--Et à la baronne?
--Dites-lui que j'aurai l'honneur, si elle le permet, d'aller lui
présenter mes hommages dans la soirée.»
Le troisième acte commença. Pendant le troisième acte le comte de
Morcerf vint, comme il l'avait promis, rejoindre Mme Danglars.
Le comte n'était point un de ces hommes qui font révolution dans une
salle; aussi personne ne s'aperçut-il de son arrivée que ceux dans la
loge desquels il venait prendre une place.
Monte-Cristo le vit cependant, et un léger sourire effleura ses lèvres.
Quant à Haydée, elle ne voyait rien tant que la toile était levée; comme
toutes les natures primitives, elle adorait tout ce qui parle à
l'oreille et à la vue.
Le troisième acte s'écoula comme d'habitude; Mlles Noblet, Julia et
Leroux exécutèrent leurs entrechats ordinaires; le prince de Grenade
fut défié par Robert-Mario; enfin ce majestueux roi que vous savez fit
le tour de la salle pour montrer son manteau de velours, en tenant sa
fille par la main; puis la toile tomba, et la salle se dégorgea aussitôt
dans le foyer et les corridors.
Le comte sortit de sa loge, et un instant après apparut dans celle de la
baronne Danglars.
La baronne ne put s'empêcher de jeter un cri de surprise légèrement mêlé
de joie.
«Ah! venez donc, monsieur le comte! s'écria-t-elle, car, en vérité,
j'avais hâte de joindre mes grâces verbales aux remerciements écrits que
je vous ai déjà faits.
--Oh! madame, dit le comte, vous vous rappelez encore cette misère? je
l'avais déjà oubliée, moi.
--Oui, mais ce qu'on n'oublie pas, monsieur le comte, c'est que vous
avez le lendemain sauvé ma bonne amie Mme de Villefort du danger que lui
faisaient courir ces mêmes chevaux.
--Cette fois encore, madame, je ne mérite pas vos remerciements; c'est
Ali, mon Nubien, qui a eu le bonheur de rendre à Mme de Villefort cet
éminent service.
--Et est-ce aussi Ali, dit le comte de Morcerf, qui a tiré mon fils des
bandits romains?
--Non, monsieur le comte, dit Monte-Cristo en serrant la main que le
général lui tendait, non; cette fois je prends les remerciements pour
mon compte; mais vous me les avez déjà faits, je les ai déjà reçus, et,
en vérité, je suis honteux de vous retrouver encore si reconnaissant.
Faites-moi donc l'honneur, je vous prie, madame la baronne, de me
présenter à mademoiselle votre fille.
--Oh! vous êtes tout présenté, de nom du moins, car il y a deux ou trois
jours que nous ne parlons que de vous. Eugénie, continua la baronne en
se retournant vers sa fille, monsieur le comte de Monte-Cristo!»
Le comte s'inclina: Mlle Danglars fit un léger mouvement de tête.
«Vous êtes là avec une admirable personne, monsieur le comte, dit
Eugénie; est-ce votre fille?
--Non, mademoiselle, dit Monte-Cristo étonné de cette extrême ingénuité
ou de cet étonnant aplomb, c'est une pauvre Grecque dont je suis le
tuteur.
--Et qui se nomme?...
--Haydée, répondit Monte-Cristo.
--Une Grecque! murmura le comte de Morcerf.
--Oui, comte, dit Mme Danglars; et dites-moi si vous avez jamais vu à la
cour d'Ali-Tebelin, que vous avez si glorieusement servi, un aussi
admirable costume que celui que nous avons là devant les yeux.
--Ah! dit Monte-Cristo, vous avez servi à Janina, monsieur le comte?
--J'ai été général-inspecteur des troupes du pacha, répondit Morcerf, et
mon peu de fortune, je ne le cache pas, vient des libéralités de
l'illustre chef albanais.
--Regardez donc! insista Mme Danglars.
--Où cela? balbutia Morcerf.
--Tenez!» dit Monte-Cristo.
Et, enveloppant le comte de son bras, il se pencha avec lui hors la
loge.
En ce moment, Haydée, qui cherchait le comte des yeux, aperçut sa tête
pâle près de celle de M. de Morcerf, qu'il tenait embrassé.
Cette vue produisit sur la jeune fille l'effet de la tête de Méduse;
elle fit un mouvement en avant comme pour les dévorer tous deux du
regard, puis, presque aussitôt, elle se rejeta en arrière en poussant un
faible cri, qui fut cependant entendu des personnes qui étaient les plus
proches d'elle et d'Ali, qui aussitôt ouvrit la porte.
«Tiens, dit Eugénie, que vient-il donc d'arriver à votre pupille,
monsieur le comte? On dirait qu'elle se trouve mal.
--En effet, dit le comte, mais ne vous effrayez point, mademoiselle:
Haydée est très nerveuse et par conséquent très sensible aux odeurs: un
parfum qui lui est antipathique suffit pour la faire évanouir; mais,
ajouta le comte en tirant un flacon de sa poche, j'ai là le remède.»
Et, après avoir salué la baronne et sa fille d'un seul et même salut, il
échangea une dernière poignée de main avec le comte et avec Debray, et
sortit de la loge de Mme Danglars.
Quand il entra dans la sienne, Haydée était encore fort pâle; à peine
parut-il qu'elle lui saisit la main. Monte-Cristo s'aperçut que les
mains de la jeune fille étaient humides et glacées à la fois.
«Avec qui donc causais-tu là, seigneur? demanda la jeune fille.
--Mais, répondit Monte-Cristo, avec le comte de Morcerf, qui a été au
service de ton illustre père, et qui avoue lui devoir sa fortune.
--Ah! le misérable! s'écria Haydée, c'est lui qui l'a vendu aux Turcs;
et cette fortune, c'est le prix de sa trahison. Ne savais-tu donc pas
cela, mon cher seigneur?
--J'avais bien déjà entendu dire quelques mots de cette histoire en
Épire, dit Monte-Cristo, mais j'en ignore les détails. Viens, ma fille,
tu me les donneras, ce doit être curieux.
--Oh! oui, viens, viens; il me semble que je mourrais si je restais plus
longtemps en face de cet homme.»
Et Haydée, se levant vivement, s'enveloppa de son burnous de cachemire
blanc brodé de perles et de corail, et sortit vivement au moment où la
toile se levait.
«Voyez si cet homme fait rien comme un autre! dit la comtesse G... à
Albert, qui était retourné près d'elle; il écoute religieusement le
troisième acte de -Robert-, et il s'en va au moment où le quatrième va
commencer.
LIV
La hausse et la baisse.
Quelques jours après cette rencontre, Albert de Morcerf vint faire
visite au comte de Monte-Cristo dans sa maison des Champs-Élysées, qui
avait déjà pris cette allure de palais, que le comte, grâce à son
immense fortune, donnait à ses habitations même les plus passagères.
Il venait lui renouveler les remerciements de Mme Danglars, que lui
avait déjà apportés une lettre signée baronne Danglars, née Herminie de
Servieux.
Albert était accompagné de Lucien Debray, lequel joignit aux paroles de
son ami quelques compliments qui n'étaient pas officiels sans doute,
mais dont, grâce à la finesse de son coup d'oeil, le comte ne pouvait
suspecter la source.
Il lui sembla même que Lucien venait le voir, mû par un double sentiment
de curiosité, et que la moitié de ce sentiment émanait de la rue de la
Chaussée-d'Antin. En effet, il pouvait supposer, sans crainte de se
tromper, que Mme Danglars, ne pouvant connaître par ses propres yeux
l'intérieur d'un homme qui donnait des chevaux de trente mille francs,
et qui allait à l'Opéra avec une esclave grecque portant un million de
diamants, avait chargé les yeux par lesquels elle avait l'habitude de
voir de lui donner des renseignements sur cet intérieur.
Mais le comte ne parut pas soupçonner la moindre corrélation entre la
visite de Lucien et la curiosité de la baronne.
«Vous êtes en rapports presque continuels avec le baron Danglars?
demanda-t-il à Albert de Morcerf.
--Mais oui, monsieur le comte; vous savez ce que je vous ai dit.
--Cela tient donc toujours?
--Plus que jamais, dit Lucien; c'est une affaire arrangée.»
Et Lucien, jugeant sans doute que ce mot mêlé à la conversation lui
donnait le droit d'y demeurer étranger, plaça son lorgnon d'écaille dans
son oeil, et mordant la pomme d'or de sa badine, se mit à faire le tour
de la chambre en examinant les armes et les tableaux.
«Ah! dit Monte-Cristo; mais, à vous entendre, je n'avais pas cru à une
si prompte solution.
--Que voulez-vous? les choses marchent sans qu'on s'en doute; pendant
que vous ne songez pas à elles, elles songent à vous; et quand vous vous
retournez vous êtes étonné du chemin qu'elles ont fait. Mon père et M.
Danglars ont servi ensemble en Espagne, mon père dans l'armée, M.
Danglars dans les vivres. C'est là que mon père, ruiné par la
Révolution, et M. Danglars, qui n'avait, lui, jamais eu de patrimoine,
ont jeté les fondements, mon père, de sa fortune politique et militaire,
qui est belle, M. Danglars, de sa fortune politique et financière, qui
est admirable.
--Oui, en effet, dit Monte-Cristo, je crois que, pendant la visite que
je lui ai faite, M. Danglars m'a parlé de cela; et, continua-t-il en
jetant un coup d'oeil sur Lucien, qui feuilletait un album, et elle est
jolie, Mlle Eugénie? car je crois me rappeler que c'est Eugénie qu'elle
s'appelle.
--Fort jolie, ou plutôt fort belle, répondit Albert, mais d'une beauté
que je n'apprécie pas. Je suis un indigne!
--Vous en parlez déjà comme si vous étiez son mari!
--Oh! fit Albert, en regardant autour de lui pour voir à son tour ce que
faisait Lucien.
--Savez-vous, dit Monte-Cristo en baissant la voix, que vous ne me
paraissez pas enthousiaste de ce mariage!
--Mlle Danglars est trop riche pour moi, dit Morcerf, cela m'épouvante.
--Bah! dit Monte-Cristo, voilà une belle raison; n'êtes-vous pas riche
vous-même?
--Mon père a quelque chose comme une cinquantaine de mille livres de
rente, et m'en donnera peut-être dix ou douze en me mariant.
--Le fait est que c'est modeste, dit le comte, à Paris surtout; mais
tout n'est pas dans la fortune en ce monde, et c'est bien quelque chose
aussi qu'un beau nom et une haute position sociale. Votre nom est
célèbre, votre position magnifique, et puis le comte de Morcerf est un
soldat, et l'on aime à voir s'allier cette intégrité de Bayard à la
pauvreté de Duguesclin; le désintéressement est le plus beau rayon de
soleil auquel puisse reluire une noble épée. Moi, tout au contraire, je
trouve cette union on ne peut plus sortable: Mlle Danglars vous
enrichira et vous l'anoblirez!»
Albert secoua la tête et demeura pensif.
«Il y a encore autre chose, dit-il.
--J'avoue, reprit Monte-Cristo, que j'ai peine à comprendre cette
répugnance pour une jeune fille riche et belle.
--Oh! mon Dieu! dit Morcerf, cette répugnance, si répugnance il y a, ne
vient pas toute de mon côté.
--Mais de quel côté donc? car vous m'avez dit que votre père désirait ce
mariage.
--Du côté de ma mère, et ma mère est un oeil prudent et sûr. Eh bien,
elle ne sourit pas à cette union; elle a je ne sais quelle prévention
contre les Danglars.
--Oh! dit le comte avec un ton un peu forcé, cela se conçoit; Mme la
comtesse de Morcerf, qui est la distinction, l'aristocratie, la finesse
en personne, hésite un peu à toucher une main roturière, épaisse et
brutale: c'est naturel.
--Je ne sais si c'est cela, en effet, dit Albert; mais ce que je sais,
c'est qu'il me semble que ce mariage, s'il se fait, la rendra
malheureuse. Déjà l'on devait s'assembler pour parler d'affaires il y a
six semaines mais j'ai été tellement pris de migraines....
--Réelles? dit le comte en souriant.
--Oh! bien réelles, la peur sans doute... que l'on a remis le
rendez-vous à deux mois. Rien ne presse, vous comprenez; je n'ai pas
encore vingt et un ans, et Eugénie n'en a que dix-sept; mais les deux
mois expirent la semaine prochaine. Il faudra s'exécuter. Vous ne pouvez
vous imaginer, mon cher comte, combien je suis embarrassé... Ah! que
vous êtes heureux d'être libre!
--Eh bien, mais soyez libre aussi; qui vous en empêche, je vous le
demande un peu?
--Oh! ce serait une trop grande déception pour mon père si je n'épouse
pas Mlle Danglars.
--Épousez-la alors, dit le comte avec un singulier mouvement d'épaules.
--Oui, dit Morcerf; mais pour ma mère ce ne sera pas de la déception,
mais de la douleur.
--Alors ne l'épousez pas, fit le comte.
--Je verrai, j'essaierai, vous me donnerez un conseil, n'est-ce pas? et,
s'il vous est possible, vous me tirerez de cet embarras. Oh! pour ne pas
faire de peine à mon excellente mère, je me brouillerais avec le comte,
je crois.»
Monte-Cristo se détourna; il semblait ému.
«Eh! dit-il à Debray, assis dans un fauteuil profond à l'extrémité du
salon, et qui tenait de la main droite un crayon et de la gauche un
carnet, que faites-vous donc, un croquis d'après le Poussin?
--Moi? dit-il tranquillement, oh! bien oui! un croquis, j'aime trop la
peinture pour cela! Non pas, je fais tout l'opposé de la peinture, je
fais des chiffres.
--Des chiffres?
--Oui, je calcule; cela vous regarde indirectement, vicomte; je calcule
ce que la maison Danglars a gagné sur la dernière hausse d'Haïti: de
deux cent six le fonds est monté à quatre cent neuf en trois jours, et
le prudent banquier avait acheté beaucoup à deux cent six. Il a dû
gagner trois cent mille livres.
--Ce n'est pas son meilleur coup, dit Morcerf; n'a-t-il pas gagné un
million cette année avec les bons d'Espagne?
--Écoutez, mon cher, dit Lucien, voici M. le comte de Monte-Cristo qui
vous dira comme les Italiens:
-Danaro e santità-
-Metà della metà-[2]
[Note 2: Argent et sainteté, Moitié de la moitié.]
Et c'est encore beaucoup. Aussi, quand on me fait de pareilles
histoires, je hausse les épaules.
--Mais vous parliez d'Haïti? dit Monte-Cristo.
--Oh! Haïti, c'est autre chose; Haïti, c'est l'écarté de l'agiotage
français. On peut aimer la bouillotte, chérir le whist, raffoler du
boston, et se lasser cependant de tout cela; mais on en revient toujours
à l'écarté: c'est un hors-d'oeuvre. Ainsi M. Danglars a vendu hier à
quatre cent six et empoché trois cent mille francs; s'il eût attendu à
aujourd'hui, le fonds retombait à deux cent cinq, et au lieu de gagner
trois cent mille francs, il en perdait vingt ou vingt-cinq mille.
--Et pourquoi le fonds est-il retombé de quatre cent neuf à deux cent
cinq? demanda Monte-Cristo. Je vous demande pardon, je suis fort
ignorant de toutes ces intrigues de Bourse.
--Parce que, répondit en riant Albert, les nouvelles se suivent et ne se
ressemblent pas.
--Ah! diable, fit le comte, M. Danglars joue à gagner ou à perdre trois
cent mille francs en un jour. Ah çà! mais il est donc énormément riche?
--Ce n'est pas lui qui joue! s'écria vivement Lucien, c'est Mme
Danglars; elle est véritablement intrépide.
--Mais vous qui êtes raisonnable, Lucien, et qui connaissez le peu de
stabilité des nouvelles, puisque vous êtes à la source, vous devriez
l'empêcher, dit Morcerf avec un sourire.
--Comment le pourrais-je, si son mari ne réussit pas? demanda Lucien.
Vous connaissez le caractère de la baronne, personne n'a d'influence sur
elle, et elle ne fait absolument que ce qu'elle veut.
--Oh! si j'étais à votre place! dit Albert.
--Eh bien!
--Je la guérirais, moi; ce serait un service à rendre à son futur
gendre.
--Comment cela?
--Ah pardieu! c'est bien facile, je lui donnerais une leçon.
--Une leçon?
--Oui. Votre position de secrétaire du ministre vous donne une grande
autorité pour les nouvelles; vous n'ouvrez pas la bouche que les agents
de change ne sténographient au plus vite vos paroles; faites-lui perdre
une centaine de mille francs coup sur coup, et cela la rendra prudente.
--Je ne comprends pas, balbutia Lucien.
--C'est cependant limpide, répondit le jeune homme avec une naïveté qui
n'avait rien d'affecté; annoncez-lui un beau matin quelque chose
d'inouï, une nouvelle télégraphique que vous seul puissiez savoir; que
Henri IV, par exemple, a été vu hier chez Gabrielle; cela fera monter
les fonds, elle établira son coup de bourse là-dessus, et elle perdra
certainement lorsque Beauchamp écrira le lendemain dans son journal:
«C'est à tort que les gens bien informés prétendent que le roi Henri IV
a été vu avant-hier chez Gabrielle, ce fait est complètement inexact; le
roi Henri IV n'a pas quitté le pont Neuf.»
Lucien se mit à rire du bout des lèvres. Monte-Cristo, quoique
indifférent en apparence, n'avait pas perdu un mot de cet entretien, et
son oeil perçant avait même cru lire un secret dans l'embarras du
secrétaire intime.
Il résulta de cet embarras de Lucien, qui avait complètement échappé à
Albert, que Lucien abrégea sa visite.
Il se sentait évidemment mal à l'aise. Le comte lui dit en le
reconduisant quelques mots à voix basse auxquels il répondit:
«Bien volontiers, monsieur le comte, j'accepte.»
Le comte revint au jeune de Morcerf.
«Ne pensez-vous pas, en y réfléchissant, lui dit-il, que vous avez eu
tort de parler comme vous l'avez fait de votre belle-mère devant M.
Debray?
--Tenez, comte, dit Morcerf, je vous en prie, ne dites pas d'avance ce
mot-là.
--Vraiment, et sans exagération, la comtesse est à ce point contraire à
ce mariage?
--À ce point que la baronne vient rarement à la maison, et que ma mère,
je crois, n'a pas été deux fois dans sa vie chez madame Danglars.
--Alors, dit le comte, me voilà enhardi à vous parler à coeur ouvert: M.
Danglars est mon banquier, M. de Villefort m'a comblé de politesse en
remerciement d'un service qu'un heureux hasard m'a mis à même de lui
rendre. Je devine sous tout cela une avalanche de dîners et de raouts.
Or, pour ne pas paraître brocher fastueusement sur le tout, et même pour
avoir le mérite de prendre les devants, si vous voulez, j'ai projeté de
réunir dans ma maison de campagne d'Auteuil M. et Mme Danglars, M. et
Mme de Villefort. Si je vous invite à ce dîner, ainsi que M. le comte et
Mme la comtesse de Morcerf, cela n'aura-t-il pas l'air d'une espèce de
rendez-vous matrimonial, ou du moins Mme la comtesse de Morcerf
n'envisagera-t-elle point la chose ainsi, surtout si M. le baron
Danglars me fait l'honneur d'amener sa fille? Alors votre mère me
prendra en horreur, et je ne veux aucunement de cela, moi; je tiens, au
contraire, et dites-le-lui toutes les fois que l'occasion s'en
présentera, à rester au mieux dans son esprit.
--Ma foi, comte, dit Morcerf, je vous remercie d'y mettre avec moi cette
franchise, et j'accepte l'exclusion que vous me proposez. Vous dites que
vous tenez à rester au mieux dans l'esprit de ma mère, où vous êtes déjà
à merveille.
--Vous croyez? fit Monte-Cristo avec intérêt.
--Oh! j'en suis sûr. Quand vous nous avez quittés l'autre jour, nous
avons causé une heure de vous mais j'en reviens à ce que nous disions.
Eh bien, si ma mère pouvait savoir cette attention de votre part, et je
me hasarderai à la lui dire, je suis sûr qu'elle vous en serait on ne
peut plus reconnaissante. Il est vrai que de son côté, mon père serait
furieux.»
Le comte se mit à rire.
«Eh bien, dit-il à Morcerf, vous voilà prévenu. Mais j'y pense, il n'y
aura pas que votre père qui sera furieux; M. et Mme Danglars vont me
considérer comme un homme de fort mauvaise façon. Ils savent que je vous
vois avec une certaine intimité, que vous êtes même ma plus ancienne
connaissance parisienne et ils ne vous trouveront pas chez moi; ils me
demanderont pourquoi je ne vous ai pas invité. Songez au moins à vous
munir d'un engagement antérieur qui ait quelque apparence de
probabilité, et dont vous me ferez part au moyen d'un petit mot. Vous le
savez, avec les banquiers les écrits sont seuls valables.
--Je ferai mieux que cela, monsieur le comte, dit Albert. Ma mère veut
aller respirer l'air de la mer. À quel jour est fixé votre dîner?
--À samedi.
--Nous sommes à mardi, bien; demain soir nous partons; après-demain nous
serons au Tréport. Savez-vous, monsieur le comte, que vous êtes un homme
charmant de mettre ainsi les gens à leur aise!
--Moi! en vérité vous me tenez pour plus que je ne vaux; je désire vous
être agréable, voilà tout.
--Quel jour avez-vous fait vos invitations?
--Aujourd'hui même.
--Bien! Je cours chez M. Danglars, je lui annonce que nous quittons
Paris demain, ma mère et moi. Je ne vous ai pas vu; par conséquent je ne
sais rien de votre dîner.
--Fou que vous êtes! et M. Debray, qui vient de vous voir chez moi, lui!
--Ah! c'est juste.
--Au contraire, je vous ai vu et invité ici sans cérémonie, et vous
m'avez tout naïvement répondu que vous ne pouviez pas être mon convive,
parce que vous partiez pour le Tréport.
--Eh bien, voilà qui est conclu. Mais vous, viendrez-vous voir ma mère
avant demain?
--Avant demain, c'est difficile; puis je tomberais au milieu de vos
préparatifs de départ.
--Eh bien, faites mieux que cela; vous n'étiez qu'un homme charmant,
vous serez un homme adorable.
--Que faut-il que je fasse pour arriver à cette sublimité?
--Ce qu'il faut que vous fassiez?
--Je le demande.
--Vous êtes aujourd'hui libre comme l'air; venez dîner avec moi: nous
serons en petit comité, vous, ma mère et moi seulement. Vous avez à
peine aperçu ma mère; mais vous la verrez de près. C'est une femme fort
remarquable, et je ne regrette qu'une chose: c'est que sa pareille
n'existe pas avec vingt ans de moins; il y aurait bientôt, je vous le
jure, une comtesse et une vicomtesse de Morcerf. Quant à mon père, vous
ne le trouverez pas: il est de commission ce soir et dîne chez le grand
référendaire. Venez, nous causerons voyages. Vous qui avez vu le monde
tout entier, vous nous raconterez vos aventures; vous nous direz
l'histoire de cette belle Grecque qui était l'autre soir avec vous à
l'Opéra, que vous appelez votre esclave et que vous traitez comme une
princesse. Nous parlerons italien, espagnol. Voyons, acceptez; ma mère
vous remerciera.
--Mille grâces, dit le comte; l'invitation est des plus gracieuses, et
je regrette vivement de ne pouvoir l'accepter. Je ne suis pas libre
comme vous le pensiez, et j'ai au contraire un rendez-vous des plus
importants.
--Ah! prenez garde; vous m'avez appris tout à l'heure comment, en fait
de dîner, on se décharge d'une chose désagréable. Il me faut une preuve.
Je ne suis heureusement pas banquier comme M. Danglars; mais je suis, je
vous en préviens, aussi incrédule que lui.
--Aussi vais-je vous la donner», dit le comte.
Et il sonna.
«Hum! fit Morcerf, voilà déjà deux fois que vous refusez de dîner avec
ma mère. C'est un parti pris, comte.»
Monte-Cristo tressaillit.
«Oh! vous ne le croyez pas, dit-il; d'ailleurs voici ma preuve qui
vient.»
Baptistin entra et se tint sur la porte debout et attendant.
«Je n'étais pas prévenu de votre visite, n'est-ce pas?
--Dame! vous êtes un homme si extraordinaire que je n'en répondrais pas.
--Je ne pouvais point deviner que vous m'inviteriez à dîner, au moins.
--Oh! quant à cela, c'est probable.
--Eh bien, écoutez, Baptistin... que vous ai-je dit ce matin quand je
vous ai appelé dans mon cabinet de travail?
--De faire fermer la porte de M. le comte une fois cinq heures sonnées.
--Ensuite?
--Oh! monsieur le comte... dit Albert.
--Non, non, je veux absolument me débarrasser de cette réputation
mystérieuse que vous m'avez faite, mon cher vicomte. Il est trop
difficile de jouer éternellement le Manfred. Je veux vivre dans une
maison de verre. Ensuite.... Continuez, Baptistin.
--Ensuite, de ne recevoir que M. le major Bartolomeo Cavalcanti et son
fils.
--Vous entendez, M. le major Bartolomeo Cavalcanti, un homme de la plus
vieille noblesse d'Italie et dont Dante a pris la peine d'être le
d'Hozier.... Vous vous rappelez ou vous ne vous rappelez pas, dans le
dixième chant de l'Enfer; de plus, son fils, un charmant jeune homme de
votre âge à peu près, vicomte, portant le même titre que vous, et qui
fait son entrée dans le monde parisien avec les millions de son père. Le
major m'amène ce soir son fils Andrea, le contino, comme nous disons en
Italie. Il me le confie. Je le pousserai s'il a quelque mérite. Vous
m'aiderez, n'est-ce pas?
--Sans doute! C'est donc un ancien ami à vous que ce major Cavalcanti?
demanda Albert.
--Pas du tout, c'est un digne seigneur, très poli, très modeste, très
discret, comme il y en a une foule en Italie, des descendants très
descendus des vieilles familles. Je l'ai vu plusieurs fois, soit à
Florence, soit à Bologne, soit à Lucques, et il m'a prévenu de son
arrivée. Les connaissances de voyage sont exigeantes: elles réclament de
vous, en tout lieu, l'amitié qu'on leur a témoignée une fois par hasard;
comme si l'homme civilisé, qui sait vivre une heure avec n'importe qui,
n'avait pas toujours son arrière-pensée! Ce bon major Cavalcanti va
revoir Paris, qu'il n'a vu qu'en passant, sous l'Empire, en allant se
faire geler à Moscou. Je lui donnerai un bon dîner, il me laissera son
fils; je lui promettrai de veiller sur lui; je lui laisserai faire
toutes les folies qu'il lui conviendra de faire, et nous serons
quittes.
--À merveille! dit Albert, et je vois que vous êtes un précieux mentor.
Adieu donc, nous serons de retour dimanche. À propos, j'ai reçu des
nouvelles de Franz.
--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo; et se plaît-il toujours en Italie?
--Je pense que oui; cependant il vous y regrette. Il dit que vous étiez
le soleil de Rome, et que sans vous il y fait gris. Je ne sais même pas
s'il ne va point jusqu'à dire qu'il y pleut.
--Il est donc revenu sur mon compte, votre ami Franz?
--Au contraire, il persiste à vous croire fantastique au premier chef;
voilà pourquoi il vous regrette.
--Charmant jeune homme! dit Monte-Cristo, et pour lequel je me suis
senti une vive sympathie le premier soir où je l'ai vu cherchant un
souper quelconque, et il a bien voulu accepter le mien. C'est, je crois,
le fils du général d'Épinay?
--Justement.
--Le même qui a été si misérablement assassiné en 1815?
--Par les bonapartistes.
--C'est cela! Ma foi, je l'aime! N'y a-t-il pas pour lui aussi des
projets de mariage?
--Oui, il doit épouser Mlle de Villefort.
--C'est vrai?
--Comme moi je dois épouser Mlle Danglars, reprit Albert en riant.
--Vous riez....
--Oui.
--Pourquoi riez-vous?
--Je ris parce qu'il me semble voir de ce côté-là autant de sympathie
pour le mariage qu'il y en a d'un autre côté entre Mlle Danglars et moi.
Mais vraiment mon cher comte, nous causons de femmes comme les femmes
causent d'hommes; c'est impardonnable!»
Albert se leva.
«Vous vous en allez?
--La question est bonne! il y a deux heures que je vous assomme, et vous
avez la politesse de me demander si je m'en vais! En vérité, comte, vous
êtes l'homme le plus poli de la terre! Et vos domestiques, comme ils
sont dressés! M. Baptistin surtout! je n'ai jamais pu en avoir un comme
cela. Les miens semblent tous prendre exemple sur ceux du
Théâtre-Français, qui justement parce qu'ils n'ont qu'un mot à dire,
viennent toujours le dire sur la rampe. Ainsi, si vous vous défaites de
M. Baptistin, je vous demande la préférence.
--C'est dit, vicomte.
--Ce n'est pas tout, attendez: faites bien mes compliments à votre
discret Lucquois, au seigneur Cavalcante dei Cavalcanti; et si par
hasard il tenait à établir son fils, trouvez-lui une femme bien riche,
bien noble, du chef de sa mère, du moins, et bien baronne du chef de son
père. Je vous y aiderai, moi.
--Oh! oh! répondit Monte-Cristo, en vérité, vous en êtes là?
--Oui.
--Ma foi, il ne faut jurer de rien.
--Ah! comte, s'écria Morcerf, quel service vous me rendriez, et comme je
vous aimerais cent fois davantage encore si, grâce à vous, je restais
garçon, ne fût-ce que dix ans.
--Tout est possible», répondit gravement Monte-Cristo.
Et prenant congé d'Albert, il rentra chez lui et frappa trois fois sur
son timbre.
Bertuccio parut.
«Monsieur Bertuccio, dit-il, vous saurez que je reçois samedi dans ma
maison d'Auteuil.»
Bertuccio eut un léger frisson.
«Bien, monsieur, dit-il.
--J'ai besoin de vous, continua le comte, pour que tout soit préparé
convenablement. Cette maison est fort belle, ou du moins peut être fort
belle.
--Il faudrait tout changer pour en arriver là, monsieur le comte, car
les tentures ont vieilli.
--Changez donc tout, à l'exception d'une seule, celle de la chambre à
coucher de damas rouge: vous la laisserez même absolument telle qu'elle
est.»
Bertuccio s'inclina.
«Vous ne toucherez pas au jardin non plus; mais de la cour, par exemple,
faites-en tout ce que vous voudrez; il me sera même agréable qu'on ne la
puisse pas reconnaître.
--Je ferai tout mon possible pour que monsieur le comte soit content; je
serais plus rassuré cependant si monsieur le comte me voulait dire ses
intentions pour le dîner.
--En vérité, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, depuis que vous
êtes à Paris je vous trouve dépaysé, trembleur; mais vous ne me
connaissez donc plus?
--Mais enfin Son Excellence pourrait me dire qui elle reçoit!
--Je n'en sais rien encore, et vous n'avez pas besoin de le savoir non
plus. Lucullus dîne chez Lucullus, voilà tout.»
Bertuccio s'inclina et sortit.
LV
Le major Cavalcanti.
Ni le comte ni Baptistin n'avaient menti en annonçant à Morcerf cette
visite du major Lucquois, qui servait à Monte-Cristo de prétexte pour
refuser le dîner qui lui était offert.
Sept heures venaient de sonner, et M. Bertuccio, selon l'ordre qu'il en
avait reçu, était parti depuis deux heures pour Auteuil, lorsqu'un
fiacre s'arrêta à la porte de l'hôtel, et sembla s'enfuir tout honteux
aussitôt qu'il eut déposé près de la grille un homme de cinquante-deux
ans environ, vêtu d'une de ces redingotes vertes à brandebourgs noirs
dont l'espèce est impérissable, à ce qu'il paraît, en Europe. Un large
pantalon de drap bleu, une botte encore assez propre, quoique d'un
vernis incertain et un peu trop épaisse de semelle, des gants de daim,
un chapeau se rapprochant pour la forme d'un chapeau de gendarme, un col
noir, brodé d'un liséré blanc, qui, si son propriétaire ne l'eût porté
de sa pleine et entière volonté, eût pu passer pour un carcan: tel était
le costume pittoresque sous lequel se présenta le personnage qui sonna à
la grille en demandant si ce n'était point au n° 30 de l'avenue des
Champs-Élysées que demeurait M. le comte de Monte-Cristo, et qui, sur la
réponse affirmative du concierge, entra, ferma la porte derrière lui et
se dirigea vers le perron.
La tête petite et anguleuse de cet homme, ses cheveux blanchissants, sa
moustache épaisse et grise le firent reconnaître par Baptistin, qui
avait l'exact signalement du visiteur et qui l'attendait au bas du
vestibule. Aussi, à peine eut-il prononcé son nom devant le serviteur
intelligent, que Monte-Cristo était prévenu de son arrivée.
On introduisit l'étranger dans le salon le plus simple. Le comte l'y
attendait et alla au-devant de lui d'un air riant.
«Ah! cher monsieur, dit-il, soyez le bienvenu. Je vous attendais.
--Vraiment, dit le Lucquois, Votre Excellence m'attendait.
--Oui, j'avais été prévenu de votre arrivée pour aujourd'hui à sept
heures.
--De mon arrivée? Ainsi vous étiez prévenu?
--Parfaitement.
--Ah! tant mieux! Je craignais, je l'avoue, que l'on n'eût oublié cette
petite précaution.
--Laquelle?
--De vous prévenir.
--Oh! non pas!
--Mais vous êtes sûr de ne pas vous tromper?
--J'en suis sûr.
--C'est bien moi que Votre Excellence attendait aujourd'hui à sept
heures?
--C'est bien vous. D'ailleurs, vérifions.
--Oh! si vous m'attendiez, dit le Lucquois, ce n'est pas la peine.
--Si fait! si fait!» dit Monte-Cristo.
Le Lucquois parut légèrement inquiet.
«Voyons, dit Monte-Cristo, n'êtes-vous pas monsieur le marquis
Bartolomeo Cavalcanti?
--Bartolomeo Cavalcanti, répéta le Lucquois joyeux, c'est bien cela.
--Ex-major au service d'Autriche?
--Était-ce major que j'étais? demanda timidement le vieux militaire.
--Oui, dit Monte-Cristo, c'était major. C'est le nom que l'on donne en
France au grade que vous occupiez en Italie.
--Bon, dit le Lucquois, je ne demande pas mieux, moi, vous comprenez....
--D'ailleurs, vous ne venez pas ici de votre propre mouvement, reprit
Monte-Cristo.
--Oh! bien certainement.
--Vous m'êtes adressé par quelqu'un.
--Oui.
--Par cet excellent abbé Busoni?
--C'est cela! s'écria le major joyeux.
--Et vous avez une lettre?
--La voilà.
--Eh pardieu! vous voyez bien. Donnez donc.»
Et Monte-Cristo prit la lettre qu'il ouvrit et qu'il lut.
Le major regardait le comte avec de gros yeux étonnés qui se portaient
curieusement sur chaque partie de l'appartement, mais qui revenaient
invariablement à son propriétaire.
«C'est bien cela... ce cher abbé, «le major Cavalcanti, un digne
praticien de Lucques, descendant des Cavalcanti de Florence, continua
Monte-Cristo tout en lisant, jouissant d'une fortune d'un demi-million
de revenu.»
Monte-Cristo leva les yeux de dessus le papier et salua.
«D'un demi-million, dit-il; peste! mon cher monsieur Cavalcanti.
--Y a-t-il un demi-million? demanda le Lucquois.
--En toutes lettres; et cela doit être, l'abbé Busoni est l'homme qui
connaît le mieux toutes les grandes fortunes de l'Europe.
--Va pour un demi-million, dit le Lucquois; mais, ma parole d'honneur,
je ne croyais pas que cela montât si haut.
--Parce que vous avez un intendant qui vous vole; que voulez-vous, cher
monsieur Cavalcanti, il faut bien passer par là!
--Vous venez de m'éclairer, dit gravement le Lucquois, je mettrai le
drôle à la porte.»
Monte-Cristo continua:
--«Et auquel il ne manquerait qu'une chose pour être heureux».
--Oh! mon Dieu, oui! une seule, dit le Lucquois avec un soupir.
--«De retrouver un fils adoré.»
--Un fils adoré!
--«Enlevé dans sa jeunesse, soit par un ennemi de sa noble famille, soit
par des Bohémiens.»
--À l'âge de cinq ans, monsieur, dit le Lucquois avec un profond soupir
et en levant les yeux au ciel.
--Pauvre père!» dit Monte-Cristo.
Le comte continua:
--«Je lui rends l'espoir, je lui rends la vie, monsieur le comte, en lui
annonçant que ce fils, que depuis quinze ans il cherche vainement, vous
pouvez le lui faire retrouver.»
Le Lucquois regarda Monte-Cristo avec une indéfinissable expression
d'inquiétude.
«Je le puis», répondit Monte-Cristo.
Le major se redressa.
«Ah! ah! dit-il, la lettre était donc vraie jusqu'au bout?
--En aviez-vous douté, cher monsieur Bartolomeo?
--Non pas, jamais! Comment donc! un homme grave, un homme revêtu d'un
caractère religieux comme l'abbé Busoni, ne se serait pas permis une
plaisanterie pareille; mais vous n'avez pas tout lu, Excellence.
--Ah! c'est vrai, dit Monte-Cristo, il y a un -post-scriptum-.
--Oui, répéta le Lucquois... il...y... a... un... -post-scriptum-.
--«Pour ne point causer au major Cavalcanti l'embarras de déplacer des
fonds chez son banquier, je lui envoie une traite de deux mille francs
pour ses frais de voyage, et le crédit sur vous de la somme de
quarante-huit mille francs que vous restez me redevoir.»
Le major suivit des yeux ce -post-scriptum- avec une visible anxiété.
«Bon! se contenta de dire le comte.
--Il a dit bon, murmura le Lucquois. Ainsi... monsieur... reprit-il.
--Ainsi?... demanda Monte-Cristo.
--Ainsi, le -post-scriptum-...
--Eh bien, le -post-scriptum-?...
--Est accueilli par vous aussi favorablement que le reste de la lettre?
--Certainement. Nous sommes en compte, l'abbé Busoni et moi; je ne sais
pas si c'est quarante-huit mille livres précisément que je reste lui
redevoir, nous n'en sommes pas entre nous à quelques billets de banque.
Ah çà! vous attachiez donc une si grande importance à ce post-scriptum,
cher monsieur Cavalcanti?
--Je vous avouerai, répondit le Lucquois, que plein de confiance dans la
signature de l'abbé Busoni, je ne m'étais pas muni d'autres fonds; de
sorte que si cette ressource m'eût manqué, je me serais trouvé fort
embarrassé à Paris.
--Est-ce qu'un homme comme vous est embarrassé quelque part? dit
Monte-Cristo; allons donc!
--Dame! ne connaissant personne, fit le Lucquois.
--Mais on vous connaît, vous.
--Oui, l'on me connaît, de sorte que....
--Achevez, cher monsieur Cavalcanti!
--De sorte que vous me remettrez ces quarante-huit mille livres?
--À votre première réquisition.»
Le major roulait de gros yeux ébahis.
«Mais asseyez-vous donc, dit Monte-Cristo: en vérité, je ne sais ce que
je fais... je vous tiens debout depuis un quart d'heure.
--Ne faites pas attention.»
Le major tira un fauteuil et s'assit.
«Maintenant, dit le comte, voulez-vous prendre quelque chose; un verre
de xérès, de porto, d'alicante?
--D'alicante, puisque vous le voulez bien, c'est mon vin de
prédilection.
--J'en ai d'excellent. Avec un biscuit, n'est-ce pas?
--Avec un biscuit, puisque vous m'y forcez.»
Monte-Cristo sonna; Baptistin parut.
Le comte s'avança vers lui.
«Eh bien?... demanda-t-il tout bas.
--Le jeune homme est là, répondit le valet de chambre sur le même ton.
--Bien; où l'avez-vous fait entrer?
--Dans le salon bleu, comme l'avait ordonné Son Excellence.
--À merveille. Apportez du vin d'Alicante et des biscuits.»
Baptistin sortit.
«En vérité, dit le Lucquois, je vous donne une peine qui me remplit de
confusion.
--Allons donc!» dit Monte-Cristo.
Baptistin rentra avec les verres, le vin et les biscuits.
Le comte emplit un verre et versa dans le second quelques gouttes
seulement du rubis liquide que contenait la bouteille, toute couverte de
toiles d'araignée et de tous les autres signes qui indiquent la
vieillesse du vin bien plus sûrement que ne le font les rides pour
l'homme.
Le major ne se trompa point au partage, il prit le verre plein et un
biscuit. Le comte ordonna à Baptistin de poser le plateau à la portée de
la main de son hôte, qui commença par goûter l'alicante du bout de ses
lèvres, fit une grimace de satisfaction, et introduisit délicatement le
biscuit dans le verre.
«Ainsi, monsieur, dit Monte-Cristo, vous habitiez Lucques, vous étiez
riche, vous êtes noble, vous jouissiez de la considération générale,
vous aviez tout ce qui peut rendre un homme heureux.
--Tout, Excellence, dit le major en engloutissant son biscuit, tout
absolument.
--Et il ne manquait qu'une chose à votre bonheur?
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