je vous l'ordonne!»
Un bon verre de rakiou, apporté par Jonas, eut pour effet de rendre au
docteur l'usage de sa langue, et ce fut par phrases entrecoupées qu'il
s'exprima en ces termes:
--Nous sommes partis tous les deux... Nic et moi... Des fous... des
fous!... Il a fallu presque une journée pour traverser ces forêts
maudites... Parvenus au soir seulement devant le burg J'en tremble
encore j'en tremblerai toute ma vie! Nic voulait y entrer Oui! il
voulait passer la nuit dans le donjon... autant dire la chambre à
coucher de Belzébuth!...»
Le docteur Patak disait ces choses d'une voix si caverneuse, que l'on
frémissait rien qu'à l'entendre.» je n'ai pas consenti... reprit-il,
non... je n'ai pas consenti!... Et que serait-il arrivé... si j'eusse
cédé aux désirs de Nic Deck?... Les cheveux me dressent d'y penser!»
Et si les cheveux du docteur se dressaient sur son crâne, c'est que sa
main s'y égarait machinalement.
«Nic s'est donc résigné à camper sur le plateau d'Orgall... Quelle
nuit... mes amis, quelle nuit!... Essayez donc de reposer, lorsque les
esprits ne vous permettent pas de dormir une heure... non, pas même une
heure!... Tout à coup, voilà que des monstres de feu apparaissent entre
les nuages, de véritables balauris!... Ils se précipitent sur le plateau
pour nous dévorer...»
Tous les regards se portèrent vers le ciel pour voir s'il n'était pas
chevauché par quelque galopade de spectres.
«Et, quelques instants après, reprit le docteur, voici la cloche de la
chapelle qui se met en branle!»
Toutes les oreilles se tendirent vers l'horizon, et plus d'un crut
entendre des battements lointains, tant le récit du docteur
impressionnait son auditoire.
«Soudain, s'écria-t-il, d'effroyables mugissements emplissent
l'espace... ou plutôt des hurlements de fauves... Puis une clarté
jaillit des fenêtres du donjon... Une flamme infernale illuminé tout le
plateau jusqu'à la sapinière... Nic Deck et moi, nous nous regardons...
Ah! l'épouvantable vision!... Nous sommes pareils à deux cadavres...
deux cadavres que ces lueurs blafardes font grimacer l'un en face de
l'autre!...»
Et, à regarder le docteur Patak avec sa figure convulsée, ses yeux fous,
il y avait vraiment lieu de se demander s'il ne revenait pas de cet
autre monde où il avait déjà envoyé bon nombre de ses semblables!
Il fallut lui laisser reprendre haleine, car il eût été incapable de
continuer son récit. Cela coûta à Jonas un second verre de rakiou, qui
parut rendre à l'ex-infirmier une partie de la raison que les esprits
lui avaient fait perdre.
«Mais enfin, qu'est-il arrivé à ce pauvre Nic Deck?» demanda maître
Koltz.
Et, non sans raison, le biró attachait une extrême importance à la
réponse du docteur, puisque c'était le jeune forestier qui avait été
personnellement visé par la voix des génies dans la grande salle du -Roi
Mathias-.
«Voici ce qui m'est resté dans la mémoire, répondit le docteur. Le jour
était revenu... J'avais supplié Nic Deck de renoncer à ses projets...
Mais vous le connaissez... il n'y a rien à obtenir d'un entêté pareil...
Il est descendu dans le fossé... et j'ai été forcé de le suivre, car il
m'entraînait... D'ailleurs, je n'avais plus conscience de ce que je
faisais... Nic s'avance alors jusqu'au-dessous de la poterne... Il
saisit une chaîne du pont-levis avec laquelle il se hisse le long de la
courtine. A ce moment, le sentiment de la situation me revient. Il est
temps encore de l'arrêter, cet imprudent... je dirai plus, ce
sacrilège!... Une dernière fois, je lui ordonne de redescendre, de
revenir en arrière, de reprendre avec moi le chemin de Werst... «Non!»
me crie-t-il... je veux fuir... oui... mes amis... je l'avoue... j'ai
voulu fuir, et il n'est pas un de vous qui n'aurait eu la même pensée à
ma place!... Mais c'est en vain que je cherche à me dégager du sol...
Mes pieds y sont cloués... vissés enracinés... J'essaie de les en
arracher... c'est impossible... J'essaie de me débattre... c'est
inutile.»
Et le docteur Patak imitait les mouvements désespérés d'un homme retenu
par les jambes, semblable à un renard qui s'est laissé prendre au piège.
Puis, revenant à son récit:
«En ce moment, dit-il, un cri se fait entendre... et quel cri!... C'est
Nic Deck qui l'a poussé... Ses mains, accrochées à la chaîne, ont lâché
prise, et il tombe au fond du fossé, comme s'il avait été frappé par une
main invisible!»
Il est certain que le docteur venait de raconter les choses de la façon
qu'elles s'étaient passées, et son imagination n'y avait rien ajouté, si
troublée qu'elle fût. Tels il les avait décrits, tels s'étaient produits
les prodiges dont le plateau d'Orgall avait été le théâtre pendant la
nuit dernière.
Quant à ce qui a suivi la chute de Nic Deck, le voici: Le forestier est
évanoui et le docteur Patak est incapable de lui venir en aide, car ses
bottes sont clouées au sol, et ses pieds gonflés n'en peuvent sortir...
Soudain, l'invisible force qui l'enchaîne est brusquement rompue... Ses
jambes sont libres... Il se précipite vers son compagnon, et--ce qui
était de sa part un fier acte de courage... il mouille la figure de Nic
Deck avec son mouchoir qu'il a trempé dans l'eau de la cuvette... Le
forestier reprend connaissance, mais son bras gauche et une partie de
son corps sont inertes depuis l'effroyable secousse qu'il a subie...
Cependant, avec l'aide du docteur, il parvient à se relever, à remonter
le revers de la contrescarpe, à regagner le plateau... Puis, il se remet
en route vers le village... Après une heure de marche, ses douleurs au
bras et au flanc sont si violentes qu'elles l'obligent à s'arrêter...
Enfin, c'est au moment où le docteur se disposait à partir afin d'aller
chercher du secours à Werst, que maître Koltz, Jonas et Frik sont
arrivés très à propos.
Pour ce qui est du jeune forestier, savoir s'il avait été gravement
atteint, le docteur Patak évitait de se prononcer, bien qu'il montrât
habituellement une rare assurance, lorsqu'il s'agissait d'un cas
médical.
«Si l'on est malade d'une maladie naturelle, se contenta-t-il de
répondre d'un ton dogmatique, c'est déjà grave! Mais, s'agit-il d'une
maladie surnaturelle, que le Chort vous envoie dans le corps, il n'y a
guère que le Chort qui puisse la guérir!»
A défaut de diagnostic, ce pronostic n'était pas rassurant pour Nic
Deck. Très heureusement, ces paroles n'étaient point paroles d'évangile,
et combien de médecins se sont trompés depuis Hippocrate et Galien et se
trompent journellement, qui sont supérieurs au docteur Patak. Le jeune
forestier était un gars solide; avec sa vigoureuse constitution, il
était permis d'espérer qu'il s'en tirerait--même sans aucune
intervention diabolique--, et à la condition de ne pas suivre trop
exactement les prescriptions de l'ancien infirmier de la quarantaine.
VIII
De tels événements ne pouvaient pas calmer les terreurs des habitants de
Werst. Il n'y avait plus à en douter maintenant, ce n'étaient pas de
vaines menaces que la «bouche d'ombre», comme dirait le poète, avait
fait entendre aux clients du -Roi Mathias-. Nic Deck, frappé d'une
manière inexplicable, avait été puni de sa désobéissance et de sa
témérité. N'était-ce pas un avertissement à l'adresse de tous ceux qui
seraient tentés de suivre son exemple? Interdiction formelle de chercher
à s'introduire dans le château des Carpathes, voilà ce qu'il fallait
conclure de cette déplorable tentative. Quiconque la reprendrait, y
risquerait sa vie. Très certainement, si le forestier fût parvenu à
franchir la courtine, il n'aurait jamais reparu au village.
Il suit de là que l'épouvante fut plus complète que jamais à Werst, même
à Vulkan, et aussi dans toute la vallée des deux Sils. On ne parlait
rien moins que d'abandonner le pays; déjà quelques familles tsiganes
émigraient plutôt que de séjourner au voisinage du burg. A présent qu'il
servait de refuge à des êtres surnaturels et malfaisants, c'était
au-delà de ce que pouvait supporter le tempérament public. Il n'y avait
plus qu'à s'en aller vers quelque autre région du comitat, à moins que
le gouvernement hongrois ne se décidât à détruire cet inabordable
repaire. Mais le château des Carpathes était-il destructible par les
seuls moyens que des hommes eussent à leur disposition?
Pendant la première semaine de juin, personne ne s'aventura hors du
village, pas même pour vaquer aux travaux de culture. Le moindre coup de
bêche ne pouvait-il provoquer l'apparition d'un fantôme, enfoui dans les
entrailles du sol?... Le coutre de la charrue, en creusant le sillon, ne
ferait-il pas envoler des bandes de staffii ou de striges?... Où l'on
sèmerait du grain de blé ne pousserait-il pas de la graine de démons?
«C'est ce qui ne manquerait pas d'arriver!» disait le berger Frik d'un
ton convaincu.
Et, pour son compte, il se gardait bien de retourner avec ses moutons
dans les pâtures de la Sil.
Ainsi, le village était terrorisé. Le travail des champs était
entièrement délaissé. On se tenait chez soi, portes et fenêtres closes.
Maître Koltz ne savait quel parti prendre pour ramener chez ses
administrés une confiance qui lui faisait défaut, d'ailleurs, à
lui-même. Décidément, le seul moyen, ce serait d'aller à Kolosvar, afin
de réclamer l'intervention des autorités.
Et la fumée, est-ce qu'elle reparaissait encore à la pointe de la
cheminée du donjon?... Oui, plusieurs fois la lunette permit de
l'apercevoir, au milieu des vapeurs qui traînaient à la surface du
plateau d'Orgall.
Et les nuages, la nuit venue, est-ce qu'ils ne prenaient pas une teinte
rougeâtre, semblable à quelque reflet d'incendie?... Oui, et on eût dit
que des volutes enflammées tourbillonnaient au-dessus du château.
Et ces mugissements, qui avaient tant effrayé le docteur Patak, se
propageaient-ils à travers les massifs du Plesa, à la grande épouvante
des habitants de Werst?... Oui, ou du moins, malgré la distance, les
vents de sud-ouest apportaient de terribles grondements que
répercutaient les échos du col.
En outre, d'après ces gens affolés, on eût dit que le sol était agité de
trépidations souterraines, comme si un ancien cratère se fût rallumé à
la chaîne des Carpathes. Mais peut-être y avait-il une bonne part
d'exagération dans ce que les Werstiens croyaient voir, entendre et
ressentir. Quoi qu'il en soit, il s'était produit des faits positifs,
tangibles, on en conviendra, et il n'y avait plus moyen de vivre en un
pays si extraordinairement machiné.
Il va de soi que l'auberge du -Roi Mathias- continuait d'être déserte.
Un lazaret en temps d'épidémie n'eût pas été plus abandonné. Personne
n'avait l'audace d'en franchir le seuil, et Jonas se demandait si, faute
de clients, il n'en serait pas réduit à cesser son commerce, lorsque
l'arrivée de deux voyageurs vint modifier cet état de choses.
Dans la soirée du 9 juin, vers huit heures, le loquet de la porte fut
soulevé du dehors; mais cette porte, verrouillée en dedans, ne put
s'ouvrir.
Jonas, qui avait déjà regagné sa mansarde, se hâta de descendre. A
l'espoir qu'il éprouvait de se trouver en face d'un hôte se joignait la
crainte que cet hôte ne fût quelque revenant de mauvaise mine, auquel il
ne saurait trop se hâter de refuser souper et gîte.
Jonas se mit donc à parlementer prudemment à travers la porte, sans
l'ouvrir.
«Qui est là? demanda-t-il.--Ce sont deux voyageurs.--Vivants?...
--Très vivants.
--En êtes-vous bien sûrs?...
--Aussi vivants qu'on peut l'être, monsieur l'aubergiste, mais qui ne
tarderont pas à mourir de faim, si vous avez la cruauté de les laisser
dehors.»
Jonas se décida à repousser les verrous, et deux hommes franchirent le
seuil de la salle.
A peine furent-ils entrés que leur premier soin fut de demander chacun
une chambre, ayant intention de séjourner pendant vingt-quatre heures à
Werst.
A la clarté de sa lampe, Jonas examina les nouveaux venus avec une
extrême attention, et il acquit la certitude que c'étaient bien des
êtres humains auxquels il avait affaire. Quelle bonne fortune pour le
-Roi Mathias-!
Le plus jeune de ces voyageurs paraissait avoir trente-deux ans environ.
Une taille élevée, une figure noble et belle, des yeux noirs, des
cheveux châtain foncé, une barbe brune élégamment taillée, la
physionomie un peu triste mais fière, tout cela était d'un gentilhomme,
et un aubergiste aussi observateur que Jonas ne pouvait s'y tromper.
Au surplus, lorsqu'il eut demandé sous quel nom il devait inscrire les
deux voyageurs:
«Le comte Franz de Télek, répondit le jeune homme, et son soldat Rotzko.
--De quel pays?...
--De Krajowa.»
Krajowa est une des principales bourgades de l'État de Roumanie, qui
confine aux provinces transylvaines vers le sud de la chaîne des
Carpathes. Franz de Télek était donc de race roumaine,--ce que Jonas
avait reconnu au premier aspect.
Quant à Rotzko, homme d'une quarantaine d'années, grand, robuste,
épaisse moustache, cheveux drus, poils rudes, il avait une tournure bien
militaire. Il portait même le sac du soldat, retenu sur ses épaules par
des bretelles, et une valise assez légère qu'il tenait à la main.
C'était là tout le bagage du jeune comte, qui voyageait en touriste, à
pied le plus souvent. Cela se voyait à son costume, manteau en
bandoulière, passe-montagne sur la tête, vareuse serrée à la taille par
un ceinturon d'où pendait la gaine de cuir du couteau valaque, guêtres
s'ajustant étroitement à des souliers larges et épais de semelle.
Ces deux voyageurs n'étaient autres que ceux rencontrés par le berger
Frik, une dizaine de jours auparavant, sur la route du col, alors qu'ils
se dirigeaient vers le Retyezat. Après avoir visité la contrée jusqu'aux
limites du Maros, et avoir fait l'ascension de la montagne, ils venaient
prendre un peu de repos au village de Werst, pour remonter ensuite la
vallée des deux Sils.
«Vous avez des chambres à nous donner? demanda Franz de Télek.
--Deux... trois... quatre... autant qu'il plaira à monsieur le comte,
répondit Jonas.
--Deux suffiront, dit Rotzko; il faut seulement qu'elles soient l'une
près de l'autre.
--Celles-ci vous conviendront-elles? reprit Jonas, en ouvrant deux
portes à l'extrémité de la grande salle.
--Très bien», répondit Franz de Télek.
On le voit, Jonas n'avait rien à craindre de ses nouveaux hôtes. Ce
n'étaient point des êtres surnaturels, des esprits ayant revêtu
l'apparence humaine. Non! ce gentilhomme se présentait comme un de ces
personnages de distinction qu'un aubergiste est toujours très honoré de
recevoir. Voilà une heureuse circonstance qui ramènerait la vogue au
-Roi Mathias-.
--A quelle distance sommes-nous de Kolosvar? demanda le jeune comte.
--A une cinquantaine de milles, en suivant la route qui passe par
Petroseny et Karlsburg, répondit Jonas.--Est-ce que l'étape est
fatigante?
--Très fatigante pour des piétons, et, s'il m'est permis d'adresser
cette observation à monsieur le comte, il parait avoir besoin d'un repos
de quelques jours...--Pouvons-nous souper? demanda Franz de Télek en
coupant court aux invites de l'aubergiste.
--Une demi-heure de patience, et j'aurai l'honneur d'offrir à monsieur
le comte un repas digne de lui...--Du pain, du vin, des œufs et de la
viande froide nous suffiront pour ce soir.
--je vais vous servir.
--Le plus tôt possible.
--A l'instant.»
Et Jonas se disposait à regagner la cuisine, lorsqu'une question
l'arrêta.
«Vous ne semblez pas avoir grand monde à votre auberge?... dit Franz de
Télek.
--En effet... il ne s'y trouve personne en ce moment, monsieur le comte.
--Ce n'est donc pas l'heure où les gens du pays viennent boire en fumant
leur pipe?
--L'heure est passée... monsieur le comte... car on se couche avec les
poules au village de Werst.»
Jamais il n'aurait voulu dire pourquoi le -Roi Mathias- ne renfermait
pas un seul client.
«Est-ce que votre village ne compte pas de quatre à cinq cents
habitants?
--Environ, monsieur le comte.
--Pourtant, nous n'avons pas rencontré âme qui vive en descendant la
principale rue...
--C'est que... aujourd'hui... nous sommes au samedi... et la veille du
dimanche...»
Franz de Télek n'insista pas, heureusement pour Jonas, qui ne savait
plus que répondre. Pour rien au monde il ne se serait décidé à avouer la
situation. Les étrangers ne l'apprendraient que trop tôt, et qui sait
s'ils ne se hâteraient pas de fuir un village suspect à si juste titre!
«Pourvu que la voix ne recommence pas à bavarder, tandis qu'ils seront
en train de souper!» pensait Jonas, en dressant la table au milieu de la
salle.
Quelques instants après, le très simple repas qu'avait commandé le jeune
comte était proprement servi sur une nappe bien blanche. Franz de Télek
s'assit, et Rotzko prit place en face de lui, suivant leur habitude en
voyage. Tous deux mangèrent de grand appétit; puis, le repas achevé, ils
se retirèrent chacun dans sa chambre.
Comme le jeune comte et Rotzko n'avaient point échangé dix paroles
pendant le repas, Jonas n'avait pu en aucune façon se mêler à leur
conversation--à son vif déplaisir. Du reste, Franz de Télek paraissait
être peu communicatif. Quant à Rotzko, après l'avoir observé,
l'aubergiste comprit qu'il n'aurait rien à en tirer de ce qui concernait
la famille de son maître.
Jonas avait donc dû se contenter de souhaiter le bonsoir à ses hôtes.
Mais, avant de remonter à sa mansarde, il parcourut la grande salle du
regard, prêtant une oreille inquiète aux moindres bruits du dedans et du
dehors, et se répétant:
--Pourvu que cette abominable voix ne les réveille pas pendant leur
sommeil!»
La nuit s'écoula tranquillement.
Le lendemain, dès le point du jour, la nouvelle se répandit que deux
voyageurs étaient descendus au Roi Mathias, et nombre d'habitants
accoururent devant l'auberge.
Très fatigués par leur excursion de la veille, Franz de Télek et Rotzko
dormaient encore. Il n'était guère probable qu'ils eussent l'intention
de se lever avant sept ou huit heures du matin.
De là, grande impatience des curieux, qui, pourtant, n'auraient pas eu
le courage d'entrer dans la salle tant que les voyageurs n'auraient pas
quitté leur chambre.
Tous deux parurent enfin sur le coup de huit heures.
Rien de fâcheux ne leur était arrivé. On put les voir allant et venant
dans l'auberge. Puis ils s'assirent pour leur déjeuner du matin. Cela ne
laissait pas d'être rassurant.
D'ailleurs, Jonas, debout sur le seuil de la porte, souriait d'un air
aimable, invitant ses anciens clients à lui rendre leur confiance.
Puisque le voyageur qui honorait le -Roi Mathias- de sa présence était
un gentilhomme--un gentilhomme roumain, s'il vous plaît, et de l'une des
plus vieilles familles roumaines--que pouvait-on craindre en si noble
compagnie?
Bref, il advint que maître Koltz, pensant qu'il était de son devoir de
donner l'exemple, se hasarda à faire acte de présence.
Vers neuf heures, le biró entra, quelque peu hésitant. Presque aussitôt,
il fut suivi du magister Hermod, de trois ou quatre autres habitués et
du pâtour Frik. Quant au docteur Patak, il avait été impossible de le
décider à les accompagner.
«Remettre le pied chez Jonas, avait-il répondu, jamais, quand il me
paierait dix florins ma visite!»
Il convient de faire ici une remarque qui n'est pas sans avoir une
certaine importance: si maître Koltz avait consenti à revenir au -Roi
Mathias-, ce n'était pas dans l'unique but de satisfaire un sentiment de
curiosité, ni par désir de se mettre en relation avec le comte Franz de
Télek. Non! L'intérêt entrait pour une bonne part dans sa détermination.
En effet, en sa qualité de voyageur, le jeune comte était astreint à
payer une taxe de passage pour son soldat et pour lui. Or, on ne l'a
point oublié, ces taxes allaient directement à la poche du premier
magistrat de Werst.
Le biró vint donc faire sa réclamation en termes fort convenables, et
Franz de Télek, quoique un peu surpris de la demande, s'empressa d'y
faire droit.
Il offrit même à maître Koltz et au magister de s'asseoir un instant à
sa table. Ceux-ci acceptèrent, ne pouvant refuser une offre si poliment
formulée.
Jonas se hâta de servir des liqueurs variées, les meilleures de sa cave.
Quelques gens de Werst demandèrent alors une tournée pour leur compte.
Il y avait ainsi lieu de croire que l'ancienne clientèle, un instant
dispersée, ne tarderait pas à reprendre le chemin du -Roi Mathias-.
Après avoir acquitté la taxe des voyageurs, Franz de Télek désira savoir
si elle était productive.
«Pas autant que nous le voudrions, monsieur le comte, répondit maître
Koltz.
--Est-ce que les étrangers ne visitent que rarement cette partie de la
Transylvanie?
--Rarement, en effet, répliqua le biró, et pourtant le pays mérite
d'être exploré.
--C'est mon avis, dit le jeune comte. Ce que j'en ai vu m'a paru digne
d'attirer l'attention des voyageurs. Du sommet du Retyezat, j'ai
beaucoup admiré les vallées de la Sil, les bourgades que l'on découvre
dans l'est, et ce cirque de montagnes que ferme en arrière le massif des
Carpathes.
--C'est fort beau, monsieur le comte, c'est fort beau, répondit le
magister Hermod--, et, pour compléter votre excursion, nous vous
engageons à faire l'ascension du Paring.
--je crains de ne point avoir le temps nécessaire, répondit Franz de
Télek.
--Une journée suffirait.
--Sans doute, mais je me rends à Karlsburg, et je compte partir demain
matin.
--Quoi, monsieur le comte songerait à nous quitter si tôt?» dit Jonas en
prenant son air le plus gracieux.
Et il n'aurait pas été fâché de voir ses deux hôtes prolonger leur halte
au -Roi Mathias-.
Il le faut, répondit le comte de Télek. Du reste, à quoi me servirait de
séjourner à Werst?...
--Croyez que notre village vaut la peine d'arrêter quelque temps un
touriste! fit observer maître Koltz.
--Cependant, il paraît être peu fréquenté, répliqua le jeune comte, et
c'est probablement parce que ses environs n'offrent rien de curieux...
--En effet, rien de curieux... dit le biró, en songeant au burg.
--Non..... rien de curieux... répéta le magister.
--Oh!... Oh!...» fit le berger Frik, auquel cette exclamation échappa
involontairement.
Quels regards lui jetèrent maître Koltz et les autres et plus
particulièrement l'aubergiste! Était-il donc urgent de mettre un
étranger au courant des secrets du pays? Lui dévoiler ce qui se passait
sur le plateau d'Orgall, signaler à son attention le château des
Carpathes, n'était-ce pas vouloir l'effrayer, lui donner l'envie de
quitter le village? Et à l'avenir, quels voyageurs voudraient suivre la
route du col de Vulkan pour pénétrer en Transylvanie?
Vraiment, ce pâtour ne montrait pas plus d'intelligence que le dernier
de ses moutons.
«Mais tais-toi donc, imbécile, tais-toi donc!» lui dit à mi-voix maître
Koltz.
Toutefois, la curiosité du jeune comte ayant été éveillée, il s'adressa
directement à Frik, lui demanda ce que signifiait ces oh! oh!
interjectifs.
Le berger n'était point homme à reculer, et, au fond, peut-être
pensait-il que Franz de Télek pourrait donner un bon conseil dont le
village ferait son profit.
«J'ai dit: Oh!... Oh!... monsieur le comte, répliquat-il, et je ne m'en
dédis point.
--Y a-t-il dans les environs de Werst quelque merveille à visiter?
reprit le jeune comte.
--Quelque merveille... répliqua maître Koltz.
--Non!... non!...» s'écrièrent les assistants.
Et ils s'effrayaient déjà à la pensée qu'une seconde tentative faite
pour pénétrer dans le burg ne manquerait pas d'attirer de nouveaux
malheurs.
Franz de Télek, non sans un peu de surprise, observa ces braves gens,
dont les figures exprimaient diversement la terreur, mais d'une manière
très significative.
«Qu'il y a-t-il donc?... demanda-t-il.
--Ce qu'il y a, mon maître? répondit Rotzko. Eh bien, paraît-il, il y a
le château des Carpathes.
--Le château des Carpathes?...
--Oui!... c'est le nom que ce berger vient de me glisser dans
l'oreille.»
Et, ce disant, Rotzko montrait Frik, qui secouait la tête sans trop oser
regarder le biró.
Maintenant une brèche était faite au mur de la vie privée du
superstitieux village, et toute son histoire ne tarda pas à passer par
cette brèche.
Maître Koltz, qui en avait pris son parti, voulut lui-même faire
connaître la situation au jeune comte, et il lui raconta tout ce qui
concernait le château des Carpathes.
Il va sans dire que Franz de Télek ne put cacher l'étonnement que ce
récit lui fit éprouver et les sentiments qu'il lui suggéra. Quoique
médiocrement instruit des choses de science, à l'exemple des jeunes gens
de sa condition qui vivaient en leurs châteaux au fond de campagnes
valaques, c'était un homme de bon sens. Aussi, croyait-il peu aux
apparitions, et se riait-il volontiers des légendes. Un burg hanté par
des esprits, cela était bien pour exciter son incrédulité. A son avis,
dans ce que venait de lui raconter maître Koltz, il n'y avait rien de
merveilleux, mais uniquement quelques faits plus ou moins établis,
auxquels les gens de Werst attribuaient une origine surnaturelle. La
fumée du donjon, la cloche sonnant à toute volée, cela pouvait
s'expliquer très simplement. Quant aux fulgurations et aux mugissements
sortis de l'enceinte, c'était pur effet d'hallucination.
Franz de Télek ne se gêna point pour le dire et en plaisanter, au grand
scandale de ses auditeurs.
«Mais, monsieur le comte, lui fit observer maître Koltz, il y a encore
autre chose.
--Autre chose?...
--Oui! Il est impossible de pénétrer à l'intérieur du château des
Carpathes.
--Vraiment?...
--Notre forestier et notre docteur ont voulu en franchir les murailles,
il y a quelques jours, par dévouement pour le village, et ils ont failli
payer cher leur tentative.
--Que leur est-il arrivé?...» demanda Franz de Télek d'un ton assez
ironique.
Maître Koltz raconta en détail les aventures de Nic Deck et du docteur
Patak.
«Ainsi, dit le jeune comte, lorsque le docteur a voulu sortir du fossé,
ses pieds étaient si fortement retenus au sol qu'il n'a pu faire un pas
en avant?...
--Ni un pas en avant ni un pas en arrière! ajouta le magister Hermod.
--Il l'aura cru, votre docteur, répliqua Franz de Télek, et c'est la
peur qui le talonnait... jusque dans les talons!
--Soit, monsieur le comte, reprit maître Koltz. Mais comment expliquer
que Nic Deck ait éprouvé une effroyable secousse, quand il a mis la main
sur la ferrure du pont-levis...
--Quelque mauvais coup dont il a été victime...
--Et même si mauvais, reprit le biró, qu'il est au lit depuis ce
jour-là...
--Pas en danger de mort, je l'espère? se hâta de répliquer le jeune
comte.--Non... par bonheur.»
En réalité, il y avait là un fait matériel, un fait indéniable, et
maître Koltz attendait l'explication que Franz de Télek en allait
donner.
Voici ce qu'il répondit très explicitement.
«Dans tout ce que je viens d'entendre, il n'y a rien, je le répète, qui
ne soit très simple. Ce qui n'est pas douteux pour moi, c'est que le
château des Carpathes est maintenant occupé. Par qui?... je l'ignore. En
tout cas, ce ne sont point des esprits, ce sont des gens qui ont intérêt
à se cacher, après y avoir cherché refuge... sans doute des
malfaiteurs...
--Des malfaiteurs?... s'écria maître Koltz.
--C'est probable, et comme ils ne veulent point que l'on vienne les y
relancer, ils ont tenu à faire croire que le burg était hanté par des
êtres surnaturels.
--Quoi, monsieur le comte, répondit le magister Hermod, vous pensez?...
--je pense que ce pays est très superstitieux, que les hôtes du château
le savent, et qu'ils ont voulu prévenir de cette façon la visite des
importuns.»
Il était vraisemblable que les choses avaient dû se passer ainsi; mais
on ne s'étonnera pas que personne à Werst ne voulût admettre cette
explication.
Le jeune comte vit bien qu'il n'avait aucunement convaincu un auditoire
qui ne voulait pas se laisser convaincre. Aussi se contenta-t-il
d'ajouter:
«Puisque vous ne voulez pas vous rendre à mes raisons, messieurs,
continuez à croire tout ce qu'il vous plaira du château des Carpathes.
--Nous croyons ce que nous avons vu, monsieur le comte, répondit maître
Koltz.
--Et ce qui est, ajouta le magister.
--Soit, et, vraiment, je regrette de ne pouvoir disposer de vingt-quatre
heures, car Rotzko et moi, nous serions allés visiter votre fameux burg,
et je vous assure que nous aurions bientôt su à quoi nous en tenir...
--Visiter le burg!... s'écria maître Koltz.
--Sans hésiter, et le diable en personne ne nous eût pas empêchés d'en
franchir l'enceinte.»
En entendant Franz de Télek s'exprimer en termes si positifs, si
moqueurs même, tous furent saisis d'une bien autre épouvante. Est-ce que
de traiter les esprits du château avec ce sans-gêne, cela n'était pas
pour attirer quelque catastrophe sur le village?... Est-ce que ces
génies n'entendaient pas tout ce qui se disait à l'auberge du -Roi
Mathias-?... Est-ce que la voix n'allait pas y retentir une seconde
fois?
Et, à ce propos, maître Koltz apprit au jeune comte dans quelles
conditions le forestier avait été, en nom propre, menacé d'un terrible
châtiment, s'il s'avisait de vouloir découvrir les secrets du burg.
Franz de Télek se contenta de hausser les épaules; puis, il se leva,
disant que jamais aucune voix n'avait pu être entendue dans cette salle,
comme on le prétendait. Tout cela, affirma-t-il, n'existait que dans
l'imagination des clients par trop crédules et un peu trop amateurs du
schnaps du -Roi Mathias-.
Là-dessus, quelques-uns se dirigèrent vers la porte, peu soucieux de
rester plus longtemps en un logis où ce jeune sceptique osait soutenir
de pareilles choses.
Franz de Télek les arrêta d'un geste.
«Décidément, messieurs, dit-il, je vois que le village de Werst est sous
l'empire de la peur.
--Et ce n'est pas sans raison, monsieur le comte, répondit maître Koltz.
--Eh bien, le moyen est tout indiqué d'en finir avec les machinations
qui, selon vous, se passent au château des Carpathes. Après demain, je
serai à Karlsburg, et, si vous le voulez, je préviendrai les autorités
de la ville. On vous enverra une escouade de gendarmes ou d'agents de la
police, et je vous réponds que ces braves sauront bien pénétrer dans le
burg, soit pour chasser les farceurs qui se jouent de votre crédulité,
soit pour arrêter les malfaiteurs qui préparent peut-être quelques
mauvais coup.»
Rien n'était plus acceptable que cette proposition, et pourtant elle ne
fut pas du goût des notables de Werst. A les en croire, ni les
gendarmes, ni la police, ni l'armée elle-même, n'auraient raison de ces
êtres surhumains, disposant pour se défendre de procédés surnaturels!
«Mais j'y pense, messieurs, reprit alors le jeune comte, vous ne m'avez
pas encore dit à qui appartient ou appartenait le château des Carpathes?
--A une ancienne famille du pays, la famille des barons de Gortz,
répondit maître Koltz.
--La famille de Gortz?... s'écria Franz de Télek.
--Elle-même!
--Cette famille dont était le baron Rodolphe?...
--Oui, monsieur le comte.
--Et vous savez ce qu'il est devenu?...
--Non. Voilà nombre d'années que le baron de Gortz n'a reparu au
château.»
Franz de Télek avait pâli, et, machinalement, il répétait ce nom d'une
voix altérée:
«Rodolphe de Gortz!»
IX
La famille des comtes de Télek, l'une des plus anciennes et des plus
illustres de la Roumanie, y tenait déjà un rang considérable avant que
le pays eût conquis son indépendance vers le commencement du XVIe
siècle. Mêlée à toutes les péripéties politiques qui forment l'histoire
de ces provinces, le nom de cette famille s'y est inscrit glorieusement.
Actuellement, moins favorisée que ce fameux hêtre du château des
Carpathes, auquel il restait encore trois branches, la maison de Télek
se voyait réduite à une seule, la branche des Télek de Krajowa, dont le
dernier rejeton était ce jeune gentilhomme qui venait d'arriver au
village de Werst.
Pendant son enfance, Franz n'avait jamais quitté le château patrimonial,
où demeuraient le comte et la comtesse de Télek. Les descendants de
cette famille jouissaient d'une grande considération et ils faisaient un
généreux usage de leur fortune. Menant la vie large et facile de la
noblesse des campagnes, c'est à peine s'ils quittaient le domaine de
Krajowa une fois l'an, lorsque leurs affaires les appelaient à la
bourgade de ce nom, bien qu'elle ne fût distante que de quelques milles.
Ce genre d'existence influa nécessairement sur l'éducation de leur fils
unique, et Franz devait longtemps se ressentir du milieu où s'était
écoulée sa jeunesse. Il n'eut pour instituteur qu'un vieux prêtre
italien, qui ne put rien lui apprendre que ce qu'il savait, et il ne
savait pas grand-chose. Aussi l'enfant, devenu jeune homme, n'avait-il
acquis que de très insuffisantes connaissances dans les sciences, les
arts et la littérature contemporaine. Chasser avec passion, courir nuit
et jour à travers les forêts et les plaines, poursuivre cerfs ou
sangliers, attaquer, le couteau à la main, les fauves des montagnes,
tels furent les passe-temps ordinaires du jeune comte, lequel, étant
très brave et très résolu, accomplit de véritables prouesses en ces
rudes exercices.
La comtesse de Télek mourut, quand son fils avait à peine quinze ans, et
il n'en comptait pas vingt et un, lorsque le comte périt dans un
accident de chasse.
La douleur du jeune Franz fut extrême. Comme il avait pleuré sa mère, il
pleura son père. L'un et l'autre venaient de lui être enlevés en peu
d'années. Toute sa tendresse, tout ce que son cœur renfermait
d'affectueux élans, s'était jusqu'alors concentré dans cet amour filial,
qui peut suffire aux expansions du premier âge et de l'adolescence.
Mais, lorsque cet amour vint à lui manquer, n'ayant jamais eu d'amis, et
son précepteur étant mort, il se trouva seul au monde.
Le jeune comte resta encore trois années au château de Krajowa, d'où il
ne voulait point sortir. Il y vivait sans chercher à se créer aucunes
relations extérieures. A peine alla-t-il une ou deux fois à Bucarest,
parce que certaines affaires l'y obligeaient. Ce n'étaient d'ailleurs
que de courtes absences, car il avait hâte de revenir à son domaine.
Cependant cette existence ne pouvait toujours durer, et Franz finit par
sentir le besoin d'élargir un horizon que limitaient étroitement les
montagnes roumaines et de s'envoler au-delà.
Le jeune comte avait environ vingt-trois ans, lorsqu'il prit la
résolution de voyager. Sa fortune devait lui permettre de satisfaire
largement ses nouveaux goûts. Un jour, il abandonna le château de
Krajowa à ses vieux serviteurs, et quitta le pays valaque. Il emmenait
avec lui Rotzko, un ancien soldat roumain, depuis dix ans déjà au
service de la famille de Télek, le compagnon de toutes ses expéditions
de chasse. C'était un homme de courage et de résolution, entièrement
dévoué à son maître.
L'intention du jeune comte était de visiter l'Europe, en séjournant
quelques mois dans les capitales et les villes importantes du continent.
Il estimait, non sans raison, que son instruction, qui n'avait été
qu'ébauchée au château de Krajowa, pourrait se compléter par les
enseignements d'un voyage, dont il avait soigneusement préparé le plan.
Ce fut l'Italie que Franz de Télek voulut visiter d'abord, car il
parlait assez couramment la langue italienne que le vieux prêtre lui
avait apprise. L'attrait de cette terre, si riche de souvenirs et vers
laquelle il se sentait préférablement attiré, fut tel qu'il y demeura
quatre ans. Il ne quittait Venise que pour Florence, Rome que pour
Naples, revenant sans cesse à ces centres artistes, dont il ne pouvait
s'arracher. La France, l'Allemagne, l'Espagne, la Russie, l'Angleterre,
il les verrait plus tard, il les étudierait même avec plus de profit lui
semblait-il--lorsque l'âge aurait mûri ses idées. Au contraire, il faut
avoir toute l'effervescence de la jeunesse pour goûter le charme des
grandes cités italiennes.
Franz de Télek avait vingt-sept ans, lorsqu'il vint à Naples pour la
dernière fois. Il ne comptait y passer que quelques jours, avant de se
rendre en Sicile. C'est par l'exploration de l'ancienne -Trinacria-
qu'il voulait terminer son voyage; puis, il retournerait au château de
Krajowa afin d'y prendre une année de repos.
Une circonstance inattendue allait non seulement changer ses
dispositions, mais décider de sa vie et en modifier le cours.
Pendant ces quelques années vécues en Italie, si le jeune comte avait
médiocrement gagné du côté des sciences pour lesquelles il ne se sentait
aucune aptitude, du moins le sentiment du beau lui avait-il été révélé
comme à un aveugle la lumière. L'esprit largement ouvert aux splendeurs
de l'art, il s'enthousiasmait devant les chefs-d'œuvre de la peinture,
lorsqu'il visitait les musées de Naples, de Venise, de Rome et de
Florence. En même, temps, les théâtres lui avaient fait connaître les
œuvres lyriques de cette époque, et il s'était passionné pour
l'interprétation des grands artistes.
Ce fut lors de son dernier séjour à Naples, et dans les circonstances
particulières qui vont être rapportées, qu'un sentiment d'une nature
plus intime, d'une pénétration plus intensive, s'empara de son cœur.
Il y avait à cette époque au théâtre San-Carlo une célèbre cantatrice,
dont la voix pure, la méthode achevée, le jeu dramatique, faisaient
l'admiration des dilettanti. Jusqu'alors la Stilla n'avait jamais
recherché les bravos de l'étranger, et elle ne chantait pas d'autre
musique que la musique italienne, qui avait repris le premier rang dans
l'art de la composition. Le théâtre de Carignan à Turin, la Scala à
Milan, le Fenice à Venise, le théâtre Alfieri à Florence, le théâtre
Apollo à Rome, San-Carlo à Naples, la possédaient tour à tour, et ses
triomphes ne lui laissaient aucun regret de n'avoir pas encore paru sur
les autres scènes de l'Europe.
La Stilla, alors âgée de vingt-cinq ans, était une femme d'une beauté
incomparable, avec sa longue chevelure aux teintes dorées, ses yeux
noirs et profonds, où s'allumaient des flammes, la pureté de ses traits,
sa carnation chaude, sa taille que le ciseau d'un Praxitèle n'aurait pu
former plus parfaite. Et de cette femme se dégageait une artiste
sublime, une autre Malibran, dont Musset aurait pu dire aussi:
Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur !
Mais cette voix que le plus aimé des poètes a célébrée en ses stances
immortelles:
...cette voix du cœur qui seule au cœur arrive,
cette voix, c'était celle de la Stilla dans toute son inexprimable
magnificence.
Cependant, cette grande artiste qui reproduisait avec une telle
perfection les accents de la tendresse, les sentiments les plus
puissants de l'âme, jamais, disait-on, son cœur n'en avait ressenti les
effets. Jamais elle n'avait aimé, jamais ses yeux n'avaient répondu aux
mille regards qui l'enveloppaient sur la scène. Il semblait qu'elle ne
voulût vivre que dans son art et uniquement pour son art.
Dès la première fois qu'il vit la Stilla, Franz éprouva les
entraînements irrésistibles d'un premier amour. Aussi, renonçant au
projet qu'il avait formé de quitter l'Italie, après avoir visité la
Sicile, résolut-il de rester à Naples jusqu'à la fin de la saison. Comme
si quelque lien invisible qu'il n'aurait pas eu la force de rompre,
l'eût attaché à la cantatrice, il était de toutes ces représentations
que l'enthousiasme du public transformait en véritables triomphes.
Plusieurs fois, incapable de maîtriser sa passion, il avait essayé
d'avoir accès près d'elle; mais la porte de la Stilla demeura
impitoyablement fermée pour lui comme pour tant d'autres de ses
fanatiques admirateurs.
Il suit de là que le jeune comte fut bientôt le plus à plaindre des
hommes. Ne pensant qu'à la Stilla, ne vivant que pour la voir et
l'entendre, ne cherchant pas à se créer des relations dans le monde où
l'appelaient son nom et sa fortune, sous cette tension du cœur et de
l'esprit, sa santé ne tarda pas à être sérieusement compromise. Et que
l'on juge de ce qu'il aurait souffert, s'il avait eu un rival. Mais, il
le savait, nul n'aurait pu lui porter ombrage,--pas même un certain
personnage assez étrange, dont les péripéties de cette histoire exigent
que nous fassions connaître les traits et le caractère.
C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans,--on le supposait, du
moins, lors du dernier voyage de Franz de Télek à Naples. Cet être peu
communicatif paraissait affecter de se tenir en dehors de ces
conventions sociales qui sont acceptées des hautes classes. On ne savait
rien de sa famille, de sa situation, de son passé. On le rencontrait
aujourd'hui à Rome, demain à Florence, et, il faut le dire, suivant que
la Stilla était à Florence ou à Rome. En réalité, on ne lui connaissait
qu'une passion: entendre la prima-donna d'un si grand renom, qui
occupait alors la première place dans l'art du chant.
Si Franz de Télek ne vivait plus que pour la Stilla depuis le jour où il
l'avait vue sur le théâtre de Naples, il y avait six ans déjà que cet
excentrique dilettante ne vivait plus que pour l'entendre, et il
semblait que la voix de la cantatrice fût devenue nécessaire à sa vie
comme l'air qu'il respirait. Jamais il n'avait cherché à la rencontrer
ailleurs qu'à la scène, jamais il ne s'était présenté chez elle ni ne
lui avait écrit. Mais, toutes les fois que la Stilla devait chanter, sur
n'importe quel théâtre d'Italie, on voyait passer devant le contrôle un
homme de taille élevée, enveloppé d'un long pardessus sombre, coiffé
d'un large chapeau lui cachant la figure. Cet homme se hâtait de prendre
place au fond d'une loge grillée, préalablement louée pour lui. Il y
restait enfermé, immobile et silencieux, pendant toute la
représentation. Puis, dès que la Stilla avait achevé son air final, il
s'en allait furtivement, et aucun autre chanteur, aucune autre
chanteuse, n'auraient pu le retenir; il ne les eût pas même entendus.
Quel était ce spectateur si assidu? La Stilla avait en vain cherché à
l'apprendre. Aussi, étant d'une nature très impressionnable, avait-elle
fini par s'effrayer de la présence de cet homme bizarre,--frayeur
irraisonnée quoique très réelle en somme. Bien qu'elle ne pût
l'apercevoir au fond de sa loge, dont il ne baissait jamais la grille,
elle le savait là, elle sentait son regard impérieux fixé sur elle, et
qui la troublait à ce point qu'elle n'entendait même plus les bravos
dont le public accueillait son entrée en scène.
Il a été dit que ce personnage ne s'était jamais présenté à la Stilla.
Mais s'il n'avait pas essayé de connaître la femme--nous insisterons
particulièrement sur ce point--, tout ce qui pouvait lui rappeler
l'artiste avait été l'objet de ses constantes attentions. C'est ainsi
qu'il possédait le plus beau des portraits que le grand peintre Michel
Gregorio eût fait de la cantatrice, passionnée, vibrante, sublime,
incarnée dans l'un de ses plus beaux rôles, et ce portrait, acquis au
poids de l'or, valait le prix dont l'avait payé son admirateur.
Si cet original était toujours seul, lorsqu'il venait occuper sa loge
aux représentations de la Stilla, s'il ne sortait jamais de chez lui que
pour se rendre au théâtre, il ne faudrait pas en conclure qu'il vécût
dans un isolement absolu. Non, un compagnon, non moins hétéroclite que
lui, partageait son existence.
Cet individu s'appelait Orfanik. Quel âge avait-il, d'où venait-il, où
était-il né? Personne n'aurait pu répondre à ces trois questions. A
l'entendre--car il causait volontiers--, il était un de ces savants
méconnus, dont le génie n'a pu se faire jour, et qui ont pris le monde
en aversion. On supposait, non sans raison, que ce devait être quelque
pauvre diable d'inventeur que soutenait largement la bourse du riche
dilettante. Orfanik était de taille moyenne, maigre, chétif, étique,
avec une de ces figures pâles que, dans l'ancien langage, on qualifiait
de «chiches-faces». Signe particulier, il portait une œillère noire sur
son œil droit qu'il avait dû perdre dans quelque expérience de physique
ou de chimie, et, sur son nez, une paire d'épaisses lunettes dont
l'unique verre de myope servait à son œil gauche, allumé d'un regard
verdâtre. Pendant ses promenades solitaires, il gesticulait, comme s'il
eût causé avec quelque être invisible qui l'écoutait sans jamais lui
répondre.
Ces deux types, l'étrange mélomane et le non moins étrange Orfanik,
étaient fort connus, du moins autant qu'ils pouvaient l'être, en ces
villes d'Italie, où les appelait régulièrement la saison théâtrale. Ils
avaient le privilège d'exciter la curiosité publique, et, bien que
l'admirateur de la Stilla eût toujours repoussé les reporters et leurs
indiscrètes interviews, on avait fini par connaître son nom et sa
nationalité. Ce personnage était d'origine roumaine, et, lorsque Franz
de Télek demanda comment il s'appelait, on lui répondit: «Le baron
Rodolphe de Gortz.»
Les choses en étaient là à l'époque où le jeune comte venait d'arriver à
Naples. Depuis deux mois, le théâtre San-Carlo ne désemplissait pas, et
le succès de la Stilla s'accroissait chaque soir. Jamais elle ne s'était
montrée aussi admirable dans les divers rôles de son répertoire, jamais
elle n'avait provoqué de plus enthousiastes ovations.
A chacune de ces représentations, tandis que Franz occupait son fauteuil
à l'orchestre, le baron de Gortz, caché dans le fond de sa loge,
s'absorbait dans ce chant exquis, s'imprégnait de cette voix pénétrante,
faute de laquelle il semblait qu'il n'aurait pu vivre.
Ce fut alors qu'un bruit courut à Naples,--un bruit auquel le public
refusait de croire, mais qui finit par alarmer le monde des dilettanti.
On disait que, la saison achevée, la Stilla allait renoncer au théâtre.
Quoi! dans toute la possession de son talent, dans toute la plénitude de
sa beauté, à l'apogée de sa carrière d'artiste, était-il possible
qu'elle songeât à prendre sa retraite?
Si invraisemblable que ce fût, c'était vrai, et, sans qu'il s'en doutât,
le baron de Gortz était en partie cause de cette résolution.
Ce spectateur aux allures mystérieuses, toujours là, quoique invisible
derrière la grille de sa loge, avait fini par provoquer chez la Stilla
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