Cette fois Mme Danglars, au lieu de se rassurer à cette douce peinture, poussa un gémissement et s'évanouit tout à fait. «Mme Danglars se trouve mal, balbutia Villefort; peut-être faudrait-il la transporter à sa voiture. --Oh! mon Dieu, dit Monte-Cristo, et moi qui ai oublié mon flacon! --J'ai le mien», dit Mme de Villefort. Et elle passa à Monte-Cristo un flacon plein d'une liqueur rouge pareille à celle dont le comte avait essayé sur Édouard la bienfaisante influence. «Ah!... dit Monte-Cristo en le prenant des mains de Mme de Villefort. --Oui, murmura celle-ci, sur vos indications, j'ai essayé. --Et vous avez réussi? --Je le crois.» On avait transporté Mme Danglars dans la chambre à côté. Monte-Cristo laissa tomber sur ses lèvres une goutte de la liqueur rouge, elle revint à elle. «Oh! dit-elle, quel rêve affreux!» Villefort lui serra fortement le poignet pour lui faire comprendre qu'elle n'avait pas rêvé. On chercha M. Danglars, mais, peu disposé aux impressions poétiques, il était descendu au jardin, et causait, avec M. Cavalcanti père, d'un projet de chemin de fer de Livourne à Florence. Monte-Cristo semblait désespéré; il prit le bras de Mme Danglars et la conduisit au jardin où l'on retrouva M. Danglars prenant le café entre MM. Cavalcanti père et fils. «En vérité, madame, lui dit-il, est-ce que je vous ai fort effrayée? --Non, monsieur, mais, vous savez, les choses nous impressionnent selon la disposition d'esprit où nous nous trouvons.» Villefort s'efforça de rire. «Et alors vous comprenez, dit-il, il suffit d'une supposition, d'une chimère.... --Eh bien, dit Monte-Cristo, vous m'en croirez si vous voulez, j'ai la conviction qu'un crime a été commis dans cette maison. --Prenez garde, dit Mme de Villefort, nous avons ici le procureur du roi. --Ma foi, répondit Monte-Cristo, puisque cela se rencontre ainsi, j'en profiterai pour faire ma déclaration. --Votre déclaration? dit Villefort. --Oui, et en face de témoins. --Tout cela est fort intéressant, dit Debray; et s'il y a réellement crime, nous allons faire admirablement la digestion. --Il y a crime, dit Monte-Cristo. Venez par ici, messieurs; venez, monsieur de Villefort pour que la déclaration soit valable, elle doit être faite aux autorités compétentes.» Monte-Cristo prit le bras de Villefort, et en même temps qu'il serrait sous le sien celui de Mme Danglars, il traîna le procureur du roi jusque sous le platane, où l'ombre était la plus épaisse. Tous les autres convives suivaient. «Tenez, dit Monte-Cristo, ici, à cette place même (et il frappait la terre du pied), ici, pour rajeunir ces arbres déjà vieux, j'ai fait creuser et mettre du terreau; eh bien, mes travailleurs, en creusant, ont déterré un coffre ou plutôt des ferrures de coffre, au milieu desquelles était le squelette d'un enfant nouveau-né. Ce n'est pas de la fantasmagorie cela, j'espère?» Monte-Cristo sentit se raidir le bras de Mme Danglars et frissonner le poignet de Villefort. «Un enfant nouveau-né? répéta Debray; diable! ceci devient sérieux, ce me semble. --Eh bien, dit Château-Renaud, je ne me trompais donc pas quand je prétendais tout à l'heure que les maisons avaient une âme et un visage comme les hommes, et qu'elles portaient sur leur physionomie un reflet de leurs entrailles. La maison était triste parce qu'elle avait des remords; elle avait des remords parce qu'elle cachait un crime. --Oh! qui dit que c'est un crime? reprit Villefort, tentant un dernier effort. --Comment! un enfant enterré vivant dans un jardin, ce n'est pas un crime? s'écria Monte-Cristo. Comment appelez-vous donc cette action-là, monsieur le procureur du roi? --Mais qui dit qu'il a été enterré vivant? --Pourquoi l'enterrer là, s'il était mort? Ce jardin n'a jamais été un cimetière. --Que fait-on aux infanticides dans ce pays-ci? demanda naïvement le major Cavalcanti. --Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, répondit Danglars. --Ah! on leur coupe le cou, fit Cavalcanti. --Je le crois.... N'est-ce pas, monsieur de Villefort? demanda Monte-Cristo. --Oui, monsieur le comte», répondit celui-ci avec un accent qui n'avait plus rien d'humain. Monte-Cristo vit que c'était tout ce que pouvaient supporter les deux personnes pour lesquelles il avait préparé cette scène; et ne voulant pas la pousser trop loin: «Mais le café, messieurs, dit-il, il me semble que nous l'oublions.» Et il ramena ses convives vers la table placée au milieu de la pelouse. «En vérité monsieur le comte, dit Mme Danglars, j'ai honte d'avouer ma faiblesse, mais toutes ces affreuses histoires m'ont bouleversée; laissez-moi m'asseoir, je vous prie.» Et elle tomba sur une chaise. Monte-Cristo la salua et s'approcha de Mme de Villefort. «Je crois que Mme Danglars a encore besoin de votre flacon», dit-il. Mais avant que Mme de Villefort se fût approchée de son amie, le procureur du roi avait déjà dit à l'oreille de Mme Danglars: «Il faut que je vous parle. --Quand cela? --Demain. --Où? --À mon bureau... au parquet si vous voulez, c'est encore là l'endroit le plus sûr. --J'irai.» En ce moment Mme de Villefort s'approcha. «Merci, chère amie, dit Mme Danglars, en essayant de sourire, ce n'est plus rien, et je me sens tout à fait mieux.» LXIV Le mendiant. La soirée s'avançait; Mme de Villefort avait manifesté le désir de regagner Paris, ce que n'avait point osé faire Mme Danglars, malgré le malaise évident qu'elle éprouvait. Sur la demande de sa femme, M. de Villefort donna donc le premier le signal du départ. Il offrit une place dans son landau à Mme Danglars, afin qu'elle eût les soins de sa femme. Quant à M. Danglars, absorbé dans une conversation industrielle des plus intéressantes avec M. Cavalcanti, il ne faisait aucune attention à tout ce qui se passait. Monte-Cristo, tout en demandant son flacon à Mme de Villefort, avait remarqué que M. de Villefort s'était approché de Mme Danglars, et guidé par sa situation, il avait deviné ce qu'il lui avait dit, quoiqu'il eût parlé si bas qu'à peine si Mme Danglars elle-même l'avait entendu. Il laissa, sans s'opposer à aucun arrangement, partir Morrel, Debray et Château-Renaud à cheval, et monter les deux dames dans le landau de M. de Villefort; de son côté, Danglars, de plus en plus enchanté de Cavalcanti père, l'invita à monter avec lui dans son coupé. Quant à Andrea Cavalcanti, il gagna son tilbury, qui l'attendait devant la porte, et dont un groom, qui exagérait les agréments de la fashion anglaise, lui tenait, en se hissant sur la pointe de ses bottes, l'énorme cheval gris de fer. Andrea n'avait pas beaucoup parlé durant le dîner, par cela même que c'était un garçon fort intelligent, et qu'il avait tout naturellement éprouvé la crainte de dire quelque sottise au milieu de ces convives riches et puissants, parmi lesquels son oeil dilaté n'apercevait peut-être pas sans crainte un procureur du roi. Ensuite il avait été accaparé par M. Danglars, qui, après un rapide coup d'oeil sur le vieux major au cou raide et sur son fils encore un peu timide, en rapprochant tous ces symptômes de l'hospitalité de Monte-Cristo, avait pensé qu'il avait affaire à quelque nabab venu à Paris pour perfectionner son fils unique dans la vie mondaine. Il avait donc contemplé avec une complaisance indicible l'énorme diamant qui brillait au petit doigt du major, car le major, en homme prudent et expérimenté, de peur qu'il n'arrivât quelque accident à ses billets de banque, les avait convertis à l'instant même en un objet de valeur. Puis, après le dîner, toujours sous prétexte d'industrie et de voyages, il avait questionné le père et le fils sur leur manière de vivre; et le père et le fils, prévenus que c'était chez Danglars que devaient leur être ouverts, à l'un, son crédit de quarante-huit mille francs, une fois donnés, à l'autre, son crédit annuel de cinquante mille livres, avaient été charmants et plein d'affabilité pour le banquier, aux domestiques duquel, s'ils ne se fussent retenus, ils eussent serré la main, tant leur reconnaissance éprouvait le besoin de l'expansion. Une chose surtout augmenta la considération, nous dirons presque la vénération de Danglars pour Cavalcanti. Celui-ci, fidèle au principe d'Horace: -nil admirari-, s'était contenté, comme on l'a vu, de faire preuve de science, en disant de quel lac on tirait les meilleures lamproies. Puis il avait mangé sa part de celle-là sans dire un seul mot. Danglars en avait conclu que ces sortes de somptuosités étaient familières à l'illustre descendant des Cavalcanti, lequel se nourrissait probablement, à Lucques, de truites qu'il faisait venir de Suisse, et de langoustes qu'on lui envoyait de Bretagne, par des procédés pareils à ceux dont le comte s'était servi pour faire venir des lamproies du lac Fusaro, et des sterlets du fleuve Volga. Aussi, avait-il accueilli avec une bienveillance très prononcée ces paroles de Cavalcanti: «Demain, monsieur, j'aurai l'honneur de vous rendre visite pour affaires. --Et moi, monsieur, avait répondu Danglars, je serai heureux de vous recevoir.» Sur quoi il avait proposé à Cavalcanti, si cependant cela ne le privait pas trop de se séparer de son fils, de le reconduire à l'hôtel des Princes. Cavalcanti avait répondu que, depuis longtemps, son fils avait l'habitude de mener la vie de jeune homme; qu'en conséquence, il avait ses chevaux et ses équipages à lui, et que, n'étant pas venus ensemble, il ne voyait pas de difficulté à ce qu'ils s'en allassent séparément. Le major était donc monté dans la voiture de Danglars, et le banquier s'était assis à ses côtés, de plus en plus charmé des idées d'ordre et d'économie de cet homme, qui, cependant, donnait à son fils cinquante mille francs par an, ce qui supposait une fortune de cinq ou six cent mille livres de rente. Quant à Andrea, il commença, pour se donner bon air, à gronder son groom de ce qu'au lieu de le venir prendre au perron il l'attendait à la porte de sortie, ce qui lui avait donné la peine de faire trente pas pour aller chercher son tilbury. Le groom reçut la semonce avec humilité, prit, pour retenir le cheval impatient et qui frappait du pied, le mors de la main gauche, tendit de la droite les rênes à Andrea, qui les prit et posa légèrement sa botte vernie sur le marchepied. En ce moment, une main s'appuya sur son épaule. Le jeune homme se retourna, pensant que Danglars ou Monte-Cristo avait oublié quelque chose à lui dire, et revenait à la charge au moment du départ. Mais, au lieu de l'un et de l'autre, il n'aperçut qu'une figure étrange, hâlée par le soleil, encadrée dans une barbe de modèle, des yeux brillants comme des escarboucles et un sourire railleur s'épanouissant sur une bouche où brillaient, rangées à leur place et sans qu'il en manquât une seule, trente-deux dents blanches, aiguës et affamées comme celles d'un loup ou d'un chacal. Un mouchoir à carreaux rouges coiffait cette tête aux cheveux grisâtres et terreux; un bourgeron des plus crasseux et des plus déchirés couvrait ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux d'un squelette, dussent cliqueter en marchant. Enfin, la main qui s'appuya sur l'épaule d'Andrea, et qui fut la première chose que vit le jeune homme, lui parut d'une dimension gigantesque. Le jeune homme, reconnut-il cette figure à la lueur de la lanterne de son tilbury, ou fut-il seulement frappé de l'horrible aspect de cet interlocuteur? Nous ne saurions le dire; mais le fait est qu'il tressaillit et se recula vivement. «Que me voulez-vous? dit-il. --Pardon! notre bourgeois, répondit l'homme en portant la main à son mouchoir rouge, je vous dérange peut-être, mais c'est que j'ai à vous parler. --On ne mendie pas le soir, dit le groom en faisant un mouvement pour débarrasser son maître de cet importun. --Je ne mendie pas, mon joli garçon, dit l'homme inconnu au domestique avec un sourire ironique, et un sourire si effrayant que celui-ci s'écarta: je désire seulement dire deux mots à votre bourgeois, qui m'a chargé d'une commission il y a quinze jours à peu près. --Voyons, dit à son tour Andrea avec assez de force pour que le domestique ne s'aperçût point de son trouble, que voulez-vous? dites vite, mon ami. --Je voudrais... je voudrais... dit tout bas l'homme au mouchoir rouge, que vous voulussiez bien m'épargner la peine de retourner à Paris à pied. Je suis très fatigué, et, comme je n'ai pas si bien dîné que toi, à peine, si je puis me tenir.» Le jeune homme tressaillit à cette étrange familiarité. «Mais enfin, lui dit-il, voyons que voulez-vous? --Eh bien, je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture, et que tu me reconduises. Andrea pâlit, mais ne répondit point. «Oh! mon Dieu, oui, dit l'homme au mouchoir rouge en enfonçant ses mains dans ses poches, et en regardant le jeune homme avec des yeux provocateurs, c'est une idée que j'ai comme cela; entends-tu, mon petit Benedetto?» À ce nom, le jeune homme réfléchit sans doute, car il s'approcha de son groom, et lui dit: «Cet homme a effectivement été chargé par moi d'une commission dont il a à me rendre compte. Allez à pied jusqu'à la barrière; là, vous prendrez un cabriolet, afin de n'être point trop en retard.» Le valet, surpris, s'éloigna. «Laissez-moi au moins gagner l'ombre, dit Andrea. --Oh! quant à cela, je vais moi-même te conduire en belle place; attends», dit l'homme au mouchoir rouge. Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un endroit où il était effectivement impossible à qui que ce fût au monde de voir l'honneur que lui accordait Andrea. «Oh! moi, lui dit-il, ce n'est pas pour la gloire de monter dans une belle voiture non, c'est seulement parce que je suis fatigué, et puis, un petit peu, parce que j'ai à causer d'affaires avec toi. --Voyons, montez», dit le jeune homme. Il était fâcheux qu'il ne fît pas jour, car ç'eût été un spectacle curieux que celui de ce gueux, assis carrément sur les coussins brochés, près du jeune et élégant conducteur du tilbury. Andrea poussa son cheval jusqu'à la dernière maison du village sans dire un seul mot à son compagnon, qui, de son côté, souriait et gardait le silence, comme s'il eût été ravi de se promener dans une si bonne locomotive. Une fois hors d'Auteuil, Andrea regarda autour de lui pour s'assurer sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre; et alors, arrêtant son cheval et se croisant les bras devant l'homme au mouchoir rouge: «Ah çà! lui dit-il, pourquoi venez-vous me troubler dans ma tranquillité? --Mais, toi-même, mon garçon, pourquoi te défies-tu de moi? --Et en quoi me suis-je défié de vous? --En quoi? tu le demandes? nous nous quittons au pont du Var, tu me dis que tu vas voyager en Piémont et en Toscane, et pas du tout, tu viens à Paris. --En quoi cela vous gêne-t-il? --En rien; au contraire, j'espère même que cela va m'aider. --Ah! ah! dit Andrea, c'est-à-dire que vous spéculez sur moi. --Allons! voilà les gros mots qui arrivent. --C'est que vous auriez tort, maître Caderousse, je vous en préviens. --Eh! mon Dieu! ne te fâche pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce que c'est que le malheur; eh bien, le malheur, ça rend jaloux. Je te crois courant le Piémont et la Toscane, obligé de te faire -faccino- ou -cicerone-; je te plains du fond de mon coeur, comme je plaindrais mon enfant. Tu sais que je t'ai toujours appelé mon enfant. --Après? après? --Patience donc, salpêtre! --J'en ai de la patience; voyons, achevez. Et je te vois tout à coup passer à la barrière des Bons-Hommes avec un groom, avec un tilbury, avec des habits tout flambant neufs. Ah çà! mais tu as donc découvert une mine, ou acheté une charge d'agent de change? --De sorte que, comme vous l'avouez, vous êtes jaloux? --Non, je suis content, si content, que j'ai voulu te faire mes compliments, le petit! mais, comme je n'étais pas vêtu régulièrement, j'ai pris mes précautions pour ne pas te compromettre. --Belles précautions! dit Andrea, vous m'abordez devant mon domestique. --Eh! que veux-tu, mon enfant! je t'aborde quand je puis te saisir. Tu as un cheval très vif, un tilbury très léger; tu es naturellement glissant comme une anguille; si je t'avais manqué ce soir, je courais risque de ne pas te rejoindre. --Vous voyez bien que je ne me cache pas. --Tu es bien heureux, et j'en voudrais bien dire autant; moi, je me cache: sans compter que j'avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais tu m'as reconnu, ajouta Caderousse avec son mauvais sourire; allons, tu es bien gentil. --Voyons, dit Andrea, que vous faut-il? --Tu ne me tutoies plus, c'est mal, Benedetto, un ancien camarade; prends garde, tu vas me rendre exigeant.» Cette menace fit tomber la colère du jeune homme: le vent de la contrainte venait de souffler dessus. Il remit son cheval au trot. «C'est mal à toi-même, Caderousse, dit-il, de t'y prendre ainsi envers un ancien camarade, comme tu disais tout à l'heure; tu es Marseillais, je suis.... --Tu le sais donc ce que tu es maintenant? --Non, mais j'ai été élevé en Corse; tu es vieux et entêté; je suis jeune et têtu. Entre gens comme nous, la menace est mauvaise, et tout doit se faire à l'amiable. Est-ce ma faute si la chance, qui continue d'être mauvaise pour toi, est bonne pour moi au contraire? --Elle est donc bonne, la chance? ce n'est donc pas un groom d'emprunt, ce n'est donc pas un tilbury d'emprunt, ce ne sont donc pas des habits d'emprunt que nous avons là? Bon, tant mieux! dit Caderousse avec des yeux brillants de convoitise. --Oh! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m'abordes, dit Andrea s'animant de plus en plus. Si j'avais un mouchoir comme le tien sur ma tête, un bourgeron crasseux sur les épaules et des souliers percés aux pieds, tu ne me reconnaîtrais pas. --Tu vois bien que tu me méprises, le petit, et tu as tort; maintenant que je t'ai retrouvé, rien ne m'empêche d'être vêtu d'elbeuf comme un autre, attendu que je te connais bon coeur: si tu as deux habits, tu m'en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de haricots, moi, quand tu avais trop faim. --C'est vrai, dit Andrea. --Quel appétit tu avais! Est-ce que tu as toujours bon appétit? --Mais oui, dit Andrea en riant. --Comme tu as dû dîner chez ce prince d'où tu sors. --Ce n'est pas un prince, mais tout bonnement un comte. --Un comte? et un riche, hein? --Oui, mais ne t'y fie pas; c'est un monsieur qui n'a pas l'air commode. --Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n'a pas de projets sur ton comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, ajouta Caderousse en reprenant ce mauvais sourire qui avait déjà effleuré ses lèvres, il faut donner quelque chose pour cela, tu comprends. --Voyons, que te faut-il? --Je crois qu'avec cent francs par mois.... --Eh bien? --Je vivrais.... --Avec cent francs? --Mais mal, tu comprends bien; mais avec.... --Avec? --Cent cinquante francs, je serais fort heureux. --En voilà deux cents», dit Andrea. Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d'or. «Bon, fit Caderousse. --Présente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en trouveras autant. --Allons! voilà encore que tu m'humilies! --Comment cela? --Tu me mets en rapport avec de la valetaille, non, vois-tu, je ne veux avoir affaire qu'à toi. --Eh bien, soit, demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins tant que je toucherai ma rente, toi, tu toucheras la tienne. --Allons, allons! je vois que je ne m'étais pas trompé, tu es un brave garçon, et c'est une bénédiction quand le bonheur arrive à des gens comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance. --Qu'as-tu besoin de savoir cela? demanda Cavalcanti. --Bon! encore de la défiance! --Non. Eh bien, j'ai retrouvé mon père. --Un vrai père? --Dame! tant qu'il paiera.... --Tu croiras et tu honoreras; c'est juste. Comment l'appelles-tu ton père? --Le major Cavalcanti. --Et il se contente de toi? --Jusqu'à présent il paraît que je lui suffis. --Et qui t'a fait retrouver ce père-là? --Le comte de Monte-Cristo. --Celui de chez qui tu sors? --Oui. --Dis donc, tâche de me placer chez lui comme grand-parent, puisqu'il tient bureau. --Soit, je lui parlerai de toi; mais en attendant que vas-tu faire? --Moi? --Oui, toi. --Tu es bien bon de t'occuper de cela, dit Caderousse. --Il me semble, puisque tu prends intérêt à moi, reprit Andrea, que je puis bien à mon tour prendre quelques informations. --C'est juste... je vais louer une chambre dans une maison honnête, me couvrir d'un habit décent, me faire raser tous les jours, et aller lire les journaux au café. Le soir, j'entrerai dans quelque spectacle avec un chef de claque, j'aurai l'air d'un boulanger retiré, c'est mon rêve. --Allons, c'est bon! Si tu veux mettre ce projet à exécution et être sage, tout ira à merveille. --Voyez-vous M. Bossuet!... et toi, que vas-tu devenir?... pair de France? --Eh! eh! dit Andrea, qui sait? --M. le major Cavalcanti l'est peut-être... mais malheureusement l'hérédité est abolie. --Pas de politique, Caderousse!... Et maintenant que tu as ce que tu veux et que nous sommes arrivés, saute en bas de ma voiture et disparais. --Non pas, cher ami! --Comment, non pas? --Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tête, presque pas de souliers, pas de papier du tout et dix napoléons en or dans ma poche, sans compter ce qu'il y avait déjà, ce qui fait juste deux cents francs; mais on m'arrêterait immanquablement à la barrière! Alors je serais forcé, pour me justifier, de dire que c'est toi qui m'as donné ces dix napoléons: de là information, enquête; on apprend que j'ai quitté Toulon sans donner congé, et l'on me reconduit de brigade en brigade jusqu'au bord de la Méditerranée. Je redeviens purement et simplement le n°106, et adieu mon rêve de ressembler à un boulanger retiré! Non pas, mon fils; je préfère rester honorablement dans la capitale.» Andrea fronça le sourcil; c'était, comme il s'en était vanté lui-même, une assez mauvaise tête que le fils putatif de M. le major Cavalcanti. Il s'arrêta un instant, jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et comme son regard achevait de décrire le cercle investigateur, sa main descendit innocemment dans son gousset, ou elle commença de caresser la sous-garde d'un pistolet de poche. Mais pendant ce temps, Caderousse, qui ne perdait pas de vue son compagnon, passait ses mains derrière son dos, et ouvrait tout doucement un long couteau espagnol qu'il portait sur lui à tout événement. Les deux amis, comme on le voit, étaient dignes de se comprendre, et se comprirent; la main d'Andrea sortit inoffensive de sa poche, et remonta jusqu'à sa moustache rousse, qu'elle caressa quelque temps. «Bon Caderousse, dit-il, tu vas donc être heureux? --Je ferai tout mon possible, répondit l'aubergiste du pont du Gard en renfonçant son couteau dans sa manche. --Allons, voyons, rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire pour passer la barrière sans éveiller les soupçons? Il me semble qu'avec ton costume tu risques encore plus en voiture qu'à pied. --Attends, dit Caderousse tu vas voir.» Il prit le chapeau d'Andrea, la houppelande à grand collet que le groom exilé du tilbury avait laissée à sa place, et la mit sur son dos, après quoi, il prit la pose renfrognée d'un domestique de bonne maison dont le maître conduit lui-même. «Et moi, dit Andrea, je vais donc rester nu-tête? --Peuh! dit Caderousse, il fait tant de vent que la bise peut bien t'avoir enlevé ton chapeau. --Allons donc, dit Andrea, et finissons-en. --Qui est-ce qui t'arrête? dit Caderousse, ce n'est pas moi, je l'espère? --Chut!» fit Cavalcanti. On traversa la barrière sans accident. À la première rue transversale, Andrea arrêta son cheval, et Caderousse sauta à terre. «Eh bien, dit Andrea, et le manteau de mon domestique, et mon chapeau? --Ah! répondit Caderousse, tu ne voudrais pas que je risquasse de m'enrhumer? --Mais moi? --Toi, tu es jeune, tandis que, moi, je commence à me faire vieux; au revoir, Benedetto!» Et il s'enfonça dans la ruelle, où il disparut. «Hélas! dit Andrea en poussant un soupir, on ne peut donc pas être complètement heureux en ce monde!» LXV Scène conjugale. À la place Louis XV, les trois jeunes gens s'étaient séparés, c'est-à-dire que Morrel avait pris les boulevards, que Château-Renaud avait pris le pont de la Révolution, et que Debray avait suivi le quai. Morrel et Château-Renaud, selon toute probabilité, gagnèrent leurs foyers domestiques, comme on dit encore à la tribune de la Chambre dans les discours bien faits, et au théâtre de la rue Richelieu, dans les pièces bien écrites; mais il n'en fut pas de même de Debray. Arrivé au guichet du Louvre, il fit un à-gauche, traversa le Carrousel au grand trot, enfila la rue Saint-Roch, déboucha par la rue de la Michodière et arriva à la porte de M. Danglars, au moment où le landau de M. de Villefort, après l'avoir déposé, lui et sa femme, au faubourg Saint-Honoré, s'arrêtait pour mettre la baronne chez elle. Debray, un homme familier dans la maison, entra le premier dans la cour, jeta la bride aux mains d'un valet de pied puis revint à la portière recevoir Mme Danglars, à laquelle il offrit le bras pour regagner ses appartements. Une fois la porte fermée et la baronne et Debray dans la cour: «Qu'avez-vous donc, Hermine? dit Debray, et pourquoi donc vous êtes-vous trouvée mal à cette histoire, ou plutôt à cette fable qu'a racontée le comte? --Parce que j'étais horriblement disposée ce soir, mon ami, répondit la baronne. --Mais non, Hermine, reprit Debray, vous ne me ferez pas croire cela. Vous étiez au contraire dans d'excellentes dispositions quand vous êtes arrivée chez le comte. M. Danglars était bien quelque peu maussade, c'est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur. Quelqu'un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela, vous savez bien que je ne souffrirai jamais qu'une impertinence vous soit faite. --Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, reprit Mme Danglars, et les choses sont comme je vous les ai dites, plus la mauvaise humeur dont vous vous êtes aperçu, et dont je ne jugeais pas qu'il valût la peine de vous parler.» Il était évident que Mme Danglars était sous l'influence d'une de ces irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre compte elles-mêmes, ou que, comme l'avait deviné Debray, elle avait éprouvé quelque commotion cachée qu'elle ne voulait avouer à personne. En homme habitué à reconnaître les vapeurs comme un des éléments de la vie féminine, il n'insista donc point davantage, attendant le moment opportun, soit d'une interrogation nouvelle, soit d'un aveu -proprio motu-. À la porte de sa chambre, la baronne rencontra Mlle Cornélie. Mlle Cornélie était la camériste de confiance de la baronne. «Que fait ma fille? demanda Mme Danglars. --Elle a étudié toute la soirée, répondit Mlle Cornélie, et ensuite elle s'est couchée. --Il me semble cependant que j'entends son piano? --C'est Mlle Louise d'Armilly qui fait de la musique pendant que mademoiselle est au lit. --Bien, dit Mme Danglars; venez me déshabiller.» On entra dans la chambre à coucher. Debray s'étendit sur un grand canapé, et Mme Danglars passa dans son cabinet de toilette avec Mlle Cornélie. «Mon cher monsieur Lucien, dit Mme Danglars à travers la portière du cabinet, vous vous plaignez toujours qu'Eugénie ne vous fait pas l'honneur de vous adresser la parole? --Madame, dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne, qui, reconnaissant sa qualité d'ami de la maison, avait l'habitude de lui faire mille caresses, je ne suis pas le seul à vous faire de pareilles récriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l'autre jour à vous-même de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiancée. --C'est vrai, dit Mme Danglars; mais je crois qu'un de ces matins tout cela changera, et que vous verrez entrer Eugénie dans votre cabinet. --Dans mon cabinet, à moi? --C'est-à-dire dans celui du ministre. --Et pourquoi cela? --Pour vous demander un engagement à l'Opéra! En vérité, je n'ai jamais vu un tel engouement pour la musique: c'est ridicule pour une personne du monde!» Debray sourit. «Eh bien, dit-il, qu'elle vienne avec le consentement du baron et le vôtre, nous lui ferons cet engagement, et nous tâcherons qu'il soit selon son mérite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi beau talent que le sien. --Allez, Cornélie, dit Mme Danglars, je n'ai plus besoin de vous.» Cornélie disparut, et, un instant après, Mme Danglars sortit de son cabinet dans un charmant négligé, et vint s'asseoir près de Lucien. Puis, rêveuse, elle se mit à caresser le petit épagneul. Lucien la regarda un instant en silence. «Voyons, Hermine, dit-il au bout d'un instant, répondez franchement: quelque chose vous blesse, n'est-ce pas? --Rien», reprit la baronne. Et cependant, comme elle étouffait, elle se leva, essaya de respirer et alla se regarder dans une glace. «Je suis à faire peur ce soir», dit-elle. Debray se levait en souriant pour aller rassurer la baronne sur ce dernier point, quand tout à coup la porte s'ouvrit. M. Danglars parut; Debray se rassit. Au bruit de la porte, Mme Danglars se retourna, et regarda son mari avec un étonnement qu'elle ne se donna même pas la peine de dissimuler. «Bonsoir, madame, dit le banquier; bonsoir, monsieur Debray.» La baronne crut sans doute que cette visite imprévue signifiait quelque chose, comme un désir de réparer les mots amers qui étaient échappés au baron dans la journée. Elle s'arma d'un air digne, et se retournant vers Lucien, sans répondre à son mari: «Lisez-moi donc quelque chose, monsieur Debray», lui dit-elle. Debray, que cette visite avait légèrement inquiété d'abord, se remit au calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marqué au milieu par un couteau à lame de nacre incrustée d'or. «Pardon, dit le banquier, mais vous allez bien vous fatiguer, baronne, en veillant si tard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien loin.» Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne fût parfaitement calme et poli; mais enfin, au travers de ce calme et de cette politesse il perçait une certaine velléité inaccoutumée de faire autre chose ce soir-là que la volonté de sa femme. La baronne aussi fut surprise et témoigna son étonnement par un regard qui sans doute eût donné à réfléchir à son mari, si son mari n'avait pas eu les yeux fixés sur un journal, où il cherchait la fermeture de la rente. Il en résulta que ce regard si fier fut lancé en pure perte, et manqua complètement son effet. «Monsieur Lucien, dit la baronne, je vous déclare que je n'ai pas la moindre envie de dormir, que j'ai mille choses à vous conter ce soir, et que vous allez passer la nuit à m'écouter, dussiez-vous dormir debout. --À vos ordres, madame, dit flegmatiquement Lucien. --Mon cher monsieur Debray, dit à son tour le banquier, ne vous tuez pas, je vous prie, à écouter cette nuit les folies de Mme Danglars, car vous les écouterez aussi bien demain; mais ce soir est à moi, je me le réserve, et je le consacrerai, si vous voulez bien le permettre, à causer de graves intérêts avec ma femme.» Cette fois, le coup était tellement direct et tombait si d'aplomb, qu'il étourdit Lucien et la baronne; tous deux s'interrogèrent des yeux comme pour puiser l'un dans l'autre un secours contre cette agression; mais l'irrésistible pouvoir du maître de la maison triompha et force resta au mari. «N'allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray, continua Danglars; non, pas le moins du monde: une circonstance imprévue me force à désirer d'avoir ce soir même une conversation avec la baronne; cela m'arrive assez rarement pour qu'on ne me garde pas rancune.» Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux angles, comme Nathan dans -Athalie-. «C'est incroyable, dit-il, quand la porte fut fermée derrière lui, combien ces maris, que nous trouvons cependant si ridicules, prennent facilement l'avantage sur nous!» Lucien parti, Danglars s'installa à sa place sur le canapé, ferma le livre resté ouvert, et, prenant une pose horriblement prétentieuse, continua de jouer avec le chien. Mais comme le chien, qui n'avait pas pour lui la même sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le prit par la peau du cou et l'envoya, de l'autre côté de la chambre, sur une chaise longue. L'animal jeta un cri en traversant l'espace; mais, arrivé à sa destination, il se tapit derrière un coussin, et, stupéfait de ce traitement auquel il n'était point accoutumé, il se tint muet et sans mouvement. «Savez-vous, monsieur, dit la baronne sans sourciller, que vous faites des progrès? Ordinairement vous n'étiez que grossier; ce soir vous êtes brutal. --C'est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu'ordinairement», répondit Danglars. Hermine regarda le banquier avec un suprême dédain. Ordinairement ces manières de coup d'oeil exaspéraient l'orgueilleux Danglars; mais ce soir-là il parut à peine y faire attention. «Et que me fait à moi votre mauvaise humeur? répondit la baronne, irritée de l'impassibilité de son mari, est-ce que ces choses-là me regardent? Enfermez vos mauvaises humeurs chez vous, ou consignez-les dans vos bureaux; et puisque vous avez des commis que vous payez, passez sur eux vos mauvaises humeurs! --Non pas, répondit Danglars; vous vous fourvoyez dans vos conseils, madame, aussi je ne les suivrai pas. Mes bureaux sont mon Pactole, comme dit, je crois, M. Desmoutiers, et je ne veux pas en tourmenter le cours et en troubler le calme. Mes commis sont gens honnêtes, qui me gagnent ma fortune et que je paie un taux infiniment au-dessous de celui qu'ils méritent, si je les estime selon ce qu'ils rapportent; je ne me mettrai donc pas en colère contre eux; ceux contre lesquels je me mettrai en colère, ce sont les gens qui mangent mes dîners, qui éreintent mes chevaux et qui ruinent ma caisse. --Et quels sont donc ces gens qui ruinent votre caisse? Expliquez-vous plus clairement, monsieur, je vous prie. --Oh! soyez tranquille, si je parle par énigme, je ne compte pas vous en faire chercher longtemps le mot, reprit Danglars. Les gens qui ruinent ma caisse sont ceux qui en tirent cinq cent mille francs en une heure de temps. --Je ne vous comprends pas, mo nsieur, dit la baronne en essayant de dissimuler à la fois l'émotion de sa voix et la rougeur de son visage. --Vous comprenez, au contraire, fort bien, dit Danglars, mais si votre mauvaise volonté continue, je vous dirai que je viens de perdre sept cent mille francs sur l'emprunt espagnol. --Ah! par exemple, dit la baronne en ricanant; et c'est moi que vous rendez responsable de cette perte? --Pourquoi pas? --C'est ma faute si vous avez perdu sept cent mille francs? --En tout cas, ce n'est pas la mienne. --Une fois pour toutes, monsieur, reprit aigrement la baronne, je vous ai dit de ne jamais me parler caisse; c'est une langue que je n'ai apprise ni chez mes parents ni dans la maison de mon premier mari. --Je le crois parbleu bien, dit Danglars, ils n'avaient le sou ni les uns ni les autres. --Raison de plus pour que je n'aie pas appris chez eux l'argot de la banque, qui me déchire ici les oreilles du matin au soir; ce bruit d'écus qu'on compte et qu'on recompte m'est odieux, et je ne sais que le son de votre voix qui me soit encore plus désagréable. --En vérité dit Danglars, comme c'est étrange! et moi qui avais cru que vous preniez le plus vif intérêt à mes opérations! --Moi! et qui a pu vous faire croire une pareille sottise? --Vous-même. --Ah! par exemple! --Sans doute. --Je voudrais bien que vous me fissiez connaître en quelle occasion. --Oh! mon Dieu! c'est chose facile. Au mois de février dernier, vous m'avez parlé la première des fonds d'Haïti, vous aviez rêvé qu'un bâtiment entrait dans le port du Havre, et que ce bâtiment apportait la nouvelle qu'un paiement que l'on croyait remis aux calendes grecques allait s'effectuer. Je connais la lucidité de votre sommeil; j'ai donc fait acheter en dessous main tous les coupons que j'ai pu trouver de la dette d'Haïti, et j'ai gagné quatre cent mille francs, dont cent mille vous ont été religieusement remis. Vous en avez fait ce que vous avez voulu, cela ne me regarde pas. «En mars, il s'agissait d'une concession de chemin de fer. Trois sociétés se présentaient, offraient des garanties égales. Vous m'avez dit que votre instinct, et, quoique vous vous prétendiez étrangère aux spéculations, je crois au contraire votre instinct très développé sur certaines matières, vous m'avez dit que votre instinct vous faisait croire que le privilège serait donné à la société dite du Midi. «Je me suis fait inscrire à l'instant même pour les deux tiers des actions de cette société. Le privilège lui a été, en effet, accordé; comme vous l'aviez prévu, les actions ont triplé de valeur, et j'ai encaissé un million, sur lequel deux cent cinquante mille francs vous ont été remis à titre d'épingles. Comment avez-vous employé ces deux cent cinquante mille francs? --Mais où donc voulez-vous en venir, monsieur? s'écria la baronne, toute frissonnante de dépit et d'impatience. --Patience, madame, j'y arrive. --C'est heureux! --En avril, vous avez été dîner chez le ministre; on causa de l'Espagne, et vous entendîtes une conversation secrète; il s'agissait de l'expulsion de don Carlos; j'achetai des fonds espagnols. L'expulsion eut lieu, et je gagnai six cent mille francs le jour où Charles V repassa la Bidassoa. Sur ces six cent mille francs, vous avez touché cinquante mille écus; ils étaient à vous, vous en avez disposé à votre fantaisie, et je ne vous en demande pas compte; mais il n'en est pas moins vrai que vous avez reçu cinq cent mille livres cette année. --Eh bien, après, monsieur? --Ah! oui, après! Eh bien, c'est justement après cela que la chose se gâte. --Vous avez des façons de dire... en vérité.... --Elles rendent mon idée, c'est tout ce qu'il me faut.... Après, c'était il y a trois jours, cet après-là. Il y a trois jours donc, vous avez causé politique avec M. Debray, et vous croyez voir dans ses paroles que don Carlos est rentré en Espagne; alors je vends ma rente, la nouvelle se répand, il y a panique, je ne vends plus, je donne; le lendemain, il se trouve que la nouvelle était fausse, et qu'à cette fausse nouvelle j'ai perdu sept cent mille francs! --Eh bien? --Eh bien, puisque je vous donne un quart quand je gagne, c'est donc un quart que vous me devez quand je perds; le quart de sept cent mille francs, c'est cent soixante-quinze mille francs. --Mais ce que vous me dites là est extravagant, et je ne vois pas, en vérité, comment vous mêlez le nom de M. Debray à toute cette histoire. --Parce que si vous n'avez point par hasard les cent soixante-quinze mille francs que je réclame, vous les emprunterez à vos amis, et que M. Debray est de vos amis. --Fi donc! s'écria la baronne. --Oh! pas de gestes, pas de cris, pas de drame moderne, madame, sinon vous me forceriez à vous dire que je vois d'ici M. Debray ricanant près 1 , , 2 ' . 3 4 « , ; - - 5 . 6 7 - - ! , - , ! 8 9 - - ' » , . 10 11 - ' 12 13 . 14 15 « ! . . . - . 16 17 - - , - , , ' . 18 19 - - ? 20 21 - - . » 22 23 . - 24 , 25 . 26 27 « ! - , ! » 28 29 30 ' ' . . , , 31 , , , . 32 , ' . 33 - ; 34 ' . 35 . . 36 37 « , , - , - ? 38 39 - - , , , , 40 ' . » 41 42 ' . 43 44 « , - , ' , ' 45 . . . . 46 47 - - , - , ' , ' 48 ' . 49 50 - - , , 51 . 52 53 - - , - , , ' 54 . 55 56 - - ? . 57 58 - - , . 59 60 - - , ; ' 61 , . 62 63 - - , - . , ; , 64 , 65 . » 66 67 - , ' 68 , 69 , ' . 70 71 . 72 73 « , - , , ( 74 ) , , , ' 75 ; , , , 76 , 77 ' - . ' 78 , ' ? » 79 80 - 81 . 82 83 « - ? ; ! , 84 . 85 86 - - , - , 87 ' 88 , ' 89 . ' 90 ; ' . 91 92 - - ! ' ? , 93 . 94 95 - - ! , ' 96 ? ' - . - - , 97 ? 98 99 - - ' ? 100 101 - - ' , ' ? 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