--C'est bien. Écoutez donc.
Et alors Franz raconta à Albert son excursion à l'île de Monte-Cristo,
comment il y avait trouvé un équipage de contrebandiers, et au milieu de
cet équipage deux bandits corses. Il s'appesantit sur toutes les
circonstances de l'hospitalité féerique que le comte lui avait donnée
dans sa grotte des -Mille et une Nuits-; il lui raconta le souper, le
haschich, les statues, la réalité et le rêve, et comment à son réveil il
ne restait plus comme preuve et comme souvenir de tous ces événements
que ce petit yacht, faisant à l'horizon voile pour Porto-Vecchio.
Puis il passa à Rome, à la nuit du Colisée, à la conversation qu'il
avait entendue entre lui et Vampa, conversation relative à Peppino, et
dans laquelle le comte avait promis d'obtenir la grâce du bandit,
promesse qu'il avait si bien tenue, ainsi que nos lecteurs ont pu en
juger.
Enfin, il en arriva à l'aventure de la nuit précédente, à l'embarras où
il s'était trouvé en voyant qu'il lui manquait pour compléter la somme
six ou sept cents piastres; enfin à l'idée qu'il avait eue de s'adresser
au comte, idée qui avait eu à la fois un résultat si pittoresque et si
satisfaisant.
Albert écoutait Franz de toutes ses oreilles.
«Eh bien, lui dit-il quand il eut fini, où voyez-vous dans tout cela
quelque chose à reprendre? Le comte est voyageur, le comte a un bâtiment
à lui, parce qu'il est riche. Allez à Portsmouth ou à Southampton, vous
verrez les ports encombrés de yachts appartenant à de riches Anglais qui
ont la même fantaisie. Pour savoir où s'arrêter dans ses excursions,
pour ne pas manger cette affreuse cuisine qui nous empoisonne, moi
depuis quatre mois, vous depuis quatre ans pour ne pas coucher dans ces
abominables lits où l'on ne peut dormir, il se fait meubler un
pied-à-terre à Monte-Cristo: quand son pied-à-terre est meublé, il
craint que le gouvernement toscan ne lui donne congé et que ses dépenses
ne soient perdues, alors il achète l'île et en prend le nom. Mon cher,
fouillez dans votre souvenir, et dites-moi combien de gens de votre
connaissance prennent le nom des propriétés qu'ils n'ont jamais eues.
--Mais, dit Franz à Albert, les bandits corses qui se trouvent dans son
équipage?
--Eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Vous savez mieux que personne,
n'est-ce pas, que les bandits corses ne sont pas des voleurs, mais
purement et simplement des fugitifs que quelque vendetta a exilés de
leur ville ou de leur village; on peut donc les voir sans se
compromettre: quant à moi, je déclare que si jamais je vais en Corse,
avant de me faire présenter au gouverneur et au préfet, je me fais
présenter aux bandits de Colomba, si toutefois on peut mettre la main
dessus; je les trouve charmants.
--Mais Vampa et sa troupe, reprit Franz; ceux-là sont des bandits qui
arrêtent pour voler; vous ne le niez pas, je l'espère. Que dites-vous
de l'influence du comte sur de pareils hommes?
--Je dirai, mon cher, que, comme selon toute probabilité je dois la vie
à cette influence, ce n'est point à moi à la critiquer de trop près.
Ainsi donc, au lieu de lui en faire comme vous un crime capital, vous
trouverez bon que je l'excuse, sinon de m'avoir sauvé la vie, ce qui est
peut-être un peu exagéré mais du moins de m'avoir épargné quatre mille
piastres, qui font bel et bien vingt-quatre mille livres de notre
monnaie, somme à laquelle on ne m'aurait certes pas estimé en France; ce
qui prouve, ajouta Albert en riant, que nul n'est prophète en son pays.
--Eh bien, voilà justement; de quel pays est le comte? quelle langue
parle-t-il? quels sont ses moyens d'existence? d'où lui vient son
immense fortune? quelle a été cette première partie de sa vie
mystérieuse et inconnue qui a répandu sur la seconde cette teinte sombre
et misanthropique? Voilà, à votre place, ce que je voudrais savoir.
--Mon cher Franz, reprit Albert, quand en recevant ma lettre vous avez
vu que nous avions besoin de l'influence du comte, vous avez été lui
dire: «Albert de Morcerf, mon ami, court un danger; aidez-moi à le tirer
de ce danger!» n'est-ce pas?
--Oui.
--Alors, vous a-t-il demandé: «Qu'est-ce que M. Albert de Morcerf? d'où
lui vient son nom? d'où lui vient sa fortune? quels sont ses moyens
d'existence? quel est son pays? où est-il né?» Vous a-t-il demandé tout
cela, dites?
--Non, je l'avoue.
--Il est venu, voilà tout. Il m'a tiré des mains de M. Vampa; où, malgré
mes apparences pleines de désinvolture, comme vous dites, je faisais
fort mauvaise figure, je l'avoue. Eh bien, mon cher, quand en échange
d'un pareil service il me demande de faire pour lui ce qu'on fait tous
les jours pour le premier prince russe ou italien qui passe par Paris,
c'est-à-dire de le présenter dans le monde, vous voulez que je lui
refuse cela! Allons donc vous êtes fou.»
Il faut dire que, contre l'habitude, toutes les bonnes raisons étaient
cette fois du côté d'Albert.
«Enfin, reprit Franz avec un soupir, faites comme vous voudrez, mon cher
vicomte; car tout ce que vous me dites là est fort spécieux, je l'avoue;
mais il n'en est pas moins vrai que le comte de Monte-Cristo est un
homme étrange.
--Le comte de Monte-Cristo est un philanthrope. Il ne vous a pas dit
dans quel but il venait à Paris. Eh bien, il vient pour concourir aux
prix Montyon; et s'il ne lui faut que ma voix pour qu'il les obtienne,
et l'influence de ce monsieur si laid qui les fait obtenir, eh bien, je
lui donnerai l'une et je lui garantirai l'autre. Sur ce, mon cher Franz,
ne parlons plus de cela, mettons-nous à table et allons faire une
dernière visite à Saint-Pierre.»
Il fut fait comme disait Albert, et le lendemain, à cinq heures de
l'après-midi, les deux jeunes gens se quittaient, Albert de Morcerf pour
revenir à Paris, Franz d'Épinay pour aller passer une quinzaine de jours
à Venise.
Mais, avant de monter en voiture, Albert remit encore au garçon de
l'hôtel, tant il avait peur que son convive ne manquât au rendez-vous,
une carte pour le comte de Monte-Cristo, sur laquelle au-dessous de ces
mots: «Vicomte Albert de Morcerf», il y avait écrit au crayon:
-21 mai, à dix heures et demie du matin, 27, rue du Helder.-
XXXIX
Les convives.
Dans cette maison de la rue du Helder, où Albert de Morcerf avait donné
rendez-vous, à Rome, au comte de Monte-Cristo, tout se préparait dans la
matinée du 21 mai pour faire honneur à la parole du jeune homme.
Albert de Morcerf habitait un pavillon situé à l'angle d'une grande cour
et faisant face à un autre bâtiment destiné aux communs. Deux fenêtres
de ce pavillon seulement donnaient sur la rue, les autres étaient
percées, trois sur la cour et deux autres en retour sur le jardin.
Entre cette cour et ce jardin s'élevait, bâtie avec le mauvais goût de
l'architecture impériale, l'habitation fashionable et vaste du comte et
de la comtesse de Morcerf.
Sur toute la largeur de la propriété régnait, donnant sur la rue, un mur
surmonté, de distance en distance, de vases de fleurs, et coupé au
milieu par une grande grille aux lances dorées, qui servait aux entrées
d'apparat; une petite porte presque accolée à la loge du concierge
donnait passage aux gens de service ou aux maîtres entrant ou sortant à
pied.
On devinait, dans ce choix du pavillon destiné à l'habitation d'Albert,
la délicate prévoyance d'une mère qui, ne voulant pas se séparer de son
fils, avait cependant compris qu'un jeune homme de l'âge du vicomte
avait besoin de sa liberté tout entière. On y reconnaissait aussi, d'un
autre côté, nous devons le dire, l'intelligent égoïsme du jeune homme,
épris de cette vie libre et oisive, qui est celle des fils de famille,
et qu'on lui dorait comme à l'oiseau sa cage.
Par les deux fenêtres donnant sur la rue, Albert de Morcerf pouvait
faire ses explorations au-dehors. La vue du dehors est si nécessaire aux
jeunes gens qui veulent toujours voir le monde traverser leur horizon,
cet horizon ne fût-il que celui de la rue! Puis son exploration faite,
si cette exploration paraissait mériter un examen plus approfondi,
Albert de Morcerf pouvait, pour se livrer à ses recherches, sortir par
une petite porte faisant pendant à celle que nous avons indiquée près de
la loge du portier, et qui mérite une mention particulière.
C'était une petite porte qu'on eût dit oubliée de tout le monde depuis
le jour où la maison avait été bâtie, et qu'on eût cru condamnée à tout
jamais, tant elle semblait discrète et poudreuse, mais dont la serrure
et les gonds, soigneusement huilés, annonçaient une pratique mystérieuse
et suivie. Cette petite porte sournoise faisait concurrence aux deux
autres et se moquait du concierge, à la vigilance et à la juridiction
duquel elle échappait, s'ouvrant comme la fameuse porte de la caverne
des -Mille et une Nuits-, comme la Sésame enchantée d'Ali-Baba, au moyen
de quelques mots cabalistiques, ou de quelques grattements convenus,
prononcés par les plus douces voix ou opérés par les doigts les plus
effilés du monde.
Au bout d'un corridor vaste et calme, auquel communiquait cette petite
porte et qui faisait antichambre, s'ouvrait, à droite, la salle à manger
d'Albert donnant sur la cour, et, à gauche, son petit salon donnant sur
le jardin. Des massifs, des plantes grimpantes s'élargissant en éventail
devant les fenêtres, cachaient à la cour et au jardin l'intérieur de ces
deux pièces, les seules placées au rez-de-chaussée comme elles
l'étaient, où pussent pénétrer les regards indiscrets.
Au premier, ces deux pièces se répétaient, enrichies d'une troisième,
prise sur l'antichambre. Ces trois pièces étaient un salon, une chambre
à coucher et un boudoir.
Le salon d'en bas n'était qu'une espèce de divan algérien destiné aux
fumeurs.
Le boudoir du premier donnait dans la chambre à coucher, et, par une
porte invisible, communiquait avec l'escalier. On voit que toutes les
mesures de précaution étaient prises.
Au-dessus de ce premier étage régnait un vaste atelier, que l'on avait
agrandi en jetant bas murailles et cloisons, pandémonium que l'artiste
disputait au dandy. Là se réfugiaient et s'entassaient tous les caprices
successifs d'Albert, les cors de chasse, les basses, les flûtes, un
orchestre complet, car Albert avait eu un instant, non pas le goût, mais
la fantaisie de la musique; les chevalets, les palettes, les pastels,
car à la fantaisie de la musique avait succédé la fatuité de la
peinture; enfin les fleurets, les gants de boxe, les espadons et les
cannes de tout genre; car enfin, suivant les traditions des jeunes gens
à la mode de l'époque où nous sommes arrivés, Albert de Morcerf
cultivait, avec infiniment plus de persévérance qu'il n'avait fait de la
musique et de la peinture, ces trois arts qui complètent l'éducation
léonine, c'est-à-dire l'escrime, la boxe et le bâton, et il recevait
successivement dans cette pièce, destinée à tous les exercices du corps,
Grisier, Cooks et Charles Leboucher.
Le reste des meubles de cette pièce privilégiée étaient de vieux bahuts
du temps de François Ier, bahuts pleins de porcelaines de Chine, de
vases du Japon, de faïences de Luca della Robbia et de plats de Bernard
de Palissy; d'antiques fauteuils où s'étaient peut-être assis Henri IV
ou Sully, Louis XIII ou Richelieu, car deux de ces fauteuils, ornés d'un
écusson sculpté où brillaient sur l'azur les trois fleurs de lis de
France surmontées d'une couronne royale, sortaient visiblement des
garde-meubles du Louvre, ou tout au moins de celui de quelque château
royal. Sur ces fauteuils aux fonds sombres et sévères, étaient jetées
pêle-mêle de riches étoffes aux vives couleurs, teintes au soleil de la
Perse ou écloses sous les doigts des femmes de Calcutta ou de
Chandernagor. Ce que faisaient là ces étoffes, on n'eût pas pu le dire;
elles attendaient, en récréant les yeux, une destination inconnue à leur
propriétaire lui-même, et, en attendant, elles illuminaient
l'appartement de leurs reflets soyeux et dorés.
À la place la plus apparente se dressait un piano, taillé par Roller et
Blanchet dans du bois de rose, piano à la taille de nos salons de
Lilliputiens, renfermant cependant un orchestre dans son étroite et
sonore cavité, et gémissant sous le poids des chefs-d'oeuvre de
Beethoven, de Weber, de Mozart, d'Haydn, de Grétry et de Porpora.
Puis, partout, le long des murailles, au-dessus des portes, au plafond,
des épées, des poignards, des criks, des masses, des haches, des armures
complètes dorées, damasquinées, incrustées; des herbiers, des blocs de
minéraux, des oiseaux bourrés de crin, ouvrant pour un vol immobile
leurs ailes couleur de feu et leur bec qu'ils ne ferment jamais.
Il va sans dire que cette pièce était la pièce de prédilection d'Albert.
Cependant, le jour du rendez-vous, le jeune homme, en demi-toilette,
avait établi son quartier général dans le petit salon du
rez-de-chaussée. Là, sur une table entourée à distance d'un divan large
et moelleux, tous les tabacs connus, depuis le tabac jaune de
Pétersbourg, jusqu'au tabac noir du Sinaï, en passant par le maryland,
le porto-rico et le latakiéh, resplendissaient dans les pots de faïence
craquelée qu'adorent les Hollandais. À côté d'eux, dans des cases de
bois odorant, étaient rangés, par ordre de taille et de qualité, les
puros, les régalias, les havanes et les manilles; enfin dans une armoire
tout ouverte, une collection de pipes allemandes, de chibouques aux
bouquins d'ambre, ornées de corail, et de narguilés incrustés d'or, aux
longs tuyaux de maroquin roulés comme des serpents, attendaient le
caprice ou la sympathie des fumeurs. Albert avait présidé lui-même à
l'arrangement ou plutôt au désordre symétrique qu'après le café, les
convives d'un déjeuner moderne aiment à contempler à travers la vapeur
qui s'échappe de leur bouche et qui monte au plafond en longues et
capricieuses spirales.
À dix heures moins un quart, un valet de chambre entra. C'était un petit
groom de quinze ans, ne parlant qu'anglais et répondant au nom de John,
tout le domestique de Morcerf. Bien entendu que dans les jours
ordinaires le cuisinier de l'hôtel était à sa disposition, et que dans
les grandes occasions le chasseur du comte l'était également.
Ce valet de chambre, qui s'appelait Germain et qui jouissait de la
confiance entière de son jeune maître, tenait à la main une liasse de
journaux qu'il déposa sur une table, et un paquet de lettres qu'il remit
à Albert.
Albert jeta un coup d'oeil distrait sur ces différentes missives, en
choisit deux aux écritures fines et aux enveloppes parfumées, les
décacheta et les lut avec une certaine attention.
«Comment sont venues ces lettres? demanda-t-il.
--L'une est venue par la poste, l'autre a été apportée par le valet de
chambre de Mme Danglars.
--Faites dire à Mme Danglars que j'accepte la place qu'elle m'offre dans
sa loge.... Attendez donc... puis, dans la journée, vous passerez chez
Rosa; vous lui direz que j'irai, comme elle m'y invite, souper avec
elle en sortant de l'Opéra, et vous lui porterez six bouteilles de vins
assortis, de Chypre, de Xérès, de Malaga, et un baril d'huîtres
d'Ostende.... Prenez les huîtres chez Borel, et dites surtout que c'est
pour moi.
--À quelle heure monsieur veut-il être servi?
--Quelle heure avons-nous?
--Dix heures moins un quart.
--Eh bien, servez pour dix heures et demie précises. Debray sera
peut-être forcé d'aller à son ministère.... Et d'ailleurs... (Albert
consulta ses tablettes), c'est bien l'heure que j'ai indiquée au comte,
le 21 mai, à dix heures et demie du matin, et quoique je ne fasse pas
grand fond sur sa promesse, je veux être exact. À propos, savez-vous si
Mme la comtesse est levée?
--Si monsieur le vicomte le désire, je m'en informerai.
--Oui... vous lui demanderez une de ses caves à liqueurs, la mienne est
incomplète, et vous lui direz que j'aurai l'honneur de passer chez elle
vers trois heures, et que je lui fais demander la permission de lui
présenter quelqu'un.»
Le valet sorti, Albert se jeta sur le divan, déchira l'enveloppe de deux
ou trois journaux, regarda les spectacles, fit la grimace en
reconnaissant que l'on jouait un opéra et non un ballet, chercha
vainement dans les annonces de parfumerie un opiat pour les dents dont
on lui avait parlé, et rejeta l'une après l'autre les trois feuilles les
plus courues de Paris, en murmurant au milieu d'un bâillement prolongé:
«En vérité, ces journaux deviennent de plus en plus assommants.»
En ce moment une voiture légère s'arrêta devant la porte, et un instant
après le valet de chambre rentra pour annoncer M. Lucien Debray. Un
grand jeune homme blond, pâle, à l'oeil gris et assuré, aux lèvres
minces et froides, à l'habit bleu aux boutons d'or ciselés, à la cravate
blanche, au lorgnon d'écaille suspendu par un fil de soie, et que, par
un effort du nerf sourcilier et du nerf zygomatique, il parvenait à
fixer de temps en temps dans la cavité de son oeil droit, entra sans
sourire, sans parler et d'un air demi-officiel.
«Bonjour, Lucien.... Bonjour! dit Albert. Ah! vous m'effrayez, mon cher,
avec votre exactitude! Que dis-je? exactitude! Vous que je n'attendais
que le dernier, vous arrivez à dix heures moins cinq minutes, lorsque le
rendez-vous définitif n'est qu'à dix heures et demie! C'est miraculeux!
Le ministère serait-il renversé, par hasard?
--Non, très cher, dit le jeune homme en s'incrustant dans le divan;
rassurez-vous, nous chancelons toujours, mais nous ne tombons jamais, et
je commence à croire que nous passons tout bonnement à l'inamovibilité,
sans compter que les affaires de la Péninsule vont nous consolider tout
à fait.
--Ah! oui, c'est vrai, vous chassez don Carlos d'Espagne.
--Non pas, très cher, ne confondons point, nous le ramenons de l'autre
côté de la frontière de France, et nous lui offrons une hospitalité
royale à Bourges.
--À Bourges?
--Oui, il n'a pas à se plaindre, que diable! Bourges est la capitale du
roi Charles VII. Comment! vous ne saviez pas cela? C'est connu depuis
hier de tout Paris, et avant-hier la chose avait déjà transpiré à la
Bourse, car M. Danglars (je ne sais point par quel moyen cet homme sait
les nouvelles en même temps que nous), car M. Danglars a joué à la
hausse et a gagné un million.
--Et vous, un ruban nouveau, à ce qu'il paraît; car je vois un liséré
bleu ajouté à votre brochette?
--Heu! ils m'ont envoyé la plaque de Charles III, répondit négligemment
Debray.
--Allons ne faites donc pas l'indifférent, et avouez que la chose vous a
fait plaisir à recevoir.
--Ma foi, oui, comme complément de toilette, une plaque fait bien sur un
habit noir boutonné, c'est élégant.
--Et, dit Morcerf en souriant, on a l'air du prince de Galles ou du duc
de Reichstadt.
--Voilà donc pourquoi vous me voyez si matin, très cher.
--Parce que vous avez la plaque de Charles III et que vous vouliez
m'annoncer cette bonne nouvelle?
--Non; parce que j'ai passé la nuit à expédier des lettres: vingt-cinq
dépêches diplomatiques. Rentré chez moi ce matin au jour, j'ai voulu
dormir; mais le mal de tête m'a pris, et je me suis relevé pour monter à
cheval une heure. À Boulogne, l'ennui et la faim m'ont saisi, deux
ennemis qui vont rarement ensemble, et qui cependant se sont ligués
contre moi: une espèce d'alliance carlos-républicaine; je me suis alors
souvenu que l'on festinait chez vous ce matin, et me voilà: j'ai faim,
nourrissez-moi; je m'ennuie, amusez-moi.
--C'est mon devoir d'amphitryon, cher ami», dit Albert en sonnant le
valet de chambre, tandis que Lucien faisait sauter, avec le bout de sa
badine à pomme d'or incrustée de turquoise, les journaux dépliés.
«Germain, un verre de xérès et un biscuit. En attendant, mon cher
Lucien, voici des cigares de contrebande, bien entendu; je vous engage à
en goûter et à inviter votre ministre à nous en vendre de pareils, au
lieu de ces espèces de feuilles de noyer qu'il condamne les bons
citoyens à fumer.
--Peste! je m'en garderais bien. Du moment où ils vous viendraient du
gouvernement vous n'en voudriez plus et les trouveriez exécrables.
D'ailleurs, cela ne regarde point l'intérieur, cela regarde les
finances: adressez-vous à M. Humann, section des contributions
indirectes, corridor A, n° 26.
--En vérité, dit Albert, vous m'étonnez par l'étendue de vos
connaissances. Mais prenez donc un cigare!
--Ah! cher vicomte, dit Lucien en allumant un manille à une bougie rose
brûlant dans un bougeoir de vermeil et en se renversant sur le divan,
ah! cher vicomte, que vous êtes heureux de n'avoir rien à faire! En
vérité, vous ne connaissez pas votre bonheur!
--Et que feriez-vous donc, mon cher pacificateur de royaumes, reprit
Morcerf avec une légère ironie, si vous ne faisiez rien? Comment!
secrétaire particulier d'un ministre, lancé à la fois dans la grande
cabale européenne et dans les petites intrigues de Paris; ayant des
rois, et, mieux que cela, des reines à protéger, des partis à réunir,
des élections à diriger; faisant plus de votre cabinet avec votre plume
et votre télégraphe, que Napoléon ne faisait de ses champs de bataille
avec son épée et ses victoires; possédant vingt-cinq mille livres de
rente en dehors de votre place; un cheval dont Château-Renaud vous a
offert quatre cents louis, et que vous n'avez pas voulu donner; un
tailleur qui ne vous manque jamais un pantalon; ayant l'Opéra, le
Jockey-Club et le théâtre des Variétés, vous ne trouvez pas dans tout
cela de quoi vous distraire? Eh bien, soit, je vous distrairai, moi.
--Comment cela?
--En vous faisant faire une connaissance nouvelle.
--En homme ou en femme?
--En homme.
--Oh! j'en connais déjà beaucoup!
--Mais vous n'en connaissez pas comme celui dont je vous parle.
--D'où vient-il donc? du bout du monde?
--De plus loin peut-être.
--Ah diable! j'espère qu'il n'apporte pas notre déjeuner?
--Non, soyez tranquille, notre déjeuner se confectionne dans les
cuisines maternelles. Mais vous avez donc faim?
--Oui, je l'avoue, si humiliant que cela soit à dire. Mais j'ai dîné
hier chez M. de Villefort; et avez-vous remarqué cela, cher ami? on dîne
très mal chez tous ces gens du parquet; on dirait toujours qu'ils ont
des remords.
--Ah! pardieu, dépréciez les dîners des autres, avec cela qu'on dîne
bien chez vos ministres.
--Oui, mais nous n'invitons pas les gens comme il faut, au moins; et si
nous n'étions pas obligés de faire les honneurs de notre table à
quelques croquants qui pensent et surtout qui votent bien, nous nous
garderions comme de la peste de dîner chez nous, je vous prie de croire.
--Alors, mon cher, prenez un second verre de xérès et un autre biscuit.
--Volontiers, votre vin d'Espagne est excellent; vous voyez bien que
nous avons eu tout à fait raison de pacifier ce pays-là.
--Oui, mais don Carlos?
--Eh bien, don Carlos boira du vin de Bordeaux et dans dix ans nous
marierons son fils à la petite reine.
--Ce qui vous vaudra la Toison d'or, si vous êtes encore au ministère.
--Je crois, Albert, que vous avez adopté pour système ce matin de me
nourrir de fumée.
--Eh! c'est encore ce qui amuse le mieux l'estomac, convenez-en; mais,
tenez, justement j'entends la voix de Beauchamp dans l'antichambre, vous
vous disputerez, cela vous fera prendre patience.
--À propos de quoi?
--À propos de journaux.
--Oh! cher ami, dit Lucien avec un souverain mépris, est-ce que je lis
les journaux!
--Raison de plus, alors vous vous disputerez bien davantage.
--M. Beauchamp! annonça le valet de chambre.
--Entrez, entrez! plume terrible! dit Albert en se levant et en allant
au-devant du jeune homme. Tenez, voici Debray qui vous déteste sans vous
lire, à ce qu'il dit du moins.
--Il a bien raison, dit Beauchamp, c'est comme moi, je le critique sans
savoir ce qu'il fait. Bonjour, commandeur.
--Ah! vous savez déjà cela, répondit le secrétaire particulier en
échangeant avec le journaliste une poignée de main et un sourire.
--Pardieu! reprit Beauchamp.
--Et qu'en dit-on dans le monde?
--Dans quel monde? Nous avons beaucoup de mondes en l'an de grâce 1838.
--Eh! dans le monde critico-politique, dont vous êtes un des lions.
--Mais on dit que c'est chose fort juste, et que vous semez assez de
rouge pour qu'il pousse un peu de bleu.
--Allons, allons, pas mal, dit Lucien: pourquoi n'êtes vous pas des
nôtres, mon cher Beauchamp? Ayant de l'esprit comme vous en avez, vous
feriez fortune en trois ou quatre ans.
--Aussi, je n'attends qu'une chose pour suivre votre conseil: c'est un
ministère qui soit assuré pour six mois. Maintenant, un seul mot, mon
cher Albert, car aussi bien faut-il que je laisse respirer le pauvre
Lucien. Déjeunons-nous ou dînons-nous? J'ai la Chambre, moi. Tout n'est
pas rose, comme vous le voyez, dans notre métier.
--On déjeunera seulement; nous n'attendons plus que deux personnes, et
l'on se mettra à table aussitôt qu'elles seront arrivées.
--Et quelles sortes de personnes attendez-vous à déjeuner? dit
Beauchamp.
--Un gentilhomme et un diplomate, reprit Albert.
--Alors c'est l'affaire de deux petites heures pour le gentilhomme et de
deux grandes heures pour le diplomate. Je reviendrai au dessert.
Gardez-moi des fraises, du café et des cigares. Je mangerai une
côtelette à la Chambre.
--N'en faites rien, Beauchamp, car le gentilhomme fût-il un Montmorency,
et le diplomate un Metternich, nous déjeunerons à dix heures et demie
précises; en attendant faites comme Debray, goûtez mon xérès et mes
biscuits.
--Allons donc, soit, je reste. Il faut absolument que je me distraie ce
matin.
--Bon, vous voilà comme Debray! Il me semble cependant que lorsque le
ministère est triste l'opposition doit être gaie.
--Ah! voyez-vous, cher ami, c'est que vous ne savez point ce qui me
menace. J'entendrai ce matin un discours de M. Danglars à la Chambre des
députés, et ce soir, chez sa femme, une tragédie d'un pair de France. Le
diable emporte le gouvernement constitutionnel! et puisque nous avions
le choix, à ce qu'on dit, comment avons-nous choisi celui-là?
--Je comprends; vous avez besoin de faire provision d'hilarité.
--Ne dites donc pas de mal des discours de M. Danglars, dit Debray: il
vote pour vous, il fait de l'opposition.
--Voilà, pardieu, bien le mal! aussi j'attends que vous l'envoyiez
discourir au Luxembourg pour en rire tout à mon aise.
--Mon cher, dit Albert à Beauchamp, on voit bien que les affaires
d'Espagne sont arrangées, vous êtes ce matin d'une aigreur révoltante.
Rappelez-vous donc que la chronique parisienne parle d'un mariage entre
moi et Mlle Eugénie Danglars. Je ne puis donc pas, en conscience, vous
laisser mal parler de l'éloquence d'un homme qui doit me dire un jour:
«Monsieur le vicomte, vous savez que je donne deux millions à ma fille.»
--Allons donc! dit Beauchamp, ce mariage ne se fera jamais. Le roi a pu
le faire baron, il pourra le faire pair, mais il ne le fera point
gentilhomme, et le comte de Morcerf est une épée trop aristocratique
pour consentir, moyennant deux pauvres millions, à une mésalliance. Le
vicomte de Morcerf ne doit épouser qu'une marquise.
--Deux millions! c'est cependant joli! reprit Morcerf.
--C'est le capital social d'un théâtre de boulevard ou d'un chemin de
fer du jardin des Plantes à la Râpée.
--Laissez-le dire, Morcerf, reprit nonchalamment Debray, et
mariez-vous. Vous épousez l'étiquette d'un sac, n'est-ce pas? eh bien,
que vous importe! mieux vaut alors sur cette étiquette un blason de
moins et un zéro de plus; vous avez sept merlettes dans vos armes, vous
en donnerez trois à votre femme et il vous en restera encore quatre.
C'est une de plus qu'a M. de Guise, qui a failli être roi de France, et
dont le cousin germain était empereur d'Allemagne.
--Ma foi, je crois que vous avez raison, Lucien, répondit distraitement
Albert.
--Et certainement! D'ailleurs tout millionnaire est noble comme un
bâtard, c'est-à-dire qu'il peut l'être.
--Chut! ne dites pas cela, Debray, reprit en riant Beauchamp, car voici
Château-Renaud qui, pour vous guérir de votre manie de paradoxer, vous
passera au travers du corps l'épée de Renaud de Montauban, son ancêtre.
--Il dérogerait alors, répondit Lucien, car je suis vilain et très
vilain.
--Bon! s'écria Beauchamp, voilà le ministère qui chante du Béranger, où
allons-nous, mon Dieu?
--M. de Château-Renaud! M. Maximilien Morrel! dit le valet de chambre,
en annonçant deux nouveaux convives.
--Complets alors! dit Beauchamp, et nous allons déjeuner; car, si je ne
me trompe, vous n'attendiez plus que deux personnes, Albert?
--Morrel! murmura Albert surpris; Morrel! qu'est-ce que cela?»
Mais avant qu'il eût achevé, M. de Château-Renaud, beau jeune homme de
trente ans, gentilhomme des pieds à la tête, c'est-à-dire avec la figure
d'un Guiche et l'esprit d'un Mortemart, avait pris Albert par la main:
«Permettez-moi, mon cher, lui dit-il, de vous présenter M. le capitaine
de spahis Maximilien Morrel, mon ami, et de plus mon sauveur. Au reste,
l'homme se présente assez bien par lui-même. Saluez mon héros, vicomte.»
Et il se rangea pour démasquer ce grand et noble jeune homme au front
large, à l'oeil perçant, aux moustaches noires, que nos lecteurs se
rappellent avoir vu à Marseille, dans une circonstance assez dramatique
pour qu'ils ne l'aient point encore oublié. Un riche uniforme,
demi-français, demi-oriental, admirablement porté faisait valoir sa
large poitrine décorée de la croix de la Légion d'honneur, et ressortir
la cambrure hardie de sa taille. Le jeune officier s'inclina avec une
politesse d'élégance; Morrel était gracieux dans chacun de ses
mouvements, parce qu'il était fort.
«Monsieur, dit Albert avec une affectueuse courtoisie, M. le baron de
Château-Renaud savait d'avance tout le plaisir qu'il me procurait en me
faisant faire votre connaissance; vous êtes de ses amis, monsieur, soyez
des nôtres.
--Très bien, dit Château-Renaud, et souhaitez, mon cher vicomte, que le
cas échéant il fasse pour vous ce qu'il a fait pour moi.
--Et qu'a-t-il donc fait? demanda Albert.
--Oh! dit Morrel, cela ne vaut pas la peine d'en parler, et monsieur
exagère.
--Comment! dit Château-Renaud, cela ne vaut pas la peine d'en parler! La
vie ne vaut pas la peine qu'on en parle!... En vérité, c'est par trop
philosophique ce que vous dites là, mon cher monsieur Morrel.... Bon
pour vous qui exposez votre vie tous les jours, mais pour moi qui
l'expose une fois par hasard....
--Ce que je vois de plus clair dans tout cela, baron, c'est que M. le
capitaine Morrel vous a sauvé la vie.
--Oh! mon Dieu, oui, tout bonnement, reprit Château-Renaud.
--Et à quelle occasion? demanda Beauchamp.
--Beauchamp, mon ami, vous saurez que je meurs de faim, dit Debray, ne
donnez donc pas dans les histoires.
--Eh bien, mais, dit Beauchamp, je n'empêche pas qu'on se mette à table,
moi.... Château-Renaud nous racontera cela à table.
--Messieurs, dit Morcerf, il n'est encore que dix heures un quart,
remarquez bien cela, et nous attendons un dernier convive.
--Ah! c'est vrai, un diplomate, reprit Debray.
--Un diplomate, ou autre chose, je n'en sais rien, ce que je sais, c'est
que pour mon compte je l'ai chargé d'une ambassade qu'il a si bien
terminée à ma satisfaction, qui si j'avais été roi, je l'eusse fait à
l'instant même chevalier de tous mes ordres, eussé-je eu à la fois la
disposition de la Toison d'or et de la Jarretière.
--Alors, puisqu'on ne se met point encore à table, dit Debray,
versez-vous un verre de xérès comme nous avons fait, et racontez-nous
cela, baron.
--Vous savez tous que l'idée m'était venue d'aller en Afrique.
--C'est un chemin que vos ancêtres vous ont tracé, mon cher
Château-Renaud, répondit galamment Morcerf.
--Oui, mais je doute que cela fût, comme eux, pour délivrer le tombeau
du Christ.
--Et vous avez raison, Beauchamp, dit le jeune aristocrate; c'était tout
bonnement pour faire le coup de pistolet en amateur. Le duel me répugne,
comme vous savez, depuis que deux témoins, que j'avais choisis pour
accommoder une affaire, m'ont forcé de casser le bras à un de mes
meilleurs amis... eh pardieu! à ce pauvre Franz d'Épinay, que vous
connaissez tous.
--Ah oui! c'est vrai, dit Debray, vous vous êtes battu dans le temps...
À quel propos?
--Le diable m'emporte si je m'en souviens! dit Château-Renaud; mais ce
que je me rappelle parfaitement, c'est qu'ayant honte de laisser dormir
un talent comme le mien, j'ai voulu essayer sur les Arabes des pistolets
neufs dont on venait de me faire cadeau. En conséquence je m'embarquai
pour Oran; d'Oran je gagnai Constantine, et j'arrivai juste pour voir
lever le siège. Je me mis en retraite comme les autres. Pendant
quarante-huit heures je supportai assez bien la pluie le jour, la neige
la nuit; enfin, dans la troisième matinée, mon cheval mourut de froid.
Pauvre bête! accoutumée aux couvertures et au poêle de l'écurie... un
cheval arabe qui seulement s'est trouvé un peu dépaysé en rencontrant
dix degrés de froid en Arabie.
--C'est pour cela que vous voulez m'acheter mon cheval anglais, dit
Debray; vous supposez qu'il supportera mieux le froid que votre arabe.
--Vous vous trompez, car j'ai fait voeu de ne plus retourner en Afrique.
--Vous avez donc eu bien peur? demanda Beauchamp.
--Ma foi, oui, je l'avoue, répondit Château-Renaud; et il y avait de
quoi! Mon cheval était donc mort; je faisais ma retraite à pied; six
Arabes vinrent au galop pour me couper la tête, j'en abattis deux de
mes deux coups de fusil, deux de mes deux coups de pistolet, mouches
pleines; mais il en restait deux, et j'étais désarmé. L'un me prit par
les cheveux, c'est pour cela que je les porte courts maintenant, on ne
sait pas ce qui peut arriver, l'autre m'enveloppa le cou de son yatagan,
et je sentais déjà le froid aigu du fer, quand monsieur, que vous voyez,
chargea à son tour sur eux, tua celui qui me tenait par les cheveux d'un
coup de pistolet, et fendit la tête de celui qui s'apprêtait à me couper
la gorge d'un coup de sabre. Monsieur s'était donné pour tâche de sauver
un homme ce jour-là, le hasard a voulu que ce fût moi; quand je serai
riche, je ferai faire par Klagmann ou par Marochetti une statue du
Hasard.
--Oui, dit en souriant Morrel, c'était le 5 septembre, c'est-à-dire
l'anniversaire d'un jour où mon père fut miraculeusement sauvé; aussi,
autant qu'il est en mon pouvoir, je célèbre tous les ans ce jour-là par
quelque action....
--Héroïque, n'est-ce pas? interrompit Château-Renaud; bref, je fus
l'élu, mais ce n'est pas tout. Après m'avoir sauvé du fer, il me sauva
du froid, en me donnant, non pas la moitié de son manteau, comme faisait
saint Martin, mais en me le donnant tout entier; puis de la faim, en
partageant avec moi, devinez quoi?
--Un pâté de chez Félix? demanda Beauchamp.
--Non pas, son cheval, dont nous mangeâmes chacun un morceau de grand
appétit: c'était dur.
--Le cheval? demanda en riant Morcerf.
--Non, le sacrifice, répondit Château-Renaud. Demandez à Debray s'il
sacrifierait son anglais pour un étranger?
--Pour un étranger, non, dit Debray mais pour un ami, peut-être.
--Je devinai que vous deviendriez le mien, monsieur le baron, dit
Morrel; d'ailleurs, j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, héroïsme ou
non, sacrifice ou non, ce jour-là je devais une offrande à la mauvaise
fortune en récompense de la faveur que nous avait faite autrefois la
bonne.
--Cette histoire à laquelle M. Morrel fait allusion, continua
Château-Renaud, est toute une admirable histoire qu'il vous racontera
un jour, quand vous aurez fait avec lui plus ample connaissance; pour
aujourd'hui, garnissons l'estomac et non la mémoire. À quelle heure
déjeunez-vous, Albert.
--À dix heures et demie.
--Précises? demanda Debray en tirant sa montre.
--Oh! vous m'accorderez bien les cinq minutes de grâce, dit Morcerf,
car, moi aussi, j'attends un sauveur.
--À qui?
--À moi, parbleu! répondit Morcerf. Croyez-vous donc qu'on ne puisse
pas me sauver comme un autre et qu'il n'y a que les Arabes qui coupent
la tête! Notre déjeuner est un déjeuner philanthropique, et nous aurons
à notre table, je l'espère du moins, deux bienfaiteurs de l'humanité.
--Comment ferons-nous? dit Debray, nous n'avons qu'un prix Montyon?
--Eh bien, mais on le donnera à quelqu'un qui n'aura rien fait pour
l'avoir, dit Beauchamp. C'est de cette façon-là que d'ordinaire
l'Académie se tire d'embarras.
--Et d'où vient-il? demanda Debray; excusez l'insistance; vous avez
déjà, je le sais bien, répondu à cette question, mais assez vaguement
pour que je me permette de la poser une seconde fois.
--En vérité, dit Albert, je n'en sais rien. Quand je l'ai invité, il y a
trois mois de cela, il était à Rome; mais depuis ce temps-là, qui peut
dire le chemin qu'il a fait!
--Et le croyez-vous capable d'être exact? demanda Debray.
--Je le crois capable de tout, répondit Morcerf.
--Faites attention qu'avec les cinq minutes de grâce, nous n'avons plus
que dix minutes.
--Eh bien, j'en profiterai pour vous dire un mot de mon convive.
--Pardon, dit Beauchamp, y a-t-il matière à un feuilleton dans ce que
vous allez nous raconter?
--Oui, certes, dit Morcerf, et des plus curieux, même.
--Dites alors, car je vois bien que je manquerai la Chambre; il faut
bien que je me rattrape.
--J'étais à Rome au carnaval dernier.
--Nous savons cela, dit Beauchamp.
--Oui, mais ce que vous ne savez pas, c'est que j'avais été enlevé par
des brigands.
--Il n'y a pas de brigands, dit Debray.
--Si fait, il y en a, et de hideux même, c'est-à-dire d'admirables, car
je les ai trouvés beaux à faire peur.
--Voyons, mon cher Albert, dit Debray, avouez que votre cuisinier est en
retard, que les huîtres ne sont pas arrivées de Marennes ou d'Ostende,
et qu'à l'exemple de Mme de Maintenon, vous voulez remplacer le plat par
un comte. Dites-le, mon cher, nous sommes d'assez bonne compagnie pour
vous le pardonner et pour écouter votre histoire, toute fabuleuse
qu'elle promet d'être.
--Et, moi, je vous dis, toute fabuleuse qu'elle est, que je vous la
donne pour vraie d'un bout à l'autre. Les brigands m'avaient donc enlevé
et m'avaient conduit dans un endroit fort triste qu'on appelle les
catacombes de Saint-Sébastien.
--Je connais cela, dit Château-Renaud, j'ai manqué d'y attraper la
fièvre.
--Et, moi, j'ai fait mieux que cela, dit Morcerf, je l'ai eue
réellement. On m'avait annoncé que j'étais prisonnier sauf rançon, une
misère, quatre mille écus romains, vingt-six mille livres tournois.
Malheureusement je n'en avais plus que quinze cents; j'étais au bout de
mon voyage et mon crédit était épuisé. J'écrivis à Franz. Et, pardieu!
tenez, Franz en était, et vous pouvez lui demander si je mens d'une
virgule; j'écrivis à Franz que s'il n'arrivait pas à six heures du matin
avec les quatre mille écus, à six heures dix minutes j'aurais rejoint
les bienheureux saints et les glorieux martyrs dans la compagnie
desquels j'avais eu l'honneur de me trouver. Et M. Luigi Vampa, c'est le
nom de mon chef de brigands, m'aurait, je vous prie de le croire, tenu
scrupuleusement parole.
--Mais Franz arriva avec les quatre mille écus? dit Château-Renaud. Que
diable! on n'est pas embarrassé pour quatre mille écus quand on
s'appelle Franz d'Épinay ou Albert de Morcerf.
--Non, il arriva purement et simplement accompagné du convive que je
vous annonce et que j'espère vous présenter.
--Ah çà! mais c'est donc un Hercule tuant Cacus, que ce monsieur, un
Persée délivrant Andromède?
--Non, c'est un homme de ma taille à peu près.
--Armé jusqu'aux dents?
--Il n'avait pas même une aiguille à tricoter.
--Mais il traita de votre rançon?
--Il dit deux mots à l'oreille du chef, et je fus libre.
--On lui fit même des excuses de vous avoir arrêté, dit Beauchamp.
--Justement, dit Morcerf.
--Ah çà! mais c'était donc l'Arioste que cet homme?
--Non, c'était tout simplement le comte de Monte-Cristo.
--On ne s'appelle pas le comte de Monte-Cristo, dit Debray.
--Je ne crois pas, ajouta Château-Renaud avec le sang-froid d'un homme
qui connaît sur le bout du doigt son nobilaire européen; qui est-ce qui
connaît quelque part un comte de Monte-Cristo?
--Il vient peut-être de Terre Sainte, dit Beauchamp; un de ses aïeux
aura possédé le Calvaire, comme les Mortemart la mer Morte.
--Pardon, dit Maximilien, mais je crois que je vais vous tirer
d'embarras, messieurs; Monte-Cristo est une petite île dont j'ai
souvent entendu parler aux marins qu'employait mon père: un grain de
sable au milieu de la Méditerranée, un atome dans l'infini.
--C'est parfaitement cela, monsieur! dit Albert. Eh bien, de ce grain de
sable, de cet atome, est seigneur et roi celui dont je vous parle; il
aura acheté ce brevet de comte quelque part en Toscane.
--Il est donc riche, votre comte?
--Ma foi, je le crois.
--Mais cela doit se voir, ce me semble?
--Voilà ce qui vous trompe, Debray.
--Je ne vous comprends plus.
--Avez-vous lu les -Mille et une Nuits-?
--Parbleu! belle question!
--Eh bien, savez-vous donc si les gens qu'on y voit sont riches ou
pauvres? si leurs grains de blé ne sont pas des rubis ou des diamants?
Ils ont l'air de misérables pêcheurs, n'est-ce pas? vous les traitez
comme tels, et tout à coup ils vous ouvrent quelque caverne mystérieuse,
où vous trouvez un trésor à acheter l'Inde.
--Après?
--Après, mon comte de Monte-Cristo est un de ces pêcheurs-là. Il a même
un nom tiré de la chose, il s'appelle Simbad le marin et possède une
caverne pleine d'or.
--Et vous avez vu cette caverne, Morcerf? demanda Beauchamp.
--Non, pas moi, Franz. Mais, chut! il ne faut pas dire un mot de cela
devant lui. Franz y est descendu les yeux bandés, et il a été servi par
des muets et par des femmes près desquelles, à ce qu'il paraît,
Cléopâtre n'est qu'une lorette. Seulement des femmes il n'en est pas
bien sûr, vu qu'elles ne sont entrées qu'après qu'il eut mangé du
haschich; de sorte qu'il se pourrait bien que ce qu'il a pris pour des
femmes fût tout bonnement un quadrille de statues.»
Les jeunes gens regardèrent Morcerf d'un oeil qui voulait dire:
«Ah çà, mon cher, devenez-vous insensé, ou vous moquez-vous de nous?
--En effet, dit Morrel pensif, j'ai entendu raconter encore par un vieux
marin nommé Penelon quelque chose de pareil à ce que dit là M. de
Morcerf.
--Ah! fit Albert, c'est bien heureux que M. Morrel me vienne en aide.
Cela vous contrarie, n'est-ce pas, qu'il jette ainsi un peloton de fil
dans mon labyrinthe?
--Pardon, cher ami, dit Debray, c'est que vous nous racontez des choses
si invraisemblables....
--Ah parbleu! parce que vos ambassadeurs, vos consuls ne vous en parlent
pas! Ils n'ont pas le temps, il faut bien qu'ils molestent leurs
compatriotes qui voyagent.
--Ah! bon, voilà que vous vous fâchez, et que vous tombez sur nos
pauvres agents. Eh! mon Dieu! avec quoi voulez-vous qu'ils vous
protègent? la Chambre leur rogne tous les jours leurs appointements;
c'est au point qu'on n'en trouve plus. Voulez-vous être ambassadeur,
Albert? je vous fais nommer à Constantinople.
--Non pas! pour que le sultan, à la première démonstration que je ferai
en faveur de Méhémet-Ali, m'envoie le cordon et que mes secrétaires
m'étranglent.
--Vous voyez bien, dit Debray.
--Oui, mais tout cela n'empêche pas mon comte de Monte-Cristo d'exister!
--Pardieu! tout le monde existe, le beau miracle!
--Tout le monde existe, sans doute, mais pas dans des conditions
pareilles. Tout le monde n'a pas des esclaves noirs, des galeries
princières, des armes comme à la casauba, des chevaux de six mille
francs pièce, des maîtresses grecques!
--L'avez-vous vue, la maîtresse grecque?
--Oui, je l'ai vue et entendue. Vue au théâtre Valle, entendue un jour
que j'ai déjeuné chez le comte.
--Il mange donc, votre homme extraordinaire?
--Ma foi, s'il mange, c'est si peu, que ce n'est point la peine d'en
parler.
--Vous verrez que c'est un vampire.
--Riez si vous voulez. C'était l'opinion de la comtesse G..., qui,
comme vous le savez, a connu Lord Ruthwen.
--Ah! joli! dit Beauchamp, voilà pour un homme non journaliste le
pendant du fameux serpent de mer du -constitutionnel-; un vampire, c'est
parfait!
--Oeil fauve dont la prunelle diminue et se dilate à volonté, dit
Debray; angle facial développé, front magnifique, teint livide, barbe
noire, dents blanches et aiguës, politesse toute pareille.
--Eh bien, c'est justement cela, Lucien, dit Morcerf, et le signalement
est tracé trait pour trait. Oui, politesse aiguë et incisive. Cet homme
m'a souvent donné le frisson; un jour entre autres, que nous regardions
ensemble une exécution, j'ai cru que j'allais me trouver mal, bien plus
de le voir et de l'entendre causer froidement sur tous les supplices de
la terre, que de voir le bourreau remplir son office et que d'entendre
les cris du patient.
--Ne vous a-t-il pas conduit un peu dans les ruines du Colisée pour vous
sucer le sang, Morcerf? demanda Beauchamp.
--Ou, après vous avoir délivré, ne vous a-t-il pas fait signer quelque
parchemin couleur de feu, par lequel vous lui cédiez votre âme, comme
Ésaü son droit d'aînesse?
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