Ils secouèrent la tête. Quel autre bien que la liberté peuvent réclamer
des prisonniers?
L'inspecteur se tourna en souriant, et dit au gouverneur:
«Je ne sais pas pourquoi on nous fait faire ces tournées inutiles. Qui
voit un prisonnier en voit cent; qui entend un prisonnier en entend
mille; c'est toujours la même chose: mal nourris et innocents. En
avez-vous d'autres?
--Oui, nous avons les prisonniers dangereux ou fous, que nous gardons au
cachot.
--Voyons, dit l'inspecteur avec un air de profonde lassitude, faisons
notre métier jusqu'au bout; descendons dans les cachots.
--Attendez, dit le gouverneur, que l'on aille au moins chercher deux
hommes; les prisonniers commettent parfois, ne fût-ce que par dégoût de
la vie et pour se faire condamner à mort, des actes de désespoir
inutiles: vous pourriez être victime de l'un de ces actes.
--Prenez donc vos précautions», dit l'inspecteur.
En effet, on envoya chercher deux soldats et l'on commença de descendre
par un escalier si puant, si infect, si moisi, que rien que le passage
dans un pareil endroit affectait désagréablement à la fois la vue,
l'odorat et la respiration.
«Oh! fit l'inspecteur en s'arrêtant à moitié de la descente, qui diable
peut loger là?
--Un conspirateur des plus dangereux, et qui nous est particulièrement
recommandé comme un homme capable de tout.
--Il est seul?
--Certainement.
--Depuis combien de temps est-il là?
--Depuis un an à peu près.
--Et il a été mis dans ce cachot dès son entrée.
--Non, monsieur, mais après avoir voulu tuer le porte-clefs chargé de
lui porter sa nourriture.
--Il a voulu tuer le porte-clefs?
--Oui, monsieur, celui-là même qui nous éclaire, n'est-il pas vrai,
Antoine? demanda le gouverneur.
--Il a voulu me tuer tout de même, répondit le porte-clefs.
--Ah çà! mais c'est donc un fou que cet homme?
--C'est pire que cela, dit le porte-clefs, c'est un démon.
--Voulez-vous qu'on s'en plaigne? demanda l'inspecteur au gouverneur.
--Inutile, monsieur, il est assez puni comme cela, d'ailleurs, à
présent, il touche presque à la folie, et, selon l'expérience que nous
donnent nos observations, avant une autre année d'ici il sera
complètement aliéné.
--Ma foi, tant mieux pour lui, dit l'inspecteur; une fois fou tout à
fait, il souffrira moins.»
C'était, comme on le voit, un homme plein d'humanité que cet inspecteur,
et bien digne des fonctions philanthropiques qu'il remplissait.
«Vous avez raison, monsieur, dit le gouverneur, et votre réflexion
prouve que vous avez profondément étudié la matière. Ainsi, nous avons
dans un cachot, qui n'est séparé de celui-ci que par une vingtaine de
pieds, et dans lequel on descend par un autre escalier, un vieil abbé,
ancien chef de parti en Italie, qui est ici depuis 1811, auquel la tête
a tourné vers la fin de 1813, et qui, depuis ce moment, n'est pas
physiquement reconnaissable: il pleurait, il rit; il maigrissait, il
engraisse. Voulez-vous le voir plutôt que celui-ci? Sa folie est
divertissante et ne vous attristera point.
--Je les verrai l'un et l'autre, répondit l'inspecteur; il faut faire
son état en conscience.»
L'inspecteur en était à sa première tournée et voulait donner bonne
idée de lui à l'autorité.
«Entrons donc chez celui-ci d'abord, ajouta-t-il.
--Volontiers», répondit le gouverneur.
Et il fit signe au porte-clefs, qui ouvrit la porte.
Au grincement des massives serrures, au cri des gonds rouillés tournant
sur leurs pivots, Dantès, accroupi dans un angle de son cachot, où il
recevait avec un bonheur indicible le mince rayon du jour qui filtrait à
travers un étroit soupirail grillé, releva la tête. À la vue d'un homme
inconnu, éclairé par deux porte-clefs tenant des torches, et auquel le
gouverneur parlait le chapeau à la main, accompagné par deux soldats,
Dantès devina ce dont il s'agissait, et, voyant enfin se présenter une
occasion d'implorer une autorité supérieure, bondit en avant les mains
jointes.
Les soldats croisèrent aussitôt la baïonnette, car ils crurent que le
prisonnier s'élançait vers l'inspecteur avec de mauvaises intentions.
L'inspecteur lui-même fit un pas en arrière.
Dantès vit qu'on l'avait présenté comme homme à craindre.
Alors, il réunit dans son regard tout ce que le coeur de l'homme peut
contenir de mansuétude et d'humilité, et s'exprimant avec une sorte
d'éloquence pieuse qui étonna les assistants, il essaya de toucher
l'âme de son visiteur.
L'inspecteur écouta le discours de Dantès, jusqu'au bout, puis se
tournant vers le gouverneur:
«Il tournera à la dévotion, dit-il à mi-voix; il est déjà disposé à des
sentiments plus doux. Voyez, la peur fait son effet sur lui; il a reculé
devant les baïonnettes; or, un fou ne recule devant rien: j'ai fait sur
ce sujet des observations bien curieuses à Charenton.»
Puis, se retournant vers le prisonnier:
«En résumé, dit-il, que demandez-vous?
--Je demande quel crime j'ai commis; je demande que l'on me donne des
juges; je demande que mon procès soit instruit; je demande enfin que
l'on me fusille si je suis coupable, mais aussi qu'on me mette en
liberté si je suis innocent.
--Êtes-vous bien nourri? demanda l'inspecteur.
--Oui, je le crois, je n'en sais rien. Mais cela importe peu; ce qui
doit importer, non seulement à moi, malheureux prisonnier, mais encore à
tous les fonctionnaires rendant la justice, mais encore au roi qui nous
gouverne, c'est qu'un innocent ne soit pas victime d'une dénonciation
infâme et ne meure pas sous les verrous en maudissant ses bourreaux.
--Vous êtes bien humble aujourd'hui, dit le gouverneur; vous n'avez pas
toujours été comme cela. Vous parliez tout autrement, mon cher ami, le
jour où vous vouliez assommer votre gardien.
--C'est vrai, monsieur, dit Dantès, et j'en demande bien humblement
pardon à cet homme qui a toujours été bon pour moi.... Mais, que
voulez-vous? j'étais fou, j'étais furieux.
--Et vous ne l'êtes plus?
--Non, monsieur, car la captivité m'a plié, brisé, anéanti.... Il y a si
longtemps que je suis ici!
--Si longtemps?... et à quelle époque avez-vous été arrêté? demanda
l'inspecteur.
--Le 28 février 1815, à deux heures de l'après-midi.»
L'inspecteur calcula.
«Nous sommes au 30 juillet 1816; que dites-vous donc? il n'y a que
dix-sept mois que vous êtes prisonnier.
--Que dix-sept mois! reprit Dantès. Ah! monsieur, vous ne savez pas ce
que c'est que dix-sept mois de prison: dix-sept années, dix-sept
siècles; surtout pour un homme qui, comme moi, touchait au bonheur, pour
un homme qui, comme moi, allait épouser une femme aimée, pour un homme
qui voyait s'ouvrir devant lui une carrière honorable, et à qui tout
manque à l'instant; qui, du milieu du jour le plus beau, tombe dans la
nuit la plus profonde, qui voit sa carrière détruite, qui ne sait si
celle qui l'aimait l'aime toujours, qui ignore si son vieux père est
mort ou vivant. Dix-sept mois de prison, pour un homme habitué à l'air
de la mer, à l'indépendance du marin, à l'espace, à l'immensité, à
l'infini! Monsieur, dix-sept mois de prison, c'est plus que ne le
méritent tous les crimes que désigne par les noms les plus odieux la
langue humaine. Ayez donc pitié de moi, monsieur, et demandez pour moi,
non pas l'indulgence, mais la rigueur; non pas une grâce, mais un
jugement; des juges, monsieur, je ne demande que des juges; on ne peut
pas refuser des juges à un accusé.
--C'est bien, dit l'inspecteur, on verra.»
Puis, se retournant vers le gouverneur:
«En vérité, dit-il, le pauvre diable me fait de la peine. En remontant,
vous me montrerez son livre d'écrou.
--Certainement, dit le gouverneur; mais je crois que vous trouverez
contre lui des notes terribles.
--Monsieur, continua Dantès, je sais que vous ne pouvez pas me faire
sortir d'ici de votre propre décision; mais vous pouvez transmettre ma
demande à l'autorité, vous pouvez provoquer une enquête, vous pouvez,
enfin, me faire mettre en jugement: un jugement, c'est tout ce que je
demande; que je sache quel crime j'ai commis, et à quelle peine je suis
condamné; car, voyez-vous, l'incertitude, c'est le pire de tous les
supplices.
--Éclairez-moi, dit l'inspecteur.
--Monsieur, s'écria Dantès, je comprends, au son de votre voix, que vous
êtes ému. Monsieur, dites-moi d'espérer.
--Je ne puis vous dire cela, répondit l'inspecteur, je puis seulement
vous promettre d'examiner votre dossier.
--Oh! alors, monsieur, je suis libre, je suis sauvé.
--Qui vous a fait arrêter? demanda l'inspecteur.
--M. de Villefort, répondit Dantès. Voyez-le et entendez-vous avec lui.
--M. de Villefort n'est plus à Marseille depuis un an, mais à Toulouse.
--Ah! cela ne m'étonne plus, murmura Dantès: mon seul protecteur est
éloigné.
--M. de Villefort avait-il quelque motif de haine contre vous? demanda
l'inspecteur.
--Aucun, monsieur; et même il a été bienveillant pour moi.
--Je pourrai donc me fier aux notes qu'il a laissées sur vous ou qu'il
me donnera?
--Entièrement, monsieur.
--C'est bien, attendez.»
Dantès tomba à genoux, levant les mains vers le ciel, et murmurant une
prière dans laquelle il recommandait à Dieu cet homme qui était descendu
dans sa prison, pareil au Sauveur allant délivrer les âmes de l'enfer.
La porte se referma; mais l'espoir descendu avec l'inspecteur était
resté enfermé dans le cachot de Dantès.
«Voulez-vous voir le registre d'écrou tout de suite, demanda le
gouverneur, ou passer au cachot de l'abbé?
--Finissons-en avec les cachots tout d'un coup, répondit l'inspecteur.
Si je remontais au jour, je n'aurais peut-être plus le courage de
continuer ma triste mission.
--Ah! celui-là n'est point un prisonnier comme l'autre, et sa folie, à
lui, est moins attristante que la raison de son voisin.
--Et quelle est sa folie?
--Oh! une folie étrange: il se croit possesseur d'un trésor immense. La
première année de sa captivité, il a fait offrir au gouvernement un
million, si le gouvernement le voulait mettre en liberté; la seconde
année, deux millions, la troisième, trois millions, et ainsi
progressivement. Il en est à sa cinquième année de captivité: il va
vous demander de vous parler en secret, et vous offrira cinq millions.
--Ah! ah! c'est curieux en effet, dit l'inspecteur; et comment
appelez-vous ce millionnaire?
--L'abbé Faria.
--No 27! dit l'inspecteur.
--C'est ici. Ouvrez, Antoine.»
Le porte-clefs obéit, et le regard curieux de l'inspecteur plongea dans
le cachot de l'-abbé fou-.
C'est ainsi que l'on nommait généralement le prisonnier.
Au milieu de la chambre, dans un cercle tracé sur la terre avec un
morceau de plâtre détaché du mur, était couché un homme presque nu, tant
ses vêtements étaient tombés en lambeaux. Il dessinait dans ce cercle
des lignes géométriques fort nettes, et paraissait aussi occupé de
résoudre son problème qu'Archimède l'était lorsqu'il fut tué par un
soldat de Marcellus. Aussi ne bougea-t-il pas même au bruit que fit la
porte du cachot en s'ouvrant, et ne sembla-t-il se réveiller que lorsque
la lumière des torches éclaira d'un éclat inaccoutumé le sol humide sur
lequel il travaillait. Alors il se retourna et vit avec étonnement la
nombreuse compagnie qui venait de descendre dans son cachot.
Aussitôt, il se leva vivement, prit une couverture jetée sur le pied de
son lit misérable, et se drapa précipitamment pour paraître dans un état
plus décent aux yeux des étrangers.
«Que demandez-vous? dit l'inspecteur sans varier sa formule.
--Moi, monsieur! dit l'abbé d'un air étonné; je ne demande rien.
--Vous ne comprenez pas, reprit l'inspecteur: je suis agent du
gouvernement, j'ai mission de descendre dans les prisons et d'écouter
les réclamations des prisonniers.
--Oh! alors, monsieur, c'est autre chose, s'écria vivement l'abbé, et
j'espère que nous allons nous entendre.
--Voyez, dit tout bas le gouverneur, cela ne commence-t-il pas comme je
vous l'avais annoncé?
--Monsieur, continua le prisonnier, je suis l'abbé Faria, né à Rome,
j'ai été vingt ans secrétaire du cardinal Rospigliosi; j'ai été arrêté,
je ne sais trop pourquoi, vers le commencement de l'année 1811, depuis
ce moment, je réclame ma liberté des autorités italiennes et françaises.
--Pourquoi près des autorités françaises? demanda le gouverneur.
--Parce que j'ai été arrêté à Piombino et que je présume que, comme
Milan et Florence, Piombino est devenu le chef-lieu de quelque
département français.»
L'inspecteur et le gouverneur se regardèrent en riant.
«Diable, mon cher, dit l'inspecteur, vos nouvelles de l'Italie ne sont
pas fraîches.
--Elles datent du jour où j'ai été arrêté, monsieur, dit l'abbé Faria;
et comme Sa Majesté l'Empereur avait créé la royauté de Rome pour le
fils que le ciel venait de lui envoyer, je présume que, poursuivant le
cours de ses conquêtes, il a accompli le rêve de Machiavel et de César
Borgia, qui était de faire de toute l'Italie un seul et unique royaume.
--Monsieur, dit l'inspecteur, la Providence a heureusement apporté
quelque changement à ce plan gigantesque dont vous me paraissez assez
chaud partisan.
--C'est le seul moyen de faire de l'Italie un État fort, indépendant et
heureux, répondit l'abbé.
--Cela est possible, répondit l'inspecteur, mais je ne suis pas venu ici
pour faire avec vous un cours de politique ultramontaine, mais pour vous
demander ce que j'ai déjà fait, si vous avez quelques réclamations à
faire sur la manière dont vous êtes nourri et logé.
--La nourriture est ce qu'elle est dans toutes les prisons, répondit
l'abbé, c'est-à-dire fort mauvaise; quant au logement, vous le voyez, il
est humide et malsain, mais néanmoins assez convenable pour un cachot.
Maintenant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit mais bien de révélations
de la plus haute importance et du plus haut intérêt que j'ai à faire au
gouvernement.
--Nous y voici, dit tout bas le gouverneur à l'inspecteur.
--Voilà pourquoi je suis si heureux de vous voir, continua l'abbé,
quoique vous m'ayez dérangé dans un calcul fort important, et qui, s'il
réussit, changera peut-être le système de Newton. Pouvez-vous m'accorder
la faveur d'un entretien particulier?
--Hein! que disais-je! fit le gouverneur à l'inspecteur.
--Vous connaissez votre personne», répondit ce dernier souriant. Puis,
se retournant vers Faria:
«Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez est impossible.
--Cependant, monsieur, reprit l'abbé, s'il s'agissait de faire gagner au
gouvernement une somme énorme, une somme de cinq millions, par exemple?
--Ma foi, dit l'inspecteur en se retournant à son tour vers le
gouverneur, vous aviez prédit jusqu'au chiffre.
--Voyons, reprit l'abbé, s'apercevant que l'inspecteur faisait un
mouvement pour se retirer, il n'est pas nécessaire que nous soyons
absolument seuls; M. le gouverneur pourra assister à notre entretien.
--Mon cher monsieur, dit le gouverneur, malheureusement nous savons
d'avance et par coeur ce que vous direz. Il s'agit de vos trésors,
n'est-ce pas?»
Faria regarda cet homme railleur avec des yeux où un observateur
désintéressé eût vu, certes, luire l'éclair de la raison et de la
vérité.
«Sans doute, dit-il; de quoi voulez-vous que je parle, sinon de cela?
--Monsieur l'inspecteur, continua le gouverneur, je puis vous raconter
cette histoire aussi bien que l'abbé, car il y a quatre ou cinq ans que
j'en ai les oreilles rebattues.
--Cela prouve, monsieur le gouverneur, dit l'abbé, que vous êtes comme
ces gens dont parle l'Écriture, qui ont des yeux et qui ne voient pas,
qui ont des oreilles et qui n'entendent pas.
--Mon cher monsieur, dit l'inspecteur, le gouvernement est riche et n'a,
Dieu merci, pas besoin de votre argent; gardez-le donc pour le jour où
vous sortirez de prison.»
L'oeil de l'abbé se dilata; il saisit la main de l'inspecteur.
«Mais si je n'en sors pas de prison, dit-il, si, contre toute justice,
on me retient dans ce cachot, si j'y meurs sans avoir légué mon secret à
personne, ce trésor sera donc perdu! Ne vaut-il pas mieux que le
gouvernement en profite, et moi aussi? J'irai jusqu'à six millions,
monsieur; oui, j'abandonnerai six millions, et je me contenterai du
reste si l'on veut me rendre la liberté.
--Sur ma parole, dit l'inspecteur à demi-voix, si l'on ne savait que cet
homme est fou, il parle avec un accent si convaincu qu'on croirait qu'il
dit la vérité.
--Je ne suis pas fou, monsieur, et je dis bien la vérité, reprit Faria
qui, avec cette finesse d'ouïe particulière aux prisonniers, n'avait pas
perdu une seule des paroles de l'inspecteur. Ce trésor dont je vous
parle existe bien réellement, et j'offre de signer un traité avec vous,
en vertu duquel vous me conduirez à l'endroit désigné par moi; on
fouillera la terre sous nos yeux, et si je mens, si l'on ne trouve rien,
si je suis un fou, comme vous le dites, eh bien! vous me ramènerez dans
ce même cachot, où je resterai éternellement, et où je mourrai sans
plus rien demander ni à vous ni à personne.»
Le gouverneur se mit à rire.
«Est-ce bien loin votre trésor? demanda-t-il.
--À cent lieues d'ici à peu près, dit Faria.
--La chose n'est pas mal imaginée, dit le gouverneur; si tous les
prisonniers voulaient s'amuser à promener leurs gardiens pendant cent
lieues, et si les gardiens consentaient à faire une pareille promenade,
ce serait une excellente chance que les prisonniers se ménageraient de
prendre la clef des champs dès qu'ils en trouveraient l'occasion, et
pendant un pareil voyage l'occasion se présenterait certainement.
--C'est un moyen connu, dit l'inspecteur, et monsieur n'a pas même le
mérite de l'invention. Puis, se retournant vers l'abbé.
«Je vous ai demandé si vous étiez bien nourri? dit-il.
--Monsieur, répondit Faria, jurez-moi sur le Christ de me délivrer si je
vous ai dit vrai, et je vous indiquerai l'endroit où le trésor est
enfoui.
--Êtes-vous bien nourri? répéta l'inspecteur.
--Monsieur, vous ne risquez rien ainsi, et vous voyez bien que ce n'est
pas pour me ménager une chance pour me sauver, puisque je resterai en
prison tandis qu'on fera le voyage.
--Vous ne répondez pas à ma question, reprit avec impatience
l'inspecteur.
--Ni vous à ma demande! s'écria l'abbé. Soyez donc maudit comme les
autres insensés qui n'ont pas voulu me croire! Vous ne voulez pas de mon
or, je le garderai; vous me refusez la liberté, Dieu me l'enverra.
Allez, je n'ai plus rien à dire.»
Et l'abbé, rejetant sa couverture, ramassa son morceau de plâtre, et
alla s'asseoir de nouveau au milieu de son cercle, où il continua ses
lignes et ses calculs.
«Que fait-il là? dit l'inspecteur se retirant.
--Il compte ses trésors», reprit le gouverneur. Faria répondit à ce
sarcasme par un coup d'oeil empreint du plus suprême mépris.
Ils sortirent. Le geôlier ferma la porte derrière eux.
«Il aura, en effet, possédé quelques trésors, dit l'inspecteur en
remontant l'escalier.
--Ou il aura rêvé qu'il les possédait, répondit le gouverneur, et le
lendemain il se sera réveillé fou.
--En effet, dit l'inspecteur avec la naïveté de la corruption; s'il eût
été réellement riche, il ne serait pas en prison.»
Ainsi finit l'aventure pour l'abbé Faria. Il demeura prisonnier, et, à
la suite de cette visite, sa réputation de fou réjouissant s'augmenta
encore.
Caligula ou Néron, ces grands chercheurs de trésors, ces désireurs de
l'impossible, eussent prêté l'oreille aux paroles de ce pauvre homme et
lui eussent accordé l'air qu'il désirait, l'espace qu'il estimait à un
si haut prix, et la liberté qu'il offrait de payer si cher. Mais les
rois de nos jours, maintenus dans la limite du probable, n'ont plus
l'audace de la volonté; ils craignent l'oreille qui écoute les ordres
qu'ils donnent, l'oeil qui scrute leurs actions; ils ne sentent plus la
supériorité de leur essence divine; ils sont des hommes couronnés, voilà
tout. Jadis, ils se croyaient, ou du moins se disaient fils de Jupiter,
et retenaient quelque chose des façons du dieu leur père: on ne contrôle
pas facilement ce qui se passe au-delà des nuages; aujourd'hui, les rois
se laissent aisément rejoindre. Or, comme il a toujours répugné au
gouvernement despotique de montrer au grand jour les effets de la prison
et de la torture; comme il y a peu d'exemples qu'une victime des
inquisitions ait pu reparaître avec ses os broyés et ses plaies
saignantes, de même la folie, cet ulcère né dans la fange des cachots à
la suite des tortures morales, se cache presque toujours avec soin dans
le lieu où elle est née, ou, si elle en sort, elle va s'ensevelir dans
quelque hôpital sombre, où les médecins ne reconnaissent ni l'homme ni
la pensée dans le débris informe que leur transmet le geôlier fatigué.
L'abbé Faria, devenu fou en prison, était condamné, par sa folie même,
à une prison perpétuelle.
Quant à Dantès, l'inspecteur lui tint parole. En remontant chez le
gouverneur, il se fit présenter le registre d'écrou. La note concernant
le prisonnier était ainsi conçue:
-Edmond Dantès: Bonapartiste enragé: a pris une part active au retour de
l'île d'Elbe.-
À tenir au plus grand secret et sous la plus stricte surveillance.
Cette note était d'une autre écriture et d'une encre différente que le
reste du registre ce qui prouvait qu'elle avait été ajoutée depuis
l'incarcération de Dantès.
L'accusation était trop positive pour essayer de la combattre.
L'inspecteur écrivit donc au-dessous de l'accolade:
«Rien à faire.»
Cette visite avait, pour ainsi dire, ravivé Dantès depuis qu'il était
entré en prison, il avait oublié de compter les jours, mais l'inspecteur
lui avait donné une nouvelle date et Dantès ne l'avait pas oubliée.
Derrière lui, il écrivit sur le mur, avec un morceau de plâtre détaché
de son plafond, 30 juillet 1816, et, à partir de ce moment, il fit un
cran chaque jour pour que la mesure du temps ne lui échappât plus.
Les jours s'écoulèrent, puis les semaines, puis les mois: Dantès
attendait toujours, il avait commencé par fixer à sa liberté un terme
de quinze jours. En mettant à suivre son affaire la moitié de l'intérêt
qu'il avait paru éprouver, l'inspecteur devait avoir assez de quinze
jours. Ces quinze jours écoulés, il se dit qu'il était absurde à lui de
croire que l'inspecteur se serait occupé de lui avant son retour à
Paris; or, son retour à Paris ne pouvait avoir lieu que lorsque sa
tournée serait finie, et sa tournée pouvait durer un mois ou deux; il se
donna donc trois mois au lieu de quinze jours. Les trois mois écoulés,
un autre raisonnement vint à son aide, qui fit qu'il s'accorda six mois,
mais ces six mois écoulés, en mettant les jours au bout les uns des
autres, il se trouvait qu'il avait attendu dix mois et demi. Pendant ces
dix mois, rien n'avait été changé au régime de sa prison; aucune
nouvelle consolante ne lui était parvenue; le geôlier interrogé était
muet, comme d'habitude. Dantès commença à douter de ses sens, à croire
que ce qu'il prenait pour un souvenir de sa mémoire n'était rien autre
chose qu'une hallucination de son cerveau, et que cet ange consolateur
qui était apparu dans sa prison y était descendu sur l'aile d'un rêve.
Au bout d'un an, le gouverneur fut changé, il avait obtenu la direction
du fort de Ham; il emmena avec lui plusieurs de ses subordonnés et,
entre autres, le geôlier de Dantès. Un nouveau gouverneur arriva; il eût
été trop long pour lui d'apprendre les noms de ses prisonniers, il se
fit représenter seulement leurs numéros. Cet horrible hôtel garni se
composait de cinquante chambres; leurs habitants furent appelés du
numéro de la chambre qu'ils occupaient, et le malheureux jeune homme
cessa de s'appeler de son prénom d'Edmond ou de son nom de Dantès, il
s'appela le nº 34.
XV
Le numéro 34 et le numéro 27.
Dantès passa tous les degrés du malheur que subissent les prisonniers
oubliés dans une prison.
Il commença par l'orgueil, qui est une suite de l'espoir et une
conscience de l'innocence; puis il en vint à douter de son innocence,
ce qui ne justifiait pas mal les idées du gouverneur sur l'aliénation
mentale; enfin il tomba du haut de son orgueil, il pria, non pas encore
Dieu, mais les hommes; Dieu est le dernier recours. Le malheureux, qui
devrait commencer par le Seigneur, n'en arrive à espérer en lui qu'après
avoir épuisé toutes les autres espérances.
Dantès pria donc qu'on voulût bien le tirer de son cachot pour le mettre
dans un autre, fût-il plus noir et plus profond. Un changement, même
désavantageux, était toujours un changement, et procurerait à Dantès une
distraction de quelques jours. Il pria qu'on lui accordât la promenade,
l'air, des livres, des instruments. Rien de tout cela ne lui fut
accordé; mais n'importe, il demandait toujours. Il s'était habitué à
parler à son nouveau geôlier, quoiqu'il fût encore, s'il était
possible, plus muet que l'ancien; mais parler à un homme, même à un
muet, était encore un plaisir. Dantès parlait pour entendre le son de sa
propre voix: il avait essayé de parler lorsqu'il était seul, mais alors
il se faisait peur.
Souvent, du temps qu'il était en liberté, Dantès s'était fait un
épouvantail de ces chambrées de prisonniers, composées de vagabonds, de
bandits et d'assassins, dont la joie ignoble met en commun des orgies
inintelligibles et des amitiés effrayantes. Il en vint à souhaiter
d'être jeté dans quelqu'un de ces bouges, afin de voir d'autres visages
que celui de ce geôlier impassible qui ne voulait point parler; il
regrettait le bagne avec son costume infamant, sa chaîne au pied, sa
flétrissure sur l'épaule. Au moins, les galériens étaient dans la
société de leurs semblables, ils respiraient l'air, ils voyaient le
ciel; les galériens étaient bien heureux.
Il supplia un jour le geôlier de demander pour lui un compagnon, quel
qu'il fût, ce compagnon dût-il être cet abbé fou dont il avait entendu
parler. Sous l'écorce du geôlier, si rude qu'elle soit, il reste
toujours un peu de l'homme. Celui-ci avait souvent, du fond du coeur, et
quoique son visage n'en eût rien dit, plaint ce malheureux jeune homme,
à qui la captivité était si dure; il transmit la demande du numéro 34 au
gouverneur; mais celui-ci, prudent comme s'il eût été un homme
politique, se figura que Dantès voulait ameuter les prisonniers, tramer
quelque complot, s'aider d'un ami dans quelque tentative d'évasion, et
il refusa.
Dantès avait épuisé le cercle des ressources humaines. Comme nous avons
dit que cela devait arriver, il se tourna alors vers Dieu.
Toutes les idées pieuses éparses dans le monde, et que glanent les
malheureux courbés par la destinée, vinrent alors rafraîchir son esprit;
il se rappela les prières que lui avait apprises sa mère, et leur trouva
un sens jadis ignoré de lui; car, pour l'homme heureux, la prière
demeure un assemblage monotone et vide de sens, jusqu'au jour où la
douleur vient expliquer à l'infortuné ce langage sublime à l'aide duquel
il parle à Dieu.
Il pria donc, non pas avec ferveur, mais avec rage. En priant tout haut,
il ne s'effrayait plus de ses paroles; alors il tombait dans des espèces
d'extases; il voyait Dieu éclatant à chaque mot qu'il prononçait; toutes
les actions de sa vie humble et perdue, il les rapportait à la volonté
de ce Dieu puissant, s'en faisait des leçons, se proposait des tâches à
accomplir, et, à la fin de chaque prière, glissait le voeu intéressé que
les hommes trouvent bien plus souvent moyen d'adresser aux hommes qu'à
Dieu: Et pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux
qui nous ont offensés.
Malgré ses prières ferventes, Dantès demeura prisonnier.
Alors son esprit devint sombre, un nuage s'épaissit devant ses yeux.
Dantès était un homme simple et sans éducation; le passé était resté
pour lui couvert de ce voile sombre que soulève la science. Il ne
pouvait, dans la solitude de son cachot et dans le désert de sa pensée,
reconstruire les âges révolus, ramener les peuples éteints, rebâtir les
villes antiques, que l'imagination grandit et poétise, et qui passent
devant les yeux, gigantesques et éclairées par le feu du ciel, comme les
tableaux babyloniens de Martinn; lui n'avait que son passé si court, son
présent si sombre son avenir si douteux: dix-neuf ans de lumière à
méditer peut-être dans une éternelle nuit! Aucune distraction ne pouvait
donc lui venir en aide: son esprit énergique, et qui n'eût pas mieux
aimé que de prendre son vol à travers les âges, était forcé de rester
prisonnier comme un aigle dans une cage. Il se cramponnait alors à une
idée, à celle de son bonheur détruit sans cause apparente et par une
fatalité inouïe; il s'acharnait sur cette idée, la tournant, la
retournant sur toutes les faces, et la dévorant pour ainsi dire à belles
dents, comme dans l'enfer de Dante l'impitoyable Ugolin dévore le crâne
de l'archevêque Roger. Dantès n'avait eu qu'une foi passagère, basée sur
la puissance; il la perdit comme d'autres la perdent après le succès.
Seulement, il n'avait pas profité.
La rage succéda à l'ascétisme. Edmond lançait des blasphèmes qui
faisaient reculer d'horreur le geôlier; il brisait son corps contre les
murs de sa prison; il s'en prenait avec fureur à tout ce qui
l'entourait, et surtout à lui-même, de la moindre contrariété que lui
faisait éprouver un grain de sable, un fétu de paille, un souffle d'air.
Alors cette lettre dénonciatrice qu'il avait vue, que lui avait montrée
Villefort, qu'il avait touchée, lui revenait à l'esprit, chaque ligne
flamboyait sur la muraille comme le -Mane, Thecel, Pharès- de Balthazar.
Il se disait que c'était la haine des hommes et non la vengeance de Dieu
qui l'avait plongé dans l'abîme où il était; il vouait ces hommes
inconnus à tous les supplices dont son ardente imagination lui
fournissait l'idée, et il trouvait encore que les plus terribles étaient
trop doux et surtout trop courts pour eux; car après le supplice venait
la mort; et dans la mort était, sinon le repos, du moins l'insensibilité
qui lui ressemble.
À force de se dire à lui-même, à propos de ses ennemis, que le calme
était la mort, et qu'à celui qui veut punir cruellement il faut d'autres
moyens que la mort, il tomba dans l'immobilité morne des idées de
suicide; malheur à celui qui, sur la pente du malheur, s'arrête à ces
sombres idées! C'est une de ces mers mortes qui s'étendent comme l'azur
des flots purs, mais dans lesquelles le nageur sent de plus en plus
s'engluer ses pieds dans une vase bitumineuse qui l'attire à elle,
l'aspire, l'engloutit. Une fois pris ainsi, si le secours divin ne vient
point à son aide, tout est fini, et chaque effort qu'il tente l'enfonce
plus avant dans la mort.
Cependant cet état d'agonie morale est moins terrible que la souffrance
qui l'a précédé et que le châtiment qui le suivra peut-être; c'est une
espèce de consolation vertigineuse qui vous montre le gouffre béant,
mais au fond du gouffre le néant. Arrivé là, Edmond trouva quelque
consolation dans cette idée; toutes ses douleurs, toutes ses
souffrances, ce cortège de spectres qu'elles tramaient à leur suite,
parurent s'envoler de ce coin de sa prison où l'ange de la mort pouvait
poser son pied silencieux. Dantès regarda avec calme sa vie passée, avec
terreur sa vie future, et choisit ce point milieu qui lui paraissait
être un lieu d'asile.
«Quelquefois, se disait-il alors, dans mes courses lointaines, quand
j'étais encore un homme, et quand cet homme, libre et puissant, jetait à
d'autres hommes des commandements qui étaient exécutés, j'ai vu le ciel
se couvrir, la mer frémir et gronder, l'orage naître dans un coin du
ciel, et comme un aigle gigantesque battre les deux horizons de ses deux
ailes; alors je sentais que mon vaisseau n'était plus qu'un refuge
impuissant, car mon vaisseau, léger comme une plume à la main d'un
géant, tremblait et frissonnait lui-même. Bientôt, au bruit effroyable
des lames, l'aspect des rochers tranchants m'annonçait la mort, et la
mort m'épouvantait; je faisais tous mes efforts pour y échapper, et je
réunissais toutes les forces de l'homme et toute l'intelligence du marin
pour lutter avec Dieu!... C'est que j'étais heureux alors, c'est que
revenir à la vie, c'était revenir au bonheur; c'est que cette mort, je
ne l'avais pas appelée, je ne l'avais pas choisie; c'est que le sommeil
enfin me paraissait dur sur ce lit d'algues et de cailloux; c'est que je
m'indignais, moi qui me croyais une créature faite à l'image de Dieu de
servir, après ma mort, de pâture aux goélands et aux vautours. Mais
aujourd'hui c'est autre chose: j'ai perdu tout ce qui pouvait me faire
aimer la vie, aujourd'hui la mort me sourit comme une nourrice à
l'enfant qu'elle va bercer; mais aujourd'hui je meurs à ma guise, et je
m'endors las et brisé, comme je m'endormais après un de ces soirs de
désespoir et de rage pendant lesquels j'avais compté trois mille tours
dans ma chambre, c'est-à-dire trente mille pas, c'est-à-dire à peu près
dix lieues.»
Dès que cette pensée eut germé dans l'esprit du jeune homme, il devint
plus doux, plus souriant; il s'arrangea mieux de son lit dur et de son
pain noir, mangea moins, ne dormit plus, et trouva à peu près
supportable ce reste d'existence qu'il était sûr de laisser là quand il
voudrait, comme on laisse un vêtement usé.
Il y avait deux moyens de mourir: l'un était simple, il s'agissait
d'attacher son mouchoir à un barreau de la fenêtre et de se pendre;
l'autre consistait à faire semblant de manger et à se laisser mourir de
faim. Le premier répugna fort à Dantès. Il avait été élevé dans
l'horreur des pirates, gens que l'on pend aux vergues des bâtiments; la
pendaison était donc pour lui une espèce de supplice infamant qu'il ne
voulait pas s'appliquer à lui-même; il adopta donc le deuxième, et en
commença l'exécution le jour même.
Près de quatre années s'étaient écoulées dans les alternatives que nous
avons racontées. À la fin de la deuxième, Dantès avait cessé de compter
les jours et était retombé dans cette ignorance du temps dont autrefois
l'avait tiré l'inspecteur.
Dantès avait dit: «Je veux mourir» et s'était choisi son genre de mort;
alors il l'avait bien envisagé, et de peur de revenir sur sa décision,
il s'était fait serment à lui-même de mourir ainsi. Quand on me servira
mon repas du matin et mon repas du soir, avait-il pensé, je jetterai les
aliments par la fenêtre et j'aurai l'air de les avoir mangés.
Il le fit comme il s'était promis de le faire. Deux fois le jour, par la
petite ouverture grillée qui ne lui laissait apercevoir que le ciel, il
jetait ses vivres, d'abord gaiement, puis avec réflexion, puis avec
regret; il lui fallut le souvenir du serment qu'il s'était fait pour
avoir la force de poursuivre ce terrible dessein. Ces aliments, qui lui
répugnaient autrefois, la faim, aux dents aiguës, les lui faisait
paraître appétissants à l'oeil et exquis à l'odorat; quelquefois, il
tenait pendant une heure à sa main le plat qui le contenait, l'oeil fixé
sur ce morceau de viande pourrie ou sur ce poisson infect, et sur ce
pain noir et moisi. C'étaient les derniers instincts de la vie qui
luttaient encore en lui et qui de temps en temps terrassaient sa
résolution. Alors son cachot ne lui paraissait plus aussi sombre, son
état lui semblait moins désespéré; il était jeune encore; il devait
avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, il lui restait cinquante ans à vivre
à peu près, c'est-à-dire deux fois ce qu'il avait vécu. Pendant ce laps
de temps immense, que d'événements pouvaient forcer les portes,
renverser les murailles du château d'If et le rendre à la liberté!
Alors, il approchait ses dents du repas que, Tantale volontaire, il
éloignait lui-même de sa bouche; mais alors le souvenir de son serment
lui revenait à l'esprit, et cette généreuse nature avait trop peur de se
mépriser soi-même pour manquer à son serment. Il usa donc, rigoureux et
impitoyable, le peu d'existence qui lui restait, et un jour vint où il
n'eut plus la force de se lever pour jeter par la lucarne le souper
qu'on lui apportait.
Le lendemain il ne voyait plus, il entendait à peine. Le geôlier croyait
à une maladie grave; Edmond espérait dans une mort prochaine.
La journée s'écoula ainsi: Edmond sentait un vague engourdissement, qui
ne manquait pas d'un certain bien-être, le gagner. Les tiraillements
nerveux de son estomac s'étaient assoupis; les ardeurs de sa soif
s'étaient calmées; lorsqu'il fermait les yeux, il voyait une foule de
lueurs brillantes pareilles à ces feux follets qui courent la nuit sur
les terrains fangeux: c'était le crépuscule de ce pays inconnu qu'on
appelle la mort. Tout à coup le soir, vers neuf heures il entendit un
bruit sourd à la paroi du mur contre lequel il était couché.
Tant d'animaux immondes étaient venus faire leur bruit dans cette prison
que, peu à peu, Edmond avait habitué son sommeil à ne pas se troubler de
si peu de chose; mais cette fois, soit que ses sens fussent exaltés par
l'abstinence, soit que réellement le bruit fût plus fort que de coutume,
soit que dans ce moment suprême tout acquît de l'importance, Edmond
souleva sa tête pour mieux entendre.
C'était un grattement égal qui semblait accuser, soit une griffe énorme,
soit une dent puissante, soit enfin la pression d'un instrument
quelconque sur des pierres.
Bien qu'affaibli, le cerveau du jeune homme fut frappé par cette idée
banale constamment présente à l'esprit des prisonniers: la liberté. Ce
bruit arrivait si juste au moment où tout bruit allait cesser pour lui,
qu'il lui semblait que Dieu se montrait enfin pitoyable à ses
souffrances et lui envoyait ce bruit pour l'avertir de s'arrêter au bord
de la tombe où chancelait déjà son pied. Qui pouvait savoir si un de ses
amis, un de ces êtres bien-aimés auxquels il avait songé si souvent
qu'il y avait usé sa pensée, ne s'occupait pas de lui en ce moment et ne
cherchait pas à rapprocher la distance qui les séparait?
Mais non, sans doute Edmond se trompait, et c'était un de ces rêves qui
flottent à la porte de la mort.
Cependant, Edmond écoutait toujours ce bruit. Ce bruit dura trois heures
à peu près, puis Edmond entendit une sorte de croulement, après quoi le
bruit cessa.
Quelques heures après, il reprit plus fort et plus rapproché. Déjà
Edmond s'intéressait à ce travail qui lui faisait société; tout à coup
le geôlier entra.
Depuis huit jours à peu près qu'il avait résolu de mourir, quatre jours
qu'il avait commencé de mettre ce projet à exécution, Edmond n'avait
point adressé la parole à cet homme, ne lui répondant pas quand il lui
avait parlé pour lui demander de quelle maladie il croyait être atteint,
et se retournant du côté du mur quand il en était regardé trop
attentivement. Mais aujourd'hui, le geôlier pouvait entendre ce
bruissement sourd, s'en alarmer, y mettre fin, et déranger ainsi
peut-être ce je ne sais quoi d'espérance, dont l'idée seule charmait les
derniers moments de Dantès.
Le geôlier apportait à déjeuner.
Dantès se souleva sur son lit, et, enflant sa voix, se mit à parler sur
tous les sujets possibles, sur la mauvaise qualité des vivres qu'il
apportait, sur le froid dont on souffrait dans ce cachot, murmurant et
grondant pour avoir le droit de crier plus fort, et lassant la patience
du geôlier, qui justement ce jour-là avait sollicité pour le prisonnier
malade un bouillon et du pain frais, et qui lui apportait ce bouillon et
ce pain.
Heureusement, il crut que Dantès avait le délire; il posa les vivres sur
la mauvaise table boiteuse sur laquelle il avait l'habitude de les
poser, et se retira.
Libre alors, Edmond se remit à écouter avec joie.
Le bruit devenait si distinct que, maintenant, le jeune homme
l'entendait sans efforts.
«Plus de doute, se dit-il à lui-même, puisque ce bruit continue, malgré
le jour, c'est quelque malheureux prisonnier comme moi qui travaille à
sa délivrance. Oh! si j'étais près de lui, comme je l'aiderais!»
Puis, tout à coup, un nuage sombre passa sur cette aurore d'espérance
dans ce cerveau habitué au malheur et qui ne pouvait se reprendre que
difficilement aux joies humaines; cette idée surgit aussitôt, que ce
bruit avait pour cause le travail de quelques ouvriers que le gouverneur
employait aux réparations d'une chambre voisine.
Il était facile de s'en assurer; mais comment risquer une question?
Certes, il était tout simple d'attendre l'arrivée du geôlier, de lui
faire écouter ce bruit, et de voir la mine qu'il ferait en l'écoutant;
mais se donner une pareille satisfaction, n'était-ce pas trahir des
intérêts bien précieux pour une satisfaction bien courte?
Malheureusement, la tête d'Edmond, cloche vide, était assourdie par le
bourdonnement d'une idée; il était si faible que son esprit flottait
comme une vapeur, et ne pouvait se condenser autour d'une pensée. Edmond
ne vit qu'un moyen de rendre la netteté à sa réflexion et la lucidité à
son jugement; il tourna les yeux vers le bouillon fumant encore que le
geôlier venait de déposer sur la table, se leva, alla en chancelant
jusqu'à lui, prit la tasse, la porta à ses lèvres, et avala le breuvage
qu'elle contenait avec une indicible sensation de bien-être.
Alors il eut le courage d'en rester là: il avait entendu dire que de
malheureux naufragés recueillis, exténués par la faim, étaient morts
pour avoir gloutonnement dévoré une nourriture trop substantielle.
Edmond posa sur la table le pain qu'il tenait déjà presque à portée de
sa bouche, et alla se recoucher. Edmond ne voulait plus mourir.
Bientôt, il sentit que le jour rentrait dans son cerveau; toutes ses
idées, vagues et presque insaisissables, reprenaient leur place dans cet
échiquier merveilleux, où une case de plus peut-être suffit pour établir
la supériorité de l'homme sur les animaux. Il put penser et fortifier sa
pensée avec le raisonnement.
Alors il se dit:
«Il faut tenter l'épreuve, mais sans compromettre personne. Si le
travailleur est un ouvrier ordinaire, je n'ai qu'à frapper contre mon
mur, aussitôt il cessera sa besogne pour tâcher de deviner quel est
celui qui frappe et dans quel but il frappe. Mais comme son travail sera
non seulement licite, mais encore commandé, il reprendra bientôt son
travail. Si au contraire c'est un prisonnier, le bruit que je ferai
l'effrayera; il craindra d'être découvert; il cessera son travail et ne
le reprendra que ce soir, quand il croira tout le monde couché et
endormi.»
Aussitôt, Edmond se leva de nouveau. Cette fois, ses jambes ne
vacillaient plus et ses yeux étaient sans éblouissements. Il alla vers
un angle de sa prison, détacha une pierre minée par l'humidité, et
revint frapper le mur à l'endroit même où le retentissement était le
plus sensible.
Il frappa trois coups.
Dès le premier, le bruit avait cessé, comme par enchantement.
Edmond écouta de toute son âme. Une heure s'écoula, deux heures
s'écoulèrent, aucun bruit nouveau ne se fit entendre; Edmond avait fait
naître de l'autre côté de la muraille un silence absolu.
Plein d'espoir, Edmond mangea quelques bouchées de son pain, avala
quelques gorgées d'eau, et, grâce à la constitution puissante dont la
nature l'avait doué, se retrouva à peu près comme auparavant.
La journée s'écoula, le silence durait toujours.
La nuit vint sans que le bruit eût recommencé.
«C'est un prisonnier», se dit Edmond avec une indicible joie.
Dès lors sa tête s'embrasa, la vie lui revint violente à force d'être
active.
La nuit se passa sans que le moindre bruit se fît entendre.
Edmond ne ferma pas les yeux de cette nuit.
Le jour revint; le geôlier rentra apportant les provisions. Edmond avait
déjà dévoré les anciennes; il dévora les nouvelles, écoutant sans cesse
ce bruit qui ne revenait pas, tremblant qu'il eût cessé pour toujours,
faisant dix ou douze lieues dans son cachot, ébranlant pendant des
heures entières les barreaux de fer de son soupirail, rendant
l'élasticité et la vigueur à ses membres par un exercice désappris
depuis longtemps, se disposant enfin à reprendre corps à corps sa
destinée à venir, comme fait, en étendant ses bras, et en frottant son
corps d'huile, le lutteur qui va entrer dans l'arène. Puis, dans les
intervalles de cette activité fiévreuse il écoutait si le bruit ne
revenait pas, s'impatientant de la prudence de ce prisonnier qui ne
devinait point qu'il avait été distrait dans son oeuvre de liberté par
un autre prisonnier, qui avait au moins aussi grande hâte d'être libre
que lui.
Trois jours s'écoulèrent, soixante-douze mortelles heures comptées
minute par minute!
Enfin un soir, comme le geôlier venait de faire sa dernière visite,
comme pour la centième fois Dantès collait son oreille à la muraille, il
lui sembla qu'un ébranlement imperceptible répondait sourdement dans sa
tête, mise en rapport avec les pierres silencieuses.
Dantès se recula pour bien rasseoir son cerveau ébranlé, fit quelques
tours dans la chambre, et replaça son oreille au même endroit.
Il n'y avait plus de doute, il se faisait quelque chose de l'autre côté;
le prisonnier avait reconnu le danger de sa manoeuvre et en avait adopté
quelque autre, et, sans doute pour continuer son oeuvre avec plus de
sécurité, il avait substitué le levier au ciseau.
Enhardi par cette découverte, Edmond résolut de venir en aide à
l'infatigable travailleur. Il commença par déplacer son lit, derrière
lequel il lui semblait que l'oeuvre de délivrance s'accomplissait, et
chercha des yeux un objet avec lequel il pût entamer la muraille, faire
tomber le ciment humide, desceller une pierre enfin.
Rien ne se présenta à sa vue. Il n'avait ni couteau ni instrument
tranchant; du fer à ses barreaux seulement, et il s'était assuré si
souvent que ses barreaux étaient bien scellés, que ce n'était plus même
la peine d'essayer à les ébranler.
Pour tout ameublement, un lit, une chaise, une table, un seau, une
cruche.
À ce lit il y avait bien des tenons de fer, mais ces tenons étaient
scellés au bois par des vis. Il eût fallu un tournevis pour tirer ces
vis et arracher ces tenons.
À la table et à la chaise, rien; au seau, il y avait eu autrefois une
anse, mais cette anse avait été enlevée.
Il n'y avait plus, pour Dantès, qu'une ressource, c'était de briser sa
cruche et, avec un des morceaux de grès taillés en angle, de se mettre à
la besogne.
Il laissa tomber la cruche sur un pavé, et la cruche vola en éclats.
Dantès choisit deux ou trois éclats aigus, les cacha dans sa paillasse,
et laissa les autres épars sur la terre. La rupture de sa cruche était
un accident trop naturel pour que l'on s'en inquiétât.
Edmond avait toute la nuit pour travailler; mais dans l'obscurité, la
besogne allait mal, car il lui fallait travailler à tâtons, et il sentit
bientôt qu'il émoussait l'instrument informe contre un grès plus dur. Il
repoussa donc son lit et attendit le jour. Avec l'espoir, la patience
lui était revenue.
Toute la nuit il écouta et entendit le mineur inconnu qui continuait son
oeuvre souterraine.
Le jour vint, le geôlier entra. Dantès lui dit qu'en buvant la veille à
même la cruche, elle avait échappé à sa main et s'était brisée en
tombant. Le geôlier alla en grommelant chercher une cruche neuve, sans
même prendre la peine d'emporter les morceaux de la vieille.
Il revint un instant après, recommanda plus d'adresse au prisonnier et
sortit.
Dantès écouta avec une joie indicible le grincement de la serrure qui,
chaque fois qu'elle se refermait jadis, lui serrait le coeur. Il écouta
s'éloigner le bruit des pas, puis quand ce bruit se fut éteint, il
bondit vers sa couchette qu'il déplaça, et, à la lueur du faible rayon
de jour qui pénétrait dans son cachot, put voir la besogne inutile
qu'il avait faite la nuit précédente, en s'adressant au corps de la
pierre au lieu de s'adresser au plâtre qui entourait ses extrémités.
L'humidité avait rendu ce plâtre friable.
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