--Oui, je vous y accompagnerai.
--Mais vous n'avez pas vu que je dois être seule? dit Julie.
--Vous serez seule aussi, répondit le jeune homme; moi, je vous
attendrai au coin de la rue du Musée; et si vous tardez de façon à me
donner quelque inquiétude, alors j'irai vous rejoindre, et, je vous en
réponds, malheur à ceux dont vous me diriez que vous auriez eu à vous
plaindre!
--Ainsi, Emmanuel, reprit en hésitant la jeune fille, votre avis est
donc que je me rende à cette invitation?
--Oui; le messager ne vous a-t-il pas dit qu'il y allait du salut de
votre père?
--Mais enfin, Emmanuel, quel danger court-il donc?» demanda la jeune
fille.
Emmanuel hésita un instant, mais le désir de décider la jeune fille d'un
seul coup et sans retard l'emporta.
«Écoutez, lui dit-il, c'est aujourd'hui le 5 septembre, n'est-ce pas?
--Oui.
--Aujourd'hui, à onze heures, votre père a près de trois cent mille
francs à payer.
--Oui, nous le savons.
--Eh bien, dit Emmanuel, il n'en a pas quinze mille en caisse.
--Alors que va-t-il donc arriver?
--Il va arriver que si aujourd'hui, avant onze heures, votre père n'a
pas trouvé quelqu'un qui lui vienne en aide, à midi votre père sera
obligé de se déclarer en banqueroute.
--Oh! venez! venez!» s'écria la jeune fille en entraînant le jeune
homme avec elle.
Pendant ce temps, Mme Morrel avait tout dit à son fils.
Le jeune homme savait bien qu'à la suite des malheurs successifs qui
étaient arrivés à son père, de grandes réformes avaient été faites dans
les dépenses de la maison; mais il ignorait que les choses en fussent
arrivées à ce point.
Il demeura anéanti. Puis tout à coup, il s'élança hors de l'appartement,
monta rapidement l'escalier, car il croyait son père à son cabinet, mais
il frappa vainement. Comme il était à la porte de ce cabinet, il
entendit celle de l'appartement s'ouvrir, il se retourna et vit son
père. Au lieu de remonter droit à son cabinet, M. Morrel était rentré
dans sa chambre et en sortait seulement maintenant.
M. Morrel poussa un cri de surprise en apercevant Maximilien; il
ignorait l'arrivée du jeune homme. Il demeura immobile à la même place,
serrant avec son bras gauche un objet qu'il tenait caché sous sa
redingote.
Maximilien descendit vivement l'escalier et se jeta au cou de son père;
mais tout à coup il se recula, laissant sa main droite seulement appuyée
sur la poitrine de son père.
«Mon père, dit-il en devenant pâle comme la mort, pourquoi avez-vous
donc une paire de pistolets sous votre redingote?
--Oh! voilà ce que je craignais! dit Morrel.
--Mon père! mon père! au nom du Ciel! s'écria le jeune homme, pourquoi
ces armes?
--Maximilien, répondit Morrel en regardant fixement son fils, tu es un
homme, et un homme d'honneur; viens, je vais te le dire.»
Et Morrel monta d'un pas assuré à son cabinet tandis que Maximilien le
suivait en chancelant.
Morrel ouvrit la porte et la referma derrière son fils; puis il traversa
l'antichambre, s'approcha du bureau déposa ses pistolets sur le coin de
la table, et montra du bout du doigt à son fils un registre ouvert.
Sur ce registre était consigné l'état exact de la situation.
Morrel avait à payer dans une demi-heure deux cent quatre-vingt-sept
mille cinq cents francs.
Il possédait en tout quinze mille deux cent cinquante-sept francs.
«Lis», dit Morrel.
Le jeune homme lut et resta un moment comme écrasé.
Morrel ne disait pas une parole: qu'aurait-il pu dire qui ajoutât à
l'inexorable arrêt des chiffres?
«Et vous avez tout fait, mon père, dit au bout d'un instant le jeune
homme, pour aller au-devant de ce malheur?
--Oui, répondit Morrel.
--Vous ne comptez sur aucune rentrée?
--Sur aucune.
--Vous avez épuisé toutes vos ressources?
--Toutes.
--Et dans une demi-heure, dit Maximilien d'une voix sombre, notre nom
est déshonoré. Le sang lave le déshonneur, dit Morrel.
--Vous avez raison, mon père, et je vous comprends.»
Puis, étendant la main vers les pistolets:
«Il y en a un pour vous et un pour moi, dit-il; merci!»
Morrel lui arrêta la main.
«Et ta mère... et ta soeur..., qui les nourrira?»
Un frisson courut par tout le corps du jeune homme.
«Mon père, dit-il, songez-vous que vous me dites de vivre?
--Oui, je te le dis, reprit Morrel, car c'est ton devoir; tu as l'esprit
calme, fort, Maximilien.... Maximilien, tu n'es pas un homme ordinaire;
je ne te commande rien, je ne t'ordonne rien, seulement je te dis:
Examine ta situation comme si tu y étais étranger, et juge-la toi-même.»
Le jeune homme réfléchit un instant, puis une expression de résignation
sublime passa dans ses yeux; seulement il ôta, d'un mouvement lent et
triste, son épaulette et sa contre-épaulette, insignes de son grade.
«C'est bien, dit-il en tendant la main à Morrel, mourez en paix, mon
père! je vivrai.»
Morrel fit un mouvement pour se jeter aux genoux de son fils. Maximilien
l'attira à lui, et ces deux nobles coeurs battirent un instant l'un
contre l'autre.
«Tu sais qu'il n'y a pas de ma faute?» dit Morrel.
Maximilien sourit.
«Je sais, mon père, que vous êtes le plus honnête homme que j'aie jamais
connu.
--C'est bien, tout est dit: maintenant retourne près de ta mère et de ta
soeur.
--Mon père, dit le jeune homme en fléchissant le genou, bénissez-moi!»
Morrel saisit la tête de son fils entre ses deux mains, l'approcha de
lui, et, y imprimant plusieurs fois ses lèvres:
«Oh! oui, oui, dit-il, je te bénis en mon nom et au nom de trois
générations d'hommes irréprochables; écoute donc ce qu'ils disent par ma
voix: l'édifice que le malheur a détruit, la Providence peut le rebâtir.
En me voyant mort d'une pareille mort, les plus inexorables auront pitié
de toi; à toi peut-être on donnera le temps qu'on m'aurait refusé; alors
tâche que le mot infâme ne soit pas prononcé; mets-toi à l'oeuvre,
travaille, jeune homme, lutte ardemment et courageusement: vis, toi, ta
mère et ta soeur, du strict nécessaire afin que, jour par jour le bien
de ceux à qui je dois s'augmente et fructifie entre tes mains. Songe que
ce sera un beau jour, un grand jour, un jour solennel que celui de la
réhabilitation, le jour où, dans ce même bureau, tu diras: Mon père est
mort parce qu'il ne pouvait pas faire ce que je fais aujourd'hui; mais
il est mort tranquille et calme, parce qu'il savait en mourant que je le
ferais.
--Oh! mon père, mon père, s'écria le jeune homme, si cependant vous
pouviez vivre!
--Si je vis, tout change; si je vis, l'intérêt se change en doute, la
pitié en acharnement; si je vis, je ne suis plus qu'un homme qui a
manqué à sa parole, qui a failli à ses engagements, je ne suis plus
qu'un banqueroutier enfin. Si je meurs, au contraire, songes-y,
Maximilien, mon cadavre n'est plus que celui d'un honnête homme
malheureux. Vivant, mes meilleurs amis évitent ma maison; mort,
Marseille tout entier me suit en pleurant jusqu'à ma dernière demeure;
vivant, tu as honte de mon nom; mort, tu lèves la tête et tu dis:
«--Je suis le fils de celui qui s'est tué, parce que, pour la première
fois, il a été forcé de manquer à sa parole.»
Le jeune homme poussa un gémissement, mais il parut résigné. C'était la
seconde fois que la conviction rentrait non pas dans son coeur, mais
dans son esprit.
«Et maintenant, dit Morrel, laisse-moi seul et tâche d'éloigner les
femmes.
--Ne voulez-vous pas revoir ma soeur?» demanda Maximilien.
Un dernier et sourd espoir était caché pour le jeune homme dans cette
entrevue, voilà pourquoi il la proposait. M. Morrel secoua la tête.
«Je l'ai vue ce matin, dit-il, et je lui ai dit adieu.
--N'avez-vous pas quelque recommandation particulière à me faire, mon
père? demanda Maximilien d'une voix altérée.
--Si fait, mon fils, une recommandation sacrée.
--Dites, mon père.
--La maison Thomson et French est la seule qui, par humanité, par
égoïsme peut-être, mais ce n'est pas à moi à lire dans le coeur des
hommes, a eu pitié de moi. Son mandataire, celui qui, dans dix minutes,
se présentera pour toucher le montant d'une traite de deux cent
quatre-vingt-sept mille cinq cents francs, je ne dirai pas m'a accordé,
mais m'a offert trois mois. Que cette maison soit remboursée la
première, mon fils, que cet homme te soit sacré.
--Oui, mon père, dit Maximilien.
--Et maintenant encore une fois adieu, dit Morrel, va, va, j'ai besoin
d'être seul; tu trouveras mon testament dans le secrétaire de ma chambre
à coucher.»
Le jeune homme resta debout, inerte, n'ayant qu'une force de volonté,
mais pas d'exécution.
«Écoute, Maximilien, dit son père, suppose que je sois soldat comme toi,
que j'aie reçu l'ordre d'emporter une redoute, et que tu saches que je
doive être tué en l'emportant, ne me dirais-tu pas ce que tu me disais
tout à l'heure: «Allez, mon père, car vous vous déshonorez en restant,
et mieux vaut la mort que la «honte!»
--Oui, oui, dit le jeune homme, oui.»
Et, serrant convulsivement Morrel dans ses bras:
«Allez, mon père», dit-il.
Et il s'élança hors du cabinet.
Quand son fils fut sorti, Morrel resta un instant debout et les yeux
fixés sur la porte; puis il allongea la main, trouva le cordon d'une
sonnette et sonna.
Au bout d'un instant, Coclès parut.
Ce n'était plus le même homme; ces trois jours de conviction l'avaient
brisé. Cette pensée: la maison Morrel va cesser ses paiements, le
courbait vers la terre plus que ne l'eussent fait vingt autres années
sur sa tête.
«Mon bon Coclès, dit Morrel avec un accent dont il serait impossible de
rendre l'expression, tu vas rester dans l'antichambre. Quand ce monsieur
qui est déjà venu il y a trois mois, tu le sais, le mandataire de la
maison Thomson et French, va venir, tu l'annonceras.»
Coclès ne répondit point; il fit un signe de tête, alla s'asseoir dans
l'antichambre et attendit.
Morrel retomba sur sa chaise; ses yeux se portèrent vers la pendule: il
lui restait sept minutes, voilà tout; l'aiguille marchait avec une
rapidité incroyable; il lui semblait qu'il la voyait aller.
Ce qui se passa alors, et dans ce moment suprême dans l'esprit de cet
homme qui, jeune encore, à la suite d'un raisonnement faux peut-être,
mais spécieux du moins, allait se séparer de tout ce qu'il aimait au
monde et quitter la vie, qui avait pour lui toutes les douceurs de la
famille, est impossible à exprimer: il eût fallu voir, pour en prendre
une idée, son front couvert de sueur, et cependant résigné, ses yeux
mouillés de larmes, et cependant levés au ciel.
L'aiguille marchait toujours, les pistolets étaient tout chargés; il
allongea la main, en prit un, et murmura le nom de sa fille.
Puis il posa l'arme mortelle, prit la plume et écrivit quelques mots.
Il lui semblait alors qu'il n'avait pas assez dit adieu à son enfant
chérie.
Puis il se retourna vers la pendule; il ne comptait plus par minute mais
par seconde.
Il reprit l'arme, la bouche entrouverte et les yeux fixés sur
l'aiguille; puis il tressaillit au bruit qu'il faisait lui-même en
armant le chien.
En ce moment, une sueur plus froide lui passa sur le front, une angoisse
plus mortelle lui serra le coeur.
Il entendit la porte de l'escalier crier sur ses gonds.
Puis s'ouvrit celle de son cabinet.
La pendule allait sonner onze heures.
Morrel ne se retourna point, il attendait ces mots de Coclès: «Le
mandataire de la maison Thomson et French.»
Et il approchait l'arme de sa bouche....
Tout à coup, il entendit un cri: c'était la voix de sa fille.
Il se retourna et aperçut Julie; le pistolet lui échappa des mains.
«Mon père! s'écria la jeune fille hors d'haleine et presque mourante de
joie, sauvé! vous êtes sauvé!»
Et elle se jeta dans ses bras en élevant à la main une bourse en filet
de soie rouge.
«Sauvé! mon enfant! dit Morrel; que veux-tu dire?
--Oui, sauvé! voyez, voyez!» dit la jeune fille.
Morrel prit la bourse et tressaillit, car un vague souvenir lui rappela
cet objet pour lui avoir appartenu. D'un côté était la traite de deux
cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs.
La traite était acquittée.
De l'autre, était un diamant de la grosseur d'une noisette, avec ces
trois mots écrits sur un petit morceau de parchemin: «Dot de Julie.»
Morrel passa sa main sur son front. Il croyait rêver. En ce moment, la
pendule sonna onze heures.
Le timbre vibra pour lui comme si chaque coup de marteau d'acier vibrait
sur son propre coeur.
«Voyons, mon enfant, dit-il, explique-toi. Où as-tu trouvé cette bourse?
--Dans une maison des Allées de Meilhan, au nº 15, sur le coin de la
cheminée d'une pauvre petite chambre au cinquième étage.
--Mais, s'écria Morrel, cette bourse n'est pas à toi.»
Julie tendit à son père la lettre qu'elle avait reçue le matin.
«Et tu as été seule dans cette maison? dit Morrel après avoir lu.
--Emmanuel m'accompagnait, mon père. Il devait m'attendre au coin de la
rue du Musée; mais chose étrange, à mon retour, il n'y était plus.
--Monsieur Morrel! s'écria une voix dans l'escalier, Monsieur Morrel!
--C'est sa voix», dit Julie.
En même temps, Emmanuel entra, le visage bouleversé de joie et
d'émotion.
«Le -Pharaon-! s'écria-t-il; le -Pharaon-!
--Eh bien, quoi? le -Pharaon-! êtes-vous fou, Emmanuel? Vous savez bien
qu'il est perdu.
--Le -Pharaon-! monsieur, on signale le -Pharaon-; le -Pharaon- entre
dans le port.»
Morrel retomba sur sa chaise, les forces lui manquaient, son
intelligence se refusait à classer cette suite d'événements incroyables,
inouïs, fabuleux.
Mais son fils entra à son tour.
«Mon père, s'écria Maximilien, que disiez-vous donc que le -Pharaon-
était perdu? La vigie l'a signalé, et il entre dans le port.
--Mes amis, dit Morrel si cela était, il faudrait croire à un miracle de
Dieu! Impossible! impossible!»
Mais ce qui était réel et non moins incroyable, c'était cette bourse
qu'il tenait dans ses mains, c'était cette lettre de change acquittée,
c'était ce magnifique diamant.
«Ah! monsieur, dit Coclès à son tour, qu'est-ce que cela veut dire, le
-Pharaon-?
--Allons, mes enfants, dit Morrel en se soulevant, allons voir, et que
Dieu ait pitié de nous, si c'est une fausse nouvelle.»
Ils descendirent; au milieu de l'escalier attendait Mme Morrel: la
pauvre femme n'avait pas osé monter.
En un instant ils furent à la Canebière.
Il y avait foule sur le port.
Toute cette foule s'ouvrit devant Morrel.
«Le -Pharaon-! le -Pharaon-!» disaient toutes ces voix.
En effet, chose merveilleuse, inouïe, en face de la tour Saint-Jean un
bâtiment, portant sur sa poupe ces mots écrits en lettres blanches, le
-Pharaon- (Morrel et fils de Marseille), absolument de la contenance de
l'autre -Pharaon-, et chargé comme l'autre de cochenille et d'indigo,
jetait l'ancre et carguait ses voiles; sur le pont, le capitaine Gaumard
donnait ses ordres, et maître Penelon faisait des signes à M. Morrel.
Il n'y avait plus à en douter: le témoignage des sens était là, et dix
mille personnes venaient en aide à ce témoignage.
Comme Morrel et son fils s'embrassaient sur la jetée, aux
applaudissements de toute la ville témoin de ce prodige, un homme, dont
le visage était à moitié couvert par une barbe noire, et qui, caché
derrière la guérite d'un factionnaire, contemplait cette scène avec
attendrissement, murmura ces mots:
«Sois heureux, noble coeur; sois béni pour tout le bien que tu as fait
et que tu feras encore; et que ma reconnaissance reste dans l'ombre
comme ton bienfait.»
Et, avec un sourire où la joie et le bonheur se révélaient, il quitta
l'abri où il était caché, et sans que personne fît attention à lui, tant
chacun était préoccupé de l'événement du jour, il descendit un de ces
petits escaliers qui servent de débarcadère et héla trois fois:
«Jacopo! Jacopo! Jacopo!»
Alors, une chaloupe vint à lui, le reçut à bord, et le conduisit à un
yacht richement gréé, sur le pont duquel il s'élança avec la légèreté
d'un marin; de là il regarda encore une fois Morrel qui, pleurant de
joie, distribuait de cordiales poignées de main à toute cette foule, et
remerciait d'un vague regard ce bienfaiteur inconnu qu'il semblait
chercher au ciel.
«Et maintenant, dit l'homme inconnu, adieu bonté, humanité
reconnaissance.... Adieu à tous les sentiments qui épanouissent le
coeur!... Je me suis substitué à la Providence pour récompenser les
bons... que le Dieu vengeur me cède sa place pour punir les méchants!»
À ces mots, il fit un signal, et, comme s'il n'eût attendu que ce signal
pour partir, le yacht prit aussitôt la mer.
XXXI
Italie.--Simbad le marin.
Vers le commencement de l'année 1838, se trouvaient à Florence deux
jeunes gens appartenant à la plus élégante société de Paris, l'un, le
vicomte Albert de Morcerf, l'autre, le baron Franz d'Épinay. Il avait
été convenu entre eux qu'ils iraient passer le carnaval de la même année
à Rome, où Franz, qui depuis près de quatre ans habitait l'Italie,
servirait de cicerone à Albert.
Or, comme ce n'est pas une petite affaire que d'aller passer le carnaval
à Rome, surtout quand on tient à ne pas coucher place du Peuple ou dans
le Campo-Vaccino, ils écrivirent à maître Pastrini, propriétaire de
l'hôtel de Londres, place d'Espagne, pour le prier de leur retenir un
appartement confortable.
Maître Pastrini répondit qu'il n'avait plus à leur disposition que deux
chambres et un cabinet situés -al secondo piano-, et qu'il offrait
moyennant la modique rétribution d'un louis par jour. Les deux jeunes
gens acceptèrent; puis, voulant mettre à profit le temps qui lui
restait, Albert partit pour Naples. Quant à Franz, il resta à Florence.
Quand il eut joui quelque temps de la vie que donne la ville des
Médicis, quand il se fut bien promené dans cet Éden qu'on nomme les
Casines, quand il eut été reçu chez ces hôtes magnifiques qui font les
honneurs de Florence, il lui prit fantaisie, ayant déjà vu la Corse, ce
berceau de Bonaparte, d'aller voir l'île d'Elbe, ce grand relais de
Napoléon.
Un soir donc il détacha une barchetta de l'anneau de fer qui la scellait
au port de Livourne, se coucha au fond dans son manteau, en disant aux
mariniers ces seules paroles: «À l'île d'Elbe!»
La barque quitta le port comme l'oiseau de mer quitte son nid, et le
lendemain elle débarquait Franz à Porto-Ferrajo.
Franz traversa l'île impériale, après avoir suivi toutes les traces que
les pas du géant y a laissées, et alla s'embarquer à Marciana.
Deux heures après avoir quitté la terre, il la reprit pour descendre à
la Pianosa, où l'attendaient, assurait-on, des vols infinis de perdrix
rouges.
La chasse fut mauvaise. Franz tua à grand-peine quelques perdrix
maigres, et, comme tout chasseur qui s'est fatigué pour rien, il remonta
dans sa barque d'assez mauvaise humeur.
«Ah! si Votre Excellence voulait, lui dit le patron, elle ferait une
belle chasse!
--Et où cela?
--Voyez-vous cette île? continua le patron, en étendant le doigt vers le
midi et en montrant une masse conique qui sortait du milieu de la mer
teintée du plus bel indigo.
--Eh bien, qu'est-ce que cette île? demanda Franz.
--L'île de Monte-Cristo, répondit le Livournais.
--Mais je n'ai pas de permission pour chasser dans cette île.
--Votre Excellence n'en a pas besoin, l'île est déserte.
--Ah! pardieu, dit le jeune homme, une île déserte au milieu de la
Méditerranée, c'est chose curieuse.
--Et chose naturelle, Excellence. Cette île est un banc de rochers, et,
dans toute son étendue, il n'y a peut-être pas un arpent de terre
labourable.
--Et à qui appartient cette île?
--À la Toscane.
--Quel gibier y trouverai-je?
--Des milliers de chèvres sauvages.
--Qui vivent en léchant les pierres, dit Franz avec un sourire
d'incrédulité.
--Non, mais en broutant les bruyères, les myrtes, les lentisques qui
poussent dans leurs intervalles.
--Mais où coucherai-je?
--À terre dans les grottes, ou à bord dans votre manteau. D'ailleurs, si
Son Excellence veut, nous pourrons partir aussitôt après la chasse; elle
sait que nous faisons aussi bien voile la nuit que le jour, et qu'à
défaut de la voile nous avons les rames.»
Comme il restait encore assez de temps à Franz pour rejoindre son
compagnon, et qu'il n'avait plus à s'inquiéter de son logement à Rome,
il accepta cette proposition de se dédommager de sa première chasse.
Sur sa réponse affirmative, les matelots échangèrent entre eux quelques
paroles à voix basse.
«Eh bien, demanda-t-il, qu'avons-nous de nouveau? serait-il survenu
quelque impossibilité?
--Non, reprit le patron; mais nous devons prévenir Votre Excellence que
l'île est en contumace.
--Qu'est-ce que cela veut dire?
--Cela veut dire que, comme Monte-Cristo est inhabitée, et sert parfois
de relâche à des contrebandiers et des pirates qui viennent de Corse, de
Sardaigne ou d'Afrique, si un signe quelconque dénonce notre séjour dans
l'île, nous serons forcés, à notre retour à Livourne, de faire une
quarantaine de six jours.
--Diable! voilà qui change la thèse! six jours! Juste autant qu'il en a
fallu à Dieu pour créer le monde. C'est un peu long, mes enfants.
--Mais qui dira que Son Excellence a été à Monte-Cristo?
--Oh! ce n'est pas moi, s'écria Franz.
--Ni nous non plus, firent les matelots.
--En ce cas, va pour Monte-Cristo.»
Le patron commanda la manoeuvre; on mit le cap sur l'île, et la barque
commença de voguer dans sa direction. Franz laissa l'opération
s'achever, et quand on eut pris la nouvelle route, quand la voile se fut
gonflée par la brise, et que les quatre mariniers eurent repris leurs
places, trois à l'avant, un au gouvernail, il renoua la conversation.
«Mon cher Gaetano, dit-il au patron, vous venez de me dire, je crois,
que l'île de Monte-Cristo servait de refuge à des pirates, ce qui me
paraît un bien autre gibier que des chèvres.
--Oui, Excellence, et c'est la vérité.
--Je savais bien l'existence des contrebandiers, mais je pensais que,
depuis la prise d'Alger et la destruction de la Régence, les pirates
n'existaient plus que dans les romans de Cooper et du capitaine Marryat.
--Eh bien, Votre Excellence se trompait: il en est des pirates comme des
bandits, qui sont censés exterminés par le pape Léon XII, et qui
cependant arrêtent tous les jours les voyageurs jusqu'aux portes de
Rome. N'avez-vous pas entendu dire qu'il y a six mois à peine le chargé
d'affaires de France près le Saint-Siège avait été dévalisé à cinq cents
pas de Velletri?
--Si fait.
--Eh bien, si comme nous Votre Excellence habitait Livourne, elle
entendrait dire de temps en temps qu'un petit bâtiment chargé de
marchandises ou qu'un joli yacht anglais, qu'on attendait à Bastia, à
Porto-Ferrajo ou à Civita-Vecchia, n'est point arrivé, qu'on ne sait ce
qu'il est devenu, et que sans doute il se sera brisé contre quelque
rocher. Eh bien, ce rocher qu'il a rencontré, c'est une barque basse et
étroite, montée de six ou huit hommes, qui l'ont surpris ou pillé par
une nuit sombre et orageuse au détour de quelque îlot sauvage et
inhabité, comme des bandits arrêtent et pillent une chaise de poste au
coin d'un bois.
--Mais enfin, reprit Franz toujours étendu dans sa barque, comment ceux
à qui pareil accident arrive ne se plaignent-ils pas, comment
n'appellent-ils pas sur ces pirates la vengeance du gouvernement
français, sarde ou toscan?
--Pourquoi? dit Gaetano avec un sourire.
--Oui, pourquoi?
--Parce que d'abord on transporte du bâtiment ou un yacht sur la barque
tout ce qui est bon à prendre; puis on lie les pieds et les mains à
l'équipage, on attache au cou de chaque homme un boulet de 24, on fait
un trou de la grandeur d'une barrique dans la quille du bâtiment
capturé, on remonte sur le pont, on ferme les écoutilles et l'on passe
sur la barque. Au bout de dix minutes, le bâtiment commence à se
plaindre et à gémir, peu à peu il s'enfonce. D'abord un des côtés
plonge, puis l'autre; puis il se relève, puis il plonge encore,
s'enfonçant toujours davantage. Tout à coup, un bruit pareil à un coup
de canon retentit: c'est l'air qui brise le pont. Alors le bâtiment
s'agite comme un noyé qui se débat, s'alourdissant à chaque mouvement.
Bientôt l'eau, trop pressée dans les cavités, s'élance des ouvertures,
pareille aux colonnes liquides que jetterait par ses évents quelque
cachalot gigantesque. Enfin il pousse un dernier râle, fait un dernier
tour sur lui-même, et s'engouffre en creusant dans l'abîme un vaste
entonnoir qui tournoie un instant, se comble peu à peu et finit par
s'effacer tout à fait; si bien qu'au bout de cinq minutes il faut l'oeil
de Dieu lui-même pour aller chercher au fond de cette mer calme le
bâtiment disparu.
«Comprenez-vous maintenant, ajouta le patron en souriant, comment le
bâtiment ne rentre pas dans le port, et pourquoi l'équipage ne porte pas
plainte?»
Si Gaetano eût raconté la chose avant de proposer l'expédition, il est
probable que Franz eût regardé à deux fois avant de l'entreprendre; mais
ils étaient partis, et il lui sembla qu'il y aurait lâcheté à reculer.
C'était un de ces hommes qui ne courent pas à une occasion périlleuse,
mais qui, si cette occasion vient au-devant d'eux, restent d'un
sang-froid inaltérable pour la combattre: c'était un de ces hommes à la
volonté calme, qui ne regardent un danger dans la vie que comme un
adversaire dans un duel, qui calculent ses mouvements, qui étudient sa
force, qui rompent assez pour reprendre haleine, pas assez pour paraître
lâches, qui, comprenant d'un seul regard tous leurs avantages, tuent
d'un seul coup.
«Bah! reprit-il, j'ai traversé la Sicile et la Calabre, j'ai navigué
deux mois dans l'archipel, et je n'ai jamais vu l'ombre d'un bandit ni
d'un forban.
--Aussi n'ai-je pas dit cela à Son Excellence, fit Gaetano, pour la
faire renoncer à son projet; elle m'a interrogé et je lui ai répondu,
voilà tout.
--Oui, mon cher Gaetano, et votre conversation est des plus
intéressantes; aussi comme je veux en jouir le plus longtemps possible,
va pour Monte-Cristo.»
Cependant, on approchait rapidement du terme du voyage; il ventait bon
frais, et la barque faisait six à sept milles à l'heure. À mesure qu'on
approchait, l'île semblait sortir grandissante du sein de la mer; et, à
travers l'atmosphère limpide des derniers rayons du jour, on
distinguait, comme les boulets dans un arsenal, cet amoncellement de
rochers empilés les uns sur les autres, et dans les interstices desquels
on voyait rougir des bruyères et verdir les arbres. Quant aux matelots,
quoiqu'ils parussent parfaitement tranquilles, il était évident que leur
vigilance était éveillée, et que leur regard interrogeait le vaste
miroir sur lequel ils glissaient, et dont quelques barques de pêcheurs,
avec leurs voiles blanches, peuplaient seules l'horizon, se balançant
comme des mouettes au bout des flots.
Ils n'étaient plus guère qu'à une quinzaine de milles de Monte-Cristo
lorsque le soleil commença à se coucher derrière la Corse, dont les
montagnes apparaissaient à droite, découpant sur le ciel leur sombre
dentelure; cette masse de pierres, pareille au géant Adamastor, se
dressait menaçante devant la barque à laquelle elle dérobait le soleil
dont la partie supérieure se dorait; peu à peu l'ombre monta de la mer
et sembla chasser devant elle ce dernier reflet du jour qui allait
s'éteindre, enfin le rayon lumineux fut repoussé jusqu'à la cime du
cône, où il s'arrêta un instant comme le panache enflammé d'un volcan:
enfin l'ombre, toujours ascendante, envahit progressivement le sommet,
comme elle avait envahi la base, et l'île n'apparut plus que comme une
montagne grise qui allait toujours se rembrunissant. Une demi-heure
après, il faisait nuit noire.
Heureusement que les mariniers étaient dans leurs parages habituels et
qu'ils connaissaient jusqu'au moindre rocher de l'archipel toscan; car,
au milieu de l'obscurité profonde qui enveloppait la barque, Franz n'eût
pas été tout à fait sans inquiétude. La Corse avait entièrement disparu,
l'île de Monte-Cristo était elle-même devenue invisible, mais les
matelots semblaient avoir, comme le lynx, la faculté de voir dans les
ténèbres, et le pilote, qui se tenait au gouvernail, ne marquait pas la
moindre hésitation.
Une heure à peu près s'était écoulée depuis le coucher du soleil,
lorsque Franz crut apercevoir, à un quart de mille à la gauche, une
masse sombre, mais il était si impossible de distinguer ce que c'était,
que, craignant d'exciter l'hilarité de ses matelots, en prenant quelques
nuages flottants pour la terre ferme, il garda le silence. Mais tout à
coup une grande lueur apparut sur la rive; la terre pouvait ressembler à
un nuage, mais le feu n'était pas un météore.
«Qu'est-ce que cette lumière? demanda-t-il.
--Chut! dit le patron, c'est un feu.
--Mais vous disiez que l'île était inhabitée!
--Je disais qu'elle n'avait pas de population fixe, mais j'ai dit aussi
qu'elle est un lieu de relâche pour les contrebandiers.
--Et pour les pirates!
--Et pour les pirates, dit Gaetano répétant les paroles de Franz; c'est
pour cela que j'ai donné l'ordre de passer l'île, car, ainsi que vous le
voyez, le feu est derrière nous.
--Mais ce feu, continua Franz, me semble plutôt un motif de sécurité que
d'inquiétude, des gens qui craindraient d'être vus n'auraient pas allumé
ce feu.
--Oh! cela ne veut rien dire, dit Gaetano, si vous pouviez juger, au
milieu de l'obscurité, de la position de l'île, vous verriez que, placé
comme il l'est, ce feu ne peut être aperçu ni de la côte, ni de la
Pianosa, mais seulement de la pleine mer.
--Ainsi vous craignez que ce feu ne nous annonce mauvaise compagnie?
--C'est ce dont il faudra s'assurer, reprit Gaetano, les yeux toujours
fixés sur cette étoile terrestre.
--Et comment s'en assurer?
--Vous allez voir.»
À ces mots Gaetano tint conseil avec ses compagnons, et au bout de cinq
minutes de discussion, on exécuta en silence une manoeuvre, à l'aide de
laquelle, en un instant, on eut viré de bord; alors on reprit la route
qu'on venait de faire, et quelques secondes après ce changement de
direction, le feu disparut, caché par quelque mouvement de terrain.
Alors le pilote imprima par le gouvernail une nouvelle direction au
petit bâtiment, qui se rapprocha visiblement de l'île et qui bientôt ne
s'en trouva plus éloigné que d'une cinquantaine de pas.
Gaetano abattit la voile, et la barque resta stationnaire.
Tout cela avait été fait dans le plus grand silence, et d'ailleurs,
depuis le changement de route, pas une parole n'avait été prononcée à
bord.
Gaetano, qui avait proposé l'expédition, en avait pris toute la
responsabilité sur lui. Les quatre matelots ne le quittaient pas des
yeux, tout en préparant les avirons et en se tenant évidemment prêts à
faire force de rames, ce qui, grâce à l'obscurité, n'était pas
difficile.
Quant à Franz, il visitait ses armes avec ce sang-froid que nous lui
connaissons; il avait deux fusils à deux coups et une carabine, il les
chargea, s'assura des batteries, et attendit.
Pendant ce temps, le patron avait jeté bas son caban et sa chemise,
assuré son pantalon autour de ses reins, et, comme il était pieds nus,
il n'avait eu ni souliers ni bas à défaire. Une fois dans ce costume, ou
plutôt hors de son costume, il mit un doigt sur ses lèvres pour faire
signe de garder le plus profond silence, et, se laissant couler dans la
mer, il nagea vers le rivage avec tant de précaution qu'il était
impossible d'entendre le moindre bruit. Seulement, au sillon
phosphorescent que dégageaient ses mouvements, on pouvait suivre sa
trace.
Bientôt, ce sillon même disparut: il était évident que Gaetano avait
touché terre.
Tout le monde sur le petit bâtiment resta immobile pendant une
demi-heure, au bout de laquelle on vit reparaître près du rivage et
s'approcher de la barque le même sillon lumineux. Au bout d'un instant,
et en deux brassées, Gaetano avait atteint la barque.
«Eh bien? firent ensemble Franz et les quatre matelots.
--Eh bien, dit-il, ce sont des contrebandiers espagnols; ils ont
seulement avec eux deux bandits corses.
--Et que font ces deux bandits corses avec des contrebandiers espagnols?
--Eh! mon Dieu! Excellence, reprit Gaetano d'un ton de profonde charité
chrétienne, il faut bien s'aider les uns les autres. Souvent les bandits
se trouvent un peu pressés sur terre par les gendarmes ou les
carabiniers, eh bien, ils trouvent là une barque, et dans cette barque
de bons garçons comme nous. Ils viennent nous demander l'hospitalité
dans notre maison flottante. Le moyen de refuser secours à un pauvre
diable qu'on poursuit! Nous le recevons, et, pour plus grande sécurité,
nous gagnons le large. Cela ne nous coûte rien et sauve la vie ou, tout
au moins, la liberté à un de nos semblables qui, dans l'occasion,
reconnaît le service que nous lui avons rendu en nous indiquant un bon
endroit où nous puissions débarquer nos marchandises sans être dérangés
par les curieux.
--Ah çà! dit Franz, vous êtes donc un peu contrebandier vous-même, mon
cher Gaetano?
--Eh! que voulez-vous, Excellence! dit-il avec un sourire impossible à
décrire, on fait un peu de tout; il faut bien vivre.
--Alors vous êtes en pays de connaissance avec les gens qui habitent
Monte-Cristo à cette heure?
--À peu près. Nous autres mariniers, nous sommes comme les
francs-maçons, nous nous reconnaissons à certains signes.
--Et vous croyez que nous n'aurions rien à craindre en débarquant à
notre tour?
--Absolument rien, les contrebandiers ne sont pas des voleurs.
--Mais ces deux bandits corses... reprit Franz, calculant d'avance
toutes les chances de danger.
--Eh mon Dieu! dit Gaetano, ce n'est pas leur faute s'ils sont bandits,
c'est celle de l'autorité.
--Comment cela?
--Sans doute! on les poursuit pour avoir fait une -peau-, pas autre
chose; comme s'il n'était pas dans la nature du Corse de se venger!
--Qu'entendez-vous par avoir fait une -peau-? Avoir assassiné un homme?
dit Franz, continuant ses investigations.
--J'entends avoir tué un ennemi, reprit le patron, ce qui est bien
différent.
--Eh bien, fit le jeune homme, allons demander l'hospitalité aux
contrebandiers et aux bandits. Croyez-vous qu'ils nous l'accordent?
--Sans aucun doute.
--Combien sont-ils?
--Quatre, Excellence, et les deux bandits ça fait six.
--Eh bien, c'est juste notre chiffre; nous sommes même, dans le cas où
ces messieurs montreraient de mauvaises dispositions, en force égale, et
par conséquent en mesure de les contenir. Ainsi, une dernière fois, va
pour Monte-Cristo.
--Oui, Excellence; mais vous nous permettrez bien encore de prendre
quelques précautions?
--Comment donc, mon cher! soyez sage comme Nestor, et prudent comme
Ulysse. Je fais plus que de vous le permettre, je vous y exhorte.
--Eh bien alors, silence!» fit Gaetano.
Tout le monde se tut.
Pour un homme envisageant, comme Franz, toute chose sous son véritable
point de vue, la situation, sans être dangereuse, ne manquait pas d'une
certaine gravité. Il se trouvait dans l'obscurité la plus profonde,
isolé, au milieu de la mer, avec des mariniers qui ne le connaissaient
pas et qui n'avaient aucun motif de lui être dévoués; qui savaient qu'il
avait dans sa ceinture quelques milliers de francs, et qui avaient dix
fois, sinon avec envie, du moins avec curiosité, examiné ses armes, qui
étaient fort belles. D'un autre côté, il allait aborder, sans autre
escorte que ces hommes, dans une île qui portait un nom fort religieux,
mais qui ne semblait pas promettre à Franz une autre hospitalité que
celle du Calvaire au Christ, grâce à ses contrebandiers et à ses
bandits. Puis cette histoire de bâtiments coulés à fond, qu'il avait
crue exagérée le jour, lui semblait plus vraisemblable la nuit. Aussi,
placé qu'il était entre ce double danger peut-être imaginaire, il ne
quittait pas ces hommes des yeux et son fusil de la main.
Cependant les mariniers avaient de nouveau hissé leurs voiles et avaient
repris leur sillon déjà creusé en allant et en revenant. À travers
l'obscurité Franz, déjà un peu habitué aux ténèbres, distinguait le
géant de granit que la barque côtoyait; puis enfin, en dépassant de
nouveau l'angle d'un rocher, il aperçut le feu qui brillait, plus
éclatant que jamais, et autour de ce feu, cinq ou six personnes assises.
La réverbération du foyer s'étendait d'une centaine de pas en mer.
Gaetano côtoya la lumière, en faisant toutefois rester la barque dans la
partie non éclairée; puis, lorsqu'elle fut tout à fait en face du foyer,
il mit le cap sur lui et entra bravement dans le cercle lumineux, en
entonnant une chanson de pêcheurs dont il soutenait le chant à lui seul,
et dont ses compagnons reprenaient le refrain en choeur.
Au premier mot de la chanson, les hommes assis autour du foyer s'étaient
levés et s'étaient approchés du débarcadère, les yeux fixés sur la
barque, dont ils s'efforçaient visiblement de juger la force et de
deviner les intentions. Bientôt, ils parurent avoir fait un examen
suffisant et allèrent, à l'exception d'un seul qui resta debout sur le
rivage, se rasseoir autour du feu, devant lequel rôtissait un chevreau
tout entier.
Lorsque le bateau fut arrivé à une vingtaine de pas de la terre, l'homme
qui était sur le rivage fit machinalement, avec sa carabine, le geste
d'une sentinelle qui attend une patrouille, et cria -Qui vive-! en
patois sarde.
Franz arma froidement ses deux coups. Gaetano échangea alors avec cet
homme quelques paroles auxquelles le voyageur ne comprit rien, mais qui
le concernaient évidemment.
«Son Excellence, demanda le patron, veut-elle se nommer ou garder
l'incognito?
--Mon nom doit être parfaitement inconnu; dites-leur donc simplement,
reprit Franz, que je suis un Français voyageant pour ses plaisirs.»
Lorsque Gaetano eut transmis cette réponse, la sentinelle donna un ordre
à l'un des hommes assis devant le feu, lequel se leva aussitôt, et
disparut dans les rochers.
Il se fit un silence. Chacun semblait préoccupé de ses affaires: Franz
de son débarquement, les matelots de leurs voiles, les contrebandiers de
leur chevreau, mais, au milieu de cette insouciance apparente, on
s'observait mutuellement.
L'homme qui s'était éloigné reparut tout à coup, du côté opposé de celui
par lequel il avait disparu. Il fit un signe de la tête à la sentinelle,
qui se retourna de leur côté et se contenta de prononcer ces seules
paroles: -S'accommodi-.
Le -s'accommodi- italien est intraduisible; il veut dire à la fois,
venez, entrez, soyez le bienvenu, faites comme chez vous, vous êtes le
maître. C'est comme cette phrase turque de Molière, qui étonnait si fort
le bourgeois gentilhomme par la quantité de choses qu'elle contenait.
Les matelots ne se le firent pas dire deux fois: en quatre coups de
rames, la barque toucha la terre. Gaetano sauta sur la grève, échangea
encore quelques mots à voix basse avec la sentinelle, ses compagnons
descendirent l'un après l'autre; puis vint enfin le tour de Franz.
Il avait un de ses fusils en bandoulière, Gaetano avait l'autre, un des
matelots tenait sa carabine. Son costume tenait à la fois de l'artiste
et du dandy, ce qui n'inspira aux hôtes aucun soupçon, et par conséquent
aucune inquiétude.
On amarra la barque au rivage, on fit quelques pas pour chercher un
bivouac commode; mais sans doute le point vers lequel on s'acheminait
n'était pas de la convenance du contrebandier qui remplissait le poste
de surveillant, car il cria à Gaetano:
«Non, point par là, s'il vous plaît.»
Gaetano balbutia une excuse, et, sans insister davantage, s'avança du
côté opposé, tandis que deux matelots, pour éclairer la route, allaient
allumer des torches au foyer.
On fit trente pas à peu près et l'on s'arrêta sur une petite esplanade
tout entourée de rochers dans lesquels on avait creusé des espèces de
sièges, à peu près pareils à de petites guérites où l'on monterait la
garde assis. Alentour poussaient, dans des veines de terre végétale
quelques chênes nains et des touffes épaisses de myrtes. Franz abaissa
une torche et reconnut, à un amas de cendres, qu'il n'était pas le
premier à s'apercevoir du confortable de cette localité, et que ce
devait être une des stations habituelles des visiteurs nomades de l'île
de Monte-Cristo.
Quant à son attente d'événement, elle avait cessé; une fois le pied sur
la terre ferme, une fois qu'il eut vu les dispositions, sinon amicales,
du moins indifférentes de ses hôtes, toute sa préoccupation avait
disparu, et, à l'odeur du chevreau qui rôtissait au bivouac voisin, la
préoccupation s'était changée en appétit.
Il toucha deux mots de ce nouvel incident à Gaetano, qui lui répondit
qu'il n'y avait rien de plus simple qu'un souper quand on avait, comme
eux dans leur barque, du pain, du vin, six perdrix et un bon feu pour
les faire rôtir.
«D'ailleurs, ajouta-t-il, si Votre Excellence trouve si tentante l'odeur
de ce chevreau, je puis aller offrir à nos voisins deux de nos oiseaux
pour une tranche de leur quadrupède.
--Faites, Gaetano, faites, dit Franz; vous êtes véritablement né avec le
génie de la négociation.»
Pendant ce temps, les matelots avaient arraché des brassées de bruyères,
fait des fagots de myrtes et de chênes verts, auxquels ils avaient mis
le feu, ce qui présentait un foyer assez respectable.
Franz attendait donc avec impatience, humant toujours l'odeur du
chevreau, le retour du patron, lorsque celui-ci reparut et vint à lui
d'un air fort préoccupé.
«Eh bien, demanda-t-il, quoi de nouveau? on repousse notre offre?
--Au contraire, fit Gaetano. Le chef, à qui l'on a dit que vous étiez un
jeune homme français, vous invite à souper avec lui.
--Eh bien, mais, dit Franz, c'est un homme fort civilisé que ce chef, et
je ne vois pas pourquoi je refuserais; d'autant plus que j'apporte ma
part du souper.
--Oh! ce n'est pas cela: il a de quoi souper, et au-delà, mais c'est
qu'il met à votre présentation chez lui une singulière condition.
--Chez lui! reprit le jeune homme; il a donc fait bâtir une maison?
--Non; mais il n'en a pas moins un chez lui fort confortable, à ce qu'on
assure du moins.
--Vous connaissez donc ce chef?
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