Dantès vit avec un battement de coeur joyeux que ce plâtre se détachait par fragments; ces fragments étaient presque des atomes, c'est vrai; mais au bout d'une demi-heure, cependant, Dantès en avait détaché une poignée à peu près. Un mathématicien eût pu calculer qu'avec deux années à peu près de ce travail, en supposant qu'on ne rencontrât point le roc, on pouvait se creuser un passage de deux pieds carrés et de vingt pieds de profondeur. Le prisonnier se reprocha alors de ne pas avoir employé à ce travail ces longues heures successivement écoulées, toujours plus lentes, et qu'il avait perdues dans l'espérance, dans la prière et dans le désespoir. Depuis six ans à peu près qu'il était enfermé dans ce cachot, quel travail, si lent qu'il fût, n'eût-il pas achevé! Et cette idée lui donna une nouvelle ardeur. En trois jours, il parvint, avec des précautions inouïes, à enlever tout le ciment et à mettre à nu la pierre: la muraille était faite de moellons au milieu desquels, pour ajouter à la solidité, avait pris place de temps en temps, une pierre de taille. C'était une de ces pierres de taille qu'il avait presque déchaussée, et qu'il s'agissait maintenant d'ébranler dans son alvéole. Dantès essaya avec ses ongles, mais ses ongles étaient insuffisants pour cela. Les morceaux de la cruche introduits dans les intervalles se brisaient lorsque Dantès voulait s'en servir en manière de levier. Après une heure de tentatives inutiles, Dantès se releva, la sueur et l'angoisse sur le front. Allait-il donc être arrêté ainsi dès le début, et lui faudrait-il attendre, inerte et inutile, que son voisin qui de son côté se lasserait peut-être, eût tout fait! Alors une idée lui passa par l'esprit; il demeura debout et souriant; son front humide de sueur se sécha tout seul. Le geôlier apportait tous les jours la soupe de Dantès dans une casserole de fer-blanc. Cette casserole contenait sa soupe et celle d'un second prisonnier, car Dantès avait remarqué que cette casserole était ou entièrement pleine, ou à moitié vide, selon que le porte-clefs commençait la distribution des vivres par lui ou par son compagnon. Cette casserole avait un manche de fer; c'était ce manche de fer qu'ambitionnait Dantès et qu'il eût payé, si on les lui avait demandées en échange, de dix années de sa vie. Le geôlier versa le contenu de cette casserole dans l'assiette de Dantès. Après avoir mangé sa soupe avec une cuiller de bois, Dantès lavait cette assiette qui servait ainsi chaque jour. Le soir Dantès posa son assiette à terre, à mi-chemin de la porte à la table; le geôlier en entrant mit le pied sur l'assiette et la brisa en mille morceaux. Cette fois, il n'y avait rien à dire contre Dantès: il avait eu le tort de laisser son assiette à terre, c'est vrai, mais le geôlier avait eu celui de ne pas regarder à ses pieds. Le geôlier se contenta donc de grommeler. Puis il regarda autour de lui dans quoi il pouvait verser la soupe; le mobilier de Dantès se bornait à cette seule assiette, il n'y avait pas de choix. «Laissez la casserole, dit Dantès, vous la reprendrez en m'apportant demain mon déjeuner.» Ce conseil flattait la paresse du geôlier, qui n'avait pas besoin ainsi de remonter, de redescendre et de remonter encore. Il laissa la casserole. Dantès frémit de joie. Cette fois, il mangea vivement la soupe et la viande que, selon l'habitude des prisons, on mettait avec la soupe. Puis, après avoir attendu une heure, pour être certain que le geôlier ne se raviserait point, il dérangea son lit, prit sa casserole, introduisit le bout du manche entre la pierre de taille dénuée de son ciment et les moellons voisins, et commença de faire le levier. Une légère oscillation prouva à Dantès que la besogne venait à bien. En effet, au bout d'une heure, la pierre était tirée du mur, où elle faisait une excavation de plus d'un pied et demi de diamètre. Dantès ramassa avec soin tout le plâtre, le porta dans les angles de sa prison, gratta la terre grisâtre avec un des fragments de sa cruche et recouvrit le plâtre de terre. Puis, voulant mettre à profit cette nuit où le hasard, ou plutôt la savante combinaison qu'il avait imaginée, avait remis entre ses mains un instrument si précieux, il continua de creuser avec acharnement. À l'aube du jour, il replaça la pierre dans son trou, repoussa son lit contre la muraille et se coucha. Le déjeuner consistait en un morceau de pain; le geôlier entra et posa ce morceau de pain sur la table. «Eh bien, vous ne m'apportez pas une autre assiette? demanda Dantès. --Non, dit le porte-clefs; vous êtes un brise-tout, vous avez détruit votre cruche, et vous êtes cause que j'ai cassé votre assiette; si tous les prisonniers faisaient autant de dégâts, le gouvernement n'y pourrait pas tenir. On vous laisse la casserole, on vous versera votre soupe dedans; de cette façon, vous ne casserez pas votre ménage, peut-être.» Dantès leva les yeux au ciel et joignit ses mains sous sa couverture. Ce morceau de fer qui lui restait faisait naître dans son coeur un élan de reconnaissance plus vif vers le ciel que ne lui avaient jamais causé, dans sa vie passée, les plus grands biens qui lui étaient survenus. Seulement, il avait remarqué que, depuis qu'il avait commencé à travailler, lui, le prisonnier ne travaillait plus. N'importe, ce n'était pas une raison pour cesser sa tâche; si son voisin ne venait pas à lui, c'était lui qui irait à son voisin. Toute la journée il travailla sans relâche; le soir, il avait, grâce à son nouvel instrument, tiré de la muraille plus de dix poignées de débris de moellons, de plâtre et de ciment. Lorsque l'heure de la visite arriva, il redressa de son mieux le manche tordu de sa casserole et remit le récipient à sa place accoutumée. Le porte-clefs y versa la ration ordinaire de soupe et de viande, ou plutôt de soupe et de poisson, car ce jour-là était un jour maigre, et trois fois par semaine on faisait faire maigre aux prisonniers. Ç'eût été encore un moyen de calculer le temps, si depuis longtemps Dantès n'avait pas abandonné ce calcul. Puis, la soupe versée, le porte-clefs se retira. Cette fois, Dantès voulut s'assurer si son voisin avait bien réellement cessé de travailler. Il écouta. Tout était silencieux comme pendant ces trois jours où les travaux avaient été interrompus. Dantès soupira; il était évident que son voisin se défiait de lui. Cependant, il ne se découragea point et continua de travailler toute la nuit; mais après deux ou trois heures de labeur, il rencontra un obstacle. Le fer ne mordait plus et glissait sur une surface plane. Dantès toucha l'obstacle avec ses mains et reconnut qu'il avait atteint une poutre. Cette poutre traversait ou plutôt barrait entièrement le trou qu'avait commencé Dantès. Maintenant, il fallait creuser dessus ou dessous. Le malheureux jeune homme n'avait point songé à cet obstacle. «Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria-t-il, je vous avais cependant tant prié, que j'espérais que vous m'aviez entendu. Mon Dieu! après m'avoir ôté la liberté de la vie, mon Dieu! après m'avoir ôté le calme de la mort, mon Dieu! qui m'avez rappelé à l'existence, mon Dieu! ayez pitié de moi, ne me laissez pas mourir dans le désespoir! --Qui parle de Dieu et de désespoir en même temps?» articula une voix qui semblait venir de dessous terre et qui, assourdie par l'opacité, parvenait au jeune homme avec un accent sépulcral. Edmond sentit se dresser ses cheveux sur sa tête, et il recula sur ses genoux. «Ah! murmura-t-il, j'entends parler un homme.» Il y avait quatre ou cinq ans qu'Edmond n'avait entendu parler que son geôlier, et pour le prisonnier le geôlier n'est pas un homme: c'est une porte vivante ajoutée à sa porte de chêne; c'est un barreau de chair ajouté à ses barreaux de fer. «Au nom du Ciel! s'écria Dantès, vous qui avez parlé, parlez encore, quoique votre voix m'ait épouvanté; qui êtes-vous? --Qui êtes-vous vous-même? demanda la voix. --Un malheureux prisonnier, reprit Dantès qui ne faisait, lui, aucune difficulté de répondre. --De quel pays? --Français. --Votre nom? --Edmond Dantès. --Votre profession? --Marin. --Depuis combien de temps êtes-vous ici? --Depuis le 28 février 1815. --Votre crime? --Je suis innocent. --Mais de quoi vous accuse-t-on? --D'avoir conspiré pour le retour de l'Empereur. --Comment! pour le retour de l'Empereur! l'Empereur n'est donc plus sur le trône? --Il a abdiqué à Fontainebleau en 1814 et a été relégué à l'île d'Elbe. Mais vous-même, depuis quel temps êtes-vous donc ici, que vous ignorez tout cela? --Depuis 1811.» Dantès frissonna; cet homme avait quatre ans de prison de plus que lui. «C'est bien, ne creusez plus, dit la voix en parlant fort vite; seulement dites-moi à quelle hauteur se trouve l'excavation que vous avez faite? --Au ras de la terre. --Comment est-elle cachée? --Derrière mon lit. --A-t-on dérangé votre lit depuis que vous êtes en prison? --Jamais. --Sur quoi donne votre chambre? --Sur un corridor. --Et le corridor? --Aboutit à la cour. --Hélas! murmura la voix. --Oh! mon Dieu! qu'y a-t-il donc? s'écria Dantès. --Il y a que je me suis trompé, que l'imperfection de mes dessins m'a abusé, que le défaut d'un compas m'a perdu, qu'une ligne d'erreur sur mon plan a équivalu à quinze pieds en réalité, et que j'ai pris le mur que vous creusez pour celui de la citadelle! --Mais alors vous aboutissiez à la mer? --C'était ce que je voulais. --Et si vous aviez réussi! --Je me jetais à la nage, je gagnais une des îles qui environnent le château d'If, soit l'île de Daume, soit l'île de Tiboulen, soit même la côte, et alors j'étais sauvé. --Auriez-vous donc pu nager jusque-là? --Dieu m'eût donné la force; et maintenant tout est perdu. --Tout? --Oui. Rebouchez votre trou avec précaution, ne travaillez plus, ne vous occupez de rien, et attendez de mes nouvelles. --Qui êtes-vous au moins... dites-moi qui vous êtes? --Je suis... je suis... le no 27. --Vous défiez-vous donc de moi?» demanda Dantès. Edmond crut entendre comme un rire amer percer la voûte et monter jusqu'à lui. «Oh! je suis bon chrétien, s'écria-t-il, devinant instinctivement que cet homme songeait à l'abandonner; je vous jure sur le Christ que je me ferai tuer plutôt que de laisser entrevoir à vos bourreaux et aux miens l'ombre de la vérité; mais, au nom du Ciel, ne me privez pas de votre présence, ne me privez pas de votre voix, ou, je vous le jure, car je suis au bout de ma force, je me brise la tête contre la muraille, et vous aurez ma mort à vous reprocher. --Quel âge avez-vous? votre voix semble être celle d'un jeune homme. --Je ne sais pas mon âge, car je n'ai pas mesuré le temps depuis que je suis ici. Ce que je sais, c'est que j'allais avoir dix-neuf ans lorsque j'ai été arrêté, le 18 février 1815. --Pas tout à fait vingt-six ans, murmura la voix. Allons, à cet âge on n'est pas encore un traître. --Oh! non! non! je vous le jure, répéta Dantès. Je vous l'ai déjà dit et je vous le redis, je me ferai couper en morceaux plutôt que de vous trahir. --Vous avez bien fait de me parler; vous avez bien fait de me prier, car j'allais former un autre plan et m'éloigner de vous. Mais votre âge me rassure, je vous rejoindrai, attendez-moi. --Quand cela? --Il faut que je calcule nos chances; laissez-moi vous donner le signal. --Mais vous ne m'abandonnerez pas, vous ne me laisserez pas seul, vous viendrez à moi, ou vous me permettrez d'aller à vous? Nous fuirons ensemble, et si nous ne pouvons fuir, nous parlerons, vous des gens que vous aimez, moi des gens que j'aime. Vous devez aimer quelqu'un? --Je suis seul au monde. --Alors vous m'aimerez, moi: si vous êtes jeune, je serai votre camarade; si vous êtes vieux je serai votre fils. J'ai un père qui doit avoir soixante-dix ans, s'il vit encore; je n'aimais que lui et une jeune fille qu'on appelait Mercédès. Mon père ne m'a pas oublié, j'en suis sûr; mais elle Dieu sait si elle pense encore à moi. Je vous aimerai comme j'aimais mon père. --C'est bien, dit le prisonnier, à demain.» Ce peu de paroles furent dites avec un accent qui convainquit Dantès; il n'en demanda pas davantage, se releva, prit les mêmes précautions pour les débris tirés du mur qu'il avait déjà prises, et repoussa son lit contre la muraille. Dès lors, Dantès se laissa aller tout entier à son bonheur; il n'allait plus être seul certainement, peut-être même allait-il être libre; le pis aller, s'il restait prisonnier, était d'avoir un compagnon; or la captivité partagée n'est plus qu'une demi-captivité. Les plaintes qu'on met en commun sont presque des prières; des prières qu'on fait à deux sont presque des actions de grâces. Toute la journée, Dantès alla et vint dans son cachot, le coeur bondissant de joie. De temps en temps, cette joie l'étouffait: il s'asseyait sur son lit, pressant sa poitrine avec sa main. Au moindre bruit qu'il entendait dans le corridor, il bondissait vers la porte. Une fois ou deux, cette crainte qu'on le séparât de cet homme qu'il ne connaissait point, et que cependant il aimait déjà comme un ami, lui passa par le cerveau. Alors il était décidé: au moment où le geôlier écarterait son lit, baisserait la tête pour examiner l'ouverture, il lui briserait la tête avec le pavé sur lequel était posée sa cruche. On le condamnerait à mort, il le savait bien; mais n'allait-il pas mourir d'ennui et de désespoir au moment où ce bruit miraculeux l'avait rendu à la vie? Le soir le geôlier vint; Dantès était sur son lit, de là il lui semblait qu'il gardait mieux l'ouverture inachevée. Sans doute il regarda le visiteur importun d'un oeil étrange, car celui-ci lui dit: «Voyons, allez-vous redevenir encore fou?» Dantès ne répondit rien, il craignait que l'émotion de sa voix ne le trahît. Le geôlier se retira en secouant la tête. La nuit arrivée, Dantès crut que son voisin profiterait du silence et de l'obscurité pour renouer la conversation avec lui, mais il se trompait; la nuit s'écoula sans qu'aucun bruit répondît à sa fiévreuse attente. Mais le lendemain, après la visite du matin, et comme il venait d'écarter son lit de la muraille, il entendit frapper trois coups à intervalles égaux; il se précipita à genoux. «Est-ce vous? dit-il; me voilà! --Votre geôlier est-il parti? demanda la voix. --Oui, répondit Dantès, il ne reviendra que ce soir, nous avons douze heures de liberté. --Je puis donc agir? dit la voix. --Oh! oui, oui, sans retard, à l'instant même, je vous en supplie.» Aussitôt, la portion de terre sur laquelle Dantès, à moitié perdu dans l'ouverture, appuyait ses deux mains sembla céder sous lui; il se rejeta en arrière, tandis qu'une masse de terre et de pierres détachées se précipitait dans un trou qui venait de s'ouvrir au-dessous de l'ouverture que lui-même avait faite; alors, au fond de ce trou sombre et dont il ne pouvait mesurer la profondeur, il vit paraître une tête, des épaules et enfin un homme tout entier qui sortit avec assez d'agilité de l'excavation pratiquée. XVI Un savant italien. Dantès prit dans ses bras ce nouvel ami, si longtemps et si impatiemment attendu, et l'attira vers sa fenêtre, afin que le peu de jour qui pénétrait dans le cachot l'éclairât tout entier. C'était un personnage de petite taille, aux cheveux blanchis par la peine plutôt que par l'âge, à l'oeil pénétrant caché sous d'épais sourcils qui grisonnaient, à la barbe encore noire et descendant jusque sur sa poitrine: la maigreur de son visage creusé par des rides profondes, la ligne hardie de ses traits caractéristiques, révélaient un homme plus habitué à exercer ses facultés morales que ses forces physiques. Le front du nouveau venu était couvert de sueur. Quand à son vêtement, il était impossible d'en distinguer la forme primitive, car il tombait en lambeaux. Il paraissait avoir soixante-cinq ans au moins, quoiqu'une certaine vigueur dans les mouvements annonçât qu'il avait moins d'années peut-être que n'en accusait une longue captivité. Il accueillit avec une sorte de plaisir les protestations enthousiastes du jeune homme; son âme glacée sembla, pour un instant, se réchauffer et se fondre au contact de cette âme ardente. Il le remercia de sa cordialité avec une certaine chaleur, quoique sa déception eût été grande de trouver un second cachot où il croyait rencontrer la liberté. «Voyons d'abord, dit-il, s'il y a moyen de faire disparaître aux yeux de vos geôliers les traces de mon passage. Toute notre tranquillité à venir est dans leur ignorance de ce qui s'est passé.» Alors il se pencha vers l'ouverture, prit la pierre, qu'il souleva facilement malgré son poids, et la fit entrer dans le trou. «Cette pierre a été descellée bien négligemment, dit-il en hochant la tête: vous n'avez donc pas d'outils? --Et vous, demanda Dantès avec étonnement, en avez-vous donc? --Je m'en suis fait quelques-uns. Excepté une lime, j'ai tout ce qu'il me faut, ciseau, pince, levier. --Oh! je serais curieux de voir ces produits de votre patience et de votre industrie, dit Dantès. --Tenez, voici d'abord un ciseau.» Et il lui montra une lame forte et aiguë emmanchée dans un morceau de bois de hêtre. «Avec quoi avez-vous fait cela? dit Dantès. --Avec une des fiches de mon lit. C'est avec cet instrument que je me suis creusé tout le chemin qui m'a conduit jusqu'ici; cinquante pieds à peu près. --Cinquante pieds! s'écria Dantès avec une espèce de terreur. --Parlez plus bas, jeune homme, parlez plus bas; souvent il arrive qu'on écoute aux portes des prisonniers. --On me sait seul. --N'importe. --Et vous dites que vous avez percé cinquante pieds pour arriver jusqu'ici? --Oui, telle est à peu près la distance qui sépare ma chambre de la vôtre; seulement j'ai mal calculé ma courbe, faute d'instrument de géométrie pour dresser mon échelle de proportion; au lieu de quarante pieds d'ellipse, il s'en est rencontré cinquante; je croyais, ainsi que je vous l'ai dit, arriver jusqu'au mur extérieur, percer ce mur et me jeter à la mer. J'ai longé le corridor, contre lequel donne votre chambre, au lieu de passer dessous; tout mon travail est perdu, car ce corridor donne sur une cour pleine de gardes. --C'est vrai, dit Dantès; mais ce corridor ne longe qu'une face de ma chambre, et ma chambre en a quatre. --Oui, sans doute, mais en voici d'abord une dont le rocher fait la muraille; il faudrait dix années de travail à dix mineurs munis de tous leurs outils pour percer le rocher; cette autre doit être adossée aux fondations de l'appartement du gouverneur; nous tomberions dans les caves qui ferment évidemment à la clef et nous serions pris; l'autre face donne, attendez donc, où donne l'autre face? Cette face était celle où était percée la meurtrière à travers laquelle venait le jour: cette meurtrière, qui allait toujours en se rétrécissant jusqu'au moment où elle donnait entrée au jour, et par laquelle un enfant n'aurait certes pas pu passer, était en outre garnie par trois rangs de barreaux de fer qui pouvaient rassurer sur la crainte d'une évasion par ce moyen le geôlier le plus soupçonneux. Et le nouveau venu, en faisant cette question, traîna la table au-dessous de la fenêtre. «Montez sur cette table» dit-il à Dantès. Dantès obéit, monta sur la table, et, devinant les intentions de son compagnon, appuya le dos au mur et lui présenta les deux mains. Celui qui s'était donné le nom du numéro de sa chambre, et dont Dantès ignorait encore le véritable nom, monta alors plus lestement que n'eût pu le faire présager son âge, avec une habileté de chat ou de lézard, sur la table d'abord, puis de la table sur les mains de Dantès, puis de ses mains sur ses épaules; ainsi courbé en deux, car la voûte du cachot l'empêchait de se redresser, il glissa sa tête entre le premier rang de barreaux, et put plonger alors de haut en bas. Un instant après, il retira vivement la tête. «Oh! oh! dit-il, je m'en étais douté.» Et il se laissa glisser le long du corps de Dantès sur la table, et de la table sauta à terre. «De quoi vous étiez-vous douté?» demanda le jeune homme anxieux, en sautant à son tour auprès de lui. Le vieux prisonnier méditait. «Oui, dit-il, c'est cela; la quatrième face de votre cachot donne sur une galerie extérieure, espèce de chemin de ronde où passent les patrouilles et où veillent des sentinelles. --Vous en êtes sûr? --J'ai vu le shako du soldat et le bout de son fusil et je ne me suis retiré si vivement que de peur qu'il ne m'aperçût moi-même. --Eh bien? dit Dantès. --Vous voyez bien qu'il est impossible de fuir par votre cachot. --Alors? continua le jeune homme avec un accent interrogateur. --Alors, dit le vieux prisonnier, que la volonté de Dieu soit faite!» Et une teinte de profonde résignation s'étendit sur les traits du vieillard. Dantès regarda cet homme qui renonçait ainsi et avec tant de philosophie à une espérance nourrie depuis si longtemps, avec un étonnement mêlé d'admiration. «Maintenant, voulez-vous me dire qui vous êtes? demanda Dantès. --Oh! mon Dieu, oui, si cela peut encore vous intéresser, maintenant que je ne puis plus vous être bon à rien. --Vous pouvez être bon à me consoler et à me soutenir, car vous me semblez fort parmi les forts.» L'abbé sourit tristement. «Je suis l'abbé Faria, dit-il, prisonnier depuis 1811, comme vous le savez, au château d'If; mais j'étais depuis trois ans renfermé dans la forteresse de Fenestrelle. En 1811, on m'a transféré du Piémont en France. C'est alors que j'ai appris que la destinée, qui, à cette époque, lui semblait soumise, avait donné un fils à Napoléon, et que ce fils au berceau avait été nommé roi de Rome. J'étais loin de me douter alors de ce que vous m'avez dit tout à l'heure: c'est que, quatre ans plus tard, le colosse serait renversé. Qui règne donc en France? Est-ce Napoléon II? --Non, c'est Louis XVIII. --Louis XVIII, le frère de Louis XVI, les décrets du ciel sont étranges et mystérieux. Quelle a donc été l'intention de la Providence en abaissant l'homme qu'elle avait élevé et en élevant celui qu'elle avait abaissé?» Dantès suivait des yeux cet homme qui oubliait un instant sa propre destinée pour se préoccuper ainsi des destinées du monde. «Oui, oui, continua-t-il, c'est comme en Angleterre: après Charles Ier, Cromwell, après Cromwell, Charles II, et peut-être après Jacques II, quelque gendre, quelque parent, quelque prince d'Orange; un stathouder qui se fera roi; et alors de nouvelles concessions au peuple, alors une constitution alors la liberté! Vous verrez cela, jeune homme, dit-il en se retournant vers Dantès, et en le regardant avec des yeux brillants et profonds, comme en devaient avoir les prophètes. Vous êtes encore d'âge à le voir, vous -verrez- cela. --Oui, si je sors d'ici. --Ah c'est juste, dit l'abbé Faria. Nous sommes prisonniers; il y a des moments où je l'oublie, et où, parce que mes yeux percent les murailles qui m'enferment, je me crois en liberté. --Mais pourquoi êtes-vous enfermé, vous? --Moi? parce que j'ai rêvé en 1807 le projet que Napoléon a voulu réaliser en 1811; parce que, comme Machiavel, au milieu de tous ces principicules qui faisaient de l'Italie un nid de petits royaumes tyranniques et faibles, j'ai voulu un grand et seul empire, compact et fort: parce que j'ai cru trouver mon César Borgia dans un niais couronné qui a fait semblant de me comprendre pour me mieux trahir. C'était le projet d'Alexandre VI et de Clément VII; il échouera toujours, puisqu'ils l'ont entrepris inutilement et que Napoléon n'a pu l'achever; décidément l'Italie est maudite!» Et le vieillard baissa la tête. Dantès ne comprenait pas comment un homme pouvait risquer sa vie pour de pareils intérêts; il est vrai que s'il connaissait Napoléon pour l'avoir vu et lui avoir parlé, il ignorait complètement, en revanche, ce que c'étaient que Clément VII et Alexandre VI. «N'êtes-vous pas, dit Dantès, commençant à partager l'opinion de son geôlier, qui était l'opinion générale au château d'If, le prêtre que l'on croit... malade? --Que l'on croit fou, vous voulez dire, n'est-ce pas? --Je n'osais, dit Dantès en souriant. --Oui, oui, continua Faria avec un rire amer; oui, c'est moi qui passe pour fou; c'est moi qui divertis depuis si longtemps les hôtes de cette prison, et qui réjouirais les petits enfants, s'il y avait des enfants dans le séjour de la douleur sans espoir.» Dantès demeura un instant immobile et muet. «Ainsi, vous renoncez à fuir? lui dit-il. --Je vois la fuite impossible; c'est se révolter contre Dieu que de tenter ce que Dieu ne veut pas qui s'accomplisse. --Pourquoi vous décourager? ce serait trop demander aussi à la Providence que de vouloir réussir du premier coup. Ne pouvez-vous pas recommencer dans un autre sens ce que vous avez fait dans celui-ci? --Mais savez-vous ce que j'ai fait, pour parler ainsi de recommencer? Savez-vous qu'il m'a fallu quatre ans pour faire les outils que je possède? Savez-vous que depuis deux ans je gratte et creuse une terre dure comme le granit? Savez-vous qu'il m'a fallu déchausser des pierres qu'autrefois je n'aurais pas cru pouvoir remuer, que des journées tout entières se sont passées dans ce labeur titanique et que parfois, le soir, j'étais heureux quand j'avais enlevé un pouce carré de ce vieux ciment, devenu aussi dur que la pierre elle-même? Savez-vous, savez-vous que pour loger toute cette terre et toutes ces pierres que j'enterrais, il m'a fallu percer la voûte d'un escalier, dans le tambour duquel tous ces décombres ont été tour à tour ensevelis, si bien qu'aujourd'hui le tambour est plein, et que je ne saurais plus où mettre une poignée de poussière? Savez-vous, enfin, que je croyais toucher au but de tous mes travaux, que je me sentais juste la force d'accomplir cette tâche, et que voilà que Dieu non seulement recule ce but, mais le transporte je ne sais où? Ah! je vous le dis, je vous le répète, je ne ferai plus rien désormais pour essayer de reconquérir ma liberté, puisque la volonté de Dieu est qu'elle soit perdue à tout jamais.» Edmond baissa la tête pour ne pas avouer à cet homme que la joie d'avoir un compagnon l'empêchait de compatir, comme il eût dû, à la douleur qu'éprouvait le prisonnier de n'avoir pu se sauver. L'abbé Faria se laissa aller sur le lit d'Edmond, et Edmond resta debout. Le jeune homme n'avait jamais songé à la fuite. Il y a de ces choses qui semblent tellement impossibles qu'on n'a pas même l'idée de les tenter et qu'on les évite d'instinct. Creuser cinquante pieds sous la terre, consacrer à cette opération un travail de trois ans pour arriver, si on réussit, à un précipice donnant à pic sur la mer; se précipiter de cinquante, de soixante, de cent pieds peut-être, pour s'écraser, en tombant, la tête sur quelque rocher, si la balle des sentinelles ne vous a point déjà tué auparavant; être obligé, si l'on échappe à tous ces dangers, de faire en nageant une lieue, c'en était trop pour qu'on ne se résignât point, et nous avons vu que Dantès avait failli pousser cette résignation jusqu'à la mort. Mais maintenant que le jeune homme avait vu un vieillard se cramponner à la vie avec tant d'énergie et lui donner l'exemple des résolutions désespérées, il se mit à réfléchir et à mesurer son courage. Un autre avait tenté ce qu'il n'avait pas même eu l'idée de faire; un autre, moins jeune, moins fort, moins adroit que lui, s'était procuré, à force d'adresse et de patience, tous les instruments dont il avait besoin pour cette incroyable opération, qu'une mesure mal prise avait pu seule faire échouer: un autre avait fait tout cela, rien n'était donc impossible à Dantès: Faria avait percé cinquante pieds, il en percerait cent, Faria, à cinquante ans, avait mis trois ans à son oeuvre; il n'avait que la moitié de l'âge de Faria, lui, il en mettrait six; Faria, abbé, savant, homme d'Église, n'avait pas craint de risquer la traversée du château d'If à l'île de Daume, de Ratonneau ou de Lemaire; lui, Edmond le marin, lui, Dantès le hardi plongeur, qui avait été si souvent chercher une branche de corail au fond de la mer, hésiterait-il donc à faire une lieue en nageant? que fallait-il pour faire une lieue en nageant? une heure? Eh bien, n'était-il donc pas resté des heures entières à la mer sans reprendre pied sur le rivage! Non, non, Dantès n'avait besoin que d'être encouragé par un exemple. Tout ce qu'un autre a fait ou aurait pu faire, Dantès le fera. Le jeune homme réfléchit un instant. «J'ai trouvé ce que vous cherchiez», dit-il au vieillard. Faria tressaillit. «Vous? dit-il, et en relevant la tête d'un air qui indiquait que si Dantès disait la vérité, le découragement de son compagnon ne serait pas de longue durée; vous, voyons, qu'avez-vous trouvé? --Le corridor que vous avez percé pour venir de chez vous ici s'étend dans le même sens que la galerie extérieure, n'est-ce pas? --Oui. --Il doit n'en être éloigné que d'une quinzaine de pas? --Tout au plus. --Eh bien, vers le milieu du corridor nous perçons un chemin formant comme la branche d'une croix. Cette fois, vous prenez mieux vos mesures. Nous débouchons sur la galerie extérieure. Nous tuons la sentinelle et nous nous évadons. Il ne faut, pour que ce plan réussisse, que du courage, vous en avez; que de la vigueur, je n'en manque pas. Je ne parle pas de la patience, vous avez fait vos preuves et je ferai les miennes. --Un instant, répondit l'abbé; vous n'avez pas su, mon cher compagnon, de quelle espèce est mon courage, et quel emploi je compte faire de ma force. Quand à la patience, je crois avoir été assez patient en recommençant chaque matin la tâche de la nuit, et chaque nuit la tâche du jour. Mais alors écoutez-moi bien, jeune homme, c'est qu'il me semblait que je servais Dieu, en délivrant une de ses créatures qui, étant innocente, n'avait pu être condamnée. --Eh bien, demanda Dantès, la chose n'en est-elle pas au même point, et vous êtes-vous reconnu coupable depuis que vous m'avez rencontré, dites? --Non, mais je ne veux pas le devenir. Jusqu'ici je croyais n'avoir affaire qu'aux choses, voilà que vous me proposez d'avoir affaire aux hommes. J'ai pu percer un mur et détruire un escalier, mais je ne percerai pas une poitrine et ne détruirai pas une existence.» Dantès fit un léger mouvement de surprise. «Comment, dit-il, pouvant être libre, vous seriez retenu par un semblable scrupule? --Mais, vous-même, dit Faria, pourquoi n'avez-vous pas un soir assommé votre geôlier avec le pied de votre table, revêtu ses habits et essayé de fuir? --C'est que l'idée ne m'en est pas venue, dit Dantès. --C'est que vous avez une telle horreur instinctive pour un pareil crime, une telle horreur que vous n'y avez pas même songé, reprit le vieillard; car dans les choses simples et permises nos appétits naturels nous avertissent que nous ne dévions pas de la ligne de notre droit. Le tigre, qui verse le sang par nature, dont c'est l'état, la destination, n'a besoin que d'une chose, c'est que son odorat l'avertisse qu'il a une proie à sa portée. Aussitôt, il bondit vers cette proie, tombe dessus et la déchire. C'est son instinct, et il y obéit. Mais l'homme, au contraire, répugne au sang; ce ne sont point les lois sociales qui répugnent au meurtre, ce sont les lois naturelles.» Dantès resta confondu: c'était, en effet, l'explication de ce qui s'était passé à son insu dans son esprit ou plutôt dans son âme, car il y a des pensées qui viennent de la tête, et d'autres qui viennent du coeur. «Et puis, continua Faria, depuis tantôt douze ans que je suis en prison, j'ai repassé dans mon esprit toutes les évasions célèbres. Je n'ai vu réussir que rarement les évasions. Les évasions heureuses, les évasions couronnées d'un plein succès, sont les évasions méditées avec soin et lentement préparées; c'est ainsi que le duc de Beaufort s'est échappé du château de Vincennes; l'abbé Dubuquoi du Fort-l'Évêque, et Latude de la Bastille. Il y a encore celles que le hasard peut offrir: celles-là sont les meilleures; attendons une occasion, croyez-moi, et si cette occasion se présente, profitons-en. --Vous avez pu attendre, vous, dit Dantès en soupirant; ce long travail vous faisait une occupation de tous les instants, et quand vous n'aviez pas votre travail pour vous distraire, vous aviez vos espérances pour vous consoler. --Puis, dit l'abbé, je ne m'occupais point qu'à cela. --Que faisiez-vous donc? --J'écrivais ou j'étudiais. --On vous donne donc du papier, des plumes, de l'encre? --Non, dit l'abbé, mais je m'en fais. --Vous vous faites du papier, des plumes et de l'encre? s'écria Dantès. --Oui.» Dantès regarda cet homme avec admiration; seulement, il avait encore peine à croire ce qu'il disait. Faria s'aperçut de ce léger doute. «Quand vous viendrez chez moi, lui dit-il, je vous montrerai un ouvrage entier, résultat des pensées, des recherches et des réflexions de toute ma vie, que j'avais médité à l'ombre du Colisée à Rome, au pied de la colonne Saint-Marc à Venise, sur les bords de l'Arno à Florence, et que je ne me doutais guère qu'un jour mes geôliers me laisseraient le loisir d'exécuter entre les quatre murs du château d'If. C'est un -Traité sur la possibilité d'une monarchie générale en Italie-. Ce fera un grand volume in-quarto. --Et vous l'avez écrit? --Sur deux chemises. J'ai inventé une préparation qui rend le linge lisse et uni comme le parchemin. --Vous êtes donc chimiste. --Un peu. J'ai connu Lavoisier et je suis lié avec Cabanis. --Mais, pour un pareil ouvrage, il vous a fallu faire des recherches historiques. Vous aviez donc des livres? --À Rome, j'avais à peu près cinq mille volumes dans ma bibliothèque. À force de les lire et de les relire, j'ai découvert qu'avec cent cinquante ouvrages bien choisis on a, sinon le résumé complet des connaissances humaines, du moins tout ce qu'il est utile à un homme de savoir. J'ai consacré trois années de ma vie à lire et à relire ces cent cinquante volumes, de sorte que je les savais à peu près par coeur lorsque j'ai été arrêté. Dans ma prison, avec un léger effort de mémoire, je me les suis rappelés tout à fait. Ainsi pourrais-je vous réciter Thucydide, Xénophon, Plutarque, Tite-Live, Tacite, Strada, Jornandès, Dante, Montaigne, Shakespeare, Spinosa, Machiavel et Bossuet. Je ne vous cite que les plus importants. --Mais vous savez donc plusieurs langues? --Je parle cinq langues vivantes, l'allemand, le français, l'italien, l'anglais et l'espagnol; à l'aide du grec ancien je comprends le grec moderne; seulement je le parle mal, mais je l'étudie en ce moment. --Vous l'étudiez? dit Dantès. --Oui, je me suis fait un vocabulaire des mots que je sais, je les ai arrangés, combinés, tournés et retournés, de façon qu'ils puissent me suffire pour exprimer ma pensée. Je sais à peu près mille mots, c'est tout ce qu'il me faut à la rigueur, quoiqu'il y en ait cent mille, je crois, dans les dictionnaires. Seulement, je ne serai pas éloquent, mais je me ferai comprendre à merveille et cela me suffit.» De plus en plus émerveillé, Edmond commençait à trouver presque surnaturelles les facultés de cet homme étrange; il voulut le trouver en défaut sur un point quelconque, il continua: «Mais si l'on ne vous a pas donné de plumes, dit-il avec quoi avez-vous pu écrire ce traité si volumineux? --Je m'en suis fait d'excellentes, et que l'on préférerait aux plumes ordinaires si la matière était connue, avec les cartilages des têtes de ces énormes merlans que l'on nous sert quelquefois pendant les jours maigres. Aussi vois-je toujours arriver les mercredis, les vendredis et les samedis avec grand plaisir, car ils me donnent l'espérance d'augmenter ma provision de plumes, et mes travaux historiques sont, je l'avoue, ma plus douce occupation. En descendant dans le passé, j'oublie le présent; en marchant libre et indépendant dans l'histoire, je ne me souviens plus que je suis prisonnier. --Mais de l'encre? dit Dantès, avec quoi vous êtes-vous fait de l'encre? --Il y avait autrefois une cheminée dans mon cachot, dit Faria; cette cheminée a été bouchée quelque temps avant mon arrivée, sans doute, mais pendant de longues années on y avait fait du feu: tout l'intérieur en est donc tapissé de suie. Je fais dissoudre cette suie dans une portion du vin qu'on me donne tous les dimanches, cela me fournit de l'encre excellente. Pour les notes particulières, et qui ont besoin d'attirer les yeux, je me pique les doigts et j'écris avec mon sang. --Et quand pourrai-je voir tout cela? demanda Dantès. --Quand vous voudrez, répondit Faria. --Oh! tout de suite! s'écria le jeune homme. --Suivez-moi donc», dit l'abbé. Et il rentra dans le corridor souterrain où il disparut. Dantès le suivit. XVII La chambre de l'abbé. Après avoir passé en se courbant, mais cependant avec assez de facilité, par le passage souterrain, Dantès arriva à l'extrémité opposée du corridor qui donnait dans la chambre de l'abbé. Là, le passage se rétrécissait et offrait à peine l'espace suffisant pour qu'un homme pût se glisser en rampant. La chambre de l'abbé était dallée; c'était en soulevant une de ces dalles placée dans le coin le plus obscur qu'il avait commencé la laborieuse opération dont Dantès avait vu la fin. À peine entré et debout, le jeune homme examina cette chambre avec grande attention. Au premier aspect, elle ne présentait rien de particulier. «Bon, dit l'abbé, il n'est que midi un quart, et nous avons encore quelques heures devant nous.» Dantès regarda autour de lui, cherchant à quelle horloge l'abbé avait pu lire l'heure d'une façon si précise. «Regardez ce rayon du jour qui vient par ma fenêtre, dit l'abbé, et regardez sur le mur les lignes que j'ai tracées. Grâce à ces lignes, qui sont combinées avec le double mouvement de la terre et l'ellipse qu'elle décrit autour du soleil, je sais plus exactement l'heure que si j'avais une montre, car une montre se dérange, tandis que le soleil et la terre ne se dérangent jamais.» Dantès n'avait rien compris à cette explication, il avait toujours cru, en voyant le soleil se lever derrière les montagnes et se coucher dans la Méditerranée que c'était lui qui marchait et non la terre. Ce double mouvement du globe qu'il habitait, et dont cependant il ne s'apercevait pas, lui semblait presque impossible; dans chacune des paroles de son interlocuteur, il voyait des mystères de science aussi admirables à creuser que ces mines d'or et de diamants qu'il avait visitées dans un voyage qu'il avait fait presque enfant encore à Guzarate et à Golconde. «Voyons, dit-il à l'abbé, j'ai hâte d'examiner vos trésors.» L'abbé alla vers la cheminée, déplaça avec le ciseau qu'il tenait toujours à la main la pierre qui formait autrefois l'âtre et qui cachait une cavité assez profonde; c'était dans cette cavité qu'étaient renfermés tous les objets dont il avait parlé à Dantès. «Que voulez-vous voir d'abord? lui demanda-t-il. --Montrez-moi votre grand ouvrage sur la royauté en Italie.» Faria tira de l'armoire précieuse trois ou quatre rouleaux de linge tournés sur eux-mêmes, comme des feuilles de papyrus: c'étaient des bandes de toile, larges de quatre pouces à peu près et longues de dix-huit. Ces bandes, numérotées, étaient couvertes d'une écriture que Dantès put lire, car elles étaient écrites dans la langue maternelle de l'abbé, c'est-à-dire en italien, idiome qu'en sa qualité de Provençal Dantès comprenait parfaitement. «Voyez, lui dit-il, tout est là; il y a huit jours à peu près que j'ai écrit le mot Fin au bas de la soixante-huitième bande. Deux de mes chemises et tout ce que j'avais de mouchoirs y sont passé; si jamais je redeviens libre et qu'il se trouve dans toute l'Italie un imprimeur qui ose m'imprimer, ma réputation est faite. --Oui, répondit Dantès, je vois bien. Et maintenant, montrez-moi donc, je vous prie, les plumes avec lesquelles a été écrit cet ouvrage. --Voyez», dit Faria. Et il montra au jeune homme un petit bâton long de six pouces, gros comme le manche d'un pinceau, au bout et autour duquel était lié par un fil un de ces cartilages, encore taché par l'encre, dont l'abbé avait parlé à Dantès; il était allongé en bec et fendu comme une plume ordinaire. Dantès l'examina, cherchant des yeux l'instrument avec lequel il avait pu être taillé d'une façon si correcte. «Ah! oui, dit Faria, le canif, n'est-ce pas? C'est mon chef-d'oeuvre; je l'ai fait, ainsi que le couteau que voici, avec un vieux chandelier de fer.» Le canif coupait comme un rasoir. Quant au couteau, il avait cet avantage qu'il pouvait servir tout à la fois de couteau et de poignard. Dantès examina ces différents objets avec la même attention que, dans les boutiques de curiosités de Marseille, il avait examiné parfois ces instruments exécutés par des sauvages et rapportés des mers du Sud par les capitaines au long cours. «Quant à l'encre, dit Faria, vous savez comment je procède; je la fais à mesure que j'en ai besoin. --Maintenant, je m'étonne d'une chose, dit Dantès, c'est que les jours vous aient suffi pour toute cette besogne. --J'avais les nuits, répondit Faria. --Les nuits! êtes-vous donc de la nature des chats et voyez-vous clair pendant la nuit? --Non; mais Dieu a donné à l'homme l'intelligence pour venir en aide à la pauvreté de ses sens: je me suis procuré de la lumière. --Comment cela? --De la viande qu'on m'apporte je sépare la graisse, je la fais fondre et j'en tire une espèce d'huile compacte. Tenez, voilà ma bougie.» Et l'abbé montra à Dantès une espèce de lampion, pareil à ceux qui servent dans les illuminations publiques. «Mais du feu? --Voici deux cailloux et du linge brûlé. --Mais des allumettes? --J'ai feint une maladie de peau, et j'ai demandé du souffre, que l'on m'a accordé.» Dantès posa les objets qu'il tenait sur la table et baissa la tête, écrasé sous la persévérance et la force de cet esprit. 1 ; , ' ; 2 ' - , , 3 . ' 4 , ' , 5 6 . 7 8 9 , , 10 ' ' , 11 . 12 13 ' , 14 , ' , ' - ! 15 16 . 17 18 , , , 19 : 20 , , 21 , . ' 22 ' , ' ' 23 ' . 24 25 , 26 . 27 28 29 ' . 30 31 , , 32 ' . 33 34 - , - 35 , , 36 - , ! 37 38 ' ; ; 39 . 40 41 42 - . 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