d'agents de police et de gendarmes, on envoie chercher un médecin qui
ouvre le mort et récolte dans son estomac et dans ses entrailles
l'arsenic à la cuiller. Le lendemain, cent journaux racontent le fait
avec le nom de la victime et du meurtrier. Dès le soir même, l'épicier
ou les épiciers vient ou viennent dire: «C'est moi qui ai vendu
l'arsenic à monsieur.» Et plutôt que de ne pas reconnaître l'acquéreur,
ils en reconnaîtront vingt; alors le niais criminel est pris,
emprisonné, interrogé, confronté, confondu, condamné et guillotiné; ou
si c'est une femme de quelque valeur, on l'enferme pour la vie. Voilà
comme vos Septentrionaux entendent la chimie, madame. Desrues cependant
était plus fort que cela, je dois l'avouer.
--Que voulez-vous! monsieur, dit en riant la jeune femme, on fait ce
qu'on peut. Tout le monde n'a pas le secret des Médicis ou des Borgia.
--Maintenant, dit le comte en haussant les épaules, voulez-vous que je
vous dise ce qui cause toutes ces inepties? C'est que sur vos théâtres,
à ce dont j'ai pu juger du moins en lisant les pièces qu'on y joue, on
voit toujours des gens avaler le contenu d'une fiole ou mordre le chaton
d'une bague et tomber raides morts: cinq minutes après, le rideau
baisse; les spectateurs sont dispersés. On ignore les suites du meurtre;
on ne voit jamais ni le commissaire de police avec son écharpe, ni le
caporal avec ses quatre hommes, et cela autorise beaucoup de pauvres
cerveaux à croire que les choses se passent ainsi. Mais sortez un peu de
France, allez soit à Alep soit au Caire, soit seulement à Naples et à
Rome, et vous verrez passer par la rue des gens droits, frais et roses
dont le Diable boiteux, s'il vous effleurait de son manteau, pourrait
vous dire: «Ce monsieur est empoisonné depuis trois semaines, et il sera
tout à fait mort dans un mois.»
--Mais alors, dit Mme de Villefort, ils ont donc retrouvé le secret de
cette fameuse aqua-tofana que l'on me disait perdu à Pérouse.
--Eh, mon Dieu! madame, est-ce que quelque chose se perd chez les
hommes! Les arts se déplacent et font le tour du monde; les choses
changent de nom, voilà tout, et le vulgaire s'y trompe; mais c'est
toujours le même résultat, le poison porte particulièrement sur tel ou
tel organe; l'un sur l'estomac, l'autre sur le cerveau, l'autre sur les
intestins. Eh bien, le poison détermine une toux, cette toux une
fluxion de poitrine ou telle autre maladie cataloguée au livre de la
science, ce qui ne l'empêche pas d'être parfaitement mortelle, et qui,
ne le fût-elle pas, le deviendrait grâce aux remèdes que lui
administrent les naïfs médecins, en général fort mauvais chimistes, et
qui tourneront pour ou contre la maladie, comme il vous plaira, et voilà
un homme tué avec art et dans toutes les règles, sur lequel la justice
n'a rien à apprendre, comme disait un horrible chimiste de mes amis,
l'excellent abbé Ademonte de Taormine, en Sicile, lequel avait fort
étudié ces phénomènes nationaux.
--C'est effrayant, mais c'est admirable, dit la jeune femme immobile
d'attention; je croyais, je l'avoue, toutes ces histoires des inventions
du Moyen Âge?
--Oui, sans doute, mais qui se sont encore perfectionnées de nos jours.
À quoi donc voulez-vous que servent le temps, les encouragements, les
médailles, les croix, les prix Montyon, si ce n'est pour mener la
société vers sa plus grande perfection? Or, l'homme ne sera parfait que
lorsqu'il saura créer et détruire comme Dieu, il sait déjà détruire,
c'est la moitié du chemin de fait.
--De sorte, reprit Mme de Villefort revenant invariablement à son but,
que les poisons des Borgia, des Médicis, des René, des Ruggieri, et plus
tard probablement du baron de Trenk, dont ont tant abusé le drame
moderne et le roman....
--Étaient des objets d'art, madame, pas autre chose, répondit le comte.
Croyez-vous que le vrai savant s'adresse banalement à l'individu même?
Non pas. La science aime les ricochets, les tours de force, la
fantaisie, si l'on peut dire cela. Ainsi, par exemple cet excellent abbé
Adelmonte, dont je vous parlais tout à l'heure, avait fait, sous ce
rapport, des expériences étonnantes.
--Vraiment!
--Oui, je vous en citerai une seule. Il avait un fort beau jardin plein
de légumes, de fleurs et de fruits; parmi ces légumes, il choisissait le
plus honnête de tous, un chou, par exemple. Pendant trois jours il
arrosait ce chou avec une dissolution d'arsenic; le troisième jour, le
chou tombait malade et jaunissait, c'était le moment de le couper; pour
tous il paraissait mûr et conservait son apparence honnête: pour l'abbé
Adelmonte seul il était empoisonné. Alors, il apportait le chou chez
lui, prenait un lapin--l'abbé Adelmonte avait une collection de lapins,
de chats et de cochons d'Inde qui ne le cédait en rien à sa collection
de légumes, de fleurs et de fruits--l'abbé Adelmonte prenait donc un
lapin et lui faisait manger une feuille de chou, le lapin mourait. Quel
est le juge d'instruction qui oserait trouver à redire à cela, et quel
est le procureur du roi qui s'est jamais avisé de dresser contre M.
Magendie ou M. Flourens un réquisitoire à propos des lapins, des cochons
d'Inde et des chats qu'ils ont tués? Aucun. Voilà donc le lapin mort
sans que la justice s'en inquiète. Ce lapin mort, l'abbé Adelmonte le
fait vider par sa cuisinière et jette les intestins sur un fumier. Sur
ce fumier, il y a une poule, elle becquette ces intestins, tombe malade
à son tour et meurt le lendemain. Au moment où elle se débat dans les
convulsions de l'agonie, un vautour passe (il y a beaucoup de vautours
dans le pays d'Adelmonte), celui-là fond sur le cadavre, l'emporte sur
un rocher et en dîne. Trois jours après, le pauvre vautour, qui, depuis
ce repas, s'est trouvé constamment indisposé, se sent pris d'un
étourdissement au plus haut de la nue; il roule dans le vide et vient
tomber lourdement dans votre vivier; le brochet, l'anguille et la murène
mangent goulûment, vous savez cela, ils mordent le vautour.... Eh bien,
supposez que le lendemain l'on serve sur votre table cette anguille, ce
brochet ou cette murène, empoisonnés à la quatrième génération, votre
convive, lui, sera empoisonné à la cinquième et mourra au bout de huit
ou dix jours de douleurs d'entrailles, de maux de coeur, d'abcès au
pylore. On fera l'autopsie, et les médecins diront: «Le sujet est mort
d'une tumeur au foie ou d'une fièvre typhoïde.»
--Mais, dit Mme de Villefort, toutes ces circonstances, que vous
enchaînez les unes aux autres peuvent être rompues par le moindre
accident; le vautour peut ne pas passer à temps ou tomber à cent pas du
vivier.
--Ah! voilà justement où est l'art: pour être un grand chimiste en
Orient, il faut diriger le hasard; on y arrive.»
Mme de Villefort était rêveuse et écoutait.
«Mais, dit-elle, l'arsenic est indélébile; de quelque façon qu'on
l'absorbe, il se retrouvera dans le corps de l'homme, du moment où il
sera entré en quantité suffisante pour donner la mort.
--Bien! s'écria Monte-Cristo, bien! voilà justement ce que je dis à ce
bon Adelmonte.
«Il réfléchit, sourit, et me répondit par un proverbe sicilien, qui est
aussi, je crois, un proverbe français: «Mon enfant, le monde n'a pas été
fait en un jour, mais en sept; revenez dimanche.»
«Le dimanche suivant, je revins; au lieu d'avoir arrosé son chou avec de
l'arsenic, il l'avait arrosé avec une dissolution de sel à bas de
strychnine, -strychnos colubrina-, comme disent les savants. Cette fois
le chou n'avait pas l'air malade le moins du monde; aussi le lapin ne
s'en défia-t-il point, aussi cinq minutes après le lapin était-il mort;
la poule mangea le lapin, et le lendemain elle était trépassée. Alors
nous fîmes les vautours, nous emportâmes la poule et nous l'ouvrîmes.
Cette fois tous les symptômes particuliers avaient disparu, et il ne
restait que les symptômes généraux. Aucune indication particulière dans
aucun organe; exaspération du système nerveux, voilà tout, et trace de
congestion cérébrale, pas davantage; la poule n'avait pas été
empoisonnée, elle était morte d'apoplexie. C'est un cas rare chez les
poules, je le sais bien, mais fort commun chez les hommes.»
Mme de Villefort paraissait de plus en plus rêveuse.
«C'est bien heureux, dit-elle, que de pareilles substances ne puissent
être préparées que par des chimistes, car, en vérité, la moitié du monde
empoisonnerait l'autre.
--Par des chimistes ou des personnes qui s'occupent de chimie, répondit
négligemment Monte-Cristo.
--Et puis, dit Mme de Villefort s'arrachant elle-même et avec effort à
ses pensées, si savamment préparé qu'il soit, le crime est toujours le
crime: et s'il échappe à l'investigation humaine, il n'échappe pas au
regard de Dieu. Les Orientaux sont plus forts que nous sur les cas de
conscience, et ont prudemment supprimé l'enfer; voilà tout.
--Eh! madame, ceci est un scrupule qui doit naturellement naître dans
une âme honnête comme la vôtre, mais qui en serait bientôt déraciné par
le raisonnement. Le mauvais côté de la pensée humaine sera toujours
résumé par ce paradoxe de Jean-Jacques Rousseau, vous savez: «Le
mandarin qu'on tue à cinq mille lieues en levant le bout du doigt.» La
vie de l'homme se passe à faire de ces choses-là, et son intelligence
s'épuise à les rêver. Vous trouvez fort peu de gens qui s'en aillent
brutalement planter un couteau dans le coeur de leur semblable ou qui
administrent, pour le faire disparaître de la surface du globe, cette
quantité d'arsenic que nous disions tout à l'heure. C'est là réellement
une excentricité ou une bêtise. Pour en arriver là, il faut que le sang
se chauffe à trente-six degrés, que le pouls batte à quatre-vingt-dix
pulsations, et que l'âme sorte de ses limites ordinaires; mais si,
passant, comme cela se pratique en philologie, du mot au synonyme
mitigé, vous faites une simple élimination; au lieu de commettre un
ignoble assassinat, si vous écartez purement et simplement de votre
chemin celui qui vous gêne, et cela sans choc, sans violence, sans
l'appareil de ces souffrances, qui, devenant un supplice, font de la
victime un martyr, et de celui qui agit un carnifex dans toute la force
du mot; s'il n'y a ni sang, ni hurlements, ni contorsions, ni surtout
cette horrible et compromettante instantanéité de l'accomplissement,
alors vous échappez au coup de la loi humaine qui vous dit: «Ne trouble
pas la société!» Voilà comment procèdent et réussissent les gens
d'Orient, personnages graves et flegmatiques, qui s'inquiètent peu des
questions de temps dans les conjonctures d'une certaine importance.
--Il reste la conscience, dit Mme de Villefort d'une voix émue et avec
un soupir étouffé.
--Oui, dit Monte-Cristo, oui, heureusement, il reste la conscience, sans
quoi l'on serait fort malheureux. Après toute action un peu vigoureuse,
c'est la conscience qui nous sauve car elle nous fournit mille bonnes
excuses dont seuls nous sommes juges; et ces raisons, si excellentes
qu'elles soient pour nous conserver le sommeil, seraient peut-être
médiocres devant un tribunal pour nous conserver la vie. Ainsi Richard
III, par exemple, a dû être merveilleusement servi par la conscience
après la suppression des deux enfants d'Édouard IV, en effet, il pouvait
se dire: «Ces deux enfants d'un roi cruel et persécuteur, et qui
avaient hérité les vices de leur père, que moi seul ai su reconnaître
dans leurs inclinations juvéniles; ces deux enfants me gênaient pour
faire la félicité du peuple anglais, dont ils eussent infailliblement
fait le malheur.» Ainsi fut servie par sa conscience Lady Macbeth, qui
voulait, quoi qu'en ait dit Shakespeare, donner un trône, non à son
mari, mais à son fils. Ah! l'amour maternel est une si grande vertu, un
si puissant mobile, qu'il fait excuser bien des choses; aussi, après la
mort de Duncan, Lady Macbeth eut-elle été fort malheureuse sans sa
conscience.»
Mme de Villefort absorbait avec avidité ces effrayantes maximes et ces
horribles paradoxes débités par le comte avec cette naïve ironie qui lui
était particulière.
Puis après un instant de silence:
«Savez-vous, dit-elle, monsieur le comte, que vous êtes un terrible
argumentateur, et que vous voyez le monde sous un jour quelque peu
livide! Est-ce donc en regardant l'humanité à travers les alambics et
les cornues que vous l'avez jugée telle? Car vous aviez raison, vous
êtes un grand chimiste, et cet élixir que vous avez fait prendre à mon
fils, et qui l'a si rapidement rappelé à la vie....
--Oh! ne vous y fiez pas, madame, dit Monte-Cristo, une goutte de cet
élixir a suffi pour rappeler à la vie cet enfant qui se mourait, mais
trois gouttes eussent poussé le sang à ses poumons de manière à lui
donner des battements de coeur; six lui eussent coupé la respiration, et
causé une syncope beaucoup plus grave que celle dans laquelle il se
trouvait; dix enfin l'eussent foudroyé. Vous savez, madame, comme je
l'ai écarté vivement de ces flacons auxquels il avait l'imprudence de
toucher?
--C'est donc un poison terrible?
--Oh! mon Dieu, non! D'abord, admettons ceci, que le mot poison n'existe
pas, puisqu'on se sert en médecine des poisons les plus violents, qui
deviennent, par la façon dont ils sont administrés, des remèdes
salutaires.
--Qu'était-ce donc alors?
--C'était une savante préparation de mon ami, cet excellent abbé
Adelmonte, et dont il m'a appris à me servir.
--Oh! dit Mme de Villefort, ce doit être un excellent antispasmodique.
--Souverain, madame, vous l'avez vu, répondit le comte, et j'en fais un
usage fréquent, avec toute la prudence possible, bien entendu,
ajouta-t-il en riant.
--Je le crois, répliqua sur le même ton Mme de Villefort. Quant à moi,
si nerveuse et si prompte à m'évanouir, j'aurais besoin d'un docteur
Adelmonte pour m'inventer des moyens de respirer librement et me
tranquilliser sur la crainte que j'éprouve de mourir un beau jour
suffoquée. En attendant, comme la chose est difficile à trouver en
France, et que votre abbé n'est probablement pas disposé à faire pour
moi le voyage de Paris, je m'en tiens aux antispasmodiques de M.
Planche, et la menthe et les gouttes d'Hoffmann jouent chez moi un grand
rôle. Tenez, voici des pastilles que je me fais faire exprès; elles sont
à double dose.»
Monte-Cristo ouvrit la boîte d'écaille que lui présentait la jeune
femme, et respira l'odeur des pastilles en amateur digne d'apprécier
cette préparation.
«Elles sont exquises, dit-il, mais soumises à la nécessité de la
déglutition, fonction qui souvent est impossible à accomplir de la part
de la personne évanouie. J'aime mieux mon spécifique.
--Mais, bien certainement, moi aussi, je le préférerais d'après les
effets que j'en ai vus surtout; mais c'est un secret sans doute, et je
ne suis pas assez indiscrète pour vous le demander.
--Mais moi, madame, dit Monte-Cristo en se levant, je suis assez galant
pour vous l'offrir.
--Oh! monsieur.
--Seulement rappelez-vous une chose: c'est qu'à petite dose c'est un
remède, à forte dose c'est un poison. Une goutte rend la vie, comme vous
l'avez vu; cinq ou six tueraient infailliblement, et d'une façon
d'autant plus terrible, qu'étendues dans un verre de vin, elles n'en
changeraient aucunement le goût. Mais je m'arrête, madame, j'aurais
presque l'air de vous conseiller.»
Six heures et demie venaient de sonner, on annonça une amie de Mme de
Villefort, qui venait dîner avec elle.
«Si j'avais l'honneur de vous voir pour la troisième ou quatrième fois,
monsieur le comte, au lieu de vous voir pour la seconde, dit Mme de
Villefort; si j'avais l'honneur d'être votre amie, au lieu d'avoir tout
bonnement le bonheur d'être votre obligée, j'insisterais pour vous
retenir à dîner, et je ne me laisserais pas battre par un premier refus.
--Mille grâces, madame, répondit Monte-Cristo, j'ai moi-même un
engagement auquel je ne puis manquer. J'ai promis de conduire au
spectacle une princesse grecque de mes amies, qui n'a pas encore vu le
Grand Opéra, et qui compte sur moi pour l'y mener.
--Allez, monsieur, mais n'oubliez pas ma recette.
--Comment donc, madame! il faudrait pour cela oublier l'heure de
conversation que je viens de passer près de vous: ce qui est tout à fait
impossible.
Monte-Cristo salua et sortit.
Mme de Villefort demeura rêveuse.
«Voilà un homme étrange, dit-elle, et qui m'a tout l'air de s'appeler,
de son nom de baptême, Adelmonte.»
Quant à Monte-Cristo, le résultat avait dépassé son attente.
«Allons, dit-il en s'en allant, voilà une bonne terre, je suis convaincu
que le grain qu'on y laisse tomber n'y avorte pas.»
Et le lendemain, fidèle à sa promesse, il envoya la recette demandée.
LIII
Robert le diable.
La raison de l'Opéra était d'autant meilleure à donner qu'il y avait ce
soir-là solennité à l'Académie royale de musique. Levasseur, après une
longue indisposition, rentrait par le rôle de Bertram, et, comme
toujours, l'oeuvre du maestro à la mode avait attiré la plus brillante
société de Paris.
Morcerf, comme la plupart des jeunes gens riches, avait sa stalle
d'orchestre, plus dix loges de personnes de sa connaissance auxquelles
il pouvait aller demander une place sans compter celle à laquelle il
avait droit dans la loge des lions.
Château-Renaud avait la stalle voisine de la sienne.
Beauchamp, en sa qualité de journaliste, était roi de la salle et avait
sa place partout.
Ce soir-là, Lucien Debray avait la disposition de la loge du ministre,
et il l'avait offerte au comte de Morcerf, lequel, sur le refus de
Mercédès, l'avait envoyée à Danglars, en lui faisant dire qu'il irait
probablement faire dans la soirée une visite à la baronne et à sa fille,
si ces dames voulaient bien accepter la loge qu'il leur proposait. Ces
dames n'avaient eu garde de refuser. Nul n'est friand de loges qui ne
coûtent rien comme un millionnaire.
Quant à Danglars, il avait déclaré que ses principes politiques et sa
qualité de député de l'opposition ne lui permettaient pas d'aller dans
la loge du ministre. En conséquence, la baronne avait écrit à Lucien de
la venir prendre, attendu qu'elle ne pouvait pas aller à l'Opéra seule
avec Eugénie.
En effet, si les deux femmes y eussent été seules, on eût, certes,
trouvé cela fort mauvais; tandis que Mlle Danglars allant à l'Opéra avec
sa mère et l'amant de sa mère il n'y avait rien à dire: il faut bien
prendre le monde comme il est fait.
La toile se leva, comme d'habitude, sur une salle à peu près vide. C'est
encore une habitude de notre fashion parisienne, d'arriver au spectacle
quand le spectacle est commencé: il en résulte que le premier acte se
passe, de la part des spectateurs arrivés, non pas à regarder ou à
écouter la pièce, mais à regarder entrer les spectateurs qui arrivent,
et à ne rien entendre que le bruit des portes et celui des
conversations.
«Tiens! dit tout à coup Albert en voyant s'ouvrir une loge de côté de
premier rang, tiens! la comtesse G...»
--Qu'est-ce que c'est que la comtesse G...? demanda Château-Renaud.
--Oh! par exemple, baron, voici une question que je ne vous pardonne
pas; vous demandez ce que c'est que la comtesse G...?
--Ah! c'est vrai, dit Château-Renaud, n'est-ce pas cette charmante
Vénitienne?
--Justement.»
En ce moment la comtesse G... aperçut Albert et échangea avec lui un
salut accompagné d'un sourire.
«Vous la connaissez? dit Château-Renaud.
--Oui, fit Albert; je lui ai été présenté à Rome par Franz.
--Voudrez-vous me rendre à Paris le même service que Franz vous a rendu
à Rome?
--Bien volontiers.
--Chut!» cria le public.
Les deux jeunes gens continuèrent leur conversation, sans paraître
s'inquiéter le moins du monde du désir que paraissait éprouver le
parterre d'entendre la musique.
«Elle était aux courses du Champ-de-Mars, dit Château-Renaud.
--Aujourd'hui?
--Oui.
--Tiens! au fait, il y avait courses. Étiez-vous engagé?
--Oh! pour une misère, pour cinquante louis.
--Et qui a gagné?
--Nautilus; je pariais pour lui.
--Mais il y avait trois courses?
--Oui. Il y avait le prix du Jockey-Club, une coupe d'or. Il s'est même
passé une chose assez bizarre.
--Laquelle?
--Chut donc! cria le public.
--Laquelle? répéta Albert.
--C'est un cheval et un jockey complètement inconnus qui ont gagné cette
course.
--Comment?
--Oh! mon Dieu, oui, personne n'avait fait attention à un cheval inscrit
sous le nom de -Vampa- et à un jockey inscrit sous le nom de -Job-,
quand on a vu s'avancer tout à coup un admirable alezan et un jockey
gros comme le poing; on a été obligé de lui fourrer vingt livres de
plomb dans ses poches, ce qui ne l'a pas empêché d'arriver au but trois
longueurs de cheval avant -Ariel et Barbaro-, qui couraient avec lui.
--Et l'on n'a pas su à qui appartenaient le cheval et le jockey?
--Non.
--Vous dites que ce cheval était inscrit sous le nom de....
---Vampa-.
--Alors, dit Albert, je suis plus avancé que vous, je sais à qui il
appartenait, moi.
--Silence donc!» cria pour la troisième fois le parterre.
Cette fois la levée de boucliers était si grande, que les deux jeunes
gens s'aperçurent enfin que c'était à eux que le public s'adressait. Ils
se retournèrent un instant, cherchant dans cette foule un homme qui prit
la responsabilité de ce qu'ils regardaient comme une impertinence; mais
personne ne réitéra l'invitation, et ils se retournèrent vers la scène.
En ce moment la loge du ministre s'ouvrait, et Mme Danglars, sa fille et
Lucien Debray prenaient leurs places.
«Ah! ah! dit Château-Renaud, voilà des personnes de votre connaissance,
vicomte. Que diable regardez-vous donc à droite? On vous cherche.»
Albert se retourna et ses yeux rencontrèrent effectivement ceux de la
baronne Danglars, qui lui fit avec son éventail un petit salut. Quant à
Mlle Eugénie, ce fut à peine si ses grands yeux noirs daignèrent
s'abaisser jusqu'à l'orchestre.
«En vérité, mon cher, dit Château-Renaud, je ne comprends point, à part
la mésalliance, et je ne crois point que ce soit cela qui vous préoccupe
beaucoup; je ne comprends pas, dis-je, à part la mésalliance, ce que
vous pouvez avoir contre Mlle Danglars; c'est en vérité une fort belle
personne.
--Fort belle, certainement, dit Albert; mais je vous avoue qu'en fait de
beauté j'aimerais mieux quelque chose de plus doux, de plus suave, de
plus féminin, enfin.
--Voilà bien les jeunes gens, dit Château-Renaud qui, en sa qualité
d'homme de trente ans, prenait avec Morcerf des airs paternels; ils ne
sont jamais satisfaits. Comment, mon cher! on vous trouve une fiancée
bâtie sur le modèle de la Diane chasseresse et vous n'êtes pas content!
--Eh bien, justement, j'aurais mieux aimé quelque chose dans le genre de
la Vénus de Milo ou de Capoue. Cette Diane chasseresse, toujours au
milieu de ses nymphes, m'épouvante un peu, j'ai peur qu'elle ne me
traite en Actéon.»
En effet, un coup d'oeil jeté sur la jeune fille pouvait presque
expliquer le sentiment que venait d'avouer Morcerf. Mlle Danglars était
belle, mais, comme l'avait dit Albert, d'une beauté un peu arrêtée: ses
cheveux étaient d'un beau noir, mais dans leurs ondes naturelles on
remarquait une certaine rébellion à la main qui voulait leur imposer sa
volonté; ses yeux, noirs comme ses cheveux, encadrés sous de magnifiques
sourcils qui n'avaient qu'un défaut, celui de se froncer quelquefois,
étaient surtout remarquables par une expression de fermeté qu'on était
étonné de trouver dans le regard d'une femme; son nez avait les
proportions exactes qu'un statuaire eût données à celui de Junon: sa
bouche seule était trop grande, mais garnie de belles dents que
faisaient ressortir encore des lèvres dont le carmin trop vif tranchait
avec la pâleur de son teint; enfin un signe noir placé au coin de la
bouche, et plus large que ne le sont d'ordinaire ces sortes de caprices
de la nature, achevait de donner à cette physionomie ce caractère décidé
qui effrayait quelque peu Morcerf.
D'ailleurs, tout le reste de la personne d'Eugénie s'alliait avec cette
tête que nous venons d'essayer de décrire. C'était, comme l'avait dit
Château-Renaud, la Diane chasseresse, mais avec quelque chose encore de
plus ferme et de plus musculeux dans sa beauté.
Quant à l'éducation, qu'elle avait reçue, s'il y avait un reproche à lui
faire, c'est que, comme certains points de sa physionomie, elle semblait
un peu appartenir à un autre sexe. En effet, elle parlait deux ou trois
langues, dessinait facilement, faisait des vers et composait de la
musique; elle était surtout passionnée pour ce dernier art, qu'elle
étudiait avec une de ses amies de pension, jeune personne sans fortune,
mais ayant toutes les dispositions possibles pour devenir, à ce que l'on
assurait, une excellente cantatrice. Un grand compositeur portait,
disait-on, à cette dernière, un intérêt presque paternel, et la faisait
travailler avec l'espoir qu'elle trouverait un jour une fortune dans sa
voix.
Cette possibilité que Mlle Louise d'Armilly, c'était le nom de la jeune
virtuose, entrât un jour au théâtre faisait que Mlle Danglars, quoique
la recevant chez elle, ne se montrait point en public en sa compagnie.
Du reste, sans avoir dans la maison du banquier la position indépendante
d'une amie, Louise avait une position supérieure à celle des
institutrices ordinaires.
Quelques secondes après l'entrée de Mme Danglars dans sa loge, la toile
avait baissé et, grâce à cette faculté, laissée par la longueur des
entractes, de se promener au foyer ou de faire des visites pendant une
demi-heure, l'orchestre s'était à peu près dégarni.
Morcerf et Château-Renaud étaient sortis des premiers. Un instant Mme
Danglars avait pensé que cet empressement d'Albert avait pour but de lui
venir présenter ses compliments, et elle s'était penchée à l'oreille de
sa fille pour lui annoncer cette visite, mais celle-ci s'était
contentée de secouer la tête en souriant; et en même temps, comme pour
prouver combien la dénégation d'Eugénie était fondée, Morcerf apparut
dans une loge de côté du premier rang. Cette loge était celle de la
comtesse G...
«Ah! vous voilà, monsieur le voyageur, dit celle-ci en lui tendant la
main avec toute la cordialité d'une vieille connaissance; c'est bien
aimable à vous de m'avoir reconnue, et surtout de m'avoir donné la
préférence pour votre première visite.
--Croyez, madame, répondit Albert, que si j'eusse su votre arrivée à
Paris et connu votre adresse, je n'eusse point attendu si tard. Mais
veuillez me permettre de vous présenter M. le baron de Château-Renaud,
mon ami, un des rares gentilshommes qui restent encore en France, et par
lequel je viens d'apprendre que vous étiez aux courses du
Champ-de-Mars.»
Château-Renaud salua.
«Ah! vous étiez aux courses, monsieur? dit vivement la comtesse.
--Oui, madame.
--Eh bien, reprit vivement Mme G..., pouvez-vous me dire à qui
appartenait le cheval qui a gagné le prix du Jockey-Club?
--Non, madame, dit Château-Renaud, et je faisais tout à l'heure la même
question à Albert.
--Y tenez-vous beaucoup, madame la comtesse? demanda Albert.
--À quoi?
--À connaître le maître du cheval?
--Infiniment. Imaginez-vous.... Mais sauriez-vous qui, par hasard,
vicomte?
--Madame, vous alliez raconter une histoire: imaginez-vous, avez-vous
dit.
--Eh bien, imaginez-vous que ce charmant cheval alezan et ce joli petit
jockey à casaque rose m'avaient, à la première vue, inspiré une si vive
sympathie, que je faisais des voeux pour l'un et pour l'autre,
exactement comme si j'avais engagé sur eux la moitié de ma fortune;
aussi, lorsque je les vis arriver au but, devançant les autres coureurs
de trois longueurs de cheval, je fus si joyeuse que je me mis à battre
des mains comme une folle. Figurez-vous mon étonnement lorsque, en
rentrant chez moi, je rencontrai sur mon escalier le petit jockey rose!
Je crus que le vainqueur de la course demeurait par hasard dans la même
maison que moi, lorsque, en ouvrant la porte de mon salon, la première
chose que je vis fut la coupe d'or qui formait le prix gagné par le
cheval et le jockey inconnus. Dans la coupe il y avait un petit papier
sur lequel étaient écrits ces mots: «À la comtesse G..., Lord Ruthwen.»
--C'est justement cela, dit Morcerf.
--Comment! c'est justement cela; que voulez-vous dire?
--Je veux dire que c'est Lord Ruthwen en personne.
--Quel Lord Ruthwen?
--Le nôtre, le vampire, celui du théâtre Argentina.
--Vraiment! s'écria la comtesse; il est donc ici?
--Parfaitement.
--Et vous le voyez? vous le recevez? vous allez chez lui?
--C'est mon ami intime, et M. de Château-Renaud lui-même a l'honneur de
le connaître.
--Qui peut vous faire croire que c'est lui qui a gagné?
--Son cheval inscrit sous le nom de -Vampa-...
--Eh bien, après?
--Eh bien, vous ne vous rappelez pas le nom du fameux bandit qui m'avait
fait prisonnier?
--Ah! c'est vrai.
--Et des mains duquel le comte m'a miraculeusement tiré?
--Si fait.
--Il s'appelait -Vampa-. Vous voyez bien que c'est lui.
--Mais pourquoi m'a-t-il envoyé cette coupe, à moi?
--D'abord, madame la comtesse, parce que je lui avais fort parlé de
vous, comme vous pouvez le croire; ensuite parce qu'il aura été enchanté
de retrouver une compatriote, et heureux de l'intérêt que cette
compatriote prenait à lui.
--J'espère bien que vous ne lui avez jamais raconté les folies que nous
avons dites à son sujet!
--Ma foi, je n'en jurerais pas, et cette façon de vous offrir cette
coupe sous le nom de Lord Ruthwen....
--Mais c'est affreux, il va m'en vouloir mortellement.
--Son procédé est-il celui d'un ennemi?
--Non, je l'avoue.
--Eh bien!
--Ainsi, il est à Paris?
--Oui.
--Et quelle sensation a-t-il faite?
--Mais, dit Albert, on en a parlé huit jours, puis sont arrivés le
couronnement de la reine d'Angleterre et le vol des diamants de Mlle
Mars, et l'on n'a plus parlé que de cela.
--Mon cher, dit Château-Renaud, on voit bien que le comte est votre ami,
vous le traitez en conséquence. Ne croyez pas ce que vous dit Albert,
madame la comtesse, il n'est au contraire question que du comte de
Monte-Cristo à Paris. Il a d'abord débuté par envoyer à Mme Danglars des
chevaux de trente mille francs; puis il a sauvé la vie à Mme de
Villefort; puis il a gagné la course du Jockey-Club à ce qu'il paraît.
Je maintiens au contraire, moi, quoi qu'en dise Morcerf, qu'on s'occupe
encore du comte en ce moment, et qu'on ne s'occupera même plus que de
lui dans un mois, s'il veut continuer de faire de l'excentricité, ce
qui, au reste, paraît être sa manière de vivre ordinaire.
--C'est possible, dit Morcerf; en attendant, qui donc a repris la loge
de l'ambassadeur de Russie?
--Laquelle? demanda la comtesse.
--L'entre-colonne du premier rang; elle me semble parfaitement remise à
neuf.
--En effet, dit Château-Renaud. Est-ce qu'il y avait quelqu'un pendant le
premier acte?
--Où?
--Dans cette loge?
--Non, reprit la comtesse, je n'ai vu personne; ainsi, continua-t-elle,
revenant à la première conversation, vous croyez que c'est votre comte
de Monte-Cristo qui a gagné le prix?
--J'en suis sûr.
--Et qui m'a envoyé cette coupe?
--Sans aucun doute.
--Mais je ne le connais pas, moi, dit la comtesse, et j'ai fort envie de
la lui renvoyer.
--Oh! n'en faites rien; il vous en enverrait une autre, taillée dans
quelque saphir ou creusée dans quelque rubis. Ce sont ses manières
d'agir; que voulez-vous, il faut le prendre comme il est.»
En ce moment on entendit la sonnette qui annonçait que le deuxième acte
allait commencer. Albert se leva pour regagner sa place.
«Vous verrai-je? demanda la comtesse.
--Dans les entractes, si vous le permettez, je viendrai m'informer si je
puis vous être bon à quelque chose à Paris.
--Messieurs, dit la comtesse, tous les samedis soir, rue de Rivoli, 22,
je suis chez moi pour mes amis. Vous voilà prévenus.»
Les jeunes gens saluèrent et sortirent.
En entrant dans la salle, ils virent le parterre debout et les yeux
fixés sur un seul point de la salle; leurs regards suivirent la
direction générale, et s'arrêtèrent sur l'ancienne loge de l'ambassadeur
de Russie. Un homme habillé de noir, de trente-cinq à quarante ans,
venait d'y entrer avec une femme vêtue d'un costume oriental. La femme
était de la plus grande beauté, et le costume d'une telle richesse que
comme nous l'avons dit, tous les yeux s'étaient à l'instant tournés vers
elle.
«Eh! dit Albert, c'est Monte-Cristo et sa Grecque.»
En effet, c'était le comte et Haydée.
Au bout d'un instant, la jeune femme était l'objet de l'attention non
seulement du parterre, mais de toute la salle; les femmes se penchaient
hors des loges pour voir ruisseler sous les feux des lustres cette
cascade de diamants.
Le second acte se passa au milieu de cette rumeur sourde qui indique
dans les masses assemblées un grand événement. Personne ne songea à
crier silence. Cette femme si jeune, si belle, si éblouissante, était le
plus curieux spectacle qu'on pût voir.
Cette fois, un signe de Mme Danglars indiqua clairement à Albert que la
baronne désirait avoir sa visite dans l'entracte suivant.
Morcerf était de trop bon goût pour se faire attendre quand on lui
indiquait clairement qu'il était attendu. L'acte fini, il se hâta donc
de monter dans l'avant-scène.
Il salua les deux dames et tendit la main à Debray.
La baronne l'accueillit avec un charmant sourire et Eugénie avec sa
froideur habituelle.
«Ma foi, mon cher, dit Debray, vous voyez un homme à bout, et qui vous
appelle en aide pour le relayer. Voici madame qui m'écrase de questions
sur le comte, et qui veut que je sache d'où il est, d'où il vient, où il
va; ma foi, je ne suis pas Cagliostro, moi, et pour me tirer d'affaire,
j'ai dit: «Demandez tout cela à Morcerf, il connaît son Monte-Cristo sur
le bout du doigt»; alors on vous a fait signe.
--N'est-il pas incroyable, dit la baronne, que lorsqu'on a un
demi-million de fonds secrets à sa disposition on ne soit pas mieux
instruit que cela?
--Madame, dit Lucien, je vous prie de croire que si j'avais un
demi-million à ma disposition, je l'emploierais à autre chose qu'à
prendre des informations sur M. de Monte-Cristo, qui n'a d'autre mérite
à mes yeux que d'être deux fois riche comme un nabab; mais j'ai passé la
parole à mon ami Morcerf; arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde
plus.
--Un nabab ne m'eût certainement pas envoyé une paire de chevaux de
trente mille francs, avec quatre diamants aux oreilles, de cinq mille
francs chacun.
--Oh! les diamants, dit en riant Morcerf, c'est sa manie. Je crois que,
pareil à Potemkin, il en a toujours dans ses poches, et qu'il en sème
sur son chemin comme le petit Poucet faisait de ses cailloux.
--Il aura trouvé quelque mine, dit Mme Danglars; vous savez qu'il a un
crédit illimité sur la maison du baron?
--Non, je ne le savais pas, répondit Albert, mais cela doit être.
--Et qu'il a annoncé à M. Danglars qu'il comptait rester un an à Paris
et y dépenser six millions?
--C'est le schah de Perse qui voyage incognito.
--Et cette femme, monsieur Lucien, dit Eugénie, avez-vous remarqué comme
elle est belle?
--En vérité, mademoiselle, je ne connais que vous pour faire si bonne
justice aux personnes de votre sexe.»
Lucien approcha son lorgnon de son oeil.
«Charmante! dit-il.
--Et cette femme, M. de Morcerf sait-il qui elle est?
--Mademoiselle, dit Albert, répondant à cette interpellation presque
directe, je le sais à peu près, comme tout ce qui regarde le personnage
mystérieux dont nous nous occupons. Cette femme est une Grecque.
--Cela se voit facilement à son costume, et vous ne m'apprenez là que ce
que toute la salle sait déjà comme nous.
--Je suis fâché, dit Morcerf, d'être un cicérone si ignorant, mais je
dois avouer que là se bornent mes connaissances; je sais, en outre
qu'elle est musicienne, car un jour que j'ai déjeuné chez le comte, j'ai
entendu les sons d'une guzla qui ne pouvaient venir certainement que
d'elle.
--Il reçoit donc, votre comte? demanda Mme Danglars.
--Et d'une façon splendide, je vous le jure.
--Il faut que je pousse Danglars à lui offrir quelque dîner, quelque
bal, afin qu'il nous les rende.
--Comment, vous irez chez lui? dit Debray en riant.
--Pourquoi pas? avec mon mari!
--Mais il est garçon, ce mystérieux comte.
--Vous voyez bien que non, dit en riant à son tour la baronne, en
montrant la belle Grecque.
--Cette femme est une esclave, à ce qu'il nous a dit lui-même, vous
rappelez-vous, Morcerf? à votre déjeuner?
--Convenez, mon cher Lucien, dit la baronne qu'elle a bien plutôt l'air
d'une princesse.
--Des -Mille et une Nuits-.
--Des -Mille et une Nuits-, je ne dis pas; mais qu'est-ce qui fait les
princesses, mon cher? ce sont les diamants, et celle-ci en est couverte.
--Elle en a même trop, dit Eugénie; elle serait plus belle sans cela,
car on verrait son cou et ses poignets, qui sont charmants de forme.
--Oh! l'artiste. Tenez, dit Mme Danglars, la voyez-vous qui se
passionne?
--J'aime tout ce qui est beau, dit Eugénie.
--Mais que dites-vous du comte alors? dit Debray, il me semble qu'il
n'est pas mal non plus.
--Le comte? dit Eugénie, comme si elle n'eût point encore pensé à le
regarder, le comte, il est bien pâle.
--Justement, dit Morcerf, c'est dans cette pâleur qu'est le secret que
nous cherchons. La comtesse G... prétend, vous le savez, que c'est un
vampire.
--Elle est donc de retour, la comtesse G...? demanda la baronne.
--Dans cette loge de côté, dit Eugénie, presque en face de nous, ma
mère; cette femme, avec ces admirables cheveux blonds, c'est elle.
--Oh! oui, dit Mme Danglars; vous ne savez pas ce que vous devriez
faire, Morcerf?
--Ordonnez, madame.
--Vous devriez aller faire une visite à votre comte de Monte-Cristo et
nous l'amener.
--Pourquoi faire? dit Eugénie.
--Mais pour que nous lui parlions; n'es-tu pas curieuse de le voir?
--Pas le moins du monde.
--Étrange enfant! murmura la baronne.
--Oh! dit Morcerf, il viendra probablement de lui-même. Tenez, il vous
a vue, madame, et il vous salue.»
La baronne rendit au comte son salut, accompagné d'un charmant sourire.
«Allons, dit Morcerf, je me sacrifie; je vous quitte et vais voir s'il
n'y a pas moyen de lui parler.
--Allez dans sa loge; c'est bien simple.
--Mais je ne suis pas présenté.
--À qui?
--À la belle Grecque.
--C'est une esclave, dites-vous?
--Oui, mais vous prétendez, vous, que c'est une princesse.... Non.
J'espère que lorsqu'il me verra sortir il sortira.
--C'est possible. Allez!
--J'y vais.»
Morcerf salua et sortit. Effectivement, au moment où il passait devant
la loge du comte, la porte s'ouvrit; le comte dit quelques mots en arabe
à Ali, qui se tenait dans le corridor, et prit le bras de Morcerf.
Ali referma la porte, et se tint debout devant elle; il y avait dans le
corridor un rassemblement autour du Nubien.
«En vérité, dit Monte-Cristo, votre Paris est une étrange ville, et vos
Parisiens un singulier peuple. On dirait que c'est la première fois
qu'ils voient un Nubien. Regardez-les donc se presser autour de ce
pauvre Ali, qui ne sait pas ce que cela veut dire. Je vous réponds d'une
chose, par exemple, c'est qu'un Parisien peut aller à Tunis, à
Constantinople, à Bagdad ou au Caire, on ne fera pas cercle autour de
lui.
--C'est que vos Orientaux sont des gens sensés, et qu'ils ne regardent
que ce qui vaut la peine d'être vu; mais croyez-moi, Ali ne jouit de
cette popularité que parce qu'il vous appartient, et qu'en ce moment
vous êtes l'homme à la mode.
--Vraiment! et qui me vaut cette faveur?
--Parbleu! vous-même. Vous donnez des attelages de mille louis; vous
sauvez la vie à des femmes de procureur du roi; vous faites courir,
sous le nom de major Brack, des chevaux pur sang et des jockeys gros
comme des ouistitis; enfin, vous gagnez des coupes d'or, et vous les
envoyez aux jolies femmes.
--Et qui diable vous a conté toutes ces folies?
--Dame! la première, Mme Danglars, qui meurt d'envie de vous voir dans
sa loge, ou plutôt qu'on vous y voie; la seconde, le journal de
Beauchamp, et la troisième, ma propre imaginative. Pourquoi appelez-vous
votre cheval -Vampa-, si vous voulez garder l'incognito?
--Ah! c'est vrai! dit le comte, c'est une imprudence. Mais dites-moi
donc, le comte de Morcerf ne vient-il point quelquefois à l'Opéra? Je
l'ai cherché des yeux, et je ne l'ai aperçu nulle part.
--Il viendra ce soir.
--Où cela?
--Dans la loge de la baronne, je crois.
--Cette charmante personne qui est avec elle, c'est sa fille?
--Oui.
--Je vous en fais mon compliment.»
Morcerf sourit.
«Nous reparlerons de cela plus tard et en détail, dit-il. Que dites-vous
de la musique?
--De quelle musique?
--Mais de celle que vous venez d'entendre.
--Je dis que c'est de fort belle musique pour de la musique composée par
un compositeur humain, et chantée par des oiseaux à deux pieds et sans
plumes, comme disait feu Diogène.
--Ah çà! mais, mon cher comte, il semblerait que vous pourriez entendre
à votre caprice les sept choeurs du paradis?
--Mais c'est un peu de cela. Quand je veux entendre d'admirable musique,
vicomte, de la musique comme jamais l'oreille mortelle n'en a entendu,
je dors.
--Eh bien, mais, vous êtes à merveille ici; dormez, mon cher comte,
dormez, l'Opéra n'a pas été inventé pour autre chose.
--Non, en vérité, votre orchestre fait trop de bruit. Pour que je dorme
du sommeil dont je vous parle, il me faut le calme et le silence, et
puis une certaine préparation....
--Ah! le fameux haschich?
--Justement, vicomte, quand vous voudrez entendre de la musique, venez
souper avec moi.
--Mais j'en ai déjà entendu en y allant déjeuner, dit Morcerf.
--À Rome?
--Oui.
--Ah! c'était la guzla d'Haydée. Oui, la pauvre exilée s'amuse
quelquefois à me jouer des airs de son pays.»
Morcerf n'insista pas davantage; de son côté, le comte se tut.
En ce moment la sonnette retentit.
«Vous m'excusez? dit le comte en reprenant le chemin de sa loge.
--Comment donc!
--Emportez bien des choses pour la comtesse G... de la part de son
vampire.
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