vous consentez à recommencer un second apprentissage, sans autre espoir,
sans autre récompense que celle d'être un jour utile à vos
semblables.... Ah! monsieur, voilà qui est vraiment beau; je dirai
plus, voilà qui est sublime.»
Albert regardait et écoutait Monte-Cristo avec étonnement; il n'était
pas habitué à le voir s'élever à de pareilles idées d'enthousiasme.
«Hélas! continua l'étranger, sans doute pour faire disparaître
l'imperceptible nuage que ces paroles venaient de faire passer sur le
front de Morcerf, nous ne faisons pas ainsi en Italie, nous croissons
selon notre race et notre espèce, et nous gardons même feuillage, même
taille, et souvent même inutilité toute notre vie.
--Mais, monsieur, répondit le comte de Morcerf, pour un homme de votre
mérite, l'Italie n'est pas une patrie, et la France ne sera peut-être
pas ingrate pour tout le monde; elle traite mal ses enfants, mais
d'habitude elle accueille grandement les étrangers.
--Eh! mon père, dit Albert avec un sourire, on voit bien que vous ne
connaissez pas M. le comte de Monte-Cristo. Ses satisfactions à lui sont
en dehors de ce monde; il n'aspire point aux honneurs, et en prend
seulement ce qui peut tenir sur un passeport.
--Voilà, à mon égard, l'expression la plus juste que j'aie jamais
entendue, répondit l'étranger.
--Monsieur a été le maître de son avenir, dit le comte de Morcerf avec
un soupir, et il a choisi le chemin de fleurs.
--Justement, monsieur, répliqua Monte-Cristo avec un de ces sourires
qu'un peintre ne rendra jamais, et qu'un physiologiste désespéra
toujours d'analyser.
--Si je n'eusse craint de fatiguer monsieur le comte, dit le général,
évidemment charmé des manières de Monte-Cristo, je l'eusse emmené à la
Chambre; il y a aujourd'hui séance curieuse pour quiconque ne connaît
pas nos sénateurs modernes.
--Je vous serai fort reconnaissant, monsieur, si vous voulez bien me
renouveler cette offre une autre fois; mais aujourd'hui l'on m'a flatté
de l'espoir d'être présenté à Mme la comtesse, et j'attendrai.
--Ah! voici ma mère!» s'écria le vicomte.
En effet, Monte-Cristo, en se retournant vivement, vit Mme de Morcerf à
l'entrée du salon, au seuil de la porte opposée à celle par laquelle
était entré son mari: immobile et pâle, elle laissa, lorsque
Monte-Cristo se retourna de son côté, tomber son bras qui, on ne sait
pourquoi, s'était appuyé sur le chambranle doré, elle était là depuis
quelques secondes, et avait entendu les dernières paroles prononcées par
le visiteur ultramontain.
Celui-ci se leva et salua profondément la comtesse, qui s'inclina à son
tour, muette et cérémonieuse.
«Eh, mon Dieu! madame, demanda le comte, qu'avez vous donc? serait-ce
par hasard la chaleur de ce salon qui vous fait mal?
--Souffrez-vous, ma mère?» s'écria le vicomte en s'élançant au-devant
de Mercédès.
Elle les remercia tous deux avec un sourire.
«Non, dit-elle, mais j'ai éprouvé quelque émotion en voyant pour la
première fois celui sans l'intervention duquel nous serions en ce moment
dans les larmes et dans le deuil. Monsieur, continua la comtesse en
s'avançant avec la majesté d'une reine, je vous dois la vie de mon fils,
et pour ce bienfait je vous bénis. Maintenant je vous rends grâce pour
le plaisir que vous me faites en me procurant l'occasion de vous
remercier comme je vous ai béni, c'est-à-dire du fond du coeur.»
Le comte s'inclina encore, mais plus profondément que la première fois;
il était plus pâle encore que Mercédès.
«Madame, dit-il, M. le comte et vous me récompensez trop généreusement
d'une action bien simple. Sauver un homme, épargner un tourment à un
père, ménager la sensibilité d'une femme, ce n'est point faire une bonne
oeuvre, c'est faire acte d'humanité.»
À ces mots, prononcés avec une douceur et une politesse exquises, Mme de
Morcerf répondit avec un accent profond:
«Il est bien heureux pour mon fils, monsieur, de vous avoir pour ami, et
je remercie Dieu qui a fait les choses ainsi.»
Et Mercédès leva ses beaux yeux au ciel avec une gratitude si infinie,
que le comte crut y voir trembler deux larmes.
M. de Morcerf s'approcha d'elle.
«Madame, dit-il, j'ai déjà fait mes excuses à M. le comte d'être obligé
de le quitter, et vous les lui renouvellerez, je vous prie. La séance
ouvre à deux heures, il en est trois, et je dois parler.
--Allez, monsieur, je tâcherai de faire oublier votre absence à notre
hôte, dit la comtesse avec le même accent de sensibilité. Monsieur le
comte, continua-t-elle en se retournant vers Monte-Cristo nous fera-t-il
l'honneur de passer le reste de la journée avec nous?
--Merci, madame, et vous me voyez, croyez-le bien, on ne peut plus
reconnaissant de votre offre; mais je suis descendu ce matin à votre
porte, de ma voiture de voyage. Comment suis-je installé à Paris, je
l'ignore; où le suis-je, je le sais à peine. C'est une inquiétude
légère, je le sais, mais appréciable cependant.
--Nous aurons ce plaisir une autre fois, au moins vous nous le
promettez?» demanda la comtesse.
Monte-Cristo s'inclina sans répondre, mais le geste pouvait passer pour
un assentiment.
«Alors, je ne vous retiens pas, monsieur, dit la comtesse, car je ne
veux pas que ma reconnaissance devienne ou une indiscrétion ou une
importunité.
--Mon cher comte, dit Albert, si vous le voulez bien, je vais essayer
de vous rendre à Paris votre gracieuse politesse de Rome, et mettre mon
coupé à votre disposition jusqu'à ce que vous ayez eu le temps de monter
vos équipages.
--Merci mille fois de votre obligeance, vicomte, dit Monte-Cristo, mais
je présume que M. Bertuccio aura convenablement employé les quatre
heures et demie que je viens de lui laisser, et que je trouverai à la
porte une voiture quelconque tout attelée.»
Albert était habitué à ces façons de la part du comte: il savait qu'il
était, comme Néron, à la recherche de l'impossible, et il ne s'étonnait
plus de rien; seulement, il voulut juger par lui-même de quelle façon
ses ordres avaient été exécutés, il l'accompagna donc jusqu'à la porte
de l'hôtel.
Monte-Cristo ne s'était pas trompé: dès qu'il avait paru dans
l'antichambre du comte de Morcerf, un valet de pied, le même qui à Rome
était venu apporter la carte du comte aux deux jeunes gens et leur
annoncer sa visite, s'était élancé hors du péristyle, de sorte qu'en
arrivant au perron l'illustre voyageur trouva effectivement sa voiture
qui l'attendait.
C'était un coupé sortant des ateliers de Keller, et un attelage dont
Drake avait, à la connaissance de tous les lions de Paris, refusé la
veille encore dix-huit mille francs.
«Monsieur, dit le comte à Albert, je ne vous propose pas de
m'accompagner jusque chez moi, et je ne pourrais vous montrer qu'une
maison improvisée, et j'ai, vous le savez, sous le rapport des
improvisations, une réputation à ménager. Accordez-moi un jour et
permettez-moi alors de vous inviter. Je serai plus sûr de ne pas manquer
aux lois de l'hospitalité.
--Si vous me demandez un jour, monsieur le comte, je suis tranquille, ce
ne sera plus une maison que vous me montrerez, ce sera un palais.
Décidément, vous avez quelque génie à votre disposition.
--Ma foi, laissez-le croire, dit Monte-Cristo en mettant le pied sur les
degrés garnis de velours de son splendide équipage, cela me fera quelque
bien auprès des dames.»
Et il s'élança dans sa voiture, qui se referma derrière lui, et partit
au galop, mais pas si rapidement que le comte n'aperçut le mouvement
imperceptible qui fit trembler le rideau du salon où il avait laissé Mme
de Morcerf.
Lorsque Albert rentra chez sa mère, il trouva la comtesse au boudoir,
plongée dans un grand fauteuil de velours: toute la chambre, noyée
d'ombre, ne laissait apercevoir que la paillette étincelante attachée çà
et là au ventre de quelque potiche ou à l'angle de quelque cadre d'or.
Albert ne put voir le visage de la comtesse perdu dans un nuage de gaze
qu'elle avait roulée autour de ses cheveux comme une auréole de vapeur;
mais il lui sembla que sa voix était altérée: il distingua aussi, parmi
les parfums des roses et des héliotropes de la jardinière, la trace
âpre et mordante des sels de vinaigre; sur une des coupes ciselées de la
cheminée en effet, le flacon de la comtesse, sorti de sa gaine de
chagrin, attira l'attention inquiète du jeune homme.
«Souffrez-vous, ma mère? s'écria-t-il en entrant et vous seriez-vous
trouvée mal pendant mon absence?
--Moi? non pas, Albert; mais, vous comprenez, ces roses, ces tubéreuses
et ces fleurs d'oranger dégagent pendant ces premières chaleurs,
auxquelles on n'est pas habitué, de si violents parfums.
--Alors, ma mère, dit Morcerf en portant la main à la sonnette, il faut
les faire porter dans votre antichambre. Vous êtes vraiment indisposée;
déjà tantôt, quand vous êtes entrée, vous étiez fort pâle.
--J'étais pâle, dites-vous, Albert?
--D'une pâleur qui vous sied à merveille, ma mère, mais qui ne nous a
pas moins effrayés pour cela, mon père et moi.
--Votre père vous en a-t-il parlé? demanda vivement Mercédès.
--Non, madame, mais c'est à vous-même, souvenez-vous, qu'il a fait cette
observation.
--Je ne me souviens pas», dit la comtesse.
Un valet entra: il venait au bruit de la sonnette tirée par Albert.
«Portez ces fleurs dans l'antichambre ou dans le cabinet de toilette,
dit le vicomte; elles font mal à Mme la comtesse.
Le valet obéit.
Il y eut un assez long silence, et qui dura pendant tout le temps que se
fit le déménagement.
«Qu'est-ce donc que ce nom de Monte-Cristo? demanda la comtesse quand le
domestique fut sorti emportant le dernier vase de fleurs, est-ce un nom
de famille, un nom de terre, un titre simple?
--C'est, je crois, un titre, ma mère, et voilà tout. Le comte a acheté
une île dans l'archipel toscan, et a, d'après ce qu'il a dit lui-même ce
matin, fondé une commanderie. Vous savez que cela se fait ainsi pour
Saint-Étienne de Florence, pour Saint-Georges-Constantinien de Parme, et
même pour l'ordre de Malte. Au reste, il n'a aucune prétention à la
noblesse et s'appelle un comte de hasard, quoique l'opinion générale de
Rome soit que le comte est un très grand seigneur.
--Ses manières sont excellentes, dit la comtesse, du moins d'après ce
que j'ai pu en juger par les courts instants pendant lesquels il est
resté ici.
--Oh! parfaites, ma mère, si parfaites même qu'elles surpassent de
beaucoup tout ce que j'ai connu de plus aristocratique dans les trois
noblesses les plus fières de l'Europe, c'est-à-dire dans la noblesse
anglaise, dans la noblesse espagnole et dans la noblesse allemande.»
La comtesse réfléchit un instant, puis après cette courte hésitation
elle reprit:
«Vous avez vu, mon cher Albert, c'est une question de mère que je vous
adresse là, vous le comprenez, vous avez vu M. de Monte-Cristo dans son
intérieur; vous avez de la perspicacité, vous avez l'habitude du monde,
plus de tact qu'on n'en a d'ordinaire à votre âge; croyez-vous que le
comte soit ce qu'il paraît réellement être?
--Et que paraît-il?
--Vous l'avez dit vous-même à l'instant, un grand seigneur.
--Je vous ai dit, ma mère, qu'on le tenait pour tel.
--Mais qu'en pensez-vous, vous, Albert?
--Je n'ai pas, je vous l'avouerai, d'opinion bien arrêtée sur lui; je le
crois Maltais.
--Je ne vous interroge pas sur son origine; je vous interroge sur sa
personne.
--Ah! sur sa personne, c'est autre chose; et j'ai vu tant de choses
étranges de lui, que si vous voulez que je vous dise ce que je pense, je
vous répondrai que je le regarderais volontiers comme un des hommes de
Byron, que le malheur a marqué d'un sceau fatal; quelque Manfred,
quelque Lara, quelque Werner; comme un de ces débris enfin de quelque
vieille famille qui, déshérités de leur fortune paternelle, en ont
trouvé une par la force de leur génie aventureux qui les a mis au-dessus
des lois de la société.
--Vous dites?...
--Je dis que Monte-Cristo est une île au milieu de la Méditerranée, sans
habitants, sans garnison, repaire de contrebandiers de toutes nations,
de pirates de tous pays. Qui sait si ces dignes industriels ne payent
pas à leur seigneur un droit d'asile?
--C'est possible, dit la comtesse rêveuse.
--Mais n'importe, reprit le jeune homme, contrebandier ou non, vous en
conviendrez, ma mère, puisque vous l'avez vu, M. le comte de
Monte-Cristo est un homme remarquable et qui aura les plus grands succès
dans les salons de Paris. Et tenez, ce matin même, chez moi, il a
commencé son entrée dans le monde en frappant de stupéfaction jusqu'à
Château-Renaud.
--Et quel âge peut avoir le comte? demanda Mercédès, attachant
visiblement une grande importance à cette question.
--Il a trente-cinq à trente-six ans, ma mère.
--Si jeune! c'est impossible, dit Mercédès répondant en même temps à ce
que lui disait Albert et à ce que lui disait sa propre pensée.
--C'est la vérité, cependant. Trois ou quatre fois il m'a dit, et certes
sans préméditation, à telle époque j'avais cinq ans, à telle autre
j'avais dix ans, à telle autre douze; moi, que la curiosité tenait
éveillé sur ces détails, je rapprochais les dates, et jamais je ne l'ai
trouvé en défaut. L'âge de cet homme singulier, qui n'a pas d'âge, est
donc, j'en suis sûr, de trente-cinq ans. Au surplus, rappelez-vous, ma
mère, combien son oeil est vif, combien ses cheveux sont noirs et
combien son front, quoique pâle, est exempt de rides; c'est une nature
non seulement vigoureuse, mais encore jeune.»
La comtesse baissa la tête comme sous un flot trop lourd d'amères
pensées.
«Et cet homme s'est pris d'amitié pour vous, Albert? demanda-t-elle avec
un frissonnement nerveux.
--Je le crois madame.
--Et vous... l'aimez-vous aussi?
--Il me plaît, madame, quoi qu'en dise Franz d'Épinay, qui voulait le
faire passer à mes yeux pour un homme revenant de l'autre monde.»
La comtesse fit un mouvement de terreur.
«Albert, dit-elle d'une voix altérée, je vous ai toujours mis en garde
contre les nouvelles connaissances. Maintenant vous êtes homme, et vous
pourriez me donner des conseils à moi-même; cependant je vous répète:
Soyez prudent, Albert.
--Encore faudrait-il, chère mère, pour que le conseil me fût profitable,
que je susse d'avance de quoi me méfier. Le comte ne joue jamais, le
comte ne boit que de l'eau dorée par une goutte de vin d'Espagne; le
comte s'est annoncé si riche que, sans se faire rire au nez, il ne
pourrait m'emprunter d'argent: que voulez-vous que je craigne de la part
du comte?
--Vous avez raison, dit la comtesse, et mes terreurs sont folles, ayant
pour objet surtout un homme qui vous a sauvé la vie. À propos, votre
père l'a-t-il bien reçu, Albert? Il est important que nous soyons plus
que convenables avec le comte. M. de Morcerf est parfois occupé, ses
affaires le rendent soucieux, et il se pourrait que, sans le vouloir....
--Mon père a été parfait, madame, interrompit Albert; je dirai plus: il
a paru infiniment flatté de deux ou trois compliments des plus adroits
que le comte lui a glissés avec autant de bonheur que d'à-propos, comme
s'il l'eût connu depuis trente ans. Chacune de ces petites flèches
louangeuses a dû chatouiller mon père, ajouta Albert en riant, de sorte
qu'ils se sont quittés les meilleurs amis du monde, que M. de Morcerf
voulait même l'emmener à la Chambre pour lui faire entendre son
discours.»
La comtesse ne répondit pas; elle était absorbée dans une rêverie si
profonde que ses yeux s'étaient fermés peu à peu. Le jeune homme, debout
devant elle, la regardait avec cet amour filial plus tendre et plus
affectueux chez les enfants dont les mères sont jeunes et belles encore;
puis, après avoir vu ses yeux se fermer, il l'écouta respirer un instant
dans sa douce immobilité, et, la croyant assoupie, il s'éloigna sur la
pointe du pied, poussant avec précaution la porte de la chambre où il
laissait sa mère.
«Ce diable d'homme murmura-t-il en secouant la tête, je lui ai bien
prédit là-bas qu'il ferait sensation dans le monde: je mesure son effet
sur un thermomètre infaillible. Ma mère l'a remarqué, donc il faut
qu'il soit bien remarquable.»
Et il descendit à ses écuries, non sans un dépit secret de ce que, sans
y avoir même songé, le comte de Monte-Cristo avait mis la main sur un
attelage qui renvoyait ses bais au numéro 2 dans l'esprit des
connaisseurs.
«Décidément, dit-il, les hommes ne sont pas égaux; il faudra que je prie
mon père de développer ce théorème à la Chambre haute.»
XLII
Monsieur Bertuccio.
Pendant ce temps le comte était arrivé chez lui; il avait mis six
minutes pour faire le chemin. Ces six minutes avaient suffi pour qu'il
fût vu de vingt jeunes gens qui, connaissant le prix de l'attelage
qu'ils n'avaient pu acheter eux-mêmes, avaient mis leur monture au galop
pour entrevoir le splendide seigneur qui se donnait des chevaux de dix
mille francs la pièce.
La maison choisie par Ali, et qui devait servir de résidence de ville à
Monte-Cristo, était située à droite en montant les Champs-Élysées,
placée entre cour et jardin; un massif fort touffu, qui s'élevait au
milieu de la cour, masquait une partie de la façade, autour de ce
massif s'avançaient, pareilles à deux bras, deux allées qui, s'étendant
à droite et à gauche, amenaient à partir de la grille, les voitures à un
double perron supportant à chaque marche un vase de porcelaine plein de
fleurs. Cette maison, isolée au milieu d'un large espace, avait, outre
l'entrée principale, une autre entrée donnant sur la rue de Ponthieu.
Avant même que le cocher eût hélé le concierge, la grille massive roula
sur ses gonds; on avait vu venir le comte, et à Paris comme à Rome,
comme partout, il était servi avec la rapidité de l'éclair. Le cocher
entra donc, décrivit le demi-cercle sans avoir ralenti son allure, et la
grille était refermée déjà que les roues criaient encore sur le sable de
l'allée.
Au côté gauche du perron la voiture s'arrêta; deux hommes parurent à la
portière: l'un était Ali, qui sourit à son maître avec une incroyable
franchise de joie, et qui se trouva payé par un simple regard de
Monte-Cristo.
L'autre salua humblement et présenta son bras au comte pour l'aider à
descendre de la voiture.
«Merci, monsieur Bertuccio, dit le comte en sautant légèrement les trois
degrés du marchepied; et le notaire?
--Il est dans le petit salon, Excellence, répondit Bertuccio.
--Et les cartes de visite que je vous ai dit de faire graver dès que
vous auriez le numéro de la maison?
--Monsieur le comte, c'est déjà fait; j'ai été chez le meilleur graveur
du Palais-Royal, qui a exécuté la planche devant moi; la première carte
tirée a été portée à l'instant même, selon votre ordre, à M. le baron
Danglars, député, rue de la Chaussée-d'Antin, n° 7; les autres sont sur
la cheminée de la chambre à coucher de Votre Excellence.
--Bien. Quelle heure est-il?
--Quatre heures.»
Monte-Cristo donna ses gants, son chapeau et sa canne à ce même laquais
français qui s'était élancé hors de l'antichambre du comte de Morcerf
pour appeler la voiture, puis il passa dans le petit salon conduit par
Bertuccio, qui lui montra le chemin.
«Voilà de pauvres marbres dans cette antichambre, dit Monte-Cristo,
j'espère bien qu'on m'enlèvera tout cela.»
Bertuccio s'inclina.
Comme l'avait dit l'intendant, le notaire attendait dans le petit salon.
C'était une honnête figure de deuxième clerc de Paris, élevé à la
dignité infranchissable de tabellion de la banlieue.
«Monsieur est le notaire chargé de vendre la maison de campagne que je
veux acheter? demanda Monte-Cristo.
--Oui, monsieur le comte, répliqua le notaire.
--L'acte de vente est-il prêt?
--Oui, monsieur le comte.
--L'avez-vous apporté?
--Le voici.
--Parfaitement. Et où est cette maison que j'achète», demanda
négligemment Monte-Cristo, s'adressant moitié à Bertuccio moitié au
notaire.
L'intendant fit un geste qui signifiait: Je ne sais pas.
Le notaire regarda Monte-Cristo avec étonnement.
«Comment, dit-il, monsieur le comte ne sait pas où est la maison qu'il
achète?
--Non, ma foi, dit le comte.
--Monsieur le comte ne la connaît pas?
--Et comment diable la connaîtrais-je? j'arrive de Cadix ce matin, je
ne suis jamais venu à Paris, c'est même la première fois que je mets le
pied en France.
--Alors c'est autre chose, répondit le notaire; la maison que monsieur
le comte achète est située à Auteuil.»
À ces mots, Bertuccio pâlit visiblement.
«Et où prenez-vous Auteuil? demanda Monte-Cristo.
--À deux pas d'ici, monsieur le comte, dit le notaire, un peu après
Passy, dans une situation charmante, au milieu du bois de Boulogne.
--Si près que cela! dit Monte-Cristo, mais ce n'est pas la campagne.
Comment diable m'avez-vous été choisir une maison à la porte de Paris,
monsieur Bertuccio?
--Moi! s'écria l'intendant avec un étrange empressement; non, certes, ce
n'est pas moi que monsieur le comte a chargé de choisir cette maison;
que monsieur le comte veuille bien se rappeler, chercher dans sa
mémoire, interroger ses souvenirs.
--Ah! c'est juste, dit Monte-Cristo; je me rappelle maintenant! j'ai lu
cette annonce dans un Journal, et je me suis laissé séduire par ce titre
menteur: -Maison de campagne-.
--Il est encore temps, dit vivement Bertuccio, et si Votre Excellence
veut me charger de chercher partout ailleurs, je lui trouverai ce qu'il
y aura de mieux, soit à Enghien, soit à Fontenay-aux-Roses, soit à
Bellevue.
--Non, ma foi, dit insoucieusement Monte-Cristo; puisque j'ai celle-là,
je la garderai.
--Et monsieur a raison, dit vivement le notaire, qui craignait de perdre
ses honoraires. C'est une charmante propriété: eaux vives, bois touffus,
habitation confortable, quoique abandonnée depuis longtemps; sans
compter le mobilier, qui, si vieux qu'il soit, a de la valeur, surtout
aujourd'hui que l'on recherche les antiquailles. Pardon, mais je crois
que monsieur le comte a le goût de son époque.
--Dites toujours, fit Monte-Cristo; c'est convenable, alors.
--Ah! monsieur, c'est mieux que cela, c'est magnifique!
--Peste! ne manquons pas une pareille occasion, dit Monte-Cristo; le
contrat, s'il vous plaît, monsieur le notaire?»
Et il signa rapidement, après avoir jeté un regard à l'endroit de l'acte
où étaient désignés la situation de la maison et les noms des
propriétaires.
«Bertuccio, dit-il, donnez cinquante-cinq mille francs à monsieur.»
L'intendant sortit d'un pas mal assuré, et revint avec une liasse de
billets de banque que le notaire compta en homme qui a l'habitude de ne
recevoir son argent qu'après la purge légale.
«Et maintenant, demanda le comte, toutes les formalités sont-elles
remplies?
--Toutes, monsieur le comte.
--Avez-vous les clefs?
--Elles sont aux mains du concierge qui garde la maison; mais voici
l'ordre que je lui ai donné d'installer monsieur dans sa propriété.
--Fort bien.»
Et Monte-Cristo fit au notaire un signe de tête qui voulait dire:
«Je n'ai plus besoin de vous, allez-vous-en.»
«Mais, hasarda l'honnête tabellion, monsieur le comte s'est trompé, il
me semble; ce n'est que cinquante mille francs, tout compris.
--Et vos honoraires?
--Se trouvent payés moyennant cette somme, monsieur le comte.
--Mais n'êtes-vous pas venu d'Auteuil ici?
--Oui, sans doute.
--Eh bien, il faut bien vous payer votre dérangement», dit le comte.
Et il le congédia du geste.
Le notaire sortit à reculons et en saluant jusqu'à terre; c'était la
première fois, depuis le jour où il avait pris ses inscriptions, qu'il
rencontrait un pareil client.
«Conduisez monsieur», dit le comte à Bertuccio.
Et l'intendant sortit derrière le notaire.
À peine le comte fut-il seul qu'il sortit de sa poche un portefeuille à
serrure, qu'il ouvrit avec une petite clef attachée à son cou et qui ne
le quittait jamais.
Après avoir cherché un instant, il s'arrêta à un feuillet qui portait
quelques notes, confronta ces notes avec l'acte de vente déposé sur la
table, et, recueillant ses souvenirs:
«Auteuil, rue de la Fontaine, n° 28; c'est bien cela, dit-il; maintenant
dois-je m'en rapporter à un aveu arraché par la terreur religieuse ou
par la terreur physique? Au reste, dans une heure je saurai tout.
Bertuccio! cria-t-il en frappant avec une espèce de petit marteau à
manche pliant sur un timbre qui rendit un son aigu et prolongé pareil à
celui d'un tam-tam, Bertuccio!»
L'intendant parut sur le seuil.
«Monsieur Bertuccio, dit le comte, ne m'avez-vous pas dit autrefois que
vous aviez voyagé en France?
--Dans certaines parties de la France, oui, Excellence.
--Vous connaissez les environs de Paris, sans doute?
--Non, Excellence, non, répondit l'intendant avec une sorte de
tremblement nerveux que Monte-Cristo, connaisseur en fait d'émotions,
attribua avec raison à une vive inquiétude.
--C'est fâcheux, dit-il, que vous n'ayez jamais visité les environs de
Paris, car je veux aller ce soir même voir ma nouvelle propriété, et en
venant avec moi vous m'eussiez donné sans doute d'utiles renseignements.
--À Auteuil? s'écria Bertuccio dont le teint cuivré devint presque
livide. Moi, aller à Auteuil!
--Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant que vous veniez à Auteuil, je vous le
demande? Quand je demeurerai à Auteuil, il faudra bien que vous y
veniez, puisque vous faites partie de la maison.»
Bertuccio baissa la tête devant le regard impérieux du maître, et il
demeura immobile et sans réponse.
«Ah çà! mais, que vous arrive-t-il. Vous allez donc me faire sonner une
seconde fois pour la voiture?» dit Monte-Cristo du ton que Louis XIV mit
à prononcer le fameux: «J'ai failli attendre!»
Bertuccio ne fit qu'un bond du petit salon à l'antichambre, et cria
d'une voix rauque:
«Les chevaux de son Excellence!»
Monte-Cristo écrivit deux ou trois lettres; comme il cachetait la
dernière, l'intendant reparut.
«La voiture de son Excellence est à la porte, dit-il.
--Eh bien, prenez vos gants et votre chapeau, dit Monte-Cristo.
--Est-ce que je vais avec monsieur le comte? s'écria Bertuccio.
--Sans doute, il faut bien que vous donniez vos ordres, puisque je
compte habiter cette maison.»
Il était sans exemple que l'on eût répliqué à une injonction du comte;
aussi l'intendant, sans faire aucune objection, suivit-il son maître,
qui monta dans la voiture et lui fit signe de le suivre. L'intendant
s'assit respectueusement sur la banquette du devant.
XLIII
La maison d'Auteuil.
Monte-Cristo avait remarqué qu'en descendant le perron, Bertuccio
s'était signé à la manière des Corses, c'est-à-dire en coupant l'air en
croix avec le pouce, et qu'en prenant sa place dans la voiture il avait
marmotté tout bas une courte prière. Tout autre qu'un homme curieux eût
eu pitié de la singulière répugnance manifestée par le digne intendant
pour la promenade méditée -extra muros- par le comte; mais, à ce qu'il
paraît, celui-ci était trop curieux pour dispenser Bertuccio de ce
petit voyage.
En vingt minutes on fut à Auteuil. L'émotion de l'intendant avait été
toujours croissant. En entrant dans le village, Bertuccio, rencogné dans
l'angle de la voiture, commença à examiner avec une émotion fiévreuse
chacune des maisons devant lesquelles on passait.
«Vous ferez arrêter rue de la Fontaine, au n° 28», dit le comte en
fixant impitoyablement son regard sur l'intendant, auquel il donnait cet
ordre.
La sueur monta au visage de Bertuccio; cependant il obéit, et, se
penchant en dehors de la voiture, il cria au cocher:
«Rue de la Fontaine, n° 28.»
Ce n° 28 était situé à l'extrémité du village. Pendant le voyage, la
nuit était venue, ou plutôt un nuage noir tout chargé d'électricité
donnait à ces ténèbres prématurées l'apparence et la solennité d'un
épisode dramatique.
La voiture s'arrêta et le valet de pied se précipita à la portière,
qu'il ouvrit.
«Eh bien, dit le comte, vous ne descendez pas, monsieur Bertuccio? vous
restez donc dans la voiture alors? Mais à quoi diable songez-vous donc
ce soir?»
Bertuccio se précipita par la portière et présenta son épaule au comte
qui, cette fois, s'appuya dessus et descendit un à un les trois degrés
du marchepied.
«Frappez, dit le comte, et annoncez-moi.»
Bertuccio frappa, la porte s'ouvrit et le concierge parut.
«Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.
--C'est votre nouveau maître, brave homme», dit le valet de pied.
Et il tendit au concierge le billet de reconnaissance donné par le
notaire.
«La maison est donc vendue? demanda le concierge, et c'est monsieur qui
vient l'habiter?
--Oui, mon ami, dit le comte, et je tâcherai que vous n'ayez pas à
regretter votre ancien maître.
--Oh! monsieur, dit le concierge, je n'aurai pas à le regretter
beaucoup, car nous le voyons bien rarement; il y a plus de cinq ans
qu'il n'est venu, et il a, ma foi! bien fait de vendre une maison qui ne
lui rapportait absolument rien.
--Et comment se nommait votre ancien maître? demanda Monte-Cristo.
--M. le marquis de Saint-Méran; ah! il n'a pas vendu la maison ce
qu'elle lui a coûté, j'en suis sûr.
--Le marquis de Saint-Méran! reprit Monte-Cristo; mais il me semble que
ce nom ne m'est pas inconnu, dit le comte; le marquis de Saint-Méran....
Et il parut chercher.
«Un vieux gentilhomme continua le concierge, un fidèle serviteur des
Bourbons, il avait une fille unique qu'il avait mariée à M. de
Villefort, qui a été procureur du roi à Nîmes et ensuite à Versailles.»
Monte-Cristo jeta un regard qui rencontra Bertuccio plus livide que le
mur contre lequel il s'appuyait pour ne pas tomber.
«Et cette fille n'est-elle pas morte? demanda Monte-Cristo; il me semble
que j'ai entendu dire cela.
--Oui, monsieur, il y a vingt et un ans, et depuis ce temps-là nous
n'avons pas revu trois fois le pauvre cher marquis.
--Merci, merci, dit Monte-Cristo, jugeant à la prostration de
l'intendant qu'il ne pouvait tendre davantage cette corde sans risquer
de la briser; merci! Donnez-moi de la lumière, brave homme.
--Accompagnerai-je monsieur?
--Non, c'est inutile, Bertuccio m'éclairera.
Et Monte-Cristo accompagna ces paroles du don de deux pièces d'or qui
soulevèrent une explosion de bénédictions et de soupirs.
«Ah! monsieur! dit le concierge après avoir cherché inutilement sur le
rebord de la cheminée et sur les planches y attenantes, c'est que je
n'ai pas de bougies ici.
--Prenez une des lanternes de la voiture, Bertuccio, et montrez-moi les
appartements», dit le comte.
L'intendant obéit sans observation, mais il était facile à voir, au
tremblement de la main qui tenait la lanterne, ce qu'il lui en coûtait
pour obéir.
On parcourut un rez-de-chaussée assez vaste; un premier étage composé
d'un salon, d'une salle de bain et de deux chambres à coucher. Par une
de ces chambres à coucher, on arrivait à un escalier tournant dont
l'extrémité aboutissait au jardin.
«Tiens, voilà un escalier de dégagement, dit le comte, c'est assez
commode. Éclairez-moi, monsieur Bertuccio; passez devant, et allons où
cet escalier nous conduira.
--Monsieur, dit Bertuccio, il va au jardin.
--Et comment savez-vous cela, je vous prie?
--C'est-à-dire qu'il doit y aller.
--Eh bien, assurons-nous-en.»
Bertuccio poussa un soupir et marcha devant. L'escalier aboutissait
effectivement au jardin.
À la porte extérieure l'intendant s'arrêta.
«Allons donc, monsieur Bertuccio!» dit le comte.
Mais celui auquel il s'adressait était abasourdi, stupide, anéanti. Ses
yeux égarés cherchaient tout autour de lui comme les traces d'un passé
terrible, et de ses mains crispées il semblait essayer de repousser des
souvenirs affreux.
«Eh bien? insista le comte.
--Non! non! s'écria Bertuccio en posant la main à l'angle du mur
intérieur; non, monsieur, je n'irai pas plus loin, c'est impossible!
--Qu'est-ce à dire? articula la voix irrésistible de Monte-Cristo.
--Mais vous voyez bien, monsieur, s'écria l'intendant, que cela n'est
point naturel; qu'ayant une maison à acheter à Paris, vous l'achetiez
justement à Auteuil, et que l'achetant à Auteuil, cette maison soit le
n° 28 de la rue de la Fontaine! Ah! pourquoi ne vous ai-je pas tout dit
là-bas, monseigneur. Vous n'auriez certes pas exigé que je vinsse.
J'espérais que la maison de monsieur le comte serait une autre maison
que celle-ci. Comme s'il n'y avait d'autre maison à Auteuil que celle de
l'assassinat!
--Oh! oh! fit Monte-Cristo s'arrêtant tout à coup, quel vilain mot
venez-vous de prononcer là! Diable d'homme! Corse enraciné! toujours des
mystères ou des superstitions! Voyons, prenez cette lanterne et visitons
le jardin; avec moi vous n'aurez pas peur, j'espère!»
Bertuccio ramassa la lanterne et obéit.
La porte en s'ouvrant, découvrit un ciel blafard dans lequel la lune
s'efforçait vainement de lutter contre une mer de nuages qui la
couvraient de leurs flots sombres qu'elle illuminait un instant, et qui
allaient ensuite se perdre, plus sombres encore, dans les profondeurs de
l'infini.
L'intendant voulut appuyer sur la gauche.
«Non pas, monsieur, dit Monte-Cristo, à quoi bon suivre les allées?
voici une belle pelouse, allons devant nous.»
Bertuccio essuya la sueur qui coulait de son front, mais obéit;
cependant, il continuait de prendre à gauche. Monte-Cristo, au
contraire, appuyait à droite. Arrivé près d'un massif d'arbres, il
s'arrêta.
L'intendant n'y put tenir.
«Éloignez-vous, monsieur! s'écria-t-il, éloignez-vous, je vous en
supplie, vous êtes justement à la place!
--À quelle place?
--À la place même où il est tombé.
--Mon cher monsieur Bertuccio, dit Monte-Cristo en riant, revenez à
vous, je vous y engage; nous ne sommes pas ici à Sartène ou à Corte.
Ceci n'est point un maquis, mais un jardin anglais, mal entretenu, j'en
conviens, mais qu'il ne faut pas calomnier pour cela.
--Monsieur, ne restez pas là! ne restez pas là! je vous en supplie.
--Je crois que vous devenez fou, maître Bertuccio, dit froidement le
comte; si cela est, prévenez-moi car je vous ferai enfermer dans quelque
maison de santé avant qu'il arrive un malheur.
--Hélas! Excellence, dit Bertuccio en secouant la tête et en joignant
les mains avec une attitude qui eût fait rire le comte, si des pensées
d'un intérêt supérieur ne l'eussent captivé en ce moment et rendu fort
attentif aux moindres expansions de cette conscience timorée. Hélas!
Excellence, le malheur est arrivé.
--Monsieur Bertuccio, dit le comte, je suis fort aise de vous dire que,
tout en gesticulant, vous vous tordez les bras, et que vous roulez des
yeux comme un possédé du corps duquel le diable ne veut pas sortir; or,
j'ai presque toujours remarqué que le diable le plus entêté à rester à
son poste, c'est un secret. Je vous savais Corse, je vous savais sombre
et ruminant toujours quelque vieille histoire de vendetta, et je vous
passais cela en Italie, parce qu'en Italie ces sortes de choses sont de
mise, mais en France on trouve généralement l'assassinat de fort mauvais
goût: il y a des gendarmes qui s'en occupent, des juges qui le
condamnent et des échafauds qui le vengent.»
Bertuccio joignit les mains et, comme en exécutant ces différentes
évolutions il ne quittait point sa lanterne, la lumière éclaira son
visage bouleversé.
Monte-Cristo l'examina du même oeil qu'à Rome il avait examiné le
supplice d'Andrea; puis, d'un ton de voix qui fit courir un nouveau
frisson par le corps du pauvre intendant:
«L'abbé Busoni m'avait donc menti, dit-il, lorsque après son voyage en
France, en 1829, il vous envoya vers moi, muni d'une lettre de
recommandation dans laquelle il me recommandait vos précieuses qualités.
Eh bien, je vais écrire à l'abbé; je le rendrai responsable de son
protégé, et je saurai sans doute ce que c'est que toute cette affaire
d'assassinat. Seulement, je vous préviens, monsieur Bertuccio, que
lorsque je vis dans un pays, j'ai l'habitude de me conformer à ses lois,
et que je n'ai pas envie de me brouiller pour vous avec la justice de
France.
--Oh! ne faites pas cela, Excellence, je vous ai servi fidèlement,
n'est-ce pas? s'écria Bertuccio au désespoir, j'ai toujours été honnête
homme, et j'ai même, le plus que j'ai pu, fait de bonnes actions.
--Je ne dis pas non, reprit le comte, mais pourquoi diable êtes-vous
agité de la sorte? C'est mauvais signe: une conscience pure n'amène pas
tant de pâleur sur les joues, tant de fièvre dans les mains d'un
homme....
--Mais, monsieur le comte, reprit en hésitant Bertuccio ne m'avez-vous
pas dit vous-même que M. l'abbé Busoni, qui a entendu ma confession dans
les prisons de Nîmes, vous avait prévenu, en m'envoyant chez vous, que
j'avais un lourd reproche à me faire?
--Oui, mais comme il vous adressait à moi en me disant que vous feriez
un excellent intendant, j'ai cru que vous aviez volé, voilà tout!
--Oh! monsieur le comte! fit Bertuccio avec mépris.
--Ou que, comme vous étiez Corse, vous n'aviez pu résister au désir de
faire une peau, comme on dit dans le pays par antiphrase, quand au
contraire on en défait une.
--Eh bien, oui, monseigneur, oui, mon bon seigneur, c'est cela! s'écria
Bertuccio en se jetant aux genoux du comte; oui, c'est une vengeance, je
le jure, une simple vengeance.
--Je comprends, mais ce que je ne comprends pas, c'est que ce soit cette
maison justement qui vous galvanise à ce point.
--Mais, monseigneur, n'est-ce pas bien naturel, reprit Bertuccio,
puisque c'est dans cette maison que la vengeance s'est accomplie?
--Quoi! ma maison!
--Oh! monseigneur, elle n'était pas encore à vous, répondit naïvement
Bertuccio.
--Mais à qui donc était-elle? à M. le marquis de Saint-Méran, nous a
dit, je crois, le concierge. Que diable aviez-vous donc à vous venger du
marquis de Saint-Méran?
--Oh! ce n'était pas de lui, monseigneur, c'était d'un autre.
--Voilà une étrange rencontre, dit Monte-Cristo paraissant céder à ses
réflexions, que vous vous trouviez comme cela par hasard, sans
préparation aucune, dans une maison où s'est passée une scène qui vous
donne de si affreux remords.
--Monseigneur, dit l'intendant, c'est la fatalité qui amène tout cela,
j'en suis bien sûr: d'abord, vous achetez une maison juste à Auteuil,
cette maison est celle où j'ai commis un assassinat; vous descendez au
jardin juste par l'escalier où il est descendu; vous vous arrêtez juste
à l'endroit où il reçut le coup; à deux pas, sous ce platane, était la
fosse où il venait d'enterrer l'enfant: tout cela n'est pas du hasard,
non, car en ce cas le hasard ressemblerait trop à la Providence.
--Eh bien, voyons, monsieur le Corse, supposons que ce soit la
Providence; je suppose toujours tout ce qu'on veut, moi; d'ailleurs aux
esprits malades il faut faire des concessions. Voyons, rappelez vos
esprits et racontez-moi cela.
--Je ne l'ai jamais raconté qu'une fois, et c'était à l'abbé Busoni. De
pareilles choses, ajouta Bertuccio en secouant la tête, ne se disent que
sous le sceau de la confession.
--Alors, mon cher Bertuccio, dit le comte, vous trouverez bon que je
vous renvoie à votre confesseur; vous vous ferez avec lui chartreux ou
bernardin, et vous causerez de vos secrets. Mais, moi, j'ai peur d'un
hôte effrayé par de pareils fantômes; je n'aime point que mes gens
n'osent point se promener le soir dans mon jardin. Puis, je l'avoue, je
serais peu curieux de quelque visite de commissaire de police; car,
apprenez ceci, maître Bertuccio: en Italie, on ne paie la justice que si
elle se tait, mais en France on ne la paie au contraire que quand elle
parle. Peste! je vous croyais bien un peu Corse, beaucoup contrebandier,
fort habile intendant, mais je vois que vous avez encore d'autres cordes
à votre arc. Vous n'êtes plus à moi, monsieur Bertuccio.
--Oh! monseigneur! monseigneur! s'écria l'intendant frappé de terreur à
cette menace; oh! s'il ne tient qu'à cela que je demeure à votre
service, je parlerai, je dirai tout; et si je vous quitte, eh bien,
alors ce sera pour marcher à l'échafaud.
--C'est différent alors, dit Monte-Cristo; mais si vous voulez mentir,
réfléchissez-y: mieux vaut que vous ne parliez pas du tout.
--Non, monsieur, je vous le jure sur le salut de mon âme, je vous dirai
tout! car l'abbé Busoni lui-même n'a su qu'une partie de mon secret.
Mais d'abord, je vous en supplie, éloignez-vous de ce platane; tenez, la
lune va blanchir ce nuage, et là, placé comme vous l'êtes, enveloppé de
ce manteau qui me cache votre taille et qui ressemble à celui de M. de
Villefort!...
--Comment! s'écria Monte-Cristo, c'est M. de Villefort....
--Votre excellence le connaît?
--L'ancien procureur du roi de Nîmes?
--Oui.
--Qui avait épousé la fille du marquis de Saint-Méran?
--Oui.
--Et qui avait dans le barreau la réputation du plus honnête, du plus
sévère, du plus rigide magistrat.
--Eh bien, monsieur, s'écria Bertuccio, cet homme à la réputation
irréprochable....
--Oui.
--C'était un infâme.
--Bah! dit Monte-Cristo, impossible.
--Cela est pourtant comme je vous le dis.
--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo, et vous en avez la preuve?
--Je l'avais du moins.
--Et vous l'avez perdue, maladroit?
--Oui; mais en cherchant bien on peut la retrouver.
--En vérité! dit le comte, contez-moi cela, monsieur Bertuccio, car cela
commence véritablement à m'intéresser.»
Et le comte, en chantonnant un petit air de la -Lucia-, alla s'asseoir
sur un banc, tandis que Bertuccio le suivait en rappelant ses souvenirs.
Bertuccio resta debout devant lui.
,
,
1
'
2
.
.
.
.
!
,
;
3
,
.
»
4
5
-
;
'
6
'
'
.
7
8
«
!
'
,
9
'
10
,
,
11
,
,
12
,
.
13
14
-
-
,
,
,
15
,
'
'
,
-
16
;
,
17
'
.
18
19
-
-
!
,
,
20
.
-
.
21
;
'
,
22
.
23
24
-
-
,
,
'
'
25
,
'
.
26
27
-
-
,
28
,
.
29
30
-
-
,
,
-
31
'
,
'
32
'
.
33
34
-
-
'
,
,
35
-
,
'
36
;
'
37
.
38
39
-
-
,
,
40
;
'
'
'
41
'
'
,
'
.
42
43
-
-
!
!
»
'
.
44
45
,
-
,
,
46
'
,
47
:
,
,
48
-
,
,
49
,
'
,
50
,
51
.
52
53
-
,
'
54
,
.
55
56
«
,
!
,
,
'
?
-
57
?
58
59
-
-
-
,
?
»
'
'
-
60
.
61
62
.
63
64
«
,
-
,
'
65
'
66
.
,
67
'
'
,
,
68
.
69
'
70
,
'
-
-
.
»
71
72
'
,
;
73
.
74
75
«
,
-
,
.
76
'
.
,
77
,
'
,
'
78
,
'
'
.
»
79
80
,
,
81
:
82
83
«
,
,
,
84
.
»
85
86
,
87
.
88
89
.
'
'
.
90
91
«
,
-
,
'
.
'
92
,
,
.
93
,
,
.
94
95
-
-
,
,
96
,
.
97
,
-
-
-
-
-
98
'
?
99
100
-
-
,
,
,
-
,
101
;
102
,
.
-
,
103
'
;
-
,
.
'
104
,
,
.
105
106
-
-
,
107
?
»
.
108
109
-
'
,
110
.
111
112
«
,
,
,
,
113
114
.
115
116
-
-
,
,
,
117
,
118
'
119
.
120
121
-
-
,
,
-
,
122
.
123
,
124
.
»
125
126
:
'
127
,
,
'
,
'
128
;
,
-
129
,
'
'
130
'
.
131
132
-
'
:
'
133
'
,
,
134
135
,
'
,
'
136
'
137
'
.
138
139
'
,
140
,
,
141
-
.
142
143
«
,
,
144
'
,
'
145
,
'
,
,
146
,
.
-
147
-
.
148
'
.
149
150
-
-
,
,
,
151
,
.
152
,
.
153
154
-
-
,
-
,
-
155
,
156
.
»
157
158
'
,
,
159
,
'
160
161
.
162
163
,
,
164
:
,
165
'
,
166
'
'
.
167
168
169
'
;
170
:
,
171
,
172
;
173
,
,
174
,
'
.
175
176
«
-
,
?
'
-
-
-
177
?
178
179
-
-
?
,
;
,
,
,
180
'
,
181
'
,
.
182
183
-
-
,
,
,
184
.
;
185
,
,
.
186
187
-
-
'
,
-
,
?
188
189
-
-
'
,
,
190
,
.
191
192
-
-
-
-
?
.
193
194
-
-
,
,
'
-
,
-
,
'
195
.
196
197
-
-
»
,
.
198
199
:
.
200
201
«
'
,
202
;
.
203
204
.
205
206
,
207
.
208
209
«
'
-
-
?
210
,
-
211
,
,
?
212
213
-
-
'
,
,
,
,
.
214
'
,
,
'
'
-
215
,
.
216
-
,
-
-
,
217
'
.
,
'
218
'
,
'
219
.
220
221
-
-
,
,
'
222
'
223
.
224
225
-
-
!
,
,
'
226
'
227
'
,
'
-
-
228
,
.
»
229
230
,
231
:
232
233
«
,
,
'
234
,
,
.
-
235
;
,
'
,
236
'
'
'
;
-
237
'
?
238
239
-
-
-
?
240
241
-
-
'
-
'
,
.
242
243
-
-
,
,
'
.
244
245
-
-
'
-
,
,
?
246
247
-
-
'
,
'
,
'
;
248
.
249
250
-
-
;
251
.
252
253
-
-
!
,
'
;
'
254
,
,
255
256
,
'
;
,
257
,
;
258
,
,
259
-
260
.
261
262
-
-
?
.
.
.
263
264
-
-
-
,
265
,
,
,
266
.
267
'
?
268
269
-
-
'
,
.
270
271
-
-
'
,
,
,
272
,
,
'
,
.
273
-
274
.
,
,
,
275
'
276
-
.
277
278
-
-
?
,
279
.
280
281
-
-
-
-
,
.
282
283
-
-
!
'
,
284
.
285
286
-
-
'
,
.
'
,
287
,
'
,
288
'
,
;
,
289
,
,
'
290
.
'
,
'
'
,
291
,
'
,
-
.
,
-
,
292
,
,
293
,
,
;
'
294
,
.
»
295
296
'
297
.
298
299
«
'
'
,
?
-
-
300
.
301
302
-
-
.
303
304
-
-
.
.
.
'
-
?
305
306
-
-
,
,
'
'
,
307
'
.
»
308
309
.
310
311
«
,
-
'
,
312
.
,
313
-
;
:
314
,
.
315
316
-
-
-
,
,
,
317
'
.
,
318
'
'
;
319
'
,
,
320
'
'
:
-
321
?
322
323
-
-
,
,
,
324
.
,
325
'
-
-
,
?
326
.
.
,
327
,
,
.
.
.
.
328
329
-
-
,
,
;
:
330
331
'
-
,
332
'
'
.
333
,
,
334
'
,
.
335
'
336
.
»
337
338
;
339
'
.
,
340
,
341
;
342
,
,
'
343
,
,
,
'
344
,
345
.
346
347
«
'
-
-
,
348
-
'
:
349
.
'
,
350
'
.
»
351
352
,
,
353
,
-
354
'
355
.
356
357
«
,
-
,
;
358
.
»
359
360
361
362
363
364
365
.
366
367
368
;
369
.
'
370
,
'
371
'
'
-
,
372
373
.
374
375
,
376
-
,
-
,
377
;
,
'
378
,
,
379
'
,
,
,
'
380
,
,
381
382
.
,
'
,
,
383
'
,
.
384
385
,
386
;
,
,
387
,
'
.
388
,
-
,
389
390
'
.
391
392
'
;
393
:
'
,
394
,
395
-
.
396
397
'
'
398
.
399
400
«
,
,
401
;
?
402
403
-
-
,
,
.
404
405
-
-
406
?
407
408
-
-
,
'
;
'
409
-
,
;
410
'
,
,
.
411
,
,
-
'
,
;
412
.
413
414
-
-
.
-
?
415
416
-
-
.
»
417
418
-
,
419
'
'
420
,
421
,
.
422
423
«
,
-
,
424
'
'
'
.
»
425
426
'
.
427
428
'
'
,
.
429
430
'
,
431
.
432
433
«
434
?
-
.
435
436
-
-
,
,
.
437
438
-
-
'
-
?
439
440
-
-
,
.
441
442
-
-
'
-
?
443
444
-
-
.
445
446
-
-
.
'
»
,
447
-
,
'
448
.
449
450
'
:
.
451
452
-
.
453
454
«
,
-
,
'
455
?
456
457
-
-
,
,
.
458
459
-
-
?
460
461
-
-
-
?
'
,
462
,
'
463
.
464
465
-
-
'
,
;
466
.
»
467
468
,
.
469
470
«
-
?
-
.
471
472
-
-
'
,
,
,
473
,
,
.
474
475
-
-
!
-
,
'
.
476
'
-
,
477
?
478
479
-
-
!
'
'
;
,
,
480
'
;
481
,
482
,
.
483
484
-
-
!
'
,
-
;
!
'
485
,
486
:
-
-
.
487
488
-
-
,
,
489
,
'
490
,
,
-
-
,
491
.
492
493
-
-
,
,
-
;
'
-
,
494
.
495
496
-
-
,
,
497
.
'
:
,
,
498
,
;
499
,
,
'
,
,
500
'
'
.
,
501
.
502
503
-
-
,
-
;
'
,
.
504
505
-
-
!
,
'
,
'
!
506
507
-
-
!
,
-
;
508
,
'
,
?
»
509
510
,
'
'
511
512
.
513
514
«
,
-
,
-
.
»
515
516
'
'
,
517
'
518
'
.
519
520
«
,
,
-
521
?
522
523
-
-
,
.
524
525
-
-
-
?
526
527
-
-
;
528
'
'
.
529
530
-
-
.
»
531
532
-
:
533
534
«
'
,
-
-
.
»
535
536
«
,
'
,
'
,
537
;
'
,
.
538
539
-
-
?
540
541
-
-
,
.
542
543
-
-
'
-
'
?
544
545
-
-
,
.
546
547
-
-
,
»
,
.
548
549
.
550
551
'
;
'
552
,
,
'
553
.
554
555
«
»
,
.
556
557
'
.
558
559
-
'
560
,
'
561
.
562
563
,
'
564
,
'
565
,
,
:
566
567
«
,
,
;
'
,
-
;
568
-
'
569
?
,
.
570
!
-
-
571
572
'
-
,
!
»
573
574
'
.
575
576
«
,
,
'
-
577
?
578
579
-
-
,
,
.
580
581
-
-
,
?
582
583
-
-
,
,
,
'
584
-
,
'
,
585
.
586
587
-
-
'
,
-
,
'
588
,
,
589
'
'
.
590
591
-
-
?
'
592
.
,
!
593
594
-
-
,
'
-
-
'
,
595
?
,
596
,
.
»
597
598
,
599
.
600
601
«
!
,
-
-
.
602
?
»
-
603
:
«
'
!
»
604
605
'
'
,
606
'
:
607
608
«
!
»
609
610
-
;
611
,
'
.
612
613
«
,
-
.
614
615
-
-
,
,
-
.
616
617
-
-
-
?
'
.
618
619
-
-
,
,
620
.
»
621
622
'
;
623
'
,
,
-
,
624
.
'
625
'
.
626
627
628
629
630
631
632
'
.
633
634
635
-
'
,
636
'
,
'
-
-
'
637
,
'
638
.
'
639
640
-
-
;
,
'
641
,
-
642
.
643
644
.
'
'
645
.
,
,
646
'
,
647
.
648
649
«
,
»
,
650
'
,
651
.
652
653
;
,
,
654
,
:
655
656
«
,
.
»
657
658
'
.
,
659
,
'
660
'
'
661
.
662
663
'
,
664
'
.
665
666
«
,
,
,
?
667
?
-
668
?
»
669
670
671
,
,
'
672
.
673
674
«
,
,
-
.
»
675
676
,
'
.
677
678
«
'
-
'
?
-
-
.
679
680
-
-
'
,
»
,
.
681
682
683
.
684
685
«
?
,
'
686
'
?
687
688
-
-
,
,
,
'
689
.
690
691
-
-
!
,
,
'
692
,
;
693
'
'
,
,
!
694
.
695
696
-
-
?
-
.
697
698
-
-
.
-
;
!
'
699
'
,
'
.
700
701
-
-
-
!
-
;
702
'
,
;
-
.
.
.
.
703
704
.
705
706
«
,
707
,
'
.
708
,
.
»
709
710
-
711
'
.
712
713
«
'
-
?
-
;
714
'
.
715
716
-
-
,
,
,
-
717
'
.
718
719
-
-
,
,
-
,
720
'
'
721
;
!
-
,
.
722
723
-
-
-
?
724
725
-
-
,
'
,
'
.
726
727
-
'
728
.
729
730
«
!
!
731
,
'
732
'
.
733
734
-
-
,
,
-
735
»
,
.
736
737
'
,
,
738
,
'
739
.
740
741
-
-
;
742
'
,
'
.
743
,
744
'
.
745
746
«
,
,
,
'
747
.
-
,
;
,
748
.
749
750
-
-
,
,
.
751
752
-
-
-
,
?
753
754
-
-
'
-
-
'
.
755
756
-
-
,
-
-
.
»
757
758
.
'
759
.
760
761
'
'
.
762
763
«
,
!
»
.
764
765
'
,
,
.
766
'
767
,
768
.
769
770
«
?
.
771
772
-
-
!
!
'
'
773
;
,
,
'
,
'
!
774
775
-
-
'
-
?
-
.
776
777
-
-
,
,
'
'
,
'
778
;
'
,
'
779
,
'
,
780
!
!
-
781
-
,
.
'
.
782
'
783
-
.
'
'
'
784
'
!
785
786
-
-
!
!
-
'
,
787
-
!
'
!
!
788
!
,
789
;
'
,
'
!
»
790
791
.
792
793
'
,
794
'
795
'
,
796
,
,
797
'
.
798
799
'
.
800
801
«
,
,
-
,
?
802
,
.
»
803
804
,
;
805
,
.
-
,
806
,
.
'
'
,
807
'
.
808
809
'
'
.
810
811
«
-
,
!
'
-
-
,
-
,
812
,
!
813
814
-
-
?
815
816
-
-
.
817
818
-
-
,
-
,
819
,
;
.
820
'
,
,
,
'
821
,
'
.
822
823
-
-
,
!
!
.
824
825
-
-
,
,
826
;
,
-
827
'
.
828
829
-
-
!
,
830
,
831
'
'
832
.
!
833
,
.
834
835
-
-
,
,
,
836
,
,
837
;
,
838
'
839
,
'
.
,
840
,
841
,
'
842
,
'
843
:
'
,
844
.
»
845
846
,
847
,
848
.
849
850
-
'
'
851
'
;
,
'
852
:
853
854
«
'
'
,
-
,
855
,
,
,
'
856
.
857
,
'
;
858
,
'
859
'
.
,
,
,
860
,
'
'
,
861
'
862
.
863
864
-
-
!
,
,
,
865
'
-
?
'
,
'
866
,
'
,
'
,
.
867
868
-
-
,
,
-
869
?
'
:
'
870
,
'
871
.
.
.
.
872
873
-
-
,
,
'
-
874
-
.
'
,
875
,
,
'
,
876
'
?
877
878
-
-
,
879
,
'
,
!
880
881
-
-
!
!
.
882
883
-
-
,
,
'
884
,
,
885
.
886
887
-
-
,
,
,
,
,
'
!
'
888
;
,
'
,
889
,
.
890
891
-
-
,
,
'
892
.
893
894
-
-
,
,
'
-
,
,
895
'
'
?
896
897
-
-
!
!
898
899
-
-
!
,
'
,
900
.
901
902
-
-
-
?
.
-
,
903
,
,
.
-
904
-
?
905
906
-
-
!
'
,
,
'
'
.
907
908
-
-
,
-
909
,
,
910
,
'
911
.
912
913
-
-
,
'
,
'
,
914
'
:
'
,
,
915
'
;
916
'
;
917
'
;
,
,
918
'
'
:
'
,
919
,
.
920
921
-
-
,
,
,
922
;
'
,
;
'
923
.
,
924
-
.
925
926
-
-
'
'
,
'
'
.
927
,
,
928
.
929
930
-
-
,
,
,
931
;
932
,
.
,
,
'
'
933
;
'
934
'
.
,
'
,
935
;
,
936
,
:
,
937
,
938
.
!
,
,
939
,
'
940
.
'
,
.
941
942
-
-
!
!
!
'
'
943
;
!
'
'
944
,
,
;
,
,
945
'
.
946
947
-
-
'
,
-
;
,
948
-
:
.
949
950
-
-
,
,
,
951
!
'
-
'
'
.
952
'
,
,
-
;
,
953
,
,
'
,
954
.
955
!
.
.
.
956
957
-
-
!
'
-
,
'
.
.
.
.
.
958
959
-
-
?
960
961
-
-
'
?
962
963
-
-
.
964
965
-
-
-
?
966
967
-
-
.
968
969
-
-
,
970
,
.
971
972
-
-
,
,
'
,
973
.
.
.
.
974
975
-
-
.
976
977
-
-
'
.
978
979
-
-
!
-
,
.
980
981
-
-
.
982
983
-
-
!
!
-
,
?
984
985
-
-
'
.
986
987
-
-
'
,
?
988
989
-
-
;
.
990
991
-
-
!
,
-
,
,
992
'
.
»
993
994
,
-
-
,
'
995
,
.
996
997
.
998
999
1000