--Avant de revenir à Werst... --Non... avant d'aller au burg. --Voyons, Nic, voilà six heures que nous marchons, et c'est à peine si nous sommes à mi-route... --Ce qui prouve que nous n'avons pas de temps à perdre. --Mais il fera nuit, lorsque nous arriverons devant le château, et comme j'imagine, forestier, que tu ne seras pas assez fou pour te risquer sans voir clair, il faudra attendre le jour... --Nous l'attendrons. --Ainsi tu ne veux pas renoncer à ce projet, qui n'a pas le sens commun?... --Non. --Comment! Nous voici exténués, ayant besoin d'une bonne table dans une bonne salle, et d'un bon lit dans une bonne chambre, et tu songes à passer la nuit en plein air?... --Oui, si quelque obstacle nous empêche de franchir l'enceinte du château. --Et s'il n'y a pas d'obstacle?... --Nous irons coucher dans les appartements du donjon. --Les appartements du donjon! s'écria le docteur Patak. Tu crois, forestier, que je consentirai à rester toute une nuit à l'intérieur de ce maudit burg... --Sans doute, à moins que vous ne préfériez demeurer seul au-dehors. --Seul, forestier!... Ce n'est point ce qui est convenu, et si nous devons nous séparer, j'aime encore mieux que ce soit en cet endroit pour retourner au village!--Ce qui est convenu, docteur Patak, c'est que vous me suivrez jusqu'où j'irai... --Le jour, oui!... La nuit, non! --Eh bien, libre à vous de partir, et tâchez de ne point vous égarer sous les futaies.» S'égarer, c'est bien ce qui inquiétait le docteur. Abandonné à lui-même, n'ayant pas l'habitude de ces interminables détours à travers les forêts du Plesa, il se sentait incapable de reprendre la route de Werst. D'ailleurs, d'être seul, lorsque la nuit serait venue--une nuit très noire peut-être--, de descendre les pentes du col au risque de choir au fond d'un ravin, ce n'était pas pour lui agréer. Quitte à ne point escalader la courtine, quand le soleil serait couché, si le forestier s'y obstinait, mieux valait le suivre jusqu'au pied de l'enceinte. Mais le docteur voulut tenter un dernier effort pour arrêter sort compagnon. «Tu sais bien, mon cher Nic, reprit-il, que je ne consentirai jamais à me séparer de toi... Puisque tu persistes à te rendre au château, je ne te laisserai pas y aller seul. --Bien parlé, docteur Patak, et je pense que vous devriez vous en tenir là. --Non... encore un mot, Nic. S'il fait nuit, lorsque nous arriverons, promets-moi de ne pas chercher à pénétrer dans le burg... --Ce que je vous promets, docteur, c'est de faire l'impossible pour y pénétrer, c'est de ne pas reculer d'une semelle, tant que je n'aurai pas découvert ce qui s'y passe. --Ce qui s'y passe, forestier! s'écria le docteur Patak en haussant les épaules. Mais que veux-tu qu'il s'y passe?... --Je n'en sais rien, et comme je suis décidé à le savoir, je le saurai... --Encore faut-il pouvoir y arriver, à ce château du diable! répliqua le docteur, qui était à bout d'arguments. Or, si j'en juge par les difficultés que nous avons éprouvées jusqu'ici, et par le temps que nous a coûté la traversée des forêts du Plesa, la journée s'achèvera avant que nous soyons en vue..--je ne le pense pas, répondit Nic Deck. Sur les hauteurs du massif, les sapinières sont moins embroussaillées que ces futaies d'ormes, d'érables et de hêtres.--Mais le sol sera rude à monter! --Qu'importe, s'il n'est pas impraticable. Mais je me suis laissé dire que l'on rencontrait des ours aux environs du plateau d'Orgall! --J'ai mon fusil, et vous avez votre pistolet pour vous défendre, docteur. --Mais si la nuit vient, nous risquons de nous perdre dans l'obscurité! --Non, car nous avons maintenant un guide, qui, je l'espère, ne nous abandonnera plus. --Un guide?» s'écria le docteur. Et il se releva brusquement pour jeter un regard inquiet autour de lui. «Oui, répondit Nic Deck, et ce guide, c'est le torrent du Nyad. Il suffira de remonter sa rive droite pour atteindre la crête même du plateau où il prend sa source. Je pense donc qu'avant deux heures, nous serons à la porte du burg, si nous nous remettons sans tarder en route. --Dans deux heures, à moins que ce ne soit dans six! --Allons, êtes-vous prêt?... --Déjà, Nic, déjà!... Mais c'est à peine si notre halte a duré quelques minutes! --Quelques minutes qui font une bonne demi-heure. --Pour la dernière fois, êtes-vous prêt? --Prêt... lorsque les jambes me pèsent comme des masses de plomb... Tu sais bien que je n'ai pas tes jarrets de forestier, Nic Deck!... Mes pieds sont gonflés, et c'est cruel de me contraindre à te suivre... --A la fin, vous m'ennuyez, Patak! je vous laisse libre de me quitter! Bon voyage!» Et Nic Deck se releva. «Pour l'amour de Dieu, forestier, s'écria le docteur Patak, écoute encore! --Écouter vos sottises! --Voyons, puisqu'il est déjà tard, pourquoi ne pas rester en cet endroit, pourquoi ne pas camper sous l'abri de ces arbres?... Nous repartirions demain dès l'aube, et nous aurions toute la matinée pour atteindre le plateau... --Docteur, répondit Nic Deck, je vous répète que mon intention est de passer la nuit dans le burg. --Non! s'écria le docteur, non... tu ne le feras pas, Nic!... je saurai bien t'en empêcher... --Vous! --Je m'accrocherai à toi... je t'entraînerai!... je te battrai, s'il le faut...» Il ne savait plus ce qu'il disait, l'infortuné Patak. Quant à Nic Deck, il ne lui avait même pas répondu, et, après avoir remis son fusil en bandoulière, il fit quelques pas en se dirigeant vers la berge du Nyad. «Attends... attends! s'écria piteusement le docteur. Quel diable d'homme!... Un instant encore!... J'ai les jambes raides... mes articulations ne fonctionnent plus...» Elles ne tardèrent pourtant pas à fonctionner, car il fallut que l'ex-infirmier fit trotter ses petites jambes pour rejoindre le forestier, qui ne se retournait même pas. Il était quatre heures; les rayons solaires, effleurant la crête du Plesa, qui ne tarderait pas à les intercepter, éclairaient d'un jet oblique les hautes branches de la sapinière. Nic Deck avait grandement raison de se hâter, car ces dessous de bois s'assombrissent en peu d'instants au déclin du jour. Curieux et étrange aspect que celui de ces forêts où se groupent les rustiques essences alpestres. Au lieu d'arbres contournés, déjetés, grimaçants, se dressent des fûts droits, espacés, dénudés jusqu'à cinquante et soixante pieds au-dessus de leurs racines, des troncs sans nodosités, qui étendent comme un plafond leur verdure persistante. Peu de broussailles ou d'herbes enchevêtrées à leur base. De longues racines, rampant à fleur de terre, semblables à des serpents engourdis par le froid. Un sol tapissé d'une mousse jaunâtre et rase, faufilée de brindilles sèches et semée de pommes qui crépitent sous le pied. Un talus raide et sillonné de roches cristallines, dont les arêtes vives entament le cuir le plus épais. Aussi le passage fut-il rude au milieu de cette sapinière sur un quart de mille. Pour escalader ces blocs, il fallait une souplesse de reins, une vigueur de jarrets, une sûreté de membres, qui ne se retrouvaient plus chez le docteur Patak. Nic Deck n'eût mis qu'une heure, s'il eût été seul, et il lui en coûta trois avec l'impedimentum de son compagnon, s'arrêtant pour l'attendre, l'aidant à se hisser sur quelque roche trop haute pour ses petites jambes. Le docteur n'avait plus qu'une crainte,--crainte effroyable: c'était de se trouver seul au milieu de ces mornes solitudes. Cependant, si les pentes devenaient plus pénibles à remonter, les arbres commençaient à se raréfier sur la haute croupe du Plesa. Ils ne formaient plus que des bouquets isolés, de dimension médiocre. Entre ces bouquets, on apercevait la ligne des montagnes, qui se dessinaient à l'arrière-plan et dont les linéaments émergeaient encore des vapeurs du soir. Le torrent du Nyad, que le forestier n'avait cessé de côtoyer jusqu'alors, réduit à ne plus être qu'un ruisseau, devait sourdre à peu de distance. A quelques centaines de pieds au-dessus des derniers plis du terrain s'arrondissait le plateau d'Orgall, couronné par les constructions du burg. Nic Deck atteignit enfin ce plateau, après un dernier coup de collier qui réduisit le docteur à l'état de masse inerte. Le pauvre homme n'aurait pas eu la force de se traîner vingt pas de plus, et il tomba comme le bœuf qui s'abat sous la masse du boucher. Nic Deck se ressentait à peine de la fatigue de cette rude ascension. Debout, immobile, il dévorait du regard ce château des Carpathes, dont il ne s'était jamais approché. Devant ses yeux se développait une enceinte crénelée, défendue par un fossé profond, et dont l'unique pont-levis était redressé contre une poterne, qu'encadrait un cordon de pierres. Autour de l'enceinte, à la surface du plateau d'Orgall, tout était abandon et silence. Un reste de jour permettait d'embrasser l'ensemble du burg qui s'estompait confusément au milieu des ombres du soir. Personne ne se montrait au-dessus du parapet de la courtine, personne sur la plate-forme supérieure du donjon, ni sur la terrasse circulaire du premier étage. Pas un filet de fumée ne s'enroulait autour de l'extravagante girouette, rongée d'une rouille séculaire. «Eh bien, forestier, demanda le docteur Patak, conviendras-tu qu'il est impossible de franchir ce fossé, de baisser ce pont-levis, d'ouvrir cette poterne?» Nic Deck ne répondit pas. Il se rendait compte qu'il serait nécessaire de faire halte devant les murs du château. Au milieu de cette obscurité, comment aurait-il pu descendre au fond du fossé et s'élever le long de l'escarpe pour pénétrer dans l'enceinte? Évidemment, le plus sage était d'attendre l'aube prochaine, afin d'agir en pleine lumière. C'est ce qui fut résolu au grand ennui du forestier, mais à l'extrême satisfaction du docteur. VI Le mince croissant de la lune, délié comme une faucille d'argent, avait disparu presque aussitôt après le coucher du soleil. Des nuages, venus de l'ouest, éteignirent successivement les dernières lueurs du crépuscule. L'ombre envahit peu à peu l'espace en montant des basses zones. Le cirque de montagnes s'emplit de ténèbres, et les formes du burg disparurent bientôt sous la crêpe de la nuit. Si cette nuit-là menaçait d'être très obscure, rien n'indiquait qu'elle dût être troublée par quelque météore atmosphérique, orage, pluie ou tempête. C'était heureux pour Nic Deck et son compagnon, qui allaient camper en plein air. Il n'existait aucun bouquet d'arbres sur cet aride plateau d'Orgall. Çà et là seulement des buissons ras à ras de terre, qui n'offraient aucun abri contre les fraîcheurs nocturnes. Des roches tant qu'on en voulait, les unes à demi enfouies dans le sol, les autres, à peine en équilibre, et qu'une poussée eût suffi à faire rouler jusqu'à la sapinière. En réalité, l'unique plante qui poussait à profusion sur ce sol pierreux, c'était un épais chardon appelé «épine russe», dont les graines, dit Elisée Reclus, furent apportées à leurs poils par les chevaux moscovites--«présent de joyeuse conquête que les Russes firent aux Transylvains». A présent, il s'agissait de s'accommoder d'une place quelconque pour y attendre le jour et se garantir contre l'abaissement de la température, qui est assez notable à cette altitude. «Nous n'avons que l'embarras du choix... pour être mal! murmura le docteur Patak. --Plaignez-vous donc! répondit Nic Deck. --Certainement, je me plains! Quel agréable endroit pour attraper quelque bon rhume ou quelque bon rhumatisme dont je ne saurai comment me guérir!» Aveu dépouillé d'artifice dans la bouche de l'ancien infirmier de la quarantaine. Ah! combien il regrettait sa confortable petite maison de Werst, avec sa chambre bien close et son lit bien doublé de coussins et de courtepointes! Entre les blocs disséminés sur le plateau d'Orgall, il fallait en choisir un dont l'orientation offrirait le meilleur paravent contre la brise du sud-ouest, qui commençait à piquer. C'est ce que fit Nic Deck, et bientôt le docteur vint le rejoindre derrière une large roche, plate comme une tablette à sa partie supérieure. Cette roche était un de ces bancs de pierre, enfoui sous les scabieuses et les saxifrages, qui se rencontrent fréquemment à l'angle des chemins dans les provinces valaques. En même temps que le voyageur peut s'y asseoir, il a la faculté de se désaltérer avec l'eau que contient un vase déposé en dessus, laquelle est renouvelée chaque jour par les gens de la campagne. Alors que le château était habité par le baron Rodolphe de Gortz, ce banc portait un récipient que les serviteurs de la famille avaient soin de ne jamais laisser vide. Mais, à présent, il était souillé de détritus, tapissé de mousses verdâtres, et le moindre choc l'eût réduit en poussière. A l'extrémité du banc se dressait une tige de granit, reste d'une ancienne croix, dont les bras n'étaient figurés sur le montant vertical que par une rainure à demi effacée. En sa qualité d'esprit fort, le docteur Patak ne pouvait admettre que cette croix le protégerait contre des apparitions surnaturelles. Et, cependant, par une anomalie commune à bon nombre d'incrédules, il n'était pas éloigné de croire au diable. Or, dans sa pensée, le Chort ne devait pas être loin, c'était lui qui hantait le burg, et ce n'était ni la poterne fermée, ni le pont-levis redressé, ni la courtine à pic, ni le fossé profond, qui l'empêcheraient d'en sortir, pour peu que la fantaisie le prît de venir leur tordre le cou à tous les deux. Et, lorsque le docteur songeait qu'il avait toute une nuit à passer dans ces conditions, il frissonnait de terreur. Non! c'était trop exiger d'une créature humaine, et les tempéraments les plus énergiques n'auraient pu y résister. Puis, une idée lui vint tardivement,--une idée à laquelle il n'avait point encore songé en quittant Werst. On était au mardi soir, et, ce jour-là, les gens du comitat se gardent bien de sortir après le coucher du soleil. Le mardi, on le sait, est jour de maléfices. A s'en rapporter aux traditions, ce serait s'exposer à rencontrer quelque génie malfaisant, si l'on s'aventurait dans le pays. Aussi, le mardi, personne ne circule-t-il dans les rues ni sur les chemins, après le coucher du soleil. Et voilà que le docteur Patak se trouvait non seulement hors de sa maison, mais aux approches d'un château visionné, et à deux ou trois milles du village! Et c'est là qu'il serait contraint d'attendre le retour de l'aube... si elle revenait jamais! En vérité, c'était vouloir tenter le diable! Tout en s'abandonnant à ces idées, le docteur vit le forestier tirer tranquillement de son bissac un morceau de viande froide, après avoir puisé une bonne gorgée à sa gourde. Ce qu'il avait de mieux à faire, pensa-t-il, c'était de l'imiter, et c'est ce qu'il fit. Une cuisse d'oie, un gros chanteau de pain, le tout arrosé de rakiou, il ne lui en fallut pas moins pour réparer ses forces. Mais, s'il parvint à calmer sa faim, il ne parvint pas à calmer sa peur. «Maintenant, dormons, dit Nic Deck, dès qu'il eut rangé son bissac au pied de la roche. --Dormir, forestier! --Bonne nuit, docteur. --Bonne nuit, c'est facile à souhaiter, et je crains bien que celle-ci ne finisse mal...» Nic Deck, n'étant guère en humeur de converser, ne répondit pas. Habitué par profession à coucher au milieu des bois, il s'accota de son mieux contre le banc de pierre, et ne tarda pas à tomber dans un profond sommeil. Aussi le docteur ne put-il que maugréer entre ses dents, lorsqu'il entendit le souffle de son compagnon s'échappant à intervalles réguliers. Quant à lui, il lui fut impossible, même quelques minutes, d'annihiler ses sens de l'ouïe et de la vue. En dépit de la fatigue, il ne cessait de regarder, il ne cessait de prêter l'oreille. Son cerveau était en proie à ces extravagantes visions qui naissant des troubles de l'insomnies Qu'essayait-il d'apercevoir dans les épaisseurs de l'ombre? Tout et rien, les formes indécises des objets qui l'environnaient, les nuages échevelés à travers le ciel, la masse à peine perceptible du château. Puis c'étaient les roches du plateau d'Orgall, qui lui semblaient se mouvoir dans une sorte d'infernale sarabande. Et si elles allaient s'ébranler sur leur base, dévaler le long du talus, rouler sur les deux imprudents, les écraser à la porte de ce burg, dont l'entrée leur était interdite! Il s'était redressé, l'infortuné docteur, il écoutait ces bruits qui se propagent à la surface des hauts plateaux, ces murmures inquiétants, qui tiennent à la fois du susurrement, du gémissement et du soupir. Il entendait aussi les nyctalopes qui effleuraient les roches d'un frénétique coup d'aile, les striges envolées pour leur promenade nocturne, deux ou trois couples de ces funèbres hulottes, dont le chuintement retentissait comme une plainte. Alors ses muscles se contractaient simultanément, et son corps tremblotait, baigné d'une transsudation glaciale. Ainsi s'écoulèrent de longues heures jusqu'à minuit. Si le docteur Patak avait pu causer, échanger de temps en temps un bout de phrase, donner libre cours à ses récriminations, il se serait senti moins apeuré. Mais Nic Deck dormait, et dormait d'un profond sommeil. Minuit--c'était l'heure effrayante entre toutes, l'heure des apparitions, l'heure des maléfices. Que se passait-il donc? Le docteur venait de se relever, se demandant s'il était éveillé, ou s'il se trouvait sous l'influence d'un cauchemar. En effet, là-haut, il crut voir-non! il vit réellement des formes étranges, éclairées d'une lumière spectrale, passer d'un horizon à l'autre, monter, s'abaisser, descendre avec les nuages. On eût dit des espèces de monstres, dragons à queue de serpent, hippogriffes aux larges ailes, krakens gigantesques, vampires énormes, qui s'abattaient comme pour le saisir de leurs griffes ou l'engloutir dans leurs mâchoires. Puis, tout lui parut être en mouvement sur le plateau d'Orgall, les roches, les arbres qui se dressaient à sa lisière. Et très distinctement, des battements, jetés à petits intervalles, arrivèrent à son oreille. «La cloche... murmure-t-il, la cloche du burg!» Oui! c'est bien la cloche de la vieille chapelle, et non celle de l'église de Vulkan, dont le vent eût emporté les sons en une direction contraire. Et voici que ses battements sont plus précipités... La main qui la met en branle ne sonne pas un glas de mort! Non! c'est un tocsin dont les coups haletants réveillent les échos de la frontière transylvaine. En entendant ces vibrations lugubres, le docteur Patak est pris d'une peur convulsive, d'une insurmontable angoisse, d'une irrésistible épouvante, qui lui fait courir de froides horripilations sur tout le corps. Mais le forestier a été tiré de son sommeil par les volées terrifiantes de cette cloche. Il s'est redressé, tandis que le docteur Patak semble comme rentré en lui-même. Nic Deck tend l'oreille, et ses yeux cherchent à percer les épaisses ténèbres qui recouvrent le burg. «Cette cloche!... Cette cloche!.., répète le docteur Patak. C'est le Chort qui la sonne!...» Décidément, il croit plus que jamais au diable, le pauvre docteur absolument affolé! Le forestier, immobile, ne lui a pas répondu. Soudain, des rugissements, semblables à ceux que, jettent les sirènes marines à l'entrée des ports, se déchaînent en tumultueuses ondes. L'espace est ébranlé sur un large rayon par leurs souffles assourdissants. Puis, une clarté jaillit du donjon central, une clarté intense, d'où sortent des éclats d'une pénétrante vivacité, des corruscations aveuglantes. Quel foyer produit cette puissante lumière, dont les irradiations se promènent en longues nappes à la surface du plateau d'Orgall? De quelle fournaise s'échappe cette source photogénique, qui semble embraser les roches, en même temps qu'elle les baigne d'une lividité étrange? «Nic... Nic... s'écrie le docteur, regarde-moi!... Ne suis-je plus comme toi qu'un cadavre?...» En effet, le forestier et lui ont pris un aspect cadavérique, figure blafarde, yeux éteints, orbites vides, joues verdâtres au teint grivelé, cheveux ressemblant à ces mousses qui croissent, suivant la légende, sur le crâne des pendus... Nic Deck est stupéfié de ce qu'il voit, comme de ce qu'il entend. Le docteur Patak, arrivé au dernier degré de l'effroi, a les muscles rétractés, le poil hérissé, la pupille dilatée, le corps pris d'une raideur tétanique. Comme dit le poète des -Contemplations-, il «respire de l'épouvante!» Une minute--une minute au plus--dura cet horrible phénomène. Puis, l'étrange lumière s'affaiblit graduellement, les mugissements s'éteignirent, et le plateau d'Orgall rentra dans le silence et l'obscurité. Ni l'un ni l'autre ne cherchèrent plus à dormir, le docteur, accablé par la stupeur, le forestier, debout contre le banc de pierre, attendant le retour de l'aube. A quoi songeait Nic Deck devant ces choses si évidemment surnaturelles à ses yeux? N'y avait-il pas là de quoi ébranler sa résolution? S'entêterait-il à poursuivre cette téméraire aventure? Certes, il avait dit qu'il pénétrerait dans le burg, qu'il explorerait le donjon... Mais n'était-ce pas assez que d'être venu jusqu'à son infranchissable enceinte, d'avoir encouru la colère des génies et provoqué ce trouble des éléments? Lui reprocherait-on de n'avoir pas tenu sa promesse, s'il revenait au village, sans avoir poussé la folie jusqu'à s'aventurer à travers ce diabolique château? Tout à coup, le docteur se précipite sur lui, le saisit par la main, cherche à l'entraîner, répétant d'une voix sourde: «Viens!... Viens!... Non!» répond Nic Deck. Et, à son tour, il retient le docteur Patak, qui retombe après ce dernier effort. Cette nuit s'acheva enfin, et tel avait été l'état de leur esprit que ni le forestier ni le docteur n'eurent conscience du temps qui s'écoula jusqu'au lever du jour. Rien ne resta dans leur mémoire des heures qui précédèrent les premières lueurs du matin. A cet instant, une ligne rosée se dessina sur l'arête du Paring, à l'horizon de l'est, de l'autre côté de la vallée des deux Sils. De légères blancheurs s'éparpillèrent au zénith sur un fond de ciel rayé comme une peau de zèbre. Nic Deck se tourna vers le château. Il vit ses formes s'accentuer peu à peu, le donjon se dégager des hautes brumes qui descendaient le col de Vulkan, la chapelle, les galeries, la courtine émerger des vapeurs nocturnes, puis, sur le bastion d'angle, se découper le hêtre, dont les feuilles bruissaient à la brise du levant. Rien de changé à l'aspect ordinaire du burg. La cloche était aussi immobile que la vieille girouette féodale. Aucune fumée n'empanachait les cheminées du donjon, dont les fenêtres grillagées étaient obstinément closes. Au-dessus de la plate-forme, quelques oiseaux voltigeaient en jetant de petits cris clairs. Nic Deck tourna son regard vers l'entrée principale du château. Le pont-levis, relevé contre la baie, fermait la poterne entre les deux pilastres de pierre écussonnés aux armes des barons de Gortz. Le forestier était-il donc décidé à pousser jusqu'au bout cette aventureuse expédition? Oui, et sa résolution n'avait point été entamée par les événements de la nuit. Chose dite, chose faite: c'était sa devise, comme on sait. Ni la voix mystérieuse qui l'avait menacé personellement dans la grande salle du -Roi Mathias-, ni les phénomènes inexplicables de sons et de lumière dont il venait d'être témoin, ne l'empêcheraient de franchir la muraille du burg. Une heure lui suffirait pour parcourir les galeries, visiter le donjon, et alors, sa promesse accomplie, il reprendrait le chemin de Werst, où il pourrait arriver avant midi. Quant au docteur Patak, ce n'était plus qu'une machine inerte, n'ayant ni la force de résister ni même celle de vouloir. Il irait où on le pousserait. S'il tombait, il lui serait impossible de se relever. Les épouvantements de cette nuit l'avaient réduit au plus complet hébêtement, et il ne fit aucune observation, lorsque le forestier, montrant le château, lui dit: «Allons!» Et pourtant le jour était revenu, et le docteur aurait pu regagner Werst, sans craindre de s'égarer à travers les forêts du Plesa. Mais qu'on ne lui sache aucun gré d'être resté avec Nic Deck. S'il n'abandonna pas son compagnon pour reprendre la route du village, c'est qu'il n'avait plus conscience de la situation, c'est qu'il n'était plus qu'un corps sans âme. Aussi, lorsque le forestier l'entraîna vers le talus de la contrescarpe, se laissa-t-il faire. Maintenant était-il possible de pénétrer dans le burg autrement que par la poterne? C'est ce que Nic Deck vint préalablement reconnaître. La courtine ne présentait aucune brèche, aucun éboulement, aucune faille, qui pût donner accès à l'intérieur de l'enceinte. Il était même surprenant que ces vieilles murailles fussent dans un tel état de conservation,--ce qui devait être attribué à leur épaisseur. S'élever jusqu'à la ligne de créneaux qui les couronnait paraissait être impraticable, puisqu'elles dominaient le fossé d'une quarantaine de pieds. Il semblait par suite que Nic Deck, au moment où il venait d'atteindre le château des Carpathes, allait se heurter à des obstacles insurmontables. Très heureusement--ou très malheureusement pour lui--, il existait au-dessus de la poterne une sorte de meurtrière, ou plutôt une embrasure où s'allongeait autrefois la volée d'une couleuvrine. Or, en se servant de l'une des chaînes du pont-levis qui pendait jusqu'au sol, il ne serait pas très difficile à un homme leste et vigoureux de se hisser jusqu'à cette embrasure. Sa largeur était suffisante pour livrer passage, et, à moins qu'elle ne fût barrée d'une grille en dedans, Nic Deck parviendrait sans doute à s'introduire dans la cour du burg. Le forestier comprit, à première vue, qu'il n'y avait pas moyen de procéder autrement, et voilà pourquoi, suivi de l'inconscient docteur, il descendit par un raidillon oblique le revers interne de la contrescarpe. Tous deux eurent bientôt atteint le fond du fossé, semé de pierres entre le fouillis des plantes sauvages. On ne savait trop où l'on posait le pied, et si des myriades de bêtes venimeuses ne fourmillaient pas sous les herbes de cette humide excavation. Au milieu du fossé et parallèlement à la courtine, se creusait le lit de l'ancienne cuvette, presque entièrement desséchée, et qu'une bonne enjambée permettait de franchir. Nic Deck, n'ayant rien perdu de son énergie physique et morale, agissait avec sang-froid, tandis que le docteur le suivait machinalement, comme une bête que l'on tire par une corde. Après avoir dépassé la cuvette, le forestier longea la base de la courtine pendant une vingtaine de pas, et s'arrêta au-dessous de la poterne, à l'endroit où pendait le bout de chaîne. En s'aidant des pieds et des mains, il pourrait aisément atteindre le cordon de pierre qui faisait saillie au-dessous de l'embrasure. Évidemment, Nic Deck n'avait pas la prétention d'obliger le docteur Patak à tenter avec lui cette escalade. Un aussi lourd bonhomme ne l'aurait pu. Il se borna donc à le secouer vigoureusement pour se faire comprendre, et lui recommanda de rester sans bouger au fond du fossé. Puis, Nic Deck commença à grimper le long de la chaîne, et ce ne fut qu'un jeu pour ses muscles de montagnard. Mais, lorsque le docteur se vit seul, voilà que le sentiment de la situation lui revint dans une certaine mesure. Il comprit, il regarda, il aperçut son compagnon déjà suspendu à un douzaine de pieds au-dessus du sol, et, alors, de s'écrier d'une voix étranglée par les affres de la peur: «Arrête... Nic... arrête!» Le forestier ne l'écouta point. «Viens... viens... où je m'en vais! gémit le docteur, qui parvint à se remettre sur ses pieds. --Va-t'en!» répondit Nic Deck. Et il continua de s'élever lentement le long de la chaîne du pont-levis. Le docteur Patak, au paroxysme de l'effroi, voulut alors regagner le raidillon de la contrescarpe, afin de remonter jusqu'à la crête du plateau d'Orgall et de reprendre à toutes jambes le chemin de Werst... O prodige, devant lequel s'effaçaient ceux qui avaient troublé la nuit précédente!-voici qu'il ne peut bouger... Ses pieds sont retenus comme s'ils étaient saisis entre les mâchoires d'un étau... Peut-il les déplacer l'un après l'autre?... Non!... Ils adhèrent par les talons et les semelles de leurs bottes... Le docteur s'est-il donc laissé prendre aux ressorts d'un piège il est trop affolé pour le reconnaître... Il semble plutôt qu'il soit retenu par les clous de sa chaussure. Quoi qu'il en soit, le pauvre homme est immobilisé à cette place... Il est rivé au sol... N'ayant même plus la force de crier il tend désespérément les mains... On dirait qu'il veut s'arracher aux étreintes de quelque tarasque, dont la gueule émerge des entrailles de la terre... Cependant, Nic Deck était parvenu à la hauteur de la poterne et il venait de poser sa main sur l'une des ferrures où s'emboîtait l'un des gonds du pont-levis... Un cri de douleur lui échappa; puis, se rejetant en arrière comme s'il eût été frappé d'un coup de foudre, il glissa le long de la chaîne qu'un dernier instinct lui avait fait ressaisir, et roula jusqu'au fond du fossé. «La voix avait bien dit qu'il m'arriverait malheur!» murmura-t-il et il perdit connaissance. VII Comment décrire l'anxiété à laquelle était en proie le village de Werst depuis le départ du jeune forestier et du docteur Patak? Elle n'avait cessé de s'accroître avec les heures qui s'écoulaient et semblaient interminables. Maître Koltz, l'aubergiste Jonas, le magister Hermod et quelques autres n'avaient pas manqué de se tenir en permanence sur la terrasse. Chacun d'eux s'obstinait à observer la masse lointaine du burg, à regarder si quelque volute réapparaissait au-dessus du donjon. Aucune fumée ne se montrait--ce qui fut constaté au moyen de la lunette invariablement braquée dans cette direction. En vérité, les deux florins employés à l'acquisition de cet appareil, c'était de l'argent qui avait reçu un bon emploi. Jamais le biró, bien intéressé pourtant, bien regardant à sa bourse, n'avait eu moins de regret d'une dépense faite si à-propos. A midi et demi, lorsque le berger Frik revint de la pâture, on l'interrogea avidement. Y avait-il du nouveau, de l'extraordinaire, du surnaturel?... Frik répondit qu'il venait de parcourir la vallée de la Sil valaque, sans avoir rien vu de suspect. Après le dîner, vers deux heures, chacun regagna son poste d'observation. Personne n'eût pensé à rester chez soi, et surtout personne ne songeait à remettre le pied au -Roi Mathias-, où des voix comminatoires se faisaient entendre. Que des murs aient des oreilles, passe encore, puisque c'est une locution qui a cours dans le langage usuel... mais une bouche!... Aussi le digne cabaretier pouvait-il craindre que son cabaret fût mis en quarantaine, et cela ne laissait pas de le préoccuper au dernier point. En serait-il donc réduit à fermer boutique, à boire son propre fonds, faute de clients? Et pourtant, dans le but de rassurer la population de Werst, il avait procédé à une longue investigation du -Roi Mathias-, fouillé les chambres jusque sous leurs lits, visité les bahuts et le dressoir, exploré minutieusement les coins et recoins de la grande salle, de la cave et du grenier, où quelque mauvais plaisant aurait pu organiser cette mystification. Rien!... Rien non plus du côté de la façade qui dominait le Nyad. Les fenêtres étaient trop hautes pour qu'il fût possible de s'élever jusqu'à leur embrasure, au revers d'une muraille taillée à pic et dont l'assise plongeait dans le cours impétueux du torrent. N'importe! la peur ne raisonne pas, et bien du temps s'écoulerait, sans doute, avant que les hôtes habituels de Jonas eussent rendu leur confiance à son auberge, à son schnaps et à son rakiou. Bien du temps?... Erreur, et, on le verra, ce fâcheux pronostic ne devait point se réaliser. En effet, quelques jours plus tard, par suite d'une circonstance très imprévue, les notables du village allaient reprendre leurs conférences quotidiennes, entremêlées de bonnes rasades, devant les tables du -Roi Mathias-. Mais il faut revenir au jeune forestier et à son compagnon, le docteur Patak. On s'en souvient, au moment de quitter Werst, Nic Deck avait promis à la désolée Miriota de ne pas s'attarder dans sa visite au château des Carpathes. S'il ne lui arrivait pas malheur, si les menaces fulminées contre lui ne se réalisaient pas, il comptait être de retour aux premières heures de la soirée. On, l'attendait donc, et avec quelle impatience! D'ailleurs, ni la jeune fille, ni son père, ni le maître d'école ne pouvaient prévoir que les difficultés de la route ne permettraient pas au forestier d'atteindre la crête du plateau d'Orgall avant la nuit tombante. Il suit de là que l'inquiétude, déjà si vive pendant la journée, dépassa toute mesure, lorsque huit heures sonnèrent au clocher de Vulkan, qu'on entendait très distinctement au village de Werst. Que s'était-il passé pour que Nic Deck et le docteur n'eussent pas reparu, après une journée d'absence? Cela étant, nul n'aurait songé à réintégrer sa demeure, avant qu'ils fussent de retour. A chaque instant, on s'imaginait les voir poindre au tournant de la route du col. Maître Koltz et sa fille s'étaient portés à l'extrémité de la rue, à l'endroit où le pâtour avait été mis en faction. Maintes fois, ils crurent voir des ombres se dessiner au lointain, à travers l'éclaircie des arbres... Illusion pure! Le col était désert, comme à l'habitude, car il était rare que les gens de la frontière voulussent s'y hasarder pendant la nuit. Et puis, on était au mardi soir--ce mardi des génies malfaisants--, et, ce jour-là, les Transylvains ne courent pas volontiers la campagne, au coucher du soleil. Il fallait que Nic Deck fût fou d'avoir choisi un pareil jour pour visiter le burg. La vérité est que le jeune forestier n'y avait point réfléchi, ni personne, au surplus, dans le village. Mais c'est bien à cela que Miriota songeait alors. Et quelles effrayantes images s'offraient à elle! En imagination, elle avait suivi son fiancé heure par heure, à travers ces épaisses forêts du Plesa, tandis qu'il remontait vers le plateau d'Orgall... Maintenant, la nuit venue, il lui semblait qu'elle le voyait dans l'enceinte, essayant d'échapper aux esprits qui hantaient le château des Carpathes... Il était devenu le jouet de leurs maléfices... C'était la victime vouée à leur vengeance... Il était emprisonné au fond de quelque souterraine geôle... mort peut-être? Pauvre fille, que n'eût-elle donné pour se lancer sur les traces de Nic Deck! Et, puisqu'elle ne le pouvait, du moins aurait-elle voulu l'attendre toute la nuit en cet endroit. Mais son père l'obligea à rentrer, et, laissant le berger en observation, tous deux revinrent à leur logis. Dès qu'elle fut seule en sa petite chambre, Miriota s'abandonna sans réserve à ses larmes. Elle l'aimait, de toute son âme, ce brave Nic, et d'un amour d'autant plus reconnaissant que le jeune forestier ne l'avait point recherchée dans les conditions où se décident ordinairement les mariages en ces campagnes transylvaines et d'une façon si bizarre. Chaque année, à la fête de la Saint-Pierre, s'ouvre la «foire aux fiancés». Ce jour-là, il y a réunion de toutes les jeunes filles du comitat. Elles sont venues avec leurs plus belles carrioles attelées de leurs meilleurs chevaux; elles ont apporté leur dot, c'est-à-dire des vêtements filés, cousus, brodés de leurs mains, enfermés dans des coffres aux brillantes couleurs; familles, amies, voisines, les ont accompagnées. Et alors arrivent les jeunes gens, parés de superbes habits, ceints d'écharpes de soie. Ils courent la foire en se pavanant; ils choisissent la fille qui leur plaît; ils lui remettent un anneau et un mouchoir en signe de fiançailles, et les mariages se font au retour de la fête. Ce n'était point sur l'un de ces marchés que Nicolas Deck avait rencontré Miriota. Leur liaison ne s'était pas établie par hasard. Tous deux se connaissaient depuis l'enfance, ils s'aimaient depuis qu'ils avaient l'âge d'aimer. Le jeune forestier n'était pas allé querir au milieu d'une foire celle qui devait être son épouse, et Miriota lui en avait grand gré. Ah! pourquoi Nic Deck était-il d'un caractère si résolu, si tenace, si entêté à tenir une promesse imprudente! il l'aimait, pourtant, il l'aimait, et elle n'avait pas eu assez d'influence pour l'empêcher de prendre le chemin de ce château maudit! Quelle nuit passa la triste Miriota au milieu des angoisses et des pleurs! Elle n'avait point voulu se coucher. Penchée à sa fenêtre, le regard fixé sur la rue montante, il lui semblait entendre une voix qui murmurait: «Nicolas Deck n'a pas tenu compte des menaces!... Miriota n'a plus de fiancé!» Erreur de ses sens troublés. Aucune voix ne se propageait à travers le silence de la nuit. L'inexplicable phénomène de la salle du -Roi Mathias- ne se reproduisait pas dans la maison de maître Koltz. Le lendemain, à l'aube, la population de Werst était dehors. Depuis la terrasse jusqu'au détour du col, les uns remontaient, les autres redescendaient la grande rue,--ceux-ci pour demander des nouvelles, ceux-là pour en donner. On disait que le berger Frik venait de se porter en avant, à un bon mille du village, non point à travers les forêts du Plesa, mais en suivant leur lisière, et qu'il n'avait pas agi ainsi sans motif. Il fallait l'attendre, et, afin de pouvoir communiquer plus promptement avec lui, maître Koltz, Miriota et Jonas se rendirent à l'extrémité du village. Une demi-heure après, Frik était signalé à quelques centaines de pas, en haut de la route. Comme il ne paraissait pas hâter son allure, on en tira mauvais indice. «Eh bien, Frik, que sais-tu?... Qu'as-tu appris?... lui demanda maître Koltz, dès que le berger l'eut rejoint.--Rien vu... rien appris! répondit Frik.--Rien! murmura la jeune fille, dont les yeux s'emplirent de larmes. --Au lever du jour, reprit le berger, j'avais aperçu deux hommes à un mille d'ici. J'ai d'abord cru que c'était Nic Deck, accompagné du docteur... ce n'était pas lui! --Sais-tu quels sont ces hommes? demanda Jonas.--Deux voyageurs étrangers qui venaient de traverser la frontière valaque. --Tu leur as parlé?... --Oui. --Est-ce qu'ils descendent vers le village? --Non, ils font route dans la direction du Retyezat dont ils veulent atteindre le sommet. --Ce sont deux touristes?... --Ils en ont l'air, maître Koltz. --Et, cette nuit, en traversant le col de Vulkan, ils n'ont rien vu du côté du burg?... --Non... puisqu'ils se trouvaient encore de l'autre côté de la frontière, répondit Frik. --Ainsi tu n'as aucune nouvelle de Nic Deck? --Aucune. --Mon Dieu!... soupira la pauvre Miriota. --Du reste, vous pourrez interroger ces voyageurs dans quelques jours, ajouta Frik, car ils comptent faire halte à Werst, avant de repartir pour Kolosvar. --Pourvu qu'on ne leur dise pas de mal de mon auberge! pensa Jonas inconsolable. Ils seraient capables de n'y point vouloir prendre logement!» Et, depuis trente-six heures, l'excellent hôtelier était obsédé par cette crainte qu'aucun voyageur n'oserait désormais manger et dormir au -Roi Mathias-. En somme, ces demandes et ces réponses, échangées entre le berger et son maître, n'avaient en rien éclairci la situation. Et comme ni le jeune forestier ni le docteur Patak n'avaient reparu à huit heures du matin, pouvait-on être fondé à espérer qu'ils dussent jamais revenir?... C'est qu'on ne s'approche pas impunément du château des Carpathes! Brisée par les émotions de cette nuit d'insomnie, Miriota n'avait plus la force de se soutenir. Toute défaillante, c'est à peine si elle parvenait à marcher. Son père dut la ramener au logis. Là, ses larmes redoublèrent... Elle appelait Nic d'une voix déchirante... Elle voulait partir pour le rejoindre... Cela faisait pitié, et il y avait lieu de craindre qu'elle tombât malade. Cependant il était nécessaire et urgent de prendre un parti. Il fallait aller au secours du forestier et du docteur sans perdre un instant. Qu'il y eût à courir des dangers, en s'exposant aux représailles des êtres quelconques, humains ou autres, qui occupaient le burg, peu importait. L'essentiel était de savoir ce qu'étaient devenus Nic Deck et le docteur. Ce devoir s'imposait aussi bien à leurs amis qu'aux autres habitants du village. Les plus braves ne refuseraient pas de se jeter au milieu des forêts du Plesa, afin de remonter jusqu'au château des Carpathes. Cela décidé, après maintes discussions et démarches, les plus braves se trouvèrent au nombre de trois: ce furent maître Koltz, le berger Frik et l'aubergiste Jonas,--pas un de plus. Quant au magister Hermod, il s'était soudainement ressenti d'une douleur de goutte à la jambe, et il avait dû s'allonger sur deux chaises dans la classe de son école. Vers neuf heures, maître Koltz et ses compagnons, bien armés par prudence, prirent la route du col de Vulkan. Puis, à l'endroit même où Nic Deck l'avait quittée, ils l'abandonnèrent, afin de s'enfoncer sous l'épais massif. Ils se disaient, non sans raison, que, si le jeune forestier et le docteur étaient en marche pour revenir au village, ils prendraient le chemin qu'ils avaient dû suivre à travers le Plesa. Or, il serait facile de reconnaître leurs traces, et c'est ce qui fut constaté, aussitôt que tous trois eurent franchi la lisière d'arbres. Nous les laisserons aller pour dire quel revirement se fit à Werst, dès qu'on les eut perdus de vue. S'il avait paru indispensable que des gens de bonne volonté se portassent au-devant de Nic Deck et de Patak, on trouvait que c'était d'une imprudence sans nom maintenant qu'ils étaient partis. Le beau résultat, lorsque la première catastrophe serait doublée d'une seconde! Que le forestier et le docteur eussent été victimes de leur tentative, personne n'en doutait plus et, alors, à quoi servait que maître Koltz, Frik et Jonas s'exposassent à être victimes de leur dévouement? On serait bien avancé, lorsque la jeune fille aurait à pleurer son père comme elle pleurait son fiancé, lorsque les amis du pâtour et de l'aubergiste auraient à se reprocher leur perte! La désolation devint générale à Werst, et il n'y avait pas apparence qu'elle dût cesser de sitôt. En admettant qu'il ne leur arrivât pas malheur, on ne pouvait compter sur le retour de maître Koltz et de ses deux compagnons avant que la nuit eût enveloppé les hauteurs environnantes. Quelle fut donc la surprise, lorsqu'ils furent aperçus vers deux heures de l'après-midi, dans le lointain de la route! Avec quel empressement, Miriota, qui fut immédiatement prévenue, courut à leur rencontre. Ils n'étaient pas trois, ils étaient quatre, et le quatrième se montra sous les traits du docteur. «Nic... mon pauvre Nic!... s'écria la jeune fille. Nic n'est-il pas là?...» Si... Nic Deck était là, étendu sur une civière de branchages que Jonas et le berger portaient péniblement. Miriota se précipita vers son fiancé, elle se pencha sur lui, elle le serra entre ses bras. «Il est mort... s'écriait-elle, il est mort! --Non... il n'est pas mort, répondit le docteur Patak, mais il mériterait de l'être... et moi aussi!» La vérité est que le jeune forestier avait perdu connaissance. Les membres raidis, la figure exsangue, sa respiration lui soulevait à peine la poitrine. Quant au docteur, si sa face n'était pas décolorée comme celle de son compagnon, cela tenait à ce que la marche lui avait rendu sa teinte habituelle de brique rougeâtre. La voix de Miriota, si tendre, si déchirante, n'eut pas le pouvoir d'arracher Nic Deck de cette torpeur où il était plongé. Lorsqu'il eut été ramené au village et déposé dans la chambre de maître Koltz, il n'avait pas encore prononcé une seule parole. Quelques instants après, cependant, ses yeux se rouvrirent, et, dès qu'il aperçut la jeune fille penchée à son chevet, un sourire erra sur ses lèvres; mais quand il essaya de se relever, il ne put y parvenir. Une partie de son corps était paralysée, comme s'il eût été frappé d'hémiplégie. Toutefois, voulant rassurer Miriota, il lui dit, d'une voix bien faible, il est vrai: «Ce ne sera rien... ce ne sera rien! --Nic... mon pauvre Nic! répétait la jeune fille. --Un peu de fatigue seulement, chère Miriota, et un peu d'émotion... Cela se passera vite... avec tes soins...» Mais il fallait du calme et du repos au malade. Aussi maître Koltz quitta-t-il la chambre, laissant Miriota près du jeune forestier, qui n'eût pu souhaiter une garde-malade plus diligente, et ne tarda pas à s'assoupir. Pendant ce temps, l'aubergiste Jonas racontait à un nombreux auditoire et d'une voix forte, afin de bien être entendu de tous, ce qui s'était passé depuis leur départ. Maître Koltz, le berger et lui, après avoir retrouvé sous bois le sentier que Nic Deck et le docteur s'étaient frayé, avaient pris direction vers le château des Carpathes. Or, depuis deux heures, ils gravissaient les pentes du Plesa, et la lisière de la forêt n'était plus qu'à un demi-mille en avant, lorsque deux hommes apparurent. C'étaient le docteur et le forestier, l'un, auquel ses jambes refusaient tout service, l'autre, à bout de forces et qui venait de tomber au pied d'un arbre: Courir au docteur, l'interroger, mais sans pouvoir en obtenir un seul mot, car il était trop hébété pour répondre, fabriquer une civière avec des branches, y coucher Nic Deck, remettre Patak sur ses pieds, c'est ce qui fut accompli en un tour de main. Puis, maître Koltz et le berger, que relayait parfois Jonas, avaient repris la route de Werst. Quant à dire pourquoi Nic Deck se trouvait dans un pareil état, et s'il avait exploré les ruines du burg, l'aubergiste ne le savait pas plus que maître Koltz, pas plus que le berger Frik, le docteur n'ayant pas encore suffisamment recouvré ses esprits pour satisfaire leur curiosité. Mais si Patak n'avait pas jusqu'alors parlé, il fallait qu'il parlât maintenant. Que diable! il était en sûreté dans le village, entouré de ses amis, au milieu de ses clients!Il n'avait plus rien à redouter des êtres de là-bas! Même s'ils lui avaient arraché le serment de se taire, de ne rien raconter de ce qu'il avait vu au château des Carpathes, l'intérêt public lui commandait de manquer à son serment. «Voyons, remettez-vous, docteur, lui dit maître Koltz, et rappelez vos souvenirs! --Vous voulez... que je parle... --Au nom des habitants de Werst, et pour assurer la sécurité du village, 1 - - . . . 2 3 - - . . . ' . 4 5 - - , , , ' 6 - . . . 7 8 - - ' . 9 10 - - , , 11 ' , , 12 , . . . 13 14 - - ' . 15 16 - - , ' 17 ? . . . 18 19 - - . 20 21 - - ! , ' 22 , ' , 23 ? . . . 24 25 - - , ' 26 . 27 28 - - ' ' ' ? . . . 29 30 - - . 31 32 - - ! ' . , 33 , ' 34 . . . 35 36 - - , - . 37 38 - - , ! . . . ' , 39 , ' 40 ! - - , , ' 41 ' ' . . . 42 43 - - , ! . . . , ! 44 45 - - , , 46 . » 47 48 ' , ' . - , 49 ' ' 50 , . 51 ' , ' , - - 52 - - - , 53 ' , ' . 54 , , 55 ' , ' ' . 56 . 57 58 « , , - , 59 . . . , 60 . 61 62 - - , , 63 . 64 65 - - . . . , . 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