Ils secouèrent la tête. Quel autre bien que la liberté peuvent réclamer des prisonniers? L'inspecteur se tourna en souriant, et dit au gouverneur: «Je ne sais pas pourquoi on nous fait faire ces tournées inutiles. Qui voit un prisonnier en voit cent; qui entend un prisonnier en entend mille; c'est toujours la même chose: mal nourris et innocents. En avez-vous d'autres? --Oui, nous avons les prisonniers dangereux ou fous, que nous gardons au cachot. --Voyons, dit l'inspecteur avec un air de profonde lassitude, faisons notre métier jusqu'au bout; descendons dans les cachots. --Attendez, dit le gouverneur, que l'on aille au moins chercher deux hommes; les prisonniers commettent parfois, ne fût-ce que par dégoût de la vie et pour se faire condamner à mort, des actes de désespoir inutiles: vous pourriez être victime de l'un de ces actes. --Prenez donc vos précautions», dit l'inspecteur. En effet, on envoya chercher deux soldats et l'on commença de descendre par un escalier si puant, si infect, si moisi, que rien que le passage dans un pareil endroit affectait désagréablement à la fois la vue, l'odorat et la respiration. «Oh! fit l'inspecteur en s'arrêtant à moitié de la descente, qui diable peut loger là? --Un conspirateur des plus dangereux, et qui nous est particulièrement recommandé comme un homme capable de tout. --Il est seul? --Certainement. --Depuis combien de temps est-il là? --Depuis un an à peu près. --Et il a été mis dans ce cachot dès son entrée. --Non, monsieur, mais après avoir voulu tuer le porte-clefs chargé de lui porter sa nourriture. --Il a voulu tuer le porte-clefs? --Oui, monsieur, celui-là même qui nous éclaire, n'est-il pas vrai, Antoine? demanda le gouverneur. --Il a voulu me tuer tout de même, répondit le porte-clefs. --Ah çà! mais c'est donc un fou que cet homme? --C'est pire que cela, dit le porte-clefs, c'est un démon. --Voulez-vous qu'on s'en plaigne? demanda l'inspecteur au gouverneur. --Inutile, monsieur, il est assez puni comme cela, d'ailleurs, à présent, il touche presque à la folie, et, selon l'expérience que nous donnent nos observations, avant une autre année d'ici il sera complètement aliéné. --Ma foi, tant mieux pour lui, dit l'inspecteur; une fois fou tout à fait, il souffrira moins.» C'était, comme on le voit, un homme plein d'humanité que cet inspecteur, et bien digne des fonctions philanthropiques qu'il remplissait. «Vous avez raison, monsieur, dit le gouverneur, et votre réflexion prouve que vous avez profondément étudié la matière. Ainsi, nous avons dans un cachot, qui n'est séparé de celui-ci que par une vingtaine de pieds, et dans lequel on descend par un autre escalier, un vieil abbé, ancien chef de parti en Italie, qui est ici depuis 1811, auquel la tête a tourné vers la fin de 1813, et qui, depuis ce moment, n'est pas physiquement reconnaissable: il pleurait, il rit; il maigrissait, il engraisse. Voulez-vous le voir plutôt que celui-ci? Sa folie est divertissante et ne vous attristera point. --Je les verrai l'un et l'autre, répondit l'inspecteur; il faut faire son état en conscience.» L'inspecteur en était à sa première tournée et voulait donner bonne idée de lui à l'autorité. «Entrons donc chez celui-ci d'abord, ajouta-t-il. --Volontiers», répondit le gouverneur. Et il fit signe au porte-clefs, qui ouvrit la porte. Au grincement des massives serrures, au cri des gonds rouillés tournant sur leurs pivots, Dantès, accroupi dans un angle de son cachot, où il recevait avec un bonheur indicible le mince rayon du jour qui filtrait à travers un étroit soupirail grillé, releva la tête. À la vue d'un homme inconnu, éclairé par deux porte-clefs tenant des torches, et auquel le gouverneur parlait le chapeau à la main, accompagné par deux soldats, Dantès devina ce dont il s'agissait, et, voyant enfin se présenter une occasion d'implorer une autorité supérieure, bondit en avant les mains jointes. Les soldats croisèrent aussitôt la baïonnette, car ils crurent que le prisonnier s'élançait vers l'inspecteur avec de mauvaises intentions. L'inspecteur lui-même fit un pas en arrière. Dantès vit qu'on l'avait présenté comme homme à craindre. Alors, il réunit dans son regard tout ce que le coeur de l'homme peut contenir de mansuétude et d'humilité, et s'exprimant avec une sorte d'éloquence pieuse qui étonna les assistants, il essaya de toucher l'âme de son visiteur. L'inspecteur écouta le discours de Dantès, jusqu'au bout, puis se tournant vers le gouverneur: «Il tournera à la dévotion, dit-il à mi-voix; il est déjà disposé à des sentiments plus doux. Voyez, la peur fait son effet sur lui; il a reculé devant les baïonnettes; or, un fou ne recule devant rien: j'ai fait sur ce sujet des observations bien curieuses à Charenton.» Puis, se retournant vers le prisonnier: «En résumé, dit-il, que demandez-vous? --Je demande quel crime j'ai commis; je demande que l'on me donne des juges; je demande que mon procès soit instruit; je demande enfin que l'on me fusille si je suis coupable, mais aussi qu'on me mette en liberté si je suis innocent. --Êtes-vous bien nourri? demanda l'inspecteur. --Oui, je le crois, je n'en sais rien. Mais cela importe peu; ce qui doit importer, non seulement à moi, malheureux prisonnier, mais encore à tous les fonctionnaires rendant la justice, mais encore au roi qui nous gouverne, c'est qu'un innocent ne soit pas victime d'une dénonciation infâme et ne meure pas sous les verrous en maudissant ses bourreaux. --Vous êtes bien humble aujourd'hui, dit le gouverneur; vous n'avez pas toujours été comme cela. Vous parliez tout autrement, mon cher ami, le jour où vous vouliez assommer votre gardien. --C'est vrai, monsieur, dit Dantès, et j'en demande bien humblement pardon à cet homme qui a toujours été bon pour moi.... Mais, que voulez-vous? j'étais fou, j'étais furieux. --Et vous ne l'êtes plus? --Non, monsieur, car la captivité m'a plié, brisé, anéanti.... Il y a si longtemps que je suis ici! --Si longtemps?... et à quelle époque avez-vous été arrêté? demanda l'inspecteur. --Le 28 février 1815, à deux heures de l'après-midi.» L'inspecteur calcula. «Nous sommes au 30 juillet 1816; que dites-vous donc? il n'y a que dix-sept mois que vous êtes prisonnier. --Que dix-sept mois! reprit Dantès. Ah! monsieur, vous ne savez pas ce que c'est que dix-sept mois de prison: dix-sept années, dix-sept siècles; surtout pour un homme qui, comme moi, touchait au bonheur, pour un homme qui, comme moi, allait épouser une femme aimée, pour un homme qui voyait s'ouvrir devant lui une carrière honorable, et à qui tout manque à l'instant; qui, du milieu du jour le plus beau, tombe dans la nuit la plus profonde, qui voit sa carrière détruite, qui ne sait si celle qui l'aimait l'aime toujours, qui ignore si son vieux père est mort ou vivant. Dix-sept mois de prison, pour un homme habitué à l'air de la mer, à l'indépendance du marin, à l'espace, à l'immensité, à l'infini! Monsieur, dix-sept mois de prison, c'est plus que ne le méritent tous les crimes que désigne par les noms les plus odieux la langue humaine. Ayez donc pitié de moi, monsieur, et demandez pour moi, non pas l'indulgence, mais la rigueur; non pas une grâce, mais un jugement; des juges, monsieur, je ne demande que des juges; on ne peut pas refuser des juges à un accusé. --C'est bien, dit l'inspecteur, on verra.» Puis, se retournant vers le gouverneur: «En vérité, dit-il, le pauvre diable me fait de la peine. En remontant, vous me montrerez son livre d'écrou. --Certainement, dit le gouverneur; mais je crois que vous trouverez contre lui des notes terribles. --Monsieur, continua Dantès, je sais que vous ne pouvez pas me faire sortir d'ici de votre propre décision; mais vous pouvez transmettre ma demande à l'autorité, vous pouvez provoquer une enquête, vous pouvez, enfin, me faire mettre en jugement: un jugement, c'est tout ce que je demande; que je sache quel crime j'ai commis, et à quelle peine je suis condamné; car, voyez-vous, l'incertitude, c'est le pire de tous les supplices. --Éclairez-moi, dit l'inspecteur. --Monsieur, s'écria Dantès, je comprends, au son de votre voix, que vous êtes ému. Monsieur, dites-moi d'espérer. --Je ne puis vous dire cela, répondit l'inspecteur, je puis seulement vous promettre d'examiner votre dossier. --Oh! alors, monsieur, je suis libre, je suis sauvé. --Qui vous a fait arrêter? demanda l'inspecteur. --M. de Villefort, répondit Dantès. Voyez-le et entendez-vous avec lui. --M. de Villefort n'est plus à Marseille depuis un an, mais à Toulouse. --Ah! cela ne m'étonne plus, murmura Dantès: mon seul protecteur est éloigné. --M. de Villefort avait-il quelque motif de haine contre vous? demanda l'inspecteur. --Aucun, monsieur; et même il a été bienveillant pour moi. --Je pourrai donc me fier aux notes qu'il a laissées sur vous ou qu'il me donnera? --Entièrement, monsieur. --C'est bien, attendez.» Dantès tomba à genoux, levant les mains vers le ciel, et murmurant une prière dans laquelle il recommandait à Dieu cet homme qui était descendu dans sa prison, pareil au Sauveur allant délivrer les âmes de l'enfer. La porte se referma; mais l'espoir descendu avec l'inspecteur était resté enfermé dans le cachot de Dantès. «Voulez-vous voir le registre d'écrou tout de suite, demanda le gouverneur, ou passer au cachot de l'abbé? --Finissons-en avec les cachots tout d'un coup, répondit l'inspecteur. Si je remontais au jour, je n'aurais peut-être plus le courage de continuer ma triste mission. --Ah! celui-là n'est point un prisonnier comme l'autre, et sa folie, à lui, est moins attristante que la raison de son voisin. --Et quelle est sa folie? --Oh! une folie étrange: il se croit possesseur d'un trésor immense. La première année de sa captivité, il a fait offrir au gouvernement un million, si le gouvernement le voulait mettre en liberté; la seconde année, deux millions, la troisième, trois millions, et ainsi progressivement. Il en est à sa cinquième année de captivité: il va vous demander de vous parler en secret, et vous offrira cinq millions. --Ah! ah! c'est curieux en effet, dit l'inspecteur; et comment appelez-vous ce millionnaire? --L'abbé Faria. --No 27! dit l'inspecteur. --C'est ici. Ouvrez, Antoine.» Le porte-clefs obéit, et le regard curieux de l'inspecteur plongea dans le cachot de l'-abbé fou-. C'est ainsi que l'on nommait généralement le prisonnier. Au milieu de la chambre, dans un cercle tracé sur la terre avec un morceau de plâtre détaché du mur, était couché un homme presque nu, tant ses vêtements étaient tombés en lambeaux. Il dessinait dans ce cercle des lignes géométriques fort nettes, et paraissait aussi occupé de résoudre son problème qu'Archimède l'était lorsqu'il fut tué par un soldat de Marcellus. Aussi ne bougea-t-il pas même au bruit que fit la porte du cachot en s'ouvrant, et ne sembla-t-il se réveiller que lorsque la lumière des torches éclaira d'un éclat inaccoutumé le sol humide sur lequel il travaillait. Alors il se retourna et vit avec étonnement la nombreuse compagnie qui venait de descendre dans son cachot. Aussitôt, il se leva vivement, prit une couverture jetée sur le pied de son lit misérable, et se drapa précipitamment pour paraître dans un état plus décent aux yeux des étrangers. «Que demandez-vous? dit l'inspecteur sans varier sa formule. --Moi, monsieur! dit l'abbé d'un air étonné; je ne demande rien. --Vous ne comprenez pas, reprit l'inspecteur: je suis agent du gouvernement, j'ai mission de descendre dans les prisons et d'écouter les réclamations des prisonniers. --Oh! alors, monsieur, c'est autre chose, s'écria vivement l'abbé, et j'espère que nous allons nous entendre. --Voyez, dit tout bas le gouverneur, cela ne commence-t-il pas comme je vous l'avais annoncé? --Monsieur, continua le prisonnier, je suis l'abbé Faria, né à Rome, j'ai été vingt ans secrétaire du cardinal Rospigliosi; j'ai été arrêté, je ne sais trop pourquoi, vers le commencement de l'année 1811, depuis ce moment, je réclame ma liberté des autorités italiennes et françaises. --Pourquoi près des autorités françaises? demanda le gouverneur. --Parce que j'ai été arrêté à Piombino et que je présume que, comme Milan et Florence, Piombino est devenu le chef-lieu de quelque département français.» L'inspecteur et le gouverneur se regardèrent en riant. «Diable, mon cher, dit l'inspecteur, vos nouvelles de l'Italie ne sont pas fraîches. --Elles datent du jour où j'ai été arrêté, monsieur, dit l'abbé Faria; et comme Sa Majesté l'Empereur avait créé la royauté de Rome pour le fils que le ciel venait de lui envoyer, je présume que, poursuivant le cours de ses conquêtes, il a accompli le rêve de Machiavel et de César Borgia, qui était de faire de toute l'Italie un seul et unique royaume. --Monsieur, dit l'inspecteur, la Providence a heureusement apporté quelque changement à ce plan gigantesque dont vous me paraissez assez chaud partisan. --C'est le seul moyen de faire de l'Italie un État fort, indépendant et heureux, répondit l'abbé. --Cela est possible, répondit l'inspecteur, mais je ne suis pas venu ici pour faire avec vous un cours de politique ultramontaine, mais pour vous demander ce que j'ai déjà fait, si vous avez quelques réclamations à faire sur la manière dont vous êtes nourri et logé. --La nourriture est ce qu'elle est dans toutes les prisons, répondit l'abbé, c'est-à-dire fort mauvaise; quant au logement, vous le voyez, il est humide et malsain, mais néanmoins assez convenable pour un cachot. Maintenant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit mais bien de révélations de la plus haute importance et du plus haut intérêt que j'ai à faire au gouvernement. --Nous y voici, dit tout bas le gouverneur à l'inspecteur. --Voilà pourquoi je suis si heureux de vous voir, continua l'abbé, quoique vous m'ayez dérangé dans un calcul fort important, et qui, s'il réussit, changera peut-être le système de Newton. Pouvez-vous m'accorder la faveur d'un entretien particulier? --Hein! que disais-je! fit le gouverneur à l'inspecteur. --Vous connaissez votre personne», répondit ce dernier souriant. Puis, se retournant vers Faria: «Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez est impossible. --Cependant, monsieur, reprit l'abbé, s'il s'agissait de faire gagner au gouvernement une somme énorme, une somme de cinq millions, par exemple? --Ma foi, dit l'inspecteur en se retournant à son tour vers le gouverneur, vous aviez prédit jusqu'au chiffre. --Voyons, reprit l'abbé, s'apercevant que l'inspecteur faisait un mouvement pour se retirer, il n'est pas nécessaire que nous soyons absolument seuls; M. le gouverneur pourra assister à notre entretien. --Mon cher monsieur, dit le gouverneur, malheureusement nous savons d'avance et par coeur ce que vous direz. Il s'agit de vos trésors, n'est-ce pas?» Faria regarda cet homme railleur avec des yeux où un observateur désintéressé eût vu, certes, luire l'éclair de la raison et de la vérité. «Sans doute, dit-il; de quoi voulez-vous que je parle, sinon de cela? --Monsieur l'inspecteur, continua le gouverneur, je puis vous raconter cette histoire aussi bien que l'abbé, car il y a quatre ou cinq ans que j'en ai les oreilles rebattues. --Cela prouve, monsieur le gouverneur, dit l'abbé, que vous êtes comme ces gens dont parle l'Écriture, qui ont des yeux et qui ne voient pas, qui ont des oreilles et qui n'entendent pas. --Mon cher monsieur, dit l'inspecteur, le gouvernement est riche et n'a, Dieu merci, pas besoin de votre argent; gardez-le donc pour le jour où vous sortirez de prison.» L'oeil de l'abbé se dilata; il saisit la main de l'inspecteur. «Mais si je n'en sors pas de prison, dit-il, si, contre toute justice, on me retient dans ce cachot, si j'y meurs sans avoir légué mon secret à personne, ce trésor sera donc perdu! Ne vaut-il pas mieux que le gouvernement en profite, et moi aussi? J'irai jusqu'à six millions, monsieur; oui, j'abandonnerai six millions, et je me contenterai du reste si l'on veut me rendre la liberté. --Sur ma parole, dit l'inspecteur à demi-voix, si l'on ne savait que cet homme est fou, il parle avec un accent si convaincu qu'on croirait qu'il dit la vérité. --Je ne suis pas fou, monsieur, et je dis bien la vérité, reprit Faria qui, avec cette finesse d'ouïe particulière aux prisonniers, n'avait pas perdu une seule des paroles de l'inspecteur. Ce trésor dont je vous parle existe bien réellement, et j'offre de signer un traité avec vous, en vertu duquel vous me conduirez à l'endroit désigné par moi; on fouillera la terre sous nos yeux, et si je mens, si l'on ne trouve rien, si je suis un fou, comme vous le dites, eh bien! vous me ramènerez dans ce même cachot, où je resterai éternellement, et où je mourrai sans plus rien demander ni à vous ni à personne.» Le gouverneur se mit à rire. «Est-ce bien loin votre trésor? demanda-t-il. --À cent lieues d'ici à peu près, dit Faria. --La chose n'est pas mal imaginée, dit le gouverneur; si tous les prisonniers voulaient s'amuser à promener leurs gardiens pendant cent lieues, et si les gardiens consentaient à faire une pareille promenade, ce serait une excellente chance que les prisonniers se ménageraient de prendre la clef des champs dès qu'ils en trouveraient l'occasion, et pendant un pareil voyage l'occasion se présenterait certainement. --C'est un moyen connu, dit l'inspecteur, et monsieur n'a pas même le mérite de l'invention. Puis, se retournant vers l'abbé. «Je vous ai demandé si vous étiez bien nourri? dit-il. --Monsieur, répondit Faria, jurez-moi sur le Christ de me délivrer si je vous ai dit vrai, et je vous indiquerai l'endroit où le trésor est enfoui. --Êtes-vous bien nourri? répéta l'inspecteur. --Monsieur, vous ne risquez rien ainsi, et vous voyez bien que ce n'est pas pour me ménager une chance pour me sauver, puisque je resterai en prison tandis qu'on fera le voyage. --Vous ne répondez pas à ma question, reprit avec impatience l'inspecteur. --Ni vous à ma demande! s'écria l'abbé. Soyez donc maudit comme les autres insensés qui n'ont pas voulu me croire! Vous ne voulez pas de mon or, je le garderai; vous me refusez la liberté, Dieu me l'enverra. Allez, je n'ai plus rien à dire.» Et l'abbé, rejetant sa couverture, ramassa son morceau de plâtre, et alla s'asseoir de nouveau au milieu de son cercle, où il continua ses lignes et ses calculs. «Que fait-il là? dit l'inspecteur se retirant. --Il compte ses trésors», reprit le gouverneur. Faria répondit à ce sarcasme par un coup d'oeil empreint du plus suprême mépris. Ils sortirent. Le geôlier ferma la porte derrière eux. «Il aura, en effet, possédé quelques trésors, dit l'inspecteur en remontant l'escalier. --Ou il aura rêvé qu'il les possédait, répondit le gouverneur, et le lendemain il se sera réveillé fou. --En effet, dit l'inspecteur avec la naïveté de la corruption; s'il eût été réellement riche, il ne serait pas en prison.» Ainsi finit l'aventure pour l'abbé Faria. Il demeura prisonnier, et, à la suite de cette visite, sa réputation de fou réjouissant s'augmenta encore. Caligula ou Néron, ces grands chercheurs de trésors, ces désireurs de l'impossible, eussent prêté l'oreille aux paroles de ce pauvre homme et lui eussent accordé l'air qu'il désirait, l'espace qu'il estimait à un si haut prix, et la liberté qu'il offrait de payer si cher. Mais les rois de nos jours, maintenus dans la limite du probable, n'ont plus l'audace de la volonté; ils craignent l'oreille qui écoute les ordres qu'ils donnent, l'oeil qui scrute leurs actions; ils ne sentent plus la supériorité de leur essence divine; ils sont des hommes couronnés, voilà tout. Jadis, ils se croyaient, ou du moins se disaient fils de Jupiter, et retenaient quelque chose des façons du dieu leur père: on ne contrôle pas facilement ce qui se passe au-delà des nuages; aujourd'hui, les rois se laissent aisément rejoindre. Or, comme il a toujours répugné au gouvernement despotique de montrer au grand jour les effets de la prison et de la torture; comme il y a peu d'exemples qu'une victime des inquisitions ait pu reparaître avec ses os broyés et ses plaies saignantes, de même la folie, cet ulcère né dans la fange des cachots à la suite des tortures morales, se cache presque toujours avec soin dans le lieu où elle est née, ou, si elle en sort, elle va s'ensevelir dans quelque hôpital sombre, où les médecins ne reconnaissent ni l'homme ni la pensée dans le débris informe que leur transmet le geôlier fatigué. L'abbé Faria, devenu fou en prison, était condamné, par sa folie même, à une prison perpétuelle. Quant à Dantès, l'inspecteur lui tint parole. En remontant chez le gouverneur, il se fit présenter le registre d'écrou. La note concernant le prisonnier était ainsi conçue: -Edmond Dantès: Bonapartiste enragé: a pris une part active au retour de l'île d'Elbe.- À tenir au plus grand secret et sous la plus stricte surveillance. Cette note était d'une autre écriture et d'une encre différente que le reste du registre ce qui prouvait qu'elle avait été ajoutée depuis l'incarcération de Dantès. L'accusation était trop positive pour essayer de la combattre. L'inspecteur écrivit donc au-dessous de l'accolade: «Rien à faire.» Cette visite avait, pour ainsi dire, ravivé Dantès depuis qu'il était entré en prison, il avait oublié de compter les jours, mais l'inspecteur lui avait donné une nouvelle date et Dantès ne l'avait pas oubliée. Derrière lui, il écrivit sur le mur, avec un morceau de plâtre détaché de son plafond, 30 juillet 1816, et, à partir de ce moment, il fit un cran chaque jour pour que la mesure du temps ne lui échappât plus. Les jours s'écoulèrent, puis les semaines, puis les mois: Dantès attendait toujours, il avait commencé par fixer à sa liberté un terme de quinze jours. En mettant à suivre son affaire la moitié de l'intérêt qu'il avait paru éprouver, l'inspecteur devait avoir assez de quinze jours. Ces quinze jours écoulés, il se dit qu'il était absurde à lui de croire que l'inspecteur se serait occupé de lui avant son retour à Paris; or, son retour à Paris ne pouvait avoir lieu que lorsque sa tournée serait finie, et sa tournée pouvait durer un mois ou deux; il se donna donc trois mois au lieu de quinze jours. Les trois mois écoulés, un autre raisonnement vint à son aide, qui fit qu'il s'accorda six mois, mais ces six mois écoulés, en mettant les jours au bout les uns des autres, il se trouvait qu'il avait attendu dix mois et demi. Pendant ces dix mois, rien n'avait été changé au régime de sa prison; aucune nouvelle consolante ne lui était parvenue; le geôlier interrogé était muet, comme d'habitude. Dantès commença à douter de ses sens, à croire que ce qu'il prenait pour un souvenir de sa mémoire n'était rien autre chose qu'une hallucination de son cerveau, et que cet ange consolateur qui était apparu dans sa prison y était descendu sur l'aile d'un rêve. Au bout d'un an, le gouverneur fut changé, il avait obtenu la direction du fort de Ham; il emmena avec lui plusieurs de ses subordonnés et, entre autres, le geôlier de Dantès. Un nouveau gouverneur arriva; il eût été trop long pour lui d'apprendre les noms de ses prisonniers, il se fit représenter seulement leurs numéros. Cet horrible hôtel garni se composait de cinquante chambres; leurs habitants furent appelés du numéro de la chambre qu'ils occupaient, et le malheureux jeune homme cessa de s'appeler de son prénom d'Edmond ou de son nom de Dantès, il s'appela le nº 34. XV Le numéro 34 et le numéro 27. Dantès passa tous les degrés du malheur que subissent les prisonniers oubliés dans une prison. Il commença par l'orgueil, qui est une suite de l'espoir et une conscience de l'innocence; puis il en vint à douter de son innocence, ce qui ne justifiait pas mal les idées du gouverneur sur l'aliénation mentale; enfin il tomba du haut de son orgueil, il pria, non pas encore Dieu, mais les hommes; Dieu est le dernier recours. Le malheureux, qui devrait commencer par le Seigneur, n'en arrive à espérer en lui qu'après avoir épuisé toutes les autres espérances. Dantès pria donc qu'on voulût bien le tirer de son cachot pour le mettre dans un autre, fût-il plus noir et plus profond. Un changement, même désavantageux, était toujours un changement, et procurerait à Dantès une distraction de quelques jours. Il pria qu'on lui accordât la promenade, l'air, des livres, des instruments. Rien de tout cela ne lui fut accordé; mais n'importe, il demandait toujours. Il s'était habitué à parler à son nouveau geôlier, quoiqu'il fût encore, s'il était possible, plus muet que l'ancien; mais parler à un homme, même à un muet, était encore un plaisir. Dantès parlait pour entendre le son de sa propre voix: il avait essayé de parler lorsqu'il était seul, mais alors il se faisait peur. Souvent, du temps qu'il était en liberté, Dantès s'était fait un épouvantail de ces chambrées de prisonniers, composées de vagabonds, de bandits et d'assassins, dont la joie ignoble met en commun des orgies inintelligibles et des amitiés effrayantes. Il en vint à souhaiter d'être jeté dans quelqu'un de ces bouges, afin de voir d'autres visages que celui de ce geôlier impassible qui ne voulait point parler; il regrettait le bagne avec son costume infamant, sa chaîne au pied, sa flétrissure sur l'épaule. Au moins, les galériens étaient dans la société de leurs semblables, ils respiraient l'air, ils voyaient le ciel; les galériens étaient bien heureux. Il supplia un jour le geôlier de demander pour lui un compagnon, quel qu'il fût, ce compagnon dût-il être cet abbé fou dont il avait entendu parler. Sous l'écorce du geôlier, si rude qu'elle soit, il reste toujours un peu de l'homme. Celui-ci avait souvent, du fond du coeur, et quoique son visage n'en eût rien dit, plaint ce malheureux jeune homme, à qui la captivité était si dure; il transmit la demande du numéro 34 au gouverneur; mais celui-ci, prudent comme s'il eût été un homme politique, se figura que Dantès voulait ameuter les prisonniers, tramer quelque complot, s'aider d'un ami dans quelque tentative d'évasion, et il refusa. Dantès avait épuisé le cercle des ressources humaines. Comme nous avons dit que cela devait arriver, il se tourna alors vers Dieu. Toutes les idées pieuses éparses dans le monde, et que glanent les malheureux courbés par la destinée, vinrent alors rafraîchir son esprit; il se rappela les prières que lui avait apprises sa mère, et leur trouva un sens jadis ignoré de lui; car, pour l'homme heureux, la prière demeure un assemblage monotone et vide de sens, jusqu'au jour où la douleur vient expliquer à l'infortuné ce langage sublime à l'aide duquel il parle à Dieu. Il pria donc, non pas avec ferveur, mais avec rage. En priant tout haut, il ne s'effrayait plus de ses paroles; alors il tombait dans des espèces d'extases; il voyait Dieu éclatant à chaque mot qu'il prononçait; toutes les actions de sa vie humble et perdue, il les rapportait à la volonté de ce Dieu puissant, s'en faisait des leçons, se proposait des tâches à accomplir, et, à la fin de chaque prière, glissait le voeu intéressé que les hommes trouvent bien plus souvent moyen d'adresser aux hommes qu'à Dieu: Et pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Malgré ses prières ferventes, Dantès demeura prisonnier. Alors son esprit devint sombre, un nuage s'épaissit devant ses yeux. Dantès était un homme simple et sans éducation; le passé était resté pour lui couvert de ce voile sombre que soulève la science. Il ne pouvait, dans la solitude de son cachot et dans le désert de sa pensée, reconstruire les âges révolus, ramener les peuples éteints, rebâtir les villes antiques, que l'imagination grandit et poétise, et qui passent devant les yeux, gigantesques et éclairées par le feu du ciel, comme les tableaux babyloniens de Martinn; lui n'avait que son passé si court, son présent si sombre son avenir si douteux: dix-neuf ans de lumière à méditer peut-être dans une éternelle nuit! Aucune distraction ne pouvait donc lui venir en aide: son esprit énergique, et qui n'eût pas mieux aimé que de prendre son vol à travers les âges, était forcé de rester prisonnier comme un aigle dans une cage. Il se cramponnait alors à une idée, à celle de son bonheur détruit sans cause apparente et par une fatalité inouïe; il s'acharnait sur cette idée, la tournant, la retournant sur toutes les faces, et la dévorant pour ainsi dire à belles dents, comme dans l'enfer de Dante l'impitoyable Ugolin dévore le crâne de l'archevêque Roger. Dantès n'avait eu qu'une foi passagère, basée sur la puissance; il la perdit comme d'autres la perdent après le succès. Seulement, il n'avait pas profité. La rage succéda à l'ascétisme. Edmond lançait des blasphèmes qui faisaient reculer d'horreur le geôlier; il brisait son corps contre les murs de sa prison; il s'en prenait avec fureur à tout ce qui l'entourait, et surtout à lui-même, de la moindre contrariété que lui faisait éprouver un grain de sable, un fétu de paille, un souffle d'air. Alors cette lettre dénonciatrice qu'il avait vue, que lui avait montrée Villefort, qu'il avait touchée, lui revenait à l'esprit, chaque ligne flamboyait sur la muraille comme le -Mane, Thecel, Pharès- de Balthazar. Il se disait que c'était la haine des hommes et non la vengeance de Dieu qui l'avait plongé dans l'abîme où il était; il vouait ces hommes inconnus à tous les supplices dont son ardente imagination lui fournissait l'idée, et il trouvait encore que les plus terribles étaient trop doux et surtout trop courts pour eux; car après le supplice venait la mort; et dans la mort était, sinon le repos, du moins l'insensibilité qui lui ressemble. À force de se dire à lui-même, à propos de ses ennemis, que le calme était la mort, et qu'à celui qui veut punir cruellement il faut d'autres moyens que la mort, il tomba dans l'immobilité morne des idées de suicide; malheur à celui qui, sur la pente du malheur, s'arrête à ces sombres idées! C'est une de ces mers mortes qui s'étendent comme l'azur des flots purs, mais dans lesquelles le nageur sent de plus en plus s'engluer ses pieds dans une vase bitumineuse qui l'attire à elle, l'aspire, l'engloutit. Une fois pris ainsi, si le secours divin ne vient point à son aide, tout est fini, et chaque effort qu'il tente l'enfonce plus avant dans la mort. Cependant cet état d'agonie morale est moins terrible que la souffrance qui l'a précédé et que le châtiment qui le suivra peut-être; c'est une espèce de consolation vertigineuse qui vous montre le gouffre béant, mais au fond du gouffre le néant. Arrivé là, Edmond trouva quelque consolation dans cette idée; toutes ses douleurs, toutes ses souffrances, ce cortège de spectres qu'elles tramaient à leur suite, parurent s'envoler de ce coin de sa prison où l'ange de la mort pouvait poser son pied silencieux. Dantès regarda avec calme sa vie passée, avec terreur sa vie future, et choisit ce point milieu qui lui paraissait être un lieu d'asile. «Quelquefois, se disait-il alors, dans mes courses lointaines, quand j'étais encore un homme, et quand cet homme, libre et puissant, jetait à d'autres hommes des commandements qui étaient exécutés, j'ai vu le ciel se couvrir, la mer frémir et gronder, l'orage naître dans un coin du ciel, et comme un aigle gigantesque battre les deux horizons de ses deux ailes; alors je sentais que mon vaisseau n'était plus qu'un refuge impuissant, car mon vaisseau, léger comme une plume à la main d'un géant, tremblait et frissonnait lui-même. Bientôt, au bruit effroyable des lames, l'aspect des rochers tranchants m'annonçait la mort, et la mort m'épouvantait; je faisais tous mes efforts pour y échapper, et je réunissais toutes les forces de l'homme et toute l'intelligence du marin pour lutter avec Dieu!... C'est que j'étais heureux alors, c'est que revenir à la vie, c'était revenir au bonheur; c'est que cette mort, je ne l'avais pas appelée, je ne l'avais pas choisie; c'est que le sommeil enfin me paraissait dur sur ce lit d'algues et de cailloux; c'est que je m'indignais, moi qui me croyais une créature faite à l'image de Dieu de servir, après ma mort, de pâture aux goélands et aux vautours. Mais aujourd'hui c'est autre chose: j'ai perdu tout ce qui pouvait me faire aimer la vie, aujourd'hui la mort me sourit comme une nourrice à l'enfant qu'elle va bercer; mais aujourd'hui je meurs à ma guise, et je m'endors las et brisé, comme je m'endormais après un de ces soirs de désespoir et de rage pendant lesquels j'avais compté trois mille tours dans ma chambre, c'est-à-dire trente mille pas, c'est-à-dire à peu près dix lieues.» Dès que cette pensée eut germé dans l'esprit du jeune homme, il devint plus doux, plus souriant; il s'arrangea mieux de son lit dur et de son pain noir, mangea moins, ne dormit plus, et trouva à peu près supportable ce reste d'existence qu'il était sûr de laisser là quand il voudrait, comme on laisse un vêtement usé. Il y avait deux moyens de mourir: l'un était simple, il s'agissait d'attacher son mouchoir à un barreau de la fenêtre et de se pendre; l'autre consistait à faire semblant de manger et à se laisser mourir de faim. Le premier répugna fort à Dantès. Il avait été élevé dans l'horreur des pirates, gens que l'on pend aux vergues des bâtiments; la pendaison était donc pour lui une espèce de supplice infamant qu'il ne voulait pas s'appliquer à lui-même; il adopta donc le deuxième, et en commença l'exécution le jour même. Près de quatre années s'étaient écoulées dans les alternatives que nous avons racontées. À la fin de la deuxième, Dantès avait cessé de compter les jours et était retombé dans cette ignorance du temps dont autrefois l'avait tiré l'inspecteur. Dantès avait dit: «Je veux mourir» et s'était choisi son genre de mort; alors il l'avait bien envisagé, et de peur de revenir sur sa décision, il s'était fait serment à lui-même de mourir ainsi. Quand on me servira mon repas du matin et mon repas du soir, avait-il pensé, je jetterai les aliments par la fenêtre et j'aurai l'air de les avoir mangés. Il le fit comme il s'était promis de le faire. Deux fois le jour, par la petite ouverture grillée qui ne lui laissait apercevoir que le ciel, il jetait ses vivres, d'abord gaiement, puis avec réflexion, puis avec regret; il lui fallut le souvenir du serment qu'il s'était fait pour avoir la force de poursuivre ce terrible dessein. Ces aliments, qui lui répugnaient autrefois, la faim, aux dents aiguës, les lui faisait paraître appétissants à l'oeil et exquis à l'odorat; quelquefois, il tenait pendant une heure à sa main le plat qui le contenait, l'oeil fixé sur ce morceau de viande pourrie ou sur ce poisson infect, et sur ce pain noir et moisi. C'étaient les derniers instincts de la vie qui luttaient encore en lui et qui de temps en temps terrassaient sa résolution. Alors son cachot ne lui paraissait plus aussi sombre, son état lui semblait moins désespéré; il était jeune encore; il devait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, il lui restait cinquante ans à vivre à peu près, c'est-à-dire deux fois ce qu'il avait vécu. Pendant ce laps de temps immense, que d'événements pouvaient forcer les portes, renverser les murailles du château d'If et le rendre à la liberté! Alors, il approchait ses dents du repas que, Tantale volontaire, il éloignait lui-même de sa bouche; mais alors le souvenir de son serment lui revenait à l'esprit, et cette généreuse nature avait trop peur de se mépriser soi-même pour manquer à son serment. Il usa donc, rigoureux et impitoyable, le peu d'existence qui lui restait, et un jour vint où il n'eut plus la force de se lever pour jeter par la lucarne le souper qu'on lui apportait. Le lendemain il ne voyait plus, il entendait à peine. Le geôlier croyait à une maladie grave; Edmond espérait dans une mort prochaine. La journée s'écoula ainsi: Edmond sentait un vague engourdissement, qui ne manquait pas d'un certain bien-être, le gagner. Les tiraillements nerveux de son estomac s'étaient assoupis; les ardeurs de sa soif s'étaient calmées; lorsqu'il fermait les yeux, il voyait une foule de lueurs brillantes pareilles à ces feux follets qui courent la nuit sur les terrains fangeux: c'était le crépuscule de ce pays inconnu qu'on appelle la mort. Tout à coup le soir, vers neuf heures il entendit un bruit sourd à la paroi du mur contre lequel il était couché. Tant d'animaux immondes étaient venus faire leur bruit dans cette prison que, peu à peu, Edmond avait habitué son sommeil à ne pas se troubler de si peu de chose; mais cette fois, soit que ses sens fussent exaltés par l'abstinence, soit que réellement le bruit fût plus fort que de coutume, soit que dans ce moment suprême tout acquît de l'importance, Edmond souleva sa tête pour mieux entendre. C'était un grattement égal qui semblait accuser, soit une griffe énorme, soit une dent puissante, soit enfin la pression d'un instrument quelconque sur des pierres. Bien qu'affaibli, le cerveau du jeune homme fut frappé par cette idée banale constamment présente à l'esprit des prisonniers: la liberté. Ce bruit arrivait si juste au moment où tout bruit allait cesser pour lui, qu'il lui semblait que Dieu se montrait enfin pitoyable à ses souffrances et lui envoyait ce bruit pour l'avertir de s'arrêter au bord de la tombe où chancelait déjà son pied. Qui pouvait savoir si un de ses amis, un de ces êtres bien-aimés auxquels il avait songé si souvent qu'il y avait usé sa pensée, ne s'occupait pas de lui en ce moment et ne cherchait pas à rapprocher la distance qui les séparait? Mais non, sans doute Edmond se trompait, et c'était un de ces rêves qui flottent à la porte de la mort. Cependant, Edmond écoutait toujours ce bruit. Ce bruit dura trois heures à peu près, puis Edmond entendit une sorte de croulement, après quoi le bruit cessa. Quelques heures après, il reprit plus fort et plus rapproché. Déjà Edmond s'intéressait à ce travail qui lui faisait société; tout à coup le geôlier entra. Depuis huit jours à peu près qu'il avait résolu de mourir, quatre jours qu'il avait commencé de mettre ce projet à exécution, Edmond n'avait point adressé la parole à cet homme, ne lui répondant pas quand il lui avait parlé pour lui demander de quelle maladie il croyait être atteint, et se retournant du côté du mur quand il en était regardé trop attentivement. Mais aujourd'hui, le geôlier pouvait entendre ce bruissement sourd, s'en alarmer, y mettre fin, et déranger ainsi peut-être ce je ne sais quoi d'espérance, dont l'idée seule charmait les derniers moments de Dantès. Le geôlier apportait à déjeuner. Dantès se souleva sur son lit, et, enflant sa voix, se mit à parler sur tous les sujets possibles, sur la mauvaise qualité des vivres qu'il apportait, sur le froid dont on souffrait dans ce cachot, murmurant et grondant pour avoir le droit de crier plus fort, et lassant la patience du geôlier, qui justement ce jour-là avait sollicité pour le prisonnier malade un bouillon et du pain frais, et qui lui apportait ce bouillon et ce pain. Heureusement, il crut que Dantès avait le délire; il posa les vivres sur la mauvaise table boiteuse sur laquelle il avait l'habitude de les poser, et se retira. Libre alors, Edmond se remit à écouter avec joie. Le bruit devenait si distinct que, maintenant, le jeune homme l'entendait sans efforts. «Plus de doute, se dit-il à lui-même, puisque ce bruit continue, malgré le jour, c'est quelque malheureux prisonnier comme moi qui travaille à sa délivrance. Oh! si j'étais près de lui, comme je l'aiderais!» Puis, tout à coup, un nuage sombre passa sur cette aurore d'espérance dans ce cerveau habitué au malheur et qui ne pouvait se reprendre que difficilement aux joies humaines; cette idée surgit aussitôt, que ce bruit avait pour cause le travail de quelques ouvriers que le gouverneur employait aux réparations d'une chambre voisine. Il était facile de s'en assurer; mais comment risquer une question? Certes, il était tout simple d'attendre l'arrivée du geôlier, de lui faire écouter ce bruit, et de voir la mine qu'il ferait en l'écoutant; mais se donner une pareille satisfaction, n'était-ce pas trahir des intérêts bien précieux pour une satisfaction bien courte? Malheureusement, la tête d'Edmond, cloche vide, était assourdie par le bourdonnement d'une idée; il était si faible que son esprit flottait comme une vapeur, et ne pouvait se condenser autour d'une pensée. Edmond ne vit qu'un moyen de rendre la netteté à sa réflexion et la lucidité à son jugement; il tourna les yeux vers le bouillon fumant encore que le geôlier venait de déposer sur la table, se leva, alla en chancelant jusqu'à lui, prit la tasse, la porta à ses lèvres, et avala le breuvage qu'elle contenait avec une indicible sensation de bien-être. Alors il eut le courage d'en rester là: il avait entendu dire que de malheureux naufragés recueillis, exténués par la faim, étaient morts pour avoir gloutonnement dévoré une nourriture trop substantielle. Edmond posa sur la table le pain qu'il tenait déjà presque à portée de sa bouche, et alla se recoucher. Edmond ne voulait plus mourir. Bientôt, il sentit que le jour rentrait dans son cerveau; toutes ses idées, vagues et presque insaisissables, reprenaient leur place dans cet échiquier merveilleux, où une case de plus peut-être suffit pour établir la supériorité de l'homme sur les animaux. Il put penser et fortifier sa pensée avec le raisonnement. Alors il se dit: «Il faut tenter l'épreuve, mais sans compromettre personne. Si le travailleur est un ouvrier ordinaire, je n'ai qu'à frapper contre mon mur, aussitôt il cessera sa besogne pour tâcher de deviner quel est celui qui frappe et dans quel but il frappe. Mais comme son travail sera non seulement licite, mais encore commandé, il reprendra bientôt son travail. Si au contraire c'est un prisonnier, le bruit que je ferai l'effrayera; il craindra d'être découvert; il cessera son travail et ne le reprendra que ce soir, quand il croira tout le monde couché et endormi.» Aussitôt, Edmond se leva de nouveau. Cette fois, ses jambes ne vacillaient plus et ses yeux étaient sans éblouissements. Il alla vers un angle de sa prison, détacha une pierre minée par l'humidité, et revint frapper le mur à l'endroit même où le retentissement était le plus sensible. Il frappa trois coups. Dès le premier, le bruit avait cessé, comme par enchantement. Edmond écouta de toute son âme. Une heure s'écoula, deux heures s'écoulèrent, aucun bruit nouveau ne se fit entendre; Edmond avait fait naître de l'autre côté de la muraille un silence absolu. Plein d'espoir, Edmond mangea quelques bouchées de son pain, avala quelques gorgées d'eau, et, grâce à la constitution puissante dont la nature l'avait doué, se retrouva à peu près comme auparavant. La journée s'écoula, le silence durait toujours. La nuit vint sans que le bruit eût recommencé. «C'est un prisonnier», se dit Edmond avec une indicible joie. Dès lors sa tête s'embrasa, la vie lui revint violente à force d'être active. La nuit se passa sans que le moindre bruit se fît entendre. Edmond ne ferma pas les yeux de cette nuit. Le jour revint; le geôlier rentra apportant les provisions. Edmond avait déjà dévoré les anciennes; il dévora les nouvelles, écoutant sans cesse ce bruit qui ne revenait pas, tremblant qu'il eût cessé pour toujours, faisant dix ou douze lieues dans son cachot, ébranlant pendant des heures entières les barreaux de fer de son soupirail, rendant l'élasticité et la vigueur à ses membres par un exercice désappris depuis longtemps, se disposant enfin à reprendre corps à corps sa destinée à venir, comme fait, en étendant ses bras, et en frottant son corps d'huile, le lutteur qui va entrer dans l'arène. Puis, dans les intervalles de cette activité fiévreuse il écoutait si le bruit ne revenait pas, s'impatientant de la prudence de ce prisonnier qui ne devinait point qu'il avait été distrait dans son oeuvre de liberté par un autre prisonnier, qui avait au moins aussi grande hâte d'être libre que lui. Trois jours s'écoulèrent, soixante-douze mortelles heures comptées minute par minute! Enfin un soir, comme le geôlier venait de faire sa dernière visite, comme pour la centième fois Dantès collait son oreille à la muraille, il lui sembla qu'un ébranlement imperceptible répondait sourdement dans sa tête, mise en rapport avec les pierres silencieuses. Dantès se recula pour bien rasseoir son cerveau ébranlé, fit quelques tours dans la chambre, et replaça son oreille au même endroit. Il n'y avait plus de doute, il se faisait quelque chose de l'autre côté; le prisonnier avait reconnu le danger de sa manoeuvre et en avait adopté quelque autre, et, sans doute pour continuer son oeuvre avec plus de sécurité, il avait substitué le levier au ciseau. Enhardi par cette découverte, Edmond résolut de venir en aide à l'infatigable travailleur. Il commença par déplacer son lit, derrière lequel il lui semblait que l'oeuvre de délivrance s'accomplissait, et chercha des yeux un objet avec lequel il pût entamer la muraille, faire tomber le ciment humide, desceller une pierre enfin. Rien ne se présenta à sa vue. Il n'avait ni couteau ni instrument tranchant; du fer à ses barreaux seulement, et il s'était assuré si souvent que ses barreaux étaient bien scellés, que ce n'était plus même la peine d'essayer à les ébranler. Pour tout ameublement, un lit, une chaise, une table, un seau, une cruche. À ce lit il y avait bien des tenons de fer, mais ces tenons étaient scellés au bois par des vis. Il eût fallu un tournevis pour tirer ces vis et arracher ces tenons. À la table et à la chaise, rien; au seau, il y avait eu autrefois une anse, mais cette anse avait été enlevée. Il n'y avait plus, pour Dantès, qu'une ressource, c'était de briser sa cruche et, avec un des morceaux de grès taillés en angle, de se mettre à la besogne. Il laissa tomber la cruche sur un pavé, et la cruche vola en éclats. Dantès choisit deux ou trois éclats aigus, les cacha dans sa paillasse, et laissa les autres épars sur la terre. La rupture de sa cruche était un accident trop naturel pour que l'on s'en inquiétât. Edmond avait toute la nuit pour travailler; mais dans l'obscurité, la besogne allait mal, car il lui fallait travailler à tâtons, et il sentit bientôt qu'il émoussait l'instrument informe contre un grès plus dur. Il repoussa donc son lit et attendit le jour. Avec l'espoir, la patience lui était revenue. Toute la nuit il écouta et entendit le mineur inconnu qui continuait son oeuvre souterraine. Le jour vint, le geôlier entra. Dantès lui dit qu'en buvant la veille à même la cruche, elle avait échappé à sa main et s'était brisée en tombant. Le geôlier alla en grommelant chercher une cruche neuve, sans même prendre la peine d'emporter les morceaux de la vieille. Il revint un instant après, recommanda plus d'adresse au prisonnier et sortit. Dantès écouta avec une joie indicible le grincement de la serrure qui, chaque fois qu'elle se refermait jadis, lui serrait le coeur. Il écouta s'éloigner le bruit des pas, puis quand ce bruit se fut éteint, il bondit vers sa couchette qu'il déplaça, et, à la lueur du faible rayon de jour qui pénétrait dans son cachot, put voir la besogne inutile qu'il avait faite la nuit précédente, en s'adressant au corps de la pierre au lieu de s'adresser au plâtre qui entourait ses extrémités. L'humidité avait rendu ce plâtre friable. 1 . 2 ? 3 4 ' , : 5 6 « . 7 ; 8 ; ' : . 9 - ' ? 10 11 - - , , 12 . 13 14 - - , ' , 15 ' ; . 16 17 - - , , ' 18 ; , - 19 , 20 : ' . 21 22 - - » , ' . 23 24 , ' 25 , , , 26 , 27 ' . 28 29 « ! ' ' , 30 ? 31 32 - - , 33 . 34 35 - - ? 36 37 - - . 38 39 - - - ? 40 41 - - . 42 43 - - . 44 45 - - , , - 46 . 47 48 - - - ? 49 50 - - , , - , ' - , 51 ? . 52 53 - - , - . 54 55 - - ! ' ? 56 57 - - ' , - , ' . 58 59 - - - ' ' ? ' . 60 61 - - , , , ' , 62 , , , ' 63 , ' 64 . 65 66 - - , , ' ; 67 , . » 68 69 ' , , ' , 70 ' . 71 72 « , , , 73 . , 74 , ' - 75 , , , 76 , , 77 , , , ' 78 : , ; , 79 . - - ? 80 . 81 82 - - ' ' , ' ; 83 . » 84 85 ' 86 ' . 87 88 « - ' , - - . 89 90 - - » , . 91 92 - , . 93 94 , 95 , , , 96 97 , . ' 98 , - , 99 , , 100 ' , , 101 ' , 102 . 103 104 , 105 ' ' . 106 107 ' - . 108 109 ' ' . 110 111 , ' 112 ' , ' 113 ' , 114 ' . 115 116 ' , ' , 117 : 118 119 « , - - ; 120 . , ; 121 ; , : ' 122 . » 123 124 , : 125 126 « , - , - ? 127 128 - - ' ; ' 129 ; ; 130 ' , ' 131 . 132 133 - - - ? ' . 134 135 - - , , ' . ; 136 , , , 137 , 138 , ' ' ' 139 . 140 141 - - ' , ; ' 142 . , , 143 . 144 145 - - ' , , , ' 146 . . . . , 147 - ? ' , ' . 148 149 - - ' ? 150 151 - - , , ' , , . . . . 152 ! 153 154 - - ? . . . - ? 155 ' . 156 157 - - , ' - . » 158 159 ' . 160 161 « ; - ? ' 162 - . 163 164 - - - ! . ! , 165 ' - : - , - 166 ; , , , 167 , , , 168 ' , 169 ' ; , , 170 , , 171 ' ' , 172 . - , ' 173 , ' , ' , ' , 174 ' ! , - , ' 175 176 . , , , 177 ' , ; , 178 ; , , ; 179 . 180 181 - - ' , ' , . » 182 183 , : 184 185 « , - , . , 186 ' . 187 188 - - , ; 189 . 190 191 - - , , 192 ' ; 193 ' , , , 194 , : , ' 195 ; ' , 196 ; , - , ' , ' 197 . 198 199 - - - , ' . 200 201 - - , ' , , , 202 . , - ' . 203 204 - - , ' , 205 ' . 206 207 - - ! , , , . 208 209 - - ? ' . 210 211 - - . , . - - . 212 213 214 - - . ' , . 215 216 - - ! ' , : 217 . 218 219 - - . - ? 220 ' . 221 222 - - , ; . 223 224 - - ' ' 225 ? 226 227 - - , . 228 229 - - ' , . » 230 231 , , 232 233 , ' . 234 235 ; ' ' 236 . 237 238 « - ' , 239 , ' ? 240 241 - - - ' , ' . 242 , ' - 243 . 244 245 - - ! - ' ' , , 246 , . 247 248 - - ? 249 250 - - ! : ' . 251 , 252 , ; 253 , , , , 254 . : 255 , . 256 257 - - ! ! ' , ' ; 258 - ? 259 260 - - ' . 261 262 - - ! ' . 263 264 - - ' . , . » 265 266 - , ' 267 ' - - . 268 269 ' ' . 270 271 , 272 , , 273 . 274 , 275 ' ' ' 276 . - - 277 ' , - - 278 ' 279 . 280 . 281 282 , , 283 , 284 . 285 286 « - ? ' . 287 288 - - , ! ' ' ; . 289 290 - - , ' : 291 , ' ' 292 . 293 294 - - ! , , ' , ' ' , 295 ' . 296 297 - - , , - - 298 ' ? 299 300 - - , , ' , , 301 ' ; ' , 302 , ' , 303 , . 304 305 - - ? . 306 307 - - ' , 308 , - 309 . » 310 311 ' . 312 313 « , , ' , ' 314 . 315 316 - - ' , , ' ; 317 ' 318 , , 319 , 320 , ' . 321 322 - - , ' , 323 324 . 325 326 - - ' ' , 327 , ' . 328 329 - - , ' , 330 , 331 ' , 332 . 333 334 - - ' , 335 ' , ' - - ; , , 336 , . 337 , ' ' ' 338 ' 339 . 340 341 - - , ' . 342 343 - - , ' , 344 ' , , ' 345 , - . - ' 346 ' ? 347 348 - - ! - ! ' . 349 350 - - » , . , 351 : 352 353 « , - , . 354 355 - - , , ' , ' ' 356 , , ? 357 358 - - , ' 359 , ' . 360 361 - - , ' , ' ' 362 , ' 363 ; . . 364 365 - - , , 366 ' . ' , 367 ' - ? » 368 369 370 , , ' 371 . 372 373 « , - ; - , ? 374 375 - - ' , , 376 ' , 377 ' . 378 379 - - , , ' , 380 ' , , 381 ' . 382 383 - - , ' , ' , 384 , ; - 385 . » 386 387 ' ' ; ' . 388 389 « ' , - , , , 390 , ' 391 , ! - 392 , ? ' ' , 393 ; , ' , 394 ' . 395 396 - - , ' - , ' 397 , ' ' 398 . 399 400 - - , , , 401 , ' , ' 402 ' . 403 , ' , 404 ' ; 405 , , ' , 406 , , ! 407 , , 408 . » 409 410 . 411 412 « - ? - - . 413 414 - - ' , . 415 416 - - ' , ; 417 ' 418 , , 419 420 ' ' , 421 ' . 422 423 - - ' , ' , ' 424 ' . , ' . 425 426 « ? - . 427 428 - - , , - 429 , ' 430 . 431 432 - - - ? ' . 433 434 - - , , ' 435 , 436 ' . 437 438 - - , 439 ' . 440 441 - - ! ' ' . 442 ' ! 443 , ; , ' . 444 , ' . » 445 446 ' , , , 447 ' , 448 . 449 450 « - ? ' . 451 452 - - » , . 453 ' . 454 455 . . 456 457 « , , , ' 458 ' . 459 460 - - ' , , 461 . 462 463 - - , ' ; ' 464 , . » 465 466 ' ' . , , 467 , ' 468 . 469 470 , , 471 ' , ' 472 ' ' , ' ' 473 , ' . 474 , , ' 475 ' ; ' 476 ' , ' ; 477 ; , 478 . , , , 479 : 480 - ; ' , 481 . , 482 483 ; ' ' 484 485 , , 486 , 487 , , , ' 488 , ' 489 . 490 491 ' , , , , 492 . 493 494 , ' . 495 , ' . 496 : 497 498 - : : 499 ' ' . - 500 501 . 502 503 ' ' 504 ' 505 ' . 506 507 ' . 508 ' - ' : 509 510 « . » 511 512 , , ' 513 , , ' 514 ' . 515 , , 516 , , , , 517 . 518 519 ' , , : 520 , 521 . ' 522 ' , ' 523 . , ' 524 ' 525 ; , 526 , ; 527 . , 528 , ' ' , 529 , 530 , ' . 531 , ' ; 532 ; 533 , ' . , 534 ' ' 535 ' , 536 ' ' . 537 538 ' , , 539 ; , 540 , . ; 541 ' , 542 . 543 ; 544 ' , 545 ' ' , 546 ' . 547 548 549 550 551 552 553 . 554 555 556 557 . 558 559 ' , ' 560 ' ; , 561 ' 562 ; , , 563 , ; . , 564 , ' ' 565 . 566 567 ' 568 , - . , 569 , , 570 . ' , 571 ' , , . 572 ; ' , . ' 573 , ' , ' 574 , ' ; , 575 , . 576 : ' , 577 . 578 579 , ' , ' 580 , , 581 ' , 582 . 583 ' ' , ' 584 ; 585 , , 586 ' . , 587 , ' , 588 ; . 589 590 , 591 ' , - 592 . ' , ' , 593 ' . - , , 594 ' , , 595 ; 596 ; - , ' 597 , , 598 , ' ' ' , 599 . 600 601 . 602 , . 603 604 , 605 , ; 606 , 607 ; , ' , 608 , ' 609 ' ' 610 . 611 612 , , . , 613 ' ; 614 ' ; ' ; 615 , 616 , ' , 617 , , , 618 ' ' 619 : - , 620 . 621 622 , . 623 624 , ' . 625 ; 626 . 627 , , 628 , , 629 , ' , 630 , , 631 ; ' , 632 : - 633 - ! 634 : , ' 635 , 636 . 637 , 638 ; ' , , 639 , 640 , ' ' 641 ' . ' ' , 642 ; ' . 643 , ' . 644 645 ' . 646 ' ; 647 ; ' 648 ' , - , 649 , , ' . 650 ' , 651 , ' , ' , 652 - , , - . 653 ' 654 ' ' ; 655 656 ' , 657 ; 658 ; , , ' 659 . 660 661 - , , 662 , ' ' 663 , ' 664 ; , , ' 665 ! ' ' ' 666 , 667 ' ' , 668 ' , ' . , 669 , , ' ' 670 . 671 672 ' 673 ' - ; ' 674 , 675 . , 676 ; , 677 , ' , 678 ' ' 679 . , 680 , 681 ' . 682 683 « , - , , 684 ' , , , 685 ' , ' 686 , , ' 687 , 688 ; ' ' 689 , , ' 690 , - . , 691 , ' ' , 692 ' ; , 693 ' ' 694 ! . . . ' ' , ' 695 , ' ; ' , 696 ' , ' ; ' 697 ' ; ' 698 ' , ' 699 , , . 700 ' ' : ' 701 , ' 702 ' ' ; ' , 703 ' , ' 704 ' 705 , ' - - , ' - - 706 . » 707 708 ' , 709 , ; ' 710 , , , 711 ' ' 712 , . 713 714 : ' , ' 715 ' ; 716 ' 717 . . 718 ' , ' ; 719 ' 720 ' - ; , 721 ' . 722 723 ' 724 . , 725 726 ' ' . 727 728 : « » ' ; 729 ' , , 730 ' - . 731 , - , 732 ' ' . 733 734 ' . , 735 , 736 , ' , , 737 ; ' ' 738 . , 739 , , , 740 ' ' ; , 741 , ' 742 , 743 . ' 744 745 . , 746 ; ; 747 - - , 748 , ' - - ' . 749 , ' , 750 ' ! 751 , , , 752 - ; 753 ' , 754 - . , 755 , ' , 756 ' 757 ' . 758 759 , . 760 ; . 761 762 ' : , 763 ' - , . 764 ' ; 765 ' ; ' , 766 767 : ' ' 768 . , 769 . 770 771 ' 772 , , 773 ; , 774 ' , , 775 ' , 776 . 777 778 ' , , 779 , ' 780 . 781 782 ' , 783 ' : . 784 , 785 ' 786 ' ' 787 . 788 , - 789 ' , ' 790 ? 791 792 , , ' 793 . 794 795 , . 796 , , 797 . 798 799 , . 800 ' ; 801 . 802 803 ' , 804 ' , ' 805 , 806 , 807 808 . ' , 809 , ' , , 810 - ' , ' 811 . 812 813 . 814 815 , , , 816 , ' 817 , , 818 , 819 , - 820 , 821 . 822 823 , ; 824 ' 825 , . 826 827 , . 828 829 , , 830 ' . 831 832 « , - - , , 833 , ' 834 . ! ' , ' ! » 835 836 , , ' 837 838 ; , 839 840 ' . 841 842 ' ; ? 843 , ' ' , 844 , ' ' ; 845 , ' - 846 ? 847 , ' , , 848 ' ; 849 , ' . 850 ' 851 ; 852 , , 853 ' , , , 854 ' - . 855 856 ' : 857 , , 858 . 859 ' 860 , . . 861 862 , ; 863 , , 864 , - 865 ' . 866 . 867 868 : 869 870 « ' , . 871 , ' ' 872 , 873 . 874 , , 875 . ' , 876 ' ; ' ; 877 , 878 . » 879 880 , . , 881 . 882 , ' , 883 ' 884 . 885 886 . 887 888 , , . 889 890 . ' , 891 ' , ; 892 ' . 893 894 ' , , 895 ' , , 896 ' , . 897 898 ' , . 899 900 . 901 902 « ' » , . 903 904 ' , ' 905 . 906 907 . 908 909 . 910 911 ; . 912 ; , 913 , ' , 914 , 915 , 916 ' 917 , 918 , , , 919 ' , ' . , 920 921 , ' 922 ' 923 , ' 924 . 925 926 ' , - 927 ! 928 929 , , 930 , 931 ' 932 , . 933 934 , 935 , . 936 937 ' , ' ; 938 939 , , 940 , . 941 942 , 943 ' . , 944 ' ' , 945 , 946 , . 947 948 . ' 949 ; , ' 950 , ' 951 ' . 952 953 , , , , , 954 . 955 956 , 957 . 958 . 959 960 , ; , 961 , . 962 963 ' , , ' , ' 964 , , 965 . 966 967 , . 968 969 , , 970 . 971 ' ' . 972 973 ; ' , 974 , , 975 ' ' . 976 . ' , 977 . 978 979 980 . 981 982 , . ' 983 , ' 984 . , 985 ' . 986 987 , ' 988 . 989 990 , 991 ' , . 992 ' , , 993 ' , , 994 , 995 ' , ' 996 ' . 997 998 ' . 999 1000