pensées.
La pâleur de Fernand était presque passée sur les joues de Danglars;
quant à Fernand lui-même, il ne vivait plus et semblait un damné dans le
lac de feu. Un des premiers, il s'était levé et se promenait de long en
large dans la salle, essayant d'isoler son oreille du bruit des chansons
et du choc des verres.
Caderousse s'approcha de lui au moment où Danglars, qu'il semblait fuir,
venait de le rejoindre dans un angle de la salle.
«En vérité, dit Caderousse, à qui les bonnes façons de Dantès et
surtout le bon vin du père Pamphile avaient enlevé tous les restes de
la haine dont le bonheur inattendu de Dantès avait jeté les germes dans
son âme, en vérité, Dantès est un gentil garçon; et quand je le vois
assis près de sa fiancée, je me dis que ç'eût été dommage de lui faire
la mauvaise plaisanterie que vous complotiez hier.
--Aussi, dit Danglars, tu as vu que la chose n'a pas eu de suite; ce
pauvre M. Fernand était si bouleversé qu'il m'avait fait de la peine
d'abord; mais du moment qu'il en a pris son parti, au point de s'être
fait le premier garçon de noces de son rival, il n'y a plus rien à
dire.»
Caderousse regarda Fernand, il était livide.
«Le sacrifice est d'autant plus grand, continua Danglars, qu'en vérité
la fille est belle. Peste! l'heureux coquin que mon futur capitaine; je
voudrais m'appeler Dantès douze heures seulement.
--Partons-nous? demanda la douce voix de Mercédès; voici deux heures qui
sonnent, et l'on nous attend à deux heures un quart.
--Oui, oui, partons! dit Dantès en se levant vivement.
--Partons!» répétèrent en choeur tous les convives.
Au même instant, Danglars, qui ne perdait pas de vue Fernand assis sur
le rebord de la fenêtre, le vit ouvrir des yeux hagards, se lever comme
par un mouvement convulsif, et retomber assis sur l'appui de cette
croisée; presque au même instant un bruit sourd retentit dans
l'escalier; le retentissement d'un pas pesant, une rumeur confuse de
voix mêlées à un cliquetis d'armes couvrirent les exclamations des
convives, si bruyantes qu'elles fussent, et attirèrent l'attention
générale, qui se manifesta à l'instant même par un silence inquiet. Le
bruit s'approcha: trois coups retentirent dans le panneau de la porte;
chacun regarda son voisin d'un air étonné.
«Au nom de la loi!» cria une voix vibrante, à laquelle aucune voix ne
répondit.
Aussitôt la porte s'ouvrit, et un commissaire, ceint de son écharpe,
entra dans la salle, suivi de quatre soldats armés, conduits par un
caporal.
L'inquiétude fit place à la terreur.
«Qu'y a-t-il? demanda l'armateur en s'avançant au-devant du commissaire
qu'il connaissait; bien certainement, monsieur, il y a méprise.
--S'il y a méprise, monsieur Morrel, répondit le commissaire croyez que
la méprise sera promptement réparée; en attendant, je suis porteur d'un
mandat d'arrêt; et quoique ce soit avec regret que je remplisse ma
mission, il ne faut pas moins que je la remplisse: lequel de vous,
messieurs, est Edmond Dantès?»
Tous les regards se tournèrent vers le jeune homme qui, fort ému, mais
conservant sa dignité, fit un pas en avant et dit:
«C'est moi, monsieur, que me voulez-vous?
--Edmond Dantès, reprit le commissaire, au nom de la loi, je vous
arrête!
--Vous m'arrêtez! dit Edmond avec une légère pâleur, mais pourquoi
m'arrêtez-vous?
--Je l'ignore, monsieur, mais votre premier interrogatoire vous
l'apprendra.»
M. Morrel comprit qu'il n'y avait rien à faire contre l'inflexibilité de
la situation: un commissaire ceint de son écharpe n'est plus un homme,
c'est la statue de la loi, froide, sourde, muette.
Le vieillard, au contraire, se précipita vers l'officier; il y a des
choses que le coeur d'un père ou d'une mère ne comprendra jamais.
Il pria et supplia: larmes et prières ne pouvaient rien; cependant son
désespoir était si grand, que le commissaire en fut touché.
«Monsieur, dit-il, tranquillisez-vous; peut-être votre fils a-t-il
négligé quelque formalité de douane ou de santé, et, selon toute
probabilité, lorsqu'on aura reçu de lui les renseignements qu'on désire
en tirer, il sera remis en liberté.
--Ah çà! qu'est-ce que cela signifie? demanda en fronçant le sourcil
Caderousse à Danglars, qui jouait la surprise.
--Le sais-je, moi? dit Danglars; je suis comme toi: je vois ce qui se
passe, je n'y comprends rien, et je reste confondu.»
Caderousse chercha des yeux Fernand: il avait disparu. Toute la scène de
la veille se représenta alors à son esprit avec une effrayante lucidité.
On eût dit que la catastrophe venait de tirer le voile que l'ivresse de
la veille avait jeté entre lui et sa mémoire.
«Oh! oh! dit-il d'une voix rauque, serait-ce la suite de la plaisanterie
dont vous parliez hier, Danglars? En ce cas, malheur à celui qui
l'aurait faite, car elle est bien triste.
--Pas du tout! s'écria Danglars, tu sais bien, au contraire, que j'ai
déchiré le papier.
--Tu ne l'as pas déchiré, dit Caderousse; tu l'as jeté dans un coin,
voilà tout.
--Tais-toi, tu n'as rien vu, tu étais ivre.
--Où est Fernand? demanda Caderousse.
--Le sais-je, moi! répondit Danglars, à ses affaires probablement: mais,
au lieu de nous occuper de cela, allons donc porter du secours à ces
pauvres affligés.»
En effet, pendant cette conversation, Dantès avait en souriant, serré la
main à tous ses amis, et s'était constitué prisonnier en disant:
«Soyez tranquilles, l'erreur va s'expliquer, et probablement que je
n'irai même pas jusqu'à la prison.
--Oh! bien certainement, j'en répondrais», dit Danglars qui, en ce
moment, s'approchait, comme nous l'avons dit, du groupe principal.
Dantès descendit l'escalier, précédé du commissaire de police et entouré
par les soldats. Une voiture, dont la portière était tout ouverte,
attendait à la porte, il y monta, deux soldats et le commissaire
montèrent après lui; la portière se referma, et la voiture reprit le
chemin de Marseille.
«Adieu, Dantès! adieu, Edmond!» s'écria Mercédès en s'élançant sur la
balustrade.
Le prisonnier entendit ce dernier cri, sorti comme un sanglot du coeur
déchiré de sa fiancée; il passa la tête par la portière, cria: «Au
revoir, Mercédès!» et disparut à l'un des angles du fort Saint-Nicolas.
«Attendez-moi ici, dit l'armateur, je prends la première voiture que je
rencontre, je cours à Marseille, et je vous rapporte des nouvelles.
--Allez! crièrent toutes les voix, allez! et revenez bien vite!»
Il y eut, après ce double départ, un moment de stupeur terrible parmi
tous ceux qui étaient restés.
Le vieillard et Mercédès restèrent quelque temps isolés, chacun dans sa
propre douleur; mais enfin leurs yeux se rencontrèrent; ils se
reconnurent comme deux victimes frappées du même coup, et se jetèrent
dans les bras l'un de l'autre.
Pendant ce temps, Fernand rentra, se versa un verre d'eau qu'il but, et
alla s'asseoir sur une chaise.
Le hasard fit que ce fut sur une chaise voisine que vint tomber
Mercédès en sortant des bras du vieillard.
Fernand, par un mouvement instinctif, recula sa chaise.
«C'est lui, dit à Danglars Caderousse, qui n'avait pas perdu de vue le
Catalan.
--Je ne crois pas, répondit Danglars, il était trop bête; en tout cas,
que le coup retombe sur celui qui l'a fait.
--Tu ne me parles pas de celui qui l'a conseillé, dit Caderousse.
--Ah! ma foi, dit Danglars, si l'on était responsable de tout ce que
l'on dit en l'air!
--Oui, lorsque ce que l'on dit en l'air retombe par la pointe.»
Pendant ce temps, les groupes commentaient l'arrestation de toutes les
manières.
«Et vous, Danglars, dit une voix, que pensez-vous de cet événement?
--Moi, dit Danglars, je crois qu'il aura rapporté quelques ballots de
marchandises prohibées.
--Mais si c'était cela, vous devriez le savoir, Danglars, vous qui étiez
agent comptable.
--Oui, c'est vrai; mais l'agent comptable ne connaît que les colis
qu'on lui déclare: je sais que nous sommes chargés de coton, voilà tout;
que nous avons pris le chargement à Alexandrie, chez M. Pastret, et à
Smyrne, chez M. Pascal; ne m'en demandez pas davantage.
--Oh! je me rappelle maintenant, murmura le pauvre père, se rattachant à
ce débris, qu'il m'a dit hier qu'il avait pour moi une caisse de café et
une caisse de tabac.
--Voyez-vous, dit Danglars, c'est cela: en notre absence, la douane aura
fait une visite à bord du -Pharaon-, et elle aura découvert le pot aux
roses.»
Mercédès ne croyait point à tout cela; car, comprimée jusqu'à ce
moment, sa douleur éclata tout à coup en sanglots.
«Allons, allons, espoir! dit, sans trop savoir ce qu'il disait, le père
Dantès.
--Espoir! répéta Danglars.
--Espoir», essaya de murmurer Fernand.
Mais ce mot l'étouffait; ses lèvres s'agitèrent, aucun son ne sortit de
sa bouche.
«Messieurs, cria un des convives resté en vedette sur la balustrade;
messieurs, une voiture! Ah! c'est M. Morrel! courage, courage! sans
doute qu'il nous apporte de bonnes nouvelles.»
Mercédès et le vieux père coururent au-devant de l'armateur, qu'ils
rencontrèrent à la porte. M. Morrel était fort pâle.
«Eh bien? s'écrièrent-ils d'une même voix.
--Eh bien, mes amis! répondit l'armateur en secouant la tête, la chose
est plus grave que nous ne le pensions.
--Oh! monsieur, s'écria Mercédès, il est innocent!
--Je le crois, répondit M. Morrel, mais on l'accuse....
--De quoi donc? demanda le vieux Dantès.
--D'être un agent bonapartiste.»
Ceux de mes lecteurs qui ont vécu dans l'époque où se passe cette
histoire se rappelleront quelle terrible accusation c'était alors, que
celle que venait de formuler M. Morrel. Mercédès poussa un cri; le
vieillard se laissa tomber sur une chaise.
«Ah! murmura Caderousse, vous m'avez trompé, Danglars, et la
plaisanterie a été faite; mais je ne veux pas laisser mourir de douleur
ce vieillard et cette jeune fille, et je vais tout leur dire.
--Tais-toi, malheureux! s'écria Danglars en saisissant la main de
Caderousse, ou je ne réponds pas de toi-même; qui te dit que Dantès
n'est pas véritablement coupable? Le bâtiment a touché à l'île d'Elbe,
il y est descendu, il est resté tout un jour à Porto-Ferrajo; si l'on
trouvait sur lui quelque lettre qui le compromette, ceux qui l'auraient
soutenu passeraient pour ses complices.»
Caderousse, avec l'instinct rapide de l'égoïsme, comprit toute la
solidité de ce raisonnement; il regarda Danglars avec des yeux hébétés
par la crainte et la douleur, et, pour un pas qu'il avait fait en avant,
il en fit deux en arrière.
«Attendons, alors, murmura-t-il.
--Oui, attendons, dit Danglars; s'il est innocent, on le mettra en
liberté; s'il est coupable, il est inutile de se compromettre pour un
conspirateur.
--Alors, partons, je ne puis rester plus longtemps ici.
--Oui, viens, dit Danglars enchanté de trouver un compagnon de retraite,
viens, et laissons-les se retirer de là comme ils pourront.»
Ils partirent: Fernand, redevenu l'appui de la jeune fille, prit
Mercédès par la main et la ramena aux Catalans. Les amis de Dantès
ramenèrent, de leur côté, aux allées de Meilhan, ce vieillard presque
évanoui.
Bientôt cette rumeur, que Dantès venait d'être arrêté comme agent
bonapartiste, se répandit par toute la ville.
«Eussiez-vous cru cela, mon cher Danglars? dit M. Morrel en rejoignant
son agent comptable et Caderousse, car il regagnait lui-même la ville en
toute hâte pour avoir quelque nouvelle directe d'Edmond par le substitut
du procureur du roi, M. de Villefort, qu'il connaissait un peu;
auriez-vous cru cela?
--Dame, monsieur! répondit Danglars, je vous avais dit que Dantès, sans
aucun motif, avait relâché à l'île d'Elbe, et cette relâche, vous le
savez, m'avait paru suspecte.
--Mais aviez-vous fait part de vos soupçons à d'autres qu'à moi?
--Je m'en serais bien gardé, monsieur, ajouta tout bas Danglars; vous
savez bien qu'à cause de votre oncle, M. Policar Morrel, qui a servi
sous l'autre et qui ne cache pas sa pensée, on vous soupçonne de
regretter Napoléon; j'aurais eu peur de faire tort à Edmond et ensuite à
vous; il y a de ces choses qu'il est du devoir d'un subordonné de dire à
son armateur et de cacher sévèrement aux autres.
--Bien, Danglars, bien, dit l'armateur, vous êtes un brave garçon; aussi
j'avais d'avance pensé à vous, dans le cas où ce pauvre Dantès fût
devenu le capitaine du -Pharaon-.
--Comment cela, monsieur?
--Oui, j'avais d'avance demandé à Dantès ce qu'il pensait de vous, et
s'il aurait quelque répugnance à vous garder à votre poste; car, je ne
sais pourquoi, j'avais cru remarquer qu'il y avait du froid entre vous.
--Et que vous a-t-il répondu?
--Qu'il croyait effectivement avoir eu dans une circonstance qu'il ne
m'a pas dite, quelques torts envers vous, mais que toute personne qui
avait la confiance de l'armateur avait la sienne.
--L'hypocrite! murmura Danglars.
--Pauvre Dantès! dit Caderousse, c'est un fait qu'il était excellent
garçon.
--Oui, mais en attendant, dit M. Morrel, voilà le -Pharaon- sans
capitaine.
--Oh! dit Danglars, il faut espérer, puisque nous ne pouvons repartir
que dans trois mois, que d'ici à cette époque Dantès sera mis en
liberté.
--Sans doute, mais jusque-là?
--Eh bien, jusque-là me voici, monsieur Morrel, dit Danglars; vous savez
que je connais le maniement d'un navire aussi bien que le premier
capitaine au long cours venu, cela vous offrira même un avantage, de
vous servir de moi, car lorsque Edmond sortira de prison, vous n'aurez
personne à remercier: il reprendra sa place et moi la mienne, voilà
tout.
--Merci, Danglars, dit l'armateur; voilà en effet qui concilie tout.
Prenez donc le commandement, je vous y autorise, et surveillez le
débarquement: il ne faut jamais, quelque catastrophe qui arrive aux
individus, que les affaires souffrent.
--Soyez tranquille, monsieur; mais pourra-t-on le voir au moins, ce bon
Edmond?
--Je vous dirai cela tout à l'heure, Danglars; je vais tâcher de parler
à M. de Villefort et d'intercéder près de lui en faveur du prisonnier.
Je sais bien que c'est un royaliste enragé, mais, que diable! tout
royaliste et procureur du roi qu'il est, il est un homme aussi, et je ne
le crois pas méchant.
--Non, dit Danglars, mais j'ai entendu dire qu'il était ambitieux, et
cela se ressemble beaucoup.
--Enfin, dit M. Morrel avec un soupir, nous verrons; allez à bord, je
vous y rejoins.»
Et il quitta les deux amis pour prendre le chemin du palais de justice.
«Tu vois, dit Danglars à Caderousse, la tournure que prend l'affaire.
As-tu encore envie d'aller soutenir Dantès maintenant?
--Non, sans doute; mais c'est cependant une terrible chose qu'une
plaisanterie qui a de pareilles suites.
--Dame! qui l'a faite? ce n'est ni toi ni moi, n'est-ce pas? c'est
Fernand. Tu sais bien que quant à moi j'ai jeté le papier dans un coin:
je croyais même l'avoir déchiré.
--Non, non, dit Caderousse. Oh! quant à cela, j'en suis sûr; je le vois
au coin de la tonnelle, tout froissé, tout roulé, et je voudrais même
bien qu'il fût encore où je le vois!
--Que veux-tu? Fernand l'aura ramassé, Fernand l'aura copié ou fait
copier, Fernand n'aura peut-être même pas pris cette peine; et, j'y
pense... mon Dieu! il aura peut-être envoyé ma propre lettre!
Heureusement que j'avais déguisé mon écriture.
--Mais tu savais donc que Dantès conspirait?
--Moi, je ne savais rien au monde. Comme je l'ai dit, j'ai cru faire une
plaisanterie, pas autre chose. Il paraît que, comme Arlequin, j'ai dit
la vérité en riant.
--C'est égal, reprit Caderousse, je donnerais bien des choses pour que
toute cette affaire ne fût pas arrivée, ou du moins pour n'y être mêlé
en rien. Tu verras qu'elle nous portera malheur, Danglars!
--Si elle doit porter malheur à quelqu'un, c'est au vrai coupable, et le
vrai coupable c'est Fernand et non pas nous. Quel malheur veux-tu qu'il
nous arrive à nous? Nous n'avons qu'à nous tenir tranquilles, sans
souffler le mot de tout cela, et l'orage passera sans que le tonnerre
tombe.
--Amen! dit Caderousse en faisant un signe d'adieu à Danglars et en se
dirigeant vers les allées de Meilhan, tout en secouant la tête et en se
parlant à lui-même, comme ont l'habitude de faire les gens fort
préoccupés.
--Bon! dit Danglars, les choses prennent la tournure que j'avais prévue:
me voilà capitaine par intérim, et si cet imbécile de Caderousse peut se
taire, capitaine tout de bon. Il n'y a donc que le cas où la justice
relâcherait Dantès? Oh! mais, ajouta-t-il avec un sourire, la justice
est la justice, et je m'en rapporte à elle.»
Et sur ce, il sauta dans une barque en donnant l'ordre au batelier de
le conduire à bord du -Pharaon-, où l'armateur, on se le rappelle, lui
avait donné rendez-vous.
VI
Le substitut du procureur du roi.
Rue du Grand-Cours, en face de la fontaine des Méduses, dans une de ces
vieilles maisons à l'architecture aristocratique bâties par Puget, on
célébrait aussi le même jour, à la même heure, un repas de fiançailles.
Seulement, au lieu que les acteurs de cette autre scène fussent des gens
du peuple, des matelots et des soldats, ils appartenaient à la tête de
la société marseillaise. C'étaient d'anciens magistrats qui avaient
donné la démission de leur charge sous l'usurpateur; de vieux officiers
qui avaient déserté nos rangs pour passer dans ceux de l'armée de Condé;
des jeunes gens élevés par leur famille encore mal rassurée sur leur
existence, malgré les quatre ou cinq remplaçants qu'elle avait payés,
dans la haine de cet homme dont cinq ans d'exil devaient faire un
martyr, et quinze ans de Restauration un dieu.
On était à table, et la conversation roulait, brûlante de toutes les
passions, les passions de l'époque, passions d'autant plus terribles,
vivantes et acharnées dans le Midi que depuis cinq cents ans les haines
religieuses venaient en aide aux haines politiques.
L'Empereur, roi de l'île d'Elbe après avoir été souverain d'une partie
du monde, régnant sur une population de cinq à six mille âmes, après
avoir entendu crier: Vive Napoléon! par cent vingt millions de sujets et
en dix langues différentes, était traité là comme un homme perdu à tout
jamais pour la France et pour le trône. Les magistrats relevaient les
bévues politiques; les militaires parlaient de Moscou et de Leipsick;
les femmes, de son divorce avec Joséphine. Il semblait à ce monde
royaliste, tout joyeux et tout triomphant non pas de la chute de
l'homme, mais de l'anéantissement du principe, que la vie recommençait
pour lui, et qu'il sortait d'un rêve pénible.
Un vieillard, décoré de la croix de Saint-Louis, se leva et proposa la
santé du roi Louis XVIII à ses convives; c'était le marquis de
Saint-Méran.
À ce toast, qui rappelait à la fois l'exilé de Hartwell et le roi
pacificateur de la France, la rumeur fut grande, les verres se levèrent
à la manière anglaise, les femmes détachèrent leurs bouquets et en
jonchèrent la nappe. Ce fut un enthousiasme presque poétique.
«Ils en conviendraient s'ils étaient là, dit la marquise de Saint-Méran,
femme à l'oeil sec, aux lèvres minces, à la tournure aristocratique et
encore élégante, malgré ses cinquante ans, tous ces révolutionnaires qui
nous ont chassés et que nous laissons à notre tour bien tranquillement
conspirer dans nos vieux châteaux qu'ils ont achetés pour un morceau de
pain, sous la Terreur: ils en conviendraient, que le véritable
dévouement était de notre côté, puisque nous nous attachions à la
monarchie croulante, tandis qu'eux, au contraire, saluaient le soleil
levant et faisaient leur fortune, pendant que, nous, nous perdions la
nôtre; ils en conviendraient que notre roi, à nous, était bien
véritablement Louis le Bien-Aimé, tandis que leur usurpateur, à eux, n'a
jamais été que Napoléon le Maudit; n'est-ce pas, de Villefort?
--Vous dites, madame la marquise?... Pardonnez-moi, je n'étais pas à la
conversation.
--Eh! laissez ces enfants, marquise, reprit le vieillard qui avait porté
le toast; ces enfants vont s'épouser, et tout naturellement ils ont à
parler d'autre chose que de politique.
--Je vous demande pardon, ma mère, dit une jeune et belle personne aux
blonds cheveux, à l'oeil de velours nageant dans un fluide nacré; je
vous rends M. de Villefort, que j'avais accaparé pour un instant.
Monsieur de Villefort, ma mère vous parle.
--Je me tiens prêt à répondre à madame si elle veut bien renouveler sa
question que j'ai mal entendue, dit M. de Villefort.
--On vous pardonne, Renée, dit la marquise avec un sourire de tendresse
qu'on était étonné de voir fleurir sur cette sèche figure; mais le coeur
de la femme est ainsi fait, que si aride qu'il devienne au souffle des
préjugés et aux exigences de l'étiquette, il y a toujours un coin
fertile et riant: c'est celui que Dieu a consacré à l'amour maternel. On
vous pardonne.... Maintenant je disais, Villefort, que les bonapartistes
n'avaient ni notre conviction, ni notre enthousiasme, ni notre
dévouement.
--Oh! madame, ils ont du moins quelque chose qui remplace tout cela:
c'est le fanatisme. Napoléon est le Mahomet de l'Occident; c'est pour
tous ces hommes vulgaires, mais aux ambitions suprêmes, non seulement un
législateur et un maître, mais encore c'est un type, le type de
l'égalité.
--De l'égalité! s'écria la marquise. Napoléon, le type de l'égalité! et
que ferez-vous donc de M. de Robespierre? Il me semble que vous lui
volez sa place pour la donner au Corse; c'est cependant bien assez d'une
usurpation, ce me semble.
--Non, madame, dit Villefort, je laisse chacun sur son piédestal:
Robespierre, place Louis XV, sur son échafaud; Napoléon, place Vendôme,
sur sa colonne; seulement l'un a fait de l'égalité qui abaisse, et
l'autre de l'égalité qui élève; l'un a ramené les rois au niveau de la
guillotine, l'autre a élevé le peuple au niveau du trône. Cela ne veut
pas dire, ajouta Villefort en riant, que tous deux ne soient pas
d'infâmes révolutionnaires, et que le 9 thermidor et le 4 avril 1814 ne
soient pas deux jours heureux pour la France, et dignes d'être également
fêtés par les amis de l'ordre et de la monarchie; mais cela explique
aussi comment, tout tombé qu'il est pour ne se relever jamais, je
l'espère, Napoléon a conservé ses séides. Que voulez-vous, marquise?
Cromwell, qui n'était que la moitié de tout ce qu'a été Napoléon, avait
bien les siens!
--Savez-vous que ce que vous dites là, Villefort, sent la révolution
d'une lieue? Mais je vous pardonne: on ne peut pas être fils de girondin
et ne pas conserver un goût de terroir.»
Une vive rougeur passa sur le front de Villefort.
«Mon père était girondin, madame, dit-il, c'est vrai; mais mon père n'a
pas voté la mort du roi; mon père a été proscrit par cette même Terreur
qui vous proscrivait, et peu s'en est fallu qu'il ne portât sa tête sur
le même échafaud qui avait vu tomber la tête de votre père.
--Oui, dit la marquise, sans que ce souvenir sanglant amenât la moindre
altération sur ses traits; seulement c'était pour des principes
diamétralement opposés qu'ils y fussent montés tous deux, et la preuve
c'est que toute ma famille est restée attachée aux princes exilés,
tandis que votre père a eu hâte de se rallier au nouveau gouvernement,
et qu'après que le citoyen Noirtier a été girondin, le comte Noirtier
est devenu sénateur.
--Ma mère, ma mère, dit Renée, vous savez qu'il était convenu qu'on ne
parlerait plus de ces mauvais souvenirs.
--Madame, répondit Villefort, je me joindrai à Mlle de Saint-Méran pour
vous demander bien humblement l'oubli du passé. À quoi bon récriminer
sur des choses dans lesquelles la volonté de Dieu même est impuissante?
Dieu peut changer l'avenir; il ne peut pas même modifier le passé. Ce
que nous pouvons, nous autres hommes, c'est sinon le renier, du moins
jeter un voile dessus. Eh bien, moi, je me suis séparé non seulement de
l'opinion, mais encore du nom de mon père. Mon père a été ou est même
peut-être encore bonapartiste et s'appelle Noirtier; moi, je suis
royaliste et m'appelle de Villefort. Laissez mourir dans le vieux tronc
un reste de sève révolutionnaire, et ne voyez, madame, que le rejeton
qui s'écarte de ce tronc, sans pouvoir, et je dirai presque sans vouloir
s'en détacher tout à fait.
--Bravo, Villefort, dit le marquis, bravo, bien répondu! Moi aussi, j'ai
toujours prêché à la marquise l'oubli du passé, sans jamais avoir pu
l'obtenir d'elle, vous serez plus heureux, je l'espère.
--Oui, c'est bien, dit la marquise, oublions le passé, je ne demande pas
mieux, et c'est convenu; mais qu'au moins Villefort soit inflexible pour
l'avenir. N'oubliez pas, Villefort, que nous avons répondu de vous à Sa
Majesté: que Sa Majesté, elle aussi, a bien voulu oublier, à notre
recommandation (elle tendit la main), comme j'oublie à votre prière.
Seulement s'il vous tombe quelque conspirateur entre les mains, songez
qu'on a d'autant plus les yeux sur vous que l'on sait que vous êtes
d'une famille qui peut-être est en rapport avec ces conspirateurs.
--Hélas! madame, dit Villefort, ma profession et surtout le temps dans
lequel nous vivons m'ordonnent d'être sévère. Je le serai. J'ai déjà eu
quelques accusations politiques à soutenir, et, sous ce rapport, j'ai
fait mes preuves. Malheureusement, nous ne sommes pas au bout.
--Vous croyez? dit la marquise.
--J'en ai peur. Napoléon à l'île d'Elbe est bien près de la France; sa
présence presque en vue de nos côtes entretient l'espérance de ses
partisans. Marseille est pleine d'officiers à demi-solde, qui, tous les
jours, sous un prétexte frivole, cherchent querelle aux royalistes; de
là des duels parmi les gens de classe élevée, de là des assassinats dans
le peuple.
--Oui, dit le comte de Salvieux, vieil ami de M. de Saint-Méran et
chambellan de M. le comte d'Artois, oui, mais vous savez que la
Sainte-Alliance le déloge.
--Oui, il était question de cela lors de notre départ de Paris, dit M.
de Saint-Méran. Et où l'envoie-t-on?
--À Sainte-Hélène.
--À Sainte-Hélène! Qu'est-ce que cela? demanda la marquise.
--Une île située à deux mille lieues d'ici, au-delà de l'équateur,
répondit le comte.
--À la bonne heure! Comme le dit Villefort, c'est une grande folie que
d'avoir laissé un pareil homme entre la Corse, où il est né, et Naples,
où règne encore son beau-frère, et en face de cette Italie dont il
voulait faire un royaume à son fils.
--Malheureusement, dit Villefort, nous avons les traités de 1814, et
l'on ne peut toucher à Napoléon sans manquer à ces traités.
--Eh bien, on y manquera, dit M. de Salvieux. Y a-t-il regardé de si
près, lui, lorsqu'il s'est agi de faire fusiller le malheureux duc
d'Enghien?
--Oui, dit la marquise, c'est convenu, la Sainte-Alliance débarrasse
l'Europe de Napoléon, et Villefort débarrasse Marseille de ses
partisans. Le roi règne ou ne règne pas: s'il règne, son gouvernement
doit être fort et ses agents inflexibles; c'est le moyen de prévenir le
mal.
--Malheureusement, madame, dit en souriant Villefort, un substitut du
procureur du roi arrive toujours quand le mal est fait.
--Alors, c'est à lui de le réparer.
--Je pourrais vous dire encore, madame, que nous ne réparons pas le mal,
mais que nous le vengeons: voilà tout.
--Oh! monsieur de Villefort, dit une jeune et jolie personne, fille du
comte de Salvieux et amie de Mlle de Saint-Méran, tâchez donc d'avoir un
beau procès, tandis que nous serons à Marseille. Je n'ai jamais vu une
cour d'assises, et l'on dit que c'est fort curieux.
--Fort curieux, en effet, mademoiselle, dit le substitut; car au lieu
d'une tragédie factice, c'est un drame véritable; au lieu de douleurs
jouées ce sont des douleurs réelles. Cet homme qu'on voit là, au lieu,
la toile baissée, de rentrer chez lui, de souper en famille et de se
coucher tranquillement pour recommencer le lendemain, rentre dans la
prison où il trouve le bourreau. Vous voyez bien que, pour les personnes
nerveuses qui cherchent les émotions, il n'y a pas de spectacle qui
vaille celui-là. Soyez tranquille, mademoiselle, si la circonstance se
présente je vous le procurerai.
--Il nous fait frissonner... et il rit! dit Renée toute pâlissante.
--Que voulez-vous... c'est un duel.... J'ai déjà requis cinq ou six fois
la peine de mort contre des accusés politiques ou autres.... Eh bien, qui
sait combien de poignards à cette heure s'aiguisent dans l'ombre, ou
sont déjà dirigés contre moi?
--Oh! mon Dieu! dit Renée en s'assombrissant de plus en plus,
parlez-vous donc sérieusement, monsieur de Villefort?
--On ne peut plus sérieusement, mademoiselle, reprit le jeune magistrat,
le sourire sur les lèvres. Et avec ces beaux procès que désire
mademoiselle pour satisfaire sa curiosité, et que je désire, moi, pour
satisfaire mon ambition, la situation ne fera que s'aggraver. Tous ces
soldats de Napoléon, habitués à aller en aveugles à l'ennemi,
croyez-vous qu'ils réfléchissent en brûlant une cartouche ou en
marchant à la baïonnette? Eh bien, réfléchiront-ils davantage pour tuer
un homme qu'ils croient leur ennemi personnel, que pour tuer un Russe,
un Autrichien ou un Hongrois qu'ils n'ont jamais vu? D'ailleurs il faut
cela, voyez-vous; sans quoi notre métier n'aurait point d'excuse.
Moi-même, quand je vois luire dans l'oeil de l'accusé l'éclair lumineux
de la rage, je me sens tout encouragé, je m'exalte: ce n'est plus un
procès, c'est un combat; je lutte contre lui, il riposte, je redouble,
et le combat finit, comme tous les combats, par une victoire ou une
défaite. Voilà ce que c'est que de plaider! c'est le danger qui fait
l'éloquence. Un accusé qui me sourirait après ma réplique me ferait
croire que j'ai parlé mal, que ce que j'ai dit est pâle, sans vigueur,
insuffisant. Songez donc à la sensation d'orgueil qu'éprouve un
procureur du roi, convaincu de la culpabilité de l'accusé, lorsqu'il
voit blêmir et s'incliner son coupable sous le poids des preuves et sous
les foudres de son éloquence! Cette tête se baisse, elle tombera.»
Renée jeta un léger cri.
«Voilà qui est parler, dit un des convives.
--Voilà l'homme qu'il faut dans des temps comme les nôtres! dit un
second.
--Aussi, dit un troisième, dans votre dernière affaire vous avez été
superbe, mon cher Villefort. Vous savez, cet homme qui avait assassiné
son père; eh bien, littéralement, vous l'aviez tué avant que le bourreau
y touchât.
--Oh! pour les parricides, dit Renée, oh! peu m'importe, il n'y a pas de
supplice assez grand pour de pareils hommes; mais pour les malheureux
accusés politiques!...
--Mais c'est pire encore, Renée, car le roi est le père de la nation, et
vouloir renverser ou tuer le roi, c'est vouloir tuer le père de
trente-deux millions d'hommes.
--Oh! c'est égal, monsieur de Villefort, dit Renée, vous me promettez
d'avoir de l'indulgence pour ceux que je vous recommanderai?
--Soyez tranquille, dit Villefort avec son plus charmant sourire, nous
ferons ensemble mes réquisitoires.
--Ma chère, dit la marquise, mêlez-vous de vos colibris, de vos
épagneuls et de vos chiffons, et laissez votre futur époux faire son
état. Aujourd'hui, les armes se reposent et la robe est en crédit; il y
a là-dessus un mot latin d'une grande profondeur.
---Cedant arma togae-, dit en s'inclinant Villefort.
--Je n'osais point parler latin, répondit la marquise.
--Je crois que j'aimerais mieux que vous fussiez médecin, reprit Renée;
l'ange exterminateur, tout ange qu'il est, m'a toujours fort épouvantée.
--Bonne Renée! murmura Villefort en couvant la jeune fille d'un regard
d'amour.
--Ma fille, dit le marquis, M. de Villefort sera le médecin moral et
politique de cette province; croyez-moi, c'est un beau rôle à jouer.
--Et ce sera un moyen de faire oublier celui qu'a joué son père, reprit
l'incorrigible marquise.
--Madame, reprit Villefort avec un triste sourire, j'ai déjà eu
l'honneur de vous dire que mon père avait, je l'espère du moins, abjuré
les erreurs de son passé; qu'il était devenu un ami zélé de la religion
et de l'ordre, meilleur royaliste que moi peut-être; car lui, c'était
avec repentir, et, moi, je ne le suis qu'avec passion.»
Et après cette phrase arrondie, Villefort, pour juger de l'effet de sa
faconde, regarda les convives, comme, après une phrase équivalente, il
aurait au parquet regardé l'auditoire.
«Eh bien, mon cher Villefort, reprit le comte de Salvieux, c'est
justement ce qu'aux Tuileries je répondais avant-hier au ministre de la
maison du roi, qui me demandait un peu compte de cette singulière
alliance entre le fils d'un girondin et la fille d'un officier de
l'armée de Condé; et le ministre a très bien compris. Ce système de
fusion est celui de Louis XVIII. Aussi le roi, qui, sans que nous nous
en doutassions, écoutait notre conversation, nous a-t-il interrompus en
disant: «Villefort, remarquez que le roi n'a pas prononcé le nom de
Noirtier, et au contraire a appuyé sur celui de Villefort; Villefort, a
donc dit le roi, fera un bon chemin; c'est un jeune homme déjà mûr, et
qui est de mon monde. J'ai vu avec plaisir que le marquis et la marquise
de Saint-Méran le prissent pour gendre, et je leur eusse conseillé cette
alliance s'ils n'étaient venus les premiers me demander permission de la
contracter.»
--Le roi a dit cela, comte? s'écria Villefort ravi.
--Je vous rapporte ses propres paroles, et si le marquis veut être
franc, il avouera que ce que je vous rapporte à cette heure s'accorde
parfaitement avec ce que le roi lui a dit à lui-même quand il lui a
parlé, il y a six mois, d'un projet de mariage entre sa fille et vous.
--C'est vrai, dit le marquis.
--Oh! mais je lui devrai donc tout, à ce digne prince. Aussi que ne
ferais-je pas pour le servir!
--À la bonne heure, dit la marquise, voilà comme je vous aime: vienne un
conspirateur dans ce moment, et il sera le bienvenu.
--Et moi, ma mère, dit Renée, je prie Dieu qu'il ne vous écoute point,
et qu'il n'envoie à M. de Villefort que de petits voleurs, de faibles
banqueroutiers et de timides escrocs; moyennant cela, je dormirai
tranquille.
--C'est comme si, dit en riant Villefort, vous souhaitiez au médecin
des migraines, des rougeoles et des piqûres de guêpe, toutes choses qui
ne compromettent que l'épiderme. Si vous voulez me voir procureur du
roi, au contraire, souhaitez-moi de ces terribles maladies dont la cure
fait honneur au médecin.»
En ce moment, et comme si le hasard n'avait attendu que l'émission du
souhait de Villefort pour que ce souhait fût exaucé, un valet de chambre
entra et lui dit quelques mots à l'oreille. Villefort quitta alors la
table en s'excusant, et revint quelques instants après, le visage ouvert
et les lèvres souriantes.
Renée le regarda avec amour; car, vu ainsi, avec ses yeux bleus, son
teint mat et ses favoris noirs qui encadraient son visage, c'était
véritablement un élégant et beau jeune homme; aussi l'esprit tout
entier de la jeune fille sembla-t-il suspendu à ses lèvres, en attendant
qu'il expliquât la cause de sa disparition momentanée.
«Eh bien, dit Villefort, vous ambitionniez tout à l'heure, mademoiselle,
d'avoir pour mari un médecin, j'ai au moins avec les disciples
d'Esculape (on parlait encore ainsi en 1815) cette ressemblance, que
jamais l'heure présente n'est à moi, et qu'on me vient déranger même à
côté de vous, même au repas de mes fiançailles.
--Et pour quelle cause vous dérange-t-on, monsieur? demanda la belle
jeune fille avec une légère inquiétude.
--Hélas! pour un malade qui serait, s'il faut en croire ce que l'on m'a
dit, à toute extrémité: cette fois c'est un cas grave, et la maladie
frise l'échafaud.
--Ô mon Dieu! s'écria Renée en pâlissant.
--En vérité! dit tout d'une voix l'assemblée.
--Il paraît qu'on vient tout simplement de découvrir un petit complot
bonapartiste.
--Est-il possible? dit la marquise.
--Voici la lettre de dénonciation.»
Et Villefort lut:
»-Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et de la
religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire le- Pharaon,
-arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et à
Porto-Ferrajo, a été chargé, par Murat, d'une lettre pour l'usurpateur,
et, par l'usurpateur d'une lettre pour le comité bonapartiste de Paris-.
-On aura la preuve de son crime en l'arrêtant, car on trouvera cette
lettre ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du-
Pharaon.»
--Mais, dit Renée, cette lettre, qui n'est qu'une lettre anonyme
d'ailleurs, est adressée à M. le procureur du roi, et non à vous.
--Oui, mais le procureur du roi est absent; en son absence, l'épître est
parvenue à son secrétaire, qui avait mission d'ouvrir les lettres; il a
donc ouvert celle ci, m'a fait chercher, et, ne me trouvant pas, a donné
des ordres pour l'arrestation.
--Ainsi, le coupable est arrêté, dit la marquise.
--C'est-à-dire l'accusé, reprit Renée.
--Oui, madame, dit Villefort, et, comme j'avais l'honneur de le dire
tout à l'heure à Mlle Renée, si l'on trouve la lettre en question, le
malade est bien malade.
--Et où est ce malheureux? demanda Renée.
--Il est chez moi.
--Allez, mon ami, dit le marquis, ne manquez pas à vos devoirs pour
demeurer avec nous, quand le service du roi vous attend ailleurs; allez
donc où le service du roi vous attend.
--Oh! monsieur de Villefort, dit Renée en joignant les mains, soyez
indulgent, c'est le jour de vos fiançailles!»
Villefort fit le tour de la table, et, s'approchant de la chaise de la
jeune fille, sur le dossier de laquelle il s'appuya:
«Pour vous épargner une inquiétude, dit-il, je ferai tout ce que je
pourrai, chère Renée; mais, si les indices sont sûrs, si l'accusation
est vraie, il faudra bien couper cette mauvaise herbe bonapartiste.»
Renée frissonna à ce mot -couper-, car cette herbe qu'il s'agissait de
couper avait une tête.
«Bah! bah! dit la marquise, n'écoutez pas cette petite fille, Villefort,
elle s'y fera.»
Et la marquise tendit à Villefort une main sèche qu'il baisa, tout en
regardant Renée et en lui disant des yeux:
«C'est votre main que je baise, ou du moins que je voudrais baiser en ce
moment.
--Tristes auspices! murmura Renée.
--En vérité, mademoiselle, dit la marquise, vous êtes d'un enfantillage
désespérant: je vous demande un peu ce que le destin de l'État peut
avoir à faire avec vos fantaisies de sentiment et vos sensibleries de
coeur.
--Oh! ma mère! murmura Renée.
--Grâce pour la mauvaise royaliste, madame la marquise, dit de
Villefort, je vous promets de faire mon métier de substitut du procureur
du roi en conscience, c'est-à-dire d'être horriblement sévère.»
Mais, en même temps que le magistrat adressait ces paroles à la
marquise, le fiancé jetait à la dérobée un regard à sa fiancée, et ce
regard disait:
«Soyez tranquille, Renée: en faveur de votre amour, je serai indulgent.»
Renée répondit à ce regard par son plus doux sourire, et Villefort
sortit avec le paradis dans le coeur.
VII
L'interrogatoire.
À peine de Villefort fut-il hors de la salle à manger qu'il quitta son
masque joyeux pour prendre l'air grave d'un homme appelé à cette suprême
fonction de prononcer sur la vie de son semblable. Or, malgré la
mobilité de sa physionomie, mobilité que le substitut avait, comme doit
faire un habile acteur, plus d'une fois étudiée devant sa glace, ce fut
cette fois un travail pour lui que de froncer son sourcil et d'assombrir
ses traits. En effet, à part le souvenir de cette ligne politique suivie
par son père, et qui pouvait, s'il ne s'en éloignait complètement, faire
dévier son avenir, Gérard de Villefort était en ce moment aussi heureux
qu'il est donné à un homme de le devenir; déjà riche par lui-même, il
occupait à vingt-sept ans une place élevée dans la magistrature, il
épousait une jeune et belle personne qu'il aimait, non pas
passionnément, mais avec raison, comme un substitut du procureur du roi
peut aimer, et outre sa beauté, qui était remarquable, Mlle de
Saint-Méran, sa fiancée, appartenait à une des familles les mieux en
cour de l'époque; et outre l'influence de son père et de sa mère, qui,
n'ayant point d'autre enfant, pouvaient la conserver tout entière à leur
gendre, elle apportait encore à son mari une dot de cinquante mille
écus, qui, grâce aux espérances, ce mot atroce inventé par les
entremetteurs de mariage, pouvait s'augmenter un jour d'un héritage d'un
demi-million.
Tous ces éléments réunis composaient donc pour Villefort un total de
félicité éblouissant, à ce point qu'il lui semblait voir des taches au
soleil, quand il avait longtemps regardé sa vie intérieure avec la vue
de l'âme.
À la porte, il trouva le commissaire de police qui l'attendait. La vue
de l'homme noir le fit aussitôt retomber des hauteurs du troisième ciel
sur la terre matérielle où nous marchons; il composa son visage, comme
nous l'avons dit, et s'approchant de l'officier de justice:
«Me voici, monsieur, lui dit-il; j'ai lu la lettre, et vous avez bien
fait d'arrêter cet homme; maintenant donnez-moi sur lui et sur la
conspiration tous les détails que vous avez recueillis.
--De la conspiration, monsieur, nous ne savons rien encore, tous les
papiers saisis sur lui ont été enfermés en une seule liasse, et déposés
cachetés sur votre bureau. Quant au prévenu, vous l'avez vu par la
lettre même qui le dénonce, c'est un nommé Edmond Dantès, second à bord
du trois-mâts le -Pharaon-, faisant le commerce de coton avec Alexandrie
et Smyrne, et appartenant à la maison Morrel et fils, de Marseille.
--Avant de servir dans la marine marchande, avait-il servi dans la
marine militaire?
--Oh! non, monsieur; c'est un tout jeune homme.
--Quel âge?
--Dix-neuf ou vingt ans au plus.»
En ce moment, et comme Villefort, en suivant la Grande-Rue, était arrivé
au coin de la rue des Conseils, un homme qui semblait l'attendre au
passage l'aborda: c'était M. Morrel.
«Ah! monsieur de Villefort! s'écria le brave homme en apercevant le
substitut, je suis bien heureux de vous rencontrer. Imaginez-vous qu'on
vient de commettre la méprise la plus étrange, la plus inouïe: on vient
d'arrêter le second de mon bâtiment, Edmond Dantès.
--Je le sais, monsieur, dit Villefort, et je viens pour l'interroger.
--Oh! monsieur, continua M. Morrel, emporté par son amitié pour le
jeune homme, vous ne connaissez pas celui qu'on accuse, et je le
connais, moi: imaginez-vous l'homme le plus doux, l'homme le plus probe,
et j'oserai presque dire l'homme qui sait le mieux son état de toute la
marine marchande. Ô monsieur de Villefort! je vous le recommande bien
sincèrement et de tout mon coeur.»
Villefort, comme on a pu le voir, appartenait au parti noble de la
ville, et Morrel au parti plébéien; le premier était royaliste ultra, le
second était soupçonné de sourd bonapartisme. Villefort regarda
dédaigneusement Morrel, et lui répondit avec froideur:
«Vous savez, monsieur, qu'on peut être doux dans la vie privée, probe
dans ses relations commerciales, savant dans son état, et n'en être pas
moins un grand coupable, politiquement parlant; vous le savez, n'est-ce
pas, monsieur?»
Et le magistrat appuya sur ces derniers mots, comme s'il en voulait
faire l'application à l'armateur lui-même; tandis que son regard
scrutateur semblait vouloir pénétrer jusqu'au fond du coeur de cet homme
assez hardi d'intercéder pour un autre, quand il devait savoir que
lui-même avait besoin d'indulgence.
Morrel rougit, car il ne se sentait pas la conscience bien nette à
l'endroit des opinions politiques; et d'ailleurs la confidence que lui
avait faite Dantès à l'endroit de son entrevue avec le grand maréchal et
des quelques mots que lui avait adressés l'Empereur lui troublait
quelque peu l'esprit. Il ajouta, toutefois, avec l'accent du plus
profond intérêt:
«Je vous en supplie, monsieur de Villefort, soyez juste comme vous devez
l'être, bon comme vous l'êtes toujours, et rendez-nous bien vite ce
pauvre Dantès!»
Le rendez-nous sonna révolutionnairement à l'oreille du substitut du
procureur du roi.
«Eh! eh! se dit-il tout bas, rendez-nous... ce Dantès serait-il affilié
à quelque secte de carbonari, pour que son protecteur emploie ainsi,
sans y songer, la formule collective? On l'a arrêté dans un cabaret, m'a
dit, je crois, le commissaire; en nombreuse compagnie, a-t-il ajouté: ce
sera quelque vente.»
Puis tout haut:
«Monsieur, répondit-il, vous pouvez être parfaitement tranquille, et
vous n'aurez pas fait un appel inutile à ma justice si le prévenu est
innocent; mais si, au contraire, il est coupable, nous vivons dans une
époque difficile, monsieur, où l'impunité serait d'un fatal exemple: je
serai donc forcé de faire mon devoir.»
Et sur ce, comme il était arrivé à la porte de sa maison adossée au
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