n'en serait visible, si aucune lueur ne jaillissait des étroites
fenêtres du donjon.
«Mon maître... venez donc!» répéta Rotzko.
Et Franz allait enfin le suivre, lorsque, sur le terre-plein du bastion,
où se dressait le hêtre légendaire, apparut une forme vague...
Franz s'arrêta, regardant cette forme, dont le profil s'accentuait peu à
peu.
C'était une femme, la chevelure dénouée, les mains tendues, enveloppée
d'un long vêtement blanc.
Mais ce costume, n'était-ce pas celui que portait la Stilla dans cette
scène finale d'Orlando, où Franz de Télek l'avait vue pour la dernière
fois?
Oui! et c'était la Stilla, immobile, les bras dirigés vers le jeune
comte, son regard si pénétrant attaché sur lui...
«Elle!... Elle!...» s'écria-t-il.
Et, se précipitant, il eût roulé jusqu'aux assises de la muraille, si
Rotzko ne l'eût retenu...
L'apparition s'effaça brusquement. C'est à peine si la Stilla s'était
montrée pendant une minute...
Peu importait! Une seconde eût suffi à Franz pour la reconnaître, et ces
mots lui échappèrent:
«Elle... elle... vivante!»
XII
Était-ce possible? La Stilla, que Franz de Télek ne croyait jamais
revoir, venait de lui apparaître sur le terre-plein du bastion!... Il
n'avait pas été le jouet d'une illusion, et Rotzko l'avait vue comme
lui!... C'était bien la grande artiste, vêtue de son costume d'Angélica,
telle qu'elle s'était montrée au public à sa représentation d'adieu au
théâtre San-Carlo!
L'effroyable vérité éclata aux yeux du jeune comte. Ainsi, cette femme
adorée, celle qui allait devenir comtesse de Télek, était enfermée
depuis cinq ans au milieu des montagnes transylvaines! Ainsi, celle que
Franz avait vue tomber morte en scène, avait survécu! Ainsi, tandis
qu'on le rapportait mourant à son hôtel, le baron Rodolphe avait pu
pénétrer chez la Stilla, l'enlever, l'entraîner dans ce château des
Carpathes, et ce n'était qu'un cercueil vide que toute la population
avait suivi, le lendemain, au Campo Santo Nuovo de Naples!
Tout cela paraissait incroyable, inadmissible, répulsif au bon sens.
Cela tenait du prodige, cela était invraisemblable, et Franz aurait dû
se le répéter jusqu'à l'obstination... Oui!... mais un fait dominait: la
Stilla avait été enlevée par le baron de Gortz, puisqu'elle était dans
le burg!... Elle était vivante, puisqu'il venait de la voir au-dessus de
cette muraille!... Il y avait là une certitude absolue.
Le jeune comte cherchait pourtant à se remettre du désordre de ses
idées, qui, d'ailleurs, allaient se concentrer en une seule: arracher à
Rodolphe de Gortz la Stilla, depuis cinq ans prisonnière au château des
Carpathes!
«Rotzko, dit Franz d'une voix haletante, écoute-moi... comprends-moi
surtout... car il me semble que la raison va m'échapper...
--Mon maître... mon cher maître!
--A tout prix, il faut que j'arrive jusqu'à elle... elle!... ce soir
même...
--Non... demain...
--Ce soir, te dis-je!... Elle est là... Elle m'a vu comme je la
voyais... Elle m'attend...
--Eh bien... je vous suivrai...
--Non!... J'irai seul.
--Seul?...
--Oui.
--Mais comment pourrez-vous pénétrer dans le burg, puisque Nic Deck ne
l'a pas pu?...
--J'y entrerai, te dis-je.
--La poterne est fermée...
--Elle ne le sera pas pour moi... je chercherai... je trouverai une
brèche... j'y passerai...
--Vous ne voulez pas que je vous accompagne... mon maître... vous ne le
voulez pas?...
--Non!... Nous allons nous séparer, et c'est en nous séparant que tu
pourras me servir...
--Je vous attendrai donc ici?...
--Non, Rotzko.
--Où irai-je alors?...
--A Werst... ou plutôt... non... pas à Werst... répondit Franz. Il est
inutile que ces gens sachent... Descends au village de Vulkan, où tu
resteras cette nuit... Si tu ne me revois pas demain, quitte Vulkan dès
le matin... c'est-à-dire... non... attends encore quelques heures. Puis,
pars pour Karlsburg... Là, tu préviendras le chef de la police... Tu lui
raconteras tout... Enfin, reviens avec des agents... S'il le faut, que
l'on donne l'assaut au burg!... Délivrez-la!... Ah! ciel de Dieu...
elle... vivante... au pouvoir de Rodolphe de Gortz!...»
Et, tandis que ces phrases entrecoupées étaient jetées par le jeune
comte, Rotzko voyait la surexcitation de son maître s'accroître et se
manifester par les sentiments désordonnés d'un homme qui ne se possède
plus.
Va... Rotzko! s'écria-t-il une dernière fois.--Vous le voulez?...
--je le veux!»
Devant cette formelle injonction, Rotzko n'avait plus qu'à obéir.
D'ailleurs, Franz s'était éloigné, et, déjà l'ombre le dérobait aux
regards du soldat.
Rotzko resta quelques instants à la même place, ne pouvant se décider à
partir. Alors l'idée lui vint que les efforts de Franz seraient
inutiles, qu'il ne parviendrait même pas à franchir l'enceinte, qu'il
serait forcé de revenir au village de Vulkan... peut-être le
lendemain... peut-être cette nuit... Tous deux iraient alors à
Karlsburg, et ce que ni Franz ni le forestier n'avaient pu faire, on le
ferait avec les agents de l'autorité... on aurait raison de ce Rodolphe
de Gortz... on lui arracherait l'infortunée Stilla... on fouillerait ce
burg des Carpathes... on n'en laisserait pas une pierre, au besoin...
quand tous les diables de l'enfer seraient réunis pour le défendre!
Et Rotzko redescendit les pentes du plateau d'Orgall, afin de rejoindre
la route du col de Vulkan.
Cependant, en suivant le rebord de la contrescarpe, Franz avait déjà
contourné le bastion d'angle qui la flanquait à gauche.
Mille pensées se croisaient dans son esprit. Il n'y avait pas de doute
maintenant sur la présence du baron de Gortz dans le burg, puisque la
Stilla y était séquestrée... Ce ne pouvait être que lui qui était là...
La Stilla vivante!... Mais comment Franz parviendrait-il jusqu'à
elle?... Comment arriverait-il à l'entraîner hors du château?... Il ne
savait, mais il fallait que ce fût... et cela serait... Les obstacles
que n'avait pu vaincre Nic Deck, il les vaincrait... Ce n'était pas la
curiosité qui le poussait au milieu de ces ruines, c'était la passion,
c'était son amour pour cette femme qu'il retrouvait vivante, oui!
vivante!... après avoir cru qu'elle était morte, et il l'arracherait à
Rodolphe de Gortz!
A la vérité, Franz s'était dit qu'il ne pourrait avoir accès que par la
courtine du sud, où s'ouvrait la poterne à laquelle aboutissait le
pont-levis. Aussi, comprenant qu'il n'y avait pas à tenter d'escalader
ces hautes murailles, continua-t-il de longer la crête du plateau
d'Orgall, dès qu'il eut tourné l'angle du bastion.
De jour, cela n'eût point offert de difficultés. En pleine nuit, la lune
n'étant pas encore levée--une nuit épaissie par ces brumes qui se
condensent entre les montagnes--c'était plus que hasardeux. Au danger
des faux pas, au danger d'une chute jusqu'au fond du fossé, se joignait
celui de heurter les roches et d'en provoquer peut-être l'éboulement.
Franz allait toujours, cependant, serrant d'aussi près que possible les
zigzags de la contrescarpe, tâtant de la main et du pied, afin de
s'assurer qu'il ne s'en éloignait pas. Soutenu par une force surhumaine,
il se sentait en outre guidé par un extraordinaire instinct qui ne
pouvait le tromper.
Au-delà du bastion se développait la courtine du sud, celle avec
laquelle le pont-levis établissait une communication, lorsqu'il n'était
pas relevé contre la poterne.
A partir de ce bastion, les obstacles semblèrent se multiplier. Entre
les énormes rocs qui hérissaient le plateau, suivre la contrescarpe
n'était plus praticable, et il fallait s'en éloigner. Que l'on se figure
un homme cherchant à se reconnaître au milieu d'un champ de Carnac, dont
les dolmens et les menhirs seraient disposés sans ordre. Et pas un
repère pour se diriger, pas une lueur dans la sombre nuit, qui voilait
jusqu'au faîte du donjon central!
Franz allait pourtant, se hissant ici sur un bloc énorme qui lui fermait
tout passage, là rampant entre les roches, ses mains déchirées aux
chardons et aux broussailles, sa tête effleurée par des couples
d'orfraies, qui s'enfuyaient en jetant leur horrible cri de crécelle.
Ah! pourquoi la cloche de la vieille chapelle ne sonnait-elle pas alors
comme elle avait sonné pour Nic Deck et le docteur? Pourquoi cette
lumière intense qui les avait enveloppés ne s'allumait-elle pas
au-dessus des créneaux du donjon? Il eût marché vers ce son, il eût
marché vers cette lueur, comme le marin sur les sifflements d'une sirène
d'alarme ou les éclats d'un phare!
Non!... Rien que la profonde nuit limitant la portée de son regard à
quelques pas.
Cela dura près d'une heure. A la déclivité du sol qui se prononçait sur
sa gauche, Franz sentait qu'il s'était égaré. Ou bien avait-il descendu
plus bas que la poterne? Peut-être s'était-il avancé au-delà du
pont-levis?
Il s'arrêta, frappant du pied, se tordant les mains. De quel côté
devait-il se diriger? Quelle rage le prit à la pensée qu'il serait
obligé d'attendre le jour!... Mais alors il serait vu des gens du
burg... il ne pourrait les surprendre... Rodolphe de Gortz se tiendrait
sur ses gardes...
C'était la nuit, c'était dès cette nuit même qu'il importait de pénétrer
dans l'enceinte, et Franz ne parvenait pas à s'orienter au milieu de ces
ténèbres!
Un cri lui échappa... un cri de désespoir.
«Stilla... s'écria-t-il, ma Stilla!...»
En était-il à penser que la prisonnière pût l'entendre, qu'elle pût lui
répondre?...
Et, pourtant, à vingt reprises, il jeta ce nom que lui renvoyèrent les
échos du Plesa.
Soudain les yeux de Franz furent impressionnés. Une lueur se glissait à
travers l'ombre-une lueur assez vive, dont le foyer devait être placé à
une certaine hauteur.
«Là est le burg... là!» se dit-il.
Et, vraiment, par la position qu'elle occupait, cette lueur ne pouvait
venir que du donjon central.
Étant donné sa surexcitation mentale, Franz n'hésita pas à croire que
c'était la Stilla qui lui envoyait ce secours. Plus de doute, elle
l'avait reconnu, au moment où il l'apercevait lui-même sur le
terre-plein du bastion. Et, maintenant, c'était elle qui lui adressait
ce signal, c'était elle qui lui indiquait la route à suivre pour arriver
jusqu'à la poterne...
Franz se dirigea vers cette lumière, dont l'éclat s'accroissait à mesure
qu'il s'en rapprochait. Comme il était porté trop à gauche sur le
plateau d'Orgall, il fut obligé de remonter d'une vingtaine de pas à
droite, et, après quelques tâtonnements, il retrouva le rebord de la
contrescarpe.
La lumière brillait en face de lui, et sa hauteur prouvait bien qu'elle
venait de l'une des fenêtres du donjon.
Franz allait ainsi se trouver en face des derniers
obstacles--insurmontables peut-être!
En effet, puisque la poterne était fermée, le pont-levis relevé, il
faudrait qu'il se laissât glisser jusqu'au pied de la courtine... Puis,
que ferait-il devant une muraille qui se dresserait à cinquante pieds
au-dessus de lui?...
Franz s'avança vers l'endroit où s'appuyait le pont-levis, lorsque la
poterne était ouverte...
Le pont-levis était baissé.
Sans même prendre le temps de réfléchir, Franz franchit le tablier
branlant du pont, et mit la main sur la porte...
Cette porte s'ouvrit.
Franz se précipita sous la voûte obscure. Mais à peine avait-il marché
quelques pas que le pont-levis se relevait avec fracas contre la
poterne...
Le comte Franz de Télek était prisonnier dans le château des Carpathes.
XIII
Les gens du pays transylvain et les voyageurs qui remontent ou
redescendent le col de Vulkan ne connaissent du château des Carpathes
que son aspect extérieur. A la respectueuse distance où la crainte
arrêtait les plus braves du village de Werst et des environs, il ne
présente aux regards que l'énorme amas de pierres d'un burg en ruine.
Mais, à l'intérieur de l'enceinte, le burg était-il si délabré qu'on
devait le supposer? Non. A l'abri de ses murs solides, les bâtiments
restés intacts de la vieille forteresse féodale auraient encore pu loger
toute une garnison.
Vastes salles voûtées, caves profondes, corridors multiples, cours dont
l'empierrement disparaissait sous la haute lisse des herbes, réduits
souterrains où n'arrivait jamais la lumière du jour, escaliers dérobés
dans l'épaisseur des murs, casemates éclairées par les étroites
meurtrières de la courtine, donjon central à trois étages avec
appartements suffisamment habitables, couronné d'une plate-forme
crénelée, entre les diverses constructions de l'enceinte,
d'interminables couloirs capricieusement enchevêtrés, montant jusqu'au
terre-plein des bastions, descendant jusqu'aux entrailles de
l'infrastructure, çà et là quelques citernes, où se recueillaient les
eaux pluviales et dont l'excédent s'écoulait vers le torrent du Nyad,
enfin de longs tunnels, non bouchés comme on le croyait, et qui
donnaient accès sur la route du col de Vulkan,--tel était l'ensemble de
ce château des Carpathes, dont le plan géométral offrait un système
aussi compliqué que ceux des labyrinthes de Porsenna, de Lemnos ou de
Crète.
Tel que Thésée, pour conquérir la fille de Minos, c'était aussi un
sentiment intense, irrésistible qui venait d'attirer le jeune comte à
travers les infinis méandres de ce burg. Y trouverait-il le fil d'Ariane
qui servit à guider le héros grec?
Franz n'avait eu qu'une pensée, pénétrer dans cette enceinte, et il y
avait réussi. Peut-être aurait-il dû se faire cette réflexion: à savoir
que le pont-levis, relevé jusqu'à ce jour, semblait s'être expressément
rabattu pour lui livrer passage!... Peut-être aurait-il dû s'inquiéter
de ce que la poterne venait de se refermer brusquement derrière lui!...
Mais il n'y songeait même pas. Il était enfin dans ce château, où
Rodolphe de Gortz retenait la Stilla, et il sacrifierait sa vie pour
arriver jusqu'à elle.
La galerie, dans laquelle Franz s'était élancé, large, haute, à voûte
surbaissée, se trouvait plongée alors au milieu de la plus complète
obscurité, et son dallage disjoint ne permettait pas d'y marcher d'un
pied sûr.
Franz se rapprocha de la paroi de gauche, et il la suivit en s'appuyant
sur un parement dont la surface salpêtrée s'effritait sous sa main. Il
n'entendait aucun bruit, si ce n'est celui de ses pas, qui provoquaient
des résonances lointaines. Un courant tiède, chargé d'un relent de
vétusté, le poussait de dos, comme si quelque appel d'air se fût fait à
l'autre extrémité de cette galerie.
Après avoir dépassé un pilier de pierre qui contrebutait le dernier
angle à gauche, Franz se trouva à l'entrée d'un couloir sensiblement
plus étroit. Rien qu'en étendant les bras, il en touchait le revêtement.
Il s'avança ainsi, le corps penché, tâtonnant du pied et de la main, et
cherchant à reconnaître si ce couloir suivait une direction rectiligne.
A deux cents pas environ à partir du pilier d'angle, Franz sentit que
cette direction s'infléchissait vers la gauche pour prendre, cinquante
pas plus loin, un sens absolument contraire. Ce couloir revenait-il vers
la courtine du burg, ou ne conduisait-il pas au pied du donjon?
Franz essaya d'accélérer sa marche; mais, à chaque instant, il était
arrêté soit par un ressaut du sol contre lequel il se heurtait, soit par
un angle brusque qui modifiait sa direction. De temps en temps, il
rencontrait quelque ouverture, trouant la paroi, qui desservait des
ramifications latérales. Mais tout était obscur, insondable, et c'est en
vain qu'il cherchait à s'orienter au sein de ce labyrinthe, véritable
travail de taupes.
Franz dut rebrousser chemin plusieurs fois, reconnaissant qu'il se
fourvoyait dans des impasses. Ce qu'il avait à craindre, c'était qu'une
trappe mal fermée cédât sous son pied, et le précipitât au fond d'une
oubliette, dont il n'aurait pu se tirer. Aussi, lorsqu'il foulait
quelque panneau sonnant le creux, avait-il soin de se soutenir aux murs,
mais s'avançant toujours avec une ardeur qui ne lui laissait même pas le
loisir de la réflexion.
Toutefois, puisque Franz n'avait eu encore ni à monter ni à descendre,
c'est qu'il se trouvait toujours au niveau des cours intérieures,
ménagées entre les divers bâtiments de l'enceinte, et il y avait chance
que ce couloir aboutît au donjon central, à la naissance même de
l'escalier.
Incontestablement, il devait exister un mode de communication plus
direct entre la poterne et les bâtiments du burg. Oui, et au temps où la
famille de Gortz l'habitait, il n'était pas nécessaire de s'engager à
travers ces interminables passages. Une seconde porte, qui faisait face
à la poterne, à l'opposé de la première galerie, s'ouvrait sur la place
d'armes, au milieu de laquelle s'élevait le donjon; mais elle était
condamnée, et Franz n'avait pas même pu en reconnaître la place.
Une heure s'était passée pendant que le jeune comte allait au hasard des
détours, écoutant s'il n'entendait pas quelque bruit lointain, n'osant
crier ce nom de la Stilla, que les échos auraient pu répercuter
jusqu'aux étages du donjon. Il ne se décourageait point, et il irait
tant que la force ne lui manquerait pas, tant qu'un infranchissable
obstacle ne l'obligerait pas à s'arrêter.
Cependant, sans qu'il s'en rendît compte, Franz était exténué déjà.
Depuis son départ de Werst, il n'avait rien mangé. Il souffrait de la
faim et de la soif. Son pas n'était plus sûr, ses jambes fléchissaient.
Au milieu de cet air humide et chaud qui traversait son vêtement, sa
respiration était devenue haletante, son cœur battait précipitamment.
Il devait être près de neuf heures, lorsque Franz, en projetant son pied
gauche, ne rencontra plus le sol.
Il se baissa, et sa main sentit une marche en contrebas, puis une
seconde.
Il y avait là un escalier.
Cet escalier s'enfonçait dans les fondations du château, et peut-être
n'avait-il pas d'issue?
Franz n'hésita pas à le prendre, et il en compta les marches, dont le
développement suivait une direction oblique par rapport au couloir.
Soixante-dix-sept marches furent ainsi descendues pour atteindre un
second boyau horizontal, qui Se perdait en de multiples et sombres
détours.
Franz marcha ainsi l'espace d'une demi-heure, et, brisé de fatigue, il
venait de s'arrêter, lorsqu'un point lumineux apparut à deux ou trois
centaines de pieds en avant.
D'où provenait cette lueur? Était-ce simplement quelque phénomène
naturel, l'hydrogène d'un feu follet qui se serait enflammé à cette
profondeur? N'était-ce pas plutôt un falot, porté par une des personnes
qui habitaient le burg?
«Serait-ce elle?...» murmura Franz.
Et il lui revint à la pensée qu'une lumière avait déjà paru, comme pour
lui indiquer l'entrée du château, lorsqu'il était égaré entre les roches
du plateau d'Orgall. Si c'était la Stilla qui lui avait montré cette
lumière à l'une des fenêtres du donjon, n'était-ce pas elle encore qui
cherchait à le guider à travers les sinuosités de cette substruction?
A peine maître de lui, Franz se courba et regarda, sans faire un
mouvement.
Une clarté diffuse plutôt qu'un point lumineux, paraissait emplir une
sorte d'hypogée à l'extrémité du couloir.
Hâter sa marche en rampant, car ses jambes pouvaient à peine le
soutenir, c'est à quoi se décida Franz, et après avoir franchi une
étroite ouverture, il tomba sur le seuil d'une crypte.
Cette crypte, en bon état de conservation, haute d'une douzaine de
pieds, se développait circulairement sur un diamètre à peu près égal.
Les nervures de sa voûte, que portaient les chapiteaux de huit piliers
ventrus, rayonnaient vers une clef pendentive, au centre de laquelle
était enchâssée une ampoule de verre, pleine d'une lumière jaunâtre.
En face de la porte, établie entre deux des piliers, il existait une
autre porte, qui était fermée et dont les gros clous, rouillés à leur
tête, indiquaient la place où s'appliquait l'armature extérieure des
verrous.
Franz se redressa, se traîna jusqu'à cette seconde porte, chercha à en
ébranler les lourds montants...
Ses efforts furent inutiles.
Quelques meubles délabrés garnissaient la crypte; ici, un lit ou plutôt
un grabat en vieux cœur de chêne, sur lequel étaient jetés différents
objets de literie; là, un escabeau aux pieds tors, une table fixée au
mur par des tenons de fer. Sur la table se trouvaient divers ustensiles,
un large broc rempli d'eau, un plat contenant un morceau de venaison
froide, une grosse miche de pain, semblable à du biscuit de mer. Dans un
coin murmurait une vasque, alimentée par un filet liquide, et dont le
trop-plein s'écoulait par une perte ménagée à la base de l'un des
piliers.
Ces dispositions préalablement prises n'indiquaient-elles pas qu'un hôte
était attendu dans cette crypte, ou plutôt un prisonnier dans cette
prison! Le prisonnier était-il donc Franz, et avait-il été attiré par
ruse?
Dans le désarroi de ses pensées, Franz n'en eut pas même le soupçon.
Épuisé par le besoin et la fatigue, il dévora les aliments déposés sur
la table, il se désaltéra avec le contenu du broc; puis il se laissa
tomber en travers de ce lit grossier, où un repos de quelques minutes
pouvait lui rendre un peu de ses forces.
Mais, lorsqu'il voulut rassembler ses idées, il lui sembla qu'elles
s'échappaient comme une eau que sa main aurait voulu retenir.
Devrait-il plutôt attendre le jour pour recommencer ses recherches? Sa
volonté était-elle engourdie à ce point qu'il ne fût plus maître de ses
actes?...
«Non! se dit-il, je n'attendrai pas!... Au donjon... il faut que
j'arrive au donjon cette nuit même!...» Tout à coup, la clarté factice
que versait l'ampoule encastrée à la clef de voûte s'éteignit, et la
crypte fut plongée dans une complète obscurité.
Franz voulut se relever... Il n'y parvint pas, et sa pensée s'endormit
ou, pour mieux dire, s'arrêta brusquement, comme l'aiguille d'une
horloge dont le ressort se casse. Ce fut un sommeil étrange, ou plutôt
une torpeur accablante, un absolu anéantissement de l'être, qui ne
provenait pas de l'apaisement de l'esprit...
Combien de temps avait duré ce sommeil, Franz ne sut le constater,
lorsqu'il se réveilla. Sa montre arrêtée ne lui indiquait plus l'heure.
Mais la crypte était baignée de nouveau d'une lumière artificielle.
Franz s'éloigna hors de son lit, fit quelques pas du côté de la première
porte: elle était toujours ouverte;--vers la seconde porte: elle était
toujours fermée.
Il voulut réfléchir et cela ne se fit pas sans peine.
Si son corps était remis des fatigues de la veille, il se sentait la
tête à la fois vide et pesante.
«Combien de temps ai-je dormi? se demanda-t-il. Fait-il nuit, fait-il
jour?...»
A l'intérieur de la crypte, il n'y avait rien de changé, si ce n'est que
la lumière avait été rétablie, la, nourriture renouvelée, le broc rempli
d'une eau claire.
Quelqu'un était-il donc entré pendant que Franz était plongé dans cet
accablement torpide? On savait qu'il avait atteint les profondeurs du
burg?... Il se trouvait au pouvoir du baron Rodolphe de Gortz...
Était-il condamné à ne plus avoir aucune communication avec ses
semblables?
Ce n'était pas admissible, et, d'ailleurs, il fuirait, puisqu'il pouvait
encore le faire, il retrouverait la galerie qui conduisait à la poterne,
il sortirait du château...
Sortir?... Il se souvint alors que la poterne s'était refermée derrière
lui...
Eh bien! il chercherait à gagner le mur d'enceinte, et par une des
embrasures de la courtine, il essaierait de se glisser au-dehors...
Coûte que coûte, il fallait qu'avant une heure, il se fût échappé du
burg...
Mais la Stilla... Renoncerait-il à parvenir jusqu'à elle?...
Partirait-il sans l'avoir arrachée à Rodolphe de Gortz?...
Non! et ce dont il n'aurait pu venir à bout, il le ferait avec le
concours des agents que Rotzko avait dû ramener de Karlsburg au village
de Werst... On se précipiterait à l'assaut de la vieille enceinte... on
fouillerait le burg de fond en comble!...
Cette résolution prise, il s'agissait de la mettre à exécution sans
perdre un instant.
Franz se leva, et il se dirigeait vers le couloir par lequel il était
arrivé, lorsqu'une sorte de glissement se produisit derrière la seconde
porte de la crypte.
C'était certainement un bruit de pas qui se rapprochaient--lentement.
Franz vint placer son oreille contre le vantail de la porte, et,
retenant sa respiration, il écouta...
Les pas semblaient se poser à intervalles réguliers, comme s'ils eussent
monté d'une marche à une autre. Nul doute qu'il y eût là un second
escalier, qui reliait la crypte aux cours intérieures.
Pour être prêt à tout événement, Franz tira de sa gaine le couteau qu'il
portait à sa ceinture et l'emmancha solidement dans sa main.
Si c'était un des serviteurs du baron de Gortz qui entrait, il se
jetterait sur lui, il lui arracherait ses clefs, il le mettrait hors
d'état de le suivre; puis, s'élançant par cette nouvelle issue, il
tenterait d'atteindre le donjon.
Si c'était le baron Rodolphe de Gortz--et il reconnaîtrait bien l'homme
qu'il avait aperçu au moment où la Stilla tombait sur la scène de
San-Carlo--, il le frapperait sans pitié.
Cependant les pas s'étaient arrêtés au palier qui formait le seuil
extérieur.
Franz, ne faisant pas un mouvement, attendait que la porte s'ouvrît...
Elle ne s'ouvrit pas, et une voix d'une douceur infinie arriva jusqu'au
jeune comte.
C'était la voix de la Stilla... oui!... mais sa voix un peu affaiblie
avec toutes ses inflexions, son charme inexprimable, ses caressantes
modulations, admirable instrument de cet art merveilleux qui semblait
être mort avec l'artiste.
Et la Stilla répétait là plaintive mélodie, qui avait bercé le rêve de
Franz, lorsqu'il sommeillait dans la grande salle de l'auberge de Werst:
Nel giardino de' mille fiori,
Andiamo, mio cuore...
Ce chant pénétrait Franz jusqu'au plus profond de son âme... Il
l'aspirait, il le buvait comme une liqueur divine, tandis que la Stilla
semblait l'inviter à la suivre, répétant:
Andiamo, mio cuore... andiamo...
Et pourtant la porte ne s'ouvrait pas pour lui livrer passage!... Ne
pourrait-il donc arriver jusqu'à la Stilla, la prendre entre ses bras,
l'entraîner hors du burg?... «Stilla... ma Stilla...» s'écria-t-il.
Et il se jeta sur la porte, qui résista à ses effets.
Déjà le chant semblait s'affaiblir... la voix s'éteindre... les pas
s'éloigner...
Franz, agenouillé, cherchait à ébranler les ais, se déchirant les mains
aux ferrures, appelait toujours la Stilla, dont la voix ne s'entendait
presque plus.
C'est alors qu'une effroyable pensée lui traversa l'esprit comme un
éclair.
«Folle!... s'écria-t-il, elle est folle, puisqu'elle ne m'a pas
reconnu... puisqu'elle n'a pas répondu!... Depuis cinq ans, enfermée
ici... au pouvoir de cet homme... ma pauvre Stilla... sa raison s'est
égarée...»
Alors il se releva, les yeux hagards, les gestes désordonnés, la tête en
feu...
«Moi aussi... je sens que ma raison s'égare!... répétait-il. Je sens que
je vais devenir fou... fou comme elle...»
Il allait et venait à travers la crypte avec les bonds d'un fauve dans
sa cage...
«Non! répéta-t-il, non!... Il ne faut pas que ma tête se perde!... Il
faut que je sorte du burg... J'en sortirai!»
Et il s'élança vers la première porte...
Elle venait de se fermer sans bruit.
Franz ne s'en était pas aperçu, pendant qu'il écoutait la voix de la
Stilla...
Après avoir été emprisonné dans l'enceinte du burg, il était maintenant
emprisonné dans la crypte.
XIV
Franz était atterré. Ainsi qu'il avait pu le craindre, la faculté de
réfléchir, la compréhension des choses, l'intelligence nécessaire pour
en déduire les conséquences, lui échappaient peu à peu. Le seul
sentiment qui persistait en lui, c'était le souvenir de la Stilla,
c'était l'impression de ce chant que les échos de cette sombre crypte ne
lui renvoyaient plus.
Avait-il donc été le jouet d'une illusion? Non, mille fois non! C'était
bien la Stilla qu'il avait entendue tout à l'heure, et c'était bien elle
qu'il avait vue sur le bastion du château.
Alors cette pensée le reprit, cette pensée qu'elle était privée de
raison, et ce coup horrible le frappa comme s'il venait de la perdre une
seconde fois.
«Folle! se répéta-t-il. Oui!... folle... puisqu'elle n'a pas reconnu ma
voix... puisqu'elle n'a pas pu répondre... folle... folle!»
Et cela n'était que trop vraisemblable!
Ah! s'il pouvait l'arracher de ce burg, l'entraîner au château de
Krajowa, se consacrer tout entier à elle, ses soins, son amour sauraient
bien lui rendre la raison!
Voilà ce que disait Franz, en proie à un effrayant délire, et plusieurs
heures s'écoulèrent avant qu'il eût repris possession de lui-même.
Il essaya alors de raisonner froidement, de se reconnaître dans le chaos
de ses pensées.
«Il faut m'enfuir d'ici... se dit-il. Comment?... Dès qu'on rouvrira
cette porte!... Oui!... C'est pendant mon sommeil que l'on vient
renouveler ces provisions... J'attendrai... je feindrai de dormir...»
Un soupçon lui vint alors: c'est que l'eau du broc devait renfermer
quelque substance soporifique... S'il avait été plongé dans ce lourd
sommeil, dans ce complet anéantissement dont la durée lui échappait,
c'était pour avoir bu de cette eau... Eh bien! il n'en boirait plus...
Il ne toucherait même pas aux aliments qui avaient été déposés sur cette
table... Un des gens du burg ne tarderait pas à entrer, et bientôt...
Bientôt?... Qu'en savait-il?... En ce moment, le soleil montait-il vers
le zénith ou s'abaissait-il sur l'horizon?... Faisait-il jour ou nuit?
Aussi Franz cherchait-il à surprendre le bruit d'un pas, qui se fût
approché de l'une ou de l'autre porte... Mais aucun bruit n'arrivant
jusqu'à lui, il rampait le long des murs de la crypte, la tête brûlante,
l'œil égaré, l'oreille bourdonnante, la respiration haletante sous
l'oppression d'une atmosphère alourdie, qui se renouvelait à peine à
travers le joint des portes.
Soudain, à l'angle de l'un des piliers de droite, il sentit un souffle
plus frais arriver à ses lèvres.
En cet endroit existait-il donc une ouverture par laquelle pénétrait un
peu de l'air du dehors?
Oui... il y avait un passage qu'on ne soupçonnait pas sous l'ombre du
pilier.
Se glisser entre les deux parois, se diriger vers une assez vague clarté
qui semblait venir d'en haut, c'est ce que le jeune comte eut fait en un
instant.
Là s'arrondissait une petite cour, large de cinq à six pas, dont les
murailles s'élevaient d'une centaine de pieds. On eût dit le fond d'un
puits qui servait de préau à cette cellule souterraine, et par lequel
tombait un peu d'air et de clarté.
Franz put s'assurer qu'il faisait jour encore. A l'orifice supérieur de
ce puits se dessinait un angle de lumière, oblique au niveau de la
margelle.
Le soleil avait accompli au moins la moitié de sa course diurne, car cet
angle lumineux tendait à se rétrécir.
Il devait être environ cinq heures du soir.
De là cette conséquence, c'est que le sommeil de Franz se serait
prolongé pendant au moins quarante heures, et il ne douta pas qu'il
n'eût été provoqué par une boisson soporifique.
Or, comme le jeune comte et Rotzko avaient quitté le village de Werst
l'avant-veille, 11 juin, c'était la journée du 13 qui allait
s'achever...
Si humide que fût l'air au fond de cette cour, Franz l'aspira à pleins
poumons, et se sentit un peu soulagé. Mais, s'il avait espéré qu'une
évasion serait possible par ce long tube de pierre, il fut vite
détrompé. Tenter de s'élever le long de ses parois, qui ne présentaient
aucune saillie, était impraticable.
Franz revint à l'intérieur de la crypte. Puisqu'il ne pouvait s'enfuir
que par l'une des deux portes, il voulut se rendre compte de l'état dans
lequel elles se trouvaient.
La première porte--par laquelle il était arrivé était très solide, très
épaisse, et devait être maintenue extérieurement par des verrous engagés
dans une gâche de fer: donc inutile d'essayer d'en forcer les vantaux.
La seconde porte--derrière laquelle s'était fait entendre la voix de la
Stilla--semblait moins bien conservée. Les planches étaient pourries par
endroits... Peut-être ne serait-il pas trop difficile de se frayer un
passage de ce côté.
«Oui... c'est par là... c'est par là!...» se dit Franz, qui avait repris
son sang-froid.
Mais il n'y avait pas de temps à perdre, car il était probable que
quelqu'un entrerait dans la crypte, dès qu'on le supposerait endormi
sous l'influence de la boisson somnifère.
Le travail marcha plus vite qu'il n'aurait pu l'espérer, la moisissure
ayant rongé le bois autour de l'armature métallique qui retenait les
verrous contre l'embrasure. Avec son couteau, Franz parvint à en
détacher la partie circulaire, opérant presque sans bruit, s'arrêtant
parfois, prêtant l'oreille, s'assurant qu'il n'entendait rien au dehors.
Trois heures après, les verrous étaient dégagés, et la porte s'ouvrait
en grinçant sur ses gonds.
Franz regagna alors la petite cour, afin de respirer un air moins
étouffant.
En ce moment, l'angle lumineux ne se découpait plus à l'orifice du
puits, preuve que le soleil était déjà descendu au-dessous du Retyezat.
La cour se trouvait plongée dans une obscurité profonde. Quelques
étoiles brillaient à l'ovale de la margelle, comme si on les eût
regardées par le tube d'un long télescope. De petits nuages s'en
allaient lentement au souffle intermittent de ces brises qui mollissent
avec la nuit. Certaines teintes de l'atmosphère indiquaient aussi que la
lune, à demi pleine encore, avait dépassé l'horizon des montagnes de
l'est.
Il devait être à peu près neuf heures du soir.
Franz rentra pour prendre un peu de nourriture et se désaltérer à l'eau
de la vasque, ayant d'abord renversé celle du broc. Puis, fixant son
couteau à sa ceinture, il franchit la porte qu'il repoussa derrière lui.
Et peut-être, maintenant, allait-il rencontrer l'infortunée Stilla,
errant à travers ces galeries souterraines?... A cette pensée, son cœur
battait à se rompre.
Dès qu'il eut fait quelques pas, il heurta une marche. Ainsi qu'il
l'avait pensé, là commençait un escalier, dont il compta les degrés en
le montant,--soixante seulement, au lieu des soixante-dix-sept qu'il
avait dû descendre pour arriver au seuil de la crypte. Il s'en fallait
donc de quelque huit pieds qu'il fût revenu au niveau du sol.
N'imaginant rien de mieux, d'ailleurs, que de suivre l'obscur corridor,
dont ses deux mains étendues frôlaient les parois, il continua
d'avancer.
Une demi-heure s'écoula, sans qu'il eût été arrêté ni par une porte ni
par une grille. Mais de nombreux coudes l'avaient empêché de reconnaître
sa direction par rapport à la courtine, qui faisait face au plateau
d'Orgall.
Après une halte de quelques minutes, pendant lesquelles il reprit
haleine, Franz se remit en marche et il semblait que ce corridor fût
interminable, quand un obstacle l'arrêta.
C'était la paroi d'un mur de briques.
Et tâtant à diverses hauteurs, sa main ne rencontra pas la moindre
ouverture.
Il n'y avait aucune issue de ce côté.
Franz ne put retenir un cri. Tout ce qu'il avait conçu d'espoir se
brisait contre cet obstacle. Ses genoux fléchirent, se jambes se
dérobèrent, il tomba le long de la muraille.
Mais, au niveau du sol, la paroi présentait une étroite crevasse, dont
les briques disjointes adhéraient à peine et s'ébranlaient sous les
doigts.
«Par là... oui!... par là!...» s'écria Franz.
Et il commençait à enlever les briques une à une, lorsqu'un bruit se fit
entendre de l'autre côté.
Franz s'arrêta.
Le bruit n'avait pas cessé, et, en même temps, un rayon de lumière
arrivait à travers la crevasse.
Franz regarda.
Là était la vieille chapelle du château. A quel lamentable état de
délabrement le temps et l'abandon l'avaient réduite: une voûte à demi
effondrée, dont quelques nervures se raccordaient encore sur des piliers
gibbeux, deux ou trois arceaux de style ogival menaçant ruine; un
fenestrage disloqué où se dessinaient de frêles meneaux du gothique
flamboyant; çà et là, un marbre poussiéreux, sous lequel dormait quelque
ancêtre de la famille de Gortz; au fond du chevet, un fragment d'autel
dont le retable montrait des sculptures égratignées, puis un reste de la
toiture, coiffant le dessus de l'abside, qui avait été épargné par les
rafales, et enfin au faîte du portail, le campanile branlant, d'où
pendait une corde jusqu'à terre,--la corde de cette cloche, qui tintait
quelquefois, à l'inexprimable épouvante des gens de Werst, attardés sur
la route du col.
Dans cette chapelle, déserte depuis si longtemps, ouverte aux
intempéries du climat des Carpathes, un homme venait d'entrer, tenant à
la main un fanal, dont la clarté mettait sa face en pleine lumière.
Franz reconnut aussitôt cet homme.
C'était Orfanik, cet excentrique dont le baron faisait son unique
société pendant son séjour dans les grandes villes italiennes, cet
original que l'on voyait passer à travers les rues, gesticulant et se
parlant à lui-même, ce savant incompris, cet inventeur toujours à la
poursuite de quelque chimère, et qui mettait certainement ses inventions
au service de Rodolphe de Gortz!
Si donc Franz avait pu conserver jusque-là quelque doute sur la présence
du baron au château des Carpathes, même après l'apparition de la Stilla,
ce doute se fût changé en certitude, puisque Orfanik était là devant ses
yeux.
Qu'avait-il à faire dans cette chapelle en ruine, à cette heure avancée
de la nuit?
Franz essaya de s'en rendre compte, et voici ce qu'il vit assez
distinctement.
Orfanik, courbé vers le sol, venait de soulever plusieurs cylindres de
fer,-auxquels il attachait un fil, qui se déroulait d'une bobine déposée
dans un coin de la chapelle. Et telle était l'attention qu'il apportait
à ce travail qu'il n'eût pas même aperçu le jeune comte, si celui-ci
avait été à même de s'approcher;
Ah! pourquoi la crevasse que Franz avait entrepris d'élargir
n'était-elle pas suffisante pour lui livrer passage! Il serait entré
dans la chapelle, il se serait précipité sur Orfanik, il l'aurait obligé
à le conduire au donjon...
Mais peut-être était-il heureux qu'il fût hors d'état de le faire, car,
en cas que sa tentative eût échoué, le baron de Gortz lui aurait fait
payer de sa vie les secrets qu'il venait de découvrir!
Quelques minutes après l'arrivée de Orfanik, un autre homme pénétra dans
la chapelle.
C'était le baron Rodolphe de Gortz.
L'inoubliable physionomie de ce personnage n'avait pas changé. Il ne
semblait même pas avoir vieilli, avec sa figure pâle et longue que le
fanal éclairait de bas en haut, ses longs cheveux grisonnants, rejetés
en arrière, son regard étincelant jusqu'au fond de ses noires orbites.
Rodolphe de Gortz s'approcha pour examiner le travail dont s'occupait
Orfanik.
Et voici les propos qui furent échangés d'une voix brève entre ces deux
hommes.
XV
«Le raccordement de la chapelle est-il fini, Orfanik?--je viens de
l'achever.
--Tout est préparé dans les casemates des bastions?
--Tout.
--Maintenant les bastions et la chapelle sont directement reliés au
donjon?
--Ils le sont.
--Et, après que l'appareil aura lancé le courant, nous aurons le temps
de nous enfuir?
--Nous l'aurons.
--A-t-on vérifié si le tunnel qui débouche sur le col de Vulkan était
libre?
--Il l'est.»
Il y eut alors quelques instants de silence, tandis que Orfanik, ayant
repris son fanal, en projetait la clarté à travers les profondeurs de la
chapelle.
«Ah! mon vieux burg, s'écria le baron, tu coûteras cher à ceux qui
tenteront de forcer ton enceinte!»
Et Rodolphe de Gortz prononça ces mots d'un ton qui fit frémir le jeune
comte.
«Vous avez entendu ce qui se disait à Werst? demanda-t-il à Orfanik.
Il y a cinquante minutes, le fil m'a rapporté les propos que l'on tenait
dans l'auberge du -Roi Mathias-.
Est-ce que l'attaque est pour cette nuit?
--Non, elle ne doit avoir lieu qu'au lever du jour.
--Depuis quand ce Rotzko est-il revenu à Werst?--Depuis deux heures,
avec les agents de la police qu'il a ramenés de Karlsburg.
Eh bien! puisque le château ne peut plus se défendre, répéta le baron de
Gortz, du moins écrasera-t-il sous ses débris ce Franz de Télek et tous
ceux qui lui viendront en aide.»
Puis, au bout de quelques moments:
«Et ce fil, Orfanik? reprit-il. Il ne faut pas que l'on puisse jamais
savoir qu'il établissait une communication entre le château et le
village de Werst...--On ne le saura pas; je détruirai ce fil.» A notre
avis, l'heure est venue de donner l'explication de certains phénomènes,
qui se sont produits au cours de ce récit, et dont l'origine ne devait
pas tarder à être révélée.
A cette époque--nous ferons très particulièrement remarquer que cette
histoire s'est déroulée dans l'une des dernières années du XIXe siècle,
--l'emploi de l'électricité, qui est à juste titre considérée comme
«l'âme de l'univers», avait été poussé aux derniers perfectionnements.
L'illustre Edison et ses disciples avaient parachevé leur œuvre.
Entre autres appareils électriques, le téléphone fonctionnait alors avec
une précision si merveilleuse que les sons, recueillis par les plaques,
arrivaient librement à l'oreille sans l'aide de cornets. Ce qui se
disait, ce qui se chantait, ce qui se murmurait même, on pouvait
l'entendre quelle que fût la distance, et deux personnes, comme si elles
eussent été assises en face l'une de l'autre [Elles pouvaient même se
voir dans des glaces reliées par des fils, grâce à l'invention du
téléphote.].
Depuis bien des années déjà, Orfanik, l'inséparable du baron Rodolphe de
Gortz, était, en ce qui concerne l'utilisation pratique de
l'électricité, un inventeur de premier ordre. Mais, on le sait, ses
admirables découvertes n'avaient pas été accueillies comme elles le
méritaient. Le monde savant n'avait voulu voir en lui qu'un fou au lieu
d'un homme de génie dans son art. De là, cette implacable haine que
l'inventeur, éconduit et rebuté, avait vouée à ses semblables.
Ce fut en ces conditions que le baron de Gortz rencontra Orfanik,
talonné par la misère. Il encouragea ses travaux, il lui ouvrit sa
bourse, et, finalement, il se l'attacha à la condition, toutefois, que
le savant lui réserverait le bénéfice de ses inventions et qu'il serait
seul à en profiter.
Au total, ces deux personnages, originaux et maniaques chacun à sa
façon, étaient bien de nature à s'entendre. Aussi, depuis leur
rencontre, ne se séparèrent-ils plus--pas même lorsque le baron de Gortz
suivait la Stilla à travers toutes les villes de l'Italie.
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