n'ai jamais songé à ta fortune: d'ailleurs, on dit que je suis riche du
côté de ma mère, trop riche; explique-toi donc.»
Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine.
«Ma main? dit-elle.
--Oui, fit Noirtier.
--Sa main! répétèrent tous les assistants.
--Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile, et que mon pauvre
père est fou, dit Villefort.
--Oh! s'écria tout à coup Valentine, je comprends! Mon mariage, n'est-ce
pas, bon père?
--Oui, oui, oui, répéta trois fois le paralytique lançant un éclair à
chaque fois que se relevait sa paupière.
--Tu nous en veux pour le mariage, n'est-ce pas?
--Oui.
--Mais c'est absurde, dit Villefort.
--Pardon, monsieur, dit le notaire, tout cela au contraire est très
logique et me fait l'effet de s'enchaîner parfaitement.
--Tu ne veux pas que j'épouse M. Franz d'Épinay?
--Non, je ne veux pas, exprima l'oeil du vieillard.
--Et vous déshéritez votre petite-fille, s'écria le notaire parce
qu'elle fait un mariage contre votre gré?
--Oui, répondit Noirtier.
--De sorte que sans ce mariage elle serait votre héritière?
--Oui.»
Il se fit alors un profond silence autour du vieillard.
Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes,
regardait son grand-père avec un sourire reconnaissant; Villefort
mordait ses lèvres minces; Mme de Villefort ne pouvait réprimer un
sentiment joyeux qui, malgré elle, s'épanouissait sur son visage.
«Mais, dit enfin Villefort, rompant le premier ce silence, il me semble
que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette
union. Seul maître de la main de ma fille, je veux qu'elle épouse M.
Franz d'Épinay, et elle l'épousera.»
Valentine tomba pleurante sur un fauteuil.
«Monsieur, dit le notaire, s'adressant au vieillard, que comptez-vous
faire de votre fortune au cas où Mlle Valentine épouserait M. Franz?
Le vieillard resta immobile.
«Vous comptez en disposer, cependant?
--Oui, fit Noirtier.
--En faveur de quelqu'un de votre famille?
--Non.
--En faveur des pauvres, alors?
--Oui.
--Mais, dit le notaire, vous savez que la loi s'oppose à ce que vous
dépouilliez entièrement votre fils?
--Oui.
--Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise à
distraire.»
Noirtier demeura immobile.
«Vous continuez à vouloir disposer de tout?
--Oui.
--Mais après votre mort on attaquera le testament!
--Non.
--Mon père me connaît, monsieur, dit M. de Villefort, il sait que sa
volonté sera sacrée pour moi; d'ailleurs il comprend que dans ma
position je ne puis plaider contre les pauvres.»
L'oeil de Noirtier exprima le triomphe.
«Que décidez-vous, monsieur? demanda le notaire à Villefort.
--Rien, monsieur, c'est une résolution prise dans l'esprit de mon père,
et je sais que mon père ne change pas de résolution. Je me résigne donc.
Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir
les hôpitaux; mais je ne céderai pas à un caprice de vieillard, et je
ferai selon ma conscience.»
Et Villefort se retira avec sa femme, laissant son père libre de tester
comme il l'entendrait.
Le même jour le testament fut fait; on alla chercher les témoins, il fut
approuvé par le vieillard, fermé en leur présence et déposé chez M.
Deschamps, le notaire de la famille.
LX
Le télégraphe.
M. et Mme de Villefort apprirent, en rentrant chez eux, que M. le comte
de Monte-Cristo, qui était venu pour leur faire visite, avait été
introduit dans le salon, où il les attendait; Mme de Villefort, trop
émotionnée pour entrer ainsi tout à coup, passa par sa chambre à
coucher, tandis que le procureur du roi, plus sûr de lui-même, s'avança
directement vers le salon.
Mais si maître qu'il fût de ses sensations, si bien qu'il sût composer
son visage, M. de Villefort ne put si bien écarter le nuage de son front
que le comte, dont le sourire brillait radieux, ne remarquât cet air
sombre et rêveur.
«Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo après les premiers compliments,
qu'avez-vous donc, monsieur de Villefort? et suis-je arrivé au moment où
vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale?»
Villefort essaya de sourire.
«Non, monsieur le comte, dit-il, il n'y a d'autre victime ici que moi.
C'est moi qui perds mon procès, et c'est le hasard, l'entêtement, la
folie qui a lancé le réquisitoire.
--Que voulez-vous dire? demanda Monte-Cristo avec un intérêt
parfaitement joué. Vous est-il, en réalité, arrivé quelque malheur
grave?
--Oh! monsieur le comte, dit Villefort avec un calme plein d'amertume,
cela ne vaut pas la peine d'en parler; presque rien, une simple perte
d'argent.
--En effet, répondit Monte-Cristo, une perte d'argent est peu de chose
avec une fortune comme celle que vous possédez et avec un esprit
philosophique et élevé comme l'est le vôtre.
--Aussi, répondit Villefort, n'est-ce point la question d'argent qui me
préoccupe, quoique, après tout, neuf cent mille francs vaillent bien un
regret, ou tout au moins un mouvement de dépit. Mais je me blesse
surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalité, je ne
sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui
renverse mes espérances de fortune et détruit peut-être l'avenir de ma
fille par le caprice d'un vieillard tombé en enfance.
--Eh! mon Dieu! qu'est-ce donc? s'écria le comte. Neuf cent mille
francs, avez-vous dit? Mais, en vérité, comme vous le dites, la somme
mérite d'être regrettée, même par un philosophe. Et qui vous donne ce
chagrin.
--Mon père, dont je vous ai parlé.
--M. Noirtier; vraiment! Mais vous m'aviez dit, ce me semble, qu'il
était en paralysie complète, et que toutes ses facultés étaient
anéanties?
--Oui, ses facultés physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut
point parler, et avec tout cela, cependant, il pense, il veut, il agit
comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes et, dans ce moment,
il est occupé à dicter un testament à deux notaires.
--Mais alors il a parlé?
--Il a fait mieux, il s'est fait comprendre.
--Comment cela?
--À l'aide du regard; ses yeux ont continué de vivre, et vous voyez, ils
tuent.
--Mon ami, dit Mme de Villefort qui venait d'entrer à son tour,
peut-être vous exagérez-vous la situation?
--Madame...» dit le comte en s'inclinant.
Mme de Villefort salua avec son plus gracieux sourire.
«Mais que me dit donc là M. de Villefort? demanda Monte-Cristo; et
quelle disgrâce incompréhensible?...
--Incompréhensible, c'est le mot! reprit le procureur du roi en haussant
les épaules, un caprice de vieillard!
--Et il n'y a pas moyen de le faire revenir sur cette décision?
--Si fait, dit Mme de Villefort; et il dépend même de mon mari que ce
testament, au lieu d'être fait au détriment de Valentine, soit fait au
contraire en sa faveur.»
Le comte, voyant que les deux époux commençaient à parler par paraboles,
prit l'air distrait, et regarda avec l'attention la plus profonde et
l'approbation la plus marquée Édouard qui versait de l'encre dans
l'abreuvoir des oiseaux.
«Ma chère, dit Villefort répondant à sa femme, vous savez que j'aime peu
me poser chez moi en patriarche, et que je n'ai jamais cru que le sort
de l'univers dépendît d'un signe de ma tête. Cependant il importe que
mes décisions soient respectées dans ma famille, et que la folie d'un
vieillard et le caprice d'un enfant ne renversent pas un projet arrêté
dans mon esprit depuis de longues années. Le baron d'Épinay était mon
ami vous le savez, et une alliance avec son fils était des plus
convenables.
--Vous croyez, dit Mme de Villefort, que Valentine est d'accord avec
lui?... En effet, elle a toujours été opposée à ce mariage, et je ne
serais pas étonnée que tout ce que nous venons de voir et d'entendre ne
soit l'exécution d'un plan concerté entre eux.
--Madame, dit Villefort, on ne renonce pas ainsi croyez-moi, à une
fortune de neuf cent mille francs.
--Elle renoncerait au monde, monsieur, puisqu'il y a un an elle voulait
entrer dans un couvent.
--N'importe, reprit de Villefort, je dis que ce mariage doit se faire,
madame!
--Malgré la volonté de votre père? dit Mme de Villefort, attaquant une
autre corde: c'est bien grave!»
Monte-Cristo faisait semblant de ne point écouter, et ne perdait point
un mot de ce qui se disait.
«Madame, reprit Villefort, je puis dire que j'ai toujours respecté mon
père, parce qu'au sentiment naturel de la descendance se joignait chez
moi la conscience de sa supériorité morale; parce qu'enfin un père est
sacré à deux titres, sacré comme notre créateur, sacré comme notre
maître; mais aujourd'hui je dois renoncer à reconnaître une intelligence
dans le vieillard qui, sur un simple souvenir de haine pour le père,
poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule à moi de conformer ma
conduite à ses caprices. Je continuerai d'avoir le plus grand respect
pour M. Noirtier; je subirai sans me plaindre la punition pécuniaire
qu'il m'inflige, mais je resterai immuable dans ma volonté, et le monde
appréciera de quel côté était la saine raison. En conséquence, je
marierai ma fille au baron Franz d'Épinay, parce que ce mariage est, à
mon sens, bon et honorable, et qu'en définitive je veux marier ma fille
à qui me plaît.
--Eh quoi! dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment
sollicité l'approbation du regard; eh quoi! M. Noirtier déshérite,
dites-vous, Mlle Valentine, parce qu'elle va épouser M. le baron Franz
d'Épinay?
--Eh! mon Dieu! oui! oui, monsieur; voilà la raison, dit Villefort en
haussant les épaules.
--La raison visible du moins, ajouta Mme de Villefort.
--La raison réelle, madame. Croyez-moi, je connais mon père.
--Conçoit-on cela? répondit la jeune femme; en quoi, je vous le demande,
M. d'Épinay déplaît-il plus qu'un autre à M. Noirtier?
--En effet, dit le comte, j'ai connu M. Franz d'Épinay, le fils du
général de Quesnel, n'est-ce pas, qui a été fait baron d'Épinay par le
roi Charles X?
--Justement, reprit Villefort.
--Eh bien, mais c'est un jeune homme charmant, ce me semble!
--Aussi n'est-ce qu'un prétexte, j'en suis certaine, dit Mme de
Villefort; les vieillards sont tyrans de leurs affections; M. Noirtier
ne veut pas que sa petite-fille se marie.
--Mais, dit Monte-Cristo, ne connaissez-vous pas une cause à cette
haine?
--Eh! mon Dieu! qui peut savoir?
--Quelque antipathie politique peut-être?
--En effet, mon père et le père de M. d'Épinay ont vécu dans des temps
orageux dont je n'ai vu que les derniers jours, dit Villefort.
--Votre père n'était-il pas bonapartiste? demanda Monte-Cristo. Je crois
me rappeler que vous m'avez dit quelque chose comme cela.
--Mon père a été jacobin avant toutes choses, reprit Villefort, emporté
par son émotion hors des bornes de la prudence, et la robe de sénateur
que Napoléon lui avait jetée sur les épaules ne faisait que déguiser le
vieil homme, mais sans l'avoir changé. Quand mon père conspirait, ce
n'était pas pour l'Empereur, c'était contre les Bourbons; car mon père
avait cela de terrible en lui, qu'il n'a jamais combattu pour les
utopies irréalisables, mais pour les choses possibles, et qu'il a
appliqué à la réussite de ces choses possibles ces terribles théories de
la Montagne, qui ne reculaient devant aucun moyen.
--Eh bien, dit Monte-Cristo, voyez-vous, c'est cela, M. Noirtier et M.
d'Épinay se seront rencontrés sur le sol de la politique. M. le général
d'Épinay, quoique ayant servi sous Napoléon, n'avait-il pas au fond du
coeur gardé des sentiments royalistes, et n'est-ce pas le même qui fut
assassiné un soir sortant d'un club napoléonien, où on l'avait attiré
dans l'espérance de trouver en lui un frère?»
Villefort regarda le comte presque avec terreur.
«Est-ce que je me trompe? dit Monte-Cristo.
--Non pas, monsieur, dit Mme de Villefort, et c'est bien cela, au
contraire; et c'est justement à cause de ce que vous venez de dire que,
pour voir s'éteindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l'idée
de faire aimer deux enfants dont les pères s'étaient haïs.
--Idée sublime! dit Monte-Cristo, idée pleine de charité et à laquelle
le monde devait applaudir. En effet, c'était beau de voir Mlle Noirtier
de Villefort s'appeler Mme Franz d'Épinay.»
Villefort tressaillit et regarda Monte-Cristo comme s'il eût voulu lire
au fond de son coeur l'intention qui avait dicté les paroles qu'il
venait de prononcer.
Mais le comte garda le bienveillant sourire stéréotypé sur ses lèvres;
et cette fois encore, malgré la profondeur de son regard, le procureur
du roi ne vit pas au-delà de l'épiderme.
«Aussi, reprit Villefort, quoique ce soit un grand malheur pour
Valentine que de perdre la fortune de son grand-père, je ne crois pas
cependant que pour cela le mariage manque; je ne crois pas que M.
d'Épinay recule devant cet échec pécuniaire; il verra que je vaux
peut-être mieux que la somme, moi qui la sacrifie au désir de lui tenir
ma parole; il calculera que Valentine d'ailleurs, est riche du bien de
sa mère, administré par M. et Mme de Saint-Méran, ses aïeuls maternels,
qui la chérissent tous deux tendrement.
--Et qui valent bien qu'on les aime et qu'on les soigne comme Valentine
a fait pour M. Noirtier, dit Mme de Villefort; d'ailleurs, ils vont
venir à Paris dans un mois au plus, et Valentine, après un tel affront,
sera dispensée de s'enterrer comme elle l'a fait jusqu'ici auprès de M.
Noirtier.»
Le comte écoutait avec complaisance la voix discordante de ces
amours-propres blessés et de ces intérêts meurtris.
«Mais il me semble, dit Monte-Cristo après un instant de silence, et je
vous demande pardon d'avance de ce que je vais dire, il me semble que si
M. Noirtier déshérite Mlle de Villefort, coupable de se vouloir marier
avec un jeune homme dont il a détesté le père, il n'a pas le même tort à
reprocher à ce cher Édouard.
--N'est-ce pas, monsieur? s'écria Mme de Villefort avec une intonation
impossible à décrire: n'est-ce pas que c'est injuste, odieusement
injuste? Ce pauvre Édouard, il est aussi bien le petit-fils de M.
Noirtier que Valentine, et cependant si Valentine n'avait pas dû épouser
M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus, enfin,
Édouard porte le nom de la famille, ce qui n'empêche pas que, même en
supposant que Valentine soit effectivement déshéritée par son
grand-père, elle sera encore trois fois plus riche que lui.»
Ce coup porté, le comte écouta et ne parla plus.
«Tenez, reprit Villefort, tenez, monsieur le comte, cessons, je vous
prie, de nous entretenir de ces misères de famille, oui c'est vrai, ma
fortune va grossir le revenu des pauvres, qui sont aujourd'hui les
véritables riches. Oui, mon père m'aura frustré d'un espoir légitime, et
cela sans raison; mais, moi, j'aurai agi comme un homme de sens, comme
un homme de coeur. M. d'Épinay, à qui j'avais promis le revenu de cette
somme, le recevra, dussé-je m'imposer les plus cruelles privations.
--Cependant, reprit Mme de Villefort, revenant à la seule idée qui
murmurât sans cesse au fond de son coeur, peut-être vaudrait-il mieux
que l'on confiât cette mésaventure à M. d'Épinay, et qu'il rendît
lui-même sa parole.
--Oh! ce serait un grand malheur! s'écria Villefort.
--Un grand malheur? répéta Monte-Cristo.
--Sans doute, reprit Villefort en se radoucissant; un mariage manqué,
même pour des raisons d'argent jette de la défaveur sur une jeune fille;
puis, d'anciens bruits, que je voulais éteindre, reprendraient de la
consistance. Mais non, il n'en sera rien. M. d'Épinay, s'il est honnête
homme, se verra encore plus engagé par l'exhérédation de Valentine
qu'auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d'avarice:
non, c'est impossible.
--Je pense comme M. de Villefort dit Monte-Cristo en fixant son regard
sur Mme de Villefort; et si j'étais assez de ses amis pour me permettre
de lui donner un conseil, je l'inviterais, puisque M. d'Épinay va
revenir, à ce que l'on m'a dit du moins, à nouer cette affaire si
fortement qu'elle ne se pût dénouer; j'engagerais enfin une partie dont
l'issue doit être si honorable pour M. de Villefort.»
Ce dernier se leva, transporté d'une joie visible, tandis que sa femme
pâlissait légèrement.
«Bien, dit-il, voilà tout ce que je demandais et je me prévaudrai de
l'opinion d'un conseiller tel que vous, dit-il en tendant la main à
Monte-Cristo. Ainsi donc que tout le monde ici considère ce qui arrive
aujourd'hui comme non avenu; il n'y a rien de changé à nos projets.
--Monsieur, dit le comte, le monde tout injuste qu'il est, vous saura,
je vous en réponds, gré de votre résolution; vos amis en seront fiers et
M. d'Épinay, dût-il prendre Mlle de Villefort sans dot, ce qui ne
saurait être, sera charmé d'entrer dans une famille où l'on sait
s'élever à la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir
son devoir.»
En disant ces mots, le comte s'était levé et s'apprêtait à partir.
«Vous nous quittez, monsieur le comte? dit Mme de Villefort.
--J'y suis forcé, madame, je venais seulement vous rappeler votre
promesse pour samedi.
--Craigniez-vous que nous ne l'oubliassions?
--Vous êtes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et
parfois de si urgentes occupations....
--Mon mari a donné sa parole, monsieur, dit Mme de Villefort, vous venez
de voir qu'il la tient quand il a tout à perdre, à plus forte raison
quand il a tout à gagner.
--Et, demanda Villefort, est-ce à votre maison des Champs-Élysées que la
réunion a lieu?
--Non pas, dit Monte-Cristo, et c'est ce qui rend encore votre
dévouement plus méritoire: c'est à la campagne.
--À la campagne?
--Oui.
--Et où cela? près de Paris, n'est-ce pas?
--Aux portes, à une demi-heure de la barrière, à Auteuil.
--À Auteuil! s'écria Villefort. Ah! c'est vrai, madame m'a dit que vous
demeuriez à Auteuil, puisque c'est chez vous qu'elle a été transportée.
Et à quel endroit d'Auteuil?
--Rue de la Fontaine!
--Rue de la Fontaine! reprit Villefort d'une voix étranglée; et à quel
numéro?
--Au n°28.
--Mais, s'écria Villefort, c'est donc à vous que l'on a vendu la maison
de M. de Saint-Méran?
--M. de Saint-Méran? demanda Monte-Cristo. Cette maison appartenait-elle
donc à M. de Saint-Méran?
--Oui, reprit Mme de Villefort, et croyez-vous une chose, monsieur le
comte?
--Laquelle?
--Vous trouvez cette maison jolie, n'est-ce pas?
--Charmante.
--Eh bien, mon mari n'a jamais voulu l'habiter.
--Oh! reprit Monte-Cristo, en vérité, monsieur, c'est une prévention
dont je ne me rends pas compte.
--Je n'aime pas Auteuil, monsieur, répondit le procureur du roi, en
faisant un effort sur lui-même.
--Mais je ne serai pas assez malheureux, je l'espère, dit avec
inquiétude Monte-Cristo, pour que cette antipathie me prive du bonheur
de vous recevoir?
--Non, monsieur le comte... j'espère bien... croyez que je ferai tout ce
que je pourrai, balbutia Villefort.
--Oh! répondit Monte-Cristo, je n'admets pas d'excuse. Samedi, à six
heures, je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais, que
sais-je, moi? qu'il y a sur cette maison inhabitée depuis plus de vingt
ans quelque lugubre tradition, quelque sanglante légende.
--J'irai, monsieur le comte, j'irai, dit vivement Villefort.
--Merci, dit Monte-Cristo. Maintenant il faut que vous me permettiez de
prendre congé de vous.
--En effet, vous avez dit que vous étiez forcé de nous quitter, monsieur
le comte, dit Mme de Villefort, et vous alliez même, je crois, nous dire
pour quoi faire, quand vous vous êtes interrompu pour passer à une autre
idée.
--En vérité, madame, dit Monte-Cristo, je ne sais si j'oserai vous dire
où je vais.
--Bah! dites toujours.
--Je vais, en véritable badaud que je suis, visiter une chose qui m'a
bien souvent fait rêver des heures entières.
--Laquelle?
--Un télégraphe. Ma foi tant pis, voilà le mot lâché.
--Un télégraphe! répéta Mme de Villefort.
--Eh mon Dieu, oui, un télégraphe. J'ai vu parfois au bout d'un chemin,
sur un tertre, par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants
pareils aux pattes d'un immense coléoptère, et jamais ce ne fut sans
émotion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fendant
l'air avec précision, et portant à trois cents lieues la volonté
inconnue d'un homme assis devant une table, à un autre homme assis à
l'extrémité de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le
gris du nuage ou sur l'azur du ciel, par la seule force du vouloir de ce
chef tout-puissant: je croyais alors aux génies, aux sylphes, aux
gnomes, aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or, jamais l'envie ne
m'était venue de voir de près ces gros insectes au ventre blanc, aux
pattes noires et maigres, car je craignais de trouver sous leurs ailes
de pierre le petit génie humain, bien gourmé, bien pédant, bien bourré
de science, de cabale ou de sorcellerie. Mais voilà qu'un beau matin
j'ai appris que le moteur de chaque télégraphe était un pauvre diable
d'employé à douze cents francs par an, occupé tout le jour à regarder,
non pas le ciel comme l'astronome, non pas l'eau comme le pêcheur, non
pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l'insecte au ventre
blanc, aux pattes noires, son correspondant, placé à quelque quatre ou
cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d'un désir curieux de
voir de près cette chrysalide vivante et d'assister à la comédie que du
fond de sa coque elle donne à cette autre chrysalide, en tirant les uns
après les autres quelques bouts de ficelle.
--Et vous allez là?
--J'y vais.
--À quel télégraphe? À celui du ministère de l'Intérieur ou de
l'Observatoire?
--Oh! non pas, je trouverais là des gens qui voudraient me forcer de
comprendre des choses que je veux ignorer, et qui m'expliqueraient
malgré moi un mystère qu'ils ne connaissent pas. Peste! je veux garder
les illusions que j'ai encore sur les insectes; c'est bien assez d'avoir
déjà perdu celles que j'avais sur les hommes. Je n'irai donc ni au
télégraphe du ministère de l'Intérieur, ni au télégraphe de
l'Observatoire. Ce qu'il me faut, c'est le télégraphe en plein champ,
pour y trouver le pur bonhomme pétrifié dans sa tour.
--Vous êtes un singulier grand seigneur, dit Villefort.
--Quelle ligne me conseillez-vous d'étudier?
--Mais la plus occupée à cette heure.
--Bon! celle d'Espagne, alors?
--Justement. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu'on vous
explique....
--Mais non, dit Monte-Cristo, puisque je vous dis, au contraire, que je
n'y veux rien comprendre. Du moment où j'y comprendrai quelque chose, il
n'y aura plus de télégraphe, il n'y aura plus qu'un signe de M. Duchâtel
ou de M. de Montalivet, transmis au préfet de Bayonne et travesti en
deux mots grecs:
[Grec] C'est la bête aux pattes noires et le mot effrayant que je veux
conserver dans toute leur pureté et dans toute ma vénération.
--Allez donc, car dans deux heures il fera nuit, et vous ne verrez plus
rien.
--Diable, vous m'effrayez. Quel est le plus proche? Sur la route de
Bayonne?
--Oui, va pour la route de Bayonne. C'est celui de Châtillon.
--Et après celui de Châtillon?
--Celui de la tour de Montlhéry, je crois.
--Merci, au revoir! Samedi je vous raconterai mes impressions.»
À la porte, le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de
déshériter Valentine, et qui se retiraient enchantés d'avoir fait un
acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur.
LXI
Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches.
Non pas le même soir, comme il l'avait dit, mais le lendemain matin, le
comte de Monte-Cristo sortit par la barrière d'Enfer, prit la route
d'Orléans, dépassa le village de Linas sans s'arrêter au télégraphe qui,
justement au moment où le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras
décharnés, et gagna la tour de Montlhéry, située, comme chacun sait, sur
l'endroit le plus élevé de la plaine de ce nom.
Au pied de la colline, le comte mit pied à terre, et par un petit
sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commença de gravir la
montagne; arrivé au sommet, il se trouva arrêté par une haie sur
laquelle des fruits verts avaient succédé aux fleurs roses et blanches.
Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point à la
trouver. C'était une petite herse en bois, roulant sur des gonds d'osier
et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au
courant du mécanisme et la porte s'ouvrit.
Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur
douze de large, borné d'un côté par la partie de la haie dans laquelle
était encadrée l'ingénieuse machine que nous avons décrite sous le nom
de porte, et de l'autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute
parsemée de ravenelles et de giroflées.
On n'eût pas dit, à la voir ainsi ridée et fleurie comme une aïeule à
qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fête, qu'elle pourrait
raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux
oreilles menaçantes qu'un vieux proverbe donne aux murailles.
On parcourait ce jardin en suivant une allée sablée de sable rouge, sur
lequel mordait, avec des tons qui eussent réjoui l'oeil de Delacroix,
notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs
années. Cette allée avait la forme d'un 8, et tournait en s'élançant, de
manière à faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante.
Jamais Flore, la riante et fraîche déesse des bons jardiniers latins,
n'avait été honorée d'un culte aussi minutieux et aussi pur que l'était
celui qu'on lui rendait dans ce petit enclos.
En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille
ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de
pucerons verts qui désolent et rongent les plantes grandissant sur un
terrain humide. Ce n'était cependant point l'humidité qui manquait à ce
jardin: la terre noire comme de la suie, l'opaque feuillage des arbres,
le disaient assez; d'ailleurs l'humidité factice eût promptement suppléé
à l'humidité naturelle, grâce au tonneau plein d'eau croupissante qui
creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une
nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilité
d'humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux
deux points opposés du cercle.
D'ailleurs, pas une herbe dans les allées, pas un rejeton parasite dans
les plates-bandes; une petite-maîtresse polit et émonde avec moins de
soin les géraniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardinière de
porcelaine que ne le faisait le maître jusqu'alors invisible du petit
enclos.
Monte-Cristo arrêta après avoir refermé la porte en agrafant la ficelle
à son clou, et embrassa d'un regard toute la propriété.
«Il paraît, dit-il, que l'homme du télégraphe a des jardiniers à
l'année, ou se livre passionnément à l'agriculture.»
Tout à coup il se heurta à quelque chose, tapi derrière une brouette
chargée de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant échapper
une exclamation qui peignait son étonnement, et Monte-Cristo se trouva
en face d'un bonhomme d'une cinquantaine d'années qui ramassait des
fraises qu'il plaçait sur des feuilles de vigne.
Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises.
Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et
assiette.
«Vous faites votre récolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant.
--Pardon, monsieur, répondit le bonhomme en portant la main à sa
casquette, je ne suis pas là-haut c'est vrai, mais je viens d'en
descendre à l'instant même.
--Que je ne vous gêne en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos
fraises, si toutefois il vous en reste encore.
--J'en ai encore dix, dit l'homme, car en voici onze, et j'en avais
vingt et une, cinq de plus que l'année dernière. Mais ce n'est pas
étonnant, le printemps a été chaud cette année, et ce qu'il faut aux
fraises, voyez-vous, monsieur, c'est la chaleur. Voilà pourquoi, au lieu
de seize que j'ai eues l'année passée, j'en ai cette année, voyez-vous,
onze déjà cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept,
dix-huit. Oh! mon Dieu! il m'en manque deux, elles y étaient encore
hier, monsieur, elles y étaient, j'en suis sûr, je les ai comptées. Il
faut que ce soit le fils de la mère Simon qui me les ait soufflées, je
l'ai vu rôder par ici ce matin. Ah! le petit drôle, voler dans un
enclos! il ne sait pas où cela peut le mener.
--En effet, dit Monte-Cristo, c'est grave, mais vous ferez la part de la
jeunesse du délinquant et de sa gourmandise.
--Certainement, dit le jardinier; ce n'en est pas moins fort
désagréable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c'est peut-être un
chef que je fais attendre ainsi?»
Et il interrogeait d'un regard craintif le comte et son habit bleu.
«Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu'il faisait, à
sa volonté, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois
n'exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient
pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosité et
qui commence même à se reprocher sa visite en voyant qu'il vous fait
perdre votre temps.
--Oh! mon temps n'est pas cher, répliqua le bonhomme avec un sourire
mélancolique. Cependant c'est le temps du gouvernement, et je ne devrais
pas le perdre, mais j'avais reçu le signal qui m'annonçait que je
pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire,
car il y avait de tout dans l'enclos de la tour de Montlhéry, même un
cadran solaire), et, vous le voyez. J'avais encore dix minutes devant
moi, puis mes fraises étaient mûres, et un jour de plus.... D'ailleurs,
croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent?
--Ma foi, non, je ne l'aurais pas cru, répondit gravement Monte-Cristo;
c'est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui
ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains.
--Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les
loirs?
--J'ai lu cela dans Pétrone, dit le comte.
--Vraiment? Ça ne doit pas être bon, quoi qu'on dise: Gras comme un
loir. Et ce n'est pas étonnant monsieur, que les loirs soient gras,
attendu qu'ils dorment toute la sainte journée, et qu'ils ne se
réveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l'an dernier, j'avais
quatre abricots; ils m'en ont entamé un. J'avais un brugnon, un seul, il
est vrai que c'est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l'ont à
moitié dévoré du côté de la muraille; un brugnon superbe et qui était
excellent. Je n'en ai jamais mangé de meilleur.
--Vous l'avez mangé? demanda Monte-Cristo.
--C'est-à-dire la moitié qui restait, vous comprenez bien. C'était
exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-là ne choisissent pas les
pires morceaux. C'est comme le fils de la mère Simon, il n'a pas choisi
les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette année, continua
l'horticulteur, soyez tranquille, cela ne m'arrivera pas, dussé-je,
quand les fruits seront près de mûrir, passer la nuit pour les garder.»
Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au
fond du coeur, comme chaque fruit son ver, celle de l'homme au
télégraphe, c'était l'horticulture. Il se mit à cueillir les feuilles de
vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par là le coeur
du jardinier.
«Monsieur était venu pour voir le télégraphe? dit-il.
--Oui, monsieur, si toutefois cela n'est pas défendu par les règlements.
--Oh! pas défendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu'il n'y
a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que
nous disons.
--On m'a dit, en effet, reprit le comte, que vous répétiez des signaux
que vous ne compreniez pas vous-même.
--Certainement, monsieur, et j'aime bien mieux cela, dit en riant
l'homme du télégraphe.
--Pourquoi aimez-vous mieux cela?
--Parce que, de cette façon, je n'ai pas de responsabilité. Je suis une
machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne
m'en demande pas davantage.»
«Diable! fit Monte-Cristo en lui-même, est-ce que par hasard je serais
tombé sur un homme qui n'aurait pas d'ambition! Morbleu! Ce serait jouer
de malheur.»
«Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d'oeil sur son cadran
solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne à mon poste. Vous
plaît-il de monter avec moi?
--Je vous suis.»
Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divisée en trois étages;
celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bêches,
râteaux, arrosoirs, dressés contre la muraille: c'était tout
l'ameublement.
Le second était l'habitation ordinaire ou plutôt nocturne de l'employé;
il contenait quelques pauvres ustensiles de ménage, un lit, une table,
deux chaises, une fontaine de grès, plus quelques herbes sèches pendues
au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des
haricots d'Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque;
il avait étiqueté tout cela avec le soin d'un maître botaniste du Jardin
des plantes.
«Faut-il passer beaucoup de temps à étudier la télégraphie, monsieur?
demanda Monte-Cristo.
--Ce n'est pas l'étude qui est longue, c'est le surnumérariat.
--Et combien reçoit-on d'appointements?
--Mille francs, monsieur.
--Ce n'est guère.
--Non; mais on est logé, comme vous voyez.»
Monte-Cristo regarda la chambre.
«Pourvu qu'il n'aille pas tenir à son logement», murmura-t-il.
On passa au troisième étage: c'était la chambre du télégraphe.
Monte-Cristo regarda tour à tour les deux poignées de fer à l'aide
desquelles l'employé faisait jouer la machine.
«C'est fort intéressant, dit-il, mais à la longue c'est une vie qui doit
vous paraître un peu insipide?
--Oui, dans le commencement cela donne le torticolis à force de
regarder; mais au bout d'un an ou deux on s'y fait; puis nous avons nos
heures de récréation et nos jours de congé.
--Vos jours de congé?
--Oui.
--Lesquels?
--Ceux où il fait du brouillard.
--Ah! c'est juste.
--Ce sont mes jours de fête, à moi; je descends dans le jardin ces
jours-là, et je plante, je taille, je rogne, j'échenille: en somme, le
temps passe.
--Depuis combien de temps êtes-vous ici?
--Depuis dix ans et cinq ans de surnumérariat, quinze.
--Vous avez?...
--Cinquante-cinq ans.
--Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension?
--Oh! monsieur, vingt-cinq ans.
--Et de combien est cette pension?
--De cent écus.
--Pauvre humanité! murmura Monte-Cristo.
--Vous dites, monsieur?... demanda l'employé.
--Je dis que c'est fort intéressant.
--Quoi?
--Tout ce que vous me montrez.... Et vous ne comprenez rien absolument à
vos signes?
--Rien absolument.
--Vous n'avez jamais essayé de comprendre?
--Jamais; pour quoi faire?
--Cependant, il y a des signaux qui s'adressent à vous directement.
--Sans doute.
--Et ceux-là vous les comprenez?
--Ce sont toujours les mêmes.
--Et ils disent?
---Rien de nouveau... vous avez une heure... ou à demain...-
--Voilà qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc,
ne voilà-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement.
--Ah! c'est vrai; merci, monsieur.
--Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez?
--Oui; il me demande si je suis prêt.
--Et vous lui répondez?...
--Par un signe qui apprend en même temps à mon correspondant de droite
que je suis prêt, tandis qu'il invite mon correspondant de gauche à se
préparer à son tour.
--C'est très ingénieux, dit le comte.
--Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il
va parler.
--J'ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c'est plus de temps qu'il
ne m'en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une
question.
--Faites.
--Vous aimez le jardinage?
--Avec passion.
--Et vous seriez heureux, au lieu d'avoir une terrasse de vingt pieds,
d'avoir un enclos de deux arpents?
--Monsieur, j'en ferais un paradis terrestre.
--Avec vos mille francs, vous vivez mal?
--Assez mal; mais enfin je vis.
--Oui; mais vous n'avez qu'un jardin misérable.
--Ah! c'est vrai, le jardin n'est pas grand.
--Et encore, tel qu'il est, il est peuplé de loirs qui dévorent tout.
--Ça, c'est mon fléau.
--Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tête quand le
correspondant de droite va marcher?
--Je ne le verrais pas.
--Alors qu'arriverait-il?
--Que je ne pourrais pas répéter ses signaux.
--Et après?
--Il arriverait que, ne les ayant pas répétés par négligence, je serais
mis à l'amende.
--De combien?
--De cent francs.
--Le dixième de votre revenu, c'est joli!
--Ah! fit l'employé.
--Cela vous est arrivé? dit Monte-Cristo.
--Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette.
--Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au
signal, ou d'en transmettre un autre?
--Alors, c'est différent, je serais renvoyé et je perdrais ma pension.
--Trois cents francs?
--Cent écus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai
rien de tout cela.
--Pas même pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mérite
réflexion, hein?
--Pour quinze mille francs?
--Oui.
--Monsieur, vous m'effrayez.
--Bah!
--Monsieur, vous voulez me tenter?
--Justement! Quinze mille francs, comprenez?
--Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant à droite!
--Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci.
--Qu'est-ce que c'est?
--Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-là?
--Des billets de banque!
--Carrés; il y en a quinze.
--Et à qui sont-ils?
--À vous, si vous voulez.
--À moi! s'écria l'employé suffoqué.
--Oh! mon Dieu, oui! à vous, en toute propriété.
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