des cinq cent mille livres que vous lui avez comptées cette année, et se
disant qu'il a enfin trouvé ce que les plus habiles joueurs n'ont pu
jamais découvrir, c'est-à-dire une roulette où l'on gagne sans mettre au
jeu, et où l'on ne perd pas quand on perd.»
La baronne voulut éclater.
«Misérable! dit-elle, oseriez-vous dire que vous ne saviez pas ce que
vous osez me reprocher aujourd'hui?
--Je ne vous dis pas que je savais, je ne vous dis pas que je ne savais
point, je vous dis: observez ma conduite depuis quatre ans que vous
n'êtes plus ma femme et que je ne suis plus votre mari, vous verrez si
elle a toujours été conséquente avec elle-même. Quelque temps avant
notre rupture, vous avez désiré étudier la musique avec ce fameux
baryton qui a débuté avec tant de succès au Théâtre-Italien; moi, j'ai
voulu étudier la danse avec cette danseuse qui s'était fait une si
grande réputation à Londres. Cela m'a coûté, tant pour vous que pour
moi, cent mille francs à peu près. Je n'ai rien dit, parce qu'il faut de
l'harmonie dans les ménages. Cent mille francs pour que l'homme et la
femme sachent bien à fond la danse et la musique, ce n'est pas trop
cher. Bientôt, voilà que vous vous dégoûtez du chant, et que l'idée vous
vient d'étudier la diplomatie avec un secrétaire du ministre; je vous
laisse étudier. Vous comprenez: que m'importe à moi, puisque vous payez
les leçons que vous prenez sur votre cassette? Mais, aujourd'hui, je
m'aperçois que vous tirez sur la mienne, et que votre apprentissage me
peut coûter sept cent mille francs par mois. Halte-là! madame, car cela
ne peut durer ainsi. Ou le diplomate donnera des leçons... gratuites, et
je le tolérerai, ou il ne remettra plus le pied dans ma maison;
entendez-vous madame?
--Oh! c'est trop fort, monsieur! s'écria Hermine suffoquée, et vous
dépassez les limites de l'ignoble.
--Mais, dit Danglars, je vois avec plaisir que vous n'êtes pas restée en
deçà, et que vous avez volontairement obéi à cet axiome du code: «La
femme doit suivre son mari.»
--Des injures!
--Vous avez raison: arrêtons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne
me suis jamais, moi, mêlé de vos affaires que pour votre bien; faites de
même. Ma caisse ne vous regarde pas, dites-vous? Soit; opérez sur la
vôtre, mais n'emplissez ni ne videz la mienne. D'ailleurs, qui sait si
tout cela n'est pas un coup de Jarnac politique; si le ministre, furieux
de me voir dans l'opposition, et jaloux des sympathies populaires que je
soulève, ne s'entend pas avec M. Debray pour me ruiner?
--Comme c'est probable!
--Mais sans doute; qui a jamais vu cela... une fausse nouvelle
télégraphique, c'est-à-dire l'impossible, ou à peu près; des signes tout
à fait différents donnés par les deux télégraphes!... C'est fait exprès
pour moi, en vérité.
--Monsieur, dit humblement la baronne, vous n'ignorez pas, ce me semble,
que cet employé a été chassé, qu'on a parlé même de lui faire son
procès, que l'ordre avait été donné de l'arrêter, et que cet ordre eût
été mis à exécution s'il ne se fût soustrait aux premières recherches
par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilité.... C'est une
erreur.
--Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au
ministre, qui fait noircir du papier à MM. les secrétaires d'État, mais
qui à moi me coûte sept cent mille francs.
--Mais, monsieur, dit tout à coup Hermine, puisque tout cela, selon
vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela
directement à M. Debray, venez-vous me le dire à moi? Pourquoi
accusez-vous l'homme et vous en prenez-vous à la femme?
--Est-ce que je connais M. Debray, moi? dit Danglars; est-ce que je
veux le connaître? est-ce que je veux savoir qu'il donne des conseils?
est-ce que je veux les suivre? est-ce que je joue? Non, c'est vous qui
faites tout cela, et non pas moi!
--Mais il me semble que puisque vous en profitez....»
Danglars haussa les épaules.
«Folles créatures, en vérité, que ces femmes qui se croient des génies
parce qu'elles ont conduit une ou dix intrigues de façon à n'être pas
affichées dans tout Paris! Mais songez donc: eussiez-vous caché vos
dérèglements à votre mari même, ce qui est l'A.B.C. de l'art, parce que
la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu'une
pâle copie de ce que font la moitié de vos amies les femmes du monde.
Mais il n'en est pas ainsi pour moi; j'ai vu et toujours vu; depuis
seize ans à peu près, vous m'avez caché une pensée peut-être, mais pas
une démarche, pas une action, pas une faute. Tandis que vous, de votre
côté, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me
tromper: qu'en est-il résulté? c'est que, grâce à ma prétendue
ignorance, depuis M. de Villefort jusqu'à M. Debray, il n'est pas un de
vos amis qui n'ait tremblé devant moi. Il n'en est pas un qui ne m'ait
traité en maître de la maison, ma seule prétention près de vous; il n'en
est pas un, enfin, qui ait osé vous dire de moi ce que je vous en dis
moi-même aujourd'hui. Je vous permets de me rendre odieux, mais je vous
empêcherai de me rendre ridicule, et surtout je vous défends
positivement et, par-dessus tout, de me ruiner.»
Jusqu'au moment où le nom de Villefort avait été prononcé, la baronne
avait fait assez bonne contenance; mais à ce nom elle avait pâli, et se
levant comme mue par un ressort, elle avait étendu les bras comme pour
conjurer une apparition, et fait trois pas vers son mari comme pour lui
arracher la fin du secret qu'il ne connaissait pas ou que peut-être, par
quelque calcul odieux comme étaient à peu près tous les calculs de
Danglars, il ne voulait pas laisser échapper entièrement.
«M. de Villefort! que signifie! que voulez-vous dire?
--Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari,
n'étant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-être étant l'un et
l'autre, et voyant qu'il n'y avait aucun parti à tirer d'un procureur du
roi, est mort de chagrin ou de colère de vous avoir trouvée enceinte de
six mois après une absence de neuf. Je suis brutal, non seulement je le
sais, mais je m'en vante: c'est un de mes moyens de succès dans mes
opérations commerciales. Pourquoi, au lieu de tuer, s'est-il fait tuer
lui-même? parce qu'il n'avait pas de caisse à sauver. Mais, moi, je me
dois à ma caisse. M. Debray, mon associé, me fait perdre sept cent mille
francs, qu'il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos
affaires; sinon, qu'il me fasse banqueroute de ces cent soixante-quinze
mille livres, et qu'il fasse ce que font les banqueroutiers, qu'il
disparaisse. Eh, mon Dieu! c'est un charmant garçon, je le sais, quand
ses nouvelles sont exactes; mais quand elles ne le sont pas, il y en a
cinquante dans le monde qui valent mieux que lui.»
Mme Danglars était atterrée; cependant elle fit un effort suprême pour
répondre à cette dernière attaque. Elle tomba sur un fauteuil, pensant à
Villefort, à la scène du dîner, à cette étrange série de malheurs qui
depuis quelques jours s'abattaient un à un sur sa maison et changeaient
en scandaleux débats le calme ouaté de son ménage. Danglars ne la
regarda même pas, quoiqu'elle fît tout ce qu'elle put pour s'évanouir.
Il tira la porte de la chambre à coucher sans ajouter un seul mot et
rentra chez lui; de sorte que Mme Danglars, en revenant de son
demi-évanouissement, put croire qu'elle avait fait un mauvais rêve.
LXVI
Projets de mariage.
Le lendemain de cette scène, à l'heure que Debray avait coutume de
choisir pour venir faire, en allant à son bureau, une petite visite à
Mme Danglars, son coupé ne parut pas dans la cour.
À cette heure-là, c'est-à-dire vers midi et demi, Mme Danglars demanda
sa voiture et sortit.
Danglars, placé derrière un rideau, avait guetté cette sortie qu'il
attendait. Il donna l'ordre qu'on le prévînt aussitôt que madame
reparaîtrait; mais à deux heures, elle n'était pas rentrée.
À deux heures il demanda ses chevaux, se rendit à la Chambre et se fit
inscrire pour parler contre le budget.
De midi à deux heures, Danglars était resté à son cabinet, décachetant
ses dépêches, s'assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur
chiffres et recevant entre autres visites celle du major Cavalcanti qui,
toujours aussi bleu, aussi raide et aussi exact, se présenta à l'heure
annoncée la veille pour terminer son affaire avec le banquier.
En sortant de la Chambre, Danglars, qui avait donné de violentes marques
d'agitation pendant la séance et qui surtout avait été plus acerbe que
jamais contre le ministère, remonta dans sa voiture et ordonna au cocher
de le conduire avenue des Champs-Élysées, n°30.
Monte-Cristo était chez lui; seulement il était avec quelqu'un, et il
priait Danglars d'attendre un instant au salon.
Pendant que le banquier attendait, la porte s'ouvrit, et il vit entrer
un homme habillé en abbé, qui, au lieu d'attendre comme lui, plus
familier que lui sans doute dans la maison, le salua, entra dans
l'intérieur des appartements et disparut.
Un instant après, la porte par laquelle le prêtre était entré se
rouvrit, et Monte-Cristo parut.
«Pardon, dit-il, cher baron, mais un de mes bons amis, l'abbé Busoni,
que vous avez pu voir passer, vient d'arriver à Paris; il y avait fort
longtemps que nous étions séparés, et je n'ai pas eu le courage de le
quitter tout aussitôt. J'espère qu'en faveur du motif vous m'excuserez
de vous avoir fait attendre.
--Comment donc, dit Danglars, c'est tout simple; c'est moi qui ai mal
pris mon moment, et je vais me retirer.
--Point du tout; asseyez-vous donc, au contraire. Mais, bon Dieu!
qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout soucieux; en vérité vous
m'effrayez. Un capitaliste chagrin est comme les comètes, il présage
toujours quelque grand malheur au monde.
--J'ai, mon cher monsieur, dit Danglars, que la mauvaise chance est sur
moi depuis plusieurs jours, et que je n'apprends que des sinistres.
--Ah! mon Dieu! dit Monte-Cristo, est-ce que vous avez eu une rechute à
la Bourse?
--Non, j'en suis guéri, pour quelques jours du moins; il s'agit tout
bonnement pour moi d'une banqueroute à Trieste.
--Vraiment? Est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo
Manfredi?
--Justement! Figurez-vous un homme qui faisait, depuis je ne sais
combien de temps, pour huit ou neuf cent mille francs par an d'affaires
avec moi. Jamais un mécompte, jamais un retard; un gaillard qui payait
comme un prince... qui paie. Je me mets en avance d'un million avec lui,
et ne voilà-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses
paiements!
--En vérité?
--C'est une fatalité inouïe. Je tire sur lui six cent mille livres, qui
me reviennent impayées, et de plus je suis encore porteur de quatre cent
mille francs de lettres de change signées par lui et payables fin
courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30, j'envoie
toucher; ah! bien oui, le correspondant a disparu. Avec mon affaire
d'Espagne, cela me fait une gentille fin de mois.
--Mais est-ce vraiment une perte, votre affaire d'Espagne?
--Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que
cela.
--Comment diable avez-vous fait une pareille école, vous un vieux
loup-cervier?
--Eh! c'est la faute de ma femme. Elle a rêvé que don Carlos était
rentré en Espagne; elle croit aux rêves. C'est du magnétisme, dit-elle,
et quand elle rêve une chose, cette chose, à ce qu'elle assure, doit
infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer:
elle a sa cassette et son agent de change: elle joue et elle perd. Il
est vrai que ce n'est pas mon argent, mais le sien qu'elle joue.
Cependant, n'importe, vous comprendrez que lorsque sept cent mille
francs sortent de la poche de la femme, le mari s'en aperçoit toujours
bien un peu. Comment! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un
bruit énorme.
--Si fait, j'en avais entendu parler, mais j'ignorais les détails; puis
je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de Bourse.
--Vous ne jouez donc pas?
--Moi! et comment voulez-vous que je joue? Moi qui ai déjà tant de peine
à régler mes revenus, je serais forcé, outre mon intendant, de prendre
encore un commis et un garçon de caisse. Mais, à propos d'Espagne, il me
semble que la baronne n'avait pas tout à fait rêvé l'histoire de la
rentrée de don Carlos. Les journaux n'ont-ils pas dit quelque chose de
cela?
--Vous croyez donc aux journaux, vous?
--Moi, pas le moins du monde; mais il me semble que cet honnête
-Messager- faisait exception à la règle, et qu'il n'annonçait que les
nouvelles certaines, les nouvelles télégraphiques.
--Eh bien, voilà ce qui est inexplicable, reprit Danglars, c'est que
cette rentrée de don Carlos était effectivement une nouvelle
télégraphique.
--En sorte, dit Monte-Cristo, que c'est dix-sept cent mille francs à peu
près que vous perdez ce mois-ci?
--Il n'y a pas d'à peu près, c'est juste mon chiffre.
--Diable! pour une fortune de troisième ordre, dit Monte-Cristo avec
compassion, c'est un rude coup.
--De troisième ordre! dit Danglars un peu humilié; que diable
entendez-vous par là?
--Sans doute, continua Monte-Cristo, je fais trois catégories dans les
fortunes: fortune de premier ordre, fortune de deuxième ordre, fortune
de troisième ordre. J'appelle fortune de premier ordre celle qui se
compose de trésors que l'on a sous la main, les terres, les mines, les
revenus sur des États comme la France, l'Autriche et l'Angleterre,
pourvu que ces trésors, ces mines, ces revenus, forment un total d'une
centaine de millions; j'appelle fortune de second ordre les
exploitations manufacturières, les entreprises par association, les
vice-royautés et les principautés ne dépassant pas quinze cent mille
francs de revenu, le tout formant un capital d'une cinquantaine de
millions; j'appelle enfin fortune de troisième ordre les capitaux
fructifiant par intérêts composés, les gains dépendant de la volonté
d'autrui ou des chances du hasard, qu'une banqueroute entame, qu'une
nouvelle télégraphique ébranle; les spéculations éventuelles, les
opérations soumises enfin aux chances de cette fatalité qu'on pourrait
appeler force mineure, en la comparant à la force majeure, qui est la
force naturelle; le tout formant un capital fictif ou réel d'une
quinzaine de millions. N'est-ce point là votre position à peu près,
dites?
--Mais dame, oui! répondit Danglars.
--Il en résulte qu'avec six fins de mois comme celle-là, continua
imperturbablement Monte-Cristo, une maison de troisième ordre serait à
l'agonie.
--Oh! dit Danglars avec un sourire fort pâle, comme vous y allez!
--Mettons sept mois, répliqua Monte-Cristo du même ton. Dites-moi,
avez-vous pensé à cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille
francs font douze millions ou à peu près?... Non? Eh bien, vous avez
raison, car avec des réflexions pareilles on n'engagerait jamais ses
capitaux, qui sont au financier ce que la peau est à l'homme civilisé.
Nous avons nos habits plus ou moins somptueux, c'est notre crédit; mais
quand l'homme meurt, il n'a que sa peau, de même qu'en sortant des
affaires, vous n'avez que votre bien réel, cinq ou six millions tout au
plus; car les fortunes de troisième ordre ne représentent guère que le
tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d'un chemin de
fer n'est toujours, au milieu de la fumée qui l'enveloppe et qui la
grossit, qu'une machine plus ou moins forte. Eh bien, sur ces cinq
millions qui forment votre actif réel, vous venez d'en perdre à peu près
deux, qui diminuent d'autant votre fortune fictive ou votre crédit;
c'est-à-dire, mon cher monsieur Danglars, que votre peau vient d'être
ouverte par une saignée qui, réitérée quatre fois, entraînerait la mort.
Eh! eh! faites attention, mon cher monsieur Danglars. Avez-vous besoin
d'argent? Voulez-vous que je vous en prête?
--Que vous êtes un mauvais calculateur! s'écria Danglars en appelant à
son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l'apparence:
à l'heure qu'il est, l'argent est rentré dans mes coffres par d'autres
spéculations qui ont réussi. Le sang sorti par la saignée est rentré par
la nutrition. J'ai perdu une bataille en Espagne, j'ai été battu à
Trieste; mais mon armée navale de l'Inde aura pris quelques galions; mes
pionniers du Mexique auront découvert quelque mine.
--Fort bien, fort bien! mais la cicatrice reste, et à la première perte
elle se rouvrira.
--Non, car je marche sur des certitudes, poursuivit Danglars avec la
faconde banale du charlatan, dont l'état est de prôner son crédit; il
faudrait pour me renverser, que trois gouvernements croulassent.
--Dame! cela s'est vu.
--Que la terre manquât de récoltes.
--Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres.
--Ou que la mer se retirât, comme du temps de -Pharaon-; encore il y a
plusieurs mers, et les vaisseaux en seraient quittes pour se faire
caravanes.
--Tant mieux, mille fois tant mieux, cher monsieur Danglars, dit
Monte-Cristo; et je vois que je m'étais trompé, et que vous rentrez dans
les fortunes du second ordre.
--Je crois pouvoir aspirer à cet honneur, dit Danglars avec un de ces
sourires stéréotypés qui faisaient à Monte-Cristo l'effet d'une de ces
lunes pâteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines;
mais, puisque nous en sommes à parler d'affaires, ajouta-t-il, enchanté
de trouver ce motif de changer de conversation, dites-moi donc un peu ce
que je puis faire pour M. Cavalcanti.
--Mais, lui donner de l'argent, s'il a un crédit sur vous et que ce
crédit vous paraisse bon.
--Excellent! il s'est présenté ce matin avec un bon de quarante mille
francs, payable à vue sur vous, signé Busoni, et renvoyé par vous à moi
avec votre endos. Vous comprenez que je lui ai compté à l'instant même
ses quarante billets carrés.»
Monte-Cristo fit un signe de tête qui indiquait toute son adhésion.
«Mais ce n'est pas tout, continua Danglars; il a ouvert à son fils un
crédit chez moi.
--Combien, sans indiscrétion, donne-t-il au jeune homme?
--Cinq mille francs par mois.
--Soixante mille francs par an. Je m'en doutais bien, dit Monte-Cristo
en haussant les épaules; ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que
veut-il qu'un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois?
--Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille
de francs de plus....
--N'en faites rien, le père vous les laisserait pour votre compte; vous
ne connaissez pas tous les millionnaires ultramontains: ce sont de
véritables harpagons. Et par qui lui est ouvert ce crédit?
--Oh! par la maison Fenzi, une des meilleures de Florence.
--Je ne veux pas dire que vous perdrez, tant s'en faut; mais tenez-vous
cependant dans les termes de la lettre.
--Vous n'auriez donc pas confiance dans ce Cavalcanti?
--Moi! je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans
les fortunes de second ordre, dont je vous parlais tout à l'heure, mon
cher monsieur Danglars.
--Et avec cela comme il est simple! Je l'aurais pris pour un major, rien
de plus.
--Et vous lui eussiez fait honneur; car, vous avez raison, il ne paie
pas de mine. Quand je l'ai vu pour la première fois, il m'a fait l'effet
d'un vieux lieutenant moisi sous la contre épaulette. Mais tous les
Italiens sont comme cela, ils ressemblent à de vieux juifs quand ils
n'éblouissent pas comme des mages d'Orient.
--Le jeune homme est mieux, dit Danglars.
--Oui, un peu timide, peut-être; mais, en somme, il m'a paru convenable.
J'en étais inquiet.
--Pourquoi cela?
--Parce que vous l'avez vu chez moi à peu près à son entrée dans le
monde, à ce que l'on m'a dit du moins. Il a voyagé avec un précepteur
très sévère et n'était jamais venu à Paris.
--Tous ces Italiens de qualité ont l'habitude de se marier entre eux,
n'est-ce pas? demanda négligemment Danglars; ils aiment à associer leurs
fortunes.
--D'habitude ils font ainsi, c'est vrai; mais Cavalcanti est un original
qui ne fait rien comme les autres. On ne m'ôtera pas de l'idée qu'il
envoie son fils en France pour qu'il y trouve une femme.
--Vous croyez?
--J'en suis sûr.
--Et vous avez entendu parler de sa fortune?
--Il n'est question que de cela; seulement les uns lui accordent des
millions, les autres prétendent qu'il ne possède pas un paul.
--Et votre opinion à vous?
--Il ne faudra pas vous fonder dessus; elle est toute personnelle.
--Mais, enfin....
--Mon opinion, à moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens
condottieri, car ces Cavalcanti ont commandé des armées, ont gouverné
des provinces; mon opinion, dis-je, est qu'ils ont enterré des millions
dans des coins que leurs aînés seuls connaissent et font connaître à
leurs aînés de génération en génération; et la preuve, c'est qu'ils sont
tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la République, dont
ils conservent un reflet à force de les regarder.
--Parfait, dit Danglars; et c'est d'autant plus vrai qu'on ne leur
connaît pas un pouce de terre, à tous ces gens-là.
--Fort peu, du moins; moi, je sais bien que je ne connais à Cavalcanti
que son palais de Lucques.
--Ah! il a un palais! dit en riant Danglars; c'est déjà quelque chose.
--Oui, et encore le loue-t-il au ministre des Finances, tandis qu'il
habite lui, dans une maisonnette. Oh! je vous l'ai déjà dit, je crois le
bonhomme serré.
--Allons, allons, vous ne le flattez pas.
--Écoutez, je le connais à peine: je crois l'avoir vu trois fois dans ma
vie. Ce que j'en sais, c'est par l'abbé Busoni et par lui-même; il me
parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir
que, las de voir dormir des fonds considérables en Italie, qui est un
pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en
Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien
toujours que, quoique j'aie la plus grande confiance dans l'abbé Busoni
personnellement, moi, je ne réponds de rien.
--N'importe, merci du client que vous m'avez envoyé; c'est un fort beau
nom à inscrire sur mes registres, et mon caissier, à qui j'ai expliqué
ce que c'étaient que les Cavalcanti, en est tout fier. À propos, et ceci
est un simple détail de touriste, quand ces gens-là marient leurs fils,
leur donnent-ils des dots?
--Eh, mon Dieu! c'est selon. J'ai connu un prince italien, riche comme
une mine d'or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se
mariaient à sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se
mariaient malgré lui, se contentait de leur faire une rente de trente
écus par mois. Admettons qu'Andrea se marie selon les vues de son père,
il lui donnera peut-être un, deux, trois millions. Si c'était avec la
fille d'un banquier, par exemple, peut-être prendrait-il un intérêt dans
la maison du beau-père de son fils; puis, supposez à côté de cela que sa
bru lui déplaise: bonsoir, le père Cavalcanti met la main sur la clef de
son coffre-fort, donne un double tour à la serrure, et voilà maître
Andrea obligé de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant
des cartes ou en pipant des dés.
--Ce garçon-là trouvera une princesse bavaroise ou péruvienne; il voudra
une couronne fermée, un Eldorado traversé par le Potose.
--Non, tous ces grands seigneurs de l'autre côté des monts épousent
fréquemment de simples mortelles; ils sont comme Jupiter, ils aiment à
croiser les races. Ah çà! est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher
monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-là?
--Ma foi, dit Danglars, cela ne me paraîtrait pas une mauvaise
spéculation; et je suis un spéculateur.
--Ce n'est pas avec Mlle Danglars, je présume? vous ne voudriez pas
faire égorger ce pauvre Andrea par Albert?
--Albert? dit Danglars en haussant les épaules; ah! bien oui, il se
soucie pas mal de cela.
--Mais il est fiancé avec votre fille, je crois?
--C'est-à-dire que M. de Morcerf et moi, nous avons quelquefois causé de
ce mariage; mais Mme de Morcerf et Albert....
--N'allez-vous pas me dire que celui-ci n'est pas un bon parti?
--Eh! eh! Mlle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble!
--La dot de Mlle Danglars sera belle, en effet, et je n'en doute pas,
surtout si le télégraphe ne fait plus de nouvelles folies.
--Oh! ce n'est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc, à propos?
--Eh bien!
--Pourquoi donc n'avez-vous pas invité Morcerf et sa famille à votre
dîner?
--Je l'avais fait aussi, mais il a objecté un voyage à Dieppe avec Mme
de Morcerf, à qui on a recommandé l'air de la mer.
--Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui être bon.
--Pourquoi cela?
--Parce que c'est l'air qu'elle a respiré dans sa jeunesse.»
Monte-Cristo laissa passer l'épigramme sans paraître y faire attention.
«Mais enfin, dit le comte, si Albert n'est point aussi riche que Mlle
Danglars, vous ne pouvez nier qu'il porte un beau nom.
--Soit, mais j'aime autant le mien, dit Danglars.
--Certainement, votre nom est populaire, et il a orné le titre dont on a
cru l'orner; mais vous êtes un homme trop intelligent pour n'avoir point
compris que, selon certains préjugés trop puissamment enracinés pour
qu'on les extirpe, noblesse de cinq siècles vaut mieux que noblesse de
vingt ans.
--Et voilà justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu'il
essayait de rendre sardonique, voilà pourquoi je préférerais M. Andrea
Cavalcanti à M. Albert de Morcerf.
--Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le
cèdent pas aux Cavalcanti?
--Les Morcerf!... Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous êtes un
galant homme, n'est-ce pas?
--Je le crois.
--Et, de plus, connaisseur en blason?
--Un peu.
--Eh bien, regardez la couleur du mien; elle est plus solide que celle
du blason de Morcerf.
--Pourquoi cela?
--Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m'appelle
Danglars au moins.
--Après?
--Tandis que lui ne s'appelle pas Morcerf.
--Comment, il ne s'appelle pas Morcerf?
--Pas le moins du monde.
--Allons donc!
--Moi, quelqu'un m'a fait baron, de sorte que je le suis; lui s'est fait
comte tout seul, de sorte qu'il ne l'est pas.
--Impossible.
--Écoutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami,
ou plutôt ma connaissance depuis trente ans; moi, vous savez que je fais
bon marché de mes armoiries, attendu que je n'ai jamais oublié d'où je
suis parti.
--C'est la preuve d'une grande humilité ou d'un grand orgueil, dit
Monte-Cristo.
--Eh bien, quand j'étais petit commis, moi, Morcerf était simple
pêcheur.
--Et alors on l'appelait?
--Fernand.
--Tout court?
--Fernand Mondego.
--Vous en êtes sûr?
--Pardieu! il m'a vendu assez de poisson pour que je le connaisse.
--Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille?
--Parce que Fernand et Danglars étant deux parvenus, tous deux anoblis,
tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses, cependant,
qu'on a dites de lui et qu'on n'a jamais dites de moi.
--Quoi donc?
--Rien.
--Ah! oui je comprends; ce que vous me dites là me rafraîchit la
mémoire à propos du nom de Fernand Mondego; j'ai entendu prononcer ce
nom-là en Grèce.
--À propos de l'affaire d'Ali-Pacha?
--Justement.
--Voilà le mystère, reprit Danglars, et j'avoue que j'eusse donné bien
des choses pour le découvrir.
--Ce n'était pas difficile, si vous en aviez eu grande envie.
--Comment cela?
--Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grèce?
--Pardieu!
--À Janina?
--J'en ai partout....
--Eh bien, écrivez à votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel
rôle a joué dans la catastrophe d'Ali-Tebelin un Français nommé Fernand.
--Vous avez raison! s'écria Danglars en se levant vivement, j'écrirai
aujourd'hui même!
--Faites.
--Je vais le faire.
--Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse....
--Je vous la communiquerai.
--Vous me ferez plaisir.»
Danglars s'élança hors de l'appartement, et ne fit qu'un bond jusqu'à sa
voiture.
LXVII
Le cabinet du procureur du roi.
Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons
Mme Danglars dans son excursion matinale.
Nous avons dit qu'à midi et demi Mme Danglars avait demandé ses chevaux
et était sortie en voiture.
Elle se dirigea du côté du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine,
et fit arrêter au passage du Pont-Neuf.
Elle descendit et traversa le passage. Elle était vêtue fort simplement,
comme il convient à une femme de goût qui sort le matin.
Rue Guénégaud, elle monta en fiacre en désignant, comme le but de sa
course, la rue du Harlay.
À peine fut-elle dans la voiture, qu'elle tira de sa poche un voile noir
très épais, qu'elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit
son chapeau sur sa tête, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit
miroir de poche, qu'on ne pouvait voir d'elle que sa peau blanche et la
prunelle étincelante de son oeil.
Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la
cour du Harlay; il fut payé en ouvrant la portière, et Mme Danglars
s'élançant vers l'escalier, qu'elle franchit légèrement, arriva bientôt
à la salle des Pas-Perdus.
Le matin, il y a beaucoup d'affaires et encore plus de gens affairés au
Palais; les gens affairés ne regardent pas beaucoup les femmes; Mme
Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans être plus remarquée
que dix autres femmes qui guettaient leur avocat.
Il y avait encombrement dans l'antichambre de M. de Villefort; mais Mme
Danglars n'eut pas même besoin de prononcer son nom, dès qu'elle parut,
un huissier se leva, vint à elle, lui demanda si elle n'était point la
personne à laquelle M. le procureur du roi avait donné rendez-vous, et,
sur sa réponse affirmative, il la conduisit, par un corridor réservé, au
cabinet de M. de Villefort.
Le magistrat écrivait, assis sur son fauteuil, le dos tourné à la porte:
il entendit la porte s'ouvrir, l'huissier prononcer ces paroles:
«Entrez, madame!» et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement;
mais à peine eut-il senti se perdre les pas de l'huissier, qui
s'éloignait, qu'il se retourna vivement, alla pousser les verrous,
tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet.
Puis lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il ne pouvait être ni vu ni
entendu, et que par conséquent il fut tranquillisé:
«Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.»
Et il lui offrit un siège que Mme Danglars accepta, car le coeur lui
battait si fortement qu'elle se sentait près de suffoquer.
«Voilà, dit le procureur du roi en s'asseyant à son tour et en faisant
décrire un demi-cercle à son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme
Danglars, voilà bien longtemps, madame, qu'il ne m'est arrivé d'avoir ce
bonheur de causer seul avec vous; et, à mon grand regret, nous nous
retrouvons pour entamer une conversation bien pénible.
--Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue à votre premier
appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus pénible
pour moi que pour vous.»
Villefort sourit amèrement.
«Il est donc vrai, dit-il, répondant à sa propre pensée bien plutôt
qu'aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions
laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans
notre passé! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie
ressemblent à la marche du reptile sur le sable et font un sillon!
Hélas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes!
--Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon émotion, n'est-ce pas?
ménagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre où tant de coupables ont
passé tremblants et honteux, ce fauteuil où je m'assieds à mon tour
honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j'ai besoin de toute ma raison
pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge
menaçant.»
Villefort secoua la tête et poussa un soupir.
«Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n'est pas dans le
fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l'accusé.
--Vous? dit Mme Danglars étonnée.
--Oui, moi.
--Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s'exagère la
situation, dit Mme Danglars, dont l'oeil si beau s'illumina d'une
fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez à l'instant même, ont été
tracés par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-delà
du plaisir, il y a toujours un peu de remords; c'est pour cela que
l'Évangile, cette ressource éternelle des malheureux, nous a donné pour
soutien, à nous autres pauvres femmes, l'admirable parabole de la fille
pécheresse et de la femme adultère. Aussi, je vous l'avoue, en me
reportant à ces délires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me
les pardonnera, car sinon l'excuse, du moins la compensation s'en est
bien trouvée dans mes souffrances; mais vous, qu'avez-vous à craindre de
tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le
scandale anoblit?
--Madame, répliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un
hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l'hypocrisie sans raison. Si
mon front est sévère c'est que bien des malheurs l'ont assombri, si mon
coeur s'est pétrifié, c'est afin de pouvoir supporter les chocs qu'il a
reçus. Je n'étais pas ainsi dans ma jeunesse, je n'étais pas ainsi ce
soir des fiançailles où nous étions tous assis autour d'une table de la
rue du Cours à Marseille. Mais, depuis, tout a bien changé en moi et
autour de moi; ma vie s'est usée à poursuivre des choses difficiles et à
briser dans les difficultés ceux qui, volontairement ou
involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient
placés sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce
qu'on désire ardemment ne soit pas défendu ardemment par ceux de qui on
veut l'obtenir ou auxquels on tente de l'arracher. Ainsi, la plupart des
mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d'eux, déguisées sous
la forme spécieuse de la nécessité; puis, la mauvaise action commise
dans un moment d'exaltation, de crainte et de délire, on voit qu'on
aurait pu passer auprès d'elle en l'évitant. Le moyen qu'il eût été bon
d'employer, qu'on n'a pas vu, aveugle qu'on était, se présente à vos
yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n'ai-je pas fait cela au
lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous
êtes tourmentées par des remords, car bien rarement la décision vient de
vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposés, vos fautes sont
presque toujours le crime des autres.
--En tout cas, monsieur, convenez-en, répondit Mme Danglars, si j'ai
commis une faute, cette faute fût-elle personnelle, j'en ai reçu hier la
sévère punition.
--Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop sévère pour
votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et
cependant....
--Eh bien?
--Eh bien, je dois vous dire... rassemblez tout votre courage, madame,
car vous n'êtes pas encore au bout.
--Mon Dieu! s'écria Mme Danglars effrayée, qu'y a-t-il donc encore?
--Vous ne voyez que le passé, madame, et certes il est sombre. Eh bien,
figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir... affreux
certainement... sanglant peut-être!...»
La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si épouvantée de
son exaltation, qu'elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri
mourut dans sa gorge.
«Comment est-il ressuscité, ce passé terrible s'écria Villefort;
comment, du fond de la tombe et du fond de nos coeurs où il dormait,
est-il sorti comme un fantôme pour faire pâlir nos joues et rougir nos
fronts?
--Hélas! dit Hermine, sans doute le hasard!
--Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n'y a point de
hasard!
--Mais si; n'est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard
qui a fait tout cela? n'est-ce point par hasard que le comte de
Monte-Cristo a acheté cette maison? n'est-ce point par hasard qu'il a
fait creuser la terre? n'est-ce point par hasard, enfin, que ce
malheureux enfant a été déterré sous les arbres? Pauvre innocente
créature sortie de moi, à qui je n'ai jamais pu donner un baiser, mais à
qui j'ai donné bien des larmes. Ah! tout mon coeur a volé au-devant du
comte lorsqu'il a parlé de cette chère dépouille trouvée sous des
fleurs.
--Eh bien, non, madame; et voilà ce que j'avais de terrible à vous dire,
répondit Villefort d'une voix sourde: non, il n'y a pas eu de dépouille
trouvée sous les fleurs; non, il n'y a pas eu d'enfant déterré; non, il
ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gémir: il faut trembler!
--Que voulez-vous dire? s'écria Mme Danglars toute frémissante.
--Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres,
n'a pu trouver ni squelette d'enfant ni ferrure de coffre, parce que
sous ces arbres il n'y avait ni l'un ni l'autre.
--Il n'y avait ni l'un ni l'autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le
procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilatée,
indiquait la terreur; il n'y avait ni l'un ni l'autre! répéta-t-elle
encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et
par le bruit de la voix ses idées prêtes à lui échapper.
--Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent
fois non!...
--Mais ce n'est donc point là que vous aviez déposé le pauvre enfant,
monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites?
--C'est là; mais écoutez-moi, écoutez-moi madame, et vous allez me
plaindre, moi qui ai porté vingt ans, sans en rejeter la moindre part
sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire.
--Mon Dieu! vous m'effrayez! mais n'importe, parlez, je vous écoute.
--Vous savez comment s'accomplit cette nuit douloureuse où vous étiez
expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que
moi, presque aussi haletant que vous, j'attendais votre délivrance.
L'enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix:
nous le crûmes mort.»
Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eût voulu s'élancer
de sa chaise.
Mais Villefort l'arrêta en joignant les mains comme pour implorer son
attention.
«Nous le crûmes mort, répéta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait
remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et
l'enfouis à la hâte. J'achevais à peine de le couvrir de terre, que le
bras du Corse s'étendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser,
comme un éclair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un
frisson glacé me parcourut tout le corps et m'étreignit à la gorge....
Je tombai mourant, et je me crus tué. Je n'oublierai jamais votre
sublime courage, quand, revenu à moi, je me traînai expirant jusqu'au
bas de l'escalier, où, expirante vous-même, vous vîntes au-devant de
moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous
eûtes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice;
un duel fut le prétexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret
nous fut gardé à tous deux, on me transporta à Versailles; pendant trois
mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher à la
vie, on m'ordonna le soleil et l'air du Midi. Quatre hommes me portèrent
de Paris à Châlons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort
suivait le brancard dans sa voiture. À Châlons, on me mit sur la Saône,
puis je passai sur le Rhône, et, par la seule vitesse du courant, je
descendis jusqu'à Arles, puis d'Arles, je repris ma litière et continuai
mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je
n'entendais plus parler de vous, je n'osai m'informer de ce que vous
étiez devenue. Quand je revins à Paris, j'appris que, veuve de M. de
Nargonne, vous aviez épousé M. Danglars.
«À quoi avais-je pensé depuis que la connaissance m'était revenue?
Toujours à la même chose, toujours à ce cadavre d'enfant qui, chaque
nuit, dans mes rêves s'envolait du sein de la terre, et planait
au-dessus de la fosse en me menaçant du regard et du geste. Aussi, à
peine de retour à Paris, je m'informai; la maison n'avait pas été
habitée depuis que nous en étions sortis, mais elle venait d'être louée
pour neuf ans. J'allai trouver le locataire, je feignis d'avoir un grand
désir de ne pas voir passer entre des mains étrangères cette maison qui
appartenait au père et à la mère de ma femme; j'offris un dédommagement
pour qu'on rompît le bail; on me demanda six mille francs: j'en eusse
donné dix mille, j'en eusse donné vingt mille. Je les avais sur moi, je
fis, séance tenante, signer la résiliation; puis, lorsque je tins cette
cession tant désirée, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis
que j'en étais sorti, n'était entré dans la maison.
«Il était cinq heures de l'après-midi, je montai dans la chambre rouge
et j'attendis la nuit.
«Là, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle
se représenta, bien plus menaçant que jamais, à ma pensée.
«Ce Corse qui m'avait déclaré la vendetta, qui m'avait suivi de Nîmes à
Paris; ce Corse, qui était caché dans le jardin, qui m'avait frappé,
m'avait vu creuser la fosse, il m'avait vu enterrer l'enfant; il pouvait
en arriver à vous connaître; peut-être vous connaissait-il.... Ne vous
ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?... Ne
serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait
que je n'étais pas mort de son coup de poignard? Il était donc urgent
qu'avant toute chose, et à tout hasard, je fisse disparaître les traces
de ce passé, que j'en détruisisse tout vestige matériel; il n'y aurait
toujours que trop de réalité dans mon souvenir.
«C'était pour cela que j'avais annulé le bail, c'était pour cela que
j'étais venu, c'était pour cela que j'attendais.
«La nuit arriva, je la laissai bien s'épaissir; j'étais sans lumière
dans cette chambre, où des souffles de vent faisaient trembler les
portières derrière lesquelles je croyais toujours voir quelque espion
embusqué; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrière
moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n'osais me retourner. Mon
coeur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que
je croyais que ma blessure allait se rouvrir; enfin, j'entendis
s'éteindre, l'un après l'autre, tous ces bruits divers de la campagne.
Je compris que je n'avais plus rien à craindre, que je ne pouvais être
ni vu ni entendu, et je me décidai à descendre.
«Écoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu'un autre homme, mais
lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l'escalier, que
nous chérissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher à un
anneau d'or, lorsque j'ouvris la porte, lorsque, à travers les fenêtres,
je vis une lune pâle jeter, sur les degrés en spirale, une longue bande
de lumière blanche pareille à un spectre, je me retins au mur et je fus
près de crier; il me semblait que j'allais devenir fou.
«Enfin, je parvins à me rendre maître de moi-même. Je descendis
l'escalier marche à marche; la seule chose que je n'avais pu vaincre,
c'était un étrange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai à la
rampe; si je l'eusse lâchée un instant, je me fusse précipité.
«J'arrivai à la porte d'en bas; en dehors de cette porte, une bêche
était posée contre le mur. Je m'étais muni d'une lanterne sourde; au
milieu de la pelouse, je m'arrêtai pour l'allumer, puis je continuai mon
chemin.
«Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les
arbres n'étaient plus que des squelettes aux longs bras décharnés, et
les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas.
«L'effroi m'étreignait si fortement le coeur, qu'en approchant du massif
je tirai un pistolet de ma poche et l'armai. Je croyais toujours voir
apparaître à travers les branches la figure du Corse.
«J'éclairai le massif avec ma lanterne sourde; il était vide. Je jetai
les yeux tout autour de moi; j'étais bien seul; aucun bruit ne troublait
le silence de la nuit, si ce n'est le chant d'une chouette qui jetait
son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantômes de la nuit.
«J'attachai ma lanterne à une branche fourchue que j'avais déjà
remarquée un an auparavant, à l'endroit même où je m'arrêtai pour
creuser la fosse.
«L'herbe avait, pendant l'été, poussé bien épaisse à cet endroit, et,
l'automne venu, personne ne s'était trouvé là pour la faucher.
Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il était évident
que c'était là que j'avais retourné la terre. Je me mis à l'oeuvre.
«J'en étais donc arrivé à cette heure que j'attendais depuis plus d'un
an!
«Aussi, comme j'espérais, comme je travaillais, comme je sondais chaque
touffe de gazon, croyant sentir de la résistance au bout de ma bêche;
rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n'était le
premier. Je crus m'être abusé, m'être trompé de place; je m'orientai, je
regardai les arbres, je cherchai à reconnaître les détails qui m'avaient
frappé. Une bise froide et aiguë sifflait à travers les branches
dépouillées, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me
rappelai que j'avais reçu le coup de poignard au moment où je piétinais
la terre pour recouvrir la fosse; en piétinant cette terre, je
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