étaient des honorables membres de l'une ou l'autre Chambre, pardonnez-moi si je vous quitte ainsi; mais imaginez-vous que la maison Thomson et French, de Rome, m'adresse un certain comte de Monte-Cristo, en lui ouvrant chez moi un crédit illimité. C'est la plaisanterie la plus drôle que mes correspondants de l'étranger se soient encore permise vis-à-vis de moi. Ma foi, vous le comprenez, la curiosité m'a saisi et me tient encore; je suis passé ce matin chez le prétendu comte. Si c'était un vrai comte, vous comprenez qu'il ne serait pas si riche. Monsieur n'était pas visible. Que vous en semble? ne sont-ce point des façons d'altesse ou de jolie femme que se donne là maître Monte-Cristo? Au reste, la maison située aux Champs-Élysées et qui est à lui, je m'en suis informé, m'a paru propre. Mais un crédit illimité, reprit Danglars en riant de son vilain sourire, rend bien exigeant le banquier chez qui le crédit est ouvert. J'ai donc hâte de voir notre homme. Je me crois mystifié. Mais ils ne savent point là-bas à qui ils ont affaire; rira bien qui rira le dernier.» En achevant ces mots et en leur donnant une emphase qui gonfla les narines de M. le baron, celui-ci quitta ses hôtes et passa dans un salon blanc et or qui faisait grand bruit dans la Chaussée-d'Antin. C'est là qu'il avait ordonné d'introduire le visiteur pour l'éblouir du premier coup. Le comte était debout, considérant quelques copies de l'Albane et du Fattore qu'on avait fait passer au banquier pour des originaux, et qui, toutes copies qu'elles étaient, juraient fort avec les chicorées d'or de toutes couleurs qui garnissaient les plafonds. Au bruit que fit Danglars en entrant, le comte se retourna. Danglars salua légèrement de la tête, et fit signe au comte de s'asseoir dans un fauteuil de bois doré garni de satin blanc broché d'or. Le comte s'assit. «C'est à monsieur de Monte-Cristo que j'ai l'honneur de parler? --Et moi, répondit le comte, à monsieur le baron Danglars, chevalier de la Légion d'honneur, membre de la Chambre des députés?» Monte-Cristo redisait tous les titres qu'il avait trouvés sur la carte du baron. Danglars sentit la botte et se mordit les lèvres. «Excusez-moi, monsieur, dit-il, de ne pas vous avoir donné du premier coup le titre sous lequel vous m'avez été annoncé; mais, vous le savez, nous vivons sous un gouvernement populaire, et moi, je suis un représentant des intérêts du peuple. --De sorte, répondit Monte-Cristo, que, tout en conservant l'habitude de vous faire appeler baron, vous avez perdu celle d'appeler les autres, comte. --Ah! je n'y tiens pas même pour moi, monsieur, répondit négligemment Danglars; ils m'ont nommé baron et fait chevalier de la Légion d'honneur pour quelques services rendus, mais.... --Mais vous avez abdiqué vos titres, comme ont fait autrefois MM. de Montmorency et de Lafayette? C'était un bel exemple à suivre, monsieur. --Pas tout à fait, cependant, reprit Danglars embarrassé; pour les domestiques, vous comprenez.... --Oui, vous vous appelez monseigneur pour vos gens; pour les journalistes, vous vous appelez monsieur; et pour vos commettants, citoyen. Ce sont des nuances très applicables au gouvernement constitutionnel. Je comprends parfaitement.» Danglars se pinça les lèvres: il vit que, sur ce terrain-là, il n'était pas de force avec Monte-Cristo, il essaya donc de revenir sur un terrain qui lui était plus familier. «Monsieur le comte, dit-il en s'inclinant, j'ai reçu une lettre d'avis de la maison Thomson et French. --J'en suis charmé, monsieur le baron. Permettez-moi de vous traiter comme vous traitent vos gens, c'est une mauvaise habitude prise dans des pays où il y a encore des barons, justement parce qu'on n'en fait plus. J'en suis charmé, dis-je; je n'aurai pas besoin de me présenter moi-même, ce qui est toujours assez embarrassant. Vous aviez donc, disiez-vous, reçu une lettre d'avis? --Oui, dit Danglars; mais je vous avoue que je n'en ai pas parfaitement compris le sens. --Bah! --Et j'avais même eu l'honneur de passer chez vous pour vous demander quelques explications. --Faites, monsieur, me voilà, j'écoute et suis prêt à vous entendre. --Cette lettre, dit Danglars, je l'ai sur moi, je crois (il fouilla dans sa poche). Oui, la voici: cette lettre ouvre à M. le comte de Monte-Cristo un crédit illimité sur ma maison. --Eh bien, monsieur le baron, que voyez-vous d'obscur là-dedans? --Rien, monsieur; seulement le mot -illimité-... --Eh bien, ce mot n'est-il pas français?... Vous comprenez, ce sont des Anglo-Allemands qui écrivent. --Oh! si fait, monsieur, et du côté de la syntaxe il n'y a rien à redire, mais il n'en est pas de même du côté de la comptabilité. --Est-ce que la maison Thomson et French, demanda Monte-Cristo de l'air le plus naïf qu'il put prendre, n'est point parfaitement sûre, à votre avis, monsieur le baron? diable! cela me contrarierait, car j'ai quelques fonds placés chez elle. --Ah! parfaitement sûre, répondit Danglars avec un sourire presque railleur; mais le sens du mot illimité, en matière de finances, est tellement vague.... --Qu'il est illimité, n'est-ce pas? dit Monte-Cristo. --C'est justement cela, monsieur, que je voulais dire. Or, le vague, c'est le doute, et, dit le sage, dans le doute abstiens-toi. --Ce qui signifie, reprit Monte-Cristo, que si la maison la Thomson et French est disposée à faire des folies, la maison Danglars ne l'est pas à suivre son exemple. --Comment cela, monsieur le comte? --Oui, sans doute, MM. Thomson et French font les affaires sans chiffres; mais M. Danglars a une limite aux siennes; c'est un homme sage, comme il disait tout à l'heure. --Monsieur, répondit orgueilleusement le banquier, personne n'a encore compté avec ma caisse. --Alors, répondit froidement Monte-Cristo, il paraît que c'est moi qui commencerai. --Qui vous dit cela? --Les explications que vous me demandez, monsieur, et qui ressemblent fort à des hésitations...» Danglars se mordit les lèvres; c'était la seconde fois qu'il était battu par cet homme et cette fois sur un terrain qui était le sien. Sa politesse railleuse n'était qu'affectée, et touchait à cet extrême si voisin qui est l'impertinence. Monte-Cristo, au contraire, souriait de la meilleure grâce du monde, et possédait, quand il le voulait, un certain air naïf qui lui donnait bien des avantages. «Enfin, monsieur, dit Danglars après un moment de silence, je vais essayer de me faire comprendre en vous priant de fixer vous-même la somme que vous comptez toucher chez moi. --Mais, monsieur, reprit Monte-Cristo décidé à ne pas perdre un pouce de terrain dans la discussion, si j'ai demandé un crédit illimité sur vous, c'est que je ne savais justement pas de quelles sommes j'aurais besoin.» Le banquier crut que le moment était venu enfin de prendre le dessus; il se renversa dans son fauteuil, et avec un lourd et orgueilleux sourire: «Oh! monsieur, dit-il, ne craignez pas de désirer; vous pourrez vous convaincre alors que le chiffre de la maison Danglars, tout limité qu'il est, peut satisfaire les plus larges exigences, et dussiez-vous demander un million.... --Plaît-il? fit Monte-Cristo. --Je dis un million, répéta Danglars avec l'aplomb de la sottise. --Et que ferais-je d'un million? dit le comte. Bon Dieu! monsieur, s'il ne m'eût fallu qu'un million, je ne me serais pas fait ouvrir un crédit pour une pareille misère. Un million? mais j'ai toujours un million dans mon portefeuille ou dans mon nécessaire de voyage.» Et Monte-Cristo retira d'un petit carnet où étaient ses cartes de visite deux bons de cinq cent mille francs chacun, payables au porteur, sur le Trésor. Il fallait assommer et non piquer un homme comme Danglars. Le coup de massue fit son effet: le banquier chancela et eut le vertige; il ouvrit sur Monte-Cristo deux yeux hébétés dont la prunelle se dilata effroyablement. «Voyons, avouez-moi, dit Monte-Cristo, que vous vous défiez de la maison Thomson et French. Mon Dieu! c'est tout simple; j'ai prévu le cas, et, quoique assez étranger aux affaires, j'ai pris mes précautions. Voici donc deux autres lettres pareilles à celle qui vous est adressée, l'une est de la maison Arestein et Eskoles, de Vienne, sur M. le baron de Rothschild, l'autre est de la maison Baring, de Londres, sur M. Laffitte. Dites un mot, monsieur, et je vous ôterai toute préoccupation, en me présentant dans l'une ou l'autre de ces deux maisons.» C'en était fait, Danglars était vaincu; il ouvrit avec un tremblement visible la lettre de Vienne et la lettre de Londres, que lui tendait du bout des doigts le comte, vérifia l'authenticité des signatures avec une minutie qui eût été insultante pour Monte-Cristo, s'il n'eût pas fait la part de l'égarement du banquier. «Oh! monsieur, voilà trois signatures qui valent bien des millions, dit Danglars en se levant comme pour saluer la puissance de l'or personnifiée en cet homme qu'il avait devant lui. Trois crédits illimités sur nos maisons! Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais tout en cessant d'être défiant, on peut demeurer encore étonné. --Oh! ce n'est pas une maison comme la vôtre qui s'étonnerait ainsi, dit Monte-Cristo avec toute sa politesse; ainsi, vous pourrez donc m'envoyer quelque argent, n'est-ce pas? --Parlez, monsieur le comte; je suis à vos ordres. --Eh bien, reprit Monte-Cristo, à présent que nous nous entendons, car nous nous entendons, n'est-ce pas?» Danglars fit un signe de tête affirmatif. «Et vous n'avez plus aucune défiance? continua Monte-Cristo. --Oh! monsieur le comte! s'écria le banquier, je n'en ai jamais eu. --Non; vous désiriez une preuve, voilà tout. Eh bien, répéta le comte, maintenant que nous nous entendons, maintenant que vous n'avez plus aucune défiance, fixons, si vous le voulez bien, une somme générale pour la première année: six millions, par exemple. --Six millions, soit! dit Danglars suffoqué. --S'il me faut plus, reprit machinalement Monte-Cristo, nous mettrons plus; mais je ne compte rester qu'une année en France, et pendant cette année je ne crois pas dépasser ce chiffre... enfin nous verrons.... Veuillez, pour commencer, me faire porter cinq cent mille francs demain, je serai chez moi jusqu'à midi, et d'ailleurs, si je n'y étais pas, je laisserais un reçu à mon intendant. --L'argent sera chez vous demain à dix heures du matin, monsieur le comte, répondit Danglars. Voulez-vous de l'or, ou des billets de banque, ou de l'argent? --Or et billets par moitié, s'il vous plaît. Et le comte se leva. «Je dois vous confesser une chose, monsieur le comte, dit Danglars à son tour; je croyais avoir des notions exactes sur toutes les belles fortunes de l'Europe, et cependant la vôtre, qui me paraît considérable, m'était, je l'avoue, tout à fait inconnue; elle est récente? --Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, elle est, au contraire, de fort vieille date: c'était une espèce de trésor de famille auquel il était défendu de toucher, et dont les intérêts accumulés ont triplé le capital; l'époque fixée par le testateur est révolue depuis quelques années seulement: ce n'est donc que depuis quelques années que j'en use, et votre ignorance à ce sujet n'a rien que de naturel; au reste, vous la connaîtrez mieux dans quelque temps.» Et le comte accompagna ces mots d'un de ces sourires pâles qui faisaient si grand-peur à Franz d'Épinay. «Avec vos goûts et vos intentions, monsieur, continua Danglars, vous allez déployer dans la capitale un luxe qui va nous écraser tous, nous autres pauvres petits millionnaires: cependant comme vous me paraissez amateur, car lorsque je suis entré vous regardiez mes tableaux, je vous demande la permission de vous faire voir ma galerie: tous tableaux anciens, tous tableaux de maîtres garantis comme tels; je n'aime pas les modernes. --Vous avez raison, monsieur, car ils ont en général un grand défaut: c'est celui de n'avoir pas encore eu le temps de devenir des anciens. --Puis-je vous montrer quelques statues de Thorwaldsen, de Bartoloni, de Canova, tous artistes étrangers? Comme vous voyez, je n'apprécie pas les artistes français. --Vous avez le droit d'être injuste avec eux, monsieur, ce sont vos compatriotes. --Mais tout cela sera pour plus tard, quand nous aurons fait meilleure connaissance, pour aujourd'hui, je me contenterai, si vous le permettez toutefois, de vous présenter à Mme la baronne Danglars; excusez mon empressement, monsieur le comte, mais un client comme vous fait presque partie de la famille.» Monte-Cristo s'inclina, en signe qu'il acceptait l'honneur que le financier voulait bien lui faire. Danglars sonna; un laquais, vêtu d'une livrée éclatante, parut. «Mme la baronne est-elle chez elle? demanda Danglars. --Oui, monsieur le baron, répondit le laquais. --Seule? --Non, madame a du monde. --Ce ne sera pas indiscret de vous présenter devant quelqu'un n'est-ce pas, monsieur le comte? Vous ne gardez pas l'incognito? --Non, Monsieur le baron, dit en souriant Monte-Cristo, je ne me reconnais pas ce droit-là. --Et qui est près de madame? M. Debray?» demanda Danglars avec une bonhomie qui fit sourire intérieurement Monte-Cristo, déjà renseigné sur les transparents secrets d'intérieur du financier. «M. Debray, oui, monsieur le baron», répondit le laquais. Danglars fit un signe de tête. Puis se tournant vers Monte-Cristo: «M. Lucien Debray, dit-il, est un ancien ami à nous, secrétaire intime du ministre de l'intérieur; quant à ma femme, elle a dérogé en m'épousant, car elle appartient à une ancienne famille, c'est une demoiselle de Servières, veuve en premières noces de M. le colonel marquis de Nargonne. --Je n'ai pas l'honneur de connaître Mme Danglars; mais j'ai déjà rencontré M. Lucien Debray. --Bah! dit Danglars, où donc cela? --Chez M. de Morcerf. --Ah! vous connaissez le petit vicomte, dit Danglars. --Nous nous sommes trouvés ensemble à Rome à l'époque du carnaval. --Ah! oui, dit Danglars; n'ai-je pas entendu parler de quelque chose comme une aventure singulière avec des bandits, des voleurs dans les ruines? Il a été tiré de là miraculeusement. Je crois qu'il a raconté quelque chose de tout cela à ma femme et à ma fille à son retour d'Italie. --Mme la baronne attend ces messieurs, revint dire le laquais. --Je passe devant pour vous montrer le chemin, fit Danglars en saluant. --Et moi, je vous suis», dit Monte-Cristo. XLVII L'attelage gris pommelé. Le baron, suivi du comte, traversa une longue file d'appartements remarquables par leur lourde somptuosité et leur fastueux mauvais goût, et arriva jusqu'au boudoir de Mme Danglars, petite pièce octogone tendue de satin rose recouvert de mousseline des Indes; les fauteuils étaient en vieux bois doré et en vieilles étoffes; les dessus des portes représentaient des bergeries dans le genre de Boucher; enfin deux jolis pastels en médaillon, en harmonie avec le reste de l'ameublement, faisaient de cette petite chambre la seule de l'hôtel qui eût quelque caractère; il est vrai qu'elle avait échappé au plan général arrêté entre M. Danglars et son architecte, une des plus hautes et des plus éminentes célébrités de l'Empire, et que c'était la baronne et Lucien Debray seulement qui s'en étaient réservé la décoration. Aussi M. Danglars, grand admirateur de l'antique à la manière dont le comprenait le Directoire, méprisait-il fort ce coquet petit réduit, où, au reste, il n'était admis en général qu'à la condition qu'il ferait excuser sa présence en amenant quelqu'un; ce n'était donc pas en réalité Danglars qui présentait, c'était au contraire lui qui était présenté et qui était bien ou mal reçu selon que le visage du visiteur était agréable ou désagréable à la baronne. Mme Danglars, dont la beauté pouvait encore être citée, malgré ses trente-six ans, était à son piano, petit chef-d'oeuvre de marqueterie, tandis que Lucien Debray, assis devant une table à ouvrage, feuilletait un album. Lucien avait déjà, avant son arrivée, eu le temps de raconter à la baronne bien des choses relatives au comte. On sait combien, pendant le déjeuner chez Albert, Monte-Cristo avait fait impression sur ses convives; cette impression, si peu impressionnable qu'il fût, n'était pas encore effacée chez Debray, et les renseignements qu'il avait donnés à la baronne sur le comte s'en étaient ressentis. La curiosité de Mme Danglars, excitée par les anciens détails venus de Morcerf et les nouveaux détails venus de Lucien, était donc portée à son comble. Aussi cet arrangement de piano et d'album n'était-il qu'une de ces petites ruses du monde à l'aide desquelles on voile les plus fortes précautions. La baronne reçut en conséquence M. Danglars avec un sourire, ce qui de sa part n'était pas chose habituelle. Quant au comte, il eut, en échange de son salut, une cérémonieuse, mais en même temps gracieuse révérence. Lucien, de son côté, échangea avec le comte un salut de demi-connaissance, et avec Danglars un geste d'intimité. «Madame la baronne, dit Danglars, permettez que je vous présente M. le comte de Monte-Cristo, qui m'est adressé par mes correspondants de Rome avec les recommandations les plus instantes: je n'ai qu'un mot à en dire et qui va en un instant le rendre la coqueluche de toutes nos belles dames; il vient à Paris avec l'intention d'y rester un an et de dépenser six millions pendant cette année; cela promet une série de bals, de dîners, de médianoches, dans lesquels j'espère que M. le comte ne nous oubliera pas plus que nous ne l'oublierons nous-mêmes dans nos petites fêtes.» Quoique la présentation fût assez grossièrement louangeuse, c'est, en général, une chose si rare qu'un homme venant à Paris pour dépenser en une année la fortune d'un prince, que Mme Danglars jeta sur le comte un coup d'oeil qui n'était pas dépourvu d'un certain intérêt. «Et vous êtes arrivé, monsieur?... demanda la baronne. --Depuis hier matin, madame. --Et vous venez, selon votre habitude, à ce qu'on m'a dit, du bout du monde? --De Cadix cette fois, madame, purement et simplement. --Oh! vous arrivez dans une affreuse saison. Paris est détestable l'été; il n'y a plus ni bals, ni réunions, ni fêtes. L'Opéra italien est à Londres, l'Opéra français est partout, excepté à Paris; et quant au Théâtre-Français, vous savez qu'il n'est plus nulle part. Il nous reste donc pour toute distraction quelques malheureuses courses au Champ-de-Mars et à Satory. Ferez-vous courir, monsieur le comte? --Moi, madame, dit Monte-Cristo, je ferai tout ce qu'on fait à Paris, si j'ai le bonheur de trouver quelqu'un qui me renseigne convenablement sur les habitudes françaises. --Vous êtes amateur de chevaux, monsieur le comte? --J'ai passé une partie de ma vie en Orient, madame, et les Orientaux, vous le savez, n'estiment que deux choses au monde: la noblesse des chevaux et la beauté des femmes. --Ah! monsieur le comte, dit la baronne, vous auriez dû avoir la galanterie de mettre les femmes les premières. --Vous voyez, madame, que j'avais bien raison quand tout à l'heure je souhaitais un précepteur qui pût me guider dans les habitudes françaises.» En ce moment la camériste favorite de Mme la baronne Danglars entra, et s'approchant de sa maîtresse, lui glissa quelques mots à l'oreille. Mme Danglars pâlit. «Impossible! dit-elle. --C'est l'exacte vérité, cependant, madame», répondit la camériste. Mme Danglars se retourna du côté de son mari. «Est-ce vrai, monsieur? --Quoi, madame? demanda Danglars visiblement agité. --Ce que me dit cette fille.... --Et que vous dit-elle? --Elle me dit qu'au moment où mon cocher a été pour mettre mes chevaux à ma voiture, il ne les a pas trouvés à l'écurie; que signifie cela, je vous le demande? --Madame, dit Danglars, écoutez-moi. --Oh! je vous écoute, monsieur, car je suis curieuse de savoir ce que vous allez me dire; je ferai ces messieurs juges entre nous, et je vais commencer par leur dire ce qu'il en est. Messieurs, continua la baronne, M. le baron Danglars a dix chevaux à l'écurie; parmi ces dix chevaux, il y en a deux qui sont à moi, des chevaux charmants, les plus beaux chevaux de Paris; vous les connaissez, monsieur Debray, mes gris pommelé! Eh bien, au moment où Mme de Villefort m'emprunte ma voiture, où je la lui promets pour aller demain au Bois, voilà les deux chevaux qui ne se retrouvent plus! M. Danglars aura trouvé à gagner dessus quelques milliers de francs, et il les aura vendus. Oh! la vilaine race, mon Dieu! que celle des spéculateurs! --Madame, répondit Danglars, les chevaux étaient trop vifs, ils avaient quatre ans à peine, ils me faisaient pour vous des peurs horribles. --Eh! monsieur, dit la baronne, vous savez bien que j'ai depuis un mois à mon service le meilleur cocher de Paris, à moins toutefois que vous ne l'ayez vendu avec les chevaux. --Chère amie je vous trouverai les pareils, de plus beaux même, s'il y en a; mais des chevaux doux calmes, et qui ne m'inspirent plus pareille terreur.» La baronne haussa les épaules avec un air de profond mépris. Danglars ne parut point s'apercevoir de ce geste plus que conjugal, et se retournant vers Monte-Cristo: «En vérité, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt, monsieur le comte, dit-il; vous montez votre maison? --Mais oui, dit le comte. --Je vous les eusse proposés. Imaginez-vous que je les ai donnés pour rien, mais, comme je vous l'ai dit, je voulais m'en défaire: ce sont des chevaux de jeune homme. --Monsieur, dit le comte, je vous remercie; j'en ai acheté ce matin d'assez bons et pas trop cher. Tenez, voyez, monsieur Debray, vous êtes amateur, je crois?» Pendant que Debray s'approchait de la fenêtre, Danglars s'approcha de sa femme. «Imaginez-vous, madame, lui dit-il tout bas, qu'on est venu m'offrir un prix exorbitant de ces chevaux. Je ne sais quel est le fou en train de se ruiner qui m'a envoyé ce matin son intendant, mais le fait est que j'ai gagné seize mille francs dessus; ne me boudez pas, et je vous en donnerai quatre mille, et deux mille à Eugénie.» Mme Danglars laissa tomber sur son mari un regard écrasant. «Oh! mon Dieu! s'écria Debray. --Quoi donc? demanda la baronne. --Mais je ne me trompe pas, ce sont vos chevaux, vos propres chevaux attelés à la voiture du comte. --Mes gris pommelé!» s'écria Mme Danglars. Et elle s'élança vers la fenêtre. «En effet, ce sont eux», dit-elle. Danglars était stupéfait. «Est-ce possible? dit Monte-Cristo en jouant l'étonnement. --C'est incroyable!» murmura le banquier. La baronne dit deux mots à l'oreille de Debray, qui s'approcha à son tour de Monte-Cristo. «La baronne vous fait demander combien son mari vous a vendu son attelage. --Mais je ne sais trop, dit le comte, c'est une surprise que mon intendant m'a faite, et... qui m'a coûté trente mille francs, je crois.» Debray alla reporter la réponse à la baronne. Danglars était si pâle et si décontenancé, que le comte eut l'air de le prendre en pitié. «Voyez, lui dit-il, combien les femmes sont ingrates: cette prévenance de votre part n'a pas touché un instant la baronne; ingrate n'est pas le mot, c'est folle que je devrais dire. Mais que voulez-vous, on aime toujours ce qui nuit; aussi, le plus court, croyez-moi, cher baron, est toujours de les laisser faire à leur tête; si elles se la brisent, au moins, ma foi! elles ne peuvent s'en prendre qu'à elles.» Danglars ne répondit rien, il prévoyait dans un prochain avenir une scène désastreuse; déjà le sourcil de Mme la baronne s'était froncé, et comme celui de Jupiter olympien, présageait un orage; Debray, qui le sentait grossir prétexta une affaire et partit. Monte-Cristo, qui ne voulait pas gâter la position qu'il voulait conquérir en demeurant plus longtemps, salua Mme Danglars et se retira, livrant le baron à la colère de sa femme. «Bon! pensa Monte-Cristo en se retirant j'en suis arrivé où j'en voulais venir; voilà que je tiens dans mes mains la paix du ménage et que je vais gagner d'un seul coup le coeur de monsieur et le coeur de madame; quel bonheur! Mais, ajouta-t-il, dans tout cela, je n'ai point été présenté à Mlle Eugénie Danglars, que j'eusse été cependant fort aise de connaître. Mais, reprit-il avec ce sourire qui lui était particulier, nous voici à Paris, et nous avons du temps devant nous.... Ce sera pour plus tard!...» Sur cette réflexion, le comte monta en voiture et rentra chez lui. Deux heures après, Mme Danglars reçut une lettre charmante du comte de Monte-Cristo, dans laquelle il lui déclarait que, ne voulant pas commencer ses débuts dans le monde parisien en désespérant une jolie femme, il la suppliait de reprendre ses chevaux. Ils avaient le même harnais qu'elle leur avait vu le matin; seulement au centre de chaque rosette qu'ils portaient sur l'oreille, le comte avait fait coudre un diamant. Danglars, aussi, eut sa lettre. Le comte lui demandait la permission de passer à la baronne ce caprice de millionnaire, le priant d'excuser les façons orientales dont le renvoi des chevaux était accompagné. Pendant la soirée, Monte-Cristo partit pour Auteuil, accompagné d'Ali. Le lendemain vers trois heures, Ali, appelé par un coup de timbre entra dans le cabinet du comte. «Ali, lui dit-il, tu m'as souvent parlé de ton adresse à lancer le lasso?» Ali fit signe que oui et se redressa fièrement. «Bien!... Ainsi, avec le lasso, tu arrêterais un boeuf?» Ali fit signe de la tête que oui. «Un tigre?» Ali fit le même signe. «Un lion?» Ali fit le geste d'un homme qui lance le lasso, et imita un rugissement étranglé. «Bien, je comprends, dit Monte-Cristo, tu as chassé le lion?» Ali fit un signe de tête orgueilleux. «Mais arrêterais-tu, dans leur course, deux chevaux?» Ali sourit. «Eh bien, écoute, dit Monte-Cristo. Tout à l'heure une voiture passera emportée par deux chevaux gris pommelé, les mêmes que j'avais hier. Dusses-tu te faire écraser, il faut que tu arrêtes cette voiture devant ma porte.» Ali descendit dans la rue et traça devant la porte une ligne sur le pavé: puis il rentra et montra la ligne au comte, qui l'avait suivi des yeux. Le comte lui frappa doucement sur l'épaule: c'était sa manière de remercier Ali. Puis le Nubien alla fumer sa chibouque sur la borne qui formait l'angle de la maison et de la rue, tandis que Monte-Cristo rentrait sans plus s'occuper de rien. Cependant, vers cinq heures, c'est-à-dire l'heure où le comte attendait la voiture, on eût pu voir naître en lui les signes presque imperceptibles d'une légère impatience: il se promenait dans une chambre donnant sur la rue, prêtant l'oreille par intervalles, et de temps en temps se rapprochant de la fenêtre, par laquelle il apercevait Ali poussant des bouffées de tabac avec une régularité indiquant que le Nubien était tout à cette importante occupation. Tout à coup on entendit un roulement lointain, mais qui se rapprochait avec la rapidité de la foudre; puis une calèche apparut dont le cocher essayait inutilement de retenir les chevaux, qui s'avançaient furieux, hérissés, bondissant avec des élans insensés. Dans la calèche, une jeune femme et un enfant de sept à huit ans, se tenant embrassés, avaient perdu par l'excès de la terreur jusqu'à la force de pousser un cri; il eût suffi d'une pierre sous la roue ou d'un arbre accroché pour briser tout à fait la voiture, qui craquait. La voiture tenait le milieu du pavé, et on entendait dans la rue les cris de terreur de ceux qui la voyaient venir. Soudain Ali pose sa chibouque, tire de sa poche le lasso, le lance, enveloppe d'un triple tour les jambes de devant du cheval de gauche, se laisse entraîner trois ou quatre pas par la violence de l'impulsion; mais, au bout de trois ou quatre pas, le cheval enchaîné s'abat, tombe sur la flèche, qu'il brise, et paralyse les efforts que fait le cheval resté debout pour continuer sa course. Le cocher saisit cet instant de répit pour sauter en bas de son siège; mais déjà Ali a saisi les naseaux du second cheval avec ses doigts de fer, et l'animal, hennissant de douleur, s'est allongé convulsivement près de son compagnon. Il a fallu à tout cela le temps qu'il faut à la balle pour frapper le but. Cependant il a suffi pour que de la maison en face de laquelle l'accident est arrivé, un homme se soit élancé suivi de plusieurs serviteurs. Au moment où le cocher ouvre la portière, il enlève de la calèche la dame, qui d'une main se cramponne au coussin, tandis que de l'autre elle serre contre sa poitrine son fils évanoui. Monte-Cristo les emporta tous les deux dans le salon, et les déposant sur un canapé: «Ne craignez plus rien, madame, dit-il; vous êtes sauvée.» La femme revint à elle, et pour réponse elle lui présenta son fils, avec un regard plus éloquent que toutes les prières. En effet, l'enfant était toujours évanoui. «Oui, madame, je comprends, dit le comte en examinant l'enfant; mais, soyez tranquille, il ne lui est arrivé aucun mal, et c'est la peur seule qui l'a mis dans cet état. --Oh! monsieur, s'écria la mère, ne me dites-vous pas cela pour me rassurer? Voyez comme il est pâle! Mon fils, mon enfant! mon Édouard! réponds donc à ta mère? Ah! monsieur! envoyez chercher un médecin. Ma fortune à qui me rend mon fils!» Monte-Cristo fit de la main un geste pour calmer la mère éplorée; et, ouvrant un coffret, il en tira un flacon de Bohème, incrusté d'or, contenant une liqueur rouge comme du sang et dont il laissa tomber une seule goutte sur les lèvres de l'enfant. L'enfant, quoique toujours pâle, rouvrit aussitôt les yeux. À cette vue, la joie de la mère fut presque un délire. «Où suis-je? s'écria-t-elle, et à qui dois-je tant de bonheur après une si cruelle épreuve? --Vous êtes, madame, répondit Monte-Cristo, chez l'homme le plus heureux d'avoir pu vous épargner un chagrin. --Oh! maudite curiosité! dit la dame. Tout Paris parlait de ces magnifiques chevaux de Mme Danglars, et j'ai eu la folie de vouloir les essayer. --Comment! s'écria le comte avec une surprise admirablement jouée, ces chevaux sont ceux de la baronne? --Oui, monsieur, la connaissez-vous? --Mme Danglars?... j'ai cet honneur, et ma joie est double de vous voir sauvée du péril que ces chevaux vous ont fait courir; car ce péril, c'est à moi que vous eussiez pu l'attribuer: j'avais acheté hier ces chevaux au baron; mais la baronne a paru tellement les regretter, que je les lui ai renvoyés hier en la priant de les accepter de ma main. --Mais alors vous êtes donc le comte de Monte-Cristo dont Hermine m'a tant parlé hier? --Oui, madame, fit le comte. --Moi, monsieur, je suis Mme Héloïse de Villefort.» Le comte salua en homme devant lequel on prononce un nom parfaitement inconnu. «Oh! que M. de Villefort sera reconnaissant! reprit Héloïse car enfin il vous devra notre vie à tous deux: vous lui avez rendu sa femme et son fils. Assurément, sans votre généreux serviteur, ce cher enfant et moi, nous étions tués. --Hélas! madame! je frémis encore du péril que vous avez couru. --Oh! j'espère que vous me permettrez de récompenser dignement le dévouement de cet homme. --Madame, répondit Monte-Cristo, ne me gâtez pas Ali, je vous prie, ni par des louanges, ni par des récompenses: ce sont des habitudes que je ne veux pas qu'il prenne. Ali est mon esclave; en vous sauvant la vie il me sert, et c'est son devoir de me servir. --Mais il a risqué sa vie, dit Mme de Villefort, à qui ce ton de maître imposait singulièrement. --J'ai sauvé cette vie, madame, répondit Monte-Cristo, par conséquent elle m'appartient.» Mme de Villefort se tut: peut-être réfléchissait-elle à cet homme qui, du premier abord, faisait une si profonde impression sur les esprits. Pendant cet instant de silence, le comte put considérer à son aise l'enfant que sa mère couvrait de baisers. Il était petit, grêle, blanc de peau comme les enfants roux, et cependant une forêt de cheveux noirs, rebelles à toute frisure, couvrait son front bombé, et, tombant sur ses épaules en encadrant son visage, redoublait la vivacité de ses yeux pleins de malice sournoise et de juvénile méchanceté; sa bouche, à peine redevenue vermeille, était fine de lèvres et large d'ouverture; les traits de cet enfant de huit ans annonçaient déjà douze ans au moins. Son premier mouvement fut de se débarrasser par une brusque secousse des bras de sa mère, et d'aller ouvrir le coffret d'où le comte avait tiré le flacon d'élixir; puis aussitôt, sans en demander la permission à personne, et en enfant habitué à satisfaire tous ses caprices, il se mit à déboucher les fioles. «Ne touchez pas à cela, mon ami, dit vivement le comte, quelques-unes de ces liqueurs sont dangereuses, non seulement à boire, mais même à respirer.» Mme de Villefort pâlit et arrêta le bras de son fils qu'elle ramena vers elle; mais, sa crainte calmée, elle jeta aussitôt sur le coffret un court mais expressif regard que le comte saisit au passage. En ce moment Ali entra. Mme de Villefort fit un mouvement de joie, et ramena l'enfant plus près d'elle encore: «Édouard, dit-elle, vois-tu ce bon serviteur: il a été bien courageux, car il a exposé sa vie pour arrêter les chevaux qui nous emportaient et la voiture qui allait se briser. Remercie-le donc, car probablement sans lui, à cette heure, serions-nous morts tous les deux.» L'enfant allongea les lèvres et tourna dédaigneusement la tête. «Il est trop laid», dit-il. Le comte sourit comme si l'enfant venait de remplir une de ses espérances; quant à Mme de Villefort, elle gourmanda son fils avec une modération qui n'eût, certes, pas été du goût de Jean-Jacques Rousseau si le petit Édouard se fût appelé Émile. «Vois-tu, dit en arabe le comte à Ali, cette dame prie son fils de te remercier pour la vie que tu leur as sauvée à tous deux, et l'enfant répond que tu es trop laid.» Ali détourna un instant sa tête intelligente et regarda l'enfant sans expression apparente; mais un simple frémissement de sa narine apprit à Monte-Cristo que l'Arabe venait d'être blessé au coeur. «Monsieur, demanda Mme de Villefort en se levant pour se retirer, est-ce votre demeure habituelle que cette maison? --Non, madame, répondit le comte, c'est une espèce de pied-à-terre que j'ai acheté: j'habite avenue des Champs-Élysées, n° 30. Mais je vois que vous êtes tout à fait remise, et que vous désirez vous retirer. Je viens d'ordonner qu'on attelle ces mêmes chevaux à ma voiture, et Ali, ce garçon si laid, dit-il en souriant à l'enfant, va avoir l'honneur de vous reconduire chez vous, tandis que votre cocher restera ici pour faire raccommoder la calèche. Aussitôt cette besogne indispensable terminée, un de mes attelages la reconduira directement chez Mme Danglars. --Mais, dit Mme de Villefort, avec ces mêmes chevaux je n'oserai jamais m'en aller. --Oh! vous allez voir, madame, dit Monte-Cristo; sous la main d'Ali, ils vont devenir doux comme des agneaux.» En effet, Ali s'était approché des chevaux qu'on avait remis sur leurs jambes avec beaucoup de peine. Il tenait à la main une petite éponge imbibée de vinaigre aromatique; il en frotta les naseaux et les tempes des chevaux, couverts de sueur et d'écume, et presque aussitôt ils se mirent à souffler bruyamment et à frissonner de tout leur corps durant quelques secondes. Puis, au milieu d'une foule nombreuse que les débris de la voiture et le bruit de l'événement avaient attirée devant la maison, Ali fit atteler les chevaux au coupé du comte, rassembla les rênes, monta sur le siège, et, au grand étonnement des assistants qui avaient vu ces chevaux emportés comme par un tourbillon, il fut obligé d'user vigoureusement du fouet pour les faire partir et encore ne put-il obtenir des fameux gris pommelé, maintenant stupides, pétrifiés, morts, qu'un trot si mal assuré et si languissant qu'il fallut près de deux heures à Mme de Villefort pour regagner le faubourg Saint-Honoré, où elle demeurait. À peine arrivée chez elle, et les premières émotions de famille apaisées, elle écrivit le billet suivant à Mme Danglars: «Chère Hermine, «Je viens d'être miraculeusement sauvée avec mon fils par ce même comte de Monte-Cristo dont nous avons tant parlé hier soir, et que j'étais loin de me douter que je verrais aujourd'hui. Hier vous m'avez parlé de lui avec un enthousiasme que je n'ai pu m'empêcher de railler de toute la force de mon pauvre petit esprit, mais aujourd'hui je trouve cet enthousiasme bien au-dessous de l'homme qui l'inspirait. Vos chevaux s'étaient emportés au Ranelagh comme s'ils eussent été pris de frénésie, et nous allions probablement être mis en morceaux, mon pauvre Édouard et moi, contre le premier arbre de la route ou la première borne du village, quand un Arabe, un Nègre, un Nubien, un homme noir enfin, au service du comte, a, sur un signe de lui, je crois, arrêté l'élan des chevaux, au risque d'être brisé lui-même, et c'est vraiment un miracle qu'il ne l'ait pas été. Alors le comte est accouru, nous a emportés chez lui, Édouard et moi, et là a rappelé mon fils à la vie. C'est dans sa propre voiture que j'ai été ramenée à l'hôtel; la vôtre vous sera renvoyée demain. Vous trouverez vos chevaux bien affaiblis depuis cet accident; ils sont comme hébétés; on dirait qu'ils ne peuvent se pardonner à eux-mêmes de s'être laissé dompter par un homme. Le comte m'a chargée de vous dire que deux jours de repos sur la litière et de l'orge pour toute nourriture les remettront dans un état aussi florissant, ce qui veut dire aussi effrayant qu'hier. «Adieu! Je ne vous remercie pas de ma promenade, et, quand je réfléchis, c'est pourtant de l'ingratitude que de vous garder rancune pour les caprices de votre attelage; car c'est à l'un de ces caprices que je dois d'avoir vu le comte de Monte-Cristo, et l'illustre étranger me paraît, à part les millions dont il dispose, un problème si curieux et si intéressant, que je compte l'étudier à tout prix, dussé-je recommencer une promenade au Bois avec vos propres chevaux. «Édouard a supporté l'accident avec un courage miraculeux. Il s'est évanoui, mais il n'a pas poussé un cri auparavant et n'a pas versé une larme après. Vous me direz encore que mon amour maternel m'aveugle; mais il y a une âme de fer dans ce pauvre petit corps si frêle et si délicat. «Notre chère Valentine dit bien des choses à votre chère Eugénie; moi, je vous embrasse de tout coeur. «HÉLOÏSE DE VILLEFORT.» «P.-S. Faites-moi donc trouver chez vous d'une façon quelconque avec ce comte de Monte-Cristo, je veux absolument le revoir. Au reste, je viens d'obtenir de M. de Villefort qu'il lui fasse une visite; j'espère bien qu'il la lui rendra.» Le soir, l'événement d'Auteuil faisait le sujet de toutes les conversations: Albert le racontait à sa mère, Château-Renaud au Jockey-Club, Debray dans le salon du ministre; Beauchamp lui-même fit au comte la galanterie, dans son journal, d'un -fait divers- de vingt lignes, qui posa le noble étranger en héros auprès de toutes les femmes de l'aristocratie. Beaucoup de gens allèrent se faire inscrire chez Mme de Villefort afin d'avoir le droit de renouveler leur visite en temps utile et d'entendre alors de sa bouche tous les détails de cette pittoresque aventure. Quant à M. de Villefort, comme l'avait dit Héloïse, il prit un habit noir, des gants blancs, sa plus belle livrée, et monta dans son carrosse qui vint, le même soir, s'arrêter à la porte du numéro 30 de la maison des Champs-Élysées. XLVIII Idéologie. Si le comte de Monte-Cristo eût vécu depuis longtemps dans le monde parisien, il eût apprécié en toute sa valeur la démarche que faisait près de lui M. de Villefort. Bien en cour, que le roi régnant fût de la branche aînée ou de la branche cadette, que le ministre gouvernant fût doctrinaire, libéral ou conservateur; réputé habile par tous, comme on répute généralement habiles les gens qui n'ont jamais éprouvé d'échecs politiques; haï de beaucoup, mais chaudement protégé par quelques-uns sans cependant être aimé de personne, M. de Villefort avait une des hautes positions de la magistrature, et se tenait à cette hauteur comme un Harlay ou comme un Molé. Son salon, régénéré par une jeune femme et par une fille de son premier mariage à peine âgée de dix-huit ans, n'en était pas moins un de ces salons sévères de Paris où l'on observe le culte des traditions et la religion de l'étiquette. La politesse froide, la fidélité absolue aux principes gouvernementaux, un mépris profond des théories et des théoriciens, la haine profonde des idéologues, tels étaient les éléments de la vie intérieure et publique affichés par M. de Villefort. M. de Villefort n'était pas seulement magistrat, c'était presque un diplomate. Ses relations avec l'ancienne cour, dont il parlait toujours avec dignité et déférence, le faisaient respecter de la nouvelle, et il savait tant de choses que non seulement on le ménageait toujours, mais encore qu'on le consultait quelquefois. Peut-être n'en eût-il pas été ainsi si l'on eût pu se débarrasser de M. de Villefort; mais il habitait, comme ces seigneurs féodaux rebelles à leur suzerain, une forteresse inexpugnable. Cette forteresse, c'était sa charge de procureur du roi, dont il exploitait merveilleusement tous les avantages, et qu'il n'eût quittée que pour se faire élire député et pour remplacer ainsi la neutralité par de l'opposition. En général, M. de Villefort faisait ou rendait peu de visites. Sa femme visitait pour lui: c'était chose reçue dans le monde, où l'on mettait sur le compte des graves et nombreuses occupations du magistrat ce qui n'était en réalité qu'un calcul d'orgueil, qu'une quintessence d'aristocratie, l'application enfin de cet axiome: -Fais semblant de t'estimer, et on t'estimera-, axiome plus utile cent fois dans notre société que celui des Grecs: -Connais-toi toi-même-, remplacé de nos jours par l'art moins difficile et plus avantageux de connaître les autres. Pour ses amis, M. de Villefort était un protecteur puissant, pour ses ennemis, c'était un adversaire sourd, mais acharné; pour les indifférents, c'était la statue de la loi faite homme: abord hautain, physionomie impassible, regard terne et dépoli, ou insolemment perçant et scrutateur, tel était l'homme dont quatre révolutions habilement entassées l'une sur l'autre avaient d'abord construit, puis cimenté le piédestal. M. de Villefort avait la réputation d'être l'homme le moins curieux et le moins banal de France; il donnait un bal tous les ans et n'y paraissait qu'un quart d'heure, c'est-à-dire quarante-cinq minutes de moins que ne le fait le roi aux siens; jamais on ne le voyait ni aux théâtres, ni aux concerts, ni dans aucun lieu public, quelquefois, mais rarement, il faisait une partie de whist, et l'on avait soin alors de lui choisir des joueurs dignes de lui: c'était quelque ambassadeur, quelque archevêque, quelque prince, quelque président, ou enfin quelque duchesse douairière. Voilà quel était l'homme dont la voiture venait de s'arrêter devant la porte de Monte-Cristo. Le valet de chambre annonça M. de Villefort au moment où le comte, incliné sur une grande table, suivait sur une carte un itinéraire de Saint-Pétersbourg en Chine. Le procureur du roi entra du même pas grave et compassé qu'il entrait au tribunal; c'était bien le même homme, ou plutôt la suite du même homme que nous avons vu autrefois substitut à Marseille. La nature, conséquente avec ses principes, n'avait rien changé pour lui au cours qu'elle devait suivre. De mince, il était devenu maigre, de pâle il était devenu jaune; ses yeux enfoncés étaient caves, et ses lunettes aux branches d'or, en posant sur l'orbite, semblaient faire partie de la figure; excepté sa cravate blanche, le reste de son costume était parfaitement noir, et cette couleur funèbre n'était tranchée que par le léger liséré de ruban rouge qui passait imperceptible par sa boutonnière et qui semblait une ligne de sang tracée au pinceau. Si maître de lui que fût Monte-Cristo, il examina avec une visible curiosité, en lui rendant son salut, le magistrat qui, défiant par habitude et peu crédule surtout quant aux merveilles sociales, était plus disposé à voir dans le noble étranger--c'était ainsi qu'on appelait déjà Monte-Cristo--un chevalier d'industrie venant exploiter un nouveau ' ' , 1 - ; - 2 , , ' - , 3 . ' 4 ' 5 - - . , , ' 6 ; . 7 ' , ' . 8 ' . ? - 9 ' - ? 10 , - , ' 11 , ' . , 12 , 13 . ' . 14 . - ; 15 . » 16 17 18 . , - 19 - ' . 20 21 ' ' ' ' 22 . 23 24 , ' 25 ' , , 26 ' , ' 27 . 28 29 , . 30 31 , ' 32 ' . 33 34 ' . 35 36 « ' - ' ' ? 37 38 - - , , , 39 ' , ? » 40 41 - ' 42 . 43 44 . 45 46 « - , , - , 47 ' ; , , 48 , , 49 . 50 51 - - , - , , ' 52 , ' , 53 . 54 55 - - ! ' , , 56 ; ' ' 57 , . . . . 58 59 - - , . 60 ? 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