ordinaire chez cet homme impassible.
«Que faire?» murmura-t-il.
Et il réfléchit un instant.
«Sonner? reprit-il, oh! non! souvent le bruit d'une sonnette,
c'est-à-dire d'une visite, accélère la résolution de ceux qui se
trouvent dans la situation où Maximilien doit être en ce moment,
et alors au bruit de la sonnette répond un autre bruit.»
Monte-Cristo frissonna des pieds à la tête, et, comme chez lui la
décision avait la rapidité de l'éclair, il frappa un coup de coude
dans un des carreaux de la porte vitrée qui vola en éclats; puis
il souleva le rideau et vit Morrel qui, devant son bureau, une
plume à la main, venait de bondir sur sa chaise, au fracas de la
vitre brisée.
«Ce n'est rien, dit le comte, mille pardons, mon cher ami! j'ai
glissé, et en glissant j'ai donné du coude dans votre carreau;
puisqu'il est cassé, je vais en profiter pour entrer chez vous; ne
vous dérangez pas, ne vous dérangez pas.»
Et, passant le bras par la vitre brisée, le comte ouvrit la porte.
Morrel se leva, évidemment contrarié, et vint au-devant de Monte-Cristo,
moins pour le recevoir que pour lui barrer le passage.
«Ma foi, c'est la faute de vos domestiques, dit Monte-Cristo en se
frottant le coude, vos parquets sont reluisants comme des miroirs.
--Vous êtes-vous blessé, monsieur? demanda froidement Morrel.
--Je ne sais. Mais que faisiez-vous donc là? Vous écriviez?
--Moi?
--Vous avez les doigts tachés d'encre.
--C'est vrai, répondit Morrel, j'écrivais; cela m'arrive
quelquefois, tout militaire que je suis.»
Monte-Cristo fit quelques pas dans l'appartement. Force fut à
Maximilien de le laisser passer; mais il le suivit.
«Vous écriviez? reprit Monte-Cristo avec un regard fatigant de
fixité.
--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que oui», fit Morrel.
Le comte jeta un regard autour de lui.
«Vos pistolets à côté de l'écritoire! dit-il en montrant du doigt
à Morrel les armes posées sur son bureau.
--Je pars pour un voyage, répondit Maximilien.
--Mon ami! dit Monte-Cristo avec une voix d'une douceur infinie.
--Monsieur!
--Mon ami, mon cher Maximilien, pas de résolutions extrêmes, je
vous en supplie!
--Moi, des résolutions extrêmes, dit Morrel en haussant les
épaules; et en quoi, je vous prie, un voyage est-il une résolution
extrême?
--Maximilien, dit Monte-Cristo, posons chacun de notre côté le
masque que nous portons.
«Maximilien, vous ne m'abusez pas avec ce calme de commande plus
que je ne vous abuse, moi, avec ma frivole sollicitude.
«Vous comprenez bien, n'est-ce pas? que pour avoir fait ce que
j'ai fait, pour avoir enfoncé des vitres, violé le secret de la
chambre d'un ami, vous comprenez, dis-je, que, pour avoir fait
tout cela, il fallait que j'eusse une inquiétude réelle, ou plutôt
une conviction terrible.
«Morrel, vous voulez vous tuer!
--Bon! dit Morrel tressaillant, où prenez-vous de ces idées-là,
monsieur le comte?
--Je vous dis que vous voulez vous tuer! continua le comte du
même son de voix, et en voici la preuve.»
Et, s'approchant du bureau, il souleva la feuille blanche que le
jeune homme avait jetée sur une lettre commencée, et prit la
lettre.
Morrel s'élança pour la lui arracher des mains. Mais Monte-Cristo
prévoyait ce mouvement et le prévint en saisissant Maximilien par
le poignet et en l'arrêtant comme la chaîne d'acier arrête le
ressort au milieu de son évolution.
«Vous voyez bien que vous vouliez vous tuer! Morrel, dit le comte,
c'est écrit!
--Eh bien, s'écria Morrel, passant sans transition de l'apparence
du calme à l'expression de la violence; eh bien, quand cela
serait, quand j'aurais décidé de tourner sur moi le canon de ce
pistolet, qui m'en empêcherait?
«Qui aurait le courage de m'en empêcher?
«Quand je dirai:
«Toutes mes espérances sont ruinées, mon coeur est brisé, ma vie
est éteinte, il n'y a plus que deuil et dégoût autour de moi; la
terre est devenue de la cendre; toute voix humaine me déchire;
«Quand je dirai:
«C'est pitié que de me laisser mourir, car si vous ne me laissez
mourir je perdrai la raison, je deviendrai fou;
«Voyons, dites, monsieur, quand je dirai cela, quand on verra que
je le dis avec les angoisses et les larmes de mon coeur, me
répondra-t-on:
--Vous avez tort?»
«M'empêchera-t-on de n'être pas le plus malheureux?
«Dites, monsieur, dites, est-ce vous qui aurez ce courage?
--Oui, Morrel, dit Monte-Cristo, d'une voix dont le calme
contrastait étrangement avec l'exaltation du jeune homme; oui, ce
sera moi.
--Vous! s'écria Morrel avec une expression croissante de colère
et de reproche; vous qui m'avez leurré d'un espoir absurde; vous
qui m'avez retenu, bercé, endormi par de vaines promesses, lorsque
j'eusse pu, par quelque coup d'éclat, par quelque résolution
extrême, la sauver, ou du moins la voir mourir dans mes bras; vous
qui affectez toutes les ressources de l'intelligence, toutes les
puissances de la matière; vous qui jouez ou plutôt qui faites
semblant de jouer le rôle de la Providence, et qui n'avez pas même
eu le pouvoir de donner du contrepoison à une jeune fille
empoisonnée! Ah! en vérité, monsieur, vous me feriez pitié si vous
ne me faisiez horreur!
--Morrel...
--Oui, vous m'avez dit de poser le masque; eh bien, soyez
satisfait, je le pose.
«Oui, quand vous m'avez suivi au cimetière, je vous ai encore
répondu, car mon coeur est bon; quand vous êtes entré, je vous ai
laissé venir jusqu'ici... Mais puisque vous abusez, puisque vous
venez me braver jusque dans cette chambre où je m'étais retiré
comme dans ma tombe; puisque vous m'apportez une nouvelle torture,
à moi qui croyais les avoir épuisées toutes, comte de Monte-Cristo,
mon prétendu bienfaiteur, comte de Monte-Cristo, le
sauveur universel, soyez satisfait, vous allez voir mourir votre
ami!...»
Et Morrel, le rire de la folie sur les lèvres, s'élança une
seconde fois vers les pistolets.
Monte-Cristo, pâle comme un spectre, mais l'oeil éblouissant
d'éclairs, étendit la main sur les armes, et dit à l'insensé:
«Et, je vous répète que vous ne vous tuerez pas!
--Empêchez-m'en donc! répliqua Morrel avec un dernier élan qui,
comme le premier, vint se briser contre le bras d'acier du comte.
--Je vous en empêcherai!
--Mais qui êtes-vous donc, à la fin, pour vous arroger ce droit
tyrannique sur des créatures libres et pensantes! s'écria
Maximilien.
--Qui je suis? répéta Monte-Cristo.
«Écoutez:
«Je suis, poursuivit Monte-Cristo, le seul homme au monde qui ait
le droit de vous dire: Morrel je ne veux pas que le fils de ton
père meure aujourd'hui!»
Et Monte-Cristo, majestueux, transfiguré, sublime s'avança les
deux bras croisés vers le jeune homme palpitant, qui, vaincu
malgré lui par la presque divinité de cet homme, recula d'un pas.
«Pourquoi parlez-vous de mon père? balbutia-t-il; pourquoi mêler
le souvenir de mon père à ce qui m'arrive aujourd'hui?
--Parce que je suis celui qui a déjà sauvé la vie à ton père, un
jour qu'il voulait se tuer comme tu veux te tuer aujourd'hui;
parce que je suis l'homme qui a envoyé la bourse à ta jeune soeur
et -Le Pharaon- au vieux Morrel; parce que je suis Edmond Dantès,
qui te fit jouer, enfant, sur ses genoux!»
Morrel fit encore un pas en arrière, chancelant, suffoqué,
haletant, écrasé; puis ses forces l'abandonnèrent, et avec un
grand cri il tomba prosterné aux pieds de Monte-Cristo.
Puis tout à coup, dans cette admirable nature, il se fit un
mouvement de régénération soudaine et complète: il se releva,
bondit hors de la chambre, et se précipita dans l'escalier en
criant de toute la puissance de sa voix:
«Julie! Julie! Emmanuel! Emmanuel!»
Monte-Cristo voulut s'élancer à son tour, mais Maximilien se fût
fait tuer plutôt que de quitter les gonds de la porte qu'il
repoussait sur le comte.
Aux cris de Maximilien, Julie, Emmanuel, Peneton et quelques
domestiques accoururent épouvantés.
Morrel les prit par les mains, et rouvrant la porte:
«À genoux s'écria-t-il d'une voix étranglée par les sanglots; à
genoux! c'est le bienfaiteur, c'est le sauveur de notre père!
c'est...»
Il allait dire:
«C'est Edmond Dantès!»
Le comte l'arrêta en lui saisissant le bras.
Julie s'élança sur la main du comte; Emmanuel l'embrassa comme un
dieu tutélaire; Morrel tomba pour la seconde fois à genoux, et
frappa le parquet de son front.
Alors l'homme de bronze sentit son coeur se dilater dans sa
poitrine, un jet de flamme dévorante jaillit de sa gorge à ses
yeux, il inclina la tête et pleura!
Ce fut dans cette chambre, pendant quelques instants, un concert
de larmes et de gémissements sublimes qui dut paraître harmonieux
aux anges mêmes les plus chéris du Seigneur!
Julie fut à peine revenue de l'émotion si profonde qu'elle venait
d'éprouver, qu'elle s'élança hors de la chambre, descendit un
étage, courut au salon avec une joie enfantine, et souleva le
globe de cristal qui protégeait la bourse donnée par l'inconnu des
Allées de Meilhan.
Pendant ce temps, Emmanuel d'une voix entrecoupée disait au comte:
«Oh! monsieur le comte, comment, nous voyant parler si souvent de
notre bienfaiteur inconnu, comment, nous voyant entourer un
souvenir de tant de reconnaissance et d'adoration, comment avez-vous
attendu jusqu'aujourd'hui pour vous faire connaître? Oh!
c'est de la cruauté envers nous, et, j'oserai presque le dire,
monsieur le comte, envers vous-même.
--Écoutez, mon ami, dit le comte, et je puis vous appeler ainsi,
car, sans vous en douter, vous êtes mon ami depuis onze ans; la
découverte de ce secret a été amenée par un grand événement que
vous devez ignorer.
«Dieu m'est témoin que je désirais l'enfouir pendant toute ma vie
au fond de mon âme; votre frère Maximilien me l'a arraché par des
violences dont il se repent, j'en suis sûr.»
Puis, voyant que Maximilien s'était rejeté de côté sur un
fauteuil, tout en demeurant néanmoins à genoux:
«Veillez sur lui, ajouta tout bas Monte-Cristo en pressant d'une
façon significative la main d'Emmanuel.
--Pourquoi cela? demanda le jeune homme étonné.
--Je ne puis vous le dire; mais veillez sur lui.»
Emmanuel embrassa la chambre d'un regard circulaire et aperçut les
pistolets de Morrel.
Ses yeux se fixèrent effrayés sur les armes, qu'il désigna à
Monte-Cristo en levant lentement le doigt à leur hauteur.
Monte-Cristo inclina la tête.
Emmanuel fit un mouvement vers les pistolets.
«Laissez», dit le comte.
Puis allant à Morrel il lui prit la main; les mouvements
tumultueux qui avaient un instant secoué le coeur du jeune homme
avaient fait place à une stupeur profonde.
Julie remonta, elle tenait à la main la bourse de soie, et deux
larmes brillantes et joyeuses roulaient sur ses joues comme deux
gouttes de matinale rosée.
«Voici la réplique, dit-elle; ne croyez pas qu'elle me soit moins
chère depuis que le sauveur nous a été révélé.
--Mon enfant, répondit Monte-Cristo en rougissant, permettez-moi
de reprendre cette bourse; depuis que vous connaissez les traits
de mon visage, je ne veux être rappelé à votre souvenir que par
l'affection que je vous prie de m'accorder.
--Oh! dit Julie en pressant la bourse sur son coeur, non, non, je
vous en supplie, car un jour vous pourriez nous quitter; car un
jour malheureusement vous nous quitterez, n'est-ce pas?
--Vous avez deviné juste, madame, répondit Monte-Cristo en
souriant; dans huit jours, j'aurai quitté ce pays, où tant de gens
qui avaient mérité la vengeance du Ciel vivaient heureux, tandis
que mon père expirait de faim et de douleur.»
En annonçant son prochain départ, Monte-Cristo tenait ses yeux
fixés sur Morrel, et il remarqua que ces mots -j'aurai quitté ce
pays- avaient passé sans tirer Morrel de sa léthargie; il comprit
que c'était une dernière lutte qu'il lui fallait soutenir avec la
douleur de son ami, et prenant les mains de Julie et d'Emmanuel
qu'il réunit en les pressant dans les siennes, il leur dit, avec
la douce autorité d'un père:
«Mes bons amis, laissez-moi seul, je vous prie, avec Maximilien.»
C'était un moyen pour Julie d'emporter cette relique précieuse
dont oubliait de reparler Monte-Cristo. Elle entraîna vivement son
mari.
«Laissons-les», dit-elle.
Le comte resta avec Morrel, qui demeurait immobile comme une
statue.
«Voyons, dit le comte en lui touchant l'épaule avec son doigt de
flamme; redeviens-tu enfin un homme, Maximilien?
--Oui, car je recommence à souffrir.»
Le front du comte se plissa, livré qu'il paraissait être à une
sombre hésitation.
«Maximilien! Maximilien! dit-il, ces idées où tu plonges sont
indignes d'un chrétien.
--Oh! tranquillisez-vous, ami, dit Morrel en relevant la tête et
en montrant au comte un sourire empreint d'une ineffable
tristesse, ce n'est plus moi qui chercherai la mort.
--Ainsi, dit Monte-Cristo, plus d'armes, plus de désespoir.
--Non, car j'ai mieux, pour me guérir de ma douleur, que le canon
d'un pistolet ou la pointe d'un couteau.
--Pauvre fou...! qu'avez-vous donc?
--J'ai ma douleur elle-même qui me tuera.
--Ami, dit Monte-Cristo avec une mélancolie égale à la sienne,
écoutez-moi:
«Un jour, dans un moment de désespoir égal au tien, puisqu'il
amenait une résolution semblable, j'ai comme toi voulu me tuer; un
jour ton père, également désespéré, a voulu se tuer aussi.
«Si l'on avait dit à ton père, au moment où il dirigeait le canon
du pistolet vers son front, si l'on m'avait dit à moi, au moment
où j'écartais de mon lit le pain du prisonnier auquel je n'avais
pas touché depuis trois jours, si l'on nous avait dit enfin à tous
deux, en ce moment suprême:
«Vivez! un jour viendra où vous serez heureux et où vous bénirez
la vie, de quelque part que vînt la voix, nous l'eussions
accueillie avec le sourire du doute ou avec l'angoisse de
l'incrédulité, et cependant combien de fois, en t'embrassant, ton
père a-t-il béni la vie, combien de fois moi-même...
--Ah! s'écria Morrel, interrompant le comte, vous n'aviez perdu
que votre liberté, vous; mon père n'avait perdu que sa fortune,
lui; et moi, j'ai perdu Valentine.
--Regarde-moi, Morrel, dit Monte-Cristo avec cette solennité qui,
dans certaines occasions, le faisait si grand et si persuasif;
regarde-moi, je n'ai ni larmes dans les yeux, ni fièvre dans les
veines, ni battements funèbres dans le coeur, cependant je te vois
souffrir, toi, Maximilien, toi que j'aime comme j'aimerais mon
fils: eh bien, cela ne te dit-il pas, Morrel, que la douleur est
comme la vie, et qu'il y a toujours quelque chose d'inconnu au-delà?
Or, si je te prie, si je t'ordonne de vivre, Morrel, c'est
dans la conviction qu'un jour tu me remercieras de t'avoir
conservé la vie.
--Mon Dieu! s'écria le jeune homme, mon Dieu! que me dites-vous
là, comte? Prenez-y garde! peut-être n'avez-vous jamais aimé,
vous?
--Enfant! répondit le comte.
--D'amour, reprit Morrel, je m'entends.
«Moi, voyez-vous, je suis un soldat depuis que je suis un homme;
je suis arrivé jusqu'à vingt-neuf ans sans aimer, car aucun des
sentiments que j'ai éprouvés jusque-là ne mérite le nom d'amour:
eh bien, à vingt-neuf ans j'ai vu Valentine: donc depuis près de
deux ans je l'aime, depuis près de deux ans j'ai pu lire les
vertus de la fille et de la femme écrites par la main même du
Seigneur dans ce coeur ouvert pour moi comme un livre.
«Comte, il y avait pour moi, avec Valentine, un bonheur infini,
immense, inconnu, un bonheur trop grand, trop complet, trop divin,
pour ce monde; puisque ce monde ne me l'a pas donné, comte, c'est
vous dire que sans Valentine il n'y a pour moi sur la terre que
désespoir et désolation.
--Je vous ai dit d'espérer, Morrel, répéta le comte.
--Prenez garde alors, répéterai-je aussi, dit Morrel, car vous
cherchez à me persuader, et si vous me persuadez, vous me ferez
perdre la raison, car vous me ferez croire que je puis revoir
Valentine.»
Le comte sourit.
«Mon ami, mon père! s'écria Morrel exalté, prenez garde, vous
redirai-je pour la troisième fois, car l'ascendant que vous prenez
sur moi m'épouvante; prenez garde au sens de vos paroles, car
voilà mes yeux qui se raniment, voilà mon coeur qui se rallume et
qui renaît; prenez garde, car vous me feriez croire à des choses
surnaturelles.
«J'obéirais si vous me commandiez de lever la pierre du sépulcre
qui recouvre la fille de Jaïre, je marcherais sur les flots, comme
l'apôtre, si vous me faisiez de la main signe de marcher sur les
flots; prenez garde, j'obéirais.
--Espère, mon ami, répéta le comte.
--Ah! dit Morrel en retombant de toute la hauteur de son
exaltation dans l'abîme de sa tristesse, ah! vous vous jouez de
moi: vous faites comme ces bonnes mères, ou plutôt comme ces mères
égoïstes qui calment avec des paroles mielleuses la douleur de
l'enfant, parce que ses cris les fatiguent.
«Non, mon ami, j'avais tort de vous dire de prendre garde; non, ne
craignez rien, j'enterrerai ma douleur avec tant de soin dans le
plus profond de ma poitrine, je la rendrai si obscure, si secrète,
que vous n'aurez plus même le souci d'y compatir.
«Adieu! mon ami; adieu!
--Au contraire, dit le comte; à partir de cette heure,
Maximilien, tu vivras près de moi et avec moi, tu ne me quitteras
plus, et dans huit jours nous aurons laissé derrière nous la
France.
--Et vous me dites toujours d'espérer?
--Je te dis d'espérer, parce que je sais un moyen de te guérir.
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