--Oh! que c'est charmant! dit Albert, comme je voudrais voir nos
Françaises s'appeler Mlle Bonté, Mlle Silence, Mlle Charité chrétienne!
Dites donc, si Mlle Danglars, au lieu de s'appeler Claire-Marie-Eugénie,
comme on la nomme, s'appelait Mlle Chasteté-Pudeur-Innocence Danglars,
peste, quel effet cela ferait dans une publication de bans!
--Fou! dit le comte, ne plaisantez pas si haut, Haydée pourrait vous
entendre.
--Et elle se fâcherait?
--Non pas, dit le comte avec son air hautain.
--Elle est bonne personne? demanda Albert.
--Ce n'est pas bonté, c'est devoir: une esclave ne se lâche pas contre
son maître.
--Allons donc! ne plaisantez pas vous-même. Est-ce qu'il y a encore des
esclaves?
--Sans doute, puisque Haydée est la mienne.
--En effet, vous ne faites rien et vous n'avez rien comme un autre,
vous. Esclave de M. le comte de Monte-Cristo! c'est une position en
France. À la façon dont vous remuez l'or, c'est une place qui doit
valoir cent mille écus par an.
--Cent mille écus! la pauvre enfant a possédé plus que cela; elle est
venue au monde couchée sur des trésors près desquels ceux des -Mille et
une Nuits- sont bien peu de chose.
--C'est donc vraiment une princesse?
--Vous l'avez dit, et même une des plus grandes de son pays.
--Je m'en étais douté. Mais comment une grande princesse est-elle
devenue esclave?
--Comment Denys le Tyran est-il devenu maître d'école? le hasard de la
guerre, mon cher vicomte, le caprice de la fortune.
--Et son nom est un secret?
--Pour tout le monde, oui; mais pas pour vous, cher vicomte, qui êtes de
mes amis, et qui vous tairez, n'est-ce pas, si vous me promettez de vous
taire?
--Oh! parole d'honneur!
--Vous connaissez l'histoire du pacha de Janina?
--D'Ali-Tebelin? sans doute, puisque c'est à son service que mon père a
fait fortune.
--C'est vrai, je l'avais oublié.
--Eh bien, qu'est Haydée à Ali-Tebelin?
--Sa fille tout simplement.
--Comment! la fille d'Ali-Pacha?
--Et de la belle Vasiliki.
--Et elle est votre esclave?
--Oh! mon Dieu, oui.
--Comment cela?
--Dame! un jour que je passais sur le marché de Constantinople, je l'ai
achetée.
--C'est splendide! Avec vous, mon cher comte, on ne vit pas, on rêve.
Maintenant, écoutez, c'est bien indiscret ce que je vais vous demander
là.
--Dites toujours.
--Mais puisque vous sortez avec elle, puisque vous la conduisez à
l'Opéra....
--Après?
--Je puis bien me risquer à vous demander cela?
--Vous pouvez vous risquer à tout me demander.
--Eh bien, mon cher comte, présentez-moi à votre princesse.
--Volontiers, mais à deux conditions.
--Je les accepte d'avance.
--La première, c'est que vous ne confierez jamais à personne cette
présentation.
--Très bien (Morcerf étendit la main). Je le jure.
--La seconde, c'est que vous ne lui direz pas que votre père a servi le
sien.
--Je le jure encore.
--À merveille, vicomte, vous vous rappellerez ces deux serments,
n'est-ce pas?
--Oh! fit Albert.
--Très bien. Je vous sais homme d'honneur.»
Le comte frappa de nouveau sur le timbre; Ali reparut.
«Préviens Haydée, lui dit-il, que je vais aller prendre le café chez
elle, et fais-lui comprendre que je demande la permission de lui
présenter un de mes amis.»
Ali s'inclina et sortit.
«Ainsi, c'est convenu, pas de questions directes, cher vicomte. Si vous
désirez savoir quelque chose, demandez-le à moi, et je le demanderai à
elle.
--C'est convenu.»
Ali reparut pour la troisième fois et tint la portière soulevée, pour
indiquer à son maître et à Albert qu'ils pouvaient passer.
«Entrons», dit Monte-Cristo.
Albert passa une main dans ses cheveux et frisa sa moustache, le comte
reprit son chapeau, mit ses gants et précéda Albert dans l'appartement
que gardait, comme une sentinelle avancée, Ali, et que défendaient,
comme un poste, les trois femmes de chambre françaises commandées par
Myrtho.
Haydée attendait dans la première pièce, qui était le salon, avec de
grands yeux dilatés par la surprise; car c'était la première fois qu'un
autre homme que Monte-Cristo pénétrait jusqu'à elle; elle était assise
sur un sofa, dans un angle, les jambes croisées sous elle, et s'était
fait, pour ainsi dire, un nid, dans les étoffes de soie rayées et
brodées les plus riches de l'Orient. Près d'elle était l'instrument dont
les sons l'avaient dénoncée; elle était charmante ainsi.
En apercevant Monte-Cristo, elle se souleva avec ce double sourire de
fille et d'amante qui n'appartenait qu'à elle; Monte-Cristo alla à elle
et lui tendit sa main sur laquelle, comme d'habitude, elle appuya ses
lèvres.
Albert était resté près de la porte, sous l'empire de cette beauté
étrange qu'il voyait pour la première fois, et dont on ne pouvait se
faire aucune idée en France.
«Qui m'amènes-tu? demanda en romaïque la jeune fille à Monte-Cristo; un
frère, un ami, une simple connaissance, ou un ennemi?
--Un ami, dit Monte-Cristo dans la même langue.
--Son nom?
--Le comte Albert; c'est le même que j'ai tiré des mains des bandits, à
Rome.
--Dans quelle langue veux-tu que je lui parle?»
Monte-Cristo se retourna vers Albert:
«Savez-vous le grec moderne? demanda-t-il au jeune homme.
--Hélas! dit Albert, pas même le grec ancien, mon cher comte, jamais
Homère et Platon n'ont eu de plus pauvre, et j'oserai même dire de plus
dédaigneux écolier.
--Alors, dit Haydée, prouvant par la demande qu'elle faisait elle-même
qu'elle venait d'entendre la question de Monte-Cristo et la réponse
d'Albert, je parlerai en français ou en italien, si toutefois mon
seigneur veut que je parle.»
Monte-Cristo réfléchit un instant:
«Tu parleras en italien», dit-il.
Puis se tournant vers Albert:
«C'est fâcheux que vous n'entendiez pas le grec moderne ou le grec
ancien, qu'Haydée parle tous deux admirablement; la pauvre enfant va
être forcée de vous parler italien, ce qui vous donnera peut-être une
fausse idée d'elle.»
Il fit un signe à Haydée.
«Sois le bienvenu, ami, qui viens avec mon seigneur et maître, dit la
jeune fille en excellent toscan, avec ce doux accent romain qui fait la
langue de Dante aussi sonore que la langue d'Homère; Ali! du café et des
pipes!»
Et Haydée fit de la main signe à Albert de s'approcher, tandis qu'Ali se
retirait pour exécuter les ordres de sa jeune maîtresse.
Monte-Cristo montra à Albert deux pliants, et chacun alla chercher le
sien pour l'approcher d'une espèce de guéridon, dont un narguilé faisait
le centre, et que chargeaient des fleurs naturelles, des dessins, des
albums de musique.
Ali rentra, apportant le café et les chibouques; quant à M. Baptistin,
cette partie de l'appartement lui était interdite.
Albert repoussa la pipe que lui présentait le Nubien.
«Oh! prenez, prenez, dit Monte-Cristo; Haydée est presque aussi
civilisée qu'une Parisienne: le havane lui est désagréable, parce
qu'elle n'aime pas les mauvaises odeurs; mais le tabac d'Orient est un
parfum, vous le savez.»
Ali sortit.
Les tasses de café étaient préparées; seulement on avait, pour Albert,
ajouté un sucrier. Monte-Cristo et Haydée prenaient la liqueur arabe à
la manière des Arabes, c'est-à-dire sans sucre.
Haydée allongea la main et prit du bout de ses petits doigts roses et
effilés la tasse de porcelaine du Japon, qu'elle porta à ses lèvres avec
le naïf plaisir d'un enfant qui boit ou mange une chose qu'il aime.
En même temps deux femmes entrèrent, portant deux autres plateaux
chargés de glaces et de sorbets, qu'elles déposèrent sur deux petites
tables destinées à cet usage.
«Mon cher hôte, et vous, signora, dit Albert en italien, excusez ma
stupéfaction. Je suis tout étourdi, et c'est assez naturel; voici que je
retrouve l'Orient, l'Orient véritable, non point malheureusement tel que
je l'ai vu, mais tel que je l'ai rêvé au sein de Paris; tout à l'heure
j'entendais rouler des omnibus et tinter les sonnettes des marchands de
limonades. Ô signora!... que ne sais-je parler le grec, votre
conversation jointe à cet entourage féerique, me composerait une soirée
dont je me souviendrais toujours.
--Je parle assez bien l'italien pour parler avec vous, monsieur, dit
tranquillement Haydée; et je ferai de mon mieux, si vous aimez l'Orient,
pour que vous le retrouviez ici.
--De quoi puis-je parler? demanda tout bas Albert à Monte-Cristo.
--Mais de tout ce que vous voudrez: de son pays, de sa jeunesse, de ses
souvenirs; puis, si vous l'aimez mieux, de Rome, de Naples ou de
Florence.
--Oh! dit Albert, ce ne serait pas la peine d'avoir une Grecque devant
soi pour lui parler de tout ce dont on parlerait à une Parisienne;
laissez-moi lui parler de l'Orient.
--Faites, mon cher Albert, c'est la conversation qui lui est la plus
agréable.»
Albert se retourna vers Haydée.
«À quel âge la signora a-t-elle quitté la Grèce? demanda-t-il.
--À cinq ans, répondit Haydée.
--Et vous vous rappelez votre patrie? demanda Albert.
--Quand je ferme les yeux, je revois tout ce que j'ai vu. Il y a deux
regards: le regard du corps et le regard de l'âme. Le regard du corps
peut oublier parfois, mais celui de l'âme se souvient toujours.
--Et quel est le temps le plus loin dont vous puissiez vous souvenir?
--Je marchais à peine, ma mère, que l'on appelle Vasiliki (Vasiliki veut
dire royale, ajouta la jeune fille en relevant la tête), ma mère me
prenait par la main, et, toutes deux couvertes d'un voile, après avoir
mis au fond de la bourse tout l'or que nous possédions, nous allions
demander l'aumône pour les prisonniers, en disant:
«Celui qui donne aux pauvres prête à l'Éternel.»
[Proverbe XIX]
«Puis, quand notre bourse était pleine, nous rentrions au palais, et,
sans rien dire à mon père, nous envoyions tout cet argent qu'on nous
avait donné, nous prenant pour de pauvres femmes, à l'égoumenos* du
couvent qui le répartissait entre les prisonniers.
[En grec, prêtre, abbé (Note du correcteur.)]
--Et à cette époque, quel âge aviez-vous?
--Trois ans, dit Haydée.
--Alors, vous vous souvenez de tout ce qui s'est passé autour de vous
depuis l'âge de trois ans?
--De tout.
--Comte, dit tout bas Morcerf à Monte-Cristo, vous devriez permettre à
la signora de nous raconter quelque chose de son histoire. Vous m'avez
défendu de lui parler de mon père, mais peut-être m'en parlera-t-elle,
et vous n'avez pas idée combien je serais heureux d'entendre sortir son
nom d'une si jolie bouche.»
Monte-Cristo se tourna vers Haydée, et par un signe de sourcil qui lui
indiquait d'accorder la plus grande attention à la recommandation qu'il
allait lui faire, il lui dit en grec:
[Grec: Mot à mot: «De ton père le sort, mais pas le nom du traître,
ni la trahison, raconte-nous.»]
Haydée poussa un long soupir, et un nuage sombre passa sur son
front si pur.
«Que lui dites-vous? demanda tout bas Morcerf.
--Je lui répète que vous êtes un ami, et qu'elle n'a point à se cacher
vis-à-vis de vous.
--Ainsi, dit Albert, ce vieux pèlerinage pour les prisonniers est votre
premier souvenir; quel est l'autre?
--L'autre? je me vois sous l'ombre des sycomores, près d'un lac dont
j'aperçois encore, à travers le feuillage, le miroir tremblant; contre
le plus vieux et le plus touffu, mon père était assis sur des coussins,
et moi, faible enfant, tandis que ma mère était couchée à ses pieds, je
jouais avec sa barbe blanche qui descendait sur sa poitrine, et avec le
cangiar à la poignée de diamant passé à sa ceinture; puis, de temps en
temps venait à lui un Albanais qui lui disait quelques mots auxquels je
ne faisais pas attention, et auxquels il répondait du même son de voix:
«Tuez!» ou: «Faites grâce!»
--C'est étrange, dit Albert, d'entendre sortir de pareilles choses de la
bouche d'une jeune fille, autre part que sur un théâtre, et en se
disant: Ceci n'est point une fiction. Et, demanda Albert, comment, avec
cet horizon si poétique, comment, avec ce lointain merveilleux,
trouvez-vous la France?
--Je crois que c'est un beau pays, dit Haydée, mais je vois la France
telle qu'elle est, car je la vois avec des yeux de femme, tandis qu'il
me semble, au contraire, que mon pays, que je n'ai vu qu'avec des yeux
d'enfant, est toujours enveloppé d'un brouillard lumineux ou sombre,
selon que mes yeux le font une douce patrie ou un lieu d'amères
souffrances.
--Si jeune, signora, dit Albert cédant malgré lui à la puissance de la
banalité, comment avez-vous pu souffrir?»
Haydée tourna les yeux vers Monte-Cristo, qui, avec un signe
imperceptible, murmura:
«[Grec: Raconte].
--Rien ne compose le fond de l'âme comme les premiers souvenirs, et, à
part les deux que je viens de vous dire, tous les souvenirs de ma
jeunesse sont tristes.
--Parlez, parlez, signora, dit Albert, je vous jure que je vous écoute
avec un inexprimable bonheur.»
Haydée sourit tristement.
«Vous voulez donc que je passe à mes autres souvenirs? dit-elle.
--Je vous en supplie, dit Albert.
--Eh bien, j'avais quatre ans quand, un soir, je fus réveillée par ma
mère. Nous étions au palais de Janina; elle me prit sur les coussins où
je reposais, et, en ouvrant mes yeux, je vis les siens remplis de
grosses larmes.
«Elle m'emporta sans rien dire.
«En la voyant pleurer, j'allais pleurer aussi.
«--Silence! enfant, dit-elle.
«Souvent, malgré les consolations ou les menaces maternelles,
capricieuse comme tous les enfants, je continuais de pleurer; mais,
cette fois, il y avait dans la voix de ma pauvre mère une telle
intonation de terreur, que je me tus à l'instant même.
«Elle m'emportait rapidement.
«Je vis alors que nous descendions un large escalier; devant nous,
toutes les femmes de ma mère, portant des coffres, des sachets, des
objets de parure, des bijoux, des bourses d'or, descendaient le même
escalier ou plutôt se précipitaient.
«Derrière les femmes venait une garde de vingt hommes, armés de longs
fusils et de pistolets, et revêtus de ce costume que vous connaissez en
France depuis que la Grèce est redevenue une nation.
«Il y avait quelque chose de sinistre, croyez-moi, ajouta Haydée en
secouant la tête et en pâlissant à cette seule mémoire, dans cette
longue file d'esclaves et de femmes à demi alourdies par le sommeil, ou
du moins je me le figurais ainsi, moi, qui peut-être croyais les autres
endormis parce que j'étais mal réveillée.
«Dans l'escalier couraient des ombres gigantesques que les torches de
sapin faisaient trembler aux voûtes.
«--Qu'on se hâte! dit une voix au fond de la galerie.
«Cette voix fit courber tout le monde, comme le vent en passant sur la
plaine fait courber un champ d'épis.
«Moi, elle me fit tressaillir.
«Cette voix, c'était celle de mon père.
«Il marchait le dernier, revêtu de ses splendides habits, tenant à la
main sa carabine que votre empereur lui avait donnée; et, appuyé sur son
favori Sélim, il nous poussait devant lui comme un pasteur fait d'un
troupeau éperdu.
«--Mon père, dit Haydée en relevant la tête, était un homme illustre
que l'Europe a connu sous le nom d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et
devant lequel la Turquie a tremblé.»
Albert, sans savoir pourquoi, frissonna en entendant ces paroles
prononcées avec un indéfinissable accent de hauteur et de dignité; il
lui sembla que quelque chose de sombre et d'effrayant rayonnait dans les
yeux de la jeune fille, lorsque, pareille à une pythonisse qui évoque un
spectre, elle réveilla le souvenir de cette sanglante figure que sa mort
terrible fit apparaître gigantesque aux yeux de l'Europe contemporaine.
«Bientôt, continua Haydée, la marche s'arrêta; nous étions au bas de
l'escalier et au bord d'un lac. Ma mère me pressait contre sa poitrine
bondissante, et je vis, à deux pas derrière, mon père qui jetait de tous
côtés des regards inquiets.
«Devant nous s'étendaient quatre degrés de marbre, et au bas du dernier
degré ondulait une barque.
«D'où nous étions on voyait se dresser au milieu d'un lac une masse
noire; c'était le kiosque où nous nous rendions.
«Ce kiosque me paraissait à une distance considérable, peut-être à cause
de l'obscurité.
«Nous descendîmes dans la barque. Je me souviens que les rames ne
faisaient aucun bruit en touchant l'eau; je me penchai pour les
regarder: elles étaient enveloppées avec les ceintures de nos Palicares.
«Il n'y avait, outre les rameurs, dans la barque, que des femmes, mon
père, ma mère, Sélim et moi.
«Les Palicares étaient restés au bord du lac, agenouillés sur le dernier
degré, et se faisant, dans le cas où ils eussent été poursuivis, un
rempart des trois autres.
«Notre barque allait comme le vent.
«--Pourquoi la barque va-t-elle si vite? demandai-je à ma mère.
«--Chut! mon enfant, dit-elle, c'est que nous fuyons.»
«Je ne compris pas. Pourquoi mon père fuyait-il, lui le tout-puissant,
lui devant qui d'ordinaire fuyaient les autres, lui qui avait pris pour
devise:
-Ils me haïssent, donc ils me craignent?-
«En effet, c'était une fuite que mon père opérait sur le lac. Il m'a dit
depuis que la garnison du château de Janina, fatiguée d'un long
service....»
Ici Haydée arrêta son regard expressif sur Monte-Cristo, dont l'oeil ne
quitta plus ses yeux. La jeune fille continua donc lentement, comme
quelqu'un qui invente ou qui supprime.
«Vous disiez, signora, reprit Albert, qui accordait la plus grande
attention à ce récit, que la garnison de Janina, fatiguée d'un long
service.
--Avait traité avec le séraskier Kourchid, envoyé par le sultan pour
s'emparer de mon père; c'était alors que mon père avait pris la
résolution de se retirer, après avoir envoyé au sultan un officier
franc, auquel il avait toute confiance, dans l'asile que lui-même
s'était préparé depuis longtemps, et qu'il appelait -kataphygion-,
c'est-à-dire son refuge.
--Et cet officier, demanda Albert, vous rappelez-vous son nom, signora?»
Monte-Cristo échangea avec la jeune fille un regard rapide comme un
éclair, et qui resta inaperçu de Morcerf.
«Non, dit-elle, je ne me le rappelle pas; mais peut-être plus tard me le
rappellerai-je, et je le dirai.»
Albert allait prononcer le nom de son père, lorsque Monte-Cristo leva
doucement le doigt en signe de silence; le jeune homme se rappela son
serment et se tut.
«C'était vers ce kiosque que nous voguions.
«Un rez-de-chaussée orné d'arabesques, baignant ses terrasses dans
l'eau, et un premier étage donnant sur le lac, voici tout ce que le
palais offrait de visible aux yeux.
«Mais au-dessous du rez-de-chaussée, se prolongeant dans l'île, était un
souterrain, vaste caverne où l'on nous conduisit, ma mère, moi et nos
femmes, et où gisaient, formant un seul monceau, soixante mille bourses
et deux cents tonneaux; il y avait dans ces bourses vingt-cinq millions
en or, et dans les barils trente mille livres de poudre.
«Près de ces barils se tenait Sélim, ce favori de mon père dont je vous
ai parlé; il veillait jour et nuit, une lance au bout de laquelle
brillait une mèche allumée à la main; il avait l'ordre de faire tout
sauter, kiosque, gardes, pacha, femmes et or, au premier signe de mon
père.
«Je me rappelle que nos esclaves, connaissant ce redoutable voisinage,
passaient les jours et les nuits à prier, à pleurer, à gémir.
«Quant à moi, je vois toujours le jeune soldat au teint pâle et à l'oeil
noir; et quand l'ange de la mort descendra vers moi, je suis sûre que je
reconnaîtrai Sélim.
«Je ne pourrais dire combien de temps nous restâmes ainsi: à cette
époque j'ignorais encore ce que c'était que le temps; quelquefois, mais
rarement, mon père nous faisait appeler, ma mère et moi, sur la terrasse
du palais; c'étaient mes heures de plaisir à moi qui ne voyais dans le
souterrain que des ombres gémissantes et la lance enflammée de Sélim.
Mon père, assis devant une grande ouverture, attachait un regard sombre
sur les profondeurs de l'horizon, interrogeant chaque point noir qui
apparaissait sur le lac, tandis que ma mère, à demi couchée près de lui,
appuyait sa tête sur son épaule, et que, moi, je jouais à ses pieds,
admirant, avec ces étonnements de l'enfance qui grandissent encore les
objets, les escarpements du Pinde, qui se dressait à l'horizon, les
châteaux de Janina, sortant blancs et anguleux des eaux bleues du lac,
les touffes immenses de verdures noires, attachées comme des lichens aux
rocs de la montagne, qui de loin semblaient des mousses, et qui de près
sont des sapins gigantesques et des myrtes immenses.
«Un matin, mon père nous envoya chercher, nous le trouvâmes assez
calme, mais plus pâle que d'habitude.
«--Prends patience, Vasiliki, aujourd'hui tout sera fini; aujourd'hui
arrive le firman du maître, et mon sort sera décidé. Si la grâce est
entière, nous retournerons triomphants à Janina; si la nouvelle est
mauvaise, nous fuirons cette nuit.
«--Mais s'ils ne nous laissent pas fuir? dit ma mère.
«--Oh! sois tranquille, répondit Ali en souriant; Sélim et sa lance
allumée me répondent d'eux. Ils voudraient que je fusse mort, mais pas à
la condition de mourir avec moi.
«Ma mère ne répondit que par des soupirs à ces consolations, qui ne
partaient pas du coeur de mon père.
«Elle lui prépara l'eau glacée qu'il buvait à chaque instant, car,
depuis sa retraite dans le kiosque, il était brûlé par une fièvre
ardente; elle parfuma sa barbe blanche et alluma la chibouque dont
quelquefois, pendant des heures entières, il suivait distraitement des
yeux la fumée se volatilisant dans l'air.
«Tout à coup il fit un mouvement si brusque que je fus saisie de peur.
«Puis, sans détourner les yeux du point qui fixait son attention, il
demanda sa longue-vue.
«Ma mère la lui passa, plus blanche que le stuc contre lequel elle
s'appuyait.
«Je vis la main de mon père trembler.
«--Une barque!... deux!... trois!... murmura mon père; quatre!...
«Et il se leva, saisissant ses armes, et versant, je m'en souviens, de
la poudre dans le bassinet de ses pistolets.
«--Vasiliki, dit-il à ma mère avec un tressaillement visible, voici
l'instant qui va décider de nous, dans une demi-heure nous saurons la
réponse du sublime empereur, retire-toi dans le souterrain avec Haydée.
«--Je ne veux pas vous quitter, dit Vasiliki; si vous mourez, mon
maître, je veux mourir avec vous.
«--Allez près de Sélim! cria mon père.
«--Adieu, seigneur! murmura ma mère, obéissante et pliée en deux comme
par l'approche de la mort.
«--Emmenez Vasiliki, dit mon père à ses Palicares.
«Mais moi, qu'on oubliait, je courus à lui et j'étendis mes mains de son
côté; il me vit, et, se penchant vers moi, il pressa mon front de ses
lèvres.
«Oh! ce baiser, ce fut le dernier, et il est là encore sur mon front.
«En descendant, nous distinguions à travers les treilles de la terrasse
les barques qui grandissaient sur le lac, et qui, pareilles naguère à
des points noirs, semblaient déjà des oiseaux rasant la surface des
ondes.
«Pendant ce temps, dans le kiosque, vingt Palicares, assis aux pieds de
mon père et cachés par la boiserie, épiaient d'un oeil sanglant
l'arrivée de ces bateaux, et tenaient prêts leurs longs fusils incrustés
de nacre et d'argent: des cartouches en grand nombre étaient semées sur
le parquet; mon père regardait sa montre et se promenait avec angoisse.
«Voilà ce qui me frappa quand je quittai mon père après le dernier
baiser que j'eus reçu de lui.
«Nous traversâmes, ma mère et moi, le souterrain. Sélim était toujours à
son poste; il nous sourit tristement. Nous allâmes chercher des coussins
de l'autre côté de la caverne, et nous vînmes nous asseoir près de
Sélim: dans les grands périls, les coeurs dévoués se cherchent, et, tout
enfant que j'étais, je sentais instinctivement qu'un grand malheur
planait sur nos têtes.»
Albert avait souvent entendu raconter, non point par son père, qui n'en
parlait jamais, mais par des étrangers, les derniers moments du vizir de
Janina; il avait lu différents récits de sa mort; mais cette histoire,
devenue vivante dans la personne et par la voix de la jeune fille, cet
accent vivant et cette lamentable élégie, le pénétraient tout à la fois
d'un charme et d'une horreur inexprimables.
Quant à Haydée, toute à ces terribles souvenirs, elle avait cessé un
instant de parler; son front, comme une fleur qui se penche un jour
d'orage, s'était incliné sur sa main, et ses yeux, perdus vaguement,
semblaient voir encore à l'horizon le Pinde verdoyant et les eaux bleues
du lac de Janina, miroir magique qui reflétait le sombre tableau
qu'elle esquissait.
Monte-Cristo la regardait avec une indéfinissable expression d'intérêt
et de pitié.
«Continue, ma fille», dit le comte en langue romaïque.
Haydée releva le front, comme si les mots sonores que venait de
prononcer Monte-Cristo l'eussent tirée d'un rêve, et elle reprit:
«Il était quatre heures du soir; mais bien que le jour fût pur et
brillant au-dehors, nous étions, nous, plongés dans l'ombre du
souterrain.
«Une seule lueur brillait dans la caverne, pareille à une étoile
tremblant au fond d'un ciel noir: c'était la mèche de Sélim. Ma mère
était chrétienne, et elle priait.
«Sélim répétait de temps en temps ces paroles consacrées:
«--Dieu est grand!
«Cependant ma mère avait encore quelque espérance. En descendant, elle
avait cru reconnaître le Franc qui avait été envoyé à Constantinople, et
dans lequel mon père avait toute confiance car il savait que les soldats
du sultan français sont d'ordinaire nobles et généreux. Elle s'avança de
quelques pas vers l'escalier et écouta.
«--Ils approchent, dit-elle; pourvu qu'ils apportent la paix et la vie.
«--Que crains-tu, Vasiliki?» répondit Sélim avec sa voix si suave et si
fière à la fois; «s'ils n'apportent pas la paix, nous leur donnerons la
mort.»
«Et il ravivait la flamme de sa lance avec un geste qui le faisait
ressembler au Dionysos de l'antique Crète.
«Mais moi, qui étais si enfant et si naïve, j'avais peur de ce courage
que je trouvais féroce et insensé, et je m'effrayais de cette mort
épouvantable dans l'air et dans la flamme.
«Ma mère éprouvait les mêmes impressions, car je la sentais frissonner.
«--Mon Dieu! mon Dieu, maman! m'écriai-je, est-ce que nous allons
mourir?
«Et à ma voix les pleurs et les prières des esclaves redoublèrent.
«--Enfant, me dit Vasiliki, Dieu te préserve d'en venir à désirer cette
mort que tu crains aujourd'hui!
«Puis tout bas:
«--Sélim, dit-elle, quel est l'ordre du maître?
«--S'il m'envoie son poignard, c'est que le sultan refuse de le recevoir
en grâce, et je mets le feu; s'il m'envoie son anneau, c'est que le
sultan lui pardonne, et je livre la poudrière.
«--Ami, reprit ma mère, lorsque l'ordre du maître arrivera, si c'est le
poignard qu'il envoie, au lieu de nous tuer toutes deux de cette mort
qui nous épouvante, nous te tendrons la gorge et tu nous tueras avec ce
poignard.
«--Oui, Vasiliki, répondit tranquillement Sélim.
«Soudain nous entendîmes comme de grands cris; nous écoutâmes: c'étaient
des cris de joie; le nom du Franc qui avait été envoyé à Constantinople
retentissait répété par nos Palicares; il était évident qu'il rapportait
la réponse du sublime empereur, et que la réponse était favorable.
--Et vous ne vous rappelez pas ce nom?» dit Morcerf, tout prêt à aider
la mémoire de la narratrice.
Monte-Cristo lui fit un signe.
«Je ne me le rappelle pas, répondit Haydée.
«Le bruit redoublait; des pas plus rapprochés retentirent; on descendait
les marches du souterrain.
«Sélim apprêta sa lance.
«Bientôt une ombre apparut dans le crépuscule bleuâtre que formaient les
rayons du jour pénétrant jusqu'à l'entrée du souterrain.
«--Qui es-tu? cria Sélim. Mais, qui que tu sois, ne fais pas un pas de
plus.
«--Gloire au sultan! dit l'ombre. Toute grâce est accordée au vizir
Ali; et non seulement il a la vie sauve, mais on lui rend sa fortune et
ses biens.
«Ma mère poussa un cri de joie et me serra contre son coeur.
«--Arrête! lui dit Sélim, voyant qu'elle s'élançait déjà pour sortir; tu
sais qu'il me faut l'anneau.
«--C'est juste, dit ma mère, et elle tomba à genoux en me soulevant vers
le ciel, comme si, en même temps qu'elle priait Dieu pour moi, elle
voulait encore me soulever vers lui.»
Et, pour la seconde fois, Haydée s'arrêta vaincue par une émotion telle
que la sueur coulait sur son front pâli, et que sa voix étranglée
semblait ne pouvoir franchir son gosier aride.
Monte-Cristo versa un peu d'eau glacée dans un verre, et le lui présenta
en disant avec une douceur où perçait une nuance de commandement:
«Du courage, ma fille!»
Haydée essuya ses yeux et son front, et continua:
«Pendant ce temps, nos yeux, habitués à l'obscurité avaient reconnu
l'envoyé du pacha: c'était un ami.
«Sélim l'avait reconnu; mais le brave jeune homme ne savait qu'une
chose: obéir!
«--En quel nom viens-tu? dit-il.
«--Je viens au nom de notre maître, Ali-Tebelin.
«--Si tu viens au nom d'Ali, tu sais ce que tu dois me remettre?
«--Oui, dit l'envoyé, et je t'apporte son anneau.
«En même temps il éleva sa main au-dessus de sa tête; mais il était trop
loin et il ne faisait pas assez clair pour que Sélim pût, d'où nous
étions, distinguer et reconnaître l'objet qu'il lui présentait.
«--Je ne vois pas ce que tu tiens, dit Sélim.
«--Approche, dit le messager, ou je m'approcherai, moi.
«--Ni l'un ni l'autre, répondit le jeune soldat; dépose à la place où tu
es, et sous ce rayon de lumière, l'objet que tu me montres, et
retire-toi jusqu'à ce que je l'aie vu.
«--Soit, dit le messager.
«Et il se retira après avoir déposé le signe de reconnaissance à
l'endroit indiqué.
«Et notre coeur palpitait: car l'objet nous paraissait être
effectivement un anneau. Seulement, était-ce l'anneau de mon père?
«Sélim, tenant toujours à la main sa mèche enflammée, vint à
l'ouverture, s'inclina radieux sous le rayon de lumière et ramassa le
signe.
«--L'anneau du maître, dit-il en le baisant, c'est bien!
«Et renversant la mèche contre terre, il marcha dessus et l'éteignit.
«Le messager poussa un cri de joie et frappa dans ses mains. À ce
signal, quatre soldats du séraskier Kourchid accoururent, et Sélim tomba
percé de cinq coups de poignard. Chacun avait donné le sien.
«Et cependant, ivres de leur crime, quoique encore pâles de peur, ils se
ruèrent dans le souterrain, cherchant partout s'il y avait du feu, et se
roulant sur les sacs d'or.
«Pendant ce temps ma mère me saisit entre ses bras, et, agile,
bondissant par des sinuosités connues de nous seules, elle arriva
jusqu'à un escalier dérobé du kiosque dans lequel régnait un tumulte
effrayant.
«Les salles basses étaient entièrement peuplées par les Tchodoars de
Kourchid, c'est-à-dire par nos ennemis.
«Au moment où ma mère allait pousser la petite porte, nous entendîmes
retentir, terrible et menaçante, la voix du pacha.
«Ma mère colla son oeil aux fentes des planches; une ouverture se trouva
par hasard devant le mien, et je regardai.
«--Que voulez-vous? disait mon père à des gens qui tenaient un papier
avec des caractères d'or à la main.
«--Ce que nous voulons, répondit l'un d'eux, c'est te communiquer la
volonté de Sa Hautesse. Vois-tu ce firman?
«--Je le vois, dit mon père.
«--Eh bien, lis; il demande ta tête.
«Mon père poussa un éclat de rire plus effrayant que n'eût été une
menace; il n'avait pas encore cessé, que deux coups de pistolet étaient
partis de ses mains et avaient tué deux hommes.
«Les Palicares, qui étaient couchés tout autour de mon père la face
contre le parquet, se levèrent alors et firent feu; la chambre se
remplit de bruit, de flamme et de fumée.
«À l'instant même le feu commença de l'autre côté, et les balles vinrent
trouer les planches tout autour de nous.
«Oh! qu'il était beau, qu'il était grand, le vizir Ali-Tebelin, mon
père, au milieu des balles, le cimeterre au poing, le visage noir de
poudre! Comme ses ennemis fuyaient!
«--Sélim! Sélim! criait-il, gardien du feu, fais ton devoir!
«--Sélim est mort! répondit une voix qui semblait sortir des profondeurs
du kiosque, et toi, mon seigneur Ali, tu es perdu!
«En même temps une détonation sourde se fit entendre, et le plancher
vola en éclats tout autour de mon père.
«Les Tchodoars tiraient à travers le parquet. Trois ou quatre Palicares
tombèrent frappés de bas en haut par des blessures qui leur labouraient
tout le corps.
«Mon père rugit, enfonça ses doigts par les trous des balles et arracha
une planche tout entière.
«Mais en même temps, par cette ouverture, vingt coups de feu éclatèrent,
et la flamme, sortant comme du cratère d'un volcan, gagna les tentures
qu'elle dévora.
«Au milieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris terribles,
deux coups plus distincts entre tous, deux cris plus déchirants
par-dessus tous les cris, me glacèrent de terreur. Ces deux explosions
avaient frappé mortellement mon père, et c'était lui qui avait poussé
ces deux cris.
«Cependant il était resté debout, cramponné à une fenêtre. Ma mère
secouait la porte pour aller mourir avec lui; mais la porte était fermée
en dedans.
«Tout autour de lui, les Palicares se tordaient dans les convulsions de
l'agonie; deux ou trois, qui étaient sans blessures ou blessés
légèrement, s'élancèrent par les fenêtres. En même temps, le plancher
tout entier craqua brisé en dessous. Mon père tomba sur un genou; en
même temps vingt bras s'allongèrent, armés de sabres, de pistolets, de
poignards, vingt coups frappèrent à la fois un seul homme, et mon père
disparut dans un tourbillon de feu, attisé par ces démons rugissants
comme si l'enfer se fût ouvert sous ses pieds.
«Je me sentis rouler à terre: c'était ma mère qui s'abîmait évanouie.»
Haydée laissa tomber ses deux bras en poussant un gémissement et en
regardant le comte comme pour lui demander s'il était satisfait de son
obéissance.
Le comte se leva, vint à elle, lui prit la main et lui dit en remarque:
«Repose-toi, chère enfant, et reprends courage en songeant qu'il y a un
Dieu qui punit les traîtres.
--Voilà une épouvantable histoire, comte, dit Albert tout effrayé de la
pâleur d'Haydée, et je me reproche maintenant d'avoir été si cruellement
indiscret.
--Ce n'est rien», répondit Monte-Cristo.
Puis posant sa main sur la tête de la jeune fille:
«Haydée, continua-t-il, est une femme courageuse, elle a quelquefois
trouvé du soulagement dans le récit de ses douleurs.
--Parce que, mon seigneur, dit vivement la jeune fille, parce que mes
douleurs me rappellent tes bienfaits.»
Albert la regarda avec curiosité, car elle n'avait point encore raconté
ce qu'il désirait le plus savoir, c'est-à-dire comment elle était
devenue l'esclave du comte.
Haydée vit à la fois dans les regards du comte et dans ceux d'Albert le
même désir exprimé.
Elle continua:
«Quand ma mère reprit ses sens, dit-elle, nous étions devant le
séraskier.
«--Tuez-moi, dit-elle, mais épargnez l'honneur de la veuve d'Ali.
«--Ce n'est point à moi qu'il faut t'adresser, dit Kourchid.
«--À qui donc?
«--C'est à ton nouveau maître.
«--Quel est-il?
«--Le voici.
«Et Kourchid nous montra un de ceux qui avaient le plus contribué à la
mort de mon père, continua la jeune fille avec une colère sombre.
--Alors, demanda Albert, vous devîntes la propriété de cet homme?
--Non, répondit Haydée; il n'osa nous garder, il nous vendit à des
marchands d'esclaves qui allaient à Constantinople. Nous traversâmes la
Grèce, et nous arrivâmes mourantes à la porte impériale, encombrée de
curieux qui s'écartaient pour nous laisser passer, quand tout à coup ma
mère suit des yeux la direction de leurs regards, jette un cri et tombe
en me montrant une tête au-dessus de cette porte.
«Au-dessous de cette tête étaient écrits ces mots:
«Celle-ci est la tête d'Ali-Tebelin, pacha de Janina.»
«J'essayai, en pleurant, de relever ma mère: elle était morte!
«Je fus menée au bazar; un riche Arménien m'acheta, me fit instruire, me
donna des maîtres et quand j'eus treize ans me vendit au sultan Mahmoud.
--Auquel, dit Monte-Cristo, je la rachetai, comme je vous l'ai dit,
Albert, pour cette émeraude pareille à celle où je mets mes pastilles de
haschich.
--Oh! tu es bon, tu es grand, mon seigneur, dit Haydée en baisant la
main de Monte-Cristo, et je suis bien heureuse de t'appartenir!»
Albert était resté tout étourdi de ce qu'il venait d'entendre.
«Achevez donc votre tasse de café, lui dit le comte; l'histoire est
finie.»
LXXVIII
On nous écrit de Janina.
Franz était sorti de la chambre de Noirtier si chancelant et si égaré,
que Valentine elle-même avait eu pitié de lui.
Villefort, qui n'avait articulé que quelques mots sans suite, et qui
s'était enfui dans son cabinet, reçut, deux heures après, la lettre
suivante:
«Après ce qui a été révélé ce matin, M. Noirtier de Villefort ne peut
supposer qu'une alliance soit possible entre sa famille et celle de M.
Franz d'Épinay. M. Franz d'Épinay a horreur de songer que M. de
Villefort, qui paraissait connaître les événements racontés ce matin, ne
l'ait pas prévenu dans cette pensée.»
Quiconque eût vu en ce moment le magistrat ployé sous le coup n'eût pas
cru qu'il le prévoyait; en effet, jamais il n'eût pensé que son père eût
poussé la franchise, ou plutôt la rudesse, jusqu'à raconter une pareille
histoire. Il est vrai que jamais M. Noirtier, assez dédaigneux qu'il
était de l'opinion de son fils, ne s'était préoccupé d'éclaircir le fait
aux yeux de Villefort, et que celui-ci avait toujours cru que le général
de Quesnel, ou le baron d'Épinay, selon qu'on voudra l'appeler, ou du
nom qu'il s'était fait, ou du nom qu'on lui avait fait, était mort
assassiné et non tué loyalement en duel.
Cette lettre si dure d'un jeune homme si respectueux jusqu'alors était
mortelle pour l'orgueil d'un homme comme Villefort.
À peine était-il dans son cabinet que sa femme entra.
La sortie de Franz, appelé par M. Noirtier, avait tellement étonné tout
le monde que la position de Mme de Villefort, restée seule avec le
notaire et les témoins, devint de moment en moment plus embarrassante.
Alors Mme de Villefort avait pris son parti, et elle était sortie en
annonçant qu'elle allait aux nouvelles.
M. de Villefort se contenta de lui dire qu'à la suite d'une explication
entre lui, M. Noirtier et M. d'Épinay, le mariage de Valentine avec
Franz était rompu.
C'était difficile à rapporter à ceux qui attendaient; aussi Mme de
Villefort, en rentrant, se contenta-t-elle de dire que M. Noirtier,
ayant eu, au commencement de la conférence, une espèce d'attaque
d'apoplexie, le contrat était naturellement remis à quelques jours.
Cette nouvelle, toute fausse qu'elle était, arrivait si singulièrement à
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