Le château des Carpathes
par
Jules Verne
I
Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il
en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance?
Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive,--on a
presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point
vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources
scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de
le mettre au rang des légendes. D'ailleurs, il ne se crée plus de
légendes au déclin de ce pratique et positif XIXe siècle, ni en
Bretagne, la contrée des farouches korrigans, ni en Ecosse, la terre des
brownies et des gnomes, ni en Norvège, la patrie des ases, des elfes,
des sylphes et des valkyries, ni même en Transylvanie, où le cadre des
Carpathes se prête si naturellement à toutes les évocations
psychagogiques. Cependant il convient de noter que le pays transylvain
est encore très attaché aux superstitions des premiers âges.
Ces provinces de l'extrême Europe, M. de Gérando les a décrites, Élisée
Reclus les a visitées. Tous deux n'ont rien dit de la curieuse histoire
sur laquelle repose ce roman. En ont-ils eu connaissance? peut-être,
mais ils n'auront point voulu y ajouter foi. C'est regrettable, car ils
l'eussent racontée, l'un avec la précision d'un annaliste, l'autre avec
cette poésie instinctive dont sont empreintes ses relations de voyage.
Puisque ni l'un ni l'autre ne l'ont fait, je vais essayer de le faire
pour eux.
Le 29 mai de cette année-là, un berger surveillait son troupeau à la
lisière d'un plateau verdoyant, au pied du Retyezat, qui domine une
vallée fertile, boisée d'arbres à tiges droites, enrichie de belles
cultures. Ce plateau élevé, découvert, sans abri, les galernes, qui sont
les vents de nord-ouest, le rasent pendant l'hiver comme avec un rasoir
de barbier. On dit alors, dans le pays, qu'il se fait la barbe--et
parfois de très près.
Ce berger n'avait rien d'arcadien dans son accoutrement, ni de bucolique
dans son attitude. Ce n'était pas Daphnis, Amyntas, Tityre, Lycidas ou
Mélibée. Le Lignon ne murmurait point à ses pieds ensabotés de gros
socques de bois: c'était la Silvalaque, dont les eaux fraîches et
pastorales eussent été dignes de couler à travers les méandres du roman
de l'Astrée.
Frik, Frik du village de Werst--ainsi se nommait ce rustique pâtour--,
aussi mal tenu de sa personne que ses bêtes, bon à loger dans cette
sordide crapaudière, bâtie à l'entrée du village, où ses moutons et ses
porcs vivaient dans une révoltante prouacrerie--, seul mot, emprunté de
la vieille langue, qui convienne aux pouilleuses bergeries du comitat.
-L'immanum pecus- paissait donc sous la conduite dudit Frik,---immanior
ipse-. Couché sur un tertre matelassé d'herbe, il dormait d'un œil,
veillant de l'autre, sa grosse pipe à la bouche, parfois sifflant ses
chiens, lorsque quelque brebis s'éloignait du pâturage, ou donnant un
coup de bouquin que répercutaient les échos multiples de la montagne.
Il était quatre heures après midi. Le soleil commençait à décliner.
Quelques sommets, dont les bases se noyaient d'une brume flottante,
s'éclairaient dans l'est. Vers le sud-ouest, deux brisures de la chaîne
laissaient passer un oblique faisceau de rayons, comme un jet lumineux
qui filtre par une porte entrouverte.
Ce système orographique appartenait à la portion la plus sauvage de la
Transylvanie, comprise sous la dénomination de comitat de Klausenburg ou
Kolosvar.
Curieux fragment de l'empire d'Autriche, cette Transylvanie, «l'Erdely»
en magyar, c'est-à-dire «le pays des forêts». Elle est limitée par la
Hongrie au nord, la Valachie au sud, la Moldavie à l'ouest. Étendue sur
soixante mille kilomètres carrés, soit six millions d'hectares--à peu
près le neuvième de la France--, c'est une sorte de Suisse, mais de
moitié plus vaste que le domaine helvétique, sans être plus peuplée.
Avec ses plateaux livrés à la culture, ses luxuriants pâturages, ses
vallées capricieusement dessinées, ses cimes sourcilleuses, la
Transylvanie, zébrée par les ramifications d'origine plutonique des
Carpathes, est sillonnée de nombreux cours d'eaux qui vont grossir la
Theiss et ce superbe Danube, dont les Portes de Fer, à quelques milles
au sud [La mille hongrois vaut environ 7 500 mètres.], ferment le défilé
de la chaîne des Balkans sur la frontière de la Hongrie et de l'empire
ottoman.
Tel est cet ancien pays des Daces, conquis par Trajan au premier siècle
de l'ère chrétienne. L'indépendance dont il jouissait sous jean Zapoly
et ses successeurs jusqu'en 1699, prit fin avec Léopold Ier, qui
l'annexa à l'Autriche. Mais, quelle qu'ait été sa constitution
politique, il est resté le commun habitat de diverses races qui s'y
coudoient sans se fusionner, les Valaques ou Roumains, les Hongrois, les
Tsiganes, les Szeklers d'origine moldave, et aussi les Saxons que le
temps et les circonstances finiront par «magyariser» au profit de
l'unité transylvaine.
A quel type se raccordait le berger Frik? Était-ce un descendant
dégénéré des anciens Daces? Il eût été malaisé de se prononcer, à voir
sa chevelure en désordre, sa face machurée, sa barbe en broussailles,
ses sourcils épais comme deux brosses à crins rougeâtres, ses yeux pers,
entre le vert et le bleu, et dont le larmier humide était circonscrit du
cercle sénile. C'est qu'il est âgé de soixante-cinq ans,--il y a lieu
de le croire du moins. Mais il est grand, sec, droit sous son sayon
jaunâtre moins poilu que sa poitrine, et un peintre ne dédaignerait pas
d'en saisir la silhouette, lorsque, coiffé d'un chapeau de sparterie,
vrai bouchon de paille, il s'accote sur son bâton à bec de corbin,
aussi immobile qu'un roc.
Au moment où les rayons pénétraient à travers la brisure de l'ouest,
Frik se retourna; puis, de sa main à demi fermée, il se fit un
porte-vue--comme il en eût fait un porte-voix pour être entendu au loin
et il regarda très attentivement.
Dans l'éclaircie de l'horizon, à un bon mille, mais très amoindri par
l'éloignement, se profilaient les formes d'un burg. Cet antique château
occupait, sur une croupe isolée du col de Vulkan, la partie supérieure
d'un plateau appelé le plateau d'Orgall. Sous le jeu d'une éclatante
lumière, son relief se détachait crûment, avec cette netteté que
présentent les vues stéréoscopiques. Néanmoins, il fallait que l'œil du
pâtour fût doué d'une grande puissance de vision pour distinguer quelque
détail de cette masse lointaine.
Soudain le voilà qui s'écrie en hochant la tête:
«Vieux burg!... Vieux burg!... Tu as beau te carrer sur ta base!...
Encore trois ans, et tu auras cessé d'exister, puisque ton hêtre n'a
plus que trois branches!» Ce hêtre, planté à l'extrémité de l'un des
bastions du burg, s'appliquait en noir sur le fond du ciel comme une
fine découpure de papier, et c'est à peine s'il eût été visible pour
tout autre que Frik à cette distance. Quant à l'explication de ces
paroles du berger, qui étaient provoquées par une légende relative au
château, elle sera donnée en son temps.
«Oui! répéta-t-il, trois branches... Il y en avait quatre hier, mais la
quatrième est tombée cette nuit... Il n'en reste que le moignon... je
n'en compte plus que trois à l'enfourchure... Plus que trois, vieux
burg... plus que trois!»
Lorsqu'on prend un berger par son côté idéal, l'imagination en fait
volontiers un être rêveur et contemplatif; il s'entretient avec les
planètes; il confère avec les étoiles; il lit dans le ciel. Au vrai,
c'est généralement une brute ignorante et bouchée. Pourtant la crédulité
publique lui attribue aisément le don du surnaturel; il possède des
maléfices; suivant son humeur, il conjure les sorts ou les jette aux
gens et aux bêtes--ce qui est tout un dans ce cas; il vend des poudres
sympathiques; on lui achète des philtres et des formules. Ne va-t-il pas
jusqu'à rendre les sillons stériles, en y lançant des pierres
enchantées, et les brebis infécondes rien qu'en les regardant de l'œil
gauche? Ces superstitions sont de tous les temps et de tous les pays.
Même au milieu des campagnes plus civilisées, on ne passe pas devant un
berger, sans lui adresser quelque parole amicale, quelque bonjour
significatif, en le saluant du nom de «pasteur» auquel il tient. Un coup
de chapeau, cela permet d'échapper aux malignes influences, et sur les
chemins de la Transylvanie, ou ne s'y épargne pas plus qu'ailleurs.
Frik était regardé comme un sorcier, un évocateur d'apparitions
fantastiques. A entendre celui-ci, les vampires et les stryges lui
obéissaient; à en croire celui-là, on le rencontrait, au déclin de la
lune, par les nuits sombres, comme on voit en d'autres contrées le grand
bissexte, achevalé sur la vanne des moulins, causant avec les loups ou
rêvant aux étoiles.
Frik laissait dire, y trouvant profit. Il vendait des charmes et des
contre-charmes. Mais, observation à noter, il était lui-même aussi
crédule que sa clientèle, et s'il ne croyait pas à ses propres
sortilèges, du moins ajoutait-il foi aux légendes qui couraient le pays.
On ne s'étonnera donc pas qu'il eût tiré ce pronostic relatif à la
disparition prochaine du vieux burg, puisque le hêtre était réduit à
trois branches, ni qu'il eût hâte d'en porter la nouvelle à Werst.
Après avoir rassemblé son troupeau en beuglant à pleins poumons à
travers un long bouquin de bois blanc, Frik reprit le chemin du village.
Ses chiens le suivaient harcelant les bêtes--deux demi-griffons bâtards,
hargneux et féroces, qui semblaient plutôt propres à dévorer des moutons
qu'à les garder. Il y avait là une centaine de béliers et de brebis,
dont une douzaine d'antenais de première année, le reste en animaux de
troisième et de quatrième année, soit de quatre et de six dents.
Ce troupeau appartenait au juge de Werst, le biró Koltz, lequel payait à
la commune un gros droit de brébiage, et qui appréciait fort son pâtour
Frik, le sachant très habile à la tonte, et très entendu au traitement
des maladies, muguet, affilée, avertin, douve, encaussement, falère,
clavelée, piétin, rabuze et autres affections d'origine pécuaire.
Le troupeau marchait en masse compacte, le sonnailler devant, et, près
de lui, la brebis birane, faisant tinter leur clarine au milieu des
bêlements.
Au sortir de la pâture, Frik prit un large sentier, bordant de vastes
champs. Là ondulaient les magnifiques épis d'un blé très haut sur tige,
très long de chaume; là s'étendaient quelques plantations de ce
«koukouroutz», qui est le maïs du pays. Le chemin conduisait à la
lisière d'une forêt de pins et de sapins, aux dessous frais et sombres.
Plus bas, la Sil promenait son cours lumineux, filtré par le cailloutis
du fond, et sur lequel flottaient les billes de bois débitées par les
scieries de l'amont.
Chiens et moutons s'arrêtèrent sur la rive droite de la rivière et se
mirent à boire avidement au ras de la berge, en remuant le fouillis des
roseaux.
Werst n'était plus qu'à trois portées de fusil, au-delà d'une épaisse
saulaie, formée de francs arbres et non de ces têtards rabougris, qui
touffent à quelques pieds au-dessus de leurs racines. Cette saulaie se
développait jusqu'aux pentes du col de Vulkan, dont le village, qui
porte ce nom, occupe une saillie sur le versant méridional des massifs
du Plesa.
La campagne était déserte à cette heure. C'est seulement à la nuit
tombante que les gens de culture regagnent leur foyer, et Frik n'avait
pu, chemin faisant, échanger le bonjour traditionnel. Son troupeau
désaltéré, il allait s'engager entre les plis de la vallée, lorsqu'un
homme apparut au tournant de la Sil, une cinquantaine de pas en aval.
--Eh! l'ami!» cria-t-il au pâtour.
C'était un de ces forains qui courent les marchés du comitat. On les
rencontre dans les villes, dans les bourgades, jusque dans les plus
modestes villages. Se faire comprendre n'est point pour les embarrasser:
ils parlent toutes les langues. Celui-ci était-il italien, saxon ou
valaque? Personne n'eût pu le dire; mais il était juif, juif polonais,
grand, maigre, nez busqué, barbe en pointe, front bombé, yeux très vifs.
Ce colporteur vendait des lunettes, des thermomètres, des baromètres et
de petites horloges. Ce qui n'était pas renfermé dans la balle
assujettie par de fortes bretelles sur ses épaules, lui pendait au cou
et à la ceinture: un véritable brelandinier, quelque chose comme un
étalagiste ambulant.
Probablement ce juif avait le respect et peut-être la crainte salutaire
qu'inspirent les bergers. Aussi saluat-il Frik de la main. Puis, dans
cette langue roumaine, qui est formée du latin et du slave, il dit avec
un accent étranger:
«Cela va-t-il comme vous voulez, l'ami?
--Oui... suivant le temps, répondit Frik.
--Alors vous allez bien aujourd'hui, car il fait beau.
--Et j'irai mal demain, car il pleuvra.
--Il pleuvra?... s'écria le colporteur. Il pleut donc sans nuages dans
votre pays?
--Les nuages viendront cette nuit... et de là-bas... du mauvais côté de
la montagne.
--A quoi voyez-vous cela?
--A la laine de mes moutons, qui est rèche et sèche comme un cuir tanné.
--Alors ce sera tant pis pour ceux qui arpentent les grandes routes...
--Et tant mieux pour ceux qui seront restés sur la porte de leur maison.
--Encore faut-il posséder une maison, pasteur.
--Avez-vous des enfants? dit Frik.
--Non.
--Etes-vous marié?
--Non.»
Et Frik demandait cela parce que, dans le pays, c'est l'habitude de le
demander à ceux que l'on rencontre.
Puis, il reprit:
«D'où venez-vous, colporteur?...
--D'Hermanstadt.»
Hermanstadt est une des principales bourgades de la Transylvanie. En la
quittant, on trouve la vallée de la Sil hongroise, qui descend jusqu'au
bourg de Petroseny.
«Et vous allez?...
--A Kolosvar.»
Pour arriver à Kolosvar, il suffit de remonter dans la direction de la
vallée du Maros; puis, par Karlsburg, en suivant les premières assises
des monts de Bihar, on atteint la capitale du comitat. Un chemin d'une
vingtaine de milles [Environ 150 kilomètres.] au plus.
En vérité, ces marchands de thermomètres, baromètres et patraques,
évoquent toujours l'idée d'êtres à part, d'une allure quelque peu
hoffmanesque. Cela tient à leur métier. Ils vendent le temps sous toutes
ses formes, celui qui s'écoule, celui qu'il fait, celui qu'il fera,
comme d'autres porteballes vendent des paniers, des tricots ou des
cotonnades. On dirait qu'ils sont les commis voyageurs de la Maison
Saturne et Cie à l'enseigne du Sablier d'or. Et, sans doute, ce fut
l'effet que le juif produisit sur Frik, lequel regardait, non sans
étonnement, cet étalage d'objets, nouveaux pour lui, dont il ne
connaissait pas la destination.
«Eh! colporteur, demanda-t-il en allongeant le bras, à quoi sert ce
bric-à-brac, qui cliquète à votre ceinture comme les os d'un vieux
pendu?
--Ça, c'est des choses de valeur, répondit le forain, des choses utiles
à tout le monde.
--A tout le monde, s'écria Frik, en clignant de l'œil,--même à des
bergers?...
--Même à des bergers.
--Et cette mécanique?...
--Cette mécanique, répondit le juif en faisant sautiller un thermomètre
entre ses mains, elle vous apprend s'il fait chaud ou s'il fait froid.
--Eh! l'ami, je le sais de reste, quand je sue sous mon sayon, ou quand
je grelotte sous ma houppelande.»
Évidemment, cela devait suffire à un pâtour, qui ne s'inquiétait guère
des pourquoi de la science.
«Et cette grosse patraque avec son aiguille? reprit-il en désignant un
baromètre anéroïde.
--Ce n'est point une patraque, c'est un instrument qui vous dit s'il
fera beau demain ou s'il pleuvra...--Vrai?...
--Vrai.
--Bon! répliqua Frik, je n'en voudrais point, quand ça ne coûterait
qu'un kreutzer. Rien qu'à voir les nuages traîner dans la montagne ou
courir au-dessus des plus hauts pics, est-ce que je ne sais pas le temps
vingt-quatre heures à l'avance? Tenez, vous voyez cette brumaille qui
semble sourdre du sol?... Eh bien, je vous l'ai dit, c'est de l'eau pour
demain.»
En réalité, le berger Frik, grand observateur du temps, pouvait se
passer d'un baromètre.
«Je ne vous demanderai pas s'il vous faut une horloge? reprit le
colporteur.
--Une horloge?... J'en ai une qui marche toute seule, et qui se balance
sur ma tête. C'est le soleil de là-haut. Voyez-vous, l'ami, lorsqu'il
s'arrête sur la pointe du Rodük, c'est qu'il est midi, et lorsqu'il
regarde à travers le trou d'Egelt, c'est qu'il est six heures. Mes
moutons le savent aussi bien que moi, mes chiens comme mes moutons.
Gardez donc vos patraques.
--Allons, répondit le colporteur, si je n'avais pas d'autres clients que
les pâtours, j'aurais de la peine à faire fortune! Ainsi, vous n'avez
besoin de rien?...
--Pas même de rien.»
Du reste, toute cette marchandise à bas prix était de fabrication très
médiocre, les baromètres ne s'accordant pas sur le variable ou le beau
fixe, les aiguilles des horloges marquant des heures trop longues ou des
minutes trop courtes--enfin de la pure camelote. Le berger s'en doutait
peut-être et n'inclinait guère à se poser en acheteur. Toutefois, au
moment où il allait reprendre son bâton, le voilà qui secoue une sorte
de tube, suspendu à la bretelle du colporteur, en disant:
«A quoi sert ce tuyau que vous avez là?...
--Ce tuyau n'est pas un tuyau.
--Est-ce donc un gueulard?»
Et le berger entendait par là une sorte de vieux pistolet à canon évasé.
«Non, dit le juif, c'est une lunette.»
C'était une de ces lunettes communes, qui grossissent cinq à six fois
les objets, ou les rapprochent d'autant, ce qui produit le même
résultat.
Frik avait détaché l'instrument, il le regardait, il le maniait, il le
retournait bout pour bout, il en faisait glisser l'un sur l'autre les
cylindres.
Puis, hochant la tête «Une lunette? dit-il.
--Oui, pasteur, une fameuse encore, et qui vous allonge joliment la vue.
--Oh! j'ai de bons yeux, l'ami. Quand le temps est clair, j'aperçois les
dernières roches jusqu'à la tête du Retyezat, et les derniers arbres au
fond des défilés du Vulkan.
--Sans cligner?...
--Sans cligner. C'est la rosée qui me vaut ça, lorsque je dors du soir
au matin à la belle étoile. Voilà qui vous nettoie proprement la
prunelle.
--Quoi... la rosée? répondit le colporteur. Elle rendrait plutôt
aveugle...
--Pas les bergers.
--Soit! Mais si vous avez de bons yeux, les miens sont encore meilleurs,
lorsque je les mets au bout de ma lunette.
--Ce serait à voir.
--Voyez en y mettant les vôtres...
--Moi?...
--Essayez.
--Ça ne me coûtera rien? demanda Frik, très méfiant de sa nature.
--Rien... à moins que vous ne vous décidiez à m'acheter la mécanique.»
Bien rassuré à cet égard, Frik prit la lunette, dont les tubes furent
ajustés par le colporteur. Puis, ayant fermé l'œil gauche, il appliqua
l'oculaire à son œil droit.
Tout d'abord, il regarda dans la direction du col de Vulkan, en
remontant vers le Plesa. Cela fait, il abaissa l'instrument, et le
braqua vers le village de Werst.
«Eh! eh! dit-il, c'est pourtant vrai... Ça porte plus loin que mes
yeux... Voilà la grande rue... je reconnais les gens... Tiens, Nic Deck,
le forestier, qui revient de sa tournée, le havresac au dos, le fusil
sur l'épaule...
--Quand je vous le disais! fit observer le colporteur.--Oui... oui...
c'est bien Nic! reprit le berger. Et quelle est la fille qui sort de
la maison de maître Koltz, en jupe rouge et en corsage noir, comme pour
aller au-devant de lui?...
--Regardez, pasteur, vous reconnaîtrez la fille aussi bien que le
garçon...
--Eh! oui!... c'est Miriota... la belle Miriota!... Ah! les amoureux...
les amoureux!... Cette fois, ils n'ont qu'à se tenir, car, moi, je les
tiens au bout de mon tuyau, et je ne perds pas une de leurs
mignasses!--Que dites-vous de ma machine?
--Eh! eh!... qu'elle fait voir au loin!»
Pour que Frik en fût à n'avoir jamais auparavant regardé à travers une
lunette, il fallait que le village de Werst méritât d'être rangé parmi
les plus arriérés du comitat de Klausenburg. Et cela était, on le verra
bientôt.
«Allons, pasteur, reprit le forain, visez encore... et plus loin que
Werst... Le village est trop près de nous Visez au-delà, bien au-delà,
vous dis-je!...
--Et ça ne me coûtera pas davantage?...
--Pas davantage.
--Bon!... je cherche du côté de la Sil hongroise! Oui... voilà le
clocher de Livadzel... je le reconnais à sa croix qui est manchotte d'un
bras... Et, au-delà, dans la vallée, entre les sapins, j'aperçois le
clocher de Petroseny, avec son coq de fer-blanc, dont le bec est ouvert,
comme s'il allait appeler ses poulettes!... Et là-bas, cette tour qui
pointe au milieu des arbres... Ce doit être la tour de Petrilla... Mais,
j'y pense, colporteur, attendez donc, puisque c'est toujours le même
prix...
--Toujours, pasteur.»
Frik venait de se tourner vers le plateau d'Orgall; puis, du bout de la
lunette, il suivait le rideau des forêts assombries sur les pentes du
Plesa, et le champ de l'objectif encadra la lointaine silhouette du
burg.
«Oui! s'écria-t-il, la quatrième branche est à terre... J'avais bien
vu!... Et personne n'ira la ramasser pour en faire une belle flambaison
de la Saint-Jean... Non, personne... pas même moi!... Ce serait risquer
son corps et son âme... Mais ne vous mettez point en peine!... Il y a
quelqu'un qui saura bien la fourrer, cette nuit, au milieu de son feu
d'enfer... C'est le Chort!»
Le Chort, ainsi s'appelle le diable, quand il est évoqué dans les
conversations du pays.
Peut-être le juif allait-il demander l'explication de ces paroles
incompréhensibles pour qui n'était pas du village de Werst ou des
environs, lorsque Frik s'écria, d'une voix où l'effroi se mêlait à la
surprise:
«Qu'est-ce donc, cette brume qui s'échappe du donjon?... Est-ce une
brume?... Non!... On dirait une fumée... Ce n'est pas possible!...
Depuis des années et des années, les cheminées du burg ne fument plus!
--Si vous voyez de la fumée là-bas, pasteur, c'est qu'il y a de la
fumée.
--Non... colporteur, non! C'est le verre de votre machine qui se
brouille.
--Essuyez-le.
--Et quand je l'essuierais?»
Frik retourna sa lunette, et, après en avoir frotté les verres avec sa
manche, il la remit à son œil.
C'était bien une fumée qui se déroulait à la pointe du donjon. Elle
montait droit dans l'air calme, et son panache se confondait avec les
hautes vapeurs.
Frik, immobile, ne parlait plus. Toute son attention se concentrait sur
le burg que l'ombre ascendante commençait à gagner au niveau du plateau
d'Orgall.
Soudain, il rabaissa la lunette, et, portant la main au bissac qui
pendait sous son sayon:
«Combien votre tuyau? demanda-t-il.
--Un florin et demi [Environ 3 francs 60.]», répondit le colporteur.
Et il aurait cédé sa lunette même au prix d'un florin, pour peu que Frik
eut manifesté l'intention de la marchander. Mais le berger ne broncha
pas. Visiblement sous l'empire d'une stupéfaction aussi brusque
qu'inexplicable, il plongea la main au fond de son bissac, et en retira
l'argent.
«C'est pour votre compte que vous achetez cette lunette? demanda le
colporteur.
--Non... pour mon maître, le juge Koltz.
--Alors il vous remboursera...
--Oui... les deux florins qu'elle me coûte...
--Comment... les deux florins?...
--Eh! sans doute!... Là-dessus, bonsoir, l'ami.
--Bonsoir, pasteur.»
Et Frik, sifflant ses chiens, poussant son troupeau, remonta rapidement
dans la direction de Werst.
Le juif, le regardant s'en aller, hocha la tête, comme s'il avait eu à
faire à quelque fou:
Si j'avais su, murmura-t-il, je la lui aurais vendue plus cher, ma
lunette!»
Puis, quand il eut rajusté son étalage à sa ceinture et sur ses épaules,
il prit la direction de Karlsburg, en redescendant la rive droite de la
Sil.
Où allait-il? Peu importe. Il ne fait que passer dans ce récit. On ne le
reverra plus.
II
Qu'il s'agisse de roches entassées par la nature aux époques
géologiques, après les dernières convulsions du sol, ou de constructions
dues à la main de l'homme, sur lesquelles a passé le souffle du temps,
l'aspect est à peu près semblable, lorsqu'on les observe à quelques
milles de distance. Ce qui est pierre brute et ce qui a été pierre
travaillée, tout cela se confond aisément. De loin, même couleur, mêmes
linéaments, mêmes déviations des lignes dans la perspective, même
uniformité de teinte sous la patine grisâtre des siècles.
Il en était ainsi du burg,--autrement dit du château des Carpathes. En
reconnaître les formes indécises sur ce plateau d'Orgall, qu'il couronne
à la gauche du col de Vulkan, n'eût pas été possible. Il ne se détache
point en relief de l'arrière-plan des montagnes. Ce que l'on est tenté
de prendre pour un donjon n'est peut-être qu'un morne pierreux. Qui le
regarde croit apercevoir les créneaux d'une courtine, où il n'y a
peut-être qu'une crête rocheuse. Cet ensemble est vague, flottant,
incertain. Aussi, à en croire divers touristes, le château des Carpathes
n'existe-t-il que dans l'imagination des gens du comitat.
Évidemment, le moyen le plus simple de s'en assurer serait de faire prix
avec un guide de Vulkan ou de Werst, de remonter le défilé, de gravir la
croupe, de visiter l'ensemble de ces constructions. Seulement, un guide,
c'est encore moins commode à trouver que le chemin qui mène au burg. En
ce pays des deux Sils, personne ne consentirait à conduire Lui voyageur,
et pour n'importe quelle rémunération, au château des Carpathes.
Quoi qu'il en soit, voici ce qu'on aurait pu apercevoir de cette antique
demeure dans le champ d'une lunette, plus puissante et mieux centrée que
l'instrument de pacotille, acheté par le berger Frik pour le compte de
maître Koltz:
A huit ou neuf cents pieds en arrière du col de Vulkan, une enceinte,
couleur de grès, lambrissée d'un fouillis de plantes lapidaires, et qui
s'arrondit sur une périphérie de quatre à cinq cents toises, en épousant
les dénivellations du plateau; à chaque extrémité, deux bastions
d'angle, dont celui de droite, sur lequel poussait le fameux hêtre, est
encore surmonté d'une maigre échauguette ou guérite à toit pointu; à
gauche, quelques pans de murs étayés de contreforts ajourés, supportant
le campanile d'une chapelle, dont la cloche fêlée se met en branle par
les fortes bourrasques au grand effroi des gens de la contrée; au
milieu, enfin, couronné de sa plate-forme à créneaux, un lourd donjon, à
trois rangs de fenêtres maillées de plomb, et dont le premier étage est
entouré d'une terrasse circulaire; sur la plate-forme, une longue tige
métallique, agrémentée du virolet féodal, sorte de girouette soudée par
la rouille, et qu'un dernier coup de galerne avait fixée au sud-est.
Quant à ce que renfermait cette enceinte, rompue en maint endroit, s'il
existait quelque bâtiment habitable à l'intérieur, si un pont-levis et
une poterne permettaient d'y pénétrer, on l'ignorait depuis nombre
d'années. En réalité, bien que le château des Carpathes fût mieux
conservé qu'il n'en avait l'air, une contagieuse épouvante, doublée de
superstition, le protégeait non moins que l'avaient pu faire autrefois
ses basilics, ses sautereaux, ses bombardes, ses couleuvrines, ses
tonnoires et autres engins d'artillerie des vieux siècles.
Et pourtant, le château des Carpathes eût valu la peine d'être visité
par les touristes et les antiquaires. Sa situation, à la crête du
plateau d'Orgall, est exceptionnellement belle. De la plate-forme
supérieure du donjon, la vue s'étend jusqu'à l'extrême limite des
montagnes. En arrière ondule la haute chaîne, si capricieusement
ramifiée, qui marque la frontière de la Valachie. En avant se creuse le
sinueux défilé de Vulkan, seule route praticable entre les provinces
limitrophes. Au-delà de la vallée des deux Sils, surgissent les bourgs
de Livadzel, de Lonyai, de Petroseny, de Petrilla, groupés à l'orifice
des puits qui servent à l'exploitation de ce riche bassin houiller.
Puis, aux derniers plans, c'est un admirable chevauchement de croupes,
boisées à leur base, verdoyantes à leurs flancs, arides à leurs cimes,
que dominent les sommets abrupts du Retyezat et du Paring [Le Retyezat
s'élève à une hauteur de 2 496 mètres, et le Paring àune hauteur de 2
414 mètres au-dessus du niveau de la mer.]. Enfin, plus loin que la
vallée du Hatszeg et le cours du Maros, apparaissent les lointains
profils, noyés de brumes, des Alpes de la Transylvanie centrale.
Au fond de cet entonnoir, la dépression du sol formait autrefois un lac,
dans lequel s'absorbaient les deux Sils, avant d'avoir trouvé passage à
travers la chaîne. Maintenant, cette dépression n'est plus qu'un
charbonnage avec ses inconvénients et ses avantages; les hautes
cheminées de brique se mêlent aux ramures des peupliers, des sapins et
des hêtres; les fumées noirâtres vicient l'air, saturé, jadis du parfum
des arbres fruitiers et des fleurs. Toutefois, à l'époque où se passe
cette histoire, bien que l'industrie tienne ce district minier sous sa
main de fer, il n'a rien perdu du caractère sauvage qu'il doit à la
nature.
Le château des Carpathes date du XIIe ou du XIIIe siècle. En ce
temps-là, sous la domination des chefs ou voïvodes, monastères, églises,
palais, châteaux, se fortifiaient avec autant de soin que les bourgades
ou les villages. Seigneurs et paysans avaient à se garantir contre des
agressions de toutes sortes. Cet état de choses explique pourquoi
l'antique courtine du burg, ses bastions et son donjon lui donnent
l'aspect d'une construction féodale, prête à la défensive. Quel
architecte l'a édifié sur ce plateau, à cette hauteur? On l'ignore, et
cet audacieux artiste est inconnu, à moins que ce soit le roumain
Manoli, si glorieusement chanté dans les légendes valaques, et qui bâtit
à Curté d'Argis le célèbre château de Rodolphe le Noir.
Qu'il y ait des doutes sur l'architecte, il n'y en a aucun sur la
famille qui possédait ce burg. Les barons de Gortz étaient seigneurs du
pays depuis un temps immémorial. Ils furent mêlés à toutes ces guerres
qui ensanglantèrent les provinces transylvaines; ils luttèrent contre
les Hongrois, les Saxons, les Szeklers; leur nom figure dans les
«cantices», les--«doïnes», où se perpétue le souvenir de ces
désastreuses périodes; ils avaient pour devise le fameux proverbe
valaque: Da pe maorte, «donne jusqu'à la mort!» et ils donnèrent, ils
répandirent leur sang pour la cause de l'indépendance,--ce sang qui leur
venait des Roumains, leurs ancêtres.
On le sait, tant d'efforts, de dévouement, de sacrifices, n'ont abouti
qu'à réduire à la plus indigne oppression les descendants de cette
vaillante race. Elle n'a plus d'existence politique. Trois talons l'ont
écrasée. Mais ils ne désespèrent pas de secouer le joug, ces Valaques de
la Transylvanie. L'avenir leur appartient, et c'est avec une confiance
inébranlable qu'ils répètent ces mots, dans lequel se concentrent toutes
leurs aspirations: Rôman on péré! «le Roumain ne saurait périr!» Vers le
milieu du XIXe siècle, le dernier représentant des seigneurs de Gortz
était le baron Rodolphe. Né au château des Carpathes, il avait vu sa
famille s'éteindre autour de lui pendant les premiers temps de sa
jeunesse. A vingt-deux ans, il se trouva seul au monde. Tous les siens
étaient tombés d'année en année, comme ces branches du hêtre séculaire,
auquel la superstition populaire rattachait l'existence même du burg.
Sans parents, on peut même dire sans amis, que ferait le baron Rodolphe
pour occuper les loisirs de cette monotone solitude que la mort avait
faite autour de lui? Quels étaient ses goûts, ses instincts, ses
aptitudes? On ne lui en reconnaissait guère, si ce n'est une
irrésistible passion pour la musique, surtout pour le chant des grands
artistes de cette époque. Dès lors, abandonnant le château, déjà fort
délabré, aux soins de quelques vieux serviteurs, un jour il disparut.
Et, ce qu'on apprit plus tard, c'est qu'il consacrait sa fortune, qui
était assez considérable, à parcourir les principaux centres lyriques de
l'Europe, les théâtres de l'Allemagne, de la France, de l'Italie, où il
pouvait satisfaire à ses insatiables fantaisies de dilettante. Était-ce
un excentrique, pour ne pas dire un maniaque? La bizarrerie de son
existence donnait lieu de le croire.
Cependant, le souvenir du pays était resté profondément gravé dans le
cœur du jeune baron de Gortz. Il n'avait pas oublié la patrie
transylvaine au cours de ses lointaines pérégrinations. Aussi, revint-il
prendre part à l'une des sanglantes révoltes des paysans roumains contre
l'oppression hongroise.
Les descendants des anciens Daces furent vaincus, et leur territoire
échut en partage aux vainqueurs.
C'est à la suite de cette défaite que le baron Rodolphe quitta
définitivement le château des Carpathes, dont certaines parties
tombaient déjà en ruine. La mort ne tarda pas à priver le burg de ses
derniers serviteurs, et il fut totalement délaissé. Quant au baron de
Gortz, le bruit courut qu'il s'était patriotiquement joint au fameux
Rosza Sandor, un ancien détrousseur de grande route, dont la guerre de
l'indépendance avait fait un héros de drame. Par bonheur pour lui, après
l'issue de la lutte, Rodolphe de Gortz s'était séparé de la bande du
compromettant «betyar», et il fit sagement, car l'ancien brigand,
redevenu chef de voleurs, finit par tomber entre les mains de la police,
qui se contenta de l'enfermer dans la prison de Szamos-Uyvar.
Néanmoins, une version fut généralement admise chez les gens du comitat:
à savoir que le baron Rodolphe avait été tué pendant une rencontre de
Rosza Sandor avec les douaniers de la frontière. Il n'en était rien,
bien que le baron de Gortz ne se fût jamais remontré au burg depuis
cette époque, et que sa mort ne fit doute pour personne. Mais il est
prudent de n'accepter que sous réserve les on-dit de cette crédule
population.
Château abandonné, château hanté, château visionné. Les vives et
ardentes imaginations l'ont bientôt peuplé de fantômes, les revenants y
apparaissent, les esprits y reviennent aux heures de la nuit. Ainsi se
passent encore les choses au milieu de certaines contrées
superstitieuses de l'Europe, et la Transylvanie peut prétendre au
premier rang parmi elles.
Du reste, comment ce village de Werst eût-il pu rompre avec les
croyances au surnaturel? Le pope et le magister, celui-ci chargé de
l'éducation des enfants, celui-là dirigeant la religion des fidèles,
enseignaient ces fables d'autant plus franchement qu'ils y croyaient bel
et bien. Ils affirmaient, «avec preuves à l'appui», que les loups-garous
courent la campagne, que les vampires, appelés stryges, parce qu'ils
poussent des cris de strygies, s'abreuvent de sang humain, que les
«staffii» errent à travers les ruines et deviennent malfaisants, si on
oublie de leur porter chaque soir le boire et le manger. Il y a des
fées, des «babes», qu'il faut se garder de rencontrer le mardi ou le
vendredi, les deux plus mauvais jours de la semaine. Aventurez-vous donc
dans les profondeurs de ces forêts du comitat, forêts enchantées, où se
cachent les «balauri», ces dragons gigantesques, dont les mâchoires se
distendent jusqu'aux nuages, les «zmei» aux ailes démesurées, qui
enlèvent les filles de sang royal et même celles de moindre lignée,
lorsqu'elles sont jolies! Voilà nombre de monstres redoutables,
semble-t-il, et quel est le bon génie que leur oppose l'imagination
populaire? Nul autre que le «-serpi de casa-», le serpent du foyer
domestique, qui vit familièrement au fond de l'âtre, et dont le paysan
achète l'influence salutaire en le nourrissant de son meilleur lait.
Or, si jamais burg fut aménagé pour servir de refuge aux hôtes de cette
mythologie roumaine, n'est-ce pas le château des Carpathes? Sur ce
plateau isolé, qui est inaccessible, excepté par la gauche du col de
Vulkan, il n'était pas douteux qu'il abritât des dragons, des fées, des
stryges, peut-être aussi quelques revenants de la famille des barons de
Gortz. De là une réputation de mauvais aloi, très justifiée, disait-on.
Quant à se hasarder à le visiter, personne n'y eût songé. Il répandait
autour de lui une épouvante épidémique, comme un marais insalubre répand
des miasmes pestilentiels. Rien qu'à s'en rapprocher d'un quart de
mille, c'eût été risquer sa vie en ce monde et son salut dans l'autre.
Cela s'apprenait couramment à l'école du magister Hermod.
Toutefois, cet état de choses devait prendre fin, dès qu'il ne resterait
plus une pierre de l'antique forteresse des barons de Gortz. Et c'est
ici qu'intervenait la légende.
D'après les plus autorisés notables de Werst, l'existence du burg était
liée à celle du vieux hêtre, dont la ramure grimaçait sur le bastion
d'angle, situé à droite de la courtine.
Depuis le départ de Rodolphe de Gortz--les gens du village, et plus
particulièrement le pâtour Frik, l'avaient observé--, ce hêtre perdait
chaque année une de ses maîtresses branches. On en comptait dix-huit à
son enfourchure, lorsque le baron Rodolphe fut aperçu pour la dernière
fois sur la plate-forme du donjon, et l'arbre n'en avait plus que trois
pour le présent. Or, chaque branche tombée, c'était une année de
retranchée à l'existence du burg. La chute de la dernière amènerait son
anéantissement définitif. Et alors, sur le plateau d'Orgall, on
chercherait vainement les restes du château des Carpathes.
En réalité, ce n'était là qu'une de ces légendes qui prennent volontiers
naissance dans les imaginations roumaines. Et, d'abord, ce vieux hêtre
s'amputait-il chaque année d'une de ses branches? Cela n'était rien
moins que prouvé, bien que Frik n'hésitât pas à l'affirmer, lui qui ne
le perdait pas de vue pendant que son troupeau paissait les pâtis de la
Sil. Néanmoins, et quoique Frik fût sujet à caution, pour le dernier
paysan comme pour le premier magistrat de Werst, nul doute que le burg
n'eût plus que trois ans à vivre, puisqu'on ne comptait plus que trois
branches au «hêtre tutélaire».
Le berger s'était donc mis en mesure de reprendre le chemin du village
pour y rapporter cette grosse nouvelle, lorsque se produisit l'incident
de la lunette.
Grosse nouvelle, très grosse en effet! Une fumée est apparue au faite du
donjon... Ce que ses yeux n'auraient pu apercevoir, Frik l'a
distinctement vu avec l'instrument du colporteur... Ce n'est point une
vapeur, c'est une fumée qui va se confondre avec les nuages... Et
pourtant, le burg est abandonné... Depuis bien longtemps, personne n'a
franchi sa poterne qui est fermée sans doute, ni le pont-levis qui est
certainement relevé. S'il est habité, il ne peut l'être que par des
êtres surnaturels... Mais à quel propos des esprits auraient-ils fait du
feu dans un des appartements du donjon?... Est-ce un feu de chambre,
est-ce un feu de cuisine?... Voilà qui est véritablement inexplicable.
Frik hâtait ses bêtes vers leur étable. A sa voix, les chiens
harcelaient le troupeau sur le chemin montant, dont la poussière se
rabattait avec l'humidité du soir.
Quelques paysans, attardés aux cultures, le saluèrent en passant, et
c'est à peine s'il répondit à leur politesse. De là, réelle inquiétude,
car, si l'on veut éviter les maléfices, il ne suffit pas de donner le
bonjour au berger, il faut encore qu'il vous le rende. Mais Frik y
paraissait peu enclin avec ses yeux hagards, son attitude singulière,
ses gestes désordonnée. Les loups et les ours lui auraient enlevé la
moitié de ses moutons, qu'il n'aurait pas été plus défait. De quelle
mauvaise nouvelle fallait-il qu'il fût porteur?
Le premier qui l'apprit fut le juge Koltz. Du plus loin qu'il l'aperçut,
Frik lui cria:
«Le feu est au burg, notre maître!--Que dis-tu là, Frik?
--je dis ce qui est.
--Est-ce que tu es devenu fou?»
En effet, comment un incendie pouvait-il s'attaquer à ce vieil
amoncellement de pierres? Autant admettre que le Negoï, la plus haute
cime des Carpathes, était dévoré par les flammes. Ce n'eût pas été plus
absurde.
«Tu prétends, Frik, tu prétends que le burg brûle répéta maître Koltz.
--S'il ne brûle pas, il fume.
--C'est quelque vapeur...
--Non, c'est une fumée... Venez voir.» Et tous deux se dirigèrent vers
le milieu de la grande rue du village, au bord d'une terrasse dominant
les ravins du col, de laquelle on pouvait distinguer le château.
Une fois là, Frik tendit la lunette à maître Koltz. Évidemment, l'usage
de cet instrument ne lui était pas plus connu qu'à son berger.
«Qu'est-ce cela? dit-il.
--Une machine que je vous ai achetée deux florins, mon maître, et qui en
vaut bien quatre!
--A qui?
--A un colporteur.
--Et pour quoi faire?
--Ajustez cela à votre œil, visez le burg en face, regardez, et vous
verrez.»
Le juge braqua la lunette dans la direction du château et l'examina
longuement.
Oui! c'était une fumée qui se dégageait de l'une des cheminées du
donjon. En ce moment, déviée par la brise, elle rampait sur le flanc de
la montagne.
«Une fumée!» répéta maître Koltz stupéfait.
Cependant, Frik et lui venaient d'être rejoints par Miriota et le
forestier Nic Deck, qui étaient rentrés au logis depuis quelques
instants.
«A quoi cela sert-il? demanda le jeune homme en prenant la lunette.
--A voir au loin, répondit le berger.
--Plaisantez-vous, Frik?
--je plaisante si peu, forestier, qu'il y a une heure à peine, j'ai pu
vous reconnaître, tandis que vous descendiez la route de Werst, vous et
aussi...»
Il n'acheva pas sa phrase. Miriota avait rougi en baissant ses jolis
yeux. Au fait, pourtant, il n'est pas défendu à une honnête fille
d'aller au-devant de son fiancé.
Elle et lui, l'un après l'autre, prirent la fameuse lunette et la
dirigèrent vers le burg.
Entre-temps, une demi-douzaine de voisins étaient arrivés sur la
terrasse, et, s'étant enquis du fait, ils se servirent tour à tour de
l'instrument.
«Une fumée! une fumée au burg!... dit l'un.
--Peut-être le tonnerre est-il tombé sur le donjon?... fit observer
l'autre.
--Est-ce qu'il a tonné?... demanda maître Koltz, en s'adressant à Frik.
--Pas un coup depuis huit jours», répondit le berger.
Et ces braves gens n'auraient pas été plus ahuris, si on leur eût dit
qu'une bouche de cratère venait de s'ouvrir au sommet du Retyezat, pour
livrer passage aux vapeurs souterraines.
III
Le village de Werst a si peu d'importance que la plupart des cartes n'en
indiquent point la situation. Dans le rang administratif, il est même
au-dessous de son voisin, appelé Vulkan, du nom de la portion de ce
massif de Plesa, sur lequel ils sont pittoresquement juchés tous les
deux.
A l'heure actuelle, l'exploitation du bassin minier a donné un mouvement
considérable d'affaires aux bourgades de Petroseny, de Livadzel et
autres, distantes de quelques milles. Ni Vulkan ni Werst n'ont recueilli
le moindre avantage de cette proximité d'un grand centre industriel; ce
que ces villages étaient, il y a cinquante ans, ce qu'ils seront sans
doute dans un demi-siècle, ils le sont à présent; et, suivant Élisée
Reclus, une bonne moitié de la population de Vulkan ne se compose «que
d'employés chargés de surveiller la frontière, douaniers, gendarmes,
commis du fisc et infirmiers de la quarantaine»--Supprimez les gendarmes
et les commis du fisc, ajoutez une proportion un peu plus forte de
cultivateurs, et vous aurez la population de Werst, soit quatre à cinq
centaines d'habitants.
C'est une rue, ce village, rien qu'une large rue, dont les pentes
brusques rendent la montée et la descente assez pénibles. Elle sert de
chemin naturel entre la frontière valaque et la frontière transylvaine.
Par là passent les troupeaux de bœufs, de moutons et de porcs, les
marchands de viande fraîche, de fruits et de céréales, les rares
voyageurs qui s'aventurent par le défilé, au lieu de prendre les
railways de Kolosvar et de la vallée du Maros:
Certes, la nature a généreusement doté le bassin qui se creuse entre les
monts de Bihar, le Retyezat et le Paring. Riche par la fertilité du sol,
il l'est aussi de toute la fortune enfouie dans ses entrailles: mines de
sel gemme à Thorda, avec un rendement annuel de plus de vingt mille
tonnes; mont Parajd, mesurant sept kilomètres de circonférence à son
dôme, et qui est uniquement formé de chlorure de sodium; mines de
Torotzko, qui produisent le plomb, la galène, le mercure, et surtout le
fer, dont les gisements étaient exploités dès le Xe siècle; mines de
Vayda Hunyad, et leurs minerais qui se transforment en acier de qualité
supérieure; mines de houille, facilement exploitables sur les premières
strates de ces vallées lacustres, dans le district de Hatszeg, à
Livadzel, à Petroseny, vaste poche d'une contenance estimée à deux cent
cinquante millions de tonnes; enfin, mines d'or, au bourg d'Ottenbanya,
à Topanfalva, la région des orpailleurs, où des myriades de moulins d'un
outillage très simple travaillent les sables du Verès-Patak, «le Pactole
transylvain», et exportent chaque année pour deux millions de francs du
précieux métal.
Voilà, semblera, un district très favorisé de la nature, et pourtant
cette richesse ne profite guère au bien-être de sa population. Dans tous
les cas, si les centres plus importants, Torotzko, Petroseny, Lonyai,
possèdent quelques installations en rapport avec le confort de
l'industrie moderne, si ces bourgades ont des constructions régulières,
soumises à l'uniformité de l'équerre et du cordeau, des hangars, des
magasins, de véritables cités ouvrières, si elles sont dotées d'un
certain nombre d'habitations à balcons et à vérandas, voilà ce qu'il ne
faudrait chercher ni au village de Vulkan, ni au village de Werst.
Bien comptées, une soixantaine de maisons, irrégulièrement accroupies
sur l'unique rue, coiffées d'un capricieux toit dont le faîtage déborde
les murs de pisé, la façade vers le jardin, un grenier à lucarne pour
étage, une grange délabrée pour annexe, une étable toute de guingois,
couverte en paillis, çà et là un puits surmonté d'une potence à laquelle
pend une seille, deux ou trois mares qui «fuient» pendant les orages,
des ruisselets dont les ornières tortillées indiquent le cours, tel est
ce village de Werst, bâti sur les deux côtés de la rue, entre les
obliques talus du col. Mais tout cela est frais et attirant; il y a des
fleurs aux portes et aux fenêtres, des rideaux de verdure qui tapissent
les murailles, des herbes échevelées qui se mêlent au vieil or des
chaumes, des peupliers, ormes, hêtres, sapins, érables, qui grimpent
au-dessus des maisons «si haut qu'ils peuvent grimper». Par-delà,
l'échelonnement des assises intermédiaires de la chaîne, et, au dernier
plan, l'extrême cime des monts, bleuis par le lointain, se confondent
avec l'azur du ciel.
Ce n'est ni l'allemand ni le hongrois que l'on parle à Werst, non plus
qu'en toute cette portion de la Transylvanie: c'est le roumain--même
chez quelques familles tsiganes, établies plutôt que campées dans les
divers villages du comitat. Ces étrangers prennent la langue du pays
comme ils en prennent la religion. Ceux de Werst forment une sorte de
petit clan, sous l'autorité d'un voïvode, avec leurs cabanes, leurs
«barakas» à toit pointu, leurs légions d'enfants, bien différents par
les mœurs et la régularité de leur existence de ceux de leurs
congénères qui errent à travers l'Europe. Ils suivent même le rite grec,
se conformant à la religion des chrétiens au milieu desquels ils se sont
installés. En effet, Werst a pour chef religieux un pope, qui réside à
Vulkan, et qui dessert les deux villages séparés seulement d'un
demi-mille.
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