étaient des honorables membres de l'une ou l'autre Chambre,
pardonnez-moi si je vous quitte ainsi; mais imaginez-vous que la maison
Thomson et French, de Rome, m'adresse un certain comte de Monte-Cristo,
en lui ouvrant chez moi un crédit illimité. C'est la plaisanterie la
plus drôle que mes correspondants de l'étranger se soient encore permise
vis-à-vis de moi. Ma foi, vous le comprenez, la curiosité m'a saisi et
me tient encore; je suis passé ce matin chez le prétendu comte. Si
c'était un vrai comte, vous comprenez qu'il ne serait pas si riche.
Monsieur n'était pas visible. Que vous en semble? ne sont-ce point des
façons d'altesse ou de jolie femme que se donne là maître Monte-Cristo?
Au reste, la maison située aux Champs-Élysées et qui est à lui, je m'en
suis informé, m'a paru propre. Mais un crédit illimité, reprit Danglars
en riant de son vilain sourire, rend bien exigeant le banquier chez qui
le crédit est ouvert. J'ai donc hâte de voir notre homme. Je me crois
mystifié. Mais ils ne savent point là-bas à qui ils ont affaire; rira
bien qui rira le dernier.»
En achevant ces mots et en leur donnant une emphase qui gonfla les
narines de M. le baron, celui-ci quitta ses hôtes et passa dans un salon
blanc et or qui faisait grand bruit dans la Chaussée-d'Antin.
C'est là qu'il avait ordonné d'introduire le visiteur pour l'éblouir du
premier coup.
Le comte était debout, considérant quelques copies de l'Albane et du
Fattore qu'on avait fait passer au banquier pour des originaux, et qui,
toutes copies qu'elles étaient, juraient fort avec les chicorées d'or de
toutes couleurs qui garnissaient les plafonds.
Au bruit que fit Danglars en entrant, le comte se retourna.
Danglars salua légèrement de la tête, et fit signe au comte de s'asseoir
dans un fauteuil de bois doré garni de satin blanc broché d'or.
Le comte s'assit.
«C'est à monsieur de Monte-Cristo que j'ai l'honneur de parler?
--Et moi, répondit le comte, à monsieur le baron Danglars, chevalier de
la Légion d'honneur, membre de la Chambre des députés?»
Monte-Cristo redisait tous les titres qu'il avait trouvés sur la carte
du baron.
Danglars sentit la botte et se mordit les lèvres.
«Excusez-moi, monsieur, dit-il, de ne pas vous avoir donné du premier
coup le titre sous lequel vous m'avez été annoncé; mais, vous le savez,
nous vivons sous un gouvernement populaire, et moi, je suis un
représentant des intérêts du peuple.
--De sorte, répondit Monte-Cristo, que, tout en conservant l'habitude de
vous faire appeler baron, vous avez perdu celle d'appeler les autres,
comte.
--Ah! je n'y tiens pas même pour moi, monsieur, répondit négligemment
Danglars; ils m'ont nommé baron et fait chevalier de la Légion d'honneur
pour quelques services rendus, mais....
--Mais vous avez abdiqué vos titres, comme ont fait autrefois MM. de
Montmorency et de Lafayette? C'était un bel exemple à suivre, monsieur.
--Pas tout à fait, cependant, reprit Danglars embarrassé; pour les
domestiques, vous comprenez....
--Oui, vous vous appelez monseigneur pour vos gens; pour les
journalistes, vous vous appelez monsieur; et pour vos commettants,
citoyen. Ce sont des nuances très applicables au gouvernement
constitutionnel. Je comprends parfaitement.»
Danglars se pinça les lèvres: il vit que, sur ce terrain-là, il n'était
pas de force avec Monte-Cristo, il essaya donc de revenir sur un terrain
qui lui était plus familier.
«Monsieur le comte, dit-il en s'inclinant, j'ai reçu une lettre d'avis
de la maison Thomson et French.
--J'en suis charmé, monsieur le baron. Permettez-moi de vous traiter
comme vous traitent vos gens, c'est une mauvaise habitude prise dans des
pays où il y a encore des barons, justement parce qu'on n'en fait plus.
J'en suis charmé, dis-je; je n'aurai pas besoin de me présenter
moi-même, ce qui est toujours assez embarrassant. Vous aviez donc,
disiez-vous, reçu une lettre d'avis?
--Oui, dit Danglars; mais je vous avoue que je n'en ai pas parfaitement
compris le sens.
--Bah!
--Et j'avais même eu l'honneur de passer chez vous pour vous demander
quelques explications.
--Faites, monsieur, me voilà, j'écoute et suis prêt à vous entendre.
--Cette lettre, dit Danglars, je l'ai sur moi, je crois (il fouilla dans
sa poche). Oui, la voici: cette lettre ouvre à M. le comte de
Monte-Cristo un crédit illimité sur ma maison.
--Eh bien, monsieur le baron, que voyez-vous d'obscur là-dedans?
--Rien, monsieur; seulement le mot -illimité-...
--Eh bien, ce mot n'est-il pas français?... Vous comprenez, ce sont des
Anglo-Allemands qui écrivent.
--Oh! si fait, monsieur, et du côté de la syntaxe il n'y a rien à
redire, mais il n'en est pas de même du côté de la comptabilité.
--Est-ce que la maison Thomson et French, demanda Monte-Cristo de l'air
le plus naïf qu'il put prendre, n'est point parfaitement sûre, à votre
avis, monsieur le baron? diable! cela me contrarierait, car j'ai
quelques fonds placés chez elle.
--Ah! parfaitement sûre, répondit Danglars avec un sourire presque
railleur; mais le sens du mot illimité, en matière de finances, est
tellement vague....
--Qu'il est illimité, n'est-ce pas? dit Monte-Cristo.
--C'est justement cela, monsieur, que je voulais dire. Or, le vague,
c'est le doute, et, dit le sage, dans le doute abstiens-toi.
--Ce qui signifie, reprit Monte-Cristo, que si la maison la Thomson et
French est disposée à faire des folies, la maison Danglars ne l'est pas
à suivre son exemple.
--Comment cela, monsieur le comte?
--Oui, sans doute, MM. Thomson et French font les affaires sans
chiffres; mais M. Danglars a une limite aux siennes; c'est un homme
sage, comme il disait tout à l'heure.
--Monsieur, répondit orgueilleusement le banquier, personne n'a encore
compté avec ma caisse.
--Alors, répondit froidement Monte-Cristo, il paraît que c'est moi qui
commencerai.
--Qui vous dit cela?
--Les explications que vous me demandez, monsieur, et qui ressemblent
fort à des hésitations...»
Danglars se mordit les lèvres; c'était la seconde fois qu'il était battu
par cet homme et cette fois sur un terrain qui était le sien. Sa
politesse railleuse n'était qu'affectée, et touchait à cet extrême si
voisin qui est l'impertinence.
Monte-Cristo, au contraire, souriait de la meilleure grâce du monde, et
possédait, quand il le voulait, un certain air naïf qui lui donnait bien
des avantages.
«Enfin, monsieur, dit Danglars après un moment de silence, je vais
essayer de me faire comprendre en vous priant de fixer vous-même la
somme que vous comptez toucher chez moi.
--Mais, monsieur, reprit Monte-Cristo décidé à ne pas perdre un pouce de
terrain dans la discussion, si j'ai demandé un crédit illimité sur vous,
c'est que je ne savais justement pas de quelles sommes j'aurais besoin.»
Le banquier crut que le moment était venu enfin de prendre le dessus; il
se renversa dans son fauteuil, et avec un lourd et orgueilleux sourire:
«Oh! monsieur, dit-il, ne craignez pas de désirer; vous pourrez vous
convaincre alors que le chiffre de la maison Danglars, tout limité qu'il
est, peut satisfaire les plus larges exigences, et dussiez-vous demander
un million....
--Plaît-il? fit Monte-Cristo.
--Je dis un million, répéta Danglars avec l'aplomb de la sottise.
--Et que ferais-je d'un million? dit le comte. Bon Dieu! monsieur, s'il
ne m'eût fallu qu'un million, je ne me serais pas fait ouvrir un crédit
pour une pareille misère. Un million? mais j'ai toujours un million dans
mon portefeuille ou dans mon nécessaire de voyage.»
Et Monte-Cristo retira d'un petit carnet où étaient ses cartes de visite
deux bons de cinq cent mille francs chacun, payables au porteur, sur le
Trésor.
Il fallait assommer et non piquer un homme comme Danglars. Le coup de
massue fit son effet: le banquier chancela et eut le vertige; il ouvrit
sur Monte-Cristo deux yeux hébétés dont la prunelle se dilata
effroyablement.
«Voyons, avouez-moi, dit Monte-Cristo, que vous vous défiez de la
maison Thomson et French. Mon Dieu! c'est tout simple; j'ai prévu le
cas, et, quoique assez étranger aux affaires, j'ai pris mes précautions.
Voici donc deux autres lettres pareilles à celle qui vous est adressée,
l'une est de la maison Arestein et Eskoles, de Vienne, sur M. le baron
de Rothschild, l'autre est de la maison Baring, de Londres, sur M.
Laffitte. Dites un mot, monsieur, et je vous ôterai toute préoccupation,
en me présentant dans l'une ou l'autre de ces deux maisons.»
C'en était fait, Danglars était vaincu; il ouvrit avec un tremblement
visible la lettre de Vienne et la lettre de Londres, que lui tendait du
bout des doigts le comte, vérifia l'authenticité des signatures avec une
minutie qui eût été insultante pour Monte-Cristo, s'il n'eût pas fait la
part de l'égarement du banquier.
«Oh! monsieur, voilà trois signatures qui valent bien des millions, dit
Danglars en se levant comme pour saluer la puissance de l'or
personnifiée en cet homme qu'il avait devant lui. Trois crédits
illimités sur nos maisons! Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais tout
en cessant d'être défiant, on peut demeurer encore étonné.
--Oh! ce n'est pas une maison comme la vôtre qui s'étonnerait ainsi, dit
Monte-Cristo avec toute sa politesse; ainsi, vous pourrez donc m'envoyer
quelque argent, n'est-ce pas?
--Parlez, monsieur le comte; je suis à vos ordres.
--Eh bien, reprit Monte-Cristo, à présent que nous nous entendons, car
nous nous entendons, n'est-ce pas?»
Danglars fit un signe de tête affirmatif.
«Et vous n'avez plus aucune défiance? continua Monte-Cristo.
--Oh! monsieur le comte! s'écria le banquier, je n'en ai jamais eu.
--Non; vous désiriez une preuve, voilà tout. Eh bien, répéta le comte,
maintenant que nous nous entendons, maintenant que vous n'avez plus
aucune défiance, fixons, si vous le voulez bien, une somme générale pour
la première année: six millions, par exemple.
--Six millions, soit! dit Danglars suffoqué.
--S'il me faut plus, reprit machinalement Monte-Cristo, nous mettrons
plus; mais je ne compte rester qu'une année en France, et pendant cette
année je ne crois pas dépasser ce chiffre... enfin nous verrons....
Veuillez, pour commencer, me faire porter cinq cent mille francs demain,
je serai chez moi jusqu'à midi, et d'ailleurs, si je n'y étais pas, je
laisserais un reçu à mon intendant.
--L'argent sera chez vous demain à dix heures du matin, monsieur le
comte, répondit Danglars. Voulez-vous de l'or, ou des billets de banque,
ou de l'argent?
--Or et billets par moitié, s'il vous plaît.
Et le comte se leva.
«Je dois vous confesser une chose, monsieur le comte, dit Danglars à son
tour; je croyais avoir des notions exactes sur toutes les belles
fortunes de l'Europe, et cependant la vôtre, qui me paraît considérable,
m'était, je l'avoue, tout à fait inconnue; elle est récente?
--Non, monsieur, répondit Monte-Cristo, elle est, au contraire, de fort
vieille date: c'était une espèce de trésor de famille auquel il était
défendu de toucher, et dont les intérêts accumulés ont triplé le
capital; l'époque fixée par le testateur est révolue depuis quelques
années seulement: ce n'est donc que depuis quelques années que j'en use,
et votre ignorance à ce sujet n'a rien que de naturel; au reste, vous la
connaîtrez mieux dans quelque temps.»
Et le comte accompagna ces mots d'un de ces sourires pâles qui faisaient
si grand-peur à Franz d'Épinay.
«Avec vos goûts et vos intentions, monsieur, continua Danglars, vous
allez déployer dans la capitale un luxe qui va nous écraser tous, nous
autres pauvres petits millionnaires: cependant comme vous me paraissez
amateur, car lorsque je suis entré vous regardiez mes tableaux, je vous
demande la permission de vous faire voir ma galerie: tous tableaux
anciens, tous tableaux de maîtres garantis comme tels; je n'aime pas
les modernes.
--Vous avez raison, monsieur, car ils ont en général un grand défaut:
c'est celui de n'avoir pas encore eu le temps de devenir des anciens.
--Puis-je vous montrer quelques statues de Thorwaldsen, de Bartoloni, de
Canova, tous artistes étrangers? Comme vous voyez, je n'apprécie pas les
artistes français.
--Vous avez le droit d'être injuste avec eux, monsieur, ce sont vos
compatriotes.
--Mais tout cela sera pour plus tard, quand nous aurons fait meilleure
connaissance, pour aujourd'hui, je me contenterai, si vous le permettez
toutefois, de vous présenter à Mme la baronne Danglars; excusez mon
empressement, monsieur le comte, mais un client comme vous fait presque
partie de la famille.»
Monte-Cristo s'inclina, en signe qu'il acceptait l'honneur que le
financier voulait bien lui faire.
Danglars sonna; un laquais, vêtu d'une livrée éclatante, parut.
«Mme la baronne est-elle chez elle? demanda Danglars.
--Oui, monsieur le baron, répondit le laquais.
--Seule?
--Non, madame a du monde.
--Ce ne sera pas indiscret de vous présenter devant quelqu'un n'est-ce
pas, monsieur le comte? Vous ne gardez pas l'incognito?
--Non, Monsieur le baron, dit en souriant Monte-Cristo, je ne me
reconnais pas ce droit-là.
--Et qui est près de madame? M. Debray?» demanda Danglars avec une
bonhomie qui fit sourire intérieurement Monte-Cristo, déjà renseigné sur
les transparents secrets d'intérieur du financier.
«M. Debray, oui, monsieur le baron», répondit le laquais.
Danglars fit un signe de tête.
Puis se tournant vers Monte-Cristo:
«M. Lucien Debray, dit-il, est un ancien ami à nous, secrétaire intime
du ministre de l'intérieur; quant à ma femme, elle a dérogé en
m'épousant, car elle appartient à une ancienne famille, c'est une
demoiselle de Servières, veuve en premières noces de M. le colonel
marquis de Nargonne.
--Je n'ai pas l'honneur de connaître Mme Danglars; mais j'ai déjà
rencontré M. Lucien Debray.
--Bah! dit Danglars, où donc cela?
--Chez M. de Morcerf.
--Ah! vous connaissez le petit vicomte, dit Danglars.
--Nous nous sommes trouvés ensemble à Rome à l'époque du carnaval.
--Ah! oui, dit Danglars; n'ai-je pas entendu parler de quelque chose
comme une aventure singulière avec des bandits, des voleurs dans les
ruines? Il a été tiré de là miraculeusement. Je crois qu'il a raconté
quelque chose de tout cela à ma femme et à ma fille à son retour
d'Italie.
--Mme la baronne attend ces messieurs, revint dire le laquais.
--Je passe devant pour vous montrer le chemin, fit Danglars en saluant.
--Et moi, je vous suis», dit Monte-Cristo.
XLVII
L'attelage gris pommelé.
Le baron, suivi du comte, traversa une longue file d'appartements
remarquables par leur lourde somptuosité et leur fastueux mauvais goût,
et arriva jusqu'au boudoir de Mme Danglars, petite pièce octogone tendue
de satin rose recouvert de mousseline des Indes; les fauteuils étaient
en vieux bois doré et en vieilles étoffes; les dessus des portes
représentaient des bergeries dans le genre de Boucher; enfin deux jolis
pastels en médaillon, en harmonie avec le reste de l'ameublement,
faisaient de cette petite chambre la seule de l'hôtel qui eût quelque
caractère; il est vrai qu'elle avait échappé au plan général arrêté
entre M. Danglars et son architecte, une des plus hautes et des plus
éminentes célébrités de l'Empire, et que c'était la baronne et Lucien
Debray seulement qui s'en étaient réservé la décoration. Aussi M.
Danglars, grand admirateur de l'antique à la manière dont le comprenait
le Directoire, méprisait-il fort ce coquet petit réduit, où, au reste,
il n'était admis en général qu'à la condition qu'il ferait excuser sa
présence en amenant quelqu'un; ce n'était donc pas en réalité Danglars
qui présentait, c'était au contraire lui qui était présenté et qui était
bien ou mal reçu selon que le visage du visiteur était agréable ou
désagréable à la baronne.
Mme Danglars, dont la beauté pouvait encore être citée, malgré ses
trente-six ans, était à son piano, petit chef-d'oeuvre de marqueterie,
tandis que Lucien Debray, assis devant une table à ouvrage, feuilletait
un album.
Lucien avait déjà, avant son arrivée, eu le temps de raconter à la
baronne bien des choses relatives au comte. On sait combien, pendant le
déjeuner chez Albert, Monte-Cristo avait fait impression sur ses
convives; cette impression, si peu impressionnable qu'il fût, n'était
pas encore effacée chez Debray, et les renseignements qu'il avait donnés
à la baronne sur le comte s'en étaient ressentis. La curiosité de Mme
Danglars, excitée par les anciens détails venus de Morcerf et les
nouveaux détails venus de Lucien, était donc portée à son comble. Aussi
cet arrangement de piano et d'album n'était-il qu'une de ces petites
ruses du monde à l'aide desquelles on voile les plus fortes précautions.
La baronne reçut en conséquence M. Danglars avec un sourire, ce qui de
sa part n'était pas chose habituelle. Quant au comte, il eut, en échange
de son salut, une cérémonieuse, mais en même temps gracieuse révérence.
Lucien, de son côté, échangea avec le comte un salut de
demi-connaissance, et avec Danglars un geste d'intimité.
«Madame la baronne, dit Danglars, permettez que je vous présente M. le
comte de Monte-Cristo, qui m'est adressé par mes correspondants de Rome
avec les recommandations les plus instantes: je n'ai qu'un mot à en dire
et qui va en un instant le rendre la coqueluche de toutes nos belles
dames; il vient à Paris avec l'intention d'y rester un an et de dépenser
six millions pendant cette année; cela promet une série de bals, de
dîners, de médianoches, dans lesquels j'espère que M. le comte ne nous
oubliera pas plus que nous ne l'oublierons nous-mêmes dans nos petites
fêtes.»
Quoique la présentation fût assez grossièrement louangeuse, c'est, en
général, une chose si rare qu'un homme venant à Paris pour dépenser en
une année la fortune d'un prince, que Mme Danglars jeta sur le comte un
coup d'oeil qui n'était pas dépourvu d'un certain intérêt.
«Et vous êtes arrivé, monsieur?... demanda la baronne.
--Depuis hier matin, madame.
--Et vous venez, selon votre habitude, à ce qu'on m'a dit, du bout du
monde?
--De Cadix cette fois, madame, purement et simplement.
--Oh! vous arrivez dans une affreuse saison. Paris est détestable l'été;
il n'y a plus ni bals, ni réunions, ni fêtes. L'Opéra italien est à
Londres, l'Opéra français est partout, excepté à Paris; et quant au
Théâtre-Français, vous savez qu'il n'est plus nulle part. Il nous reste
donc pour toute distraction quelques malheureuses courses au
Champ-de-Mars et à Satory. Ferez-vous courir, monsieur le comte?
--Moi, madame, dit Monte-Cristo, je ferai tout ce qu'on fait à Paris, si
j'ai le bonheur de trouver quelqu'un qui me renseigne convenablement sur
les habitudes françaises.
--Vous êtes amateur de chevaux, monsieur le comte?
--J'ai passé une partie de ma vie en Orient, madame, et les Orientaux,
vous le savez, n'estiment que deux choses au monde: la noblesse des
chevaux et la beauté des femmes.
--Ah! monsieur le comte, dit la baronne, vous auriez dû avoir la
galanterie de mettre les femmes les premières.
--Vous voyez, madame, que j'avais bien raison quand tout à l'heure je
souhaitais un précepteur qui pût me guider dans les habitudes
françaises.»
En ce moment la camériste favorite de Mme la baronne Danglars entra, et
s'approchant de sa maîtresse, lui glissa quelques mots à l'oreille.
Mme Danglars pâlit.
«Impossible! dit-elle.
--C'est l'exacte vérité, cependant, madame», répondit la camériste.
Mme Danglars se retourna du côté de son mari.
«Est-ce vrai, monsieur?
--Quoi, madame? demanda Danglars visiblement agité.
--Ce que me dit cette fille....
--Et que vous dit-elle?
--Elle me dit qu'au moment où mon cocher a été pour mettre mes chevaux
à ma voiture, il ne les a pas trouvés à l'écurie; que signifie cela, je
vous le demande?
--Madame, dit Danglars, écoutez-moi.
--Oh! je vous écoute, monsieur, car je suis curieuse de savoir ce que
vous allez me dire; je ferai ces messieurs juges entre nous, et je vais
commencer par leur dire ce qu'il en est. Messieurs, continua la baronne,
M. le baron Danglars a dix chevaux à l'écurie; parmi ces dix chevaux, il
y en a deux qui sont à moi, des chevaux charmants, les plus beaux
chevaux de Paris; vous les connaissez, monsieur Debray, mes gris
pommelé! Eh bien, au moment où Mme de Villefort m'emprunte ma voiture,
où je la lui promets pour aller demain au Bois, voilà les deux chevaux
qui ne se retrouvent plus! M. Danglars aura trouvé à gagner dessus
quelques milliers de francs, et il les aura vendus. Oh! la vilaine race,
mon Dieu! que celle des spéculateurs!
--Madame, répondit Danglars, les chevaux étaient trop vifs, ils avaient
quatre ans à peine, ils me faisaient pour vous des peurs horribles.
--Eh! monsieur, dit la baronne, vous savez bien que j'ai depuis un mois
à mon service le meilleur cocher de Paris, à moins toutefois que vous ne
l'ayez vendu avec les chevaux.
--Chère amie je vous trouverai les pareils, de plus beaux même, s'il y
en a; mais des chevaux doux calmes, et qui ne m'inspirent plus pareille
terreur.»
La baronne haussa les épaules avec un air de profond mépris. Danglars ne
parut point s'apercevoir de ce geste plus que conjugal, et se retournant
vers Monte-Cristo:
«En vérité, je regrette de ne pas vous avoir connu plus tôt, monsieur le
comte, dit-il; vous montez votre maison?
--Mais oui, dit le comte.
--Je vous les eusse proposés. Imaginez-vous que je les ai donnés pour
rien, mais, comme je vous l'ai dit, je voulais m'en défaire: ce sont des
chevaux de jeune homme.
--Monsieur, dit le comte, je vous remercie; j'en ai acheté ce matin
d'assez bons et pas trop cher. Tenez, voyez, monsieur Debray, vous êtes
amateur, je crois?»
Pendant que Debray s'approchait de la fenêtre, Danglars s'approcha de sa
femme.
«Imaginez-vous, madame, lui dit-il tout bas, qu'on est venu m'offrir un
prix exorbitant de ces chevaux. Je ne sais quel est le fou en train de
se ruiner qui m'a envoyé ce matin son intendant, mais le fait est que
j'ai gagné seize mille francs dessus; ne me boudez pas, et je vous en
donnerai quatre mille, et deux mille à Eugénie.»
Mme Danglars laissa tomber sur son mari un regard écrasant.
«Oh! mon Dieu! s'écria Debray.
--Quoi donc? demanda la baronne.
--Mais je ne me trompe pas, ce sont vos chevaux, vos propres chevaux
attelés à la voiture du comte.
--Mes gris pommelé!» s'écria Mme Danglars.
Et elle s'élança vers la fenêtre.
«En effet, ce sont eux», dit-elle.
Danglars était stupéfait.
«Est-ce possible? dit Monte-Cristo en jouant l'étonnement.
--C'est incroyable!» murmura le banquier.
La baronne dit deux mots à l'oreille de Debray, qui s'approcha à son
tour de Monte-Cristo.
«La baronne vous fait demander combien son mari vous a vendu son
attelage.
--Mais je ne sais trop, dit le comte, c'est une surprise que mon
intendant m'a faite, et... qui m'a coûté trente mille francs, je
crois.»
Debray alla reporter la réponse à la baronne.
Danglars était si pâle et si décontenancé, que le comte eut l'air de le
prendre en pitié.
«Voyez, lui dit-il, combien les femmes sont ingrates: cette prévenance
de votre part n'a pas touché un instant la baronne; ingrate n'est pas le
mot, c'est folle que je devrais dire. Mais que voulez-vous, on aime
toujours ce qui nuit; aussi, le plus court, croyez-moi, cher baron, est
toujours de les laisser faire à leur tête; si elles se la brisent, au
moins, ma foi! elles ne peuvent s'en prendre qu'à elles.»
Danglars ne répondit rien, il prévoyait dans un prochain avenir une
scène désastreuse; déjà le sourcil de Mme la baronne s'était froncé, et
comme celui de Jupiter olympien, présageait un orage; Debray, qui le
sentait grossir prétexta une affaire et partit. Monte-Cristo, qui ne
voulait pas gâter la position qu'il voulait conquérir en demeurant plus
longtemps, salua Mme Danglars et se retira, livrant le baron à la colère
de sa femme.
«Bon! pensa Monte-Cristo en se retirant j'en suis arrivé où j'en voulais
venir; voilà que je tiens dans mes mains la paix du ménage et que je
vais gagner d'un seul coup le coeur de monsieur et le coeur de madame;
quel bonheur! Mais, ajouta-t-il, dans tout cela, je n'ai point été
présenté à Mlle Eugénie Danglars, que j'eusse été cependant fort aise de
connaître. Mais, reprit-il avec ce sourire qui lui était particulier,
nous voici à Paris, et nous avons du temps devant nous.... Ce sera pour
plus tard!...»
Sur cette réflexion, le comte monta en voiture et rentra chez lui.
Deux heures après, Mme Danglars reçut une lettre charmante du comte de
Monte-Cristo, dans laquelle il lui déclarait que, ne voulant pas
commencer ses débuts dans le monde parisien en désespérant une jolie
femme, il la suppliait de reprendre ses chevaux.
Ils avaient le même harnais qu'elle leur avait vu le matin; seulement au
centre de chaque rosette qu'ils portaient sur l'oreille, le comte avait
fait coudre un diamant.
Danglars, aussi, eut sa lettre.
Le comte lui demandait la permission de passer à la baronne ce caprice
de millionnaire, le priant d'excuser les façons orientales dont le
renvoi des chevaux était accompagné.
Pendant la soirée, Monte-Cristo partit pour Auteuil, accompagné d'Ali.
Le lendemain vers trois heures, Ali, appelé par un coup de timbre entra
dans le cabinet du comte.
«Ali, lui dit-il, tu m'as souvent parlé de ton adresse à lancer le
lasso?»
Ali fit signe que oui et se redressa fièrement.
«Bien!... Ainsi, avec le lasso, tu arrêterais un boeuf?»
Ali fit signe de la tête que oui.
«Un tigre?»
Ali fit le même signe.
«Un lion?»
Ali fit le geste d'un homme qui lance le lasso, et imita un rugissement
étranglé.
«Bien, je comprends, dit Monte-Cristo, tu as chassé le lion?»
Ali fit un signe de tête orgueilleux.
«Mais arrêterais-tu, dans leur course, deux chevaux?»
Ali sourit.
«Eh bien, écoute, dit Monte-Cristo. Tout à l'heure une voiture passera
emportée par deux chevaux gris pommelé, les mêmes que j'avais hier.
Dusses-tu te faire écraser, il faut que tu arrêtes cette voiture devant
ma porte.»
Ali descendit dans la rue et traça devant la porte une ligne sur le
pavé: puis il rentra et montra la ligne au comte, qui l'avait suivi des
yeux.
Le comte lui frappa doucement sur l'épaule: c'était sa manière de
remercier Ali. Puis le Nubien alla fumer sa chibouque sur la borne qui
formait l'angle de la maison et de la rue, tandis que Monte-Cristo
rentrait sans plus s'occuper de rien.
Cependant, vers cinq heures, c'est-à-dire l'heure où le comte attendait
la voiture, on eût pu voir naître en lui les signes presque
imperceptibles d'une légère impatience: il se promenait dans une chambre
donnant sur la rue, prêtant l'oreille par intervalles, et de temps en
temps se rapprochant de la fenêtre, par laquelle il apercevait Ali
poussant des bouffées de tabac avec une régularité indiquant que le
Nubien était tout à cette importante occupation.
Tout à coup on entendit un roulement lointain, mais qui se rapprochait
avec la rapidité de la foudre; puis une calèche apparut dont le cocher
essayait inutilement de retenir les chevaux, qui s'avançaient furieux,
hérissés, bondissant avec des élans insensés.
Dans la calèche, une jeune femme et un enfant de sept à huit ans, se
tenant embrassés, avaient perdu par l'excès de la terreur jusqu'à la
force de pousser un cri; il eût suffi d'une pierre sous la roue ou d'un
arbre accroché pour briser tout à fait la voiture, qui craquait. La
voiture tenait le milieu du pavé, et on entendait dans la rue les cris
de terreur de ceux qui la voyaient venir.
Soudain Ali pose sa chibouque, tire de sa poche le lasso, le lance,
enveloppe d'un triple tour les jambes de devant du cheval de gauche, se
laisse entraîner trois ou quatre pas par la violence de l'impulsion;
mais, au bout de trois ou quatre pas, le cheval enchaîné s'abat, tombe
sur la flèche, qu'il brise, et paralyse les efforts que fait le cheval
resté debout pour continuer sa course. Le cocher saisit cet instant de
répit pour sauter en bas de son siège; mais déjà Ali a saisi les naseaux
du second cheval avec ses doigts de fer, et l'animal, hennissant de
douleur, s'est allongé convulsivement près de son compagnon.
Il a fallu à tout cela le temps qu'il faut à la balle pour frapper le
but.
Cependant il a suffi pour que de la maison en face de laquelle
l'accident est arrivé, un homme se soit élancé suivi de plusieurs
serviteurs. Au moment où le cocher ouvre la portière, il enlève de la
calèche la dame, qui d'une main se cramponne au coussin, tandis que de
l'autre elle serre contre sa poitrine son fils évanoui. Monte-Cristo les
emporta tous les deux dans le salon, et les déposant sur un canapé:
«Ne craignez plus rien, madame, dit-il; vous êtes sauvée.»
La femme revint à elle, et pour réponse elle lui présenta son fils, avec
un regard plus éloquent que toutes les prières.
En effet, l'enfant était toujours évanoui.
«Oui, madame, je comprends, dit le comte en examinant l'enfant; mais,
soyez tranquille, il ne lui est arrivé aucun mal, et c'est la peur seule
qui l'a mis dans cet état.
--Oh! monsieur, s'écria la mère, ne me dites-vous pas cela pour me
rassurer? Voyez comme il est pâle! Mon fils, mon enfant! mon Édouard!
réponds donc à ta mère? Ah! monsieur! envoyez chercher un médecin. Ma
fortune à qui me rend mon fils!»
Monte-Cristo fit de la main un geste pour calmer la mère éplorée; et,
ouvrant un coffret, il en tira un flacon de Bohème, incrusté d'or,
contenant une liqueur rouge comme du sang et dont il laissa tomber une
seule goutte sur les lèvres de l'enfant.
L'enfant, quoique toujours pâle, rouvrit aussitôt les yeux.
À cette vue, la joie de la mère fut presque un délire.
«Où suis-je? s'écria-t-elle, et à qui dois-je tant de bonheur après une
si cruelle épreuve?
--Vous êtes, madame, répondit Monte-Cristo, chez l'homme le plus heureux
d'avoir pu vous épargner un chagrin.
--Oh! maudite curiosité! dit la dame. Tout Paris parlait de ces
magnifiques chevaux de Mme Danglars, et j'ai eu la folie de vouloir les
essayer.
--Comment! s'écria le comte avec une surprise admirablement jouée, ces
chevaux sont ceux de la baronne?
--Oui, monsieur, la connaissez-vous?
--Mme Danglars?... j'ai cet honneur, et ma joie est double de vous voir
sauvée du péril que ces chevaux vous ont fait courir; car ce péril,
c'est à moi que vous eussiez pu l'attribuer: j'avais acheté hier ces
chevaux au baron; mais la baronne a paru tellement les regretter, que je
les lui ai renvoyés hier en la priant de les accepter de ma main.
--Mais alors vous êtes donc le comte de Monte-Cristo dont Hermine m'a
tant parlé hier?
--Oui, madame, fit le comte.
--Moi, monsieur, je suis Mme Héloïse de Villefort.»
Le comte salua en homme devant lequel on prononce un nom parfaitement
inconnu.
«Oh! que M. de Villefort sera reconnaissant! reprit Héloïse car enfin il
vous devra notre vie à tous deux: vous lui avez rendu sa femme et son
fils. Assurément, sans votre généreux serviteur, ce cher enfant et moi,
nous étions tués.
--Hélas! madame! je frémis encore du péril que vous avez couru.
--Oh! j'espère que vous me permettrez de récompenser dignement le
dévouement de cet homme.
--Madame, répondit Monte-Cristo, ne me gâtez pas Ali, je vous prie, ni
par des louanges, ni par des récompenses: ce sont des habitudes que je
ne veux pas qu'il prenne. Ali est mon esclave; en vous sauvant la vie il
me sert, et c'est son devoir de me servir.
--Mais il a risqué sa vie, dit Mme de Villefort, à qui ce ton de maître
imposait singulièrement.
--J'ai sauvé cette vie, madame, répondit Monte-Cristo, par conséquent
elle m'appartient.»
Mme de Villefort se tut: peut-être réfléchissait-elle à cet homme qui,
du premier abord, faisait une si profonde impression sur les esprits.
Pendant cet instant de silence, le comte put considérer à son aise
l'enfant que sa mère couvrait de baisers. Il était petit, grêle, blanc
de peau comme les enfants roux, et cependant une forêt de cheveux noirs,
rebelles à toute frisure, couvrait son front bombé, et, tombant sur ses
épaules en encadrant son visage, redoublait la vivacité de ses yeux
pleins de malice sournoise et de juvénile méchanceté; sa bouche, à peine
redevenue vermeille, était fine de lèvres et large d'ouverture; les
traits de cet enfant de huit ans annonçaient déjà douze ans au moins.
Son premier mouvement fut de se débarrasser par une brusque secousse
des bras de sa mère, et d'aller ouvrir le coffret d'où le comte avait
tiré le flacon d'élixir; puis aussitôt, sans en demander la permission à
personne, et en enfant habitué à satisfaire tous ses caprices, il se mit
à déboucher les fioles.
«Ne touchez pas à cela, mon ami, dit vivement le comte, quelques-unes de
ces liqueurs sont dangereuses, non seulement à boire, mais même à
respirer.»
Mme de Villefort pâlit et arrêta le bras de son fils qu'elle ramena vers
elle; mais, sa crainte calmée, elle jeta aussitôt sur le coffret un
court mais expressif regard que le comte saisit au passage.
En ce moment Ali entra.
Mme de Villefort fit un mouvement de joie, et ramena l'enfant plus près
d'elle encore:
«Édouard, dit-elle, vois-tu ce bon serviteur: il a été bien courageux,
car il a exposé sa vie pour arrêter les chevaux qui nous emportaient et
la voiture qui allait se briser. Remercie-le donc, car probablement sans
lui, à cette heure, serions-nous morts tous les deux.»
L'enfant allongea les lèvres et tourna dédaigneusement la tête.
«Il est trop laid», dit-il.
Le comte sourit comme si l'enfant venait de remplir une de ses
espérances; quant à Mme de Villefort, elle gourmanda son fils avec une
modération qui n'eût, certes, pas été du goût de Jean-Jacques Rousseau
si le petit Édouard se fût appelé Émile.
«Vois-tu, dit en arabe le comte à Ali, cette dame prie son fils de te
remercier pour la vie que tu leur as sauvée à tous deux, et l'enfant
répond que tu es trop laid.»
Ali détourna un instant sa tête intelligente et regarda l'enfant sans
expression apparente; mais un simple frémissement de sa narine apprit à
Monte-Cristo que l'Arabe venait d'être blessé au coeur.
«Monsieur, demanda Mme de Villefort en se levant pour se retirer,
est-ce votre demeure habituelle que cette maison?
--Non, madame, répondit le comte, c'est une espèce de pied-à-terre que
j'ai acheté: j'habite avenue des Champs-Élysées, n° 30. Mais je vois que
vous êtes tout à fait remise, et que vous désirez vous retirer. Je viens
d'ordonner qu'on attelle ces mêmes chevaux à ma voiture, et Ali, ce
garçon si laid, dit-il en souriant à l'enfant, va avoir l'honneur de
vous reconduire chez vous, tandis que votre cocher restera ici pour
faire raccommoder la calèche. Aussitôt cette besogne indispensable
terminée, un de mes attelages la reconduira directement chez Mme
Danglars.
--Mais, dit Mme de Villefort, avec ces mêmes chevaux je n'oserai jamais
m'en aller.
--Oh! vous allez voir, madame, dit Monte-Cristo; sous la main d'Ali, ils
vont devenir doux comme des agneaux.»
En effet, Ali s'était approché des chevaux qu'on avait remis sur leurs
jambes avec beaucoup de peine. Il tenait à la main une petite éponge
imbibée de vinaigre aromatique; il en frotta les naseaux et les tempes
des chevaux, couverts de sueur et d'écume, et presque aussitôt ils se
mirent à souffler bruyamment et à frissonner de tout leur corps durant
quelques secondes.
Puis, au milieu d'une foule nombreuse que les débris de la voiture et le
bruit de l'événement avaient attirée devant la maison, Ali fit atteler
les chevaux au coupé du comte, rassembla les rênes, monta sur le siège,
et, au grand étonnement des assistants qui avaient vu ces chevaux
emportés comme par un tourbillon, il fut obligé d'user vigoureusement du
fouet pour les faire partir et encore ne put-il obtenir des fameux gris
pommelé, maintenant stupides, pétrifiés, morts, qu'un trot si mal assuré
et si languissant qu'il fallut près de deux heures à Mme de Villefort
pour regagner le faubourg Saint-Honoré, où elle demeurait.
À peine arrivée chez elle, et les premières émotions de famille
apaisées, elle écrivit le billet suivant à Mme Danglars:
«Chère Hermine,
«Je viens d'être miraculeusement sauvée avec mon fils par ce même comte
de Monte-Cristo dont nous avons tant parlé hier soir, et que j'étais
loin de me douter que je verrais aujourd'hui. Hier vous m'avez parlé de
lui avec un enthousiasme que je n'ai pu m'empêcher de railler de toute
la force de mon pauvre petit esprit, mais aujourd'hui je trouve cet
enthousiasme bien au-dessous de l'homme qui l'inspirait. Vos chevaux
s'étaient emportés au Ranelagh comme s'ils eussent été pris de frénésie,
et nous allions probablement être mis en morceaux, mon pauvre Édouard et
moi, contre le premier arbre de la route ou la première borne du
village, quand un Arabe, un Nègre, un Nubien, un homme noir enfin, au
service du comte, a, sur un signe de lui, je crois, arrêté l'élan des
chevaux, au risque d'être brisé lui-même, et c'est vraiment un miracle
qu'il ne l'ait pas été. Alors le comte est accouru, nous a emportés chez
lui, Édouard et moi, et là a rappelé mon fils à la vie. C'est dans sa
propre voiture que j'ai été ramenée à l'hôtel; la vôtre vous sera
renvoyée demain. Vous trouverez vos chevaux bien affaiblis depuis cet
accident; ils sont comme hébétés; on dirait qu'ils ne peuvent se
pardonner à eux-mêmes de s'être laissé dompter par un homme. Le comte
m'a chargée de vous dire que deux jours de repos sur la litière et de
l'orge pour toute nourriture les remettront dans un état aussi
florissant, ce qui veut dire aussi effrayant qu'hier.
«Adieu! Je ne vous remercie pas de ma promenade, et, quand je réfléchis,
c'est pourtant de l'ingratitude que de vous garder rancune pour les
caprices de votre attelage; car c'est à l'un de ces caprices que je dois
d'avoir vu le comte de Monte-Cristo, et l'illustre étranger me paraît, à
part les millions dont il dispose, un problème si curieux et si
intéressant, que je compte l'étudier à tout prix, dussé-je recommencer
une promenade au Bois avec vos propres chevaux.
«Édouard a supporté l'accident avec un courage miraculeux. Il s'est
évanoui, mais il n'a pas poussé un cri auparavant et n'a pas versé une
larme après. Vous me direz encore que mon amour maternel m'aveugle; mais
il y a une âme de fer dans ce pauvre petit corps si frêle et si délicat.
«Notre chère Valentine dit bien des choses à votre chère Eugénie; moi,
je vous embrasse de tout coeur.
«HÉLOÏSE DE VILLEFORT.»
«P.-S. Faites-moi donc trouver chez vous d'une façon quelconque avec ce
comte de Monte-Cristo, je veux absolument le revoir. Au reste, je viens
d'obtenir de M. de Villefort qu'il lui fasse une visite; j'espère bien
qu'il la lui rendra.»
Le soir, l'événement d'Auteuil faisait le sujet de toutes les
conversations: Albert le racontait à sa mère, Château-Renaud au
Jockey-Club, Debray dans le salon du ministre; Beauchamp lui-même fit au
comte la galanterie, dans son journal, d'un -fait divers- de vingt
lignes, qui posa le noble étranger en héros auprès de toutes les femmes
de l'aristocratie.
Beaucoup de gens allèrent se faire inscrire chez Mme de Villefort afin
d'avoir le droit de renouveler leur visite en temps utile et d'entendre
alors de sa bouche tous les détails de cette pittoresque aventure.
Quant à M. de Villefort, comme l'avait dit Héloïse, il prit un habit
noir, des gants blancs, sa plus belle livrée, et monta dans son carrosse
qui vint, le même soir, s'arrêter à la porte du numéro 30 de la maison
des Champs-Élysées.
XLVIII
Idéologie.
Si le comte de Monte-Cristo eût vécu depuis longtemps dans le monde
parisien, il eût apprécié en toute sa valeur la démarche que faisait
près de lui M. de Villefort.
Bien en cour, que le roi régnant fût de la branche aînée ou de la
branche cadette, que le ministre gouvernant fût doctrinaire, libéral ou
conservateur; réputé habile par tous, comme on répute généralement
habiles les gens qui n'ont jamais éprouvé d'échecs politiques; haï de
beaucoup, mais chaudement protégé par quelques-uns sans cependant être
aimé de personne, M. de Villefort avait une des hautes positions de la
magistrature, et se tenait à cette hauteur comme un Harlay ou comme un
Molé. Son salon, régénéré par une jeune femme et par une fille de son
premier mariage à peine âgée de dix-huit ans, n'en était pas moins un de
ces salons sévères de Paris où l'on observe le culte des traditions et
la religion de l'étiquette. La politesse froide, la fidélité absolue
aux principes gouvernementaux, un mépris profond des théories et des
théoriciens, la haine profonde des idéologues, tels étaient les éléments
de la vie intérieure et publique affichés par M. de Villefort.
M. de Villefort n'était pas seulement magistrat, c'était presque un
diplomate. Ses relations avec l'ancienne cour, dont il parlait toujours
avec dignité et déférence, le faisaient respecter de la nouvelle, et il
savait tant de choses que non seulement on le ménageait toujours, mais
encore qu'on le consultait quelquefois. Peut-être n'en eût-il pas été
ainsi si l'on eût pu se débarrasser de M. de Villefort; mais il
habitait, comme ces seigneurs féodaux rebelles à leur suzerain, une
forteresse inexpugnable. Cette forteresse, c'était sa charge de
procureur du roi, dont il exploitait merveilleusement tous les
avantages, et qu'il n'eût quittée que pour se faire élire député et pour
remplacer ainsi la neutralité par de l'opposition.
En général, M. de Villefort faisait ou rendait peu de visites. Sa femme
visitait pour lui: c'était chose reçue dans le monde, où l'on mettait
sur le compte des graves et nombreuses occupations du magistrat ce qui
n'était en réalité qu'un calcul d'orgueil, qu'une quintessence
d'aristocratie, l'application enfin de cet axiome: -Fais semblant de
t'estimer, et on t'estimera-, axiome plus utile cent fois dans notre
société que celui des Grecs: -Connais-toi toi-même-, remplacé de nos
jours par l'art moins difficile et plus avantageux de connaître les
autres.
Pour ses amis, M. de Villefort était un protecteur puissant, pour ses
ennemis, c'était un adversaire sourd, mais acharné; pour les
indifférents, c'était la statue de la loi faite homme: abord hautain,
physionomie impassible, regard terne et dépoli, ou insolemment perçant
et scrutateur, tel était l'homme dont quatre révolutions habilement
entassées l'une sur l'autre avaient d'abord construit, puis cimenté le
piédestal.
M. de Villefort avait la réputation d'être l'homme le moins curieux et
le moins banal de France; il donnait un bal tous les ans et n'y
paraissait qu'un quart d'heure, c'est-à-dire quarante-cinq minutes de
moins que ne le fait le roi aux siens; jamais on ne le voyait ni aux
théâtres, ni aux concerts, ni dans aucun lieu public, quelquefois, mais
rarement, il faisait une partie de whist, et l'on avait soin alors de
lui choisir des joueurs dignes de lui: c'était quelque ambassadeur,
quelque archevêque, quelque prince, quelque président, ou enfin quelque
duchesse douairière.
Voilà quel était l'homme dont la voiture venait de s'arrêter devant la
porte de Monte-Cristo.
Le valet de chambre annonça M. de Villefort au moment où le comte,
incliné sur une grande table, suivait sur une carte un itinéraire de
Saint-Pétersbourg en Chine.
Le procureur du roi entra du même pas grave et compassé qu'il entrait au
tribunal; c'était bien le même homme, ou plutôt la suite du même homme
que nous avons vu autrefois substitut à Marseille. La nature,
conséquente avec ses principes, n'avait rien changé pour lui au cours
qu'elle devait suivre. De mince, il était devenu maigre, de pâle il
était devenu jaune; ses yeux enfoncés étaient caves, et ses lunettes aux
branches d'or, en posant sur l'orbite, semblaient faire partie de la
figure; excepté sa cravate blanche, le reste de son costume était
parfaitement noir, et cette couleur funèbre n'était tranchée que par le
léger liséré de ruban rouge qui passait imperceptible par sa boutonnière
et qui semblait une ligne de sang tracée au pinceau.
Si maître de lui que fût Monte-Cristo, il examina avec une visible
curiosité, en lui rendant son salut, le magistrat qui, défiant par
habitude et peu crédule surtout quant aux merveilles sociales, était
plus disposé à voir dans le noble étranger--c'était ainsi qu'on appelait
déjà Monte-Cristo--un chevalier d'industrie venant exploiter un nouveau
'
'
,
1
-
;
-
2
,
,
'
-
,
3
.
'
4
'
5
-
-
.
,
,
'
6
;
.
7
'
,
'
.
8
'
.
?
-
9
'
-
?
10
,
-
,
'
11
,
'
.
,
12
,
13
.
'
.
14
.
-
;
15
.
»
16
17
18
.
,
-
19
-
'
.
20
21
'
'
'
'
22
.
23
24
,
'
25
'
,
,
26
'
,
'
27
.
28
29
,
.
30
31
,
'
32
'
.
33
34
'
.
35
36
«
'
-
'
'
?
37
38
-
-
,
,
,
39
'
,
?
»
40
41
-
'
42
.
43
44
.
45
46
«
-
,
,
-
,
47
'
;
,
,
48
,
,
49
.
50
51
-
-
,
-
,
,
'
52
,
'
,
53
.
54
55
-
-
!
'
,
,
56
;
'
'
57
,
.
.
.
.
58
59
-
-
,
.
60
?
'
,
.
61
62
63
-
-
,
,
;
64
,
.
.
.
.
65
66
-
-
,
;
67
,
;
,
68
.
69
.
.
»
70
71
:
,
-
,
'
72
-
,
73
.
74
75
«
,
-
'
,
'
'
76
.
77
78
-
-
'
,
.
-
79
,
'
80
,
'
'
.
81
'
,
-
;
'
82
-
,
.
,
83
-
,
'
?
84
85
-
-
,
;
'
86
.
87
88
-
-
!
89
90
-
-
'
'
91
.
92
93
-
-
,
,
,
'
.
94
95
-
-
,
,
'
,
(
96
)
.
,
:
.
97
-
.
98
99
-
-
,
,
-
'
-
?
100
101
-
-
,
;
-
-
.
.
.
102
103
-
-
,
'
-
?
.
.
.
,
104
-
.
105
106
-
-
!
,
,
'
107
,
'
.
108
109
-
-
-
,
-
'
110
'
,
'
,
111
,
?
!
,
'
112
.
113
114
-
-
!
,
115
;
,
,
116
.
.
.
.
117
118
-
-
'
,
'
-
?
-
.
119
120
-
-
'
,
,
.
,
,
121
'
,
,
,
-
.
122
123
-
-
,
-
,
124
,
'
125
.
126
127
-
-
,
?
128
129
-
-
,
,
.
130
;
.
;
'
131
,
'
.
132
133
-
-
,
,
'
134
.
135
136
-
-
,
-
,
'
137
.
138
139
-
-
?
140
141
-
-
,
,
142
.
.
.
»
143
144
;
'
'
145
.
146
'
'
,
147
'
.
148
149
-
,
,
,
150
,
,
151
.
152
153
«
,
,
,
154
-
155
.
156
157
-
-
,
,
-
158
,
'
,
159
'
'
.
»
160
161
162
;
163
,
:
164
165
«
!
,
-
,
;
166
,
'
167
,
,
-
168
.
.
.
.
169
170
-
-
-
?
-
.
171
172
-
-
,
'
.
173
174
-
-
-
'
?
.
!
,
'
175
'
'
,
176
.
?
'
177
.
»
178
179
-
'
180
,
,
181
.
182
183
.
184
:
;
185
-
186
.
187
188
«
,
-
,
-
,
189
.
!
'
;
'
190
,
,
,
'
.
191
,
192
'
,
,
.
193
,
'
,
,
.
194
.
,
,
,
195
'
'
.
»
196
197
'
,
;
198
,
199
,
'
200
-
,
'
'
201
'
.
202
203
«
!
,
,
204
'
205
'
.
206
!
-
,
,
207
'
,
.
208
209
-
-
!
'
'
,
210
-
;
,
'
211
,
'
-
?
212
213
-
-
,
;
.
214
215
-
-
,
-
,
,
216
,
'
-
?
»
217
218
.
219
220
«
'
?
-
.
221
222
-
-
!
!
'
,
'
.
223
224
-
-
;
,
.
,
,
225
,
'
226
,
,
,
227
:
,
.
228
229
-
-
,
!
.
230
231
-
-
'
,
-
,
232
;
'
,
233
.
.
.
.
.
.
.
234
,
,
,
235
'
,
'
,
'
,
236
.
237
238
-
-
'
,
239
,
.
-
'
,
,
240
'
?
241
242
-
-
,
'
.
243
244
.
245
246
«
,
,
247
;
248
'
,
,
,
249
'
,
'
,
;
?
250
251
-
-
,
,
-
,
,
,
252
:
'
253
,
254
;
'
255
:
'
'
,
256
'
;
,
257
.
»
258
259
'
260
-
'
.
261
262
«
,
,
,
263
,
264
:
265
,
,
266
:
267
,
;
'
268
.
269
270
-
-
,
,
:
271
'
'
.
272
273
-
-
-
,
,
274
,
?
,
'
275
.
276
277
-
-
'
,
,
278
.
279
280
-
-
,
281
,
'
,
,
282
,
;
283
,
,
284
.
»
285
286
-
'
,
'
'
287
.
288
289
;
,
'
,
.
290
291
«
-
?
.
292
293
-
-
,
,
.
294
295
-
-
?
296
297
-
-
,
.
298
299
-
-
'
'
-
300
,
?
'
?
301
302
-
-
,
,
-
,
303
-
.
304
305
-
-
?
.
?
»
306
-
,
307
'
.
308
309
«
.
,
,
»
,
.
310
311
.
312
313
-
:
314
315
«
.
,
-
,
,
316
'
;
,
317
'
,
,
'
318
,
.
319
.
320
321
-
-
'
'
;
'
322
.
.
323
324
-
-
!
,
?
325
326
-
-
.
.
327
328
-
-
!
,
.
329
330
-
-
'
.
331
332
-
-
!
,
;
'
-
333
,
334
?
.
'
335
336
'
.
337
338
-
-
,
.
339
340
-
-
,
.
341
342
-
-
,
»
,
-
.
343
344
345
346
347
348
349
'
.
350
351
352
,
,
'
353
,
354
'
,
355
;
356
;
357
;
358
,
'
,
359
'
360
;
'
361
.
,
362
'
,
'
363
'
.
.
364
,
'
365
,
-
,
,
,
366
'
'
'
367
'
;
'
368
,
'
369
370
.
371
372
,
,
373
-
,
,
-
'
,
374
,
,
375
.
376
377
,
,
378
.
,
379
,
-
380
;
,
'
,
'
381
,
'
382
'
.
383
,
384
,
.
385
'
'
-
'
386
'
.
387
.
,
388
'
.
,
,
389
,
,
.
390
391
,
,
392
-
,
'
.
393
394
«
,
,
.
395
-
,
'
396
:
'
'
397
398
;
'
'
399
;
,
400
,
,
'
.
401
'
-
402
.
»
403
404
,
'
,
405
,
'
406
'
,
407
'
'
'
.
408
409
«
,
?
.
.
.
.
410
411
-
-
,
.
412
413
-
-
,
,
'
'
,
414
?
415
416
-
-
,
,
.
417
418
-
-
!
.
'
;
419
'
,
,
.
'
420
,
'
,
;
421
-
,
'
'
.
422
423
-
-
.
-
,
?
424
425
-
-
,
,
-
,
'
,
426
'
'
427
.
428
429
-
-
,
?
430
431
-
-
'
,
,
,
432
,
'
:
433
.
434
435
-
-
!
,
,
436
.
437
438
-
-
,
,
'
'
439
440
.
»
441
442
,
443
'
,
'
.
444
445
.
446
447
«
!
-
.
448
449
-
-
'
'
,
,
»
,
.
450
451
.
452
453
«
-
,
?
454
455
-
-
,
?
.
456
457
-
-
.
.
.
.
458
459
-
-
-
?
460
461
-
-
'
462
,
'
;
,
463
?
464
465
-
-
,
,
-
.
466
467
-
-
!
,
,
468
;
,
469
'
.
,
,
470
.
'
;
,
471
,
,
472
;
,
,
473
!
,
'
,
474
,
475
!
.
476
,
.
!
,
477
!
!
478
479
-
-
,
,
,
480
,
.
481
482
-
-
!
,
,
'
483
,
484
'
.
485
486
-
-
,
,
'
487
;
,
'
488
.
»
489
490
.
491
'
,
492
-
:
493
494
«
,
,
495
,
-
;
?
496
497
-
-
,
.
498
499
-
-
.
-
500
,
,
'
,
'
:
501
.
502
503
-
-
,
,
;
'
504
'
.
,
,
,
505
,
?
»
506
507
'
,
'
508
.
509
510
«
-
,
,
-
,
'
'
511
.
512
'
,
513
'
;
,
514
,
.
»
515
516
.
517
518
«
!
!
'
.
519
520
-
-
?
.
521
522
-
-
,
,
523
.
524
525
-
-
!
»
'
.
526
527
'
.
528
529
«
,
»
,
-
.
530
531
.
532
533
«
-
?
-
'
.
534
535
-
-
'
!
»
.
536
537
'
,
'
538
-
.
539
540
«
541
.
542
543
-
-
,
,
'
544
'
,
.
.
.
'
,
545
.
»
546
547
.
548
549
,
'
550
.
551
552
«
,
-
,
:
553
'
;
'
554
,
'
.
-
,
555
;
,
,
-
,
,
556
;
,
557
,
!
'
'
.
»
558
559
,
560
;
'
,
561
,
;
,
562
.
-
,
563
'
564
,
,
565
.
566
567
«
!
-
'
'
568
;
569
'
;
570
!
,
-
-
,
,
'
571
,
'
572
.
,
-
,
573
,
.
.
.
.
574
!
.
.
.
»
575
576
,
.
577
578
,
579
-
,
,
580
581
,
.
582
583
'
;
584
'
'
,
585
.
586
587
,
,
.
588
589
590
,
'
591
.
592
593
,
-
,
'
.
594
595
,
,
596
.
597
598
«
,
-
,
'
599
?
»
600
601
.
602
603
«
!
.
.
.
,
,
?
»
604
605
.
606
607
«
?
»
608
609
.
610
611
«
?
»
612
613
'
,
614
.
615
616
«
,
,
-
,
?
»
617
618
.
619
620
«
-
,
,
?
»
621
622
.
623
624
«
,
,
-
.
'
625
,
'
.
626
-
,
627
.
»
628
629
630
:
,
'
631
.
632
633
'
:
'
634
.
635
'
,
-
636
'
.
637
638
,
,
'
-
-
'
639
,
640
'
:
641
,
'
,
642
,
643
644
.
645
646
,
647
;
648
,
'
,
649
,
.
650
651
,
,
652
,
'
'
653
;
'
'
654
,
.
655
,
656
.
657
658
,
,
,
659
'
,
660
'
;
661
,
,
'
,
662
,
'
,
663
.
664
;
665
,
'
,
666
,
'
.
667
668
'
669
.
670
671
672
'
,
673
.
,
674
,
'
,
675
'
.
-
676
,
:
677
678
«
,
,
-
;
.
»
679
680
,
,
681
.
682
683
,
'
.
684
685
«
,
,
,
'
;
,
686
,
,
'
687
'
.
688
689
-
-
!
,
'
,
-
690
?
!
,
!
!
691
?
!
!
.
692
!
»
693
694
-
;
,
695
,
,
'
,
696
697
'
.
698
699
'
,
,
.
700
701
,
.
702
703
«
-
?
'
-
-
,
-
704
?
705
706
-
-
,
,
-
,
'
707
'
.
708
709
-
-
!
!
.
710
,
'
711
.
712
713
-
-
!
'
,
714
?
715
716
-
-
,
,
-
?
717
718
-
-
?
.
.
.
'
,
719
;
,
720
'
'
:
'
721
;
,
722
.
723
724
-
-
-
'
725
?
726
727
-
-
,
,
.
728
729
-
-
,
,
.
»
730
731
732
.
733
734
«
!
.
!
735
:
736
.
,
,
,
737
.
738
739
-
-
!
!
.
740
741
-
-
!
'
742
.
743
744
-
-
,
-
,
,
,
745
,
:
746
'
.
;
747
,
'
.
748
749
-
-
,
,
750
.
751
752
-
-
'
,
,
-
,
753
'
.
»
754
755
:
-
-
,
756
,
.
757
758
,
759
'
.
,
,
760
,
,
761
,
,
,
762
,
763
;
,
764
,
'
;
765
.
766
767
,
'
'
768
'
;
,
769
,
,
770
.
771
772
«
,
,
,
-
773
,
,
774
.
»
775
776
'
777
;
,
,
778
.
779
780
.
781
782
,
'
783
'
:
784
785
«
,
-
,
-
:
,
786
787
.
-
,
788
,
,
-
.
»
789
790
'
.
791
792
«
»
,
-
.
793
794
'
795
;
,
796
'
,
,
-
797
.
798
799
«
-
,
,
800
,
'
801
.
»
802
803
'
804
;
805
-
'
'
.
806
807
«
,
,
808
-
?
809
810
-
-
,
,
,
'
-
-
811
'
:
'
-
,
.
812
,
.
813
'
'
,
,
814
,
-
'
,
'
815
,
816
.
817
,
818
.
819
820
-
-
,
,
'
821
'
.
822
823
-
-
!
,
,
-
;
'
,
824
.
»
825
826
,
'
'
827
.
828
;
829
,
'
,
830
831
.
832
833
,
'
834
'
,
835
,
,
,
836
,
837
,
'
838
-
839
,
,
,
,
'
840
'
841
-
,
.
842
843
,
844
,
:
845
846
«
,
847
848
«
'
849
-
,
'
850
'
.
'
851
'
'
852
,
'
853
-
'
'
.
854
'
'
,
855
,
856
,
857
,
,
,
,
,
858
,
,
,
,
'
859
,
'
-
,
'
860
'
'
.
,
861
,
,
.
'
862
'
'
;
863
.
864
;
;
'
865
-
'
.
866
'
867
'
868
,
'
.
869
870
«
!
,
,
,
871
'
'
872
;
'
'
873
'
-
,
'
,
874
,
875
,
'
,
-
876
.
877
878
«
'
.
'
879
,
'
'
880
.
'
;
881
.
882
883
«
;
,
884
.
885
886
«
.
»
887
888
«
.
-
.
-
'
889
-
,
.
,
890
'
.
'
;
'
891
'
.
»
892
893
,
'
'
894
:
,
-
895
-
,
;
-
896
,
,
'
-
-
897
,
898
'
.
899
900
901
'
'
902
.
903
904
.
,
'
,
905
,
,
,
906
,
,
'
907
-
.
908
909
910
911
912
913
914
.
915
916
917
-
918
,
919
.
.
920
921
,
922
,
,
923
;
,
924
'
'
;
925
,
-
926
,
.
927
,
928
.
,
929
-
,
'
930
'
931
'
.
,
932
,
933
,
,
934
.
.
935
936
.
'
,
'
937
.
'
,
938
,
,
939
,
940
'
.
-
'
-
941
'
.
;
942
,
,
943
.
,
'
944
,
945
,
'
'
946
'
.
947
948
,
.
.
949
:
'
,
'
950
951
'
'
'
,
'
952
'
,
'
:
-
953
'
,
'
-
,
954
:
-
-
-
-
,
955
'
956
.
957
958
,
.
,
959
,
'
,
;
960
,
'
:
,
961
,
,
962
,
'
963
'
'
'
,
964
.
965
966
.
'
'
967
;
'
968
'
'
,
'
-
-
-
969
;
970
,
,
,
,
971
,
,
'
972
:
'
,
973
,
,
,
974
.
975
976
'
'
977
-
.
978
979
.
,
980
,
981
-
.
982
983
'
984
;
'
,
985
.
,
986
,
'
987
'
.
,
,
988
;
,
989
'
,
'
,
990
;
,
991
,
'
992
993
.
994
995
-
,
996
,
,
,
997
,
998
-
-
'
'
999
-
-
-
'
1000